Les voix de l'éveil

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Il est possible que la plupart des grandes oeuvres littéraires soient animées par une préoccupation spirituelle, qui leur insuffle leur énergie et leur donne une profondeur perceptible. Le colloque tenu à Pau les 27 et 28 janvier 2006 a rassemblé des lectures d'oeuvres très variées, de l'Antiquité jusqu'à Henri Bauchau, qui ont en commun de se poser la question d'une aventure spirituelle.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782296231023
Nombre de pages : 274
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Préambule

« Ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain n'a pas, dans le sens
courant, à l'inventer puisqu'il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le
devoir et la tâche d'un écrivain sont ceux d'un traducteur.» Ces lignes souvent
citées sont écrites par Marcel Proust dans le dernier tome de son immense
construction,Le temps retrouvé. Elles ne sont pas exactement faciles à interpréter,
et l'on a souvent été tenté d'y voir l'expression d'une croyance plus ou moins
mystique dans la permanence d'un au-delà de la mort qui viendrait hanter les
vivants, ou d'une adhésion à ce qu'on a appelé des tentations spiritualistes voire
carrément spirites, ou encore d'une philosophie idéaliste. On peut aussi y lire une
véritable «religion de l'art», et de la littérature en particulier, en accord avec
cette autre phrase, elle aussi souvent évoquée: «La vraie vie, la vie enfin
découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la
littérature; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes
aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu'ils ne cherchent pas
à l'éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d'innombrables clichés qui restent
inutiles parce que l'intelligence ne les a pas « développés ».Notrevie, etaussi la
vie desautres;carlestylepourl'écrivain, aussi bienque la couleur pourlepeintre,
est unequestion non detechnique maisdevision.Il estlarévélation,quiserait
impossiblepardesmoyensdirectsetconscients, de la différencequalitativequ'ily
a dansla façon dontnousapparaîtle monde, différencequi,s'il n'yavait pasl'art,
resteraitlesecretéternel de chacun.Parl'art seulementnous pouvons sortirhors
de nous,savoircequevoit un autre de cet univers qui n'est pasle mêmeque le
nôtre, etdontles paysagesnous seraient restésaussi inconnus que ceux qu'ilpeut y
avoirdansla lune.Grâce à l'art, aulieudevoir unseul monde, le nôtre, nousle
voyons se multiplier, et, autant qu'ilya d'artistesoriginaux, autantnousavonsde
mondesà notre disposition,plusdifférentsles unsdesautres que ceux quiroulent
dansl'infini et, bien des sièclesaprès qu'estéteintle foyerdontil émanait,qu'il
s'appelâtRembrandtouVerMeer, nousenvoientencore leur«rayonspécial ».
Peut-être l'expression «religion de l'art»peut-elleprêterà confusion et
engendrerdesmalentendus.Essayonsde leslimiter.
Il nes'agit pas, je crois, dansla démarche de Proustd'espérerdécouvrir un
moyen d'accéderàun monde devéritésintemporelles, àun domaine ineffablequi

doubleraitde façon invisible le monde actuel danslequel nous vivonsdes
existences prosaïques, cellesde notrevie detouslesjours ;maisd'indiquer que ici
etmaintenantnous passonsnotrevieséparésde nous-mêmes parletissudeplus
enplusopaque de noshabitudesaffectivesetmentales, et que,peut-être, letravail
de l'écriture(de l'expression artistique en général)nousoffreunepossibilitépour
revenir plus prèsde notrevérité existentielle, etd'abord celle de notreperception.
L'effortdunarrateur semble bien detoutfairepour revenirau plus prèsde
luimêmepour se défaire des représentationsconvenues que nousavons tendance à
substitueraucontact premier que nousavonsavec leréel, ceque Proustnomme
l'impressionpremière, etévoque dans une formule à la foismystérieuse et
parlant« lee :petit sillonque lavue d'une aubépine oud'une église a creusé en
nous, nous trouvons tropdifficile detâcherde l'apercevoir».Ils'agitbien de ce
«réel »devantlequel nousne cessonsd'êtreplacés sanslepercevoir vraiment
parcequesanscesse nousconstruisonsmentalementetaffectivementdesimages
pleinesdeprojets, desouvenirs, de lieuxcommuns, d'inattentions, et que ces
imagesnousles prenons pourle monde «réel »parcequ'elles sont plus
commodesà manier,toujoursdéjà englobéesdans unereprésentationplus
conforme à notre idée deschoses.Le difficile apparemmentestdereveniren-deçà
de ces représentationsconventionnelles pour retrouverlepointde notre
sensibilitéparoù, àun momentinattendu, leschosesontfaiteffractionpournous
toucher.Ils'agiten faitd'unevéritconable «version »,nonpasau sens
habituellement religieuxdu terme, maisau sensd'unerévolution intérieure;etlà
encore lesformulesde Proust peuvent prêteràune interprétationspiritualiste, ce
quiseraità monsens une erreur.m« Je'étais renducomptequeseule la
perception grossière eterronéeplacetoutdansl'objet,quandtoutestdansl'esprit ;
j'avais perduma grand-mère enréalité bien desmoisaprèsl'avoir perdue en fait»,
écrit-il ainsi.Jepeux resterdesheuresdevant une haie d'aubépinesdontjesens
qu'elle metouchesansdécouvriren elle le mystère deson attrait,parceque c'esten
revenantà moique jepourrai,peut-être,trouveren moi lapartobscure et
inconnuequi a été émue.Letravail de l'écriture consiste désormaisnon à élaborer
un double esthétique de la beauté extérieure, maisàtenterderejoindre lavérité
inaperçuequi atressailli en moi.C'est uneradicale mutationqui désormais
oriente différemment toute l'entreprise d'écrire.
Il est possible, il estmêmeprobable,que beaucoupdes« grandesœuvres
littéraires»soientanimées par une découvertesemblable, etorientées par une
attente analogue.Etjusqu'à des personnalitésdont tout pourraitdonneràpenser
que detelles préoccupationsleur sont radicalementétrangères, et que leur
tempéramentironique ouexpressément sceptique les rende fermement réservées
face à detelles perspectives.AinsiFlaubert,qu'onrangerait volontiersdansla
catégorie des« mauvaisesprits»,sarcastiqueset rétifsàtoutenvolée lyrique

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suspecte deridicule, écrit-il à Louise Collet: « J'ai entrevu quelquefois (dansmes
grandsjoursdesoleil), à la lueurd'un enthousiasmequi faisaitfrissonnermapeau
du talon à laracine descheveux,un étatde l'âme ainsisupérieurà lavie,pour qui
la gloire neserait rien, etle bonheurmême inutile »(24 avril 1852).Et, onpeut
en êtresurpris voire déconcerté, desécrivainsau tempéramentdéfiantcomme
Borges, Ionesco ouQueneauontmanifestement quoique discrètementinscrit
dansleurexpériencepersonnelle d'analoguesdécouvertes, mêmesi,pardes
procéduresobstinéesderéticences, de moqueries, de dissimulations, ilsontévité
autant quepossible d'en faire état, commesiunepudeurinsurmontable lesavait
détournésd'un aveu qui leseûtexposés.Ilsuffit pourtantde lire « Sentirse en la
muerte »(dansHistoire de l'éternité),tel ou telrécitdansPassé présent présent
passéouLe solitaire,seulromanpublié de Ionesco, oude déchiffrerlesallusions
quitruffentles récitsgouailleurs (enparticulierdansLe dimanche de la vie, mais
aussi ailleurs),pour s'apercevoir que lesouci d'uneréalité à la fois présente et
difficile d'accèshante l'expérience d'écriturequi lesanime.
C'estàpartird'untel constat que nousavons proposé d'organiserles
journées quisesont tenuesà Pau (Châteaude PauetUPPA, les 27et 28 janvier
2006).Ceprojet s'inscritdanslasuite du travail entrepriset poursuivi
obstinémentdepuisdesannéesauCentre « Poétiquesethistoire littéraire » avec
Christine Van RoggerAndreucciqui nousasi longtemps soutenus parla
lumineuse énergie desaprésence, etnous souhaitonslesdédieràsa mémoire.
Nousavonsessayé de faireplace à des sensibilitésdifférentesles unesdes
autres, les unes résolumentengagéesdans unequêtespirituellequi joueunrôle
majeurdansl'approche des textes, lesautres plus réservéesen apparence entous
cas.Lescontributionsicirassemblées viennentd'horizons trèsdifférents, aussi
bien dansletemps (depuislesgymnosophistesinterrogés parAlexandre jusqu'à
e
Henri Bauchau) que dansl'espace(de l'Extrême-Orientjusqu'à l'Europe duXX
siècle).Ellesont pour pointcommun, au-delà desdiversitésdesujets, de
tempéramentsoud'approches, des'essayerà lire des textes, desœuvres, de la façon
laplusouverte etdisponiblepossible.
Disponible à cequipeutarriver, et que certaines pratiquesd'écriture
peuventaiderà accueillir.Carl'instantd'éblouissement, où soudain le monde est
là dans sasimplerévélation évidente,peutaussi biensesituerà l'origine de l'œuvre
etlui donner son élan et sa force(« Un bontableau», écritBaudelaire, « fidèle et
égal au rêvequi l'a enfanté, doitêtreproduitcommeun monde»,(Salon de
1859), ouencore l'extraordinairerêve de S.T.Coleridgerecevantenrêve lepoème
« Kubla Khan » donthélasil nepeut retranscrireque 54verset se désolerde la
perte du reste), comme ilpeut sesitueràson horizon, espéré et recherché avec

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patience et ferveur, etdontl'écriture constitueun desmodesd'approche,peut-être
privilégié.
Dansla « Lettre de Lord Chandos», onpeutlire ceslignes: « Il ne m'est
pasaisé d'esquisser pour vousdequoisontfaitscesmomentsheureux ;lesmots
une foisdeplusm'abandonnent.Carc'est quelque chosequi nepossède aucun
nom etd'ailleursnepeutguère enrecevoir, carcelaquis'annonce à moi dansces
instants, emplissantcommeunvase n'importequelle apparence de mon entourage
quotidien d'un flotdébordantdevie exaltée… Un arrosoir,une herse à l'abandon
dans un champ,un chien au soleil,un cimetière misérable,un infirme,unepetite
maison depaysans,toutcelapeutdevenirleréceptacle de mes révélations.Chacun
de cesobjets, etmille autres semblablesdont un œil d'ordinairese détourne avec
une indifférence évidente,peut prendrepourmoisoudain, enun moment qu'il
n'estnullementen monpouvoirdeprovoquer,un caractèresublime et si
émouvant,quetouslesmots,pourletraduire, meparaissent trop pauvres»
(Hugovon Hofmannsthal).
Et tantd'autres,poètes, essayistes,romanciers,qui ont ressenti l'urgence
d'ouvrirles yeux, oucomme disaitHuxley,reprenantWilliam Blake, d'ouvrirles
« Portesde laperception ».

Bonneslectures.

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Jean-YvesPOUILLOUX

Paulhan

Le défaut de la littérature

Il y a une énigme de Jean Paulhan, ou plutôt plusieurs énigmes; mais en
même temps si facile à sereprésenter qu’on n’enrevient pasde l’avoircrue
mystérieuse.Si l’ambition d’un êtrequisevoue à l’écriture est, comme onpeutle
penser, de « faireune œuvre », alors, c’estclair, Paulhan échoue.Tous seslecteursle
ressententconfusément, maisnous parvenonsmalaisémentà démêler pourquoi cet
échec,qui ne manque d’ailleursni depanache, ni deréussite;nousen cherchonsdes
raisonsdans untrouble d’êtreperceptible dèsl’enfance et qui menaçaitd’emporter
l’ensemble d’unevie – onpeutappeler–, efolie »cela «tPaulhan lui-même le
désigne ainsi;oubien dansl’influence d’unpère,philosophepeuconformiste et
aventureux, influencetrèsforte etd’autant plus puissantequepeuévoquée;oubien
dansl’empreinte de fortes personnalités très troublantes parleuraptitude à manier
unepenséeparadoxale, commeFélixFénéon, dontonserappellequ’aprèsdes
années prochesde l’anarchisme,prochesaussi desmouvementsesthétiquesles plus
novateurs, ilseréduisitàunequasi aphasie, nesortantdesesfaitsdiversentrois
phrases quepourd’ironiques remarques surlasituationprésente;oubien dansles
«théories» linguistiques qui ontconstituéson apprentissage d’unepensée de la
langue(Meillet, Bréal, entre autres, cequi n’est pasla façon laplusinintelligente
d’apprendre) ;oubien dansl’expérience des perplexitésmalgaches, avec l’épreuve
qu’enunephrasepouvaient se mêler plusieursniveauxd’entente, et qu’une même
expressionserecevaitaussi bienpour sasignification littéralequepourla
circonstance danslaquelle elle était prononcée,qu’elle devaitêtre entendue à la fois
comme expression etcomme citation – cequi compliquaitimmédiatementla
situation deparole –;oubien dansles sidérationsd’un incidentguerrier (dansla
première guerre mondiale, 1914-18), oules perplexitésd’unerésistance nécessaire
(danslaseconde, 1939-45) avec les troubles quis'ensuivirentlorsde l’épuration;ou
bien dansles turbulencesde l’époque Breton, avec levrai-fauxduel, etlesinconforts
deseretrouvercataloguéréactionnaire(cela arrivaplusd’une fois) ;dansl’inconfort
depenserà l’écart (etenparticulierdanslapolitique, onserappelle l’incongruité
d’une défense de la monarchie,principe démocratiqueparexcellencepuisque elle

offre lepouvoir« au premier venu») ; peut-être enfin dansla difficultésanscesse
renaissante de concilierexigence de justesse, de lucidité(une face critique,voire
acerbe)etlasurvie d’unerevue(avec lesmanigances, les transactions, les
négociationsdiplomatiques), l’accomplissementd’une œuvrequi nepeut se clore
qu’au prixd’un oubli, d’unrenoncementà l’inquiétude.Tousceséléments sont
apparemment vrais, etimportants.Ilsnesuffisent pas pourtant, etoccultent une
raison à mes yeux plusessentielle.Aucœurde l’aventure de Paulhanvitobstinément
unparadoxe, ou plutôt une démesure intime etmodeste,qui consiste à maintenir
l’ambition d’atteindre lesacrépardesmoyens purement profanes, cequ’onpourrait
appelerentermesmystiques« lavoie de l’écriture »,et qui consisterait:en ceci
pour rejoindre leréel, ils’agiraitd’attendre, dansl’écriture, le momentde
renversementenquois’équivalentlescontraires, coïncidentlesopposés.
Evidemmentc’est une gageure impossible àtenir que d’utilisercomme moyen
d’accèsau réel cela mêmequi nousensépare inéluctablement.Et pourtantPaulhan
nevoit pas qu’ilyaitlàunevoie imbécile, aucontrairepeut-être mêmeunevoie
sacrée, avectoutceque leterme comporte d’énigmes.« Sacré.Ils’agitd’une
connaissance,que nousnepouvons pasconnaître.Nous pouvonsconnaître Dieu,
maisnousnepouvons pasnous voirconnaître Dieu sansDieu (…)commes’il
existaiten nous unepensée oùnousnepuissionsaborder,que nousnepuissions
cerner si l’onpréfère :qui nécessairementdemeurât secrète.Pensée, mais que nous
nepensons pas»(Note manuscrite,sansdate.ArchivesIMEC).Ensomme ily
aurait un défaut,peut-être en chaque homme, entouscasen lui-même, dontil
s’agirait savie durantdetenircompte,qu’ils’agiraitdereconnaîtrepuisde faire
fructifier.« On me dit que les peintresn’ont que faire de bienraisonner,que ce n’est
pasleur rôle,qu’il leurfautbienplutôtfaire accepterdes raisonneursetdes
intelligents toutcequipasse dansl’homme intelligence et raison.Certes! Aussi bien
le défaut vient-il deplusloin;etceque jereproche aux peintresn’est pas tantde
l’avoirinventéque de nesavoir pasnousen défendre.C’estle mien, c’estlevôtre;
c’estle défautdetouteune époque, inapte aumystère jusque làqu’ellerefuse de le
reconnaître oùil estévident ;où,si jepuisdire, il crève les yeux»(dans
« Fontn° 35, féaine »,vrier1944).Ils’agitensomme desepréparer, aussi
patiemment qu’onpuisse, à ce momentderévélation du réel, épiphanieprofane à la
fois souveraine etd’une évidente banalité.« Que faire, danslavie, d’un défaut ?»
s’interroge le « héros-narrateur-témoin-victime » dansProgrès en amour assez lents,
àquoi ilserépond : « Il fautattendrequ’il devienneunequalité.Patiemment,s’ilse
peut»(p. 70).Cettepatiente attente, FrancisPonge,qui n’était pasleplusmal
placépouren avoiréprouvé leseffets, l’évoque en ces termes, dans son bref et vif
essai intitulé «Pour une notice »(TextereprisdansLyres,Pléiade,p.475-477):
« Ilrecherche lesloisde l’expression.C’est-à-dire(comme en optique)lesloisdes
illusionsde l’esprit.Celapeutaboutir, jepense, àquelquesleçons pourla maîtrise

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des moyens de l’esprit. Et non pas tellement à un artde lapensée juste(ouLogique)
qu’àun artde lapensée efficace(ouDialectique).Cela aboutiten fait vraimentà
toutautre chose :unesorte d’opérationsurl’esprit,par quoi ilsetrouve changé »;
puis,unpeu plusloin :« C’est qu’il areconnu,sansdoute,que la littérature etle
monde littéraire constitueraient un champ privilégiépour ses recherches.Pourquoi?
Peut-êtreparceque lesillusionsde l’esprit s’ymontrentenun grossissement
favorable à l’observation etauxexpériences ?»(leslecteursde Paulhan auront
reconnudesformulesempruntées parPonge àson « mentor») ;eten fin de notice,
ceci :« Car sa découverte estaussiune métamorphosce ge :rammairien est un
maître devie ».Ces quelques phrases, mi Ponge, mi Paulhan, désignentassez
clairementla difficulté à laquelles’affronte,pendant toutesavie, Jean Paulhan :
entre écriture etexistence, comment trouverle lien?commentéprouverla
nécessité d’une conjonction?oule désespoird’uneséparation?Sanscette épreuve,
rienquivaille.Mais par quel cheminement s’avancer ?
Pour qui n’apasfaitl’expérience d’unetelle «révélation », lesouci du réel
peut paraître bizarre,sinon baroque.Laréalitésemble à chacunsiprésente,si
prégnante,qu’onvoitmal commentet pourquoi on irait sepréoccuperd’alleràsa
rencontre.Et pourtant une attention alerte àquelquesinstants singuliers suffit
pourébranlerl’édificerassurantde nos représentationscoutumières,si
communémentacceptées qu’il devientmalséant voire déplacé de le mettre à la
question.Sinon carrémentinsensé.Or voiciprécisément que Paulhan éprouve ce
risque essentiel.« Quand j’étaisjeune, je me croyais véritablementfou.J’y
songeaisdesjoursetdesjours: l’idée m’enreprenaitbrusquementaumilieud’une
classe, d’un dîneren famille, il me fallaitaussitôtme leveret sortir.Et quels
progrèsai-je faits ?Il mesembleque je n’aipasfaitceluiprécisément que j’aurais
dûfaire : noyer toute cette folie dans une émotion, ou peut-être(avecunpeu plus
deprévision)avoir suformerd’avance les principes, lesdevoirsenfintoutcequi
rend l’émotionpossible.L’émotion est une façonqu’on a des’arrangeravecses
idéesfolles,untraitéque l’onpasse avec elles (maisje nesuis pasaucourantde ce
1
droit,pas plus que de l’autre)».Ilseproduitainsiparfois unesorte derévélation,
dontil n’est pasdonné àtoutle monde de faire l’expérience, d’être le lieu,une
expériencequivousestinfligéeplutôt qu’on ne lasollicite, et qui, manifestement,
nes’obtient pas surcommandequand même onseraitleplusdésireuxd’en être le
receveur.Ensortequ’onsetrouve devant une dispositionparadoxale,qui impose
toutà la foisd’être ouvert, disponiblepour recevoir, accueillirl’événement,
l’irruption de l’inattendu, eten mêmetempsdese concentrer pourêtre détendu,
mobilisépourêtre offert.Heureusement, ilsetrouve dansle coursdeschoses

1
DansLa vie est pleine de choses redoutables,p. 283.La façon dontPaulhan désigne lapensée en
relation avec l’émotion mériteraità elleseuleune étude.

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qu’un glissement, un heurt, une surprise opèrent ce changement de perspective
qui offreune expérience neuve.Le hasard(la chance)offre alorsl’occasion de
rencontrercequ’on longesanscesse et qu’on croisepeu souvent.Paulhanraconte
aumoins troisépisodesde cettesorte, « Un incidentguerrier», la «traversée de
l’atelier» oules« douleursimaginaires».Danschaquerécit, onsetrouvepris–
ce n’est pasassezdire, empêtré, dans une équivoque :qu’est-cequi aujuste
l’intéresse, lui, Paulhan, est-ce de connaître(au sensintellectuel) ?est-ce
d’éprouver (au sensexistentiel) ?etcomment raconter unetelle expérience?On
peut s’interroger surl’ambiguïté de Paulhan, cequ’on appellevolontiers ses ruses,
en lui faisantcrédit (c’est-à-dire grief)d’une maliceplusoumoins retorsequi le
rendraitmaître deson expérience, etdu récit qu’il en fait.Maisc’est, je crois,
méconnaîtrequepourlui, éprouveretconnaîtresont uneseule etmême
expérience.Il note ainsi :« C’était par-dessus toutla joie de comprendre.Il me
semblaitavoir trouvéunprincipe d’explicationuniversel, d’oùdécoulâtl’immense
variété desévénementsdumonde »(« Rapport sur une expérience »,O.C.,t.IV,
p.424).Joie dont plusd’unpeutavoirfait, enrêve, l’épreuve,seréjouissant, dans
sonrêve, d’avoiraccédé à lavérité dumonde etdesoi, d’avoir trouvé la formule
magiquequirésumetoute la création enunephrase, et seretrouverdéçu,
désappointé au réveil avec desdébris, desdéchets sanscohérence, deslambeaux
d’un mondequiparaissait, la nuit,si cohérent,sivraiqu’onseprenaitàycroire.Le
difficile,semble-t-il,tientà ce mélange étrangequiunitl’expérience etla
compréhension, lavie etlaréflexion.C’estjustementce délicat passage, commeun
seuil imperceptible,qui à la foisconjointet sépare lerêve de laréalité.Seuil
improbable etgracile.Et pourtantcette limite estentretoutes précieuse; quand
Paulhan,victime d’une hallucination, enplein bombardementdansles tranchées
pendant une attaque allemandesetrouve brutalementconfronté àune épreuve de
réalité, etcasse la glace, brise le miroiret setrouve devantl’évidencepalpable de :
« …etje connus trèsbienque je nerêvais pas»(Le Clair et l’Obscur,p. 29), ilse
heurte à cette même frontière étrange(notons qu’ilutilise leverbe « connaître »
précisémentà ce momentde l’expérience).A cepoint serencontreune énigme de
notreperception,qui affecteparexemple CharlesSwannquand il cherche àse
rapprocherdubonheur ressenti à l’écoute d’unephrasesingulière danslasonate de
Vinteuil.Il neparvient pas, malgrétous sesefforts, ou peut-être à cause d’eux, à
percevoiren mêmetempsleplaisirindicible,submergeant,que luiprocure
l’audition de la mélodie,etla décomposition analytique des septnotes qui la
composent, commesi,par une malédiction essentielle, il étaitimpossible
d’éprouveretde comprendre dans un même instant.Montaigne l’avait très
finement, etironiquement, exprimé déjà, ense moquantde cetteprésomptionpar
laquelle nous troublonsle droit que nousavonsde l’usage dumonde,ymêlant
l’opinion descience.Merleau-Pontyl’aremarquablement relevé dansla fin deson

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œuvre inachevée,Le visible et l’invisible(p.197, éd.C.Lefort).Dans un autre
temps, etavec d’autres préoccupations, Paulhanremarquait: «C’estSwann,qui
brusquementdécèle danslaphrase musicalequ’il écoute, aulieudesimpressions
auxquellesils’abandonnait, laprésence de la Réalité invisible etcomme divinequi
usaitde cesimpressions pour parvenirjusqu’à lui :ilsesentaussitôtle désir, et
presque la force, de lui consacrer savie »(Douleurs imaginaires,p.325).
Or cette difficulté estencore compliquée par le fait qu’une expérience de cet
ordre a pour caractéristique première, fondamentale, d’être «singulière »,
personnelle, inattendue, illogique etimpensable, etmême jointantdesiprèsla
foliequ’il estdouteux qu’ellepuisse êtrepartagée.Cequi faitlavaleurd’untel
instantestjustementde nepas pouvoirêtre communiqué.Etcela estd’autant plus
délicat, épineuxetcrucial,qu’ils’agitd’une expériencequ’il fautbien appeler
« mystique »,c’est-à-direqu’on nepeutguère éprouver quepar soi-même,
comme l’expérience de la douleur, de laperte, dudeuil… commetoute expérience
existentielle, maisavec(enplus)le caractèresingulierde l’ineffable, de
l’incompréhensible(on n« …’apasidée de ça» écrit souventPaulhan).Onse
trouve même devant une mutation,que Paulhan,sirationnel dit-onsouvent,
appelle «métamorphose ».Ce n’est pas sansdouteun hasardsi ce mota été
choisipourdésigner une collection auxEditionsGallimard, et pasn’importe
laquelle,puisqueyfigurentArtaud, Audiberti, Breton, Daumal, Leiris, Michaux,
Picasso, Ponge, Queneau, Rilke, Robin, Tardieu, Thomas! ! ! Voilà donc l’attente,
qu’une expériencesoitéprouvée, et qu’unetentative langagières’essaie à enrendre
compte,parlesmoyens qu’elletrouve.
Ils’agitdonc de «raconter une expérience »qui appartient précisémentà
l’indicible.Onsetrouve alorsdans untemps second, on est revenude la brutalité
première, de laverticalité insoutenable, on est redescendudansle monde grisde
touslesjours.D’autresont raconté cette lumineuse expérience, etla douleurdes
retrouvaillesavec le mondequotidien, Hölderlin, Rilke, Hofmannsthal, Huxley,
Michaux, oudeplusinattenduscomme Borges, ouIonesco.Chacuns’estaffronté
à l’extrême difficulté de coïncider (à nouveau)avec lesurgissementde l’inattendu,
avec lasurprise.Avec laterrible gageure d’utiliserlesmotsdetouslesjours,qui
conviennentà la fadeur terne de latorpeur quotidienne,pourévoquerla lumière
de l’éblouissement, l’intensité d’unravissementimpossible à contrôler.Etcette
difficultésetrouveredoublée dufait que les« mots sublimes»quipourraient (on
l’espère)coïncideravec lasplendeur tombentd’eux-mêmes,toutà coup
inadéquats, emphatiques, grandiloquentset vides.C’estd’une analogue désillusion
que faitl’expérience Philippe Jaccottet: «Ilyaplusieursannées que j’essaie de
cerner, dansl’intention de larelateretde la commenter, ceque je doisbien appeler
une expérience mystique… »(La Promenade sous les arbres,p.13).Il cite, et

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commente un texte de Russell,LeFlambeaude la Vision,(1918), lequelrelateune
expérience mescalinienne dansdes termes sitriomphaux, dans une « apocalypse »
si glorieuse etdéterminée,que lepudique Jaccotteten éprouveune gêne : « Sans
doute la netteté de ces visions,parfoisleurcaractère énigmatique me
frappèrentils ;mais puis-jetairequ’ellesme firentaussisourire, etfinalementme
déçurent ?»(ibid.,p.32). Et la gêneva même jusqu’àun franchesuspicion,voire
répulsion : « Pâles, froides, exsangues sontles visionsd’A.E., eten fin de compte,
dumoins telles qu’il lesatraduites, dumoinsconfrontéesavec levisible »(p.39).
Et il ajoute ceci: «Il fautveillerà nepaslaisserlesmotscourir, carcertains
auraient vite faitde glisser surdes voies toutesfaites»(p.39). A ces lignes,
Paulhan aurait certainement souscrit.Etil n’est pasindifférent que Jaccottetait
justement signé l’hommagesansdoute leplus prochequ’on aitécritaprèsla mort
de Paulhan.Carils’agit, dansl’écriture même, d’un exercice délibéré et vigilantde
laréticence.Terme fascinant qui évoqueune limite entreparole et silence,une
retenuequi cèdepourtantà la nécessité de dire,quiparletoutensetaisant.
Ou,pouressayerd’approcherleschoses plus précisément, onpourrait se
figurerleschosesainsi :ils’agiraitd’accepterl’épreuve d’une dépossession,
d’abandonner une maîtrisequisetraduitordinairement, et sans qu’onpense à
mal,par une anticipationsurlesélémentsd’unrécit,surla dispositionréglée des
épisodes,surla chute; quiserepère dansla configuration harmonieuse dudécor,
l’agrément signifiantd’unpaysagesoigneusementordonné enplansesthétiques.
D’une certaine façon,toute écriture(au sensgrave) se heurte àune incapacité,
peut-êtreune impossibilité, et passepar une « crise dulangage »(du rapportau
langage, du rapportdulangage aumonde).Paulhan en faitl’expérience d’un bout
à l’autre deson existence,parfoisavec malice,parfoisaussi(et plus souvent,
semble-t-il)avec désarroi.Ilse figure lui-même danscesmoments-là aubord de la
perdition.Ilseraccroche à desdébris, desdéchets, d’infimesdétails pouravoir une
chancequetoutà coup seréassure lavérité d’un contactavec le monde.Décrivant
comme ilpeut (etavecune maladresse moinsjouéequ’on ne dit tropfacilement)
l’effet produit parcequis’estappelé « l’artinformel », Paulhantente d’approcher
le «raéel »u sein d’une expérience intensément troublante, dansle coursde
laquelle ilraconte le cauchemaretlapanique, laperte et,pourdire le mot, le
défaut.Voiciqueseproduit un effondrementdulangage(Ionesco,qu’on
attendait peut-êtrepasde ce côté, appelle celaune «crise nominaliste ») toutà
faitanalogue à cequesubitLord Chandosetdontiltémoigne dans sa lettre à Sir
FrancisBacon, en des termesdontlerécit personnel de Paulhan estétonnamment
proche.L’effondrementdulangage dissoutle monde même, dumoinsle

16

2
« monde »bien ordonné, bienpeigné.Nesubsistent que des restes, etcesont
eux, contretoute attente,quiréassurentler« Céel :’estcommequand onse
réveille enpleine nuit, oumême le matin aumomentdese lever.Qu’est-cequ’on
voitau sortird’unrêve(en généralunpeuconvenu, etmême académique, oùles
maisonsont toitsetfenêtres ;etles personnagesbrasetjambes),qu’est-cequ’on
voit,sinonunzigzag,un éclair,un éclaqut ;elque chose commeune haie de
brindilles, desmorceauxde carrésetde losanges (quitiennentaux plinthesdu
mur),un nuage oùcourentdes raislumineux.Quoi !desdébris, desdéchets.Il
arrivequ’onreferme les yeuxde la déceptionqu’on a. (Sanscompterl’envie de
dormirencore).Et pourtant, c’estçaqui est vrai.Cesontcesdéchets quiportent
toutlereste dumonde.Cesontcesdébris quisont présents»(Fautrier l’enragé,
3
O.C.,t.V,p. 215).Cequi fascine et trouble dans untelpassage, c’estjustementle
mélangepeudiscernable de naïveté(zigzag, éclair, éclat), derouerie(carré,
losanges,quivontouvertementou presquevers une description de l’abstraction
post-cubiste), de maliceunpeuenfantine(« l’envie de dormirencore ») toutà
faitdécalée, et pourtantdepuissance d’affirmationsouveraine(« c’estçaqui est
vrai »).Il a fallu tout unparcours,tâtonnantet plutôtmaladroit, avecphrases
familièreset pas trèsbien ficelées,pouren arriverà lapuissance énigmatique d’un
constatd’évidence : « Cesontcesdéchets quiportent toutlereste dumonde ».
Pourle lecteur,probablement,unesorte detroublesubsiste, né de la forme même,

2
Hofmannsthal écrit: « Tout se décomposaiten fragments, etcesfragments se fragmentaient,rien
nese laissait plusenfermerdans un concept.Lesmotsflottaient, isolés, autourde moi;ils se
figeaient, devenaientdes yeux qui me fixaientet que je devaisfixerenretour: des tourbillons,voilà ce
qu’ils sont,y plongermes regardsme donne levertige, etils tournoient sansfin, etàtraverseuxon
atteintlevide »(Lettre de Lord Chandos, Poésie-Gallimard,p.44).
3
Ontrouveunerédactiontrès proche dansd’autres textesde Paulhan, entre autresdansLes
douleurs imaginaires,O.C.,t.III,p.316, et surtout327…: «unetouffe d’herbes,unepioche
abandonnée dans un champ-une douleurinsaisissable… ».Ceslignesévoquentirrésistiblementla
Lettre de Lord Chandos,notammentceci : « Un arrosoir,une herse à l’abandon dans un champ,un
chien au soleil,un cimetière misérable,un infirme,unepetite maison depaysans,toutcelapeut
devenirleréceptacle de mes révélations.Chacun de cesobjets, etmille autres semblablesdont un œil
ordinairese détourne avecune indifférence évidente,peut prendrepourmoisoudain, enun moment
qu’il n’estnullementen monpouvoirdeprovoquer,un caractèresublime et si émouvant,quetous
lesmots,pourletraduire, meparaissent pauvres»(p.45), et,plusloin, « …jetrouvesous un noyer
un arrosoirà moitiépleinqu’un jeune jardiniera oublié là, etcetarrosoiravec l’eau qui estdedans,
obscurcieparl’ombre de l’arbre, avecunscarabée allantd’un bord à l’autre à lasurface de cette eau
sombre, cette conjonction de donnéesfutilesm’expose àunetelleprésence de l’infini, metraversant
de laracine descheveuxà la base des talons,que j’ai envie d’éclaterenparolesdont, je lesais,
leseusséjetrouvées,qu’ellesauraient terrassé ceschérubinsauxquelsje ne crois pas… »(p.47).
Hofmannsthals’inspire manifestementd’une expériencepersonnelle, celle d’une crisequ’il avécue
en mai-juin 1895, etdontdesfragmentsde lettresà EdgarKargtémoignent.Pour quiserappelleun
certain nombre de fragments rédigés parPaulhan et recueillis parClaire Paulhan dansLavie est
pleine de choses redoutables,laressemblance estfrappante.

17

de son appareillagerhétorique où s’opposentlesdéchetsetle monde, «ces» et
«toutlereste »;ensorteque malgré l’accordspontané, ilresteuneréserve.
Or, justement, cetrouble, cesoupçon arrivent précisémentàunpointoùla
plusentière confiance est requise;oùl’expérienceracontée demandepourêtre
valideune manière d’attestation,un certificat,une assurancequi nepeuvent se
trouver que dansla façon même deraconter, d’exposercequi est parexcellence
singulieret privé.Paulhan leressentLe: «reste, il le faudraitécrire d’une façon
différente, avec desmotsdifférents, ou plutôtautre choseque desmots.
Mais voilà bien oùj’aitort.Il le fautaucontraire écrire exactementde la
même façon – etfairesemblant que n’existepointlepassage dontj’aiparlé, mais
quetout sesuitet setressesurle mêmeplan. (Lasincérité esticiunrenoncement
et une manière des’abandonner)»(Progrès en amour assez lents,Tchou,p.51-2)
(etlà encore laproximité à Hofmannsthal estfrappante).Paulhantente d’inscrire
la brutalité inopinée du renversementenquoi consiste justement son expérience
du réel(ou plutôtdu retournement, comme danslesapologuesde latradition
zen, oùla montagne d’abord estd’abord la montagne,puiscesse de l’être, avantde
leredevenir).Larévélation faitéprouver que le mystèrequ’on cherchaitdans
l’invisible étaitlevisible mêmequ’on nesavait pas voir.D’oùces récits souvent
paradoxaux, où se côtoient« imaginair–e »voire hallucination, et«réalité »
(celas’appelleun incidentguerrieroule miroirbrisé, latraversée de l’atelier, la
sciatique…), etoùl’étonnement subisetranscritdansdesformulesdéconcertantes
quiserenversenten leuropposé, et provoquent untrouble.« C’estembarrassant,
ma démarche.Tantôtilsembleque j’avance enpleine clarté, et tantôt que cette
clarté mesoitauderniermoment retirée.Commesi l’événementautourduquel je
tourne étaità la fois vrai maisinsaisissable, clairmaisindicible, et qu’àpartird’un
certain instantles traitsmêmes qui ontappelésurlui mon attention et
l’expérienceque j’en ai faite concourussentà me la cacher.Pourtantj’avaismisles
chancesde mon côté,tout s’annonçaitbien.Maisil faut y voirdeplus près»(Les
douleurs imaginaires, O.C.,p.321).
Dequois’agit-il danscette entreprise déconcertante etmalaisée, dont
l’obstination attestequ’elle estorientéevers une cible,probablement unique?A
quoipeutêtre due cettetonalitésireconnaissable, et sisouvent perçue comme
dérangeante?On aurait tort, je crois, de n’y voir que de la malice,unsouci de
conserverla maîtrisesurlesinterlocuteurs, la marque d’uneprécaution craintive
oufrileuse ouencoreune disposition caractérielle.Ilvautmieux prendre cette
« allure destyle » au sérieux, et parexemple essayerd’imaginer que, de bonne foi,
ellesetrouve correspondretrèsfidèlementà l’expérience du réel, etdonc convenir
aucaractère mobile, insaisissable de l’événement«sacré »(entendonsleterme
sansle cortège dereligiositéqui l’accompagnesouvent).Ayantà direquelques

18

mots àpropos de Yolande Fièvre, Paulhans’ensort (jeveuxdire,s’en dépêtre)en
reprenant sapropre expérience :celas’appelle «La foison, l’herbepeinte »,et
s’avance ainsi :
« Si le monde estdouble ou unique,s’ilse confond avec Dieuou si Dieule
considère de loin(nonsans quelques réserves), c’estcequepersonne n’a jamais pu
trèsbiensavoir.Lesmétaphysiciensen discutent, etn’ont pasfini d’en discuter,
comme c’estleurhabitude.Voici dumoins qui n’est pasdouteux.C’est que
l’émerveillement, la délectation, l’extasequiserventd’ordinaire à définirl’artont
en commun cetrait singulier: nousn’y sommes pasdifférentsni distincts, mais
confondusàtoutesleschosesetàtouslesêtresdumonde.Ilsepeut qu’ilyaitlà
une erreur, maisalorsc’est une erreur universelle(etd’ailleurs plaisante).
Il arrive auxEsquimaux– et surtoutà leurschamans– devoirlaterretout
entière commeuneplaine, dontleurs yeux touchentlesconfins:uneplaine
entièrementjustifiée(maiscomment uneplaineserait-elle juste?).D’ailleurs, c’est
aussi bienunesphère, où touslesobjetsdumondese montrent soudain
transparents:un gypaètesur son nid,unvieux souaufond d’untiroir,un ours
perdudans sesglaces.Etlereste.
La même aventure attend lesArabes, lesIndiens, lesChinois.Quantaux
Occidentaux, on n’ensait trop rien.Entouscas, ilsne l’avouent pas.Ilscraignent
bientropd’êtrepris pourdesfous. (Orlesfous, cheznous, nesont pas respectés.
On nesongequ’à lesguérir).C’est toutau plus s’ilsla laissent vaguemententendre
dansleurs poèmes,tableauxouarchitectures: enpassantet parallusions.On le
sait trop, ils’agitd’états qui disparaissent sitôtapparus.
Qui disparaissent, maisnonpas sivitequ’ilsne laissent quelquesouvenirde
leur passage :une image, diversfilsoulambeaux.C’estd’abord,avantl’événement
dontils’agit, l’impression d’un fourmillementoùl’on est prisetcomme englué :
commeune fermentation deversdansle cadavreque l’on découvresousdes
feuillesmortes: commeun foisonnementd’escaliersdans un châteaubaroque.
C’estensuite,aprèsl’événement– lorsquereviennentà nouslesobjets
distincts,unpré,unréverbère, nous-mêmes–,unsentimentd’extrême fraîcheur.
Commesi lesherbesouleréverbèrevenaient toutjuste d’êtrepeints,
etnousmêmesde naître.Bref, letout tiendraiten deux phrasescourantes: « Ça grouille
là-dedansA», «ttention !peinture fraîche ! »Cesontlesdeuxmêmes phrases
qui meviennententête devantlesbrillantes soies-fiction etlesfoisonnantes
architecturesbaroquesdeFièvre.Qui donc a écritQ: «uand Dieu se fait
architecte, ily va de bon cœur! »(Personnepeut-être.Maison auraitbien dû)»
(O.C.,t.V,p.178-179).

19

Qu’on excuse cette citation un peu longue. Qui s’y attacherait avecpatience
trouveratouteslescaractéristiquesde ceque jetente ici de décrire.Dansle
mouvementde l’écritureseproduit un événementdonton nepeutdistinguer s’il
engage celuiqui écrit,quis’y soumettraitlui-même, ou s’il enjointaulecteurdes’y
associer, des’y plier.C’est que l’écrituresetrouve être, aux yeuxde Paulhan, le lieu
privilégié d’une aventurespirituelletoutà faitfondamentale, et qui meten jeu
l’existence même.Maisen cela, Paulhanserait sommetoute analogue à ceuxdont
lesnoms, attendusou surprenants, apparaissaient toutà l’heure :Hölderlin, Rilke,
Hofmannsthal, maisaussi BorgesouIonesco,suivantaufond larévélation
fondatrice de l’expériencepoétique(JacquesRéda l’a bienremarqué àproposde
Borges, justement).Cela neserait pas singulier.Seulement,voilà, Jean Paulhan n’a
pasécritdepoèmes (oualorsd’une forme étonnante etaberrante).
Mais qu’est-ce doncqu’il écrit ? qui luipermette deseteniravec obstination à
cepointde bascule où tout peut, àtoutinstant,serenverser,seretourner, lesmots
enpensée(etinversement), la clarté en mystère etleréelrévélé en illusionrêvée?
Desfragments.Inlassablement repris,répétés (répétitifsmême), desbribes,
desébauches volontierselliptiques, dontla brièveté accentue le caractère
énigmatique, etdontla forme mesemble allerducôté d’une attente désemparée
plutôt que d’une formulation oraculaire.Ilya des récitsbrefs,ponctuésenviron
touteslesdeuxou trois pages par unsaut,unepause, avec –presque
systématiquement– des reprises, descommentaires, des revirementsoudes
rectifications,qui coupentcourt, interdisent toute emphase et rappellentà lapetite
lumièrequi futà l’origine dumouvementde l’expression, aucommencementde la
parole.Ilya desnotesde lecture, critiques, brefsessais, décalés toujours par rapportà
l’adhésionspontanée ou réfléchiequesuscita letexte commenté;etce décalage est
propre à fracturerdes somnambulismesinaperçus, au risque deprovoquerdes
obscurités, etaussi des ruptures,parfoisdouloureusesetconflictuelles– maisaussi à
scellerdesfidélitésdurables, au-delà deségratignuresde l’amour-propre.Ilya aussi
une immense correspondance, deslettres qui constituent un espace idéalpour tenter
de formulerdevant uan «utre »cequi n’est pasencore clair pour soi-même – et
l’onpeut trouver, écritesdansla même journée,plusieurslettresà la fois semblables
et pourtantdifférentes sur unpoint qui occupaitlaréflexion de Paulhan;mais
surtout,peut-être,pouressayerd’éprouver si l’écriture estcapable deprovoquer un
changementchezle lecteur,une modificationvoireune métamorphose.L’ambition
peut paraître démesurée, etmêmetoutà faitdéraisonnable.C’est pourtant,
explicitement, celle de Paulhan.Etcelapermet peut-être de comprendre comment
tantdepersonnesontfaitde luiunesorte de «gourou», ouaumoinsde
« mentor»(pour reprendre letermequi futévoqué et révoqué entre Paulhan et
Ponge).Cela, nonpas surletard, maisdèsle commencement (comme en

20

témoignentProgrès en amour assez lents, Le guerrier appliqué, L’expérience du
proverbe,entre autres), etde la manière laplusexplicite dans touteslesannéesde
rédaction(décevante etinlassablement reprise)desFleurs de Tarbes.L’écriture de
Paulhanseraitainsi de nature essentiellement« dialogique »,cequipermetde
comprendre l’allureplusaisée deslettresdontl’adressepermetdeprendre
directementàtémoin le correspondant, là oùles«textes»qui ensortentont un
stylepluscontourné, etmettenten jeudesinterrogations pluscomplexes surles
titresàparler, lavéracité de l’expérience, la fiabilité dulecteur, la bonne oumauvaise
foi, laruse oulesoupçon de manipulation… Il mesemble ainsi comprendre mieux
pourquoi la « lettre familière » convient parfaitementà Jean Paulhan.C’est qu’elle
nese donnepasde formepré-établiepourapprochercequi estfugitif etinformepar
nature.C’est qu’elle engageun alleret retourdeparole où, dansl’échange,se joue la
vérité de larelation etdonc lapossible modification de l’êtreparlaparole.
Lesexemplesne manquent pas ;onpourrait parexemplereprendre et
commenterleslettresà « Madame *** » entre 1955 et1962, oucellesà Marthe de
Felsen 1963. J’évoqueraiseulement une lettre à Marcel Jouhandeau (le24 mai
1936) :
« Quiportesurleslettresle mêmeregardque le mystique(parexemple)
portesurle monde,sansdoute en arrive à nerienvoirdansle langagequi nesoit
pensée, danslapenséequi nesoitlangage.Ce n’est pointlà chosequisepuisse
penser (pas plus qu’il nesepeut penser, àproprement parler,quetoute fleurou
pierre est unesignificationspirituelle).Maisc’estchose dumoins suivant quoi l’on
peut penser toutlereste : etlepenser« de niveau»,sansfausse honte,sanscette
gêne(oùl’onvoit tousles traitsd’une névrose) qui nousfait songer, etdire,qu’une
œuvre nesepeut regarder,que la critique estcondamnée à la bassesse etlereste
(oui bien, la critiquequevousimaginez).
Biensûr, jetâche moinsdanslesFleursd’établircela(qui nesepeut
démontrer) que de faire ensorteque le lecteur soitainsi,sansd’abords’en douter,
modifié, bouleversé – il ne lereconnaîtqueplus tard.Enfin jetente d’en faire(c’est
lesecondplan, maisleplanvéritable, oùellesjouent)le lieud’un événement, non
une démonstration »(VoirleChoixde lettres,parDominique
AuryetJeanClaude Zylberstein,revuetannotéparBernard Leuilliot,t.I, « La littérature est
une fête »,p.378).
Le même jour (sansdoute), Paulhan écrità André Rolland de Renéville
dansdes termes très semblables (voir p. 379), commes’iltâchaitd’éclairerdevant
témoinunpoint qui n’est pasbien clair pourlui-même.Et quelquesannées plus
tard, le 9 août1943, il écrità FrancisPonge : « J’ai achevé la « Clef de lapoésie ».
C’est unpeu sec(purementlogique)mais,si j’ai bien calculé, ilseproduitentre les

21

§§ 8 et 9 un déclenchement qui change le lecteur»(soulignéparPaulhan,
Correspondance Paulhan-Ponge, éditéeparClaire Boaretto,t.I,p.303).
Ilvaudraitlapeine desuivre cette entreprise dontl’ambitionpeut paraître
exorbitante, derepérerlesfiguresderhétorique dontPaulhan attendqu’elles
assurentl’effet qu’ilrecherelliche :pse, ironie, oxymore, dénivellations,
interpellations,rectifications,rupturesde construction.Ceserapour une autre fois.
Entouscas, Paulhansemblepercevoir qu’ils’affronte àune difficulté
irréductible, «un mystère inconcevable »(Clef de la poésie,p.49;justementà
l’endroit signalé à FrancisPonge).Etde fait, ilse laisse envahir par unsouci
grandissant pourlapeinture,qui occupe,temporairement, laplace de l’activité
langagière,proprementlittéraire.Orcerelais, assuréparle contactavec lapeinture
etles peintres, estessentiel, il incite Jean Paulhan à déplacer son enquêtde :’une
logique desformes (dontClef de la poésiefournit une caricature), levoiciquipasse
àune interrogationsurle momentexistentiel oùlerenversementdontil était
questionplushaut, leretournement (et, osonsle dire, la conversion) se
produisent, ilpasse ainsi d’un ordre de laproposition àunquestionnementà
proposdu«sujet», devenu soudain le lieuoù s’éprouveuneprésence,soit
l’incarnationvécue oùmot,pensée etchose dumondese nouentdansl’instant
d’une coïncidence.Instantmystique,sacré,parexcellence.Lasingularité de Jean
Paulhan estd’attendre de l’écriture(il auraitditli« lattérature ») qu’ellesoitle
lieuoù puisse advenir untel instant.C’estdans unetelle attente, nourrie et
entretenue ouverte, offertependant prèsdesoixante ans,que Paulhan apparaît
commeun des raresmystiquesde l’écriture, commeun maîtretchan de lavoie de
l’écriture, langage,pensée,sensibilité etmonde enfinréunis: « Maisil faudraitici
revenirauxmystiques.Aussi biensont-ilsentretousles philosophes, les seuls qui
mettentouvertementà l’épreuve età la finréalisentleur philosophie : les seuls que
cettephilosophietransforme.Orleurdémarche est si cohérente et sirégulièreque
lapudeur, l’écart, la dissimulation n’apparaissent plus, au prixde cette conduite,
que comme desimplesexpédients»(Le clair et l’obscur, O.C.,p.361).Expérience,
expression, modification.Quis’yprêtes’en ressent.Comme disait Francis Ponge,
c’est un « maître devie »qui écritaucompte-gouttes, mais sanscesse, des secrets
que chacun connaîtetneveut pasconnaître.Lui-mêmeygagneunesérénitésans
cesse en éveil.
Jean-YvesPOUILLOUX
Université de PauetdesPaysde l’Adour

Uneversion de cetexte aparuen anglaisdans« YaleFrench Studies»
n°106

22

La quête de conscience dans l’enseignement de la
« Quatrième Voie »
ou
l’acte d’éveil :
desécrivainsau«Travail »

InMemoriam G.d.M.

« L’éveil n’est possible que pour ceuxqui le cherchent, qui leveulent,
etsontprêts à lutter avec eux-mêmes, àtravailler sur eux-mêmes,très
longtemps etavec persévérance pour l’obtenir. »

G. I. Gurdjieff

« Lesendormis viventchacun dansleurmonde.Seulsleséveillésont un monde en
commun » disaitHéraclite.En effet,parlerd’« éveil »appelleun constat
fondamental attestépar touteslesTraditions: celasupposeque l’hommesoit
endormi et queson étatdeveille estenréalitéun «sommeil éveillé »;Swami
Pranjnanpad, le maître d’Arnaud Desjardins, exprimetrèsjustementcett:e idée
« Vos pensées sontdescitations,vosémotions sontdesimitations,vosactions sont
descaricatures. (…)L’homme est une marionnette dontlesaléasde l’existence
1
tirentlesfils .

De la même façon, Gurdjieffrépétait que l’homme est une machine constamment
soumise auxinfluencesextérieures,une machinesuggestiblequi nes’entient qu’à
cequeracontentM.DupontouM.Durandsanschercherà ensavoirdavantage et
àvérifierle contenude ces propos, alors qu’il estdeschoses qui nepeuvent se

1
Arnaud Desjardins,Bienvenue sur la Voie, La Table Ronde, Coll.« Lescheminsde lasagesse »,
juin2005.

2
comprendrequepard’actives réflexions personnelles.Parconséquent, l’homme
endornemi «peut rien faire »mêmes’ilprétend le contraire;et sitouten
l’homme estmécanique -pensées, émotions,sentiments, habitudes, opinions,
actions,paroles…-touteslesactivités qui luisontliéeslesontaussi, à commencer,
dansle cadre de cequi nousintéresse ici,parl’artetla littérature.C’estmêmeun
comble nousditGurdjieff,puisqu’enrendant sesœuvres publiques, l’artiste
propagesonsommeil etentretientcetétatde léthargie à grande échelle.L’art, la
poésieetlapenséesontdes phénomènesdumême ordreque leshommes qui
prétendentà cesqualités: «cesactivités, expliquaitGurdjieff àOuspensky,sont
exactementaussi mécaniques quetouteslesautres.Leshommes sontdes
machines, etde lapartde machineson nesauraitattendrerien d’autreque des
3
actionsmachinales.» Terrible constat.
Alorscomment, danscesfunestesconditions, l’homme endormi peut-ilse
réveiller, comment peut-ils’éveilleràsavéritable nature(son «essence
»),pardelàsesmultiplesconditionnementset son moisocial(«personnalité ») ?
Comment peut-ilsortirdesaprison etdeson esclavage?
Pour se libérerde l’horreurde cettesituation(et parmi d’autres
« éveilleurs»),un dénommé G.I.Gurdjieff, apparaissant publiquementen
Russie en 1912après une longuequête et s’installantenFrance dès1922, a eu
pourmission d’introduire enOccident un enseignementoriginal etoriginel,vaste
et syncrétique, completet pragmatique, aussi ancestralquesinguliernommé
4
«quatrièmevoie », enraciné dansla Tradition.Etil nomma l’application de cet
enseignement– demeurésanslivre et« inconnu» jusqu’àsa morten 1950– le
« Travail ».Maisdequois’agit-il?
Bienqu’ilsoitimpossible de lerésumerenquelqueslignes, nousessayerons
cependantd’en dégagerlescaractéristiques qui nous semblentles plus
fondamentales quantà l’objetde ce colloque(orientéversl’éveil de l’homme), en
rappelanticique cetenseignementinfluençaprofondément plusieursgénérations
d’hommesetde femmes, etcela, dans toutesles sphèresde l’activité humaine,
qu’elles soientartistiques, intellectuelles,scientifiquesou spirituelles, et qu’elles
soientathées, chrétiennes, bouddhistes, hindouistes, musulmanesoudetoutes
autresconfessionsouaspirations spirituelles.

2
G.I.Gurdjieff,Récits de Belzébuth à son petit-fils, Janus, Paris, 1956;Ed.duRocher, Monaco, 1985,
p.106.
3
P.D.Ouspensky,Fragments d’un enseignementinconnu,Janus, Paris,2003(1950),p.38-39.
4
Concernantla biographie de Gurdjieff, lire l’excellentouvrage de JamesMoore,Gurdjieff,anatomie
d’un mythe, Seuil, Paris, 1999.

24

5
La « Quatrième Voie », autrementappelée «voie de l’hommerusé »,est
6
une «porte étroite etd’accèsdur»,unevoie du raccourci facilitant un accès
«rapà deide »sniveaux supérieursde conscience – etdonc à l’éveil –viaune
démarche holistique impliquant untravailsurl’êtretoutentier par
l’harmonisation desfonctionsintellectuelles,physiquesetémotionnelles, afinque
celles-ci fusionnentenunseufomoi »l «rt, entieretéquilibré, à laplace des
« moi » multiplesordinaires qui cantonnentl’homme dans sontronçonnement
et sasouffrance.Carcetenseignement (maisce n’est pasleseul) partdu postulat
7
fondamentalque « l’évolution de l’homme estl’évolution desa conscience ».La
« Quatrième Voie» dépasse doncselon Gurdjieff les voies traditionnelles–
beaucoup pluslentescarincomplètes, ne favorisant que lephysique(voie du
« fakir»)oul’émotion(voie du« moine »)oul’intellect (voie du«yogi »), au
8
détrimentde l’être entier.Le «Travail » n’est pas unereligion niun butensoi
mais un moyenpragmatique de comprendre les voies traditionnelles,
éventuellement,un moyen de choisircellequi estbonnepour soi etde lapratiquer
de la manière laplusconscientequisoit ;le « Travail » neva doncpascontre la
Tradition mais peutcréerchezcertains un lien avec,un lien fort qui enracine le
sujetdansceque lareligion à deplusauthentique etdeplusorthodoxe dans son
rapportavecson enseignementoriginel(avec la «source »).Le « Travail » n’a ni
dogmesnisystèmesde croyances, invitant plutôtle chercheuràtoutexpérimenter
et vérifier parlui-même – à commencer parles proposdu« maître » –sans tenir
compte de l’opinion d’autrui : laseule chosetenuepour vraie estla chosevécue et
éprouvée avec la masse de l’être, laseulequ’il aitle droitde croire à condition de la
remettretoujoursenquestion, laseule aussi –parceque «sincère » –qu’il aitle
9
droitde dire.QLa «uatr», anième Voietérieure auxautres voieset remontant
d’aprèsGurdjieff à l’Egyptepréhistorique d’« avantles sables»,sesingularise
aussipar sa façon d’apparaître etde disparaître afin d’éviter toutestructure
10
sclérosante etafin deprendreune forme adaptée à l’époque et son contexte(elle
n’estdoncpasfigéesurla forme bienque le fond, les principesdemeurent
inchangés), carconvient-il depréciser, cetenseignement préconise etnécessite la
vie ensociété etl’harmonie danslaviesociale(familiale et professionnelle),
refusant toutisolementet touteséparation d’avec le monde(comme leretraitdans
un monastère ou un ashram), etcepour uneraisonprécise :parceque d’aprèslui,

5
Fragments,p.83.
6
Alexandre de Salzmanns’adressantà René Daumal, « Lesouvenirdéterminant» inLes Pouvoirs
de la parole, EssaisetnotesII(1935-1944), Gallimard, 1981(1972),p.120.
7
Fragments,p.95.
8
Concernantles voiesdites«traditionnelles»,voirFragments,p. 75-84.
9
Fragments,p.83.
10
Fragments,p.437-438.

25

l’évolution de l’homme nécessiteson lotdesouffrances, de frictions, de chocs,
d’incertitudes, de confrontations quotidiennesavec l’extérieur.L’élève engagésur
la « Quatrième Voie » demeure dansl’existence etfaitde laviesociale le moteur
deson éveil à lavieréelle, en apprenantàutiliserla négativité généréeparlavie
ordinaire,pourlatransformerensubstances plusfines–véritables
11
« nourritures» – ayant unrôlepropre dansletravail de l’évolution intérieure.
William Patrick Patterson exprime cetravailsurlesimpressionsavec beaucoupde
précision,touten laissant transparaître l’un desbutsles plusfondamentauxdu
«Travail » :

On apprenait,parexemple, à intentionnellementfaire durerleprocessusintérieur
d’absorption consciente desimpressions, en investissant sa foi et son énergie
uniquementdansla conscience etl’expérience directe.Il convenaitdevérifier
chaque idée etchaquepratiquepar sapropre observation intentionnelle et sa
propre expérimentation.Cequi étaitnécessaire n’était pasla dévotion maisdes
efforts, n’était pasde croire maisdes’étudier, desesacrifieretde comprendre.De
plus, l’effortdevaitêtrevolontaire.Il nes’agissait pasd’un effortaccomplipar un
egovolontariste maisd’un effortd’unequalitéparticulière, à la foisorganique et
psychologique, le butétantd’observerde manière impartialeses propres
manifestations.Enretour, le faitd’observerle moi nonpas telqu’ils’imagine mais
telqu’il est réellementfaitnaîtreunesouffrance authentique, elle-même d’une
qualité différente,unesouffrance d’une autre natureque leressentipsychologique,
émotionnel ou physique en général désignéparceterme.
Ils’agitd’unesouffrancequeseulepeut susciterlavision de lavérité brute et
impersonnelle.Seulscerappel de soietcetteobservation de soiintentionnels,répétés
encore etencore,peuventgénérer unepressionsuffisantepourfaire craquerla
coquille de la faussepersonnalité en laquelle nous sommesemprisonnés, desorte
que l’essencepuissese développer,que descorps-étriques-supérieurs puissent se
12
formeret qu’une âmesoitcréée.

Etantdansl’impossibilité de dresser untableaucompletde l’influence de cet
enseignementdansla littérature contemporaine enuntemps siréduit, nous
porteronsl’essentiel de notreréflexion(à caractère général) surlesœuvresde René
Daumal, de P.D.Ouspenskyetde G.I.Gurdjieff lui-même, l’œuvre écrite de ce
dernierétant, bienquetrèsoriginale et pionnière, aussi influencéeparcet
enseignementancestral etdestinée(tel est son but)à établirl’enseignementen

11
Fragments,p.80-81.Voiraussi inRécits de Belzébuth, « Premièrevisite auxIndes», chapitre21,
p.234-236.
12
William Patrick Patterson,Gurdjieff etles femmes de la cordée, Latableronde,2005,p.15-16.C’est
moiquisouligne.

26

Occident pourlesgénérationsfutures, au-delà dubut propre imputé à chacun de
seslivres (deses«séries»).Nousnousautoriseronscependantd’autres références
en compléments, bien conscient que les troisauteurs précédemmentcités
constituentla base «idéologiqumême dee »toutcequi apuêtre écrit parla
suite, malgré l’originalité, l’innovation, la complémentarité etlapertinence des
13
différentsécritsinspirésoudirectementconsacrésà la « Quatrième Voie ».
Aprèsnousêtre interrogés surle «pourquoi »de l’éveil(partantdu
constatde l’étatordinaire de l’homme déjà brièvementévoqué)etaprèsavoir
montréqu’ilreprésente l’espoirde l’homme, nousnousintéresseronsau
« comment», autrementditauxmoyensdes’éveiller selon la «quatrièmevoie »,
avantdeporter une attentiontouteparticulière – outresurlavaleurde l’arten
général –surla fonction de l’écriture etde la littérature,pourenfin concluresurce
qui fonde la nécessité même de l’éveil.

L’étatordinaire,saprise de conscience,ledésird’éveiletl’espoir
(POURQUOI)

D’aprèsGurledjieff donc, «trait principal de l’homme moderne »,son
étatordinaire, c’est-à-direson étatdeveille, estenréalitéunétatdesommeil
14
éveillé.Dans son mythe littéraire à l’échelle de l’universcommun auxgrandes
formes traditionnelles (comme leMahabharataoulaBible), Gurdjieff donneune

13
Cette littérature estextrêmement pluriforme etdiversifiée(poétique/didactique/ théorique/
critique/analytique/allégorique/initiatique/historique/anecdotique/ universitaire):récits,
essais, correspondances, mémoires,souvenirs, journaux,témoignages, biographies, autobiographies,
commentaires, articles, entretiens,préfaces,poèmes,stances,théâtre, mythes, fables,paraboles,
contes,symboles, nouvelles,romans.D’autrepart, il convientaussi de distinguerle degré d’influence
(etd’« orthodoxie », de fidélité à l’enseignementoriginel etaux« idées», dequoipeutdépendre la
qualitéde l’œuvre)chezcesauteurs,selonqu’ils soientdisciplesde l’enseignement (dansle
« Travail », depuiscombien detemps, oùetavecqui, ayantou pasconnuGurdjieff…)ou seulement
inspirésparcertainesœuvresécritesoucertainshommes (cequi estdéjà beaucoup plusdifficile
quand onsait qu’il existe desœuvres plusoumoinsinspirées qui ne fontaucuneréférence explicite à
cetenseignement, etcela de façonvolontaire; sanscompterceux quiseréapproprientcarrément
certains pointsde l’enseignement sansciterles sources).Concernantleslivresconsacrésà
l’enseignement, lire l’article de Michel de Salzmann intitulé «Lesmiettesdufestinin »,
« Gurdjieff,texteset témoignagesinédits»,Question den° 50, 1982.L’auteur préciseparailleurs
qu’ilseraitextrêmement réducteureterroné de croireque cetenseignement se limite àunsystème
d’idées, comptetenudetoutesa dimension orale danslatransmission de maître à disciple.
14
Fragments,p.106.

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