Logique de la raison et logique de l'intelligence

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Publié le : dimanche 1 juin 2003
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EAN13 : 9782296324855
Nombre de pages : 126
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ARTURO ARDAO

LOGIQUE DE LA RAISON ET LOGIQUE DE L'INTELLIGENCE
Traduit de l'espagnol (Uruguay) par Maurice Audibert Préface de Maria Angélica Petit de Prego

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ti tee original:

LOgica de la Razon y LOgica de la Inteligencia, Biblioteca de Marchal Facultad de Humanidades y Ciencias de la Educaci6n, Univeesidad de la Republica. Montevideo. 2000.

cg L'Harmattan, 2003
ISBN: 2-7475-4595-4

PROLOGUE

Lien nécessaire entre la pensée philosophique de langue espagnole et le lecteur français, cet ouvrage novateur est un apport significatif à la discussion sur la portée de la logique et de l'intelligence, thème central de la philosophie contemporaine. Le philosophe uruguayen Arturo Ardao (1912), figure de premier plan de la pensée latino-américaine, a reçu en Uruguay et en d'autres pays d'Amérique Latine les plus hautes distinctions académiques. La pensée philosophique stricto sensu d'Ardao s'exprime en deux ouvrages fondamentaux et intimement reliés: Espace et Intelligence (Espacio e inteligencia, Caracas, 1983) et Logique de la Raison et Logique de l'Intelligence (Logica de la Razon y Logica de la Inteligencia, Montevideo, 2000). Dans ce dernier ouvrage, son livre le plus récent, la réflexion de Ardao plonge ses racines dans la pensée philosophique universelle, partant du dualisme grec nous-logos d'Anaxagore à Aristote et de la forme latine intellegentia-ratio de Saint Augustin à Saint Thomas d'Aquin, pour construire une formulation novatrice gnoséologique et ontologique. Une gnoséologie et une ontologie de et par l'intelligence. Dans cette prospection a la fois historique et philosophique sur la valeur, la différence et la spécificité de la raison et de l'intelligence, Ardao met en relief l'apport de la pensée philosophique hispanique, hispano-Iatino-américaine et uruguayenne. Il inaugure ainsi le dialogue, tâche jamais encore réalisée, entre ces courants de la pensée philosophique, dans le cadre de la philosophie contemporaine en ce qu'elle a d'universel, et le lecteur français. Cette recherche fait sa place à la pensée des espagnols Benito Jeronimo Feijoo, Jaime Balmes, Miguel de

Unamuno, José Ortega y Gasset, José Gaos et Xavier Zubiri, les hispano-américains Juan David Garcia Bacca et Luis Recasens Siches, l'argentin Francisco Romero, le péruvien Francisco Miro Quesada, les uruguayens Carlos Vaz Ferreira et ses disciples Luis Gil Salguero, Carlos Benvenuto et Julio Paladino, ainsi que Mario H. Otero. Le dialogue s'établit entre ces philosophes de langue espagnole et des philosophes appartenant à d'autres époques, écoles ou tendances, tels Descartes, Stuart Mill, Dewey, Bertrand Russell, Bergson, Boutroux, Goblot, Scheler, Hartmann, Perelman, Pierre Oléron ou Bart Kosko. Chez Arturo Ardao, l'analyse de la psyché et, en tant que capacité substantielle de celle-ci, l'intelligence humaine, constitue le noyau de sa conception ontologique. Un ordre logique établi par l'intelligence, distinct de l'ordre logique établi par la raison, est ainsi dûment explicité par le philosophe uruguayen. Au cours du premier quart du Xxo siècle, la philosophie de langue espagnole avait posé le problème de la raison et du rationalisme dans ses rapports avec la logique vivante et la logique de la raison vitale, expressions correspondant à une logique du concret, ou logique concrète, celle-ci distinguée de l'abstraite logique formelle. Dans le passage de la pensée vers la formulation d'une logique raisonnable dotée d'un statut propre, Ardao met en relief la pensée de Carlos Vaz Ferreira (Montevideo 1872-1957), avec sa classique Logique Vivante (1910), où il distingue expressément la logique formelle, logique abstraite ou théorique, et une «logique pour la vie, une logique tirée de la réalité vivante (...) de la vie pratique», considérant indispensable «de la créer d'abord, pour pouvoir ensuite l'enseigner », afin d'éviter «les causes les plus fréquentes de l'erreur et les formes que l'erreur prend ordinairement dans la vie». La crise de la logique formelle, et même du concept de raison, donnera lieu à la proposition de diverses logiques alternatives de caractère non formel, certaines d'entre elles regroupées sous la dénomination de logique informelle. C'est à partir de la mise en valeur des diverses propositions que Ardao construit et formule son propre apport novateur: la 6

Logique de l'Intelligence, unificatrice de toutes les logiques proposées comme alternatives de la logique formelle (avec ses deux grandes tendances, classique et symbolique), en tenant compte de les dénommées logique vivante, logique de la raison vitale, logique de la raison historique, logique concrète, logique raisonnable, logique floue ou du flou, logique vague ou du vague, logique inexacte, la théorie de l'argumentation, ainsi que des logiques polyvalentes, déviées, normatives et déontiques. Docteur de la Faculté de Droit et Sciences Sociales, il a été Doyen de la Faculté d'Humanités et des Sciences de l'Université de la République et Directeur de l'Institut de Philosophie. Dans cette Faculté comme à l'Institut de Professeurs «Artigas» (Ecole Normale Supérieure), il fonda la Chaire d'Histoire des Idées, menant à bien des projets fondamentaux de recherche ainsi qu'un vaste programme de publications sur le sujet. Professeur Emeritus de la Faculté d'Humanités et des Sciences, ainsi que Docteur Honoris Causa de l'Université de la République, pendant son exil dans la ville de Caracas, dû à la dictature civicomilitaire supportée par l'Uruguay de 1973 à 1985, il fut Professeur de Philosophie à la Faculté Simon Bolivar et à l'Institut Romulo Gallegos. Il a éte directeur des Cahiers Uruguayens de Philosophie, CQfondateur avec Carlos Quijano du prestigieux hebdomadaire Marcha (1939-1974) et des Cuadernos de Marcha (1967-2001), et son infatigable activité de chercheur en Idées philosophiques de l'Amérique Latine et en Uruguayen particulier, a abouti à la publication d'une veingtaine de livres édités dans son pays et dans d'autres régions de langue hispanique. Le prestige d'Ardao est seulement comparable â celui qu'on atteint en Uruguay José Enrique Rodo et Carlos Vaz Ferreira. Le Sénat de la République Oriental de l'Uruguay, que vient de rendre hommage au Maître uruguayen, a voté une loi dispossant l'édition de ses Ouvres Complètes.
Marta Angélica Petit de Prego Montevideo, octobre 2002.

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LIMINAIRE

L'objet de ce travail n'est pas le contenu ou la matière de la logique. Son propos est d'en caractériser et d'en apprécier diverses conceptions, du point de vue de sa mise en oeuvre théorique et pratique par le sujet. Travail, par conséquent, non de logique en tant que telle, mais de philosophie de la logique sous un certain angle; centré pour cette raison sur la gnoséologie, mais touchant par certains côtés à la psychologie, par d'autres, à l'ontologie. ** *

Une fois l'entreprise envisagée comme une simple introduction au thème, un souci tout spécial a été d'en fonder les diverses thèses avant tout sur l'expérience historique, suivant en cela l'évolution de la raison et de l'intelligence elles-mêmes. Expérience historique de la conscience naturelle, d'une part; de l'autre, sous l'angle doctrinal, de la pensée logique dans le surprenant processus moderne et contemporain qui est le sien, en particulier dans le débat, encore inachevé de nos jours, sur la valeur de la raison. D'où le recours méthodique à des citations à travers lesquelles on a fait parler eux-mêmes les auteurs et les époques. Qu'on y voie davantage des images documentaires concrètes plus que des citations faisant autorité, un peu comme le serait une indispensable insertion de diapositives.

A.A. 1998

PREMIÈRE PARTIE I. RAISON ET INTELLIGENCE

Ariel, c'est l'empire de la raison et du sentiment sur les poussées inférieures de l'irrationnel; c'est l'enthousiasme généreux, ce qui pousse à des actes élevés et désintéressés, la spiritualité de la culture, la vivacité et la grâce de l'intelligence. * ROD6, 1900

1. La distinction entre Logique de la Raison et Logique de l'Intelligence, présuppose la distinction entre raison et intelligence. Au plan des mots, le langage philosophique et le langage courant distinguent depuis longtemps raison et intelligence. Préfigurée ou ébauchée avec le dualisme grec originel des termes nous-logos, cette distinction a trouvé dans le latin intelligentia-ratio son droit de cité définitif. Les dualismes romaniques comme intelligenza-ragione, intelligence-raison, inteligencia-razon, ne sont pas autre chose que ses descendants directs; ainsi que intelligence-reason, une des nombreuses traces laissées par le latin dans la langue anglaise. Ainsi la distinction verbale est bien enracinée, y compris en des termes qui ne sont pas moins flous que leurs ancêtres latins. Et pourtant, parmi toutes celles qui sont possibles, il existe une formulation aussi impérative que spontanée pour
* De même qu'en avant, c'est nous qui soulignon. A. A.

la conscience naturelle; qu'on la respecte ou non, c'est d'elle que découlent les formulations scientifiques et philosophiques. 2. Citons de courts passages d'un texte datant de plusieurs années: «...Les multiples tentatives de distinction entre raison et intelligence sont traditionnelles, aussi fréquentes que les circonstances où on les confond sans s'en rendre compte, ou que délibérément au contraire on les identifie l'une avec l'autre. Si on veut les distinguer, la chose devient encore plus complexe, à cause de l'introduction de notions telles que l'intellect, l'entendement, la pensée, et d'autres plus ou moins voisines; elles dépassent ce dualisme, mais sont elles mêmes porteuses de plusieurs sens. Ainsi, il existe depuis le nouslogos d'Anaxagore à Aristote et la forme latine inteUigentiaratio d'Augustin à Thomas, un dualisme persistant, aussi bien sacré que profane. Aujourd'hui, le dualisme en question est plus que jamais à l'honneur dans ce «no man's land» qui s'étend entre gnoséologie et ontologie, les séparant ou les unissant. Au delà de distinctions théologiques ou métaphysiques, logiques ou psychologiques, sans oublier certaines études comparati ves consacrées à l' homme et l'animal, cette persistance plonge ses racines dans le langage courant, c'est à dire dans la conscience naturelle. ...Pour la conscience naturelle, une chose est que tout sujet humain soit reconnu également rationnel, et une autre qu'il soit reconnu plus ou moins intelligent; une chose est de reconnaître la raison elle-même du sujet dans la «raison d'être» d'un phénomène objectif, et une autre de ne jamais reconnaître l'intelligence hors de son domaine subjectif; c'est une chose d'appeler «rationnel» ce phénomène objectif, comme on le fait pour le sujet lui-même, c'est autre chose ne jamais l'appeler «intelligent», terme réservé exclusivement au sujet. De la conscience naturelle, la distinction est passée à la conscience scientifique et philosophique.

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...Rationnel et intelligent; rationnel et intelligible; rationalité et intelligibilité; raison et intelligence: la distinction entre ce type de couples conceptuels est celle de la dualité fondamentale entre, d'un côté la raison, à la fois ontologique et gnoséologique, parce que légitimant à la fois l'être et la pensée; de l'autre, l'intelligence, gnoséologique seulement, qui légitime uniquement l'activité de la connaissance. ...Si l'on ne considère raison et intelligence que sous l'angle subjectif des facultés, (le terme chargé d'histoire «faculté» étant utilisé ici dans le sens le plus conventionnel qui soit), celles-ci sont loin d'être interchangeables. Une chose est la raison, faculté du sujet en tant que sujet rationnel, saisissant logiquement et de façon médiate la légitimité des phénomènes; une autre l'intelligence, faculté du sujet en tant que sujet intelligent, qui saisit de façon immédiate et en deçà de toute logique, la complexité de la relation vivante entre objet connu et sujet connaissant -et cela pas seulement intellectuellement, mais activement et affectivement-. ...Utilisant les visions directes que lui fournit l'intelligence à partir de diverses sources, la raison met en relation, identifie et quantifie; ceci abstraction faite non seulement des sensations, mais aussi de tout mouvement, même psychique. Mais cet ordre formel auquel est parvenue la raison, l'intelligence le réoriente vers la réalité concrète d'où il a été extrait, pour lui donner le sens le plus profond qu'il possède en tant qu'ordre: celui de la diversité et de la qualité, notions aussi antithétiques que solidaires de l'identité et de la quantité». l

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1. Espacio e inteligencia [Espace et intelligence], Caracas, 1983; éd. agrandie, Montevideo, Biblioteca de Marcha, 1993, pp. 33-35. 13

3. C'est en comprenant de cette façon la distinction conceptuelle entre raison et intelligence, qu'on aborde maintenant ce qui relie logique de la raison et logique de l'intelligence, aucune des deux n'excluant l'autre. Bien qu'il ne soit pas courant d'appeler ainsi cette dernière, il est un fait qu'à l'époque moderne et contemporaine, elle a été non seulement pensée mais pratiquée dans le milieu de la pensée logique, de différentes manières et sous des noms différents constitutifs d'une seule grande famille. Sans réduire la légitimité à laquelle tout ou partie de ces appellations peuvent prétendre, ni la permanence à laquelle elles ont droit, il paraît nécessaire de reconnaître son appartenance à la modalité la plus générale qu'il convient d'appeler logique de l'intelligence: dénomination commune imposée par leur commun dénominateur. Exprimer cette distinction entre deux grandes Logiques ou deux grandes familles de Logiques- ne saurait cependant faire oublier le véritable caractère, quand on va au fond des choses, de la distinction de base elle-même entre raison et intelligence. Deux attitudes aussi hors de propos l'une que l'autre seraient de les identifier -avec le nom de l'une ou de l'autre- ou de méconnaître leurs liens constants d'interaction gnoséologique aussi bien que psychologique. Ces liens dérivent du commun dénominateur qui les relie lui aussi, qu'on peut exprimer ou résumer avec le terme de rationalité -en son sens large- condition de l'intelligence autant que de la raison: en celle-ci, le strict rationnel; en celle-là, le même rationnel, enrichi de l'activité et de l'affectivité. Ce dénominateur commun, la «rationalité», expliquant sans la justifier cette identification erronée. Dans la tradition philosophique, on trouve la raison en de nombreux couples conceptuels antinomiques: raison et expérience; raison et histoire; raison et vie; raison et instinct; raison et sentiment; raison et perception; raison et volonté; raison et imagination; raison et intuition; raison et foi. Mais le couple raison et intelligence, même dans les cas où les deux 14

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