Mélancolie solaire

De
Publié par

Composé d'entretiens et d'essais, cet ouvrage laisse une large place aux souvenirs littéraires de Claude Vigée : à l'Université de Brandeis, aux États-Unis, il a côtoyé des poètes et penseurs éminents: Marcuse, Lowell, William Carlos Williams, Robert Frost, Marianne Moore ou Elizabeth Bishop. Il correspond avec André Gide, rencontre à Paris, Albert Camus, retrouve les amis de la la Résistance. À Jérusalem, il rencontre notamment Samuel Agnon, prix Nobel de littérature.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
Lecture(s) : 67
EAN13 : 9782336279152
Nombre de pages : 316
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

MÉLANCOLIE SOLAIRE

Daniel Cohen éditeur Profils d’un classique, une collection dirigée par Daniel Cohen Profils d’un classique est une collection qui a pour vocation d’offrir au lecteur français, par voie de l’essai ou de l’œuvre plus personnelle, un éclairage nouveau sur des auteurs nationaux ou étrangers à qui la maturité littéraire et la renommée nationale confèrent le statut de « classique ». S’il est vrai qu’elle vise plus spécifiquement des auteurs contemporains, et en tout cas nés au XXe siècle, elle pourrait s’ouvrir également à des auteurs plus anciens, nés au XIXe siècle notamment, mais dont l’œuvre s’est déroulée, à cheval entre les deux siècles, soit par son retentissement, soit par sa cristallisation. Claude Vigée inaugure la collection avec Mélancolie solaire. Des contributions originales, sur Marcel Jouhandeau, Albert Cossery, Boris Vian, Thomas Bernhardt, le Coréen Jo Jong-Nae et sur d’autres écrivains fameux, devraient paraître entre 2008 et 2009.

ISBN : 978-2-296-06972-3 © Orizons, chez L’Harmattan, Paris, 2008

Claude Vigée

Mélancolie solaire
Nouveaux essais, cahiers, entretiens inédits, poèmes (2006-2008) Avant-propos et édition d’Anne Mounic

2008

Du même auteur

La Lutte avec l’ange, Paris, Les Lettres, 1950. Nouvelle édition complète, L’Harmattan, Paris, 2005. Avent, Les Lettres, Paris, 1951. Aurore Souterraine, Seghers, Paris, 1952. La Corne du Grand Pardon, Seghers, Paris, 1954. L’Été indien (poèmes, suivis du Journal de l’Été indien). Gallimard, Paris, 1957. Les Artistes de la Faim, essais critiques, Calmann-Lévy, Paris, 1960. Révolte et louanges, Corti, Paris, 1962. Canaan d’Exil, Seghers, Paris, 1962. Moisson de Canaan, Flammarion, Paris, 1967. Le soleil sous la mer, Flammarion, Paris, 1972. Délivrance du souffle, Flammarion, Paris, 1977. Du bec à l’oreille, Éditions de la Nuée-Bleue, Strasbourg, 1977. L’art et le démonique, Flammarion, Paris, 1978. L’extase et l’errance, Grasset, Paris, 1982. Pâque de la parole, Flammarion, Paris, 1983. Le Parfum et la cendre, Grasset, Paris, 1984. Les Orties noires, Flammarion, Paris, 1984. Vivre à Jérusalem : Une voix dans le défilé. Chronique : 1960-1985, en collaboration avec Luc Balbont. Nouvelle Cité, Paris, 1985. Heimat des Hauches, Elster, Baden-Baden, 1985. La Manne et la Rosée (essai), Desclée de Brouwer, Paris, 1986. La Faille du regard, Flammarion, Paris, 1987. Wénderôwefir, Association Jean-Baptiste Weckerlin, Strasbourg, 1988. La Manna e la rugiada, Borla, Rome, 1988. Le Feu d’une nuit d’hiver : Chantefable, Flammarion, Paris, 1989. Aux sources de la littérature moderne: 1. Les Artistes de la faim : Essais, Philippe Nadal, 1989. Leben in Jerusalem, Elster Verlag, Baden-Baden, 1990. Dans le Silence de l’Aleph : Écriture et Révélation, Albin Michel, Spiritualités vivantes, Paris, 1992 Apprendre la nuit, Arfuyen, Paris, 1991. L’Héritage du feu, Mame, Paris, 1992. Selected Poems, traduits par Anthony Rudolf, Menard-King’s College Press, Londres, 1992.

Claude Vigée, Victor Malka, Le Puits d’eaux vives : Entretiens sur les Cinq Rouleaux de la Bible, Albin Michel, Paris, 1993. Un Panier de houblon, Tome 1, J.-C. Lattès, Paris, 1994. Un Panier de houblon, Tome 2, L’Arrachement, Jean-Claude Lattès, Paris, 1995. Aux Portes du labyrinthe, Flammarion, Paris, 1996. La Maison des vivants : Images retrouvées, La Nuée bleue, Strasbourg, 1996. Treize inconnus de la Bible (avec Victor Malka), Albin Michel, Paris, 1996. Bischwiller oder Der grosse Lebold, jüdische Komödie, Verlag das Arsenal, Berlin, 1998. Le Grenier magique, Album (en collaboration avec Alfred Dott), Graph, Bischwiller, 1998. La Lucarne aux étoiles : Dix cahiers de Jérusalem (1967-1997), Éditions du Cerf, Paris, 1998. Vision et silence dans la poétique juive, L’Harmattan, Paris, 1999. Les Orties noires, Nouvelle édition bilingue, préfacée et commentée par Frédéric Hartweg, Postface de Heidi Traendlin, Oberlin, Strasbourg, 2000. Journal de l’été indien : Il n’y a pas de temps profane, Parole et Silence, Paris, 2000. Le Passage du vivant, Parole et Silence, Paris, 2001. La Lune d’hiver, Honoré Champion, Paris, 2002, Première édition, Flammarion, 1970. Dans le Creuset du vent, Parole et Silence, Paris, 2003. Danser vers l’abîme, Parole et Silence, Paris, 2004. Être poète pour que vivent les hommes. Choix d’essais et d’entretiens 1950-2005, Parole et Silence, Paris, 2006. Les Portes éclairées de la nuit, En collaboration avec Sylvie Parizet, Éditions du Cerf, Paris, 2006. Pentecôte à Bethléem. Choix d’essais, 1960-1987, Parole et Silence, Paris, 2006. Claude Vigée et Yvon Le Men, Toute vie finit dans la nuit, entretiens, Parole et Silence, Paris, 2007. La nostalgie du père. Nouveaux essais, entretiens et poèmes, 2000-2007, Paris, Parole et Silence, 2007. Chants de l’absence / Songs of absence. Edition bilingue. Poèmes traduits en anglais par Anthony Rudolf, The Menard Press/Temporel, Londres/Paris, 2007. Lièwesschprooch, Poésies et proses en dialecte alsacien, Uffem Hàseschprung éditeurs, Bischwiller, 2008. Mon heure sur la terre, Galaade, Paris, 2008. Le fin murmure de la lumière. Parole et Silence, Paris, 2009.

Traductions
Cinquante poèmes de R.M. Rilke, Les Lettres, 1953, « Jeunes Amis du Livre », Paris, 1957.

Mon printemps viendra, poèmes de Daniel Seter, adaptés par Claude Vigée, Seghers, Paris, 1965. Les Yeux dans le rocher, poèmes de David Rokéah, traduits de l’hébreu par Claude Vigée, Corti, Paris, 1968. L’Herbe du songe, poèmes d’Yvan Goll, traduits de l’allemand par Claude Vigée, Caractères, Paris, 1971 ; Arfuyen, 1988. Le Vent du retour, poèmes de R. M. Rilke, Arfuyen, Paris, 1989, Nouvelle édition bilingue, avec préface et postface de Claude Vigée, 2005. Quatre Quatuors, poèmes de T. S. Eliot, traduits de l’anglais par Claude Vigée, The Menard Press, Londres, 1992. Netz des Windes, traduit par Walter Helmut Fritz, Swiridoff Verlag, Künzelsau, 2002. Un Abri pour nos têtes, poèmes de Shirley Kaufman, traduits de l’américain par Claude Vigée, Cheyne, Chambon-sur-Lignon, 2003. Alle porte del silenzio, traduction italienne d’Ottavio Di Grazia, Paoline, Milan, 2003. Wintermond, traduit par Lieselotte Kittenberger, Swiridoff Verlag, Künzelsau, 2004.

Archives littéraires
Institut mémoire de l’Édition contemporaine (I.M.E.C.), Abbaye d’Ardennes, 14280 Saint-Germain-la-Blanche-Herbe. Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, 6 place de la République, 67070 Strasbourg.

Ouvrages sur Claude Vigée
Jean-Yves Lartichaux, Claude Vigée, Seghers Poètes d’aujourd’hui, Paris, 1978. Adrien Finck, Lire Claude Vigée, C.R.D.P. n° 14, Strasbourg, 1990. Adrien Finck, Claude Vigée : Un témoignage alsacien, La Nuée bleue, Strasbourg, 2001. Francine Kaufmann, « Le Judan, ou l’esthétique littéraire de Claude Vigée », in Écrits français d’Israël de 1880 à nos jours, textes réunis et présentés par David Mendelson et Michaël Elial, La Revue des Lettres modernes, Minard, Paris, 1989. Heidi Traendlin, La Poésie alsacienne de Claude Vigée : Poésie baroque, poésie d’enfance, Atelier national de reproduction des thèses, Lille, 1999. La Terre et le souffle : Rencontre autour de Claude Vigée, Colloque de Cerisy, 22-29 août 1998, Sous la direction d’Hélène Péras et Michèle Finck, Albin Michel, Paris, 1992. Colloque Claude Vigée, Revue alsacienne de Littérature n° 30, Université de Strasbourg, 1990. L’Œil témoin de la parole : Rencontre autour de Claude Vigée, Sous la direction de David Mendelson et Colette Leinmann, Paris, Parole et Silence, 2001. Hommage à Claude Vigée, pp. 1-50, Continuum n° 2, Tel-Aviv, 2004.

Anne Mounic, La Poésie de Claude Vigée : Danse vers l’abîme et connaissance par jouidire, L’Harmattan, Paris, 2005. L’Œuvre de Claude Vigée, revue Friches, Saint-Yrieix, 2006. Helmut Pillau, Unverhoffte Poesie : Claude Vigée, Forum Literaturen Europas 4, Brême, 2007.

Travaux universitaires
Michèle Finck, Exil et origine dans La Vallée des Ossements de Claude Vigée, D.E.A. sous la direction de Pierre Brunel, Université de Paris IV Sorbonne, juin 1984. Heidi Traendlin, Claude Vigée ou le poète face à la réalité. D.E.A. sous la direction de Françoise Gerbod et d’Anne-Marie Pelletier, Université de Paris X Nanterre, 1992. Andrée Steinmetz-Meichel, Zum gelobten Land verdammt : Claude Vigée’s Weg nach Jérusalem. Magisterarbeit, Magister Artium (M.A.), Institut für Literaturwissenschaft, Universität Karlsruhe, 1993. Ronald Euler, La Problématique alsacienne dans le poème des Orties noires de Claude Vigée, Mémoire de maîtrise sous la direction d’Adrien Finck, Université des sciences humaines de Strasbourg, décembre 1995. Philippe Abry, Des Racines et des ailes : aspects du parcours poétique d’Adrien Finck et de Claude Vigée, Mémoire de D.E.A. sous la direction de Maryse Staiber, Université Marc Bloch. Strasbourg, juin 2003. Elisa Carli, Il viaggio nel labirinto : Claude Vigée E la ricerca della parola poetica. Tesi di laurea. Università degli Studi della Calabria, Facoltà di Lettere e philosophia, 2003-2004. Aude Préta de Beaufort, La Poésie comme « exercice spirituel » et comme « incarnation », thèse d’habilitation soutenue à l’Université de Paris IV-Sorbonne le 4 juillet 2005. Un chapitre de l’essai est consacré à l’œuvre de Claude Vigée.

Solitude où je trouve une douceur secrète Jean de La Fontaine, Le songe d’un habitant du Mogol

J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout : il n’est rien Qui ne me soit souverain bien, Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique Jean de La Fontaine, Les amours de Psyché et de Cupidon

Avant-propos

sans doute, dans livre de Claude Je vais Mélancolie solaire, cet avant-propos au nouveau le 15 mai dernier Vigée, reprendre l’hommage amorcé au Centre communautaire de Paris, car notre dialogue depuis lors s’est approfondi et j’ai l’impression de mieux comprendre aujourd’hui l’absolue authenticité de l’homme et de l’œuvre. Je me suis dit que je désirais écrire à ce livre un avant-propos, y ajouter quelques lignes encore, quand, lors de notre séance de travail du mardi 8 juillet, nous avons improvisé cet entretien pour notre revue Temporel. Je fus saisie de la puissance de concentration du poète auquel je demandais de réfléchir à son art et je voudrais ici souligner l’extrême importance de sa pensée dans le paysage poétique actuel. Chez Claude Vigée, comme il me l’a dit d’ailleurs le 8 juillet dernier, la poésie « n’est pas, comme on se l’imagine souvent, un état d’âme ». La subjectivité foncière de cette œuvre qui met en exergue le « potentiel de vie » de l’individu, ne s’enferme pas dans le jeu restreint d’un moi limité à son propre domaine. Cette descente en soi que décrit le poète dans son entretien avec son ami anglais, lui-même poète, Anthony Rudolf, constitue une participation pleine et entière tout d’abord à cette puissance de vie (qui nous meut tous, mais que nous n’appréhendons pas toujours avec une telle acuité), et puis au monde au sein duquel nous vivons cette expérience personnelle qui tient du drame et du plus vif désir. Ces choses ne sont pas faciles à dire, car elles sont sensibles avant tout à l’intuition et il faut absolument que leur rationalisation, nécessaire pour qu’on les exprime, évite la dimension objective, et donc aliénante, du concept.

14

CLAUDE VIGÉE

Il ne s’ensuit pas qu’il faille se méfier du langage, mais – et c’est là la dimension éthique fondamentale du poème, comme l’a amplement souligné Henri Meschonnic – se persuader simplement que ces mots qui nous viennent d’ailleurs, ces mots appris, nous les renouvelons en nous-mêmes, pour notre usage, à partir de cette assise personnelle, de ce lieu singulier qui est de notre seule responsabilité. Cette dimension subjective s’avère absolument paradoxale puisqu’en devenant plus particulièrement soi-même aux sources du silence, on rejoint le domaine où l’expérience humaine se partage. Claude Cazalé, très sensible au jeu du Je et du Tu dans le poème, parle d’un « langage d’amour qui subsume toutes ses langues […] ; un langage qui se veut originaire et universel, singulier et commun à tous ». Le poète, dès lors, échappe au « soupçon » qu’ont fait peser sur la création certains idéologues, ou même certains psychanalystes, malheureusement. Le travail créateur n’est pas purgation de la démence inhérente à l’individu, ni même insinuation de la mort dans la vie. Il est bien le témoignage même de l’existence, et le poète authentique, en sa subjectivité foncière, parle pour nous tous, non pas en disant Je pour développer exclusivement ses propres émotions, en pur solipsisme, comme le souligne Claude Vigée, mais en plaçant ce Je à l’intersection des destinées. Il élève alors son dire à la dimension du combat existentiel infiniment partagé. Ce sentiment de présence que recherchent les poètes ne correspond toutefois pas à la manifestation de figures extérieures dont il faudrait ou bien reconquérir l’intimité pour recouvrer la foi, ou bien rejeter l’expression naïve au nom de la rationalité supérieure conquise à l’époque des Lumières, mais à la conquête, puis à l’affirmation, en soi, de cette puissance d’autocréation qui est l’antithèse même de l’aliénation. C’est en ce sens qu’on parlera d’intériorité subversive en un monde où, de plus en plus, l’esthétique et le divertissement prennent le pas sur la pensée du sujet, de sa responsabilité, mais aussi, et cela va de pair, de ses prérogatives. La réflexion de Claude Vigée dans son Cahier parisien sur le fameux passage de l’Ecclésiaste (3, 1-8) souvent traduit de façon imparfaite, confirme l’intuition que j’avais eue, en écrivant mon étude sur son œuvre, d’un rapport de sa pensée avec celle de Kierkegaard, intuition depuis affermie par la lecture de l’œuvre philosophique de Robert Misrahi. Notre « destin » ne deviendra « destinée », comme le dit Claude Vigée à Anthony Rudolf, que si nous développons pleinement notre moment sur la terre : « Ainsi, grâce à Dieu, nous demeurons toujours réduits au plus intime de nousmêmes, fût-ce en chutant dans le néant. » Et ce moment singulier que nous devons faire nôtre si nous voulons exister pleinement est un moment paradoxal serti dans le devenir et puisant pour une plus grande conscience dans ce que nous ne maîtrisons pas.

MÉLANCOLIE SOLAIRE

15

J’ai interrogé, lors de nos entretiens, Claude Vigée sur la question du Nom divin, car je vois là la source poétique, l’effort poétique à dire prenant racine dans cette conscience, figurée en quatre lettres, de l’indicible. « YHWH, le Nom imprononçable, c’est le lieu d’ancrage vivant de soimême, celui qui n’a pas de visage et qui est le moteur de tout. Il est dit que tu l’aimeras de toute ta force, ce qui correspond au principe vital ». Cet élargissement paradoxal de l’être par l’acceptation de son absence de maîtrise correspond chez Kierkegaard à la levée du désespoir : « Voici donc la formule qui décrit l’état du moi, quand le désespoir en est entièrement extirpé : en s’orientant vers lui-même, en voulant être lui-même, le moi plonge, à travers sa propre transparence, dans la puissance qui l’a posé. »1 Il est donc heureux que les « figures » soient « absentes », pour reprendre une expression de Philippe Jaccottet, puisqu’elles ne vivent que par nous. Dans la lutte avec l’ange que mène, sur le modèle de Jacob, Claude Vigée, c’est l’étreinte qui importe et nous sommes loin ici de l’image statique, du « rêve de pierre », auquel se limite une vision seulement esthétique du poème. C’est dans ce dépassement de l’objet, dépassement qui est aussi un au-delà du moi emprisonné dans le tourment de son destin – individualité fermée, égocentrique et fate, ne voyant dans l’autre que rivalité –, que se situe la force vitale du poème, et du poète. Comme le remarquait Helmut Pillau dans « De la stérilité du définitif »2 : « Le modèle de la personnalité souveraine n’est nullement un but à ses yeux, mais bien plutôt un piège. En l’amenant à se focaliser sur lui-même sous le signe du triomphe ou de la mélancolie, cela le rendrait étranger à la Création. Les aspects de sa vie qui sont à ses yeux déterminants sont justement ceux qui ôtent toute prétention à la qualité de personnalité souveraine. Il interprète ces déficits comme autant d’avertissements qui le préviennent contre la tentation de s’établir dans le monde grâce à une identité qui en impose. Ce qui le rend inapte au monde lui paraît précisément le rendre apte à la Création et à son devenir. » La dimension du rire et de l’humour est essentielle à qui veut écarter les injonctions du regard extérieur, celui qui juge et condamne (il faut aussi, me disait Claude lors d’une de nos conversations, non seulement se garder de juger, mais refuser d’être jugé) : on trouvera dans le Cahier parisien de quoi
1 Sören Kierkegaard, Miettes philosophiques. Le concept de l’angoisse. Traité du désespoir. Paris : Gallimard Tel, 1990, p. 352. 2 Johannes Gutenberg, Universität Mainz, Fachbereich 05, Philosophie und Philologie, Institut für Allgemeine und Vergleichende Literaturwissenschaft. Texte paru en allemand in : Recherches Germaniques, N° 33. Université Marc Bloch, Strasbourg 2, 2003. Traduction française d’Andrée Lerousseau dans Temporel n° 2, http://temporel.fr

16

CLAUDE VIGÉE

méditer, de quoi saisir au plus profond la dimension cruelle de notre existence, mais aussi de quoi rire, mais on n’y trouvera, en tout cas, rien qui incite à désespérer, car dans l’acte de parole qui consiste à formuler l’expérience existentielle en son paradoxe, se fait jour la maîtrise, dans l’instant – notre moment –, de ce qui nous échappe et nous fait vivre : ce mystère qui est la source vive du poème, et d’une vie réussie, d’une existence qui vaille le coup. Mais, nous dit aussi Claude Vigée : « Beaucoup de gens, quand on leur explique cela, sont très choqués, car cela va à l’encontre de toutes sortes de morales qui séparent, qui divisent. » Anne Mounic Chalifert, le 11 juillet 2008

Art poétique

1

La signification du champ de fouilles Je survis parmi les ruines. dans sa profondeur : surgissement n’est pas dans sa surface, mais simultané des lieux et des temps de l’expérience révolue, remontant aujourd’hui dans ce rythme syncopé, seul authentique, qui dévoile à la fois les ruptures, – tessons, fragments d’ossements ou d’architecture, richesse originelle éparpillée en monnaies effacées –, et la totalité englobante qui soustend les vestiges discrets d’une société défunte. Ainsi le poème... À la succession linéaire des moments finis, qui s’enchaînent en série, aux surfaces peintes du roman, substituer la simultanéité polyédrique des temps et des lieux éprouvés par les sens : expansion synchrone d’un globe d’expérience vécue aux milliers de facettes translucides réfractant des couches serrées d’êtres et d’événements discontinus, qui s’agglomèrent en se totalisant librement pour la première fois dans un prisme oculaire géant, pour capter, enfin, la présence entière au monde d’un homme en transit dans la vie ! Forger l’œil unique du cyclope.

1 Ce poème en prose a paru pour la première fois dans La lune d’hiver. Paris : Flammarion, 1970. Honoré Champion, 2001, p. 213.

18

CLAUDE VIGÉE

Mardi 8 juillet 2008
Nous achevons aujourd’hui la relecture des entretiens réunis sous le titre de « L’extase buissonnière », long travail qui trouve son sens, non seulement dans le bonheur d’œuvrer, mais surtout dans la joie, entre mémoire et création, de méditer sur les facettes variées de l’existence pour en communiquer à autrui l’expérience nécessairement complexe. Dans la continuité de ce travail, nous avons donc improvisé cet entretien sur le thème retenu par notre revue, Temporel, pour son numéro 6 (octobre 2008).

L’orage de la joie2
ANNE MOUNIC : Claude, je vous remercie de nous accorder cet entretien. Je vous pose tout d’abord la même question qu’à tous les poètes que j’ai interrogés sur ce thème. Comment définiriez-vous ces termes : poésie, existence, et spiritualité ? CLAUDE VIGÉE : Pour moi, la poésie n’est pas, comme on se l’imagine souvent, un état d’âme ; c’est une action de l’âme incarnée avec tous les moyens qu’elle peut trouver à sa disposition, en premier lieu, les mots, depuis ceux de la petite enfance. Avec eux viennent ce que les Chinois appellent les dix mille choses, c’est-à-dire la totalité de ce qui est connu en détail, quelle que soit par ailleurs l’étrangeté de la matière, comme des mots, en sa variété. Comme le monde nous est, dès l’origine, extérieur, ainsi les mots viennent vers nous d’un espacetemps exilique. Le foyer de notre conscience est donc double comme un télescope. La conscience permet de voir de près et de loin. Les mots sont tantôt les lentilles, et tantôt les étoiles, de cette étrange astronomie. C’est dans la fusion, ou l’échange, entre ces deux fonctions, à l’intérieur d’une même conscience, que naît pour moi la poésie. Elle est comme notre dehors et comme notre dedans, objet de parole (donc œuvre d’art ou d’artisan), et sujet au sein duquel souffre et jouit l’existence humaine. Voici la définition des deux premiers termes. Par spiritualité, j’entends la passion, ou la curiosité, qui me porte à bien saisir dans mon for intérieur et mon for extérieur (autrui inclus)
2 Entretien publié dans Temporel, http://temporel.fr numéro 6, en octobre 2008, sur le thème suivant : poésie, existence, spiritualité. Y sont rassemblés les témoignages de Georges-Emmanuel Clancier, Michael Edwards, Geoffrey Hill, Henri Meschonnic, Hélène Péras et Claude Vigée.

MÉLANCOLIE SOLAIRE

19

le rayonnement visible accompagné d’un grondement souterrain qui m’annonce mon alliance avec les deux royaumes, les deux sphères – alliance qui me nourrit et dont je suis la source dans la mesure même où j’entretiens, par mon travail de poète avec les mots, et d’homme vivant parmi les autres, la circulation de cette lumière secrète. C’est ce que j’appelle quelque part se mettre au service du noyau pulsant originel qui est la source obscure de tous les moi. ANNE MOUNIC : En arrivant à Jérusalem, en 1960, vous vous êtes intéressé de très près à la tradition religieuse juive. Vous avez, avec divers maîtres, approfondi l’étude de la Torah, du Talmud et de la Kabbale. Il me semble, si j’ai bien compris, que, même si vous souhaitiez affirmer plus encore les racines de votre identité, votre intérêt n’a jamais été, pourrait-on dire, dogmatique, ni même théologique, mais plutôt incessamment poétique. C’est cette imagination créatrice dont dispose l’être humain, ce pouvoir de déduire de l’existence des formes pour la dire, qui retient votre intention. Est-ce que je me trompe ? CLAUDE VIGÉE : C’est tout à fait le sens de ma pro-jection dans la vie depuis l’adolescence, mais j’aimerais préciser un point. La question n’est pas seulement de faire surgir des formes pour dire l’être au monde, mais pour dire, en la montrant « à tous ses sens », les visages de l’existence dans leur intensité poussée à sa limite extrême. Il ne s’agit pas d’un compte rendu de l’existence, mais de celle-ci parvenue à son intensité la plus aiguë, car à ce moment-là, celle-ci se surpasse en splendeur rayonnante, acmé de jouissance, même si sa lumière est la vibration noire de la souffrance. ANNE MOUNIC : Est-ce qu’il n’y a pas là une conversion ? CLAUDE VIGÉE : Oui, ce qui compte, c’est l’intensité du témoignage et non seulement sa véracité objective ou historique. Pour ce qui est de la tradition, j’ai trouvé assez tard dans ma jeunesse à quel point de nombreux textes du corpus biblique mettent en relief les mêmes expériences, celles de la joie et de la douleur incluses. ANNE MOUNIC : Mais est-ce que cette intensité dont vous parlez, ce n’est pas finalement la mise en exergue de la joie, donc cette conversion dont je vous parlais ? CLAUDE VIGÉE : Oui, dans un poème de La lutte avec l’ange, écrit en pleine jeunesse, en pleine Shoah, j’ai été porté à crier, alors que tout le vécu m’accablait, avec les miens : « Je ne suis né que pour l’immense ouvrage de la joie. » J’en avais écrit une première version, la suivante, peut-être plus belle : « Je ne suis né que pour l’immense orage de la joie. » Il s’agit d’un véritable ravissement, au sens racinien du terme. C’est un vers de mes vingt ans auquel répond vingt ans plus tard, en

20

CLAUDE VIGÉE

1961, ce passage du « Poème du retour » : « Car toute notre joie est fille de la nuit. » [« Hors du feu », Mon heure sur la terre, p. 387]. Ce qui, sur le plan des mots, veut dire simultanément : le chant et la danse des voyelles et des consonnes entre elles sont issus – et tissus – eux aussi, d’un combat impitoyable avec les forces de la mort. « Mais dès qu’entre eux, s’appelant et luttant leurs formes se combinent, ces caractères desséchés […] font ressurgir du puits des antiques racines, sel songe guérison, le pain, la danse, le pardon ! » ANNE MOUNIC : Il me semble qu’en parlant de combat, vous bravez cette « finitude » qui dans notre monde post-heideggérien, désespère poètes et philosophes. Malgré tout, vous affirmez votre puissance en tant que sujet en refusant cette dualité de l’impossible et ceci se formule chez vous très souvent par l’oxymore et le paradoxe. CLAUDE VIGÉE : À travers l’enseignement traditionnel, je n’ai ni cherché ni trouvé un salut préconçu, ni un mode de vie prescrit par les maîtres des générations défuntes. C’est en jumelant mon expérience de poète et de vivant avec la contemplation des grandes figures mythiques léguées par l’héritage de la Bible que j’ai intégré les paradoxes creusés comme des ravins sous mes pas en me lançant moi-même comme un pont volant par-dessus mon présent hasardeux en quête d’un avenir non écrit. A chacun de nous justement incombe la tâche de frayer le chemin, d’affronter l’aventure, d’en buriner la trace avec nos propres mains dans la pierre où scintilleront les mots de notre temps de vie. La religion, pour moi, c’est à cela qu’elle sert : elle relie les deux rives à l’aide du pont de bateaux flottants semblable à celui qui, dans mon enfance bas-rhinoise, reliait le rivage alsacien à celui, ennemi et terriblement menaçant vers 1935, du pays de Bade. C’était la célèbre Schiffbrücke qui rattachait Drusenheim en pleine forêt du Rhin, à Greffern, du côté germanique, et nazi. ANNE MOUNIC : Le judaïsme ne se prête-t-il pas plus facilement à fonder une poétique que le christianisme pour lequel l’événement capital a déjà surgi dans l’histoire ? Le rituel en est la réplique toujours re-

MÉLANCOLIE SOLAIRE

21

commencée. On pourrait dire que le chrétien accomplit le passé alors que le judaïsme favorise l’éclosion de l’avenir – se voue à l’avenir, avec tous les risques que cela comporte. CLAUDE VIGÉE : Dans l’enseignement de la Bible hébraïque comme dans celui du Talmud et de la Kabbale, l’ère messianique est toujours à venir bien qu’elle s’accomplisse déjà aujourd’hui, maintenant, et chez tout un chacun, là où on s’y attend le moins, et dans les lieux indignes ou incapables de l’accueillir. Déjà dans le Talmud, on pose la question à un célèbre maître de l’Antiquité finissante, en Terre sainte : « Rabbi, où donc est le Messie, et comment le reconnaîtrai-je s’il vient ? » Réponse : « Le Messie est en train de venir ; il est déjà là ; il s’est arrêté aux portes de Rome, dans les bas-fonds, parmi les pauvres des pauvres, mais personne ne l’y reconnaît et on ne le laisse pas aller jusqu’au Capitole. » On voit, grâce à cette parabole talmudique, que l’événement messianique capital se greffe sur l’attente elle-même, porteuse de tout l’avenir humain, et terriblement frustrante, même désespérante. ANNE MOUNIC : À certains égards, le Messie ne serait que le temps luimême, le devenir. CLAUDE VIGÉE : Oui, et on le craint. D’autres versions nous rapportent l’opinion d’un sage qui s’exclame : « Que le Messie vienne au temps fixé qu’il aura choisi, mais surtout que je ne le voie pas, car son avènement sera lié à des bouleversements tragiques dont je ne supporterai pas l’impact. » Ne dit-on pas dans ce contexte que les « traces des talons du Messie seront creusées dans le sang » ? On voit par là que la conception juive de l’avenir envisage à la fois le meilleur et le pire. La célébration rituelle juive combine toujours l’accueil et la déploration, non pas en l’honneur d’un dieu qui serait mort, mais d’une épreuve à affronter et à vaincre dans un futur sans limites. C’est précisément là que la vision judaïque du temps sur la terre rejoint celle de chaque poète, qui, lui aussi, doit modeler à ses risques et périls, pour sa plus grande joie et sa plus grande détresse, son « heure sur la terre ». Selon la Torah, il est interdit de prévoir, c’est-à-dire de prédire l’avenir. La prophétie est un appel d’air en direction du futur et non divination de ce qui serait décrété d’avance de toute éternité. Pas de prédation de l’avenir par les fauves du passé. L’histoire de la sorcière d’Endor qui fait remonter l’ombre de Samuel sur l’ordre du roi Saül en dit long sur les limites que pose l’enseignement biblique au culte idolâtrique du passé. Le roi Saül paiera de sa vie et de son trône la violation de cet interdit. Dans la tradition juive, celui qui, pour raison de maladie ou de malheur, veut briser les chaînes de son passé, ne doit pas en invoquer les ombres. Bien au contraire, il lui est enjoint de

22

CLAUDE VIGÉE

changer de nom et de lieu de résidence pour bien marquer la rupture avec la pesanteur, ou la gravité de l’être vécu seulement au passé. ANNE MOUNIC : L’impression que j’ai, c’est que la tradition juive fait en sorte qu’il soit toujours possible d’agir et d’imaginer. Je pense à la légende qui veut que le prophète Élie puisse toujours revenir. CLAUDE VIGÉE : Le prophète Élie annonce la venue du Messie de la fin des temps, mais la fin des temps, c’est jamais et toujours, et surtout ici même, maintenant, dans les lupanars de Rome, parmi les miséreux et les prostitués. Pour revenir à Élie, on l’attend le soir de Pâque et on lui réserve la cinquième coupe, coupe messianique. Ceci se trouve dans la liturgie ; ce ne sont pas des fantaisies de poète, mais il faut être un grand poète pour inventer des mythologies pareilles. Non seulement Élie inaugure à chaque nuit de Pâque l’avènement improbable du Messie identifié par avance à la libération de la servitude d’Egypte, mais il donne son nom à la banquette sur laquelle, dans les vieilles synagogues d’Alsace, on circoncit le nouveau-né au huitième jour, celui de la venue du Messie. On l’appelle le « siège d’Élie ». Quand on ne dispose ni de synagogue, ni de cette banquette, on prend n’importe quel siège et on le baptise « siège d’Élie » – kisséh Eliahou hanavi, de sorte que le parrain, qui est souvent le grand-père, prenne le bébé sur ses genoux pendant la cérémonie de circoncision. ANNE MOUNIC : Vous opposez, face à tout système, une sorte d’attitude anarchiste, sinon vous ne seriez pas le poète que vous êtes. Quels sont les liens entre le religieux et le poétique ? Quels sont les risques, également, si le poète s’enferme dans le religieux ? CLAUDE VIGÉE : Mon attitude est plutôt anarchiste, c’est vrai. J’adopte, comme on adopte un enfant, ou comme on est adopté – je suis adopté par la tradition parce qu’en elle je réussis à manifester ce qui compte pour moi, mon propre destin inclus, sans m’incarcérer dans une mécanique préfabriquée, fût-ce par les plus grands maîtres d’un passé révolu, mais non défunt, dont les semences germent dans la nuit. ANNE MOUNIC : Récemment, j’ai cherché dans le dictionnaire Bailly le terme d’archê, qui se trouve à la racine d’anarchiste, et j’ai trouvé ceci : archê veut bien dire « domination, commandement », mais ce n’est pas le premier sens. D’abord, le terme signifie « origine ». Avec le a privatif, on nie le pouvoir dérivé pour d’autant mieux ressusciter l’origine. CLAUDE VIGÉE : Dans ce sens, je suis en effet séduit par l’anarchie, qui consiste à briser les chaînes de la tyrannie pieuse, celles de la plupart des institutions autoritaires héritées du passé, ou même présentes, pour faire d’autant mieux rejaillir l’énergie libératrice de l’aleph, celle

MÉLANCOLIE SOLAIRE

23

de l’avant et de l’après du temps qui, sans cesse, le réanime et nous suscite en lui. « Lu dans le ciel après minuit De la génération d’Adam à la dernière » David, qui est la souche du Messie, rend possible l’identification, à la fin des temps mais aussi maintenant, du frère et de la sœur, après minuit, une fois passé le cap du mauvais temps. Là on est évidemment dans ce qu’on peut appeler la poésie totale, où mythe et actualité se fondent dans une célébration. Là se joignent le mythique, le personnel, le vécu et le matériel, tout cela avec les mots qui le chantent, comme dans le petit poème que j’ai écrit à propos de la mort d’Évy : « Pourvu qu’au réveil Elle chante, Afin que, dans les pleurs, son sourire t’enchante… » C’est de nouveau le merveilleux lié au douloureux : « même si par temps de souffrance dans la nuit souvent elle crie » Beaucoup de gens, quand on leur explique cela, sont très choqués, car cela va à l’encontre de toutes sortes de morales qui séparent, qui divisent.

L’Extase Buissonnière

Entretiens
(2007-2008)

Prologue ou
comment la conversation appelle la conversation…

’idée de ces entretiens nous vient de Guy Braun, co-rédacteur, avec Claude Vigée, Michèle Duclos et moi-même, de la revue en ligne Temporel. Lors de nos visites rue des Marronniers, Claude nous avait en effet tellement souvent conté ses rencontres et ses bonnes histoires avec tel ou tel poète ou écrivain, américain ou français, que nous avons fini par nous dire qu’il serait intéressant de recueillir ces souvenirs pour faire ressortir, d’un point de vue singulier, une part de l’atmosphère d’une époque. Claude a hésité, au départ, à se lancer dans cette nouvelle aventure, car il craignait de se répéter et de lasser. Il est vrai qu’on retrouvera évoqués ici des souvenirs abordés dans d’autres ouvrages et dans une autre perspective. Nous voulions tisser entre ces lignes le fil des rencontres poétiques. Je tenais à ce que Claude revienne sur cette rencontre avec Joë Bousquet à Carcassonne pendant la guerre, dont nous avions parlé autour de ce qui relève de la poésie issue du premier conflit mondial. Et puis, il nous avait ravis avec ses évocations de Jean Follain ou André Frénaud, pour ne citer qu’eux. J’avais envie également de rassembler les souvenirs américains, brièvement retracés un soir au restaurant en réponse aux questions de Dunstan Ward, que passionne particulièrement la figure originale de Robert Lowell. Il est difficile de parler des poètes sans aborder les questions que posent le poème et ses racines spirituelles, et sans s’interroger sur le langage, mais il ne s’agit pas ici de théorie. Ce que nous retranscrivons en ces pages, ce sont des conversations au cours desquelles, dans l’instant

L

28

CLAUDE VIGÉE

présent, a ressurgi le passé. Je remercie vivement Claude de m’avoir permis ainsi, de vive voix, de mieux le comprendre et de saisir mieux son œuvre, que j’admire. Grâce à la voix, aux attitudes et à la présence, on comprend des choses, par une sorte d’intuition muette, que les mots sur le papier ne donnent pas. Que le malentendu auquel fait allusion Claude dans l’épilogue soit entre les êtres inévitable en partie, c’est sans doute vrai, mais qu’il puisse exister des moments mémorables – de véritables rencontres – cela doit pouvoir se vérifier aussi et donner un sens (un « bénéfice supplémentaire ») à cette quête personnelle qu’est le poème, quête d’autrui autant que de soi. (Pour ma part, je crois un peu à la communion des êtres.) J’ai donc, à chaque fois, situé nos entretiens dans l’instant (et l’automne 2007 n’a pas été avare de péripéties sociales et universitaires) et cherché à ressaisir le fil de la présence. Des questions comme « Était-il souriant ? » ou « Avait-il de l’humour ? » peuvent paraître niaises, mais visent aussi à recréer la sensation que procure le contact avec un individu. Cette réalité de l’être dans l’instant, aussi modeste soit-elle, me paraît essentielle. Espérons que le passé, ainsi revécu dans la conversation, puisse, pour le lecteur, s’incarner également dans la saveur du moment partagé de sorte qu’il ressente à nouveau, par le menu, toute la richesse d’une existence consacrée à la poésie sans s’aliéner à elle. Par ces conversations, nous n’aurons pas, de la sorte, trahi le poème, qui est, sans cesse, la reprise dans l’instant de la durée incarnée – une offrande, un éclaircissement, une façon de vivre pleinement, en connaissance de cause.

Je remercie vivement Claude Vigée pour ces instants de partage – qui me confortent dans mes choix personnels.

A. M. Chalifert, le 27 décembre 2007

MÉLANCOLIE SOLAIRE

29

Je dois parler aujourd’hui de la dernière étape de l’entreprise, de nouveau rue des Marronniers, début avril. J’ai posé sur la petite table basse du salon l’ordinateur portable qui va me servir à noter les retouches apportées par Claude à nos entretiens. Ce travail sur les mots, sur le rythme des phrases, essentiel, nous donne une vision plus précise de l’ouvrage final, auquel nous mettons la dernière main. Comme pour un poème ou un tableau, pour un recueil d’essais aussi d’ailleurs, voici le moment le plus agréable – juste avant que tout sombre dans l’achevé et le souvenir, mais après l’immense effort de donner forme à une simple idée qui n’a d’autre substance au départ que notre désir de l’incarner. A l’instant des finitions, le moment présent rayonne de tous ses feux, allégé du trop grand effort, mais intense encore de la part intacte d’avenir qu’il contient – une sorte de plénitude entre-deux, que connaît, me semble-t-il, toute personne qui œuvre.

4 avril 2008

Lundi 10 septembre 2007
heures de l’après-midi Vigée pour le J’ai rendez-vous à deuxses souvenirs en poésie. chez Claude ne fonctionne premier entretien de L’ascenseur pas et je gravis les six étages en sentant sous mes semelles l’épaisseur moelleuse du long tapis rouge, rouge profond, un peu vif, qui grimpe beaucoup plus vite que moi sur les marches blanches dans l’escalier clair, et bien large. Claude m’attend là-haut. L’accueil est toujours chaleureux, sensible. Il me montre d’abord, sur le « bureau de dame de la tante Hortense », les objets d’art acquis à Paris dans les années d’après-guerre et, surtout, ce que lui a rapporté récemment son fils, Daniel, de l’appartement de Jérusalem – une partition de plain-chant enluminée. – Tout cela me fait rêver… Je peux m’absorber longtemps dans la contemplation de ces choses, dit-il. Avant d’aborder notre entretien à proprement parler, nous envisageons une éventuelle retouche au dernier poème que Claude a écrit, « L’accalmie », puis nous discutons du passage de la Genèse (32) concernant la lutte avec l’ange, que je lui ai demandé de bien vouloir traduire de l’hébreu, car je voulais en avoir la compréhension la plus immédiate possible pour un article que je devais écrire sur Robert Graves et la Bible. Puis, insensiblement, nous en sommes venus à parler de Toulouse, des années 1940 42, de poésie.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.