Métissages et marronages dans l'oeuvre de Suzanne Dracius

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Cet ouvrage offre une variété d'approches critiques sur les différents textes de l'écrivaine : le roman (L'autre qui danse), le recueil de nouvelles (Rue monte au ciel); la pièce de théâtre (Lumina Sophie dite surprise) et son dernier recueil de poèmes, (Exquise déréliction métisse). La voix/voie de Suzanne Dracius mont et tournoie volcaniquement comme cette belle route de la Trace de sa Martinique natale.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782296246133
Nombre de pages : 254
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PROLÉGOMÈNES

Yolande AlineHelm
Ohio University

Née àFort-de-France, SuzanneDracius a passé savie entre sa
Martinique natale et Paris. L’écrivaine porte le métissage et le
marronnage en elle et dans son écriture. SuzanneDracius excelle
dans tous les genres et sa créativité s'est construite dans la
conscience d'une subjectivité métissée et marronne ; elle
s'identifie avec humour en tant que « mulâtresse
calazazagrécolatine ».Son cursus deLettresClassiques élucide en partie cette
appellation ; ce métissage et cette conscience d'une culture
créole,africaline, «atino-grecque » et française constituent entre
autres, l'aspect unique de son œuvre.Ainsi,SuzanneDracius
revendique sonappartenance plurielle à l’Afrique, à l’Europe, à
l’Amérique et même à l’Asie par le sang de sonaïeule chinoise.
Conjointement à son métier d’écrivaine,SuzanneDraciusa
enseigné àParis, à l’Université desAntilles et de laGuyane et
auxUSA: à l’université deGéorgie et à l’université deOhio.

Le présent collectif envisage une relecture des notions de
métissage et de marronnage dans l’oeuvre draciusienne :le
roman,L’Autre qui danse, publié en 1989 et réédité en format
pocheauxÉditions duRocher en 2007 ; le recueil de nouvelles,
Rue Monte auCielsorti chezDesnel en 2003 et lapièce de
théâtre,Lumina Sophie dite Surprise(Desnel, 2005).Quant à la
poésie parcourue dans ce collectif, elle relève de trois recueils de
poésie publiés également chezDesnel :Hurricane, cris
d’Insulaires(2005),Prosopopées urbaines(2006),Exquise
1
déréliction métisse.. (2007)Ces prolégomènes présentent un
tracé historique et littéraire des notions de métissage et de
marronnage.J’y formule ensuite une synthèse, ponctuée de mes
propres réflexions, des douzearticles du collectif.

1
Exquise déréliction métisseest entièrement consacré à lapoésie deSuzanneDracius.
9

On peut d’emblée annoncer un constat évident: l’oeuvre de
Dracius n’entre pas dans le moule de la créolité, comme les
différents articles le démontrent. SuzanneDracius propose une
mythologie de l’héroïne antillaise, qu’elle soit une petite da
(Léona) ;une guerrière (Lumina Sophie dite Surprise); une
jeune femme chevauchant une virago; une écorchée; une
amoureuse ;une écrivaine... une voix collective qui dénonce,
aime, se bat et jamais ne tombe car «Fanm tombé pa ka jen
dèsespéré » : autrement dit, la femme arrive toujours à s’en sortir
et malgré les coups du sort, elle reste « debout ». L’optimisme et
la bravoure des femmes draciusiennes estampillent tous les
textes :si le devoir de mémoire s’opère, elles se tournent
résolument vers l’avenir.

Il est essentiel de prendre le chemin à rebours sur les
« traces » de l’esclavage,afin d’envisager le métissage dans son
contexte historique.Le signifiatrnt «aporte une chce »arge
sémantique géographique, historique et symbolique importante.
D’une part, laroute de la Trace enMartinique, toute en virages
et en montées s’élance vers leNord de l’île le long d’un paysage
sublime.D’autre part, lesIndiens caraïbes, ensuite les esclaves
ont creusé des «traterme synonyme de «ces »,et ontsentier »
ainsi changé lacartographie de l’île.LesCaraïbes et les esclaves
marrons dans leur prolongement y ont laissé leur empreinte et
leur mémoire.Ltres «aces », lieux du passé, contrastentavec le
paysage urbanisé de la Martinique.ÉdouardGlissant propose la
pensée de latrace par opposition à lapensée occidentale.Pour
lui, lestraces recèlent encore des secrets et des paroles à
découvrir :[…]Latrace est à laroute comme larévolte à
l’injonction et lajubilationau garrot » (Introduction à une
poétique du divers, 69).Ainsi, l’oeuvre deDracius se situe dans
la« trade sesce »ancêtres et dans lacomplexité des
entrelacements de leurHistoire.

Le métissage, dans l’Histoire desAmériques, n’est pas
synonyme de célébration mais de meurtrissure étant donné que,
du corps métisafflue une mémoire qui renvoieau viol de
10

l’esclave noire par le blanc. Une visite récente à « la Savane des
Esclaves »(Martinique) m’aremis en mémoire l’origine du
métissage sous la: unforme de deux belles sculptures en bois
petit béké menaçant tourmente et houspille une belle esclave
apeurée.Le paltron de «a Savane desEsclaves »,Gilbert
Larose, m’adéclaré,alors que j’observais ces effigies: «Ces
deux pièces représentent le début du métissage enMartinique »
2
(octobre 2008) .Ainsi, lavigilance s’impose lorsqu’on idéalise
naïvement le métissage, fruit d’une sauvagerieau-delà de
l’entendement.SuzanneDracius le remémore dans un passage de
sanouvelle «Sadestinée rue monteau ciel »avec l’évocation de
la« pariade », une « fête » à bord des négriers durant laquelle les
esclaves noires étaient violées par l’équipage sur les ordres du
capitaine et ce,afin de « célébrer » lafin d’un «long périple » !
(19-20).Le papronyme de «aria« pde »,ararenvoiede »
doublement à une triste réaunexhibition »,une «lité :
« défilé » debeaux corps noirs de femmes meurtries et
humiliées.LeLittréne donneaucune explication de lapariade
dans son contexte esclavagiste etsapremière définition est
formuléea«insi :Terme de chasse.Saison où les perdrix
s'apparient pour lapropagation de leur espèce.Quelquefois,
lorsqu'après lapariade il survient des froids un peu vifs, toutes
ces paires [de perdrix] se réunissent et se reforment en
compagnie. [Buffon,Oiseaux] ».Lapariade, les signifiants
« métis » et « mulâtre », partagent un lexique cynergétique et une
connotation similaire de lachaviol »,sse, du «de l’animalité et
de l’accouplement.Émétis » vienttymologiquement, le terme «
du latin «(mél« mixtus »mixticius »,a« quingé/mêlé) :est fait
moitié d’une chose, moitié d’uneautre ;dont le père et lamère
sont de ra» (ces différentesLe Nouveau PetitRobert).LeLittré
le définita« 1°insi :Qui est né d'un blanc et d'uneIndienne
(d'Amérique), ou d'unIndien (d'Amérique) et d'une blanche ; on
dit mulâtre quand il s'agit d'un blanc et d'une négresse, ou d'un
nègre et d'une blanche.LesEspagnols naturels et lesEspagnols

2
Pour plus d’informations sur cet endroit magique, visitez le site suivant :
www.lasavanedesesclaves.fr

11

métis. 2°Qui est engendré par deux êtres d'espèce différente, en
parlant desanimaux.Animaux métis.[...]».L’étymologie du
terme mulâtre estainsi définie «Corruption de l'espagn. mulato,
dérivé de mulo, mulet.Aux colonies on ditaussi mulate et
mulatesse, à l'imitation de l'espagnol mulato et mulata. » (Littré).
On constateainsi laproblématique et laconfusion qu’engendrent
ces termes dont les colons ontabusé pour mieux justifier
l’esclavage et lacolonisation.

LeMétis, la Métisse, dans l’histoire desAntilles, et en
3
particulier dans celle de la Martinique , faitainsi sonapparition
«au sein d’une structure familiale racialisée [et paternaliste],
dans le cadre de lasociété esclavagiste d’habitation et de
plantation ».Il/Elle est né(e) «d’une faute charnelle, sous le
signe d’une fatalité généalogique [etainsi] prédestiné[e] à
incarner l’archétype du réprouvé primordial »(Mythologie du
métissage, 138).Toumsonaécrit une étude savante sur leMétis ;
cependant, il occulte lacomposante féminine du métissaor,ge ;
l’enfant métis n’est-il pasavant tout, « le fruit des entrailles » de
lafemme ?Durant le débutde lapériode esclavagiste, l’homme
métis, comme le remarqueChantalMaignan-Claverie («De l’élu
à l’exclu», 2)est l’élu,avec les nuances qu’une telle
« désignation » peut comporter.Il est vrai que dans certains cas,
il hérite de lafortune de son père béké, ce qui n’est pas le cas
pour l’esclave métisse.L’histoire duChevalier deSaint-Georges,
musicien et escrimeur célèbre duXVIIIe siècle, exemplifie
4
l’inclusion et l’exclusion duMétis .Toujours
selonMaignanClaverie, l’exclusion duMétis coïncideavec «le retour de la
Compagnie desIndes en 1664 puis lareprise en main de la

3
Le métissage est plus probant enMartinique que dans lesautres îles pour les raisons
suivantes.D’une part, « la Terreur »aguillotiné lesBékés deGuadeloupe et n’est pas
arrivée jusqu’enMartinique, protégée à l’époque par lesAnglais.D’autre part, il
semblerait que lesBékés de la Martinique faisaient plus volontiers des petits mulâtres,
plus dociles et plus « présentables » pour servir que lesNoirs.
4
RolandBrivalaécrit une fiction fascinal’nte surascension et lachute duChevalier
deSaint-Georges (Le Chevalier de Saint-Georges, Lattès, 1991).Mon étude sur le
métissage dans l’oeuvre deRolandBrival paraîtraprochainement (RolandBrival : une
pensée métisse et une écriture transversale).
12

Martinique parColbert en 1674».La Martinique, à lafin de sa
période pionnière, est désormais liée à laFrance et pour des
raisons économiques, le bon fonctionnement de l’île ne peut
désormais être «opérationnel [que] dans un système binaire :
blancs libres/esclaves nègres » (Maignan, 4).Si leMétis devient
l’exclu à cette période, l’esclave noire ou métisse devient à la
5
fois lamère et le père de son enfant.En effet,Le Code Noir
réactive laformule latinepartus sequitur ventrem, selon laquelle
l’enfant estattaché à samère esclave : «Voulons que, si le mari
esclaveaépousé une femme libre, les enfants, tant mâles que
filles, suivent lacondition de leur mère et soient libres comme
elle, nonobstant laservitude de leur père, et que, si le père est
libre et lamère esclave, les enfants soient esclaves pareillement »
(Article 13,Le Code Noir).

L’autre concept présent dans lalittérature caribéenne, le
marronnage est lié chezDraciusau métissage et à la
« féminitude »ainsi que le constateJenniferJahn dans son étude
« lacomplexité du métissage dansL’Autre qui danse» (.Le
terme «féminitude »forgé [à maconnaissance] parSuzanne
Dracius mérite réflexion.Il renvoie à lafoisaux signifiants
féminisme et féminité car, chez notreauteur, l’un n’exclut pas
l’autre,au contraire.Le suffixe «itude » sert à former des mots
impliquant l'idée d'une pose revendiquée, en opposition à l'état
ou laqualité intrinsèques désignée par le radical.Ainsi, le
féminisme «claest dépssique »assé pouratteindre une«
plénitude » queSuzanneDracius revendique etassocieau métissage.
Ce faisant, elle lance un clin d’oeil compliceau mouvement de la
« négr-itude »,et dont le terme fut forgé parAiméCésaire,
maître à penser de l’amouvement qui revient en forceuteure :
depuis lamort du grand homme.Comme le constateJennifer
Jahn : «Dracius renverse subtilement les théories deGlissant,
Bernabé,Chamoiseau etConfiant ; dans son roman se trouve son
propreacte de résistance ou marronnage.C’est ce marronnage

5
Rédigé parJean-BaptisteColbert et promulgué en 1685 parLouisXIV, cet édit était
censé freiner lesabus des maîtres vis à vis des esclaves des îles.

13

moderne qui l’autorise, à travers les épreuves de son héroïne, à
défier les théories déterminées par les hommes de l’île et à
établir ainsi sa théorie qui se focalise sur la féminitude » (93).

Si l’écriture de SuzanneDracius dépasse la créolité et autres
créneaux de la critique littéraire, elle s’est alimentée à la source
glissantienne et césairienne du marronnage, la féminitude en
plus !ÉdouardGlissant a déclaré : «Le marronnage est une
opposition sociale, politique et culturelle [...].Ilafini par
engendrer des réflexes culturels et intellectuels féconds» (Incipit
du collectif de nouvelles, «Paradis brisé-Nouvelles des
Caraïbes», éditionsHoebeke, 2004).PourRenéDepestre, le
marronnage de laparoleacommencéavecCésaire : «Comme la
vérité de lapoésie, lacréolité d'AiméCésaireapour signe la
beauté d'expression du muscle et du sang en mission de légitime
marronnage dans les veines de lalangue française. » (Écrire la
parole de nuit, 168-9).Aujourd'hui, « [le] marronnage
conceptuel n'estautre que lapoésie de larésistance intérieure »
(RenéLouise cité dansLeRomanMarron, 22).Il faut continuer
de « tout marronner - langage, poésie, philosophie, culture - si
l'on veut s' [sic] échapper à une hégémonie blanche
apparemment ubiquitaire et omnipotente [...] » (Le Roman
Marron, 14).Quant àAiméCésaire, le père de lanégritude, il
m'aconfessé lors d’une rencontre, qu’il était fasciné par
l’émergence d’une nouvelle génération d’écrivainesantillaises
parmi lesquelles il situeSuzanneDracius.AiméCésairea ainsi
« légitimé » l’oeuvre deSuzanneDracius (RencontreavecAimé
Césaire, octobre 2005).

Dans son premier roman,L’Autre qui danse,Dracius présente
le métissage dans le dédoublement identitaire de deux soeurs
métisses.Laquestion fondamentale de l’identité se pose chez tous
les humains, à fortiori chez lesMétis somme le suggèreRoger
Toumson : «Avec laquestion du métissage intervient le thème le
plus grave de l’histoire de laconscience, celle de l’identité.
«Qu’est-ce qu’un individu?Où réside son identité? »
14

(Mythologies du métissage; questions primordiales que se, 10)
poseRehvanadès son enfance.Lacomposition des titres sur la
première de couverture et à l’intérieur du texte s’organiseautour
d’un réseau métaphorique du métissage,avec ses pleins et ses
vides vertigineux.D’une part, on y trouve un lexique visant à
établir laproblématique métisse deRehvanaet par contraste, la
sérénité de l’autre, sasoeurMatildanaqui vit «bien plantée dans
laconfusion de ses sa(46) :ngs »l’Autre, l’Alliance initiale,
l’Une, l’Autre, les racines de pierre,Deuxième alliance, Quelque
autre, l’Une et l’Autre, l’Alliance altière et misérable, dernières
alliances, Quelqu’une,L’Une ou l’Autre,Aucune.D’autre part,
plusieurs titres évoquent l’espace, les toponymes que traversent
Rehvanadans saquête identitaire :Paris, LaMartinique,
Remorville et les Autres, l’AutreParis, l’Autre Martinique,
Quelque part entre l’Une et l’Autre,Nulle part.Ces titres
suggèrentaussi lacomplexité du métissage et les espaces pièges
qui emprisonnent uneRehvana-marronne en quête de ses racines.
Ace propos,JenniferJahn remarque :«Son re-trace-ment [celui
deRehvana] de laroute triangulaire, les trois étapes de la
diasporade l’esclave –Afrique, terre des racines précoloniales,
Martinique, pays natal (colonial) etParis, le
chez-ellepostcolonial – ont laisséRehvanaplus confuse, désorientée et
vulnérable qu’avant.Au lieu d’embrasser son métissage et de
mettre à bas des notions racistes et sociétales, lentement, elle
cesse d’exister » (96).Dans son étude,JenniferJahn rappelle que
lafemme est doublement opprimée de par sacouleur et son sexe :
«Draciusappartient à une nouvelle génération de femmes
écrivains dont le travail « produces the possibility ofashift from
womenas objects (of display, of desire or of fearand fantasy) to
womenasauthors of theirown subjectivities –as mothers,as
daughters,as lovers,as wri(ters »Rye dansJahn, 93), si bien
qu’elle «engen(d)re » une esthétique spécifiquementféminine ».
SelonJahn, laquête deRehvanaest vouée à l’échec et à la
« dissolutioncomplète » dupersonnage.J’acquiesce que le salut
deRevhanaestailleurs, ni enAfrique ni enMartinique ni en
France et j’ajouterais qu’il ne peut s’inscrire que dans un
tiersespace (celui qu’évoqueBhabha) de lafolie.JenniferJahn
15

souligne queMatildanacélèbre saplénitude métisse et que, par
contraste, elle représente le prototype de «l’identité-relation
proposée parÉdouardGlissant »,ce que confirmeBrigitte
Weltman-Aron dans «Identité rhizome chezSuzanneDracius ;
« [...]dans laidentité-rhizome » oumesure même où une «
« identité-relapour reprendre les termes detion »,Glissant, est
déclarée désirable, c'est-à-dire qu'est mis en cause le bien-fondé
du concept de «racine unique et exclusive de l'autre » en riposte
aux valeurs dominantes à prétention universelle du colonisateur,
laquestion se pose du lieu de l'identité.Le débat sur laracine
appelle la».mise en question du lieuJe pose laquestion, à
savoir, si le métissage ne se situerait pas daun(e) :entre-ns «
[les]deux »,ni dans ladissolution deRehvanani dans la
perfection essentialiste deMatildana?JenniferJahn note que
Rehvana« irrite» et elle lacompare à une héroïne romantique
archétypale ;ainsi,Dracius ferait sienne une tradition littéraire
[occidentale].Certes, notreastéréotypes »uteur joue sur les «
féminins ;de lafemme soumise et pitoyable à l’invincible
créature de rêve.Sans doute, peut-onattribuer cette construction
manichéenne à lafougue et à l’urgence qu’avait l’auteure de faire
passer un message essentiel.SuzanneDracius crée dans son
second livre, un recueil de nouvelles,RueMonte au cieldes
femmes métisses dont lasubjectivité est plus complexe.

Weltman-Aronabordeaussi une question fondamentale, celle
de laproblématiquealimentaire dansL’Autre qui danse. : «[...]
lajeuneRehvana, [...] parcourt un itinéraire qui pourrait entre
autres être décrit comme un trajet nutritif :au début du récit, elle
fait partie d'un groupe sectaireappelé lesÉbonis, desAntillais et
Africains qui tentent de retrouver les valeurs originaires de
l'Afrique àParis.Dans ce contexte, un signe d'appartenance est de
ne rien maeuropéen ounger qui soit «(124).chimique »Le
retour ou le «détour »enMartinique, le pays natal se vit dans
l’alimentaire maisaussi dans les blessures et mutilations
corporelles.Alafin du roman,Rehvana, depuis longtemps
anorexique, est de retour àParisavec son enfant et les deux
meurent tragiquement de faim dans unHLMde banlieue.On peut
16

ajouter qu’elle et son enfant, symbole de l’Afrique, ont retrouvé le
pays des ancêtres africains, lepays de Guinée, le seul capable de
les accueillir. La composante alimentaire qu’évoque
WeltmanAron me renvoie à une judicieuse étude deMireilleRosello sur
les métaphores de l’avalement, du gavage et de l’ingurgitation
dans lalittératureantillaise (Littérature et Identité créole aux
Antilles, 114).Ce que remarqueBrigitteWeltman à propos de
L’Autre qui danse, est pertinent également dans «Sadestinée rue
monteau ciel».Léona«avale »les livres qu’elle dérobe à ses
maîtres ;le selle «ingurgite »avoir, elle s’enalimenteavec
délices et ce d’autant plus que lire est unatcte «abou » pour une
petite da.Enceinte de son maître,Léonavomit, unacte naturel
dans son cas, mais qui prend ici un sens particulier.Larévolte de
Léonase traduit par larégurgitation et le vomissement du magma
infâme de laséquestration et de laservitude imposés par ses
maîtres blancs.

OdileFerly remarque que «Dès son ouverture, [L’Autre qui
danse] établit un dialogue constantavec lesauteurs canoniques
du mouvement de lanégritude,Césaire etSenghor,ainsi qu'avec
leur successeur,Fanon » (145).OdileFerly rejointJenniferJahn
car toutes deux s’entendent pour dire l’impossible retour de
Rehvana, enAfrique et enMartinique.SelonFerly,Rehvana
rêve d’uneMartinique «ancienne »,aux traditionsaujourd’hui
obsolètes, uneMartinique qui n’existe plus ; elle se fabrique un
fantaretoursme du «a«» :ux sourcesLe texte indiqueainsi
l'impossibilité du retouraux origines si essentiel à l'idéologie
panafrica(145) .niste »L'influence deFanon et deCésaire se
fait sentir :Peau noire, masques blancsetCahier d’un retour au
pays nataldes «restent «sous-textes» daromns lean.Ferly
déclare : «Pour certaines, y comprisSuzanneDracius dans le cas
deMatildana, l'acceptation d'un métissage culturel et ethnique
est en fait le moyen de rompreavec les schémasaliénants décrits
parFanon.Bien que les implications politiques de l'identité que
Matildanase construit soient problématiques, le texte deDracius
n’en reste pas moins essentiel pour démentir laconception

17

panafricaniste que l'africanité est le fondement de l'authenticité
antillaise » (152).

DansRueMonte auCiel, SuzanneDracius présente «neuf »
récits dont chaque protagoniste-femme transgresse un tabou et
refuse la chape de plomb du pouvoir colonial et patriarcal.
Chacune échappera d'une manière ou d'une autre à diverses
formes d'asservissement.Plusieursarticles sont consacrésau
marronnage etau métissage deLéona, protagoniste de la
première nouvelle du recueil,RueMonte auCiel, «Sa Destinée
RueMonteauCiel ».Férue de mythologie et d’étymologie
(prédilection que je partageavecSuzanneDracius), je ne cesse
de m’interroger sur les prouesses de notre écrivaine en la
matière.Lneuf »e polysémique chiffre «renvoieaux neuf
muses ;de plus, son homonyme «neuf » signifie une naissance,
ou une renaissance.Le neuf rappelle lagrossesse de lafemme, la
fécondité et la; son pplénitude de son corps métisaronyme
« oeuf »confirme cette hypothèse; dans laBible, le neuf est
synonyme de latotalité spirituelle.Si lalettreLreprésente la
femme debout, comme le remarque judicieusement
AbderrahmaneBaibeche, le chiffre «9 » évoquele beau ventre
rond d’une femme enceinte... et n’est-il pas tout contre le chiffre
dix, épitome de laperfection ?Finalement, le neuf signifieaussi
« l’imprévu,comme donnée fondamentale de l’existence»
(Barbier, 62).En effet, laprésence de l’impromptu et de
l’inattendu pénètre les nouvelles de ce recueil.

Le paratexte révèle plusieursaspects du récit ; le titre «Rue
MonteauCiel », métaphore de laverticalité et de l'élévation est
programmatique ;aller vers le ciel suppose une montée, une
progression, une réussite ; etau préalable une descente dans le
gouffre des enfers.Lanarratrice souligne cette dialectique dans
laphrase suivante : «Léonavivarueit un enferMonteauCiel »
(60).Dans sonarticle,AbderrahmaneBaibeche déclare :«Rue
Monte auCielest l’histoire d’une humanité devant sonabsurdité,
une œuvre fondatrice de lalittérature féminine martiniquaise.
Elle offre à cette dernière une représentativité féminine, une voix
18

plurielle enracinée dans la conscience de cette terre insulaire. La
voix de SuzanneDracius est une voie montante, une voie
debout »(27).Baibeche offre une perspective unique de la
nouvelle dans un paradigme vertical entre l’éruption de la
montagnePelée, le parcours duNègreMarron et deLéona,
femme debout.Baibeche décla«re :Dans le prénom «Léona»
[Lionne], lalettre [L] comme construction graphique confèreau
mot un rôle de révélateur.Lalettre [L] deLéonaest une
représentation graphique desaxes saussuriens (leVertical et
l’Horizontal), ce qui serait une conversion reconnaissable dans la
définition de la Métaphore chezRolandBa«rthes :Toute série
6
métaphorique est un paradigme syntagmatisé » (27).

RenéeGosson fait remarquer que dans «SaDestinée rue
monteau ciel»,Léonaoppose à son ignoble maîtresse des
« stratégies de résistance »: lalecture interdite; laplongée de
son corps demi nu dans les eaux de larale silence et lede ;
regard franc qu’elle opposeaux coups violents de lapatronne.
SuzanneDracius, dans l’incipit de sanouvelle, donne àHomère
7
(le béké goyave ) et à sa Léonaune descendance qui n’arien à
envier à laclassification des couleurs édifiéeauXVIIIe siècle
par un eugéniste,Moreau deSaintMéry.Ils ont vingt et un
enfaj’envisdifférents ;nts de« tons »age cette progéniture
hyperbolique comme un défi draciusien qui pourrait se traduire
par un tchip dédaigneux et un rire moqueur vis à vis du
philosophe dix-huitiémiste et de sataxinomie farfelue desNoirs
et desMulâtres.Je ratchipppelle que le «»—très présent (au
sens propre et figuré) dans lalittérature draciusienne—
s’accompagne d’un langage corporel et surtout facial ;il est
univoque, signifiant et féminin.Ainsi, j’imagine notreauteure
ironisant et portant l’idéologieassumée par le discours deSaint
Méry à son paroxysme.Comme je l’ai mentionné, celui-ci
élaboraune «grille »de classement de lapopulation selon la
colora; elle contient treize ction de l’épidermeatégories (des

6
Barthes,Roland.Éléments de sémiologie. 1964.Paris.Seuil.P. 76.
7
Un béké sans fortune.
19

MulâtresauxChabins en passant par les griffes, les quarterons et
autres dénominations des plus excentriques).Ce stratagème
colonial fut formulé pour répondre à une volonté de contrôle
social (Histoire du métissage, 7, 74).SuzanneDracius retourne
l’arme de l’ennemi contre lui-même en déconstruisant sagrande
théorie par un procédé ironique et démesuré.Les rapports de
force sont renversés et déconstruits.RenéeGosson déclare :
«SuzanneDracius succeeds in dismantlingadiscourse of racial
purity.Justas her marooning characters throughout the centuries
have foundways toresist the various forms of oppression
imposed upon them, her literature continues to vanquish the
remaining bastions of intolerance in herélogeofmétissage»
(74).

TatianaArgüelloancre son étude dans ladichotomie
foucaultienne et complexe du corps comme espace de
transgression-parévolte-résistssivité versus un lieu deance.Elle
envisage laconstruction du corps des esclaves, deLéonaet de
l’horrible maîtresse,MadameEuryaleFairschenne deDendur
(l’onomastique révèle l’aspect grotesque et humoristique du
personnage).Cge corps «areprésente l’humourzeux »
scatologique :ainsi,Dracius renverse les rôles.Argüello
démontre que lavacuité du corps blanc de «Madaluime »
enlève tout pouvoir et toute féminité tandis que le corps métis,
fort et musclé deLéonabouleverse le pouvoir établi sans pour
autant perdre saféminité.

EdwinHill dans sonarticle «MonnaieMythique:AWoman’s
Worth inSuzanneDracius’s “Sadestinée rueMonteauCiel” »
déclare queDracius déconstruit le personnage de la»« doudou
afin que lamémoire lasitue dans une généalogie du savoir de la
femme, de sasubjectivité, de ses épreuves et de son métissage.
Ladoudou fut cristallisée dans lafameuse chanson folklorique
antillaise, “AdieuMadrasAdieuFoulards”.EdwinHill pose la
question, à savoir quelle valeuratrcette «a»gique mulâtresse

20

8
aujourd’hui?D», LéonaSa destinée rue monte au cielans «
plonge dans la rade pour récupérer les « totors » que les touristes
pervers et voyeuristes lancent. La vue du corps demi-nu de
Léona «valait » bien un totor : une pièce de monnaie en or dont
on estimait l’authenticité par le poids («trébuchante »)et par le
son (« sonnante »).Quand ladoudou quitteSaint-Pierre laveille
de lacatastrophe, elle emporte «Bien serré dans son madras,
[son] fétiche, son uniqueTotor rescapé »(Dracius 67).Edwin
Hill,à travers laexsymbolique du totor,amineainsi
l’ambivalente historique du corps féminin et métisse et propose
latrajectoire deLéonacomme une «dis-cover » desavaleur et
comme une tentative de «son corps de femmere-cover »
métisse.

BénédicteBoisseron dans «O: lepposition métisse
marronnageau féminin dansRue monte au ciel»affirme que
Dracius «dépasse et subvertit [la] tradition littéraire [du
marronnage] initiée parGlissant et reprise par les créolistes
Bernabé,Confiant etChamoiseau qui, de par l’utilisation
pratiquement exclusive du marronau masculin dans leur
littérature, offre une vision quelque peu phallocentrique de
l’héroïsme et de larésistance enMartinique » (33).L’écriture de
Dracius offre cette nouvelleapproche de l’histoire marronne car
en inscrivant lafemme dans ses textes, l’écrivaine redéfinit et
dépasse le marronnageau masculin.Boisseron examine quelques
protagonistes métisses dansRue monte au ciel: l’esclave
Cessette,aïeule de l’illustreAlexandreDumas, dans «Les trois
mousquetaires étaient qualtre » ;agrande tanteEmma B. «au
nomamputé de son –ovary »dans «De sueur, de sucre et de
sang ».Elles marronnent à l’extérieur et à l’intérieur
d’ellesmêmes et elles sont des «métisses d’opposition» ;lanarratrice
marronne et métisse dans l’écriture de «Chlorophyllienne
création » ;lapetite dadans «Sadestinée rue montea» ;u ciel

8
Rappelons que la« doudou » désignaitanciennement labelle mulâtresse stéréotypée
(ce qu’Edwin développeamplement dans sonarticle).Ddoudou »e nos jours, «
désigne lafemme ou l’hommeaimé.Mais, il peutaussi s’employer de façon générique
(l’équivalent du « honey »américain !).
21

« l’âmesoeur »,celle qui fut exclue, elle aussi, d’un système
phallocrate et d’une « tradition de marronnage ».

ValérieBudig-Markin note à juste titre que «L’œuvre récente
deSuzanneDracius frappe le lecteurautant par son style
d’écriture que par savision de laréalité caribéenne.Entre ses
diverses nouvelles de 2003 et sapièce de théâtre historique de
2005, elle refigure les concepts du réel merveilleux caribéen,
d’une part, et de l’écriture féminine, d’autre part »
(48).BudigMarkin examine cette écriture draciusienne dans le cadre du
« fadu «merveilleux » etdu «buleux »,baroque »ainsi que les
conçoitAlejoCarpentier, écrivain cubain.Elle note queDracius,
dans lalignée de ses confrères,ajoute une note « volcanique » et
crée des textes dont le réel merveilleux s’apparente à « lamatière
bouillante d’uneMontagnePelée, le volcan quiadéjà vomi son
message de liberté martiniquaise en 1902, et se déclare
pareillement subversif et susceptible d’éruption à l’avenir » (49).

D’autre critiques, dans ce collectif, ont choisi de focaliser leur
étude sur lapièce de théâtre,Lumina Sophie dite Surprise.Ce
texte foisonne en une multitude d’isotopies de laréalité, de
l’histoire, de lafiction et de lamythologie :lesancêtres,
l’héroïsmeau-féminin, l’histoire, lamémoire, l’identité, la
politique, lesarts, larébellion, lamise en scène du moi, la
séduction, le rapport entre nostalgie passéiste et modernité.
Différents langa: le frges fusionnentança«is d’EnFrance »,le
créole, lefrançais régional, des expressions gréco-latines et
même l’anglais.Ce métissage linguistique se déploie dans une
atmosphère à lafois gra;ve et humoristiqueSuzanneDraciusa
ainsi réalisé une prouesse, en tant que dramaturge :celle de
pouvoir conjugueravec succès le tragique et le comique sans
verser dans le burelesque.Le paratexte préfigure, estampille en
quelque sorte, lapièce.Lapremière de couverture représente une
femme «lumière »,une madeboutte »,dgnifique femme «ans
toute sasplendeur,armée de son flambeau-panache.Ensuite,
sous le titre éponyme, l’auteur inscrit «Fabulodrame historique
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(héroïque fantaisie)».Dfabulo-drame »,ans «nous discernons
« fabula »qui, en latin, signifie« récit,fable » ;quant à
«Fabulo »,il désigne un raconteur de «mensonges ».En
associant «historique »à fabulodrame,Dracius annonceque
l’Histoire n’est qu’un «pré-texte » :elle s’approprie un fait
historique pour le reconstruire et en faire une mythologie créole.
Ainsi, elle déclare faire sienne la formule d’AlexandreDumas :
« L’Histoire est un clou auquel j’accroche mes histoires ».Entre
parenthèses, les signifiants «héroïque »et «fantaisie »
démontrent une fois de plus qu’elle inscrit l’héroïne dans une
« fantaisie »,une œuvre d’imagination dans le sens où elle
s’écarte de la rigidité et de l’objectivité d’un récit historique.
SuzanneDracius adapte le personnage de Lumina à son
idéologie ;elle reprend le contexte historique et féconde le
personnageréelde son imaginaire d'écrivaine, de sa créativité
soutenue par une grande solidarité féminine. Les citations en
exergue dévoilent les intentions de la dramaturge. On en
remarque trois: la première évoqueJeanne d’Arc, uneallusion
humoristique deDracius envers cette héroïne de laculture
française étudiée daécoles enns lesMartinique,au même titre
que «Nosancêtres lesGaulois ».Le sous-entendu est évident....
Les deuxautres citations deCarpentier et deDumas définissent
le théâtre tel que l’entend l’auteure ; il està lafois une prise de
conscience douloureuse et une catharsis, c’est à dire une réaction
de libération ou de liquidation d’affects longtemps refoulés dans
le subconscient et responsables d’un traumatisme psychique.

Le théâtre est le genre par excellence pour clamer la
Mémoire, si chère à l’auteure, et pour rendre flamboyante
l’oralité créole.C’est dans le dynamisme des échanges oraux que
se constitue lapièce et qu’évoluent les personnages.Lumina,
meneuse de l’insurrection, porte en elle l’esprit de rébellion,
maisaussi lasagesse et lagravité.Ses manières et son discours
contrastentavec ceux des pétroleusesqui, selonLumina, se
comportent «en marchandes de poisson» et gesticulent comme
des «fourmis folles» (24).Elleappelle à lasolidarité des
femmes, solidarité qui ne peut s’accomplir que dans la
23

tolérance :«Nous n’arriverons à rien si nous perdons notre
temps à regarder qui est kouli, qui est négresse, qui est
mulâtresse ou câpresse.Nous sommes des femmes de ce pays,
des personnes humaines, celaseul compte, et nous ne comptons
qu’à ce titre» (10).CarLuminasait que le racisme et la
misogynie vont de pair.L’auteure vialavoix deLumina« se
réapproprie lanotion de métissage et donne à lafemme laplace
qui lui revient dans le processus incessant de la Relation
démultipliée » (Penser la créolité, 83).Ainsi,Luminaavec la
« féminitude »en plus, correspond à ladéfinition que fait
ÉdouardGlissant du métissage : «Ni le mot ni saréalité ne sont
à rejeter.La Relation porte l’universau fécond métissage.Ceux
qui vivent cet état ne sont plus (en conscience) des victimes
pathétiques :Ils sont lourds d’exemplarité.Au-delà du souffert,
lacommunauté que groupe le métissage ne peut nier ni l’Autre,
ni l’histoire, ni lanation, ni lapoétique de l’Un.Elle ne peut que
les dépasser » (L’Intention poétique, 219).Luminaest lavoix de
lajustice et de lamémoire ; elle compare l’époque de l’esclavage
et lasienne pour constater que rien n’avraiment changé.Dans un
long monologue dramatique,Luminacogite, dissèque ses
angoisses, jaen héroïne noble et truge ses ennemis ;agique, elle
conclut : «Pour mes petitesses, je n’ai que mépris souverain »
(22).Dracius suggèreainsi que lanoblesse et l’héroïsme ne sont
pas l’apanage des personnages littéraires et historiques de la
France, loin s’en faut.

La MuseAfrica, personnage énigmatique, n’est ni femme, ni
homme, mais un êtreandrogyne, un «animal » étrange.Elle est
prophétesse, visionnaire, futuriste et «armée »d’un insolite
« combinoscope ».Une musique classique deBeethoven
accompagne sapremièreapparition sur scène ;les pétroleuses y
sont «imperméables »comme l’indique ladidascalie.La Muse
Africa, grande chauve-souris, figure parodique duChrist qui
apporte labonne nouvelle, irrite les pétroleuses.Dans latradition
mythologique, les neuf muses, qui présidaientauxArts, étaient
les filles deZeus et deMnémosyne (la Mémoire).De plus, elles
étaient toujours représentées par des femmes blanches.On peut
24

déjà en tirer une conclusion ; il existe chezDracius à la fois des
divergences et des convergences entre les mythes grecs, latins et
sa propre mythologie créole.D’une part, elle tord le cou à la
tradition en faisant de sa muse un être androgyne et africain,
mais d’autre part, elle maintient l’apport de la filiation
maternelle que symboliseMnémosyne (la Mémoire).La Muse
poseaussi laproblématique des relations entreBlancs etNoirs.
Eles békés, vous les protégerez comme llle dit un jour «a
prunelle de vos yeux» ;commentaire pour le moins sibyllin.
D’une part, ses paroles soulignentavec ironie laprétendue
perfection desBlad’ncs ;autre part, la Muse, visionnaire et
réaliste signale l’exigence de convivre dans lapetiteMartinique,
« unefois digéré le passé esclavagiste ».La Muse s’identifie
tantôtau mame débrouillersculin ;« jeat» ;i tout seulantôtau
féminin «heureusement que je suis« ignifugée » «
(ininflammaou en crébles) ;aturea[en]ndrogyne, «Muse est
angélique ».Elle se comporte également enhomme machiste et
convoite le corps deLumina; plussouvent, elle se dit solidaire
des femmes.Et, son déguisement en chauve-souris renvoie à la
cultureafricaine :Senghor écrivait que leur vol estle souffle des
ancêtres.La MuseAfricarelie les spectateurs et les
personnages :ainsi, un lien de complicité se tisse entre elle et
nous.Elle dynamise et dynamite les rapports entre elle et
Lumina; entre les personnages et le spectateur.

CaroleEdwards déclare que lapoétique deLumina Sophie
dite surpriseest unique dans la[...] elle mélmesure où «ange
dialogue, folkloreantillais et tradition gréco-latine.Le chant, la
danse et le dialogue ont des valeurs symboliques puisqu’ils font
de lapièce un « théâtre total » » (57).Dracius invite le spectateur
à partager lamémoire du peupleantillais et elle donne laparole
aux femmes du passé solidifiantainsi l’influence féminine dans
lacommunauté.SelonEdwards,Dracius défie les règles
conventionnelles du théâtre et « [...] se distancie del’universalité
(et surtout de l’universel purement français !) lorsqu’elle tisse les
allusions à laculture gréco-latine et reflète un éventail
pancaribéen dans ladistribution de ses personnages, des valeurs
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