Mon anthologie de littérature antillaise

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Un regard personnel sur la littérature antillaise et sur son évolution jusqu'en 1975. Choisir des pages dans une production déjà riche, quoiqu'elle n'eût pas encore pris l'envol qu'on lui connaît maintenant, c'est rendre hommage à des peuples dans toute la complexité de leurs démarches. A travers quatre volumes : De la culture, De la politique, De l'économie, La femme antillaise, de l'humiliation à la libération, l'auteur met face à face les écrivains et la vie quotidienne qu'ils décrivent. Interviews, journaux, tracts, statistiques, enquêtes sociologiques mènent avec les textes un continuel dialogue.
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782336264042
Nombre de pages : 270
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Mon anthologie de littérature antillaise

@ L'Harmattan, 2005 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-8068-7 E~:9782747580687

Mireille Nicolas

Mon anthologie de littérature antillaise
De ses origines à 1975
Tome I. De la culture

L'Harmattan

Du même auteur

Jistis, murs peints d'Haïti Editions Alternatives, Paris 1994 Arioi (Sous le pseudonyme maohi de Vairaumati No Rai'atea) Editions Au vent des lIes, Tahiti 2000 Le plus long voyage. Editions L'Harmattan, Paris 2003 De ma terrasse d'Ibn-Khaldoun, lettres d'Algérie 1961-1964 (Première lauréate du concours des Nuits de la Correspondance, série Non Fiction, de la ville de Manosque, septembre 2003) Editions www.manuscrit.com

En préparation: Moemoea des Des Marquises Editions L'Harmattan

Introduction

2003

L'histoire de ce livre, de cet objet-livre est, pour moi, tellement faite de rebondissements que j'ai envie de commencer cette préface par « il était une fois». Il était une fois une petite professeur de français qui fut nommée au Lycée Gerville-Réache de Basse-Terre, en Guadeloupe. C'était moi, en septembre 1971. Pourquoi avaisje postulé pour ce pays, je ne sais pas vraiment, parce que je ne me sentais pas bien en France, à Bourges, pour ma quatrième année d'enseignement; parce qu'avant Bourges le hasard m'avait amenée au Lycée Juliette Dodu de l'île de La Réunion, que j'y avais découvert les Tropiques et que ce fut un coup de foudre; la chaleur, l'humidité, la nature foisonnante, les margouillats, le soir, accrochés à mon plafond. Je n'aurai pas l'hypocrisie de dire les gens, leur gentillesse, leurs rires; ils existaient mais à l'époque, ils comptèrent moins que la profusion des sensations que me donnaient les paysages que je découvrais, dans le bonheur de la marche. En retrouvant cette nature, j'allais retrouver, j'en étais sûre, cette ivresse toute dionysiaque dont j'avais besoin. La loterie des nominations fit le reste. Et ainsi arrivaije dans ce beau petit pays d'Amérique centrale que l'histoire politique a faite si française depuis quelques siècles qu'il ne venait alors à l'esprit de personne de le situer justement en Amérique centrale. Qu'on en pense ce qu'on voudra, je suis devenue Guadeloupéenne en Guadeloupe. Par la grâce de quelques rencontres. Je voulus tout connaître du passé et du présent, tout des routes et des monts, tout des légendes et des mentalités, de la langue, tout de tout. Je remercie encore celles et ceux qui eurent la patience de supporter mes

boulimies. Je n'étais pas en voyage, je ne passais pas. J'étais. Je pensais même que j'y étais pour toujours. Je n'aime pas vraiment les voyages qui me laissent toujours une grande impression de frustration. Je vivais enfin une ville comme si elle m'était destinée de toute éternité. Moun Basse-Terre... Il y a plus de trente ans! Mon métier de professeur de littérature m'amena, comme je l'ai alors écrit, dans la préface de 1975, à découvrir les livres. Et la vie quotidienne et mes rencontres, à découvrir les gens et leurs problèmes. Je voulais me rendre utile. J'essayai donc d'être le professeur qu'il me semblait que je devais être. Et hors de la classe, je fréquentai des gens engagés politiquement qui me montrèrent les inégalités de la société de l'époque. Avec eux, je m'en fus dans les champs de canne, les dimanches matins à l'aube, des journées entières dans les champs de canne, à vouloir aider les paysans qui étaient bien gentils de supporter quelqu'un de si malhabile à attacher quelques centimètres du roseau avant de l'envoyer dans le fourgon qui l'apporterait à l'usine. C'est là que j'ai connu Sony Rupaire, par exemple. Déjà, il écrivait ses poèmes; songeait-il aux phrases qu'il écrirait le soir quand, un sempiternel mégot aux lèvres, il attachait aussi la canne? Moi, je n'écrivais rien. Mais je lisais. Tout. La littérature, les journaux, les tracts. J'écoutais beaucoup aussi. Lettres et voix se répondaient. J'ai eu en Guadeloupe, plus que partout ailleurs, la sensation que la littérature, comme le grand tambour des ancêtres que nulle tyrannie n'avait été capable de faire taire, était née pour parler des humains aux humains. Pourquoi m'être alors arrêtée dans ma quête des auteurs et de leurs livres à 1975? C'est ici que la grande histoire croise la mienne toute infime. Pour des raisons 8

personnelles je revins en France et ma vie changea considérablement. Avant de partir, en juin 1975, il avait été décidé que le travail que j'avais amassé serait publié. Une petite édition locale devait se charger de ces quatre Cahiers dont je parle dans mon introduction de 1975. Je signai donc un contrat d'édition en bonne et due forme, comme on dit. Mais aux remous de ma vie personnelle se mêlèrent ceux de la vie guadeloupéenne. La Souftière emporta en fumée - il n'y eut que de la fumée heureusement, même si quelques voix nous eussent préparés au courroux des profondeurs

magmatiques -,

la Soufrière emporta donc les possibilités

financières de notre petite édition. Je quittai la Guadeloupe, mis mes Cahiers dans une malle et ne les en sortis de temps à autre que pour constater que, si j'avais veillé aux débuts de la grande littérature antillaise, elle commençait de l'autre côté de l'Atlantique à croître et à s'épaissir alors que je n'avais même plus le temps de découvrir quelque nouvelle feuille. J'avais fait mon deuil de cette partie de ma vie. J'avais fait mon deuil de ces pages choisies et relues pendant des heures. Et de ces heures passées à interroger les gens pour qu'ils corroborent ce que je sentais, que la littérature reflétait bien cette vie quotidienne et foisonnante qui m'avait entourée. Mes Cahiers, après avoir été un moment de la lutte pacifique que nous menions, devenaient peu à peu de l'histoire. Une page d'histoire. Un peu de ce que furent la Guadeloupe et la Caraïbe de telle à telle année; ou depuis telle année jusqu'à ce vingtième siècle finissant. Une seule fois j'utilisai mes Cahiers. L'élève qui m'avait amenée à cette découverte de la littérature antillaise en m'apportant en classe Hoquet du poète Damas venait de se marier; dans la plus banale des cocottes-minute utilitaires, j'enveloppai ce que j'appelai alors« mon anthologie» et la lui offris! 9

Je dis: ce que j'appelai alors anthologie... Car ce n'est plus le nom qu'il me viendrait pour nommer cette masse de textes, de remarques, de documents, d'interviews, d'extraits de journaux, de tracts. Je continue à penser cependant, comme en 1975 que je n'ai rien plié ni à ma fantaisie ni à ma subjectivité et que la démarche que j'ai suivie m'a été dictée par les textes eux-mêmes et la réalité de l'époque. Anthologie ou pas, tout dormait depuis longtemps dans un tiroir quand, en l'an 2000, alors que j'enseignais à Raiatea, dans les îles de la Société, un jeune professeur de Lettres en poste à Tahiti, Patrick Sultan, amoureux de la Caraïbe, me prouva avec le charisme et l'énergie que tous ceux qui l'ont approché sont unanimes à lui accorder, qu'il y avait là aussi une belle endormie à réveiller, que peu importait le temps qui avait passé. Une nouvelle aventure commença avec l'aide chaleureuse de quelques-uns... Mais je ne me doutais pas de toutes les difficultés qui allaient surgir. La plus grande, retrouver les éditeurs des écrivains que j'avais cités pour qu'ils m'accordent le droit justement de les citer. En presque trente ans, de nombreuses éditions ont disparu; certaines ont été avalées par d'autres; certaines ont complètement quitté la scène. Je n'ai été Parisienne que pendant six ans, mais c'est suffisant pour constater combien de librairies et d'éditions ont disparu au profit de magasins qui me plaisent nettement moins... Je peux certifier que malgré un incessant travail de

recherche, d'investigation

-

j'ai eu souvent l'impression

d'être une petite taupe tenace en butte à tous les tracas des taupes en général- je ne suis pas arrivée à retrouver toutes ces racines qui m'avaient nourrie. Alors, je me 10

métamorphosais en chien limier, ou en chien de berger inquiet tant qu'il n'a pas retrouvé les brebis qu'il doit regrouper dans la même bergerie. Hélas, je clos ce travail, et je les appelle toujours en vain. Je pense notamment au roman de Virassamy, Le petit coolie noir, aux Editions Gédalge, 1972. Et il Y en ad' autres aussi... Sachez que je vous ai traqués partout, écrivains, éditeurs... Sachez aussi que je ne veux pas vous voler quoique vous vous soyez envolés... Je vous attends, faites-moi signe... Sachez que si vous, vous me retrouvez enfin, mon honnêteté est égale à ma ténacité... Mais peut-être serez-vous de ces écrivains qui, d'euxmêmes ou par la volonté de leurs familles n'ont pas voulu se regrouper ici... Je pense surtout à Franz Fanon... Vous vous en êtes rendu compte: il n'y a pas ici une seule ligne de Fanon. Une réflexion sur la littérature antillaise dans son plus flamboyant commencement et Franz Fanon n'y est pas I Moimême je n'arrive pas à croire cela possible... Quand je me fus résignée à abandonner la recherche des écrivains et de leurs éditeurs, il me fallut m'attaquer à celle des journalistes petits ou grands mais toujours intéressants dont je me suis ici abondamment servie. Que je redise ce que j'ai affirmé aux écrivains: ma quête a été tenace, épuisante souvent et parfois vaine. Puisque je n'ai pu tous vous contacter, puisque je n'ai pu vous retrouver, si vous, vous me trouvez, grâce à ce livre-ci, faites-moi signe I

Mais on est bien obligé de constater que le temps entraîne les changements les plus étonnants. A ce sujet, j'ai envie de citer une des correspondances des plus piquantes
avec l'une des éditions qu'il me fallut contacter pour les

droits d'auteurs. En 2000, l'édition voulait me refuser la possibilité de citer un texte qu'elle-même avait accepté quelques lustres auparavant. Ce texte qui lui avait paru Il

amusant ou fort, voilà qu'on le sentait maintenant si empreint de racisme qu'on hésitait. Je dus prouver que la lecture pouvait se faire à des niveaux différents. Que nenni t Je trouvai alors une autre traverse: peut-être que le texte était vraiment raciste. Et alors? Il convenait ainsi à ma thèse; mon travail ne prouvait-il pas assez clairement que je n'allais pas en faire la louange, mais que je pouvais l'utiliser pour illustrer les luttes antillaises pour la liberté et la justice? Je ne souhaite nommer ni l'édition en question ni la personne avec qui je correspondis mais si elle se reconnaît ici, qu'elle sache que je lui rends hommage. Les choses aux Antilles et dans la perception que les Français ont en général des Antilles ont tant évolué t Et c'est tant mieux... Ceci me rappelle une autre anecdote bien différente mais pittoresque aussi. Je sillonnais alors les Antilles, les années 1972-75, pour voir dans quelles mesures leurs littératures reflétaient la réalité. Et autant que je le pouvais je rencontrais des acteurs de cette réalité. Toute pénétrée des textes où les enfants, pour aller à l'école font de nombreux kilomètres, je le constatais sur les routes. A force d'arrêter ma voiture pour les inviter à monter, je me dis qu'il serait bien plus sage de demander rendez-vous à une autorité locale afin de trouver ensemble les moyens de créer un bus scolaire... Je n'oserai raconter comment on me reçut, avec un enthousiasme tel que je me rendis vite compte qu'il n'avait rien ni de politique ni de sociologique quand je constatai qu'on avait fermé le bureau à clef derrière moi... Je savais déjà me défendre. Mais je tombai de haut. Cela ne me donna que plus de zèle pour la poursuite d'un travail qui avait déjà des allures de combat et que plus d'admiration pour Maryse Condé, la justesse, la délicatesse de ses analyses sur la négritude, et pour Jacqueline Manicom et Simone Schwarz-Bart dans leurs prises de position féministes. Ces deux anecdotes sont bien différentes mais toutes deux, chacune à sa façon, montre bien que ce travail est avant 12

tout un moment de l'histoire d'un coin du monde et de mon histoire personnelle dans ce coin du monde. Je n'aurai pas la prétention d'en affirmer plus. Un moment dans mon histoire personnelle, mais aussi dans celle de bien des hommes et des femmes qui alors écrivaient; plus d'un, me donnant l'autorisation de reprendre ses pages, m'a demandé comme Daniel Maragnès, dans sa lettre de septembre 2001, qu'elles soient datées et précédées d'une indication précisant qu'elles correspondent à un moment d'une réflexion et que les problématiques de leurs auteurs, trente ans après, ont évolué. Ici, je le dis, une fois pour toutes et pour tous les textes... Et j'aime cette mise en garde de leur part, faite à la fois d'honnêteté sur le passé et de courage pour l'affirmer dans le présent. Car, nous tous de notre génération, les enfants de la Seconde Guerre Mondiale, nous en avons vu naître des espérances et cahoter des rêves et capoter des pans entiers de certitudes I Le hasard fait qu'au moment où j'achève cette deuxième préface, je découvre le dernier livre de notre grand frère à tous, Les abeilles et la guêpe de François Maspéro. Sans lui et ses convictions, à quelles sources auraient bien pu se désaltérer nos belles utopies, celles du genre qui se réalisent un jour et deviennent des réalités? Aussi, au lieu de revenir sur les idées que nous avions alors et que mon travail souligne de façon si explicite, et de méditer sur le passage du temps et des transformations qu'il entraîne, je préfère lui laisser la parole, car il a su tout dire en peu de mots. C'est à la page 200 de son livre (Le Seuil, octobre 2002) ; Maspéro cite Julio Cortazar qui avait inventé les « Cronopes » qu'il opposait aux « Fameux» : «Personnages insoucieux des biens et des servitudes d'une société de consommation naissante, tournant le dos aux « choses» chères aux personnages de Georges Pérec, ce qui les rendait légers, rêveurs d'avenir, ouverts, mais sérieux et responsables pourtant lorsqu'il s'agissait de partager leurs rêves, tout le contraire des 13

« Fameux », lourds, cramponnés à leur pouvoir petit ou grand, qui obstruaient le présent. Nous voyions, mes camarades et moi, la génération des révolutionnaires cubains comme des frères en Cronopie. Et c'est vrai qu'à cette époque j'en ai rencontré un tas qui débordait de désintéressement, de folle générosité, de souci des autres, dans un grand désordre d'idées et de gestes, parfois brouillons, toujours entraînants. Je ne savais pas alors que ces choses-là n'ont jamais qu'un temps. Ce n'est pas une raison pour les nier quand elles arrivent ni pour les renier ensuite. A Cuba, celui que nous considérionscomme le Grand Cronope n'avait pas encore, lui et sa garde rapprochée, révélé sa vraie nature de Fameux. Peut-être, s'il y a des lois de l 'Histoire, la plus dure à regarder en face estelle que ce sont les Fameux qui gagnent. Mais si l'Histoire n'était faite que par les Fameux, il n'y aurait même pas d'Histoire. Et certains Fameux le savent bien, qui aiment qu'on célèbre « la fin de l'Histoire ». Les Cronopes, ces empêcheurs de tourner en rond, sont là et seront toujours là pour les démentir. »...

Bien sûr que j'aurais aimé poursuivre mon travail jusqu'à nos jours et dire combien de grands écrivains sont nés dans cette Caraïbe toujours si chère à mon cœur. Mais je cède la place à d'autres obscurs travailleurs. Moi, je n'ai pas pu avancer davantage. Mais ce qui compte c'est que la réalité des Antilles l'a pu. Je pense notamment à tous ces discours pour savoir si le créole est une langue ou pas, s'il est digne d'en être une ou pas... Le sexe des anges... Mes amis Danièle Montbrand et Hector Poullet apprennent régulièrement que leur dictionnaire de la langue créole se vend d'autant mieux que la langue est maintenant étudiée à la faculté. Je me souviens encore de la première fois où je l'entendis officiellement. 14

C'était en 1973 à peu près et je m'étais rendue à je ne sais plus quelle conférence sur la vie politique guadeloupéenne. Je suivais attentivement. Et brusquement je ne suivis plus. Un homme jeune debout parlait en créole. Il y eut un froid dans la salle. Ou plutôt comme un moment suspendu. Un étonnement tel, qu'il se sentit. Moi qui étais depuis peu en Guadeloupe, je le perçus pourtant comme une audace et un défi. Oser parler en créole dans une réunion publique! Je demandai le nom de ce jeune homme. Et même plus tard quand il me fut devenu familier de faire parti du groupe de Rozan Mounien et de le rencontrer à nos séances de travail dans les champs ou à des réunions, je n'oubliai jamais ce moment, car il suffit parfois seulement de prendre la parole et d'affirmer ses convictions pour montrer sa grandeur d'âme. Parler créole signifiait: je choisis mon camp, il est du côté des humbles et de ma culture, j'ai une culture bien à moi, même si elle m'est déniée. Franz Fanon disait que parler une langue, c'est assumer une culture... J'ai cité du Fanon. Est-ce que j'y ai droit, ici? Je ne suis pas dans le rendu des textes ici, mais dans ma modeste rêverie sur un travail littéraire parmi tant d'autres... Que je me donne donc le droit de rendre hommage à qui je veux. .. Rendre hommage. C'est une notion qui m'est chère... « Quel hommage vous m'avez rendu f », c'est ce que m' écrivit Joseph Zobel quand je lui racontai comment j'avais lu pour la première fois La rue Case-Nègres. Je n'oublierai jamais ce moment. C'était en 1993 ou 94 aux Nuits de la Poésie sur la place Saint-Sulpice à Paris. TIy avait une place libre à côté de moi et s'y installa un homme grand, élégant, tout vêtu de blanc, dont les cheveux argentés relevaient la beauté noire de son visage. Je venais de reconnaître Zobel que je n'avais vu alors qu'en photo. Je n'osai rien dire. Mais le lendemain je lui écrivis; il fallait qu'il sache que sa petite 15

voisine terne de la veille, quand elle était professeur à BasseTerre quelques années auparavant, et qu'elle ne trouvait pas La rue Case-Nègres en librairie et qu'on lui refusait aux Archives de cette ville de sortir ce livre, l'avait, des matinées durant, entièrement recopié à la main... Tâcheronne, certes, mais tâcheronne passionnée.. . Voilà, je crois que c'est cela avant tout, mon travail ici, en quatre cahiers du temps lointain, beaucoup de sympathie pour des îles et leurs habitants. Je ne sais si j'ai aidé un peu la littérature antillaise. Mais elle m'a aidée de son souffle excessif et revigorant. Bon pour les textes littéraires me dira-t-on peut-être. Mais pour les tracts f Dans ma préface de 1975, je les mettais à niveau avec les œuvres des écrivains. Je m'apprêtais même à les étudier devant les élèves dans une sorte d'égalité des mots. Le ferai-je toujours quelque trente ans après? Je ne sais. Deux voix s'élèvent en moi, une vraie argumentation f... Je ferais peut-être un cours qui demanderait aux élèves si on peut les considérer de la même façon. Et j'écouterais, je noterais les remarques, j'écrirais, muette et heureuse, sur le grand tableau noir, une colonne pour les « oui », une colonne pour les « non », alors que par la fenêtre du Lycée GervilleRéache, je regarderais, côté cour les trente-neuf manguiers et à l'opposé l'océan, à travers les « nacos» ouverts et devant moi, tous ces visages d'adolescents attentifs. Mais du temps a passé, et c'est de ma retraite que je repense à tout cela et à bien d'autres choses encore, que j'ai eu tant de chance de découvrir. J'ai été une prof heureuse... Encore merci à vous tous qui m'y avez aidée.

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à mes élèves du Lycée Gerville-Réache, à Basse-Terre de Guadeloupe, octobre 1971-juin 1977

Introduction générale aux quatre cahiers, juin 1975
en Guadeloupe, j'ai ouvert, devant mes élèves, le Lagarde et Michard. Ils n'ont pas manifesté d'opposition. Maintenant que je les connais mieux, je pourrais dire: ils n'ont pas manifesté d'opposition, au contraire. Les élèves ont peur, le gros livre les rassure et le cautionnement des siècles; la littérature de leur pays n'a pas assez de prestige à leur yeux. Je généralise, bien sûr, mais cette constatation m'a été dernièrement confirmée par un professeur de l'Ecole Normale: son cours de littérature antillaise est presque vide, et on se presse à La Princesse de Clèves. Pourtant, c'est un élève, Claude Suzanon, qui m'apporta, cette même année, mon premier texte antillais: c'était en 1971, Hoquet, de Damas. Je me mis à lire tout ce que je trouvais. Mais je trouvais, souvent, avec difficulté: les Archives, les Bibliothèques, n'ont pas tout; beaucoup de livres sont épuisés, tous sont chers, ils mettaient des mois avant d'arriver. La littérature que je découvris me plut énormément. On la dit peu riche: en quantité sûrement; c'est encore vrai, mais quel âge a-t-elle, même pas cinquante ans, la vraie littérature antillaise est née un peu avant la guerre. En qualité, elle est parmi les grandes; j'en aime surtout sa générosité; belle et bonne: la Grèce antique donnait ces qualificatifs à toute personne accomplie. Elle est généreuse et ne se perd jamais en problèmes individuels; l'amour qui est en général le sujet traditionnel

A mon arrivée

du roman déborde ici et entraîne dans son flot, tout un village, un pays, les hommes. Elle n'est jamais gratuite et on a du bonheur à voir qu'elle donne tort à André Gide: elle allie «les bons sentiments» à l'esthétique. Il est vrai cependant que ma conception des « bons sentiments» est peut-être particulière I Sa caractéristique la plus évidente: la littérature antillaise est une littérature engagée. Aussi, en 1973, décidai-je de noter toutes les pages qui permettraient, si je les proposais à des élèves, d'éveiller leur intelligence et leur sensibilité mais aussi leur curiosité des vrais problèmes de leur pays. Les pages s'accumulèrent; or, les situations les plus angoissantes dont elles parlaient, je les retrouvais, précises et sèches dans les journaux, avec leurs statistiques, leurs chiffres, leurs prises de position, sur le bord des chemins aussi, quand on écarte les fleurs des cases: la littérature n'affabulait pas, elle donnait à voir. Voici comment sont nés ces Cahiers; leur séparation en quatre thèmes est, bien sûr, discutable, car à bien regarder, on ne peut rien séparer: politique, économie, culture, sentiments et sensations se mêlent dans les livres et dans la vie, sont interdépendants; seule une question de praticité oblige à un classement. J'ai dû, bien sûr, faire un choix parmi les textes; mais il me semble que j'ai très peu écouté ma subjectivité; je lui ai imposé la seconde place. La première a été à l'écoute des oeuvres; quand un thème revient de façon récurrente qu'il me plaise ou non, comment ne pas lui donner sa place? J'avais, devant moi, une masse de documents: j'ai donc suivi ce qu'ils me proposaient; ils m'ont tout suggéré; je n'ai jamais plié la réalité à une fantaisie personnelle. Il faut encore dire un mot au sujet des textes: je ne confonds pas la littérature et la chose écrite; mais, qu'est-ce 20

qui compte, surtout? Eveiller l'intelligence et la sensibilité? On ne pourra donc plus, en cours de littérature, écarter le journalisme; on n'a plus le droit de laisser les élèves dans l'ignorance du présent comme nous l'étions nous, à leur âge; étudier le style d'un tract, à quels sentiments il fait appel, quels moyens il utilise pour arrêter le passant distrait a sûrement autant de valeur que l'analyse de n'importe quelle page de littérature des siècles passés. Dans cette démarche de la quête de la vérité et d'une compréhension profonde du texte littéraire qui exprime cette vérité, il ne m'a pas paru déplacé d'accoter des chiffres; l'ennui, c'est de ne pas toujours pouvoir en utiliser de très récents; ceux que je cite éclairent, dans l'ensemble, les années 1967-73. J'aurais aimé établir toutes les comparaisons possibles entre la littérature des Antilles françaises et celle des autres îles de l'Archipel Caribéen; je ne l'ai pu, faute de documents. A l'intérieur même de la littérature d'expression française, des œuvres m'ont échappé; par ignorance sûrement; par impossibilité à les trouver Ge pense notamment à quelques romans de Zobel et d'Alexis). Pour le support (chiffres, témoignages, statistiques, etc.), j'ai essayé de ne pas oublier la Martinique, cependant, c'est de la Guadeloupe surtout que j'ai parlé. Enfin j'ai appelé Cahiers chacun de ces fascicules car pour moi, ils représentent des cahiers de préparation (auxquels chacun ajoutera peu à peu, à son gré, d'autres informations), une base, un tremplin pour des cours que j'aimerais faire. C'est seulement cela que j'ai voulu: accumuler quelques documents pour faciliter la préparation d'un cours, d'un exposé, d'une recherche, pour étayer un exposé, pour 21

nourrir une discussion. La littérature n'est pas du vent, de l'à peu-près, du bla-bla-bla. Je voulais en persuader mes élèves. Implicitement donc, ces Cahiers contestent et proposent: Contestent ce que nous continuons à faire dans les lycées (alors que les classes techniques ont, déjà depuis plusieurs années, orienté leurs cours de littérature) ; Proposent qu'on fasse découvrir enfin, vraiment, aux jeunes, leur vie, la vie. Ils n'en savent rien, tout le monde le reconnaît; n'est-ce pas un crime?

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DE LA CULTURE
(PREMIER CAHIER)

Introduction au Cahier DE LA CULTURE
En mars 1974, une petite analyse, Guadeloupe, culture coloniale ou culture nationale? était diffusée en Guadeloupe; elle émanait d'un groupe de réflexion sur les problèmes culturels. Elle paraît résumer et définir parfaitement la vie culturelle aux Antilles françaises.

Guadeloupe, culture coloniale ou culture nationale? Le développement des luttes du peuple guadeloupéen a fait naître de plus en plus le besoin et la nécessité de promouvoir une culture proprement nationale. On peut faire remonter cette prise de conscience au début des années 1960. Cependant, la réalité actuelle, dans ce domaine comme dans tout les autres, reste durement marquée par le fait colonial. L'aliénation culturelle commença dès le début de la colonisation. Non contents d'avoir exterminé à peu près complètement les Caraïbes, et déracinés des milliers d'Africains, les colons privèrent ceux-ci de toute expression: on sépara les esclaves pour briser leurs langues, on invoqua le vacarme pour juguler leurs chants, la superstition pour détruire leurs statuettes, l'indécence pour supprimer leurs danses. Tout fut bon pour «ne pas donner lieu aux trop nombreuses assemblées de nègres qui peuvent faire des révolutions, des soulèvements»: ainsi parle le célèbre curé esclavagiste, le père Labat, dans Voyages aux Isles d'Amérique (1742). Le Noir fut nu, à la merci de son maître, qui eut la bonté de lui enseigner le catholicisme, la valse, les courbettes et le français de France.

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L'aliénation ne cessa pas avec l'abolition de l'esclavage; le maître est toujours blanc, sa culture est la seule valable, ainsi que sa langue, malgré l'existence du créole (création originale, à partir du français essentiellement). Or, c'est du langage en particulier qu'on peut partir pour comprendre la profondeur de l'aliénation culturelle. L'enfant vit, dès son entrée à l'école, une expérience traumatisante qui compromet dangereusement le développement de sa personnalité: en maternelle, on parle soudain français à l'enfant qui grandit dans un milieu familial créolophone ; mais on le gronde en créole, preuve flagrante du mépris qu'on porte à sa langue et à son milieu. TI apprend à lire sur des mots dont il n'a pas l'usage; or pour apprendre à lire il faut savoir parler, d'où des échecs allant jusqu'à 50% en cours préparatoire. Il n'est pas étonnant que, dans ces conditions, nombre d'ouvriers et de paysans pauvres, pourtant scolarisés mais coupés ensuite de la pratique quotidienne du français, redeviennent analphabètes au bout d'un certain nombre d'années: on est loin du taux de 90% d'alphabétisation dont se glorifient les statistiques officielles. Du primaire au secondaire, il serait nécessaire que plus d'une explication soit faite en créole. Un professeur a fait récemment un sondage dans trois classes d'un C.E.S. (85 élèves de 6° et de 5°). On oblige 73 d'entre eux à parler français chez eux1, dont 37 ont même été punis; 55 parlent créole au C.E.S. Ces résultats corroborent des observations fréquentes. Dans le même sens vont les réponses données à un questionnaire posé dans une classe de 1èrede lycée: «J'ai été mis à la porte l'an dernier pour avoir parlé créole en classe avec un camarade» - «J'ai honte quand je vois à la télé que les speakers parlent français à des sportifs qui manient très mal la langue. J'ai honte à cause de
1

Il faut signaler que dans de nombreux cas, les parents qui ont cette
et ne l'emploient pas eux-mêmes

exigence connaissent mal le français, pour parler à leurs enfants.

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l'idée qu'on doit se faire de la Guadeloupe, surtout les Blan cs-pays 2 qui sont si méprisants» - « Il est plus respectueux de parler d'amour en français; parler créole à ce moment fait grossier; peut-être à cause des films et des livres qu'on prend pour idéal ». Que d'aberrations au niveau du contenu et des méthodes de l'enseignement dans le secondaire: Les programmes français éclairent rarement l'enfant sur son histoire, et, s'ils le font, c'est en l'obligeant, au prix d'un douloureux écartèlement, à se percevoir tel que l'Européen le perçoit, même si ce dernier est un anti-esclavagiste du XVIIIO siècle, comme Montesquieu. Rares, quoiqu'en nombre croissant, sont les éducateurs qui sentent la nécessité d'enseigner avec les mêmes méthodes le français et les langues étrangères. On voit ainsi comment l'école, prétendu instrument de libération, travaille à l'œuvre de l'assimilation entreprise par le colonialisme depuis 1946, et prolonge l'aliénation. Il faut être blanc, ou du moins se faire blanc, pour profiter d'un tel enseignement et se tailler une place dans la société. Les inégalités dues à la langue renforcent les inégalités dues à l'argent. L'environnement culturel est tout entier touché par la campagne d'intoxication. A la radio, pendant des heures, on est soumis à d'insipides biguines ou à du gros-Ka francisé par les préfets successifs qui leur ont enlevé leur caractère propre de critique de la société. Pour l'O.R.T.F., il n'est d'actualité locale qu'anecdotique: il faut plus d'un mois et demi de grève dans la canne pour qu'on daigne en informer les auditeurs; en revanche, le sport, bon moyen de canaliser les énergies, s'étale sur les ondes comme dans les journaux et développe le culte de la vedette, moyen fabuleux de sortir de
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Blancs nés au pays, nés d'anciens

colons.

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