Paris

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À la fin du XIXème siècle, Paris devient un passage obligé pour tout artiste scandinave s'intéressant au projet moderne. Attirés par un contexte transculturel et européen, les écrivains scandinaves font à Paris l'expérience des phénomènes concrets de la modernité : la métropole, le flâneur et la fantasmagorie. L'approche choisie dans cette étude relève de la discipline naissante de la géographie littéraire : il s'agit à la fois d'analyser la littérature avec des outils géographiques et d'évaluer la littérature comme une géographie, une écriture de l'espace.
Publié le : samedi 1 mai 2010
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EAN13 : 9782296257634
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Du même auteur

Lyriska ingenjörer. Tåg och telefon i svensk
Universitaires de Linköping, 2009, 99 p.

litteratur.

Linköping,

Presses

Technique et littérature. Train, téléphone et génie littéraire suédois. Suivi d’une anthologie
bilingue de la poésie suédoise du train et du téléphone.Paris, L'Harmattan,2004,
310 p.

Capitales culturelles et Europe duNord/Kulturhauptstädte Nordeuropas. Deshima
Hors série n°1.Strasbourg2009,201p. (ouvrage édité avec Thomas
Mohnike)

Après avoirquitté la pension Orfila
cetaprèsmidi là, […] je me misàréfléchir surlesensde
cetenferque Strindberg asi impitoyablement
décrit. Etcomme jeruminaislà-dessus, le jour se
fiten moi peuà peu surle mystère deson
pèlerinage, la fuite qui chasse le poète auxquatre
coinsde laterre […]. Ce ne m’étaitplus un
mystère maintenant, desavoirpourquoi lui et
d’autres(Dante, Rabelais, Van Gogh, etc.)
avaientfaitleurpèlerinage à Paris. Je compris
alorspourquoi Parisattire les torturés, les
hallucinés, lesgrandsmaniaquesde l’amour. Je
comprisalorspourquoi ici, aumoyeumême de la
roue, on peutembrasserles théorieslesplus
fantastiques, lesplusimpossibles sansles trouver
le moinsdumonde étranges ;pourquoi ici on
relitleslivresdesa jeunesse etpourquoi les
1
énigmesprennent unsensnouveau.
HenryMillerTropique du cancer

1
Henry Miller :Tropique ducancer. Paris1945,pp.257-258.[Trad.fr.d'Henri
Fluchère.Titre original :Tropic of Cancer.Paris1934.]

Introduction

Laville estpourcelui quiypassesans y
entrer une chose, et une autre pourcelui
quis'y trouve prisetn'ensortpas ; une
chose estlaville oùl'on arrive pourla
première fois,une autre celle qu'on quitte
pourn'ypas retourner ;chacune mériteun
nom différent ;peut-être ai-je déjà parlé
d'Irène,sousd'autresnoms ;peut-être
1
n'ai-je jamaisparlé que d'Irène.
ItaloCalvinoLes villes invisibles

1
Italo Calvino :Les villesinvisibles.Paris1974,p.145.[Trad.fr.de Jean Thibaudeau.
Titre original :Le città invisibili.Turin 1972.]

"Ensuite commence le boulevardSaint-Germain et, avec lui, la
1
littérature." Sortiedeson contexte fictionnel, cette citation d’Eyvind
Johnson(1900-1976) pourraitconduire àpenser que Parisest,pourles
écrivains scandinaves, la matrice de la littérature.Sansdoutes’agit-il ici de la
partde Johnson d’une constatationplusmodeste, maisnon moins
intéressantepourautant: le narrateurdeStad i ljus(Lettrerecommandée)est un
jeune écrivainqui arpente les ruesde Parisenquête d’inspiration.Le livre
qu’il écritestcelui d’uneville devenuetexte et dont la narration est rythmée
parl’expérience moderne du flâneur dansParis.
Johnson expliqueque la littérature moderne naît symboliquementà la fin
e
duXIXsiècle à ParisauBoulevard Saint-Germain :"Le boulevard
SaintGermainseprolonge comme l’histoire de la littérature, etestlarge comme
2
lesannées1880."Leproposde notrerecherche estde comprendre dans
quelle mesure cette assertionprendsens: Parisconstitue-t-ilun contexte
e
déterminant pourla littératurescandinave de la fin duXIXsiècle dans
l’élaboration du projetmoderne?Parisjoue-t-il, danscette littérature, lerôle
3
de"cité-roman" ?Peut-on attester une corrélation entre écriture de Pariset
émergence d’unepoétique moderniste de la grandeville?Johnsonposeune
questionqui nous paraîtessentiellepourcomprendre lesconfigurationsde
centresetdepériphériesdansleprojetmodernescandinave : la citation
faitelleréférence àuneréalité culturelle historique ou tient-elleseulementdu
e
discoursmythiquequiplace, depuisla fin duXIXsiècle, Parisaucentre
symbolique du projetmodernescandinave?
Evaluerlerôle de Pariscomme laboratoire de la modernitéscandinave
n’est pas sans risque et peutapparaître, de lapartd’ununiversitaire français,
commeunetentative de lire la littératurescandinave moderne àtravers un
filtre ethnocentrique.Disons-le d’emblée, il nes’agit pasde montrer

1
Eyvind Johnson :Lettrerecommandée.Paris1927,p.68.[Trad.fr.de VictorVinde.
Titre original :Stad i ljus.Stockholm 1928.] Les textes scandinaves seront
directementcitésen françaislorsqu'unetraduction existe.Dansle cascontraire,
nouslesciteronsd'abord dansla langue originalepuisnous proposerons une
traduction française entre crochets.Lorsque les textes sontcitésdanslesnotes,
nousne donnerons pasdetraduction.
2
Ibid.,pp.68-60.
3
Cf.Italo Calvino :"La cité-roman chezBalzac".In :La machine littérature.Paris
1993,pp.131-136.[Trad.fr.de Michel Orcel etFrancoisWahl.]

Introduction

l’hégémonie de la culture parisiennesur une culture nordiquepériphérique,
maisbien d’étudierlesinteractionsinternationalescomplexes qui ont
façonné leprojetmodernescandinave.Certes, notre l’étude apour pointde
départle fait que de nombreux écrivains scandinavesont séjourné à Parisà
e
la fin duXIXsiècle.Quelle a été l’importanceréelle et symbolique de cette
présence?Quellesen ontété lesconséquenceslittéraires ?Laprésence
simultanée de nombreux écrivainsenun même lieu,sesituantdeplushors
desfrontièresgéographiquesnationales,présenteun intérêthistorique
évident.Ilreste à montrer que cephénomène a eu une importance littéraire
au-delà dufaithistorique.Lesécrivains scandinavesont-ilsété à Parisde
simples touristes ?Lesdescriptionsde Parisinspiréesde ces séjours
présentent-elles un intérêtautrequepittoresque?La littératurescandinave
a-t-elle évolué aucontactde Paris ?Y a-t-elle ététransformée?Si oui, dans
quelle mesure etdequelle façon?
Detelles questionsappellent uneréflexionthéorique etméthodologique.
Lepremierenjeu relève de la géographie culturelle.S’intéresserentant que
scandinaviste à Paris s’inscritdans un effortde définition du paysage
culturelscandinave et partd’une constatation : la cartographie de la culture
scandinave nesesuperposepasà la cartographie du territoire géographique
scandinave.Aucoursde l’histoire culturelle, deslieuxextérieursà l’espace
délimitéparlesfrontièresnationales scandinavesonteu unesignification
décisive dansla construction desidentitésculturelles.Ceslieuxfont-ils
partie de latopographie culturellescandinave?Leuréloignement
géographique ne lesa-t-ilpasexclusduchampculturelscandinave?Ont-ils
pujouerlerôle de capitale culturellescandinave?Ces questions recèlent un
problèmeplusdélicat: commentdessinerlesfrontièresgéographiques
d’une culture nationale?
Un deuxième enjeusesitue dansl’évaluation d’un milieuculturel
complexe, celui duParis scandinave au tournantdu siècle.Dequel Paris
s’agit-il?Quelles relations s’ydéveloppent ?Lescontactsculturels que
tissentlesécrivains scandinavesà Paris sont-ilsd’ordre bilatéral(entre
culturescandinave etculture française), international(entre cultures
européennes)oucosmopolite(République mondiale deslettres) ?Dans
quelle mesure cescontacts sont-ilsdesmédiationsetdonnent-ilsnaissance à
des transfertsculturels ?
L’étude dumouvementmodernescandinaveposeuntroisième enjeu
d’ordrethéorique.Ils’agiten effetderéfléchir surdesnotions que l’histoire
culturelle n’a cessé deremodeler:qu’est-ceque leprojetmoderne?Quelle

16

Introduction

est sasignification littéraire en Scandinavie?Pourquoiparlerdelaboratoire de
la modernité?
Lequatrième enjeuestméthodologique :quel lien établirentreun
phénomène historique etle développementlittéraire?Sur quelplan
analyser uneréalité biographique(leséjourd’un écrivain à Paris)et son
impact surl’écriture littéraire(le discoursmoderne) ?
Enfin, un cinquième et dernier enjeu se dessine autour de la notion
d’espace urbain et de géographie de l’identité. Quelle signification littéraire
la carte de Paris prend-elle en tant qu’espace urbain ? En effet, à Paris, à
e
Londres ou àBerlin, lesécrivains scandinavesde la fin duXIXsiècle font
pourlapremière foisl’expérience moderne de la métropole.Quelles traces
cette expérience laisse-t-elle dansla littératurescandinave moderne?

Transferts culturels

Lepremierenjeuestdonc géographique.Si la géographie estdepuis
toujours une composante importante de l’identité littéraire, ilsembleque la
modernité lui confèreune dimension nouvelle.Dansle célèbre article"Des
espacesautres", Michel Foucault précise :

L’époque actuelleserait peut-êtreplutôtl’époque de l’espace.Nous
sommesà l’époque du simultané, nous sommesà l’époque de la
juxtaposition, à l’époque du proche etdulointain, ducôte à côte, du
dispersé.Nous sommesàun momentoùle mondes’éprouve, je crois,
moinscommeune grandeviequise développeraitàtraversletemps que
4
commeunréseau quirelie des pointset qui entrecroiseson écheveau.

L’enjeulittéraire de lasimultanéité etde la juxtaposition deslieux
constitueun élémentcentral du projetmoderne.PerStounbjergpréciseque
dansle modernisme, l'espace(etnotammentl'espace concretde laville avec
ses rues,sesbâtimentset ses perspectives) reprend lerôlestructurant que le
5
tempsavaitauparavantdansla littérature.Aune époque oùles réseauxde
communication(principalementletrain etle bateauàvapeur) tissent une

4
Michel Foucault:"Desespacesautres".Conférence aucercle d’études
architecturalesle 14 mars1967.
< http://foucault.info/documents/heteroTopia/foucault.heteroTopia.fr.html >
5
PerStounbjerg :Uro ogurenhed. Studieri Strindbergs selvbiografiske prosa.Århus 2005,
p.424.

17

Introduction

toile sur l’ensemble du territoire européen, la possibilité s’offre aux écrivains
de se déplacer entre différents lieux avec une rapidité et une facilité
jusquelà inconnues.Lesécrivainsdeviennent,selon l'expression du sociologue
6
UlrichBeck, despolygamesde lieux.Si cephénomène n’est pasnouveau (les
écrivains voyageurs sontdesfigures récurrentesde l’histoire de la littérature
depuis ses prémices), ilprendune ampleurinégalée dansla deuxième moitié
e
duXIXsiècle.Le développementdes réseauxde communication intensifie
7
lapolygamie de lieux, la généralise, lui donneune autre dimension.L’écrivain
voyageplus rapidementet peutgarder un contact plus régulieravecson
paysd’origine.Letélégraphe etla diffusion internationale desjournaux
permettent parexemple àun écrivainscandinavesetrouvantà Parisde
recevoir quotidiennementdesnouvellesdesonpays.On assiste alorsà la
juxtaposition deslieuxdont parle Foucault.Ainsi Paris peut-ilse
superposer, culturellement parlant, à d’autreslieux situésen Scandinavie.
e
Leroman auXIXsiècle estfortementlié à lareprésentation nationale et
à l’affirmation desEtats.Lescapitalesadministrativeset politiques y
prennent toutnaturellement unrôle fédérateur.Toutefois, aumême
moment, lesécrivains voyagentetleursintérêtscirculententreplusieurs
capitales, initiantdesmouvementslittéraires qui dépassentlesfrontières
nationales.Dans son article"Den litterære by"[laville littéraire], Frederik
Tygstrupéclaire cephénomène :

Detlitteræreverdenskortbestårikke længere af nationalstater, derhver
isærerkendetegnet ved etbestemtforhold mellem byog land – eller
mellem hoved og krop, foratblive i billedet– men et system af
metropoler, derharentættere indbyrdes relation end de hverisærharmed
8
deresnationale bagland.

[La carte mondiale de la littérature nese composeplusd’étatsnationaux,
reconnaissableschacunpar unerelation déterminée entre laville etla
campagne – ouentre latête etle corps,pour resterdansla même image –
maisd’unsystème de métropoles qui ontdes relationsderéciprocité entre
elles plusétroites qu’avec leurarrière-paysnationalrespectif.]

6
Cf.Ulrich Beck :Qu’est-ce que le cosmopolitisme ?Paris 2006.[Trad.fr.d'Aurélie
Duthoo.Titre original :WasistGlobalisierung ?Frankfurtam Main 1997.]
7e
Lapolygamie de lieuétait réservée jusqu’auXIXsiècle àune élite aristocratique.
8
Frederik Tygstrup:"Den litterære by: Mellemsystem ogsansning".@2005.
< http://www.localmotives.com/hoved/print/denlitteraereby_P.html >

18

Introduction

La cartographie de l’espace culturelscandinaves’ouvre à des territoires
dépassantlesfrontièresadministrativesetinclutdeslieuxjusque-là
considéréscomme étrangers.Cephénomènerendpossible l’avènementde
centresculturelsdélocalisés,situéshorsdesfrontièresgéographiques
traditionnelles.Suite audéveloppementdes réseauxde communications
modernes, Londres, ParisouBerlin établissentdescontacts privilégiéset
quotidiensavec la Scandinavie etdeviennentdescentresculturels
scandinaves, etdans une certaine mesure, descapitalesculturelles
scandinaves.
L’étude de l’importance littéraire des séjours parisiensdesécrivains
scandinaves renvoie auxnotionsde contactsde culture, d’hybridité oude
métissage culturel, de frontière etd’identité nationale.Lathéorie des
transfertsculturelset sa méthodologiesera doncpournotre étude d’une
grandeutilité.Qu’entend-onpar transfertculturel?Audébutde leurs
recherches surles transferts, Michel Espagne etMichael Wernerexpliquent
que lathéorie des transfertsculturelsapourobjectif de faire de"la manière
dontlesculturesoccidentalesimportentet s’assimilentdescomportements,
des textes, desformes, des valeurs, desmodesdepenserétrangers[...]un
9
véritable objetderecherchescientifique."Dans un ouvrage desynthèse
plus récent, Michel Espagneprécise :

Leterme detransfertculturel marqueunsouci deparler simultanémentde
plusieursespacesnationaux, de leursélémentscommuns,sans pourautant
juxtaposerlesconsidérations surl’un etl’autrepourlesconfronter, les
comparerou simplementlescumuler.Ilsignale le désirde mettre en
évidence desformesde métissagesouventnégligéesau profitde la
recherche d’identités, d’unerecherchequivise naturellementà occulterces
10
métissages, même lorsque lesidentitésenrésultent.

Ils’agitdonc depenserlesmétissagesetde comprendre dans quelle
mesure ils sontdécisifsdansla construction d’une identité culturelle.
L’étude des transferts présuppose deuxespacesculturelsayant une forte
cohésion identitaire etinvite à considérerlesfrontièresde cesdeuxespaces
comme deséléments structurantsde leuridentité.Michel Espagnes'assigne
comme objectif de montrerlapertinence"d’un modèle desociété où

9
Michel Espagne & Michael Werner (Ed.):Transferts. Les relationsinterculturellesdans
e e
l’espace franco-allemand (XVIII -XIXsiècle).Paris1988,p.5.
10
Michel Espagne :Les transfertsculturelsfranco-allemands.Paris1999,p.1.

19

Introduction

identité et différence ne sont pas contradictoires mais doivent être pensées
11
dans leur complémentarité".L’étude des transfertsévalue enquoi
"l’altérité, laréférence à l’étranger,servaientàproduire de l’identité
12
nationale dansl’histoire littéraire."Le mouvementinterculturelse fonde
dansce cas sur un chiasme, faire lesien étrangeretfaire l’étranger sien.Ces
racinesétrangèresde la nation forment unprincipe fondateurde la notion
d’identité nationalequi nepeut se définir quepar rapportàseslimites,
c’està-direpar rapportà l’étranger.
MichelEspagne conseille de dépasserl’étude des relationsbilatérales
13
entre deuxairesculturellesetdesetourner vers unsystème multiculturel.
e
La constellation culturelleque Paris rassemble auXIXsiècle invite à
étudierl’implication de modèlesmultiplesetà allerau-delà de l’étude des
relationsdualesfranco-scandinaves.Parisest unpointde contactentre
plusieursespacesnationauxet trace lescontoursd’un métissage
pluriculturel.Ils'agitdonc, d’unpointdevue méthodologique, d'analyserle
rapportentre identité nationale etmobilité, d'examinerlatension entre
enracinementetcosmopolitisme, démarche essentielle dans
l’historiographie de la littérature.Michel Espagne insistesurla nécessité de
ce décentrage :

La mise enplace d’une histoire littéraire etd’une histoire des sciences
humainesinterculturellesàtraversl’étude deréseaux suppose la capacité
14
d’opérer un décentrement.

Notre étudeparticipe à l’écriture d’une histoire littérairescandinave
interculturelle.Son étapeparisienneretranscritlatransmission d’unsavoir
quiseréalise àtraversdesgroupesd’intellectuelsfranchissantlesfrontières
nationales.Cetransfertestnécessaire dansla construction de l’identité
culturellescandinave dansla mesure où, comme lesouligne Michel
Espagne, l’autreest un élémentconstitutif detoute culture nationale :

11
Ibid.,p.7.
12
Ibid.,p.15.
13
Michel Espagne & MichaelWerner (Ed.):Transferts. Les relationsinterculturelles
e e
dansl’espace franco-allemand (XVIII -XIXsiècle).Paris1988,p.4.
14
Michel Espagne :"Problème d’histoire culturelle".In :Le miroirallemand.N°
spécial de la Revue germanique internationale [n°4].Paris1995,p.23.

20

Introduction

Lesnationsne doivent pasêtre conçuescomme desinstancesdistinctes se
définissant puis, dans unsecondtemps, entrantenrelation entre ellesmais
plutôtcomme desensembles tels que chacunsestructure d’emblée àpartir
15
d’une altéritéprésente en lui.

Lesintellectuelsdoivent quitterleslieuxoù se formentlesidentités
nationales pour partirà larencontre d’autresculturesetd’autres systèmesde
valeursculturelles.Les transferts sontissusde ce décalage entre lesidentités
culturelles.
L’exportation oul’importation culturelle est toujoursl’histoire d’une
transplantation.Toutetransmissionpasse en effet par une
décontextualistionpuis uneresémentisation desbiensculturels.Que cesoit
pourdes raisonslinguistiquesouéditoriales,un livre change designification
lorsqu’il franchit une frontière nationale.Il n’estjamaisdupliquételquel.
Deplus, latransmissions’effectue en fonction d’une histoire culturelle
antérieure, comme lesouligne Michel Espagne :

D’un côté, laprocédure herméneutique n’est pas seulementou pas
toujoursl’appropriationpourlapremière foisd’un objetétranger.Il arrive
souvent que l’objetimporté aitété déjàreçu sous une formepartielle, ait
déjà donné lieuà desamorcesd’interprétation.A l’appropriation nouvelle,
quivasesuperposeraux précédentes,s’ajouteuneréinterprétation des
16
interprétationsanciennes,une forme deréactualisation.

Lorsd’une conférenceprononcée le30octobre 1989pourl’inauguration
duFrankreich-Zentrum de l’université de Fribourg,"Lesconditions sociales
de la circulation desidées", Bourdieuexpliqueque letransfertd’un champ
national àun autre estmédiatisépar troisfacteurs s’exerçant surle champ
deréception : l’opération desélection(quipublie lesécrivains scandinavesà
Paris ?commentet sur quelscritèreslesœuvres sont-elles sélectionnéeset
traduites ?), l’opération de marquage(comment sont publiésles textes ? qui
les traduit ? qui les préface?)etl’opération de lecture(qui litcesœuvres ?
17
quelpublicserend aux représentationsdesœuvresdramatiques ?).Ces
effets structurauxnepeuventêtre négligéscarilsontdéterminé la

15
Ibid.,p.19.
16
Michel Espagne :Les transfertsculturelsfranco-allemands.Paris1999,p.21.
17
Pierre Bourdieu:"Lesconditions socialesde la circulation internationale des
idées".Conférence à l’université de Fribourg le30octobre 1989.
< http://www.espacesse.org/bourdieu-1.php>

21

Introduction

production littéraire de toute cette génération d’écrivains ayant fait de Paris
un lieu d’inspiration littéraire et de stimulation intellectuelle.
L’interaction de multiplesactivitésculturellesa crééune attraction
suffisammentfortepour que Parisdevienneunpassage obligépour une
génération d’intellectuelsetd’artistesau tournantdu siècle, àune époque où
lavie artistique de Paris setournevers une modernitéque la Scandinavie ne
reconnaît pasencore commeun courantesthétique majeur.Dans quelle
mesure Parisa-t-il été,pourde nombreuxécrivains scandinaves,un lieude
pèlerinage à larencontre de la modernité?Quellescaptationsd’héritagese
sont produiteslorsde ces séjours parisiens ?Quels transfertsculturelsont
eulieu ?Quellesen ontété lesmédiations ?Quellesconséquencesont-ils
eues surleprojetmoderne littérairescandinave?Bref,peut-onparlerde
Pariscomme d'une capitale culturellescandinave ou serait-ilplus pertinent
de considérerParisau tournantdu siècle commeun laboratoire de la
modernitéscandinave?

Paris – laboratoire de la modernité

Sansentrerdans une large discussionthéorique et terminologiquesurla
modernité, il estnécessaire deposer un cadre à cette notion.Dequelle
modernitéparlons-nousici?Lorsqu’ons’intéresse à l’histoire des
littératuresen Scandinavie, ons’accorde généralement pourdépasserla
notion depluralité desmodernitéset tousles regards se fixent surla fin du
e
XIXsiècle marquéepar troisévénements simultanés: l’industrialisation,
l’urbanisation etla construction desgrands systèmes techniquesetdes
réseauxde communication.La modernitése définitalorscomme
l’affirmationque l’individu peut, grâce au progrèsde lascience, de la
technologie etde l’organisationsociale, accroîtreson champd’action et se
18
libérerdescontraintesimposées parla nature etlasociété.D’unpointde
vuephilosophique, c’est une meilleureutilisation individuelle et sociale de la
raison - lesSuédois parlentde"social ingenjörskonst"[ingénieriesociale]
qui marque l’avènementde la modernité.Maisla modernisation nepeut se
restreindre àun défi entermesderationalisation.Il fautaussiprendre en
compteun autre élémentfondateurdu projetmoderne, notammenten
littérature : la mise envaleurdu sujet.La modernité estdirectementliée à la

18
Martin Kylhammar (dansMartin Kylhammar:Dentidlöse modernisten.Stockholm
2004)etAlain Touraine(dansAlain Touraine :Critique de la modernité.Paris1992)
proposent touslesdeux une définition allantdanscesens.

22

Introduction

subjectivité et à l’individualisme.C’estalors que la modernité devient un
e
élémentcentral dansla création littérairescandinave de la fin duXIX
siècle.Selon GeorgBrandes, leslittératures scandinavesconnaissentdepuis
lesannées1870 unvirage fondamental appelé"detmoderne gennembrud"
[lapercée moderne] au sein duquelva naître le modernisme.
Donner une définitionunivoque dumodernisme en littératureresteune
gageure, maisil est possible de donner quelquescaractéristiquesd’un
mouvementlittérairequiserefuse às’érigeren école et se définit plus
volontierscommeune attitude consistantàremettre enquestion la
tradition, à douterde l’intégrité du sujetetàsetourner versle futur.
Ecrivainsuédoisde la jeune génération moderniste desannées1930, Harry
Martinson(1904-1978) suggère l’impossibilité detrouver une définition
univoquepourcaractériserle modernisme :

Modernismen är som begrepp svävande, kan betydavadsom helst.[...]
Modernismen äringenvärldsfaktor,vore den hade denupphörtatt vara
modernism.Modernism ärnågontingsäreget som finnsivarje människa
medsyn.Modernismrepresenterardet ständigt skiftande irrationella : den
19
fladdrande eldenurmänniskansbröst.

[Le modernisme est un concept vaguequipeut signifier toutetn’importe
quoi.[...] Le modernisme n’est pas un facteurmondial,s’il l’était, il
cesseraitd’être le modernisme.Le modernisme est quelque chose de
particulier quisetrouve en chaque individudoué devision.Le
modernismereprésente l’irrationneltoujourschangeant: le feudansant
sorti du sein de l’homme.]

Le modernisme estdonc,selon Martinson, moins un mouvement
littéraire aux règlesd’écriture bien définies qu'une attitudevécueparchacun
de façonunique.Cette définition dumodernisme commeattitudeprésente
l’avantage de dépasserles polémiques sansfinsurlapériodisation du
20
modernisme.Etre moderne, c’estfaire l’expérience de la modernité, etle

19
HarryMartinson :"Modernism.Enrösti ämnet, en bitavfrågan".In :Fronten,
n°12.Stockholm 1931,p.7.
20
Nousn’entrerons pasici dans une discussionsurlapériodisation du
modernisme.Cettequestion a déjà été largementdébattuesans qu'on aitabouti à
desconclusions univoquesetacceptées par tous.Remarquons que lesconceptsde
modernisme etd’avant-garde désignentdesmouvementsdifférents selon le
contexte national danslequel ils sont utilisés: lesensde ces termes varieselon

23

Introduction

modernisme doit être lu avant tout comme une phénoménologie de la
perception. PerStounbjerg définitle modernisme en ces termes:"At
moderniteten ermodernismenshorisont, betyder, athovedsagen ikke er
21
holdningentil disse moderniseringsprocesser, men erfaringen af dem."
[Que la modernitésoitl'horizon dumodernismesignifieque l'essentiel n'est
paslaposition adoptée face à ces processusde modernisation mais
l'expérience de ces processus.] Lesécrivainsmodernistes scandinavesne
cherchent plusà décrire commeBalzac"le monde comme il est", maisà
reconstruire leréeltelqu’il apparaîtau sujetou telque lesujetl’appréhende.
Ce n’est plusl’observationqui estaucentre, maisla consciencesubjective
d’un monde en constante mutation.
Ils’agitdonc d’évaluerl’importance de Parisdansle développementde la
modernité, au sensdeprojetmoderne d’unepart, etde modernisme d’autre
part.Parisareprésenté dansl’histoire culturelle européenneun lieude
passage essentiel de la modernité.Mais,pourlesécrivains scandinaves, le
fait que Paris soit situé nonseulementhorsdesfrontièresgéographiques
nationalesmaiségalementloin desinstancesnationalesde légitimation,
voilàqui crée desconditions particulières: le Parisdesécrivains scandinaves
est un espace àpartentière, délimitépardesfrontièreslinguistiques,
nationales,topographiquesetculturelles.D’oùl’idée dequalifierParisde
laboratoire.Nousévalueronsdeuxcaractéristiquesdulaboratoire : le
laboratoire commeespace ferméqui cherche àreproduire artificiellementle
réel en l’isolant ;le laboratoire commeespace de l’expérience, de

qu’ils sontemployés pardeshistoriensdeslittératuresdes paysde langue
germanique(anglais, allemand, langues scandinaves...)ou pardeschercheurs
venantdes payslatins.Schématiquement, le modernisme au sens strictde"high
modernism" ("hög-modernism"ensuédois)danslatradition germanique
correspond à ceque latradition latine appelle"avant-garde".Leterme
d’avantgarde est utiliséparexempleparUmberto Ecco, Octavio PazouMatei Calinescu
quand ils seréfèrentà JamesJoyce, T.S.Eliot, Ezra Pound, alors que leshistoriens
anglo-saxons rattachentcesécrivainsau "high modernism".Nous proposons
d’utiliserleterme modernisme au sensde"high modernism"dansla mesure oùla
littératurescandinaveserattache auchampculturel germanique.Leshistoriensdes
littératures scandinavesassocientle"högmodernism"auxactivitésexpérimentales,
notammentauniveaude lapoésie, desannées1920et1930ainsiqu'aumouvement
derénovation de laprose desannées1940.
21
PerStounbjerg :Uro ogurenhed. Studieri Strindbergs selvbiografiske prosa.Århus 2005,
p.316.

24

Introduction

l’expérimentation.Cesdeuxcaractéristiques serontaucentre de notre
évaluation.
Sepose alorslaquestion de latransposition de l’expérience.Comment
est traversée la frontièrequisépare l’espace closdulaboratoire(Paris)etles
espaces sociaux, lesespaces-mondes (le champculturelscandinave) ?
Assiste-t-on àune exportation ouàuntransfertdesobjetsissusd’une
activité expérimentale dansle cadre dulaboratoireversl’espace-monde?
Cettequestion estfinalementidentique à celle desavoir sise développent
des transfertsculturelsentre Pariscontre-champ scandinave etle champ
culturel en Scandinavie.
Comme leproposeBourdieu, nousferonsappel à deux typesd’études:
une lecture extérieurepassant parl’étude de laproductionsymbolique de
valeur (littérature comme constructionsociale)et une lecture interne centrée
surl’étude des textes, c’est-à-dire de l’objetmême de la littérature.Selon
Bourdieu, c’est unepossibilité offerteparlathéorie deschamps:

La notion de champ permetde dépasserl’opposition entre lecture interne
etanalyse externesans rienperdre desacquisetdesexigencesde cesdeux
22
approches,traditionnellement perçuescomme inconciliables.

Cette étudepassetoutd’abordpar une expertise citadine de lavie
culturellescandinave à ParisanalysantPariscomme champde formation, de
production etderéception afin d’évaluerlerôle de Pariscomme
contrechamplittérairescandinave.Mais pourdéterminerles transfertsculturels
qui ontlieuà Paris, ilsemble essentiel desetourner verslerésultat textuel
des séjoursdesécrivains scandinavesà Paris.Il estimportantdeprendre en
considération nonseulementPariscomme espacesocial, maisaussi Paris
comme espace du texte, dansla mesure oùcesdeuxespaces sont
intimementcorrélés.Lerésultat textuel des séjours parisiens, appelédiscours
de Paris, est untémoignageprivilégié de l’expérience de la modernité à la fin
e
duXIXsiècle.La notion de discoursde ParisestdéfinieparKarlheinz
Stierle en ces termes: ils’agitde"la littératuresurlavilleproduite à Paris",
23
c’est-à-dire de la littérature directementinspiréeparParis.Elle formeun
discoursenraison de laprogression dumarginalversle général, letexte
débordantduchamp personnel de l’auteur pouraller vers une
représentation anonyme.C’estalors que l’étude des textesinspirésde Paris

22
Pierre Bourdieu:Les règlesde l’art.Paris1992,p.288.
23
KarlheinzStierle :La Capitale des signes. Pariset son discours.Paris 2001,p.33.

25

Introduction

prend sens comme éclairage d’une conscience collective de la ville, qui
ellemême, à son tour, représente une conscience de la modernité.
De nombreuxanalystesontattesté de larelation intime du roman
moderne avec lareprésentation de laville.Le fait que l’image de Paris, de
Londres, de Vienne oude Berlin... se déclinesous une multitude devisages
dansles romansmodernesindiqueque lephénomène dépasse lasimple
attractiontouristiquepourcesgrandes villes.Laville offreun espace
d’action, maisaussiun espace narratifqui interpelle l’imaginaire.La
métropole et sareprésentation entre directementen contactavec l’évolution
desformeslittéraires.Quellerelation le discoursde Parisentretient-il avec
e
le modernisme naissant, à la fin duXIXsiècle?Telle estlaquestion
centralequepose notre étude.Pour y répondre, nousavonschoisi d’étudier
un corpusdetextes, appelédiscours de Paris, composé detexteslittéraires
mettantenscène Pariset représentatifs,selon nous, de la conscience de la
modernité.

Corpus : Discours de Paris scandinave 1880-1905









AugustStrindberg :Sömngångarnätterpåvakna dagar(1884-89)
AugustStrindberg :"Ärdeticke nog?" (Prosabitarfrån 1880-talet)
AugustStrindberg :"Le barbare à Paris" (GilBlasle 8 août1895)
HansJæger:Syk kjærlighet(1893)
AugustStrindberg :"Sensationsdétraquées" (Le Figaro1894-95)
Sigbjørn Obstfelder:"Denubekjendte" (VerdensGang1895)
SophusClaussen :Antoniusi Paris(1896)
KnutHamsun :"LittParis" (Siesta1897)
24
AugustStrindberg :Inferno(1897)

24
Nous travaillons surl’édition française d’Infernode 1898 auMercure de France.
Cette édition n’est pasconforme aumanuscrit.Onremarque l’ajoutdu prologue,
placé initialementdansMaître Olof, l’épigraphe desaintMartin,"Sylva Sylvarum"et
leschapitres5 et 6 reprenantdesarticles publiésauparavant.Notons qu’Infernoest
un ouvrage écritdirectementen français parStrindberg.L’édition de 1898
(republiée en 1966auMercure de France)nous sembleplusintéressanteque la
version de 1994 dansStrindbergs samladeverk(qui esten conformité avec le
manuscrit), dansla mesure oùlaversion de 1898 correspond aux souhaitsde
Strindberg lorsde lapublication à Paris pour unpublic français.Ellereflète donc
l’opération de marquage développéeparStrindbergpourêtre introduitdansle

26






25
AugustStrindberg :Légendes(1898)
AugustStrindberg :Brottoch brott(1899)
JohannesV.Jensen :Intermezzo(1899)
JohannesV.Jensen :Den gotiske Renaissance(1901)
ViggoStuckenberg :Digte fra Paris(1902)
KnutHamsun :"En gaterevolusjon" (Kratskog1903)

Introduction

Quelles sontles raisonsde cettesélection?Nousavonschoisi des textes
de genresdifférents (nouvelles,romans, essais,poèmeset piècesdethéâtre)
afin desaisirla diversité desévolutionsde la littératurescandinave à cette
époque.Lesauteursde ces textesappartiennentà ceque Brandesappelle
"Detmoderne gennembrudsmænd"[leshommesde lapercée moderne] et
sontdesécrivains reconnuscomme"majeurs"dansl'histoire de la littérature
26
scandinave.Ce choixd'écrivainscanonisésexclue de faitlesécrivains
27
femmesetles "invisible flaneuse"[flâneusesinvisibles].Une étude des
textes peuconnusouécrits pardesécrivains (femmesouhommes)non
canonisés, etdes textes populaires reste àréaliser pourcompléterl'étude du
discoursde Paris.Notre corpusestconstitué detextesd'auteursdanois,
norvégienset suédois.Nousavonsexclude notre étude l'Islande etla
Finlande dansla mesure oùParisneprendpas, à notre connaissance,une
fonction aussi importante nipourlesécrivainsislandais, nipourlesauteurs
28
finlandais suédophones, dumoinsdanslapériode choisie.Une étude
portant surlesannées1920et1930aurait sansdouteréclamé l'inclusion de
cesdeuxlittératures.Pourquoi choisirlapériode 1880-1905?Le débutdes
années1880marque l’arrivée à Parisdeplusieursécrivainsmajeursdela
percée moderne(Bjørnstjerne Bjørnson(1832-1910), JonasLie(1833-1908)et

champculturelparisien etdonne desindicationsessentielles surlerôle de Paris
comme laboratoire de la modernité.
25
Comme de nombreuxcommentateursetafin derespecterlapremière édition
française deLégendesde 1967, nousavonschoisi de considérerLégendescommeun
romanregroupantlesdeuxième et troisièmepartiesd’Inferno, correspondantaux
partiesLegender[Légendes] etJakob Brottas[Jacob lutte] de l’éditionsuédoise.
Légendesesten grandepartie écriten français,sauf lerécitfinal écritdirectementen
suédois.
26
Georg Brandes:Detmoderne GjennembrudsMænd.Copenhague 1883.
27
Cf.JanetWolff :"The Invisible Flaneuse : Women andthe Literature of
Modernity".In :Theory, Culture and Society, nº31985,pp.37-48.
28
Notons que la littérature en finnois sortducadre de la littératurescandinave.

27

Introduction

AugustStrindberg(1849-1912))etletournantdu siècleparisien culmine
avec l’expositionuniverselle de 1900.Ces vingt-cinqannées, de 1880à
1905,sontà la foisle momentoùParisexerce l’attraction littéraire laplus
forte de l’histoire de la littératurescandinave etl’époquependantlaquellela
percée modernes’épanouit.Cesdeux phénomènescontemporains sont-ils
corrélés ?
Stierle faitla distinction entre"littératuresurParis"et "littérature
produite à Paris".Nousavonschoisi comme critère desélection ducorpus
le fait que les texteslittérairesmettentenscène Paris, indépendammentde
savoir s’ils sont rédigésintégralementou partiellementà Paris.Notre
proposestavant toutde comprendre l’écriture de laville etl'écriture
inspiréeparlaville.Toutefoisle fait que certainsécrivains (notamment
Bjørnstjerne Bjørnson etJonasLie)écriventà Parisdes textesdont
l’intriguesesitue dansd’autres villes que Parisoudansla campagne
scandinave constitueun élémentintéressantdansnotreperspective de
29
laboratoire dumodernisme.Il existe en effet unesérie detextesécritsà
Parismaisne décrivant pasParis.Quelles sontles raisonsde ce décalage
géographique?Quelsensdonneraufait que certainsécrivains scandinaves
vivant plusieursannéesà Parisn’écriventjamais surParismais toujours sur
la Scandinavie?
Pas plus qu'il ne commence en 1880, le discoursde Parisnes’arrête en
1905.Lethème de la métropole apparaîtdansla littératurescandinave dans
lesannées1840avecGabriele Mimansode Carl JonasLove Almqvist
(17931866)etKun en Spillerman(Rien qu’unvioloneux)de HansChristian Andersen
(1805-1875).Etaprès1905, Pariscontinue d’inspirerlesécrivains
scandinaves, certesdans une moindre mesure.Apartirde 1905s’ouvreune
autrepériode dansla littératurescandinavependantlaquelle l’avant-garde et
le modernisme deviennentdesmouvementslittérairesassumés,revendiqués
etdominants.Nousétudieronsdansl’épilogue de notre étude deux romans
surParisécritsdanslesannées1930,Stad i ljus(Lettrerecommandée)du
SuédoisEyvind Johnson etAlberte og friheten[Alberte etla liberté] de la
Norvégienne Cora Sandel(1880-1974).Romansdu "hög-modernism",
touchantmêmeparcertains pointsau postmodernisme, ilsnous
permettrontd’évaluerenquoi le discoursde Paris scandinave 1880-1905
expérimenteune esthétiquequi formera l’identité littéraire dumodernisme
e
scandinave auXXsiècle.

29
Cf.la conclusion de la deuxièmepartie de notre étude,"Parislaboratoire du
modernisme".

28

Introduction

Les textesconstituantle discoursde Paris scandinave 1880-1905 onten
commun d’êtretousdes récitsde l’expérience de Parisetleurlecturepermet
deretracer unephénoménologie de la modernité.Nouslesanalyserons
selon la méthodologieproposéeparBenjamin dans sonprojetinachevé
e
Paris, capitale duXIXsiècle.Lesdeux piliersensontl’étude duconcretet
l’interpolation de l’imaginaire.Benjaminsetournevers trois phénomènes
concretsde la modernité : lamétropole, leflâneuretlafantasmagorie.Afin
d’évaluerle discoursde Parisdansla littératurescandinave comme écriture
de la modernité, nousétudieronslapoétique de Paris selon cetriptyque
benjaminienqui correspond àunetriple écriture de laville :la ville comme
contexte(la métropole),la ville comme texte(le flâneur)etla ville
comme hypertexte(la fantasmagorie).Ces troisaspectsillustrentles
stratégiesnarrativesdes représentationsde laville.Laville apparaîtdansla
littérature commethème littérairesousdiversesformesallantdu simple
décorau sujetcollectif.Dansle discoursde Paris, Parisapparaît touràtour
comme arrière-plan de l’intrigue, commeprincipe organisateurde la
narration etcomme espacesémiotique.Parailleurs, le caractèretextuel de
l’espaceurbain inspireune écriture de lavillequi faitappel aux phénomènes
concretsde la modernité interprétésàtraversleprisme de l’imaginaire.
Notre analyse de Pariscomme laboratoire de la modernitépourla
littératurescandinave n'apas pourobjetd'établir une historiographie
exhaustive de laprésencescandinave à Paris, maisde comprendre lesenjeux
principauxde cetteprésence entermesde création esthétique.A cette fin,
nousdéclinerons toutaulong de cetravail certains visagesde Paris: les
trois premiersParis-contre-champ,Paris-métropoleetParis-bohème
décriventleP aris-contexte, à la foiscommestructure de champlittéraire(il
s'agira d'analyserlesconditionsculturellesde laproduction etde la
réception dudiscoursde Paris)etcomme objetde la littérature(ils'agira
d'évaluerla fonction de Pariscommedécorettoposde la narration dansle
discoursde Paris).Leurétudepermettra de déterminerlaplace de Paris
commelaboratoire de la modernitédansla littératurescandinave.Lescinq
autres
visages,Paris-flâneur,Paris-jardin,Paris-fantasmagorie,ParisinvisibleetParis-laboratoire, laissentapparaîtreune fonction esthétique
pluscomplexe de Paris, commetexte ethypertexte dudiscoursde Paris.Par
cepassage ducontexte au texte, etdu texte à l'hypertexte,s'affirmeune
écriturequi dépasse les règlesde création du projetmodernescandinave à la
e
fin duXIXsièclepourexpérimenter une esthétique annonçantle
modernisme.Parisdevientsujetdudiscoursetinspireune écriture

29

Introduction

expérimentale relevant du monde sensible et de l'imaginaire.CeP aris-tex te
ethypertextedevient-il dèslors unlaboratoire dumodernismenaissant ?

Atlas de la littérature

Un autre enjeulittéraire duParisfin-de-sièclescandinavese comprend à
e
la lumière de la géographie.DansPariscapitale duXIXsiècle, Walter
Benjaminsuggère l’importance de la géographieparisiennepour
comprendre l’écriture de ParischezBalzac :

Balzac a assuré la constitution mythique deson monde grâce auxcontours
déterminés parcelui-ci.Leterrain desa mythologie estParis.[...] Cela
signifieque latopographietrace lescontoursde cetespace mythique de
30
tradition – commetoutautre – et qu’ellepeutmême en devenirla clef.

Un champderecherchesurla géographie de la littératures’estdéveloppé
31
depuis quelquesannéesdansles universitésaméricaineseteuropéennes.
Lepointde départde cetterecherche est unequestionsimple :quelle
relation la littérature entretient-elle avec l’espace?Ils’agità la foisd’évaluer
la littérature àtraversdesoutilsgéographiques, etd’évaluerla littérature
commeunegéographie,une écriture de l’espace.Cetterecherches’articule
donc autourde deux questions: dans quel espace estécrite la littérature?
Quel espace la littérature décrit-elle?Etcomme dansla méthodologie
géographique, ils’agitnonseulementde définircetespace maisencore les
raisonsayant présidé auchoixde cetespace :pourquoi cetespace et pas un
autre?
Notre approche géographique n'eststrictosensuni dudomaine de la
géopoétiqueinitiéeparl'écrivain Kenneth White à la fin desannées1980, ni de
32
celui de lagéocritiqueintroduiterécemment parBertrand Westphal.Notre

30
Cité d’aprèsFranco Moretti :Atlasdu roman européen moderne.Paris 2000,p.100.
[Trad.fr.de Jérôme Nicolas.Titre original :Atlante delromanzo europeo.Turin 1997.]
31
Cf.notammentleprojet "A LiteraryAtlasof Europe"[un Atlaslittéraire de
l'Europe] développéparl’InstitutPolytechnique de Zürich etles universitésde
Göttingen etPrague.< http://www.atlas-of-literature.eu>
32
Pourla géocritique,voirBertrand Westphal :La géocritique. Réel, fiction, espace.
Paris 2007.Pourla géopoétique,voir:
< http://www.geopoetique.net/archipel_fr/institut/introgeopoetique/index.
html.>.

30

Introduction

objectif n'est ni de dresser une poétique de l'espace parisien, ni d'étudier
dans son ensemble la géographie identitaire de Paris, mais de saisir de
nouveaux aspects de la littérature scandinave moderne en utilisant un regard
géographique.Ils'agitde dessiner unatlasparisien de littératurescandinaveet
nonunatlaslittéraire de Paris.
Dans sonAtlasdu roman moderne,Franco Moretti étudie les relationsentre
l’espace etlaville et plus particulièrementlaplace de la géographie de la
ville dansla construction du roman moderne.Dans uneperspective à la fois
benjaminienne etfoucaldienne, ilsouligne l’importance de la notion
d’espace dansleprojetmoderne.Foucaultexplique dans "Desespaces
autres" qu’ilyaun espace de la modernitéqui n’est pasfixe,qui n’apasde
délimitation géographique définissable maisdontcertainslieux sont
identifiables.C’estcette construction de l’identité littéraire moderne dans
l’espacequi nousintéresse ici : commentlesujetmodernese construit-il en
relation avec l’espacequ’il habite et qui l’habite?
Coordinatrice du projetd’Atlaseuropéen de la littérature, Barbara Piatti
expliqueque la géographie de la littérature est un effort pour réécrire
l’histoire littéraireselonuneperspective nonplus temporelle mais spatiale.
Ils’agitd’établir unsystème géographiquepouranalyserla littérature, en
somme de construire desatlaslittéraires.

Inthe endthe literaryatlas projectcan be described asaspatiallyand no
longerchronologicallyorganized historyof Europe’sliteraryheritage and
33
ongoingproduction – awayofre-writingthe historyof literature.

[Finalementleprojetd’atlasde la littératurepeutêtre décritcommeune
histoire organisée de façonspatiale etnonpluschronologique de l’héritage
littéraire européen etde laproduction contemporaine.C’est une manière
deréécrire l’histoire de la littérature.]

Piatti définit unsystème de notions quipermet
fonctionsgéographiquesde la littérature :

d’appréhenderles

Denn die Fragestellung ansich –wieverhält sich derliterarische Raum
zum empirischen – ist simpel, ihre Lösung istesnicht.Schon ein erster
Blick in die Forschungsliteraturkonfrontierteinen miteiner verwirrenden

33
Barbara Piatti :"Towardsa European Atlasof Literature : Developingtheories,
methods, andtoolsinthe field of"literarygeography"."@2007,p.10.
< http://www.literaturatlas.eu/publikationen/index.html >

31

Introduction

Vielfalt vonBegriffen, die allesamt um die hier verhandelten Themen
kreisen : Literarische Landschaft, Literaturlandschaft, literarisierte
Landschaft, fiktionalisierte Landschaft, literarischerRaum, Räume der
Fiktion, literarische Topographie, Topographien derFiktion, imaginäre
Orte, erzählte Regionen, Erzählräume, Handlungsräume, Schauplätze,
Figurenraum, Erzählerraum, Stadttext, Textstadt, Hyperraum der
34
Literatur.

[Si laquestion en elle-même –quelrapportl’espace littéraire entretient-il
avec l'espace empirique – est simple, laréponse ne l’est pas.Déjàun
premier regardsurlarecherchepubliée dansce domaine nous place face à
un champde notionsmultiple etdéroutant:paysage littéraire,paysage de
la littérature,paysage littérarisé,paysage fictionnel, espace littéraire, espace
de la fiction,topographie littéraire,topographie de la fiction, lieux
imaginaires,régions racontées, espacesde narration, espacesd’action,
théâtre de l’action, espace des personnages, espace dunarrateur, letexte de
laville, laville du texte, méta-espace de la littérature.]

La notion de"Metaraum derLiteratur"[méta-espace de la littérature] est
particulièrementintéressante.Ils’agitd’un espace"von mehreren
Texträumen konstituierterRaum"[construit par plusieursespaces
35
textuels].Vuesouscetangle, notre étude concerne Pariscommeméta-espace
de la littératurescandinave.
Piattiproposepourl’étude d’un méta-espace littéraireune catégorisation
desfonctions spatialesdansla littérature.Elle dégagetrois typesd’espaces
d’action dansla fiction enrelation avecun"espaceréel".Dansla
terminologie de Piatti, l’espace d’action estcomposé de lazone d’action(le
lieu)etdu théâtre de l’action(c’est-à-dire desélémentsconcrets qui
caractérisentl’espace enquestion).Sans vouloirentrerici dans une
discussionpostmoderne, ceque Piatti appelle"espaceréel"correspond, à
notresens, àun espace deréférence constitué de l'ensemble des
représentationscollectivesd'un espace etde l'ensemble des pratiques qui lui
sontassociées.Les troisespacesd'action dansla fiction définis parPiatti
sont:l'espace d’action importé("importierterHandlungsraum"),l'espace d’action
transformé("transformierterHandlungsraum")etl'espace d’action feint

34
Barbara Piatti :Die Geographie
Raumphantasien.Göttingen2008,p.22.
35
Ibid.,pp.361-363.

32

derLiteratur. Schauplätze,

Handlungsräume,

Introduction

36
("fingierterHandlungsraum").L’espace d’action importéestceluiquise
rapproche leplusde la géographieréelle.Lesindications toponymiques y
sontexplicitesetcorrespondentà deslieux réelsclairement reconnaissables.
Lesobjets spatiauxdécrits sontdesobjetsayantimmigré depuis "l’espace
réel".Dansl’espace d’actiontransformé, lesobjets sontimaginairesmaisilsont
descorrespondancesavec desobjetsexistants.Ils sont "surrogate",
c’est-àdirerenommés,resémentisés,recontextualisésdansl’espace de la fiction.
Leurforme asubiuntransfert.Enfin dansl’espace d’action feint, lesobjets
n’ont pasd’existence dansl’espaceréel. Piatti les appelle des "native
objects" [objets autochtones].L’espace d’action feintreprésente un espace
totalement imaginaire sans corrélation géographique avec la réalité. Piatti
37
résummeecceetteeccaatééggooriisaatiioonnpaarlleeddiiaaggraammmmeesuiivaannt::

Espace imaginaire

Objets autochtones
= espace d’action feint

Objets transformés
= espace d’action transformé

Objets immigrants
= espace d’action importé

Espace réel

Figure n°1 :Catégorisation desfonctions spatialesd’un méta-espace
littéraireselon Piatti

Il estessentiel danscetteperspective d'espace fictionnel de distinguerle
lieude l'espace.Michel deCerteau propose la distinctionsuivante :

36
Ibid.,p.136.
37
Ibid.,p.137.

33

Introduction

Est unlieul’ordre(quelqu’ilsoit) selon lequel deséléments sontdistribués
dansdes rapportsde coexistence.[...] Ilyaespacedès qu’onprend en
considération des vecteursde direction, des quantitésdevitesse etla
variable du temps.L’espace est un croisementde mobiles.Il esten
quelquesorte animéparl’ensemble desmouvements quis’ydéploient.Est
espace l’effet produit parlesopérations qui l’orientent, le circonstancient,
letemporalisentetl’amènentà fonctionnerenunitépolyvalente de
programmesconflictuelsoudeproximitéscontractuelles.L’espaceserait
aulieuceque devientle mot quand il est parlé, c’est-à-direquand il est
saisi dansambiguïté d’une effectuation, mué enuntermerelevantde
multiplesconventions,posé comme l’acte d’unprésent (oud’untemps), et
modifiéparles transformationsduesà des voisinages successifs.A la
différence dulieu, il n’a donc ni l’univocité ni lastabilité d’un"propre".En
38
sommel’espace est un lieupratiqué.

Selon cette définition, il n'yaurait pasde lieudansla fiction mais
seulementdesespaces: lesespacesde la fictionsontdeslieuxpratiquéspar
39
l'écrivain.La géographie de la littérature, lorsqu'elles'intéresse à l'espace
dansla littérature, n'estjamais unetopographie, mêmes'ils'avèresouvent
intéressantde comparerla géographie de la fiction avec latopographie
"réelle".
Comme Moretti etPiatti, nous proposonsd’utiliserlescarteslittéraires
nonpascomme illustration, maiscomme outil d’analyse de la littérature afin
de mieuxcomprendre lesfonctionsde Parisdansla littératurescandinave.Il
s’agira de cartes représentant,soitl’espace historique,soitl’espace
imaginaire.Essayerdesituerla fiction est untravailqui implique la mise en
relation entre leslieux réelsetlesespacesimaginaires.Dans une note de bas
depage, Morettipose à cesujet unequestion essentielle,sans toutefois y
répondre :

38
Michel deCerteau:L’invention duquotidien. Partie I. Artsde faire.Paris1990,
pp.172-173.
39
La citationproposéeparBachelard d'unversde Noël Artaud extraitdeL'état
d'ébaucherésume cette définition :"Jesuisl'espace oùjesuis". (Gaston Bachelard :
La poétique de l'espace.Paris 2007 (1957),p.131.)Notons que,suivantlatradition de
Heidegger, de nombreux phénoménologues, notammentle norvégien Christian
Norberg-Schulz,proposent une définition contraire des termes "lieu"et "espace",
le lieu (et son génie)étant poureuxl'espace habité. (Cf.Christian Norberg-Schulz:
GeniusLoci.Liège 1997.)

34

Introduction

Le mélange de lieux réelsetde lieuximaginaires qui est sitypique du
roman modernerépond-il àune logique?Peut-être les unsetlesautres
remplissent-ils une fonction narrativespécifique?C’est-à-direya-t-il des
événements quitendentàseproduire dansdeslieux réelsetd’autresdans
40
deslieuximaginaires ?

Cettequestion estcentrale dansnotre étude.Nousdessineronsdescartes
représentantl’espace historique etdescartes représentantl’espace
imaginaire.Nousnous pencheronsnotamment surl’idée depolygamie de lieux
(Ulrich Beck), c’est-à-dire laprésencesimultanée dunarrateurdans
différentslieuxetl’intégration de cesdifférentslieuxdansl'espace de la
narration.Le fait que la littérature modernesoitancrée dans unepolygamie
de lieuxinvite à dépasserl’idée d’unesimple carte de la littérature moderne
pourconstruireun atlas réunissant une cartographie complexe etmultiple.
Dans sonrécentouvrage,Graphs, Maps, Trees. AbstractModelsforLiterary
History[graphes, cartes, arbres.Modèlesabstraits pourl'histoire de la
littérature], Morettipose laquestion desavoir si lescarteslittéraires sontdu
ressortde la géographie oude la géométrie,si elles sont réellementdes
cartesou plutôtdesdiagrammes.Est-ce le lieuentant quetel(géographie)
qui estimportantoubiensont-ce lescorrélationsentre ce lieuetd'autres
lieux (géométrie) ?DansLa poétique de l'espace, Gaston Bachelardpropose
uneréponse en faveurde la géographie dans sa dimension imaginaire :
"L'espacesaisiparl'imagination nepeut resterl'espace indifférentlivré à la
mesure età laréflexion dugéomètre.Il est vécu.Etil est vécu, nonpas
41
dans sapositivité, maisavectoutesles partialitésde l'imagination."Dansle
casde notre étude, la frontière entre lesdeuxnotionsestdiffuse : ils'agit
d'une étudesurl'importance de Parisentant que lieuappréhendépar
l'écrivain(d'oùl'intérêtde la cartographie de Paris)et surlerapportde
l'écrivain à Parisavec d'autreslieux réels (situésnotammenten Scandinavie)
ou symboliques (àtraverslaprojection imaginaire de l'espace).Toutefois,
contrairementà Moretti, nousne nousintéresserons quepeuà la
géographiesociale de Paris, enraison de larareté des préoccupations
socialesdansles textesducorpus (contrairementaux textesfrançaisdu
discoursde Paris).

40
Franco Moretti :Atlasdu roman européen moderne.Paris 2000, note6,p.26.[Trad.
fr.de Jérôme Nicolas.Titre original :Atlante delromanzo europeo.Turin 1997.]
41
Gaston Bachelard :La poétique de l'espace.Paris 2007 (1957),p.17.

35

Introduction

Nousavonsécarté de notre étudeun autre aspectde la géographie de la
littérature, la notion de géographie imaginéetellequ'Edward Saïd la définit
dans son étudeOrientalism(L'orientalisme. L'Orientcréé parl'Occident) pour
comprendre la construction géographique dudiscours (le discours sur
l'Orientdansle casde Saïd).La géographie imaginéeseréfère à la
représentation collective d'un espace etnourritla construction identitaire de
42
ceux qui lapartage.Il estassezévident que le discours scandinave de Paris
s'inscritdansla construction d'une géographie imaginée(ilsepositionnepar
rapportà lareprésentation de la culture française en Scandinavie età l'image
de Pariscomme capitale culturelle de l'Europe,voire dumonde,touten
participantà ces représentations).Nousavons toutefoischoisi de nepas
développercetteperspective dudiscoursde Parisdans sesliensavec le
savoiretlepouvoirafin de nousconcentrer sur une étudeplus
narratologique de la géographie de ce discours.
Nouschercheronsdonc à dessiner un atlasdéclinantà la foisla
littératurescandinave moderne dansl’espaceparisien etl’espaceparisien
dansla littératurescandinave moderne, afin de définir une géographie
e
narrative de l’identité littérairescandinave à la fin duXIXsiècle etaudébut
e
duXXsiècle.Nous travaillerons sur trente cartes qui formerontensemble
cetatlas parisien de la modernité littérairescandinave :

42
Pour une illustration de la géographie imaginée appliquée à l'analyse de la
littérature,voirImaginierte Geographiende ThomasMohnike. (ThomasMohnike :
Imaginierte Geographien. DerSchweidsche Reiseberichtder1980er und 1990erJahreund das
Ende desKalten Krieges.Würzburg2007.)

36

Introduction

Premièrepartie:Lavillecommecontexte
Paris – contre-champ
•Carte nº1 :Destination dupremierexil desprincipauxécrivains
scandinaves1860-1900
•Carte nº2:Séjoursà l’étrangerde
plusdesixmoisdesprincipauxécrivains scandinaves1860-1900
•Carte nº3:Lieuxderésidence desécrivains scandinavesà
Paris18601900
•Carte nº4 :Lieuxderésidence desécrivains scandinavesdansle Quartier
latin 1892-95
•Carte nº5 :Lieuxdesateliersde quelquespeintres scandinavesà Paris
danslesannées1880et1890
•Carte nº6:Lieuxd’écriture de quelquesœuvresde lapercée moderne
•Carte nº7:Représentationsdu théâtrescandinave à Paris1890-1900
Paris - métropole
•Carte nº8 :Le Paris "touristique"de C. J. L. Almqvist
•Carte nº9 :Quartiersde Parismisenscène dansle discoursde Paris
scandinave 1880-1905
•Carte nº10:Bâtiments, monuments, institutionsetcafésde Parisnommés
dansInfernod'AugustStrindberg
•Carte nº11 :Progression géographique de la narration d'Intermezzode
JohannesV. Jensen
•Carte nº12:Structure géographique d'Antoniusi Parisde SophusClaussen
Paris - bohème
•Carte nº13:Lieuxde la bohèmescandinave à Paris1880-1905
•Carte nº14 :Lieuxde la bohème mise enscène dansAntoniusi Parisde
SophusClaussen
•Carte nº15 :Lieuxde la bohème mise enscène dansInfernod’August
Strindberg

Deuxième partie:Lavillecommetexte ethypertexte
Paris – flâneur
•Carte nº16:Itinéraire de flâneurdans "Ärdeticke nog ?"d’August
Strindberg
•Carte nº17:Itinéraire de flâneurdansLégendesd’AugustStrindberg
•Carte nº18 :Itinéraire de flâneurdansInfernod’AugustStrindberg
•Carte nº19 :Itinérairesde flâneurdansAntoniusi Parisde Sophus

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Introduction

Claussen
Paris – jardin
•Carte nº20:Lesfonctions symboliquesdesparcsparisiensdansla
littérae
turescandinave de la fin duXIXsiècle
Paris – invisible
•Carte nº21 :Manifestationsde l'invisible dansInfernoetLégendes
d’AugustStrindberg
•Carte nº22:Lesfonctions symboliquesdujardin duLuxembourg
•Carte nº23:Paris, décorde l'enferdansInfernod’AugustStrindberg
•Carte nº24 :L'enferdansInfernod’AugustStrindbergselon
l'ordonnance de l'Universdansla Divine Comédie
•Carte nº25 :Paris,ville double
•Carte nº26:Parismiroirde Stockholm dansdansSömngångarnätter
påvakna dagard’AugustStrindberg
•Carte nº27:Itinéraire danslarue desNationsde l'expositionuniverselle
dansDen gotiskeRenaissancede JohannesV. Jensen
Paris – laboratoire
•Carte nº28 :Lieuxd'expérimentationscientifique dansInferno
d’AugustStrindberg
Epilogue
•Carte nº29 :Lieuxde la bohèmescandinave à Parisaprès1905
•Carte nº30:Itinéraire de noctambule dansStad i ljusd’Eyvind Johnson

Atraversl’étude de la cartographieréelle etfictionnelle du projet
moderne à Parisentre 1880et1905, nousessaieronsde comprendre
commentParisa influésurla création littéraire.Pourquoi leprojetmoderne
s’intéresse-t-il à Paris ?Quelle écriture lui inspire Paris ?Quelleplace
assigne-t-il à Parisdans sarénovation esthétique?Fait-il de Paris un
laboratoire de la modernité?

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