Madame Mirabelle

Publié par

Publié le : mardi 1 juillet 2003
Lecture(s) : 50
EAN13 : 9782296328228
Nombre de pages : 200
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

MADAME MIRABELLE

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
SEINEIEUPHRA TE
Les œuvres romanesques LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANT 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES AVENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE 1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 Les oièces de théâtre TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 CHUTE DE JUPITER 1977 FILLE DE ROME 1978 Les essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 Les scénarii L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI VA TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR; LE POÈTE ET L'HOMME QUI AVALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

Mnan EL QASEM

MADAME MIRABELLE
roman

@

De la Seine à l'Euphrate, ISBN: 2-7503-0007-X @ L'Harmattan, 2003

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.1.

Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4771-X

Je ne dis pas exactement, à la façon de Flaubert : Madame Mirabelle, c'est moi.

Madame Mirabelle est pour moi Ce que la passion est aux amants, Ce que le feu est aux damnés: Elle est ma Grande Patrie.

A Marie, mère de Dieu, A Marie Curie, A Marianne, A Mariam, A Myriam, A Marylin, à Marguerite...

Un grand merci, de la part de Soulaf, à Alexandre dos Santos.

PREMIERE

PARTIE

Je n'avais pas vingt ans lorsque j'ai rencontré Soulaf, une maghrébine absolument ensorcelante, délicieuse. La première femme qui m'ait un peu inspiré l'intuition grandiose sur laquelle Dieu s'est réveillé un samedi matin. Certainement plus enflammante qu'inflammable, certainement, mais je ne connaissais rien encore. Son regard, dont je n'ai jamais su au juste s'il était sain ou aliéné, m'a alors communiqué une fièvre dont je ne me suis jamais remis tout à fait. Pour l'histoire, j'étais allé à l'hôpital voir une amie qui avait atterri au hasard des places restantes, apparemment, au service de rhumatologie alors qu'elle avait un problème de reins. Et son lit côtoyait celui de cette Soulaf que je rencontrai là par ce double hasard qui l'avait aussi amenée dans ce service après une TSM, tentative de suicide médicamenteux. Je profitai de cette proximité opportune pour faire un peu connaissance avec la belle inconnue. D'entrée, elle mettait de la lumière dans ses yeux noirs. Beaucoup mieux que de la malice ou de la sensualité facile: ça devait être ce charme des musulmanes nord-africaines dont on a une idée lointaine et vague, perdue entre des images de voiles, de danse du ventre et de Mille et Une Nuits. Un charme volontaire mais réel, vivant et sincère, irrépressible. Je retournai à l'hôpital le lendemain et le surlendemain au moins autant pour céder à son envoûtement que pour prendre des nouvelles de mon amie, qui allait de mieux en mieux et

sortirait d'un jour à l'autre. Le dernier jour, Soulaf ne se trouvait pas dans la chambre. Ma visite fut fastidieuse. Je me forçai à rester au moins une demi-heure, par bienséance, puis me dis en partant que j'étais bien puéril de rêver ainsi alors que je ne serais certainement jamais sorti avec cette fille même si je l'avais pu, même si elle l'avait voulu. Elle devait être empirique, j'étais trop rationnel. En partant, je la croisai devant l'entrée de l'hôpital, où elle était en train de fumer avec des amis, je suppose, et lui dis bonsoir avec un tel bonheur qu'il était forcé de transparaître, quelque effort que j'eusse fait pour le dissimuler. Elle me décocha son regard droit dans le mien. Je tentai de marcher droit. Cependant, trop heureux du hasard insistant de cette rencontre que je n'espérais plus et trop poète, pour l'instant, pour partir définitivement sans la revoir une dernière fois, ne fût-ce que pour l'évoquer un jour dans un de mes romans à venir, je me retournai après une bonne vingtaine de mètres. Elle me regardait encore en espérant visiblement ce dénouement. Elle m'appela. Elle était donc de ces femmes qui croient au hasard et sont prêtes à se jeter dans des histoires impossibles pourvu qu'elles aient la plus petite raison d'y croire. Je sus alors que je pouvais opportunément être de ces hommes moi-même. Elle était en chaussons et en robe de chambre bleu clair. Avec cette grâce disgracieuse d'une femme que l'on surprend mal mise à son réveil. Et elle avait

le bassin un peu trop large de la femme qui a déjà enfanté trop large quoiqu'il me fit l'effet d'une sucrerie -, néanmoins son assurance et sa désinvolture s'alliaient au charme puissant et noir de ses yeux et de sa chevelure. D'où je détournai mon regard pour la mieux laisser approcher. Elle espérait me revoir. Nous n'avions pas de quoi écrire, je gravai son numéro 12

de téléphone dans ma mémoire en feignant de n'avoir pas un effort à faire pour cela, comme si j'étais marqué au fer. Elle sortirait bientôt et je l'appellerais. Elle me fit promettre, et je promis. Promesse vaine, au bout du compte, mais je n'ai jamais oublié ce numéro, que j'ai longtemps porté comme un remords. Je rentrai cependant émerveillé comme un prophète, grand, lumineux, ailé, en dégustant toute cette magie voluptueuse avec parcimonie. Et en repoussant le plus loin possible la certitude qu'elle n'était pas parfaite puisqu'elle

m'avait demandé de promettre - à quoi je devinais à
contrecœur que ce n'était pas la première fois qu'elle attendait le coup de téléphone d'un inconnu. Une tentative de suicide! On me conseilla sagement de ne pas m'embarquer dans des histoires avec cette malade. Et je me convainquis avec une certaine bonne et mauvaise conscience que la belle et ténébreuse Soulaf brillerait mieux dans ma mémoire que dans les nœuds d'une aventure qui se terminerait sûrement par des menaces de se donner la mort. L'amour a ses déesses... Depuis, j'ai connu deux cents femmes, dans ma vie. Au moins. Et j'aurais sûrement pu en connaître davantage encore, mais à quoi bon. Quelque bonheur qu'elles inspirent, n'est-ce pas, il y a toujours, dans la masse de leur quantité, comme pour les nuits, les idées, les cigarettes... et comme pour tout. Tout un pourcentage d'excès qui finit par s'envoler en fumée, passe dans l'air du temps et nous apprend perfidement à nous ouvrir nous-mêmes peu à peu à l'Oubli. Heureusement, il y en a une ou deux, peut-être, parmi elles, ou peut-être même trois, selon l'ambition du cœur ou l'insatisfaction du souvenir, qui se colorent d'un parfum d'éternité et deviennent dans 13

notre esprit la référence consciente ou inconsciente, l'aune, pour toutes les autres femmes, passées et à venir, que dès lors elles embaument à leur gré. Sont-elles plus belles ou plus parfaites? A notre cœur vilain et imparfait, en tout cas, elles paraissent seules merveilleuses et idéales. Ce n'est cependant pas le fait de nos seuls caprices. C'est que, contrairement au mythe suffisant et stupidement courtois qui s'est malheureusement répandu sur nos civilisations modernes, il ne suffit pas, loin s'en faut, et notre cœur s'y entend, de naître femme pour être femme. Il y faut énormément plus de magie et de présence. Pour la plupart, les femmes ne se connaissent, ne s'épanouissent vraiment comme telles qu'avant de devenir des femmes en société, juste avant de devenir adultes, quand leur adolescente nature hésite entre s'assumer dans sa sincérité première et tenter de se concilier avec la quantité de conventions qui l'écrasent. Après quoi, plus de rêves, plus de vie, plus qu'un abandon, une langueur, un simulacre, des ruines d'idéalisme, au mieux, qui se muent en principes en cédant au mythe, incomplet et décharné, la consistance de cette identité unique. Une femme, une vraie femme, se sent, se voit, se reconnaît entre mille. Entre des millions. Soulaf ?.. Soulaf savait y faire, assurément. Ce n'est que quelques années plus tard que je devais être enfin initié à ces mystères, quand ma fièvre, sans prévenir, se réveilla tout soudain et tout d'un bloc à la vue d'une autre de ces merveilles. Avec une telle foudre, si intacte et si furieuse à la fois, que je décidai sur-le-champ de corriger mon erreur passée, de ne pas laisser s'envoler inconsidérément cette nouvelle Soulaf inespérée. 14

Toutes les femmes, à leur façon, sont belles, la plupart des hommes le savent tôt ou tard. Quoiqu'il y en ait de plus fines, de plus vulgaires, de plus coquettes, de plus naturelles, de plus dévouées, de plus exclusives, des menteuses, des pleureuses, des naïves, des émerveillées, des indifférentes, des reconnaissantes... Celle-ci, en plus, vous avait un charme
- un envoûtement,cela s'entend - dans le regard et une grâce

parfaite dans le geste qui faisaient de sa beauté particulière une pure allégorie. Une déesse, n'est-ce pas, a d'entrée une longueur d'avance sur une femme, et n'étonne donc personne si, étant déesse, disons, de l'amour, elle se trouve être divinement belle, ailée, inconstante et fougueuse, fragile, mystérieuse et langoureuse. Elle ne fait en somme qu'accomplir sa divine destinée. Mais figurez-vous une femme parmi les femmes dont la seule vue vous laisserait rêveur et amoureux, fussiez-vous sur le point de vous jeter du haut d'un pont. Elle porte pourtant des vêtements ingrats, communs, quelconques, c'est à peine si vous les voyez, ils sont idéaux. Elle a les cheveux décoiffés, en bataille. Cette négligence, en vous, s'inscrit comme une invitation à la volupté. Enfin elle est manifestement légère, puérile, capricieuse, irritante, et elle n'a à vos yeux que ces petits défauts merveilleux que l'amour exige et pardonne tout en même temps. Eh bien cette femme était là, elle attendait son train comme si toute sa vie se concentrait dans cet instant, comme si ce train, en l'emportant, allait enfin la libérer de sa contingence terrestre et lui rendre ses ailes. Et mon regard, attiré par elle comme tous les autres regards qui se trouvaient dans son champ, s'est enflammé d'un seul coup comme si je m'éveillais d'une longue torpeur. Aussi l'ai-je suivie instinctivement en rêvant que cette femme entre toutes, 15

commune et sublime, serait bientôt mon amante et ma première héroïne immortelle. C'était à Paris, sur le quai de la station du Châtelet, un après-midi d'automne, il y a de ça plus de trente ans, maintenant. Tenter de vous donner une idée de cette nymphe née? Je veux bien, mais je ne suis pas du tout certain de pouvoir vous éclaircir davantage le mystère de son charme. Elle était grande tout à fait dans la moyenne, assez fine, quoique visiblement gourmande, et brune avec des reflets roux comme une Egyptienne. Elle avait les yeux bleu sombre, autant que je me souvienne, et plissés, le visage souriant, séducteur par un réflexe naturel, le corps blanc, la poitrine vivante, les bras lucides et les mains expressives... En fait voilà, c'était ça : elle était en corps des pieds à la tête. C'était ça, son miracle: ses jambes ne s'étalaient pas inutilement, ses gestes ne s'oubliaient pas, son corps ne l'encombrait pas. Elle était, femme, comme sont les nouveau-nés, dont tout le corps s'agite pour rire et pour crier et se concentre presque en un seul point, et son âme fière et amoureuse ainsi incarnée vous insufflait un vent d'existence qui recréait et bouleversait votre univers de croyances avant même que vous y pussiez prendre garde. Elle s'appelait Marguerite. Marguerite Mirabeau. Elle habitait au 68, rue Mouffetard. Forcément! me direz-vous. Paris, rue sinueuse, femme sinueuse. Sera-t-elle parfaite? Je vois que vous y entendez quelque chose, à la magie des instants, au charme créatif et idéal d'appréhender quelqu'un comme un chef-d'œuvre et à la divine tentation de s'inscrire soi-même dans ce tableau de maître. Vous devez donc aussi savoir que rien cependant n'est plus distant de la réalité ni plus invariablement déçu. Non, je ne vous dirai pas que cette 16

femme a été la très improbable miraculeuse exception. En toute lucidité, qui pourrait-il jamais s'accommoder de toute cette perfection? Qui, de même, pourrait-il jamais supporter l'éternité? Pendant combien de temps? Plus rien n'a de goût, dans la perfection, dans l'éternité, c'est évident - aussi faut-il vraiment qu'elles soient intemporelles. Mais aussi, que savezvous du goût? Eh bien voilà, je crois que je n'en savais trop rien, et en tout cas pas plus que vous, avant d'avoir connu Marguerite. En cela, du moins, elle fut idéale; et femme, à mes yeux, mieux qu'aucune, jamais, ni avant ni après. Arrivé là, au 68, bien sûr je n'ai pas osé entrer derrière elle. Je ne me suis jamais senti cette âme aventureuse ou arrogante de suivre une inconnue jusque dans son nid pour lui dire... des choses que je ne saurais même pas. Je ne planifiai rien et restai bêtement à regarder les chiffres mal peints audessus de la porte. Quelques instants après, sa silhouette se dessina derrière une fenêtre. Je passai aussitôt mon chemin. Et, considérant que j'agissais comme un adolescent, à des kilomètres du grand écrivain qui ferait des recherches pour son prochain roman, ne me suis plus retourné qu'en m'asseyant dans un café sur la place de la Contrescarpe, un peu plus haut. De derrière sa fenêtre, offerte dans la pénombre du couchant comme si cette onde lumineuse lui parlait dans l'horizon, elle semblait parcourir le ciel tassé sur les toits serrés les uns contre les autres, parmi les étoiles qui s'allumaient, là-bas, là-haut, tranquilles et coites. Sans chercher à comprendre pourquoi, quoique lasse peut-être de la passivité de sa vie et en tout cas plus lasse encore et fatiguée de sa lassitude chronique, elle restait là comme une 17

statue, derrière le voile, immobile et muette, les épaules résignées, les doigts seuls à la recherche d'une réponse, à écouter le vent sans fin sur les décombres du Lutèce en ruines, juste en face. En bas, les gens faisaient cliqueter leurs souliers avec conviction sur le pavé. Elle, entre la rue et les étoiles, tournée vers les étoiles dans ses pensées et penchée vers le trottoir dans sa beauté, elle se consumait en silence. Elle quitta sa fenêtre et s'assit à sa coiffeuse, devant le miroir. Comme d'habitude, elle se regarda avec bonheur et désolation. Elle était encore belle, lui semblait-i1. Pas comme les statues du Jardin du Luxembourg. Belles pour toute l'éternité, exposées, regardées, admirées, compagnes silencieuses des amants et des jours. Dans cent ans, peutêtre: elle serait immortalisée entre les mains d'un sculpteur qui aurait rêvé d'elle, elle serait connue inconnue... Cependant, dans peu de temps il lui faudrait les masques et les liftings, les crèmes de jour et les fards savants des femmes du monde pour paraître encore un peu à son avantage. Sinon comment plairait-elle encore dans cinq ans? Sa vie dont elle n'avait encore rien fait, sa vie aurait un goût prématuré de vieillesse, d'enterré. Son mari était un pauvre imbécile ou plutôt un imbécile pauvre, son mariage un poids, son travai1... Elle n'était qu'une ouvrière parmi des centaines d'autres. En fait, rien dans sa vie ne lui avait réussi. Mais voilà, chaque fois qu'elle pensait cela, elle se reprenait et se disait qu'elle avait tout de même de la chance, qu'elle avait son appartement et un emploi stable, que Paris était comme le destin l'avait écrit, que la nuit devait être bleue, ses cheveux noirs et la peau des jeunes amantes cuivrée, imprégnée du soleil de l'été et du sel de la mer lointaine. Le vent courait sur 18

Paris, emportait ses histoires, ses mille petits feux, et c'était bien ainsi. Elle soupira longuement. A dix-sept ans, Sébastien Mirabeau, son futur mari, avait bien à son actif quelques aventures amoureuses, à l'exemple de son père veuf qui avait une amante dans la plupart des villes et des pays où il passait en voyage d'affaires. A la différence de son père, il était fragile et angoissé, en sorte que ses amours étaient invariablement douloureuses et jalouses, idéalistes et désespérées. Il avait donc fini par se replier sur lui-même et se consacrait à ses études d'ingénieur en aéronautique. Son père, déçu de le voir se retirer ainsi du monde, mettait toute sa fortune et ses relations en œuvre pour le préserver d'une vie ordinaire. Il l'emmenait dans des salons, l'accompagnait à des séminaires, organisait lui-même de grandes réceptions, des soirées dansantes, des soirées caritatives. C'est à l'une de ces soirées de charité, où allaient toutes les femmes du monde et précisément celles qui, sans ce prétexte pieux, auraient dédaigné de se montrer dans une soirée bourgeoise où ne viendrait sûrement aucun ministre ni aucun prince, que son fils connut Marguerite Dufour, sa future bru. Cette sublime jeune fille rose de honte en assistant sans doute à sa première soirée, encouragée par sa mère, s'était présentée et avait remporté l'élection de la Marianne de la soirée. Sébastien, aussitôt tombé amoureux d'elle, lui expliqua fougueusement, timidement comment ni l'amour paternel ni rien jamais ne remplacerait pour lui l'amour d'une femme, la passion d'une vie. Il avait enfin trouvé la femme de sa vie, et il l'aimerait jusqu'à la fin des temps. Elle avait ri, sûrement. Prêt à mourir d'amour sur-le-champ, il lui demanda aussitôt sa main. Marguerite, naïve, hébétée, et fiévreuse, enivrée par cette soirée trop heureuse, interrogea sa mère du 19

regard, laquelle fit mine de le prendre pour une demande d'autorisation et accepta en alertant gaiement le riche compère Mirabeau. Celle-ci, après l'heureux décès de son mari, un professeur de mathématiques dont la finesse vestimentaire et la distinction lui avaient fait supposer des relations et une fortune qu'elle ne vit jamais, collectionnait les amants depuis des années sans, à son grand désespoir, en trouver aucun dont la puissance pût faire son bonheur et qu'elle pût épouser. Cette femme croyait aussi peu en l'amour qu'on peut croire aux vertus morales. Aussi répétait-elle souvent à Marguerite que si les hommes ne les aimaient que pour leur beauté, elles ne devaient les aimer, elles, que pour leur fortune. Quant à aimer et être aimée, seul le hasard saurait y pourvoir. En leur offrant de bons amants. De sorte qu'autant, sûrement, que sa richesse opportune, elle devait convoiter en Mirabeau l'homme et la belle position que ce serait d'être à sa droite à ce genre de salons. Sébastien dut donc se marier avant la fin de ses études. Tu comprends, Marguerite, tu ne peux pas rater ça, c'est l'occasion de ta vie! Marguerite choisit elle-même son appartement, rue Mouffetard, les choses allèrent bon train. Même, l'amour insensé de Sébastien commençait joliment à gagner le sien... quand le père Mirabeau s'éteignit, frappé par une soudaine attaque cardiaque après avoir dilapidé l'essentiel de sa fortune dans un casino du Bois-de- Boulogne. En sorte que Sébastien dut abandonner tout à fait ses études avant d'avoir obtenu son diplôme, pour aller travailler dans une petite base de loisirs comme technicien aéronautique. Mécanicien... Elle qui devait être la Marianne de la soirée de toute une vie! Maintenant, le divorce, la séparation... cinq ans de séparation effective, avant de pouvoir prononcer le divorce sans le consentement 20

de l'un des époux! Parce que son mari ne voulait pas quitter celle qui était tout pour lui, et parce qu'il avait pleuré. Elle avait éclaté de rire... Elle fixait du regard l'image de ses seins étonnés devant elle. Ses seins, son ventre, son nombril, tous ces mondes dont les doigts durs de son mari avaient trop souvent, aveuglément creusé la peau fragile. Déjà l'automne approchait, pour elle, et, oui, ces doigts jadis fins d'étudiant, maintenant épais et puants, ces doigts tant de fois maudits qui lui avaient volé les sens et l'avaient écrasée dans leur force aveugle la dégoûtaient. Elle eût voulu désormais, et aussi longtemps que sa beauté conserverait des traits de jeunesse, poser son cœur et ses lèvres où bon lui semblerait. Et après, elle verrait. Elle eût voulu choisir désormais des mains douces et parfumées comme celles de monsieur Henri, Avenue Foch, de qui, à quinze ans déjà, elle découpait les photos dans les journaux et les magazines, et qu'elle avait adulé en secret. Sa mère, à l'époque, eût tout fait pour épouser un homme comme monsieur Henri, dont elle lui parlait souvent comme d'un idéal perdu. Elle ne faisait rien pourtant. Marguerite rêvait alors qu'il serait un jour à elle, qu'elle saurait le conquérir, souriait à ses photos, les embrassait et faisait mille promesses de lui rester toujours fidèle... Aujourd'hui, elle ne rêvait plus de monsieur Henri, qui commençait à se faire un peu vieux, mais elle rêvait encore souvent, à défaut de vivre. De richesse, d'amours éternelles ou platoniques, d'ascèses, de sagesses antiques... d'un peu de tous ses idéaux malgré leur diversité et leur incompatibilité. Une fois, en arrivant à l'usine de monsieur Henri, elle avait failli réaliser son rêve lointain. Il avait posé sur elle un regard brillant qui suffisait amplement à lui avouer en un éclair mille et une choses 21

indicibles et merveilleuses. Il n'était finalement pas venu la voir, probablement trop pressé par quelque affaire de son rang pour s'accorder ce plaisir. Puis les jours avaient passé et elle avait fini par ne plus savoir vraiment s'il pouvait seulement s'agir du même monsieur Henri. Et, au fond, qui était-elle pour mériter de tels doigts, elle, dont la vie machinale écoulée en douceur à l'usine s'achevait derrière la fenêtre d'un appartement minuscule de la rue Mouffetard, tandis que les génies et les stars travaillent avec une sourde application à leur destin immortel? Elle eût voulu se faire tempête et tout décider en un instant, mais... elle s'engluait. Elle regardait son nombril et ne bougeait pas. Et que pouvaitelle faire en réalité? Elle avait jeté l'ancre. Elle regardait son nombril, en face d'elle, et commençait à l'ausculter. Elle se répétait vaguement « monsieur Henri» et examinait l'expression de son nombril en s'étirant le bas du ventre. Il faisait un drôle de trio, avec ses seins ainsi rallongés. Soudain, elle se vit dans le miroir, blanche et tiède, épidermique, et se sentit nouée. Quelque chose en elle était brisé. Elle se rhabilla en vitesse pour conjurer le silence, remit ses vieilles chaussures en daim devenu lisse qu'elle avait vingt fois pensé à remplacer et descendit dans la rue. Perdue entre ses rêves d'il y a un instant et sa morne réalité organique, elle ne savait plus vraiment si elle devait juste marcher pour oublier ou si elle devait continuer à croire que

son destin était encore à venir - et aller au devant de ce qui
arriverait peut-être comme les princes en naissant vont au devant de leur gloire éternelle et divine. Elle remonta la 22

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.