Parmi peintres et poètes

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Ce récit nous offre un éclairage intimiste de différents peintres et de certains écrivains de la seconde moitié du XX° siècle. Forézien, Richard Chambon a fréquenté de nombreux peintres et poètes. Il a vécu plusieurs années en Afrique et fut le directeur des Cahiers Henri Pichette (éditions Granit). L'auteur entend témoigner. Il se plaît à chanter une oeuvre à travers l'amitié qu'il ne manque jamais d'accorder aux peintres et aux poètes lorsqu'ils portent en eux l'immensité, ainsi que cet esprit d'enfance qui lui est si cher.
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
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EAN13 : 9782296263949
Nombre de pages : 384
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e cœur à l’allégresse et l’espritaccaparépar lesSouvenirs d’un
L
marchand detableauxd’Ambroise Vollard,je gravis par sa
facesudla butte Montmartre.Quelquevingtans plus tard, gants
beurre fraisetcroix depolystyrènesur l’épaule,SonÉminence
l’archevêque deParisallaitempruntercettemêmevoiepour
commémorer la Passiondevant lescamérasvenues s’ébaubirdes
1
acrobatiesetdesfacétiesd’un prélatdécidémentfortcabotin,qui
démontreraitune foisdepluscejour-làquelesvoiesdu Seigneur
nesont pas moins impénétrablesàtravers la complicité
malveillante des médias.Je découvrais la Villelumière.Jen’étais
pasvenuà Parisavecl’ambitionde conquérir lemonde àl’instar
d’unRastignac,maisavecle désirdemelaisser séduirepar le
charme dela capitale.J’avais l’impressiond’être habitépar la
peinture aupoint quesescouleursavaientcoloniséleréseaude
mesveineset que, àmon insu,laréalité devenaitunepâleimitation
delapeinture;c’estbienconnu,lavieimitelapeinture des
maîtres, et lanaturesetrouvetransfiguréelorsqu’ellesemetàlui
ressembler.J’avaisdix-septans,l’âgequel’on prétendpeusérieux
mais qui n’est pasforcément moins sagequelesautres,l’âge en
toutcas où, fortd’uncertain nombre de certitudes querien n’a
encore écornées,on s’estime capable d’aller jusqu’auboutdeses
rêves.J’aspiraisdéjà àunevie fortdifférente de celle desautres
gens.Jecherchais mavoie et lemoyend’échapperàlaquête
insatiable delasoupe etdes sous.Jen’avais pas lamoindre
ambition sociale et ne convoitais nullement larichesse,j’estimais
quel’accomplissementd’unevienesemesurepasàla fortunele
plus souvent malacquise et j’escomptaisbien leprouver.Pour
espéreravoirune chance d’être heureux,jepressentais qu’il me
faudraitessayerderépondre àmesaspirationsetà ce besoinde
libertéincarnépar l’appeldel’ailleurs.Il me faudraitajouteràla
beauté encréant, età défaut inventeraumoins la forme demavie.

Quelquesannéesauparavant, grâce àmesbien-aimés parents,
j’avaisdécouvert les merveillesdelapeintureitalienne à Florence
etàVenise, ainsi quelepouvoirdela couleur pure àtravers les
mosaïquesdelaRavenne byzantine.Jepressentaisd’instinct quela
couleurdéposeraitbientôten moi le fermentdemesfuturs
émerveillements,maisaussi qu’ellem’accompagnerait lorsque
j’iraisàlarencontre d’uneutopiqueliberté.Lapeinturem’était
devenue commel’océan pour ses riverains:unappel incessantvers
unailleursdelibertéoùjepourraisbientôt migrer,oùlanavigation
irait plusbleuetoutenconvertissant moncœurauxcouleurs.Àla
findesannées soixante,j’avaisaperçuPicassoet serrélamainde
SalvadorDali.Le hasardm’avait misen présence deNino
Giuffrida etde Raymond Guerrier.Plus tard,lorsd’une excursion
familiale àSaint-Tropez,j’avais salué Ginette Cachin-Signac, fille
etunique enfantde PaulSignac, dans lavillaLaHune acquisepar
son père en 1897.Ce dernierfut l’undes septfidèlesà avoir
accompagnéla dépouillemortelle duDouanierRousseaujusqu’au
cimetière de Bagneux.Ilavait transformélavilla enune demeure
patricienne avec allée d’eucalyptusdans leparc,vasteterrasse et
atelieilrs ;yavaitabritésaprestigieuse collectiondetableaux
impressionnistes, et notamment lanaturemorteofferteparVan
Goghle23mars 1889,jour oùSignacluiavait rendu visite à Arles.
Dès lelendemain,VincentécrivaitàThéo: «Jeluiaidonné en
souvenirunenaturemortequiavaitexaspérélesbonsgendarmes
delaville d’Arles,parceque celareprésentaitdeuxharengsfumés,
qu’on nomme gendarmescommetulesais.»
Riendans monuniversfamilial nemeprédisposaitàorienter
mon regardvers lapeinturesinon l’inclinationdemamèrepour les
tableauxfiguratifs, etce grand-pèrematernel qui mourut
malheureusementbienavant manaissance etdont on m’arapporté
qu’ilaffectionnait lapeinture; mais ses moyens nelui permettant
guère de collectionner les œuvres originales,ilavaitdûserabattre
sur le fac-similé d’unetoile d’Émile-OthonFrieszquelapiété
filiale a conservé.Un jour,mes parents s’offrirentune grande
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marine d’ÉdouardMandon.De1927à1946, cetartistepeintre
avait possédéune galerie atelieràproximité duquartier oùmon
père et mamèrevécurent leurenfance, et mes parentsyavaient
aperçumaintesfois lepeintre devant sonchevalet, coiffé d’un
panama.Aucoursdes mois qui suivirentcette acquisition,nous
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entreprîmesunesorte depèlerinage àToulonafind’yrencontrer
Mandonalors plus qu’octogénaire,mais qui n’encontinuait pas
moinsàpeindre.J’étaisadolescent,mais jevoisencorelapetite
maisondelarueSanta-Luciaoùl’artistevivaitune gentilleretraite
aupied du Faron, et, dans lapièceoùil nous reçut,jemesouviens
desgrandes peinturesaucouteauquicachaient la banalité du
papier peintdes murs ;c’étaientdes œuvresàlamanière dupeintre
cannoisLouisPastour.ChezMandon,mon père et mamère
renouèrentavecles imagesdeleur jeunesse.Exhumantavec
bonheur, auprèsdu vieuxpeintre, desémotions qu’ilsavaientcru
perdues,ils lui passèrentcommande deplusieurs tableaux.Lorsde
mon passage auPuy-en-Velaydeuxdécennies plus tard,jeme
trouveraisà dînerchezsapetite-filleÉliane,néeMandon.
J’entraînai mes parentsàParignydans lesenvironsdeRoanne,
oùnous rendîmesvisite aupeintreNicolasCizeron quenous
avions plusieursfoiscroisélorsqu’ilétaitencore antiquaire dans le
Forez, aunord deFeurs,l’antiqueForum Segusianorum.Il nous
reçutdans sapetiteprévôté datantdutempsdeséglisescathédrales
etdeshommesbardésde fer.Jenous revois,mes parentset moi,
appliquésà grimper parun lourd escalieràvisassezétroit ;le
rayonnementd’unepietà enboisvenaitatténuer l’austéritépresque
millénaire des murs.Jevoulaisvoirune gouache deJeanDufy
remontantàsapériode cubiste, dans lesvertetbrunavec
seulementun pande bleupour le ciel,quifiguraitunevue
plongeantesur leparc d’une bâtisse depuisuneterrasse dont on
apercevait seulement quelquesbalustresde ciment.Pourcinquante
mille francsdel’époque –l’antiquairetraitaitencore enanciens
francs, aussi l’artistenous parla-t-ilde"cinq millions"–Nicolas
Cizeron seproposaitdenous obtenirunPicassoauprèsdumaître
suprême en personne.L’homme étaitd’uncommerceplutôt
agréable; il prononçaitNéve Yorkaulieude direNewYorkàla
e
manière desAnglo-Saxons.NicolasCizeronauratraverséle XX
siècle,puisque,né àSaint-Étienne audébutdel’année1902,il
s’estéteintàBalbignyen janvierdel’ande grâce1998.
Encore étudiant,j’étaisentré en relationépistolaire avecKiejstut
Bereznickiaprèsavoirapprécié, aumusée desBeaux-Artsde
Lyon,l’expositiond’ungroupe d’artistes originairesdes paysde
l’Est.Aucundesexposants n’ayantété autorisé à franchir lerideau
de fer,Bereznicki n’avait puparticiperàl’accrochagenivenirau
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vernissage.Né en 1935 dans laville de Poznan,l’artistepolonais
m’invita àvenir lui rendrevisite àSopot oùilenseignait lesarts
plastiques.Mais nousfûmesvite empêchésdepoursuivrenotre
touterécente correspondance.La censureprosoviétique avait-elle
flairé en moi lenon-conformiste?Avait-elle devinémonadhésion
àl’œuvre duphilosophelibertaire Alain oumonadmirationdéjà
inconditionnellepour le couragepolitique et le génielittéraire du
dissidentAlexandreSoljenitsyne?C’estbiendommage, car
j’aurais peut-être gagné en traincettestationbalnéaire et thermale
àlamode, amarrée aurivageopalescentdela Baltique etd’oùl’on
découvre,paraît-il,la beautélangoureuse dugolfe de Gdansk.
Àtravers letalent multiforme de Guillaume Apollinaireoules
géniales mystificationsde Blaise Cendrars, amides peintres
"mythiques"–pour reprendreun qualificatif aujourd’huienvogue,
maisutilisétoutefoisendépitdubon sens par leséchotiers–,
j’avaiscapté etcommencé à décoder lemessage delapeinture
moderne.
Pour leshistoriensdel’art,Montmartre c’est leBateau-Lavoir,le
Châteaudesbrouillards ;c’estbienévidemmentDegas,Renoir,
Gauguin,Toulouse-Lautrec,Picasso,MaxJacob,Modigliani,
Pascin,maisc’estaussiValadon,Utter,Utrillo,Quizet,Maclet,
Génin,GenPaul ouencoreGéricault quifut montmartrois.J’étaisà
Paris pour lapremière foisdemavie, et,pour lapremière fois,
j’escaladais laButte afind’aller rendre hommage àtousces nobles
peintres.Lesanecdotes rapportées parFernandeOlivier, ancienne
compagne dePicasso,m’accompagnaientetconféraientàma
démarchele caractèresacré d’uneinitiation.Sur laplace duTertre,
desgensauxalluresdepeintresfabriquaient leurs tableaux; s’ils
sentaient l’huile delinces tableauxn’exprimaient toutefois pas
grand chose et n’avaienten toutcas rienàvoiraveclapeinture
dont lesouffle fertile frissonnaitdans le feuillage déjà frémissant
demesveines.N’importe,jereconnus les peintresàlarencontre
desquels j’étaisvenu,parceque depuisces lieuxmêmes oùleur
légendes’était jadis incarnée,jepuscommunieravecleursâmes.
Parun jourdoré demai 1977,je devais reveniràMontmartre,mais
invité cette fois-ci parBernardLorjou.Enattendant,je descendis la
Butte,le cœur illuminé,puis réintégrai laprovinceoùj’entraien
terminale, avantdepartirétudierauxÉtats-Unis,une fois obtenule
baccalauréat.
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Je revinsde chezl’oncleSamavecunelithographie deSalvador
Dali rencontrée àSanFrancisco.DeretouràLyon,je fis la
connaissance d’unvieuxprofesseurauxBeaux-Arts qui possédait
unatelier rue Confort.Il produisaitde grands paysagesàl’huile
gorgésdesoleil,inspirés par quelquevoyage àtravers les souks
marocains.Puis,jemeprésentaichezAlphonse Rodet.Aussi
bienveillant quemodeste, cetex-dessinateurde fabriquequi n’avait
jamais peint quepour son plaisirélaboraitdansun styleproche du
naïf deshuiles surcartons pleinesdepoésiequifoisonnaientde
personnages saisis sur levif, et queson talent parvenaità fixer
dansdes poses qui les transformaientenautantdesymboles.Il
excellaitdans les scènesduquotidienet sublimait lavie des petites
gens sous ses pinceaux.Avecunhumour ingénuetunesérénité
dignesdel’imageriemédiévaleoud’Épinal,ilcélébrait letâcheron
àson ouvrage, décryptait l’ambiancerecueillie d’uneofficine de
pharmacie,oubienencoreil nousenchantaitàtravers la
polychromie caquetante d’un jourdemarché.Navigue encoresur
l’océandemamémoireune arche de Noétouteruisselante
d’espérance,qui semblaitaimanter lavoixtonitruante del’Éternel.
J’étaisallé chezAlphonse Rodetavec Françoise,unejolie
étudiante endroitdont les parentsétaient psychanalystes.Encol
blanc et lavallièrenoire,lepeintreoctogénairenousaccueillit
chaleureusement, cheminde Montauban,oùilvivaitdepuis 1920
dansun modeste appartementaccroché àungrandjardin sis sur la
colline de Fourvière,qu’il louaitàune congrégation religieuse et
oùlerécentdécèsdesonépouse Adelinele condamnaitdésormais
àlasolitude.Alphonse Rodet m’offrit laplaquettepubliée en 1969,
lorsduSalond’automne deLyondont ilavaitétél’invité
d’honneur, et queRenéDeroudilleluiavaitconsacrée à cette
occasion.Nousconvînmesbienévidemmentdenous revoir,tandis
que,telun supplianten maldelumière,jel’imploraisd’inventer
pour moiunenouvelleversiondel’Arche,qu’il mepromitde
réaliseràson rythme, car, àquatre-vingt-cinqans,il n’enfantait
plusguèrequ’un tableautous lesdeuxoutrois mois, et nombre de
commandes restaientà honorer.Mais quelques jours plus tard,
n’ayant pas masainepréventioncontreles médias,monamie
Françoise apprit par les journauxlesuicide demonvieilet récent
ami.Ilavaiteffectivement omisde déclarer ses quatre fois six
centsfrancsdeventesannuelles, et,suite à ce crime
delèse13

République,les suppôtsdes servicesfiscauxl’avaient sommé
d’avouer sonforfait paruncourriercomminatoire.Martyrd’un
genrenouveau, cethommesensible etdroit,sorte demoinelaïc,
s’était lui-même condamné àlapeine capitale en sejetantdans la
Saône dont les lourdeseauxmordoréesenchâssèrent,jadis,les
cendresd’autres martyrschrétiens,parmi lesquelsBlandine, Pothin
etIrénée.Nous supposâmes quelevieuxpeintres’était perdudans
lelabyrinthe administratif desclausesdestyle,que cetteprose
indigeste, absconse et menaçantel’avaitàjustetitre effrayé au
point qu’ilavait préférérejoindresonAdeline bien-aimée dans la
sérénité duParadis queneviennent souiller ni la gestapodufisc,ni
aucune autre flicaille auxordresdesgangs officielsdela bêtise
administrative.« Les rapportsentrele contribuable et le fisc
tendentàressemblerà ceuxd’undétenuavecsongeôlier, a écrit
GustaveThibon.Ayons la franchise del’avouer:quelest l’homme
qui, devant la gloutonnerie dufisc,nesesent pas plus oumoinsen
étatdelégitime défense?Et non seulementencequiconcerneson
intérêt personnel,maisà cause delamalfaisance générale du
système.» Certes,jen’eus pas monArche deNoémais j’héritaien
revanchelesouvenirde cethommeintègrequi m’avait semblé
exemptdetoute bassesse et quifut lepremierambassadeur queme
délégualesouverain régnant sur lejardind’Éden.Etdepuisce
jour,j’ai reprisàmoncomptelaprofessionde foidel’écrivain
JeanBrun« Jee :suisducampde ceuxqui,pouruneraison ou
pourune autre,se battentcontre cequ’onappellel’ordre.Contre
les importants,lesgens parésdetitres ougalonnéscomme des
polichinelles.Et qui se barricadentdans leursbureauxgardés par
3
deshuissiers oudes sentinelles… »Oui, contretous les
scribouillards,lescoupe-jarretsdufisc,lesélus prétentieux,
prébendiersdel’État,lesgardiensduVeaud’or…tous lesgredins,
profiteurs tricoloresetautres nuisibles!
Lesconversations plus oumoins
imaginairesavecPicassocommises parunMalrauxplus mythomanequejamais–Malrauxn’a
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jamais riencomprisàlapeinture, auxdires mêmesdePicasso–,
meservaientdesésamepour m’ouvrirà cette aventure dela
peinture dont j’entendaisbien nejamais reveniret pour laquelle
j’aurais presque donnémavie.Mais surtout,je découvrisÉlie
Faure.Hélas!jenelus rienalorsdes pénétrantesétudesd’unRené
Huygheoud’unKennethClark.Aumusée d’Artetd’Industrie de
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Saint-Étienne,jerencontraiunepeinture àl’huile d’Aristide
Caillaud;elleilluminait le hautd’unemontée d’escalier oùelle
paraissaitcomme en relégation.CetteMontagne du soleil(1967)
semblaitavoirétésculptée àmêmele cantiqueoutremerdela
Méditerranée;elleréunissait le ciel,lameret laterre dansune
transparence harmonieusemais néanmoins inquiète,sous l’œil
orangé etdésabusé d’un soleilétrangement multiple.Depuis,j’ai
bien souventarpenté en rêve cetteMontagne du soleil,maischaque
matin, àmongrandregret,j’ai toujoursdûréintégrer letroupeau
deszombisdans laplaineôcombienamère duquotidien.
C’était l’époque demeserrementsuniversitaires.Jelisais pas
maldelivres.Je découvrais l’art mobilierdesFrancs,vivaisà
l’heuremérovingienne àtravers les ouvragesd’ÉdouardSalinetde
FerdinandLotdont monamieRégine Pernoudm’apprendraitdes
années plus tardqu’elle avaitétésonélève àl’École desChartes.
L’artdesFrancs mepassionnait jusqu’à devenir lesujetd’un
mémoire detroisième cycle.AccompagnantGuillaume Apollinaire
sur lapiste del’art nègre,jerêvaisdepouvoiremprunteràmon
tour le cheminduJardin perdu,perduloindelajungleurbaine, et
d’aller moiaussi« dormir parmi[m]esfétichesd’Océanie etde
Guinée ».Enattendant,j’apprenais parcœurdelongs passagesde
Zoneaveclesquels j’endormais monâmeinquiète.EnGrèce,
parmi les ruinesd’OlympieouàDelphes,mais surtout sur
l’Acropole,je découvris la force delalumière etcommentelle
participe àintégrer lesformeshumainesaucosmos.Maisau
raffinementclassique del’époque hellénistique,jepréférais l’art
archaïque avecsesfarouches idoles ousesxoanasemblablesà des
ex-voto très primitifs, ainsi quelasimplicité émouvante del’artdes
Cyclades queje découvrirais plus tard encompagnie d’A… grâce à
uneprestigieuse expositionauBritish Museum.

Auprintemps 1977,jemerendisà Parisafind’allerfairela
connaissance de Bernard Lorjou.J’aimais lamanière et l’artde cet
autodidactequi paraissaitcheminerà contre-courantdesartistes
confortablement installésdans leur renommée et se disait«la bête
noire » desconservateursdemusées,qu’ilappelaitfort justement
«lesbourriques officielles».Jeréalisai l’aller retourdans la
journée,une douzaine d’heuresdetrainen seconde classe.C’était
presque hier,pourtant ;dequoi satisfairenos "technologiciens" qui
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s’extasient littéralementdevant latechnologie etévaluent le
bonheurdel’homme àl’aune duseul progrès technique,sans
mêmesavoir si l’âme dubipèdeytrouve aussi soncompte.Sitôt
débarqué àla gare deLyon,jerejoignisen métro le Grand Palais.
Onypréparait leSalondesArtistesfrançais.Invité d’honneur,
Lorjouenavait réalisél’afficheLa Nuit:unesorte demasque
prédateuràtravers lequel lamortet lanuit se confondent, et que
vient scarifieruncroissantdelune ensanglanté.J’étais issud’un
milieumodestequiassimilait l’artàune chasse gardéepour
dilettantesfortunésetconsidérait lalecture commeuneoccupation
moinshygiéniquequ’une bonne balade àpied dans la campagne
dominicale.Àvingt-troisans,j’étaisencoreimpressionnépar les
notables.Bernard Lorjoum’accueillitdans l’une desdeux
immenses salles oùil sepréparaità exposer sesSept Nuits.Àla
veille du vernissage,l’artiste battaitdéjàl’estrade afin
d’encourageràlasignature desapétitioncontrelaprochaine
constructionduCentre GeorgesPompidouqui n’allait pas manquer
d’officialiser lamainmise desbureaucrates sur lapeinture,mais
surtoutd’instaurer lemonopole delapenséeunique dans le
domaine artistique etdesupprimer les salons.Chaquesignatairese
voyait offrirune énorme épingle àlinge àusage depince-nez,sur
laquelle était reproduit lesloganbien lorjouesqu« Beae :ubourg,
c’est lamerde ! »Inutile dele dire,jesignaidesdeuxmainset
deuxfois plutôt qu’une.Àtreize heures,jemeretrouvai installé
dansune fourgonnetteVolkswagen, en routepourMontmartreoù
j’étaisaimablementconvié à déjeuner.Nousaccédâmes par
l’ascenseurauseptième etdernierétage
del’immeublesisaudixneufrue duMont-Cenis, construitvers 1925sur l’emplacementde
lamaisondeMimiPinson queVanDongenavait immortalisée en
1901, et situé enamontdelarueoùAdolpheWillettevécutet où
subsistait jusque dans lesannées milleneuf centvingt la demeure
dans laquelleHectorBerlioznouvellement mariérésida avecsa
femmeHarriet.Ilsyavaient reçuChopin,Liszt,Vigny.Lejardin
queBerliozqualifiaitalorsd’immenseavaitvus’épanouirces
géniescapablesdenous réconcilieravecle genrehomo sapiens.
Lorjouet sa compagne YvonneMottet–ils semarieronten 1968,
quelques semaines seulementavant quelaleucémien’emportât la
mariée –yavaientemménagé en 1934 aprèsavoirhabité
successivement rueEugène-Carrière,puisaunuméro soixante et
16

undelarue Damrémont, etenfindans larue du Square-Carpeaux,
ausept.J’ai oubliélemenude cejourbénientretous,mais jeme
rappelle fortbienen revanchele dessous-de-plat signé Picasso qui
trônaitaucentre delatable, et,sur l’undes mursdelasalle à
manger, cesplendidePaysage auchemindeferd’un jaune de
cadmiuméclatant,la couleurdeprédilectionde Bernard Lorjou.Je
mesouviensaussidugentilaccueild’Annette,lavieille cuisinière,
etdel’accueillanteodeurd’huile delin qui imprégnait
l’appartement,puisd’avoirbupour lapremière foisunwhisky
allongé d’eauPerrier,tandis quelepeintrem’apprenait sa
5
rencontre en 1953avec Domenica Walter-Guillaume.Née Juliette
Lacazele7 mai 1898 àSaint-Affrique dans l’Aveyron,veuve de
PaulGuillaume en 1934, elles’était remariéequelqueseptans plus
tard avec JeanWalter, architecte emblématique desannées trente et
richissimemagnatdesaffaires,inventeurdes minesdeplomb etde
zinc de Zellidja auMaroc, dont l’exploitation luiavaitassuréune
fortune colossale.S’étantentichée deLorjou, cette fascinante
aventurière àla beautésidérante,l’avaitalors introduitauprèsdes
milliardairesdetoujoursetdugotha del’après-guerre.Ellel’avait
présenté aumarchand GeorgesWildenstein, auduc etàla duchesse
de Windsor, à EdgarFaure, aucompositeurArthurHonneger, à
MargaretBiddle, fille dubanquierMorganBiddle,quielle-même
l’avait misen relationavec Antoine Pinay… etainsidesuite...
6
Dans sesMémoires,le généralde brigade aérienne Pierre-Marie
Gallois raconte comment, aprèsavoirconnuLorjougrâce à
Domenica Walteretalors qu’ilétaitcolonelet l’undesartisans
françaisdela dissuasion nucléaire,il reçutunbeaujourcet
étonnantappel téléphonique delapartduphysicienaméricain
RobertOppenheimer,savant mondialement reconnupouravoirété
le"père"dela bombe atomique.Lui téléphonantdepuisPrinceton
auxÉtats-Unis,oùil setrouvaitàl’autre boutdufilencompagnie
de Bernard Lorjou,Oppenheimer luidemandaitcommeun service
personneld’accueillirfavorablement larequête deLorjouetde
bienvouloir luiécrire enfincetteplaquettequelepeintresollicitait
desapartenvue d’une grande exposition qu’il prévoyaitd’intituler
lesMassacresde Hongrie.Cette dernièresetransforma finalement
enMassacresde Rambouilleteteut lieudans la fameuse"baraque"
installée à grandsfrais sur l’esplanade desInvalides, auprintemps
1957 ; titrequivalutensuite ànotre colonelamateurd’art, d’être
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convoquéincontinentàl’Élyséeparune hiérarchiepeuencline à
apprécierce genre demanifestationaugoût par trop sulfureux.
Jusqu’àlamortde GeorgesWildensteinen juin 1963,l’ex-Mme
PaulGuillaume avaitétéune amiepourLorjouen mêmetemps
qu’elle aura fait office dementor mondainet luiauraservide
marraine.Elle avaitdéfrayéla chronique aucoursdesannées trente
et réitéreraitaudébutdesannées soixantelorsqu’elleseraitaccusée
detentative d’homicidesur lapersonne desonfilsadoptif, époque
oùelleseraitvivementencouragéepar les officielsà céder sa
prestigieuse collectionJeanWalter-PaulGuillaume aumusée de
l’Orangerie desTuileries.Un riencontrainte, elles’exécuterait
donc,maisconserverait néanmoins l’usufruitdesa collection
jusqu’àsamort, en 1977.«Lemusée duLouvre exprimesa
profondereconnaissance à PaulGuillaume età JeanWalter qui ont
permisàla France d’accueillirune descollections les plus
prestigieuses qu’elle ait jamais reçues», est-il inscritenguise de
dédicace dans le cataloguepublié en 1966etdans lequel sont
reproduites les 145œuvres impressionnisteset modernesdela
collecœtion ;uvresbienévidemment majeures parmi lesquelles
Portrait de Madame Cézannepeint parPaulCézanne,Argenteuil
de Monet,JeunesFillesaupianoetleClownde Renoir,laNoceet
laCarriole dupèreJunietparHenriRousseau,ArlequinetPierrot
parDerain,lesAdolescents,l’Étreinte,Nusurfondrouge, Grand
Nuàla draperie,Femme auchapeaublancde Picasso,Portraitde
MademoiselleChanelparMarie Laurencin,Rue du Mont-Cenis
d’Utrillo,PortraitdePaulGuillaume-NovoPilotaainsi quele
JeuneApprentiparModigliani,lePetitPâtissieret l’Enfantde
chœurdeSoutine.
Lorsquejequittai l’atelier,le cœurbattantdesaileset quelque
peupompette,j’avaisfait l’acquisitiond’unetoile depetitformat
qui restepour moi laplusbelle,lapluscomplète aussi malgréses
dimensions réduites, carelle en raconte, àmonavis,toutautant que
les plusgrandes.N’écoutant nullement lesconseilsdistillésavec
perfidieparune exécrable hypocrite àlavoixde dragon qui,
manipulantdevant moi les tableauxet s’agitant sansaucuneraison,
m’avait parumanœuvreren intrigante afinde conserver les
meilleurs par-deverselle dans l’espoirdeselesfaireoffrir
ultérieurement par lemaître,j’avaiscrusélectionnerunepetite
toilemaisen réalité c’estcette dernièrequi m’avaitchoisi.Avecun
18

graphisme des plusépuré, car le dessin s’effacepourfaireplace à
desformes jailliesdela couleur, elle contient toutelaviolence d’un
cri rebelle.Dansunformatde35x 27cm, Lorjoua figurél’arrondi
d’unepiste de cirque aumoyend’unarc de cercle auburncensé
représenter la banquette circulaire develours rougequientoure
généralement lapiste descirques.Derrière cette banquette,les
gradinsformentunezone au vert sombre émaillé de gros points
bleus.Unejeune dompteuse de fauves setientdeboutet occupe
toutelapartie gauche dutableau,tandis que dans l’autremoitié de
latoileunepanthère fait le beauen mêmetemps qu’ellejouela
belle à côté d’un personnage au visage de chat mâtiné de clown
blanc.Ensemble,ilsformentunesorte detriangle.Àyregarderde
plus près,la figure féminineressemble àune dompteuse,mais
aussiàquelque écuyèrevêtue d’un justaucorps rose.Satête est
renversée enarrière, et ses jambes restées parallèles sont projetées
vers l’avantàl’instardesonbuste;cequidessineuneposition
impossible àréaliserdans laréalité etcrée auniveaupictural,non
pasune déformationcommesouventchezlesexpressionnistes,
maisuneimpressionde fragilité extrême, deprécarité,voire
d’irréalitéun riencauchemardesque.Lamaingauche dela femme
reposetimidementet presquetendrement sur l’épaule du
personnage àlatête de chat,marquantainsi lesommet leplus
élevé dutriangle.Recouvranten partielevisage delajeune
femme,unglacisblanchâtrelaisse deviner parendroit le grainbleu
cieldelatoile, communiquantainsiunclimatdepesanteur
morbide àses traitset les imprégnantd’unesombreinquiétude.Le
rose acrylique deson justaucorpset lejaune desonbrasgauche
aimantent immanquablement notreregard, et l’acidité deleuréclat
permetd’équilibrer le hautdutableau, demieuxl’ancrerdans
l’espacepicturaletde flatterdavantagelerose fluodeson tutu
ainsi quelarobeorangée delapanthèrequi luifaitface.Aucentre,
des teintesfroidescensées résumer l’assistance –unvertacieret
unbleude cobalt– ajoutentàl’atmosphèrepesante; il s’agitbien
là d’unCirque delaviolence.Fin 1974,leprinceRainier invita
Lorjouàparticiperaujurydupremierfestival internationaldu
cirque deMonte-Carlo.Àcetteoccasion,lepeintre fitde
nombreuxcroquis.Rainier luiayant promisune expositiondeses
tableauxsur le cirque,Lorjous’étaitalorsdéchaîné etenétaitvite
venuauCirque delaviolenceavec des scènesétonnantes telle
19

cette écuyèrevioléepar soncheval ouencore ce clownbourreau
sorti toutdroitdescharniers infernaux.Cequiavait serviaussitôt
deprétexte àun prince assezpeutéméraire,pour serécuser.
Afinde financer monachat,je duscéder mondroitdepropriété
surunJeanPuyacquisàpartségalesavecunautre amateur
passionnémais plusfortunéquemoi.Jeremplaçaisainsiunetoile
dont la factureinsuffisammentfauvemeparaissaitvieillie,parun
tableaudont lamodernitéme communiquait toutela fièvre du
monde et laviolence delajungle humaine, àtravers leregard
fragile d’unetrapéziste aufacièsdouloureux.La foule anonyme et
sournoise des spectateursvenue aucirque commejadiselles’était
rendue auxarènes pourassisterenfrissonnantauxmeurtres
orchestrés par la Rome antique, et que Lorjouavait peuplée
d’ombres menaçantes, contenaitengestation toutes lesbarbarieset
semblaitattendrel’aubaine d’unenouvelleTerreur, en prévisionde
laquelle elle aiguisaitdéjàsescouteauxsans pitié.
Jeretournerais régulièrementvisiter lepeintre dans sonatelierau
dernierétage del’immeublesituétoutenhautdeMontmartre,
depuis lequel on pouvaitadmirer l’irremplaçablepanorama de
Paris.Lorjouhabitaitun magnifique belvédère àlavueimprenable
et possédaitunassez vaste espace composé detroisappartements
qu’ilavait réunisenunduplexdemilliardaire.Ç’avait longtemps
étél’appartement leplusélevé deParis, avant l’érectiondes
phallusde bétonetautresgratte-cieldestinésàsacrifierau
modernismemais surtoutauxintérêts immédiatsdes maffiasdela
spéculationfoncière.Pendant la dernière guerre,lesAllemands
avaient installésur saterrasseun poste d’observation pour leur
défense antiaérienne.Constammentapprovisionné encourant
électrique, cet observatoire avaitainsiévité àLorjouetà Yvonne
Mottetd’avoiràsubir lesaffresdescoupuresd’électricitéqui
frappaient régulièrement lesParisiensences tempsdoublement
obscurs.Rangées soigneusement lesunescontrelesautres,les
nombreuses toiles paraissantassoupisgardaient pudiquement leurs
secrets jusqu’aumoment où,retournées, ellesdévoileraient leurs
partitions picturales respectives.Quelbonheurd’assisterà ce défilé
d’imageset, devant lepeintre auxaguets, depouvoirdonner mon
avisenun raccourci originaletaussivrai quepossible, enévitant
toute dissonance !Lorjouétaitunhomme doté d’unepersonnalité
exceptionnelle, diablementattachant maisaffublé duplusfichudes
20

caractères ;le critique d’artGeorgesBesson nel’avait pas
surnommLé «orjou-la-terreur»pour rien.Il s’emportaiteneffet
très,tropfacilement ;et lorsqu’il semettaiten rage,ses trouvailles
verbaleset sescoupsde gueules’avéraient particulièrementacérés.
Un jour,jerécupéraiunerosette dela Légiond’honneuraubeau
milieudupaillasson.Son propriétairel’avait probablement perdue
après l’avoir ôtée dans laprécipitation, avantdepénétrerdans la
tanière d’un peintre dont laréputationd’anarchisteluiavait
probablementfaitaugurer qu’ilapprécieraitfort peulavue d’une
décorationacquisepar intrigue deministèreoupar le biaisde
quelque coterie,plutôt qu’en récompense d’unacte héroïque.À
moinsd’êtretotalement idiot,on saitd’expériencequeleshéros
sont rarementdécorés sauf àtitreposthume, etencore à condition
quelareconnaissancetardive deleurs méritesvienneservir
l’insatiable ambitiondequelquepoliticiendésireuxd’exploiterà
son seul profit la bravoureoul’abnégationd’autrui.Jeverrais
mêmeLorjouagonird’injuresungaleriste duMidiéberluépar le
procédé,qui s’était toutbonnement proposé dephotographier
quelques-unesdes toilesdans l’atelierafindepouvoir soumettre
ensuitelesclichésà d’éventuelsacheteurs.Lepeintres’étaitalors
misdansune colèrelittéralementexpressionniste etavait poussé
dehors lemarchand en luiexposantà grand fracasde décibels que
cettemanière deprocéder nepourrait jamais luiagréer.Fernand
Mourlotaracontépour sapart: «Il[Lorjou]venaitàl’atelieren
compagnie d’une femme charmante,YvonneMottet,sa bonne
amie,quiavaituncertain talent– elle est morte aujourd’hui– et
qui l’empêchaitde brutaliser oud’engueuler tout lemonde.Lorjou
étaituncurieuxindividu,s’il n’avait pasétésidurenaffaires,il
7
auraitcertainementuneplusgrandeplace dans lapeinture.»À
monégard cependant,BernardLorjoumontraitbeaucoupde
gentillesse et se disaitétonnépar la compréhension quej’avaisde
lapeinture endépitdemajeunesse.Lorsdemapremièrevisite,
j’avaisaperçulaphotographie en noiretblanc d’une belle brune
qu’ilconsidéraitun peucommesa fille adoptive etdont ilfinançait
lesétudesàl’université de Yale.Pendant quelques instants,j’avais
fixé avec envie et nostalgielesbeaux yeuxsombresde cettejolie
jeune femme,tellesdeuxétoilesengravitationautourd’unailleurs
ancré àmille années-lumière dupauvrepoètequej’étaiset ne
cesserais probablementd’être.Les poètes sontdésargentés,la
21

plupartdu temps,sauf ànaître avecune cuillère d’argent sous la
langue.Les moinsbons nepeuvent pas publier, et les meilleurs le
fontdifficilementcar les poèmes sevendent mal.On les publie de
préférence àtitreposthume, etcesontalors leséditeurs qui
profitentdutalentdesauteurs qu’ils ont laissés mourirde faim ou
s’abîmerdans le désespoir.Ilarrive aussi que de guerrelasse,un
poète abandonne àquelque éditeur, hier pour le francsymbolique
etaujourd’hui pour l’euro toutaussi symbolique,un manuscrit qui
représenteplusieursannéesd’undouloureuxlabeur, alors qu’après
avoirdépensélamême énergie à fabriquerdel’imposture,le
premierbarbouilleurvenugagnerajusqu’à des millionsenfaisant
lepitre dans lavitrine des médias ouenexploitant le dernierfilonà
lamode dont lescuistres patentés sont sifriands.Maisa contrario,
lapauvreténe garantit pas pourautant letalentd’unauteur ;et
dansce cas-làlepoète devraporterdeuxcroix, caràlaprécarité
matérielles’ajouteralarancœurcontrela destinée,voire
contreluimême.
De Bernard Lorjou,je connaissais l’admirableCanard de
Barbarie aucrochetexposé aumusée duPérigord à Périgueux,
puis quelques toilesentraperçuesdansdiversesgaleries, et
notammentunCroquenotquelesdessinsfaits jadisauBorinage
parVincentVanGogh avaient probablement inspiré aupeintre
blésois.Dans l’atelier montmartrois,je découvris touteune
fulgurance de couleursvivesetde formesamarréesàun puissant
dessin.Gommépeuàpeupar lesglacis successifs,le dessin
subsistait néanmoins sous la forme d’une armatureinvisible et il
soutenaitdetoutesaviolenterigueur lescouleursdestinéesà
recréerunespacepicturalaménagé avecplusdeliberté.Lanature a
tout inventé en matière de formesetde couleurs, aussi nes’agit-il
enaucuncas pour lepeintre delareproduire, car il neseraitalors
qu’un plagiaire.Il luiappartient plutôtdes’allierauxformesetaux
couleurs quelanaturelui propose, afindereconnaître àtravers
elles son proprepaysageintérieur,puisdenous letransmettre après
sel’être approprié.Lorjoufutuncoloriste depremier ordre, digne
des plusgrandsetcertainement peuégalé chezles modernes ;ses
bouquetsde fleurs leprouvent,qui ne craignent pasdeplacerde
largeséclaboussuresblanchesaucentre dutableauafinde faire
jaillir les rouges,les jaunes,lesverts,sansdéséquilibrer l’ensemble
pourautant.Ainsi pourcettetoileDahliasreproduite dans le
22

GrandRobertdes noms propres, aucentre delaquelleunénorme
dahlia blancirradie endirectiond’unfondjaune dont les
différentes tonalités s’harmonisententre elles touten
s’interpénétrant.MichelDubost, directeurdel’atelierde dessinFrançois
Ducharne,luiavaitapprisàpeindrelesfleurs, etLorjoume disait
toutcequ’il luidevait,maisaussi la façondont lesfleurs lui
avaientenseignéla couleuret le dessin,son métieret lapeinture.
Lorjoupeignaitgénéralementunbouquet lorsqu’ilexploraitune
nouvelle combinaisondetons.Cesujet lui permettantune grande
liberté,il l’asouvent traitéparcequ’ilatoujourscherchépar-delà
la forme,un mondeoùlalumière delapeintureirradieraiten jaune
et ordans lesoleil ; ilatoujoursaimés’aventurerdans l’inconnu.
Lorjoufut lepremier peintre célèbre àm’accorder sonestime avant
dem’honorerdesonamitié, comme HenriPichetteserait ma
premièrerencontre aveclapoésiequel’inventeurduVerbe en
personneinspire à derares prédestinés.
Jen’ai jamaiscessé d’aimer lapeinture deBernardLorjou.Alors
quetantd’autres nemeracontent plus rien oualorsune histoire
éculée dont j’aifait letourdepuisbellelurette,lasiennene finit
pasdem’emporteràtravers sescolèresde couleurs,jusqu’aux
étoilesd’une galaxierebelle.Lorjoun’aurait-il pasétéun peintre
plus important qu’onveutbien leprétendre?Àregarder son
œuvre,on mesurequelleliberté fut lasienne etcombien ilasu
s’affranchirdes règlesdelaperspectiveoccidentaletouten
conservant,malgrélesapparences,undessinbien senti.En
interrogeant ses nombreuxtableauxoùlesujet seréduitàun
prétexte destiné àpermettre auxcouleursderestructurer l’espace à
l’aide devibrations suffisammentexpressives,nous pouvons saisir
quellesève créatrice aparcourusonesprit.Et quelcourage aussi
pour oserfustigerun présidentdela République alorsdans toutesa
prépotence ! Il luifalluteffectivementuncertaincran pourexposer
sasérielesRoisdeFrance;deCharlemagne àCharlesdeGaulle.
AveclaCrécelle(1960),il s’inspira de FranciscoGoya et
représentaunCharlesde Gaulle bedonnant,les narinesdilatées,
vêtud’ununiformerose bonbon,que des jeunesgens projettenten
l’air tel lepantindansElPelelede Goya.Les quatre fersen l’air,le
« fiergénéral»– comme disaitArtaudquiajoutait invariablement:
«tupètes–! »tientdans lamaingaucheune crécelle bleue.De
même avecleGuide(1961) oùsurvingt-cinq mètrescarrés,Lorjou
23

a stigmatiséle généralà deuxétoiles sus-indiquésous l’aspectd’un
aveugle au visagevert sousun képi jaune, grand cordonécarlate de
la Légiond’honneurenbandoulièresur la bedaine,une canne
blanche àlamain ; suivi parun sinistre corbillard,ilemprunteun
boulevard ensanglanté.Cepersonnage enuniformen’aplus ses
oreilles pourexpliquer peut-êtrela constantesurdité dumodèle,
maisaussicenombrilismepathologiquequi l’aveugla,lerendit
sourd et sectaire aupointdel’empêcherdejamaisconnaîtrela
compassion ni lepardon.Cequi merappelle cette afficheque
Lorjoum’offrit,lejourdenotrepremièrerencontre, et quifigurait
de Gaulleoccupé à déféquerdans son képi.Avecle14-Juillet
encore;une énormetête de Charlesde Gaullesetrouveplantée à
l’extrémité d’unbâtonfourchuqu’un nabot porte à boutde bras
comme d’ungrotesque de carnaval.Cettetoile de grand formatfut
l’héroïne del’aventure de La Péniche.En juillet 1963, Lorjouloua
unepéniche et s’en servit pourexposer trois immenses toilesdont
le14-Juillet.Plusieursfois par jour,lapéniche audrapeaunoirà
tête demort partaitduquaiMalaquaiset traversaitParis.Mais le
troisièmejour, elle futarraisonnéepar lapolice fluviale,sur l’ordre
dupréfetdepolice.Cequi permità Lorjou uneLettreouverte au
e
généraldeGaulle,présidentdelaV Républiquefrançaise,qui
commençaitainsi: «Le12juilletdernier,votre Gouvernementen
arraisonnant mapéniche a faitgagnerà"l’homme du18juin" sa
première bataillenavale.» Lorjou visait juste.Car loind’avoirété
lestratègemagnifiépar lelégendairequ’ilalui-même concocté
avecun soin machiavélique,toutcommesoncompère André
8
Malrauxavait inventélemythe del’héroïque"colonelBerger"
venus’approprierenDordognequelquepremier rôle de dernière
heure dans la Résistance, Charlesde Gaullen’apas plus remporté
de bataillesur mer qu’en rase campagne.Le2mars 1916,le
e
capitaine Charlesde Gaulle du 33d’Infanterietomba auxmainsde
l’ennemi sousDouaumont.Suivirent trentemoisde captivitésans
lamoindretentative d’évasion, contrairementaugénéralGiraud
qui,malgrésa hautetaille,s’évada à deuxreprisesaucoursdes
deuxguerres mondiales.LelieutenantPaul-CasimirAlbrecht, du
e
19Régimentd’infanterie del’Arméeimpérialelançalapolémique
parunarticleparuaucoursdumoisd’avril 1966enFrance, dans
lequel ilaffirmaque de Gaulles’était renduàl’ennemien
9
brandissantun tissublanc.Avec de Gaulle,oùest lemensonge,où
24

estla vérité?Comme Antoine Argoudmel’écrivaitdansune
lettre : « Lemensonge est peut-êtrele défaut leplusgravequi soit.
Or,plus quejamaisdepuis 1960,nousavonsassisté àlalutte dela
Vérité contreleMensonge.Le généraldeGaulle a depuis le début,
10
représentélePrince duMensonge.»Fin maietdébut juin 1940,
e
colonel puisgénéralàtitretemporaire, commandant la 4Division
de cuirassiers, deGaulle échoua devantAbbeville, abandonnant
trèsviteseshommesàleur tristesortaprès son offensiveratée; les
militairesdesa division l’estimeraient si peuqu’ilsbouderaient la
croix deLorraine et qu’aucund’entre euxnerallieraitLondres.
Quantàlavictoire deMontcornet, fut-elle homologuée en son
tempset l’est-elle aujourd’huiailleurs que dans l’autopanégyrique
gaullien oulelégendaire gaulliste?L’unique aventurenavalequ’il
eût jamais tentée,surbâtimentet sous pavillonbritanniques,s’était
réduite àveniréchouerdevantDakaren septembre1940.De
Gaulle futempêché de débarquerauSénégaletdutbattre en
retraite après sonagression manquée contrela capitale del’Afrique
occidentale française.Laville et les troiscents tonnesd’ordela
Banque de France furentalorsdéfendues par le gouverneurgénéral
Boisson, dontCharlesde Gaullesevengeraitàla Libérationen le
faisantcondamneràmort.Laromancière MaryBorden, épouse du
généralEdwardSpears, cetémoin incontournable etcapital,nese
gêneraitd’ailleurs pas pourécrire, dès 1946, ausujetdugénéralde
Gaulle : «Sonuniquesoulagement, enfait,sonuniqueplaisir, était
11
de haïr .»
Dans lasuite desalettreouverte,Lorjoudénonçait le complot
contrel’artfigurati«f :L’abstrait imbécile, apatride,vide, artde
dégénérésestdevenupar lavolonté devotreministre delaCulture,
l’ARTofficielfrançais.Nous,peintres sansconformisme,n’avons
ni murs,ni musées,nicommandes,ni radio ;aucun moyende dire,
12
devivre, demontrer ;c’est lepourquoidema baraque et,sous
votreseptennat, deLaPéniche.»

Grâce àl’expressionnisme allemand, héritierduromantisme,j’ai
l’impressiond’atteindre auroyaume dela couleur pure dont la
lumièrerebellerayonnejusque dans mesveines.Àtraversdes
œuvrescommeChevaldansun paysage(1910)deFranzMarc,
JeunesChevauxnoirs(1916) oul’Exalté(1919)d’Emil
Nolde,Rupture de digue(1910)de KarlSchmidt-Rottluff,Maisons
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rouges(1908)de Erich Heckel,Murnau,Vue avectrainetchâteau
(1909)dumeilleurWassilyKandinskyouencorelaVille en feu
(1913)de Ludwig Meidner,il mesemblequele cieldescend àla
rencontre demonâme.J’aimelapeinture expressionniste,mais
hormis l’expressionnisme allemand,termeinventé,semble-t-il, en
1911 parLouisCorinthqui l’appliqua àonze exposantsfrançais
parmi lesquelsBraque, Derain, Dufy, Marquet, Picassoet
e
Vlaminckàl’occasiondela XXIIexpositiondelaBerliner
Sezession,j’aideplusen plusdemalà cerner lasignificationde ce
termelorsqu’ilvientàs’appliqueràl’undemescontemporains.
Ouplusexactement,jeparviens seulementà discernerceque
l’expressionnismen’estenaucuncas.Lesujet ne créenullement le
style, àl’évidence.Ainsi,peindre des ratsdévorantuncadavre
humain ne confèrepas lelabelexpressionniste autableau;c’estau
mieux un sujetvisantàl’excentriqueouàlaprovocationun peu
gratuite, et susceptibletoutauplusdetroubler lasensibilité du
spectateur.Dans l’expressionnisme, aucontraire,lesujetest pris
commeprétexte, commeuncasusbelliouencore commeunesorte
de cocktailMolotovquel’artistejette àla conscience deses
contemporains.Lorsquelepeintres’identifie àl’objet, c’est pour
exprimer saproprerévolte, avectoujours laprimauté accordée aux
valeurs plastiqueset surtoutàla couleur, commeunhommage
posthume àVanGogh, auGauguindesMarquisesetaufauvisme.
Àconsidérer lesdifférents peintrescontemporains qualifiés
d’expressionnistes,nous relevonschezeuxcertaines tendances:
violence affirmée,identificationdupeintre avecl’objet représenté
telSoutine aveclaplupartdeses sujets, déformation plus oumoins
apparente desformes quiviennentagresser ouemprisonner le
spectateurdansununivershostile, et toujourscetteprimauté
accordée àla couleur parcequ’elle apour missiondereproduireles
sentimentsdel’artiste.Lepeintre expressionnistene cherche-t-il
pasà exprimeravant tout son rejetdesvaleurs politiqueset
sociales qui nousasservissent ?Contrairementàl’impressionnisme
auquel il s’estàl’origineouvertement opposé,l’expressionnisme
choisitdetransformer psychologiquementet radicalement
l’impressionvécue,plutôt que d’essayerdelatraduire en nuances
colorées sur latoile.
MêmesiLorjoufigure enbonneplace dans laplupartdes
13
dictionnairesconsacrésàl’expressionnisme ,jetrouvepeut-être
26

plus judicieuxdem’abstenirdelevêtirde cettetuniquepar trop
étriquée etdeloueren lui l’originalité d’un peintre expressifs’ilen
fut.Neluifallut-il pasune exceptionnellemaîtrise dudessin pour
être capable de déformer sansgratuité etderéinventer la forme en
lui insufflantune force expressive aussi originale?Ilya du
démiurge chezLorjouqui remetencauselesformesacquises,
apprises, et qui soudain les métamorphose.Mais ilya aussidu
sculpteurchezlui,puisqu’ilambitionne,inconsciemment ounon,
deremodeler lemonde,maisà cette différencequela couleurest le
seul matériaudont ildispose,matériaubien modestemêmes’il ne
laissepasdel’émerveiller.Car les peintres restentdesenfants qui
ne cessentde croire en leur pouvoir régénérateur.EnLorjou
subsistaitcommeunesempiternellejeunesse.Elle était la
manifestationd’une foien lavie et l’expressiond’une énergie
vitalepeubanale.Rienàvoiravecl’espritd’enfance accordé àune
sainteThérèse del’Enfant-Jésus,ni même cette gaietéquelquepeu
enfantinequejerencontreraisdans le fulgurantgéniepoétique
d’HenriPichette et quiestàmonavis la caractéristique essentielle,
l’apanagemême dugénie créateur:undonde Dieu.Pour
travailler, Bernard Lorjouse dopaitavecunenthousiasmequ’il
puisaiten luiet nourrissaitàtravers l’actualité, d’oùsapassion
pour leschosesdeson temps qui lui permettaitd’inventerdes
images sous prétexte d’avoiràtémoignerdes monstruositésde
notremonde actuel.Nel’avoua-t-il pasavecl’Hommetémoinde
son temps,mouvementanti-abstrait qu’ilcréa avecl’appuidu
critique JeanBouret, etdont lapremière expositionassortie d’un
14
manifeste eut lieuen 1948 à Paris .Latroisième etdernière
exposition placéesous l’égide del’Hommetémoinneregrouperait
plus que LorjouavecForce de Frappeainsi qu’YvonneMottet
avecles Opprimés,etaurait pourcadreleBalduMoulin rouge, en
novembre1962.Letexte del’affichemanifestequeLorjoufit
imprimer pour l’occasioncommençaitainsi: «En 1962,le glas
sonnesur lapeinture abstraite.La baisse delaBourse deNew
Yorkdécideles possesseursd’artabstraità faire del’argentavec
leursManessier,Poliakoff,Soulages,Bissière,Hartung,Fautrier,
Singier,Viera(sic)daSilva(Figaro littéraire,daté6 octobre
1962)», et plus loin: «Mais quienFrance aimposé,soutenu,
défendul’abstrait ;cesontMessieurs:MALRAUX,Ministre
peineuxdela gloire,DORIVAL,ConservateurduMusée d’art
27

moderne de Paris, condamné encorrectionnellepourdiffamation
enversLorjou,COGNIAT, fossoyeurdelapeinture française,valet
auFigaro, créateurd’une biennale des poubelles, et la foule des
chiuresd’encriers,lesLASSAIGNE,RAGON,BOUDAILLE,Claude
RIVIERE,COURTHION,CASSOU,PARINAUDdamepipiàArts,
ESTIENNEet tantd’autresbourriques», et plus loinencor«e :En
1951KISCHKA,COGNIAT,CASSOUvolent:titre, forme, but, et
fondent lesPEINTRES TÉMOINS,substituant "peintres"à"homme"
commepourbien montrer leur malhonnêteté.LES PEINTRES
TÉMOINS DE LEUR TEMPSsous l’égide de cesTroisBourriquesfont
carrièreofficielle etdeviennent:LES PEINTRES LARBINS DE CE
TEMPS.»
Lorjoum’avait résumésesdébuts.AbandonnantBlois pourParis
dans l’idée de devenir peintre, avecla bénédictiondesamère
adorée,il logea d’abord àVanveschez uncousin,puis, aprèsune
courtepériode de dèche aucoursdelaquelleildécouvrit la
peinture d’ÉdouardManetetfréquentalesanarchistesdu
Libertaire,ilentra à dix-septans passéscomme apprenticoloriste à
l’atelierde dessinFrançoisDucharne,rueTourlaque,que dirigeait
MichelDubostdessinateurde fabrique etancien professeurdela
classe de fleursàl’école desBeaux-ArtsdeLyon.Là,ilallait
apprendrelemétier,s’assimiler la couleur, etdeviendraitassez
rapidement maquettiste; sescréationshabillèrentdesfemmesaussi
célèbres quela duchesse deWindsor ouMarlèneDietrich.
Industriel lyonnaisdelasoie etamideRomainRolland,François
Ducharnetravaillaitexclusivement pour la haute couture :Paul
Poiret,Balenciaga,ElsaSchiaparelli,JeanneLanvin,JeanPatou,
Worth.Grandseigneur plusencoreque grand bourgeois,il
sponsorisait lethéâtre deDullinet
offriraitaucoupleLorjouMottetune commodesignéeRuhlmann lorsqueBernard etYvonne
loueraient leur premieratelier,rueEugène-Carrière.Une fois
dessinateuren soierie,Lorjousemità gagner quarantemille francs
desalaire annuel.Avec celuid’YvonneMottet rencontrée chez
Ducharne, cela faisait quatre-vingt mille francs paran ;à cette
époque,une fortune !Issue dela bourgeoisielyonnaise, Yvonne
Mottetavaitdécidé detravailleraprèsavoirapprisàpeindre auprès
deFrançoisDesnoyer.Polytechnicienethautfonctionnaire,M.
MottetconvoieraitlaJocondeàChevernyaudébutdelaSeconde
Guerremondiale afindelamettre àl’abridesconvoitises
28

teutonnes.En 1929, FrançoisDucharne dutfermer sonatelierde
dessin pourcause de crise économique.Lorjouestimait que ce fut
une chancepour lui ;àvingtetunans,laliberté, aveclavie devant
soiet l’obligationdepeindrepourassurer lapitance.Peindre des
tableaux grâce àl’argentgagné envendantdes maquettesàune
filiale américaine dutrustGilletainsi qu’auxsoyeuxdelarégion
lyonnaise et notammentàStaron installé àSaint-Étienne.Lorjouse
souvenaitdesversd’un poème : «Saint-Étiennequifabriquetourà
tour lesarmes instrumentsde gloire et les rubans objets
d’amoure… »tc., et,lorsdenotrepremièrerencontre,il me
demanda derecherchercetexte dont quelquesbribes seulement
émergeaientdesamémoire.Il m’expliquait quel’actionestune
urgence del’existence.J’aicompris,sur letard, combien ilavait
raison.Il répétait invariablementLa: «vie estbelle !ilfautvous
construireune bellevie ! »Sans quel’onyprenne garde,l’énergie
vitales’essoufflepeuàpeu; lesbesoinsdu ventre et la crainte de
manqueraugmententavecl’âge,ilsviennent restreindrenotre
liberté,notresagacité et notre capacité à conjuguer lemonde à
contre-courant.Puis lavieillesses’installe, et notreviesetrouve
tout soudainderrièrenous.PourLorjou,lajeunesse étaitgarante de
lavievivante.Ellenepouvaitaller que del’avant,si l’allant ne
faisait pasdéfection.Il savait pertinemment qu’unevie d’homme
c’estviteterminé, et qu’ilfautagir sans remettre à demain si l’on
veutespérercréer lemoindrepetit quelque chose.Car ilfautdu
temps pour s’employeràuneœuvre, aussi modestesoit-elle.Ainsi,
sans lesavoir,sans levouloir, Lorjouencouragea cetesprit nomade
dont mesgènes onthéritéouplusexactement ila exacerbéma
méfiance envers lesexistences tropancrées.Seuls mesatisfont les
décors précaires, et monesprit se complaîtàl’idée d’undépart
toujours possible à destinationd’un nouvelailleurs.Lasédentarité
distille en moicommeunvenin mortelet lent qui, àtravers mes
artères,monte àl’assautdemonespritet mesapele cœur.J’ai
toujours rêvé d’une existencepassée auhasard desdéserts, avec
pour seulhavreunetentepareille à celle desBédouins.Je
n’apprécie guèreles meubleset possède enguise demobilier
moins quelestrict nécessaire.Jeleur préfèreles objets oules livres
quel’onemporte avecsoidans ses mallesdevoyage, d’unexilà
l’autre.Il m’estagréable de changerderésidence, car, àles
fréquenter,les lieuxs’usentétonnammentvite.Leluxe garrotte
29

mon imaginaire, gangrènemaliberté etdistille en moiunennui
mortifère.Lapeinture de Lorjoum’a appris la façond’apprivoiser
un tableau:jemelaisse happer par l’image,jelasavoureplutôt
que d’essayerd’encomprendreles rouages obscursetdetenter
d’enexpliciter l’inexplicableoul’intraduisible alchimie.Le bon
tableau,lepeintre doit le gagner par sonassiduité autravail,par le
métier qui lui permetd’alleràl’essentiel, d’éviterdesurcharger
son messageoudes’éparpillerdans laprofusion.Et lorsque
l’image enfantées’offre enfinàson regard, encore faut-il qu’il la
reconnaisse commesienne afindelaretenir.Sinon,telunfantôme
cherchantàseréincarner, elle disparaîtra avantderevenir
éventuellementhanteruneprochaineimage.
Jepénétrai peuàpeul’universde ceDonQuichotte dela
figuration quiconsidérait l’abstractionet lemisérabilisme àla
mode comme des inventionsd’impuissants.Il nelaissait pasde
répéter: « Lapeinture abstraite fait sepâmer les poules, bâiller les
singes, brairelesânesE! »n réponse à «la grandepeinturen’est
plusfigurative » commis lorsdufestivalde Cannes parunMalraux
alors sous-secrétaire d’Étatchargé desAffairesculturelles, Lorjou
confialorsd’uneinterviewpubliée en 1959: «Lapeinture
abstraite d’origine étrangère estencontradictionabsolue avec
l’espritfrançais.» Àsa grandesurprise età celle de Me Floriot son
avocat,ilavaitgagnéson procèsendiffamationcontre Bernard
Dorival,tandis queplus tardilallait perdre ceuxque Parinaudpuis
Raymond Cogniat lui intenteraient successivement, et serait par
ailleursdébouté desaplainte endiffamationcontre MichelRagon.
En 1932,lorsd’unevirée auMarocvial’Espagne encompagnie
de DidierGregh, filsdel’écrivainFernand Gregh etbeau-frère de
Maurice Druon, etdeleurscompagnes respectives, Lorjou
rencontra dans les muséesde Madrid etdeTolède,LeGreco,Goya
etVélasquezqu’ilvénéraitdepuis qu’il lesavaitcroisésauLouvre.
Altamiral’émerveilla avecsesbisons misen scènesur les parois
de cette cathédralemonolitheplusancienne encorequelesSept
Merveillesdumonde.C’estenEspagne, aprèsavoiradmiréla
Journée du 2mai 1808,la Fusillade du3mai 1808et
l’Enterrementducomte d’Orgaz,que Lorjoufixalescritèresde ce
qu’il nommeraitdorénavant "la grandepeinture": elletémoigne de
sonépoque;elle est monumentale afind’êtrevuepar lesfoules ;
elle est joyeuse àtravers la célébrationdela couleur ;elleseveut
30

affranchie des tutelles,libre etdoncnécessairement marginale;
elle estépique.Ildonneraitdesexemples:les rupestres,les
fresques romanes révélées parSaint-Savin-sur-Gartempe,les
œuvresde Goya etduGreco,le Sacre de NapoléonparDavid,le
Radeaudela MéduseparGéricault,lesMassacresde Sciopar
Delacroix,l’Enterrementd’Ornansde Courbet,leDéjeuner sur
l’herbeetl’Exécutiondel’empereurMaximilienparManet.Puis
VanGogh etGauguin,lesgrandsCézanne, certainsBraque,
certainsMatisse,quelquesPicasso puis laplupartdesBonnard.
Plus tard, àVenise,ilallaitdécouvrir lesfresquesdePierodella
Francesca et lesgrandesbataillesdePaoloUcello.
MêmesiLorjouaffirmait n’avoireuque deuxmodèles:
FranciscoGoya etYvonneMottet,ses premières toiles laissent
penser qu’ilavait retenules leçonsdeVanGogh auquel ilalla
rendre hommage aucimetière d’Auvers-sur-OiseoùVincent
repose encompagnie desonfrèreThéodans lapaixdelaterre
maternelle.IlappréciaitJamesEnsor.L’undes premiers,il
encourageaPaulRebeyrolle dont ilacquit jadisun petit paysage
sur toile.En réalité,ilaimaitàparlerdumétierdepeintreplus que
delapeinture engénéral.Cetautodidactequi n’avait pas même
obtenusoncertificatd’études maisavaitdébuté à dix-septans
comme apprenticoloriste, avait rencontré denombreuxpeintreset
écrivains, etavaitétéunadepte duthéâtre d’avant-garde en
fréquentantassidûment l’AtelierdeCharlesDullin.Dans sa
jeunesse encore,ileut larévélationduthéâtre élisabéthaindont la
force expressivel’avait profondément impressionné.Lorsque
LorjouetYvonneMottethabitaient rue duSquare-Carpeaux,leur
voisinMarcelAymévenait régulièrement leur lirequelques
passagesdelaJumentvertealorsencoursd’écriture.Avaient-ils
fréquentéRomainRolland,l’amideFrançoisDucharne,ouUtrillo
leurvoisinàMontmartre?Lorjoum’alivréplusieursanecdotesau
sujetdeGenPaul qui offraientuneimagepeuflatteuse de ce grand
amideLouis-FerdinandCéline.Pouravoirétél’undes intimesde
GenPaul,le graphisteAlainCarrier m’enesquisserait trente ans
plus tard,ilestvrai,un portrait plus nuancé.
BernardLorjounousentretenait rarementdesesconfrèreset, à
ma connaissance,il n’enfréquentaitaucun.Une foiscependant,sa
fille adoptive et moi,nousallâmes lereprésenterauprèsdeRoger
Chapelain-Midydansune galerie delarueBonaparteoùcepeintre
31

signait samonographie.Lorjoum’annonçait parfois qu’ilvenaitde
croiserÉdouard Pignon ouBernard Buffet.J’ai luquelquepart
qu’ilauraitconnuNicolasdeStaël ;celam’étonnequandmêmeun
peucar il nem’enajamais soufflémot.En 1960,ilavait signéune
lettreouverte enfaveurdupeintre communiste David Alfaro
Siqueirosalorsemprisonné auMexique.L’idéeluiétait même
venue de dédieràl’artistemexicainune exposition sur l’esplanade
desInvalides,mais lesautorisations nécessaires luifurentbien
évidemment refusées.Afindeleremercier,Siqueiros serait présent
aumusée Galliera,le14octobre1970,pour levernissage de
l’Assassinatde SharonTate.
J’aiconnuLorjoualors qu’ilallaitfêter ses soixante-dixans
l’annéesuivante.Notrerelationévoluerait par lasuite, avec
cependant quelques pointsd’orgue.Maisenattendant,j’allais
régulièrement lui présenter mesamitiésà Montmartre et lui
écrivais.Il répondaitàmes lettres,m’adressant toujoursdes
missives pleinesdetrouvaillesdes plusdrôles, et il m’accueillait
chaque fois quejelesouhaitaisavecune gentillessejamais
marchandéeniuneseule foiscomptée.Une année,je croisaiOdette
Venturavenuerendrevisite aupeintre dans le cadre
dePerceNeige, associationhumanitaire créée avecleparrainage deLino,
son mari.

Lesannéesdemesétudesfurent propicesauxdécouvertes.
J’écrivaisauxpeintresdemonchoix.Parfois,ils nemerépondaient
pas.Ouj’arrivais trop tard.J’appris le décèsd’André Lanskoypar
sonépouse.Je fis la connaissance de FélixLabisse.Comme dans
unesorte derêve,jesonnaiàlaporte d’entrée desonhôtel
particulierà Neuilly,parunbeaujourdejuin 1977.J’étais intimidé
par leluxe duquartier,par lanotoriété del’artistequiallait me
recevoir.Un majordome en livréem’ouvrit,pour me conduire
aussitôt jusqu’ausalon oùLabisseme fitasseoiraprès m’avoir
serrélamain sansbeaucoupd’entrain nide chaleur.Puis,installé
face àmoi,ilentrepritdemescruteren silence, aggravantainsi
monémoi.Ducoup,matempératureinterne culmina,lesilence de
mes tempes seremplitdesbattementsdemoncœurauxabois…
Unelourde et longuetables’étalaitaumilieudelasalle àmanger ;
devéritables pattesd’éléphant naturaliséesenconstituaient les
deuxpieds.Accrochésauxmurs,plusieursaquarellesdeSalvador
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Daliainsi quele célèbreMinotaurevertque Labisse avait peinten
1930.Lepeintres’étaitcalé dansunfauteuil légué àlapostérité
parSarah Bernhardt.Enavait-ilhérité àl’époqueoùil réalisaitdes
décors pour lethéâtre?Je doutequ’ileûtconnulatragédienne,il
n’avait pasencore dix-huitans lorsqu’ellemourut.Mais peut-être
l’avait-ileffectivement rencontrée?Il meparla en toutcasd’elle
comme d’une femme des plusfantasque.Jel’écoutais,plongé dans
une béatituderecueillie.En revanche,ilconnaissait trèsbienDali.
J’eus la confirmationde cequel’excentriquesurréalistenesavait
rester natureldès lors qu’il s’adressaitàplusd’unepersonne àla
fois, cequi revenaitàreconnaîtrequ’ilforçaitcontinuellement son
personnage.Dans sesSouvenirsdésordonnés,José Corti rapporte
que, enDali,l’homme avaitfait place à «unacteurcommeil n’en
est pasd’autreps ;uisqu’ilest leseulaumondequi nese
15
démaquillejamais .» À encroireparailleursFélixLabisse, Dali
n’avait jamais signéuneseule deses innombrables lithographies
qui inondaientencetemps-làlemarchéjusqu’àjeter le discréditet
l’opprobresur le commerce des multiples.Monhôtesemblaitavoir
plusd’affinitésavec PaulDelvaux,peut-être àtravers leur
commune dévotion pour lesformeséternellesdela femme.À
l’époqueoùjerencontraiLabisse,j’inclinaisdéjà à conférerà
l’exotismetoutes lesvertusdumonde etàle confondre avecune
panacée abritée dans le creusetde flamboyantsexils.Aussi les
femellesbleuesde Labissenelaissaient-elles pasd’enflammer mes
sensetd’exciter lesfuries qui se disputaient laprédominance dans
lescoulissesdemalibido.C’est pourquoi j’étaisheureuxde
rencontrer le démiurge àquiellesdevaient leur séductionet qui
leur insufflaitunesensualité doublement tropicale :parcequ’elles
incarnaientcetailleurs qui m’atoujoursaimanté et toujours
tourmenté,maisaussi parcequeleurvoluptueuse beauté
s’accordaitdans mes souvenirsaveclescourtisanesdont les
parfumsallaient incendier toutes mes nuitsfutures ;leurs
prénoms semblaient provenird’unesagatorride :Circé, Didon,
Judith, Lucrèce, Frédégonde, Dalila, Balkis, Hélène, Clio,
Cléopâtre, Pasiphaé;Pasiphaésurtout m’ensorcelait parcequ’elle
avait oséun plaisir inhumainen semêlantautaureaublanc de
Poséidon,mais lesautres m’envoûtaientégalementenenroulant
dans l’azur leursétreintesfatales, et toutesavaientété devéritables
« faiseusesd’histoire ».Jepouvais tomberamoureuxden’importe
33

laquelle d’entre elles,pourvuquesapeaufûtd’unbeaubleu
turquoise et qu’ellerevêtitcetteinsolentenuditéque Labisse
inventait pourellesafin qu’elles refissent lemonde àtravers la
faiblesse deshommes.Lepeintre aimait séjournerauBrésil, dans
ce creusetà forger lesdésirs,oùla chaleur tropicaleinfuse en nous
commeunbesoin permanentde caressesetd’extase.Ilallait
régulièrement là-bas, etcomme Cendrars ilen revenaità chaque
foischargé d’unbutindeparfums pénétrantsaveclequel il
reconduisait lamagie deses images.Calquées sur les méandresdes
fleuves lascifs qui propagentàtravers lesforêtsen périlde
l’Amazonienosderniers rêvesdeliberté,leshanchesdeses
envoûtantesfiancéesavaient lemystérieuxpouvoirdetransformer
unfauve humainenunchiendes plusdocile.De ces idolesbleues
ourouges oublanchesdont le grain satiné delapeaueûtfait
frissonner jusqu’auxgargouillesde Notre-Dame, émanaitun
érotismeimmanent maiscependant trèsdifférentde celuid’un
ClovisTrouille.Jepense auxdéessescallipygesdelapréhistoire;
leurdestination précisenouséchappe,n’importe !jepeux
néanmoins mesurer le fossé entrel’idéalféminin qu’elles ontdû
représenteraupaléolithique, etcetarchétype delasensualité
projetéparFélixLabisse aumilieudenosfantasmes.
Apprivoisé enfin,lepeintrem’invita àlesuivrejusqu’àson
atelier.Nousempruntâmes l’escalier qui menaitàl’étage.Mon
sang débordaitdesesdigues, car lapeinture estunvéritable apport
d’oxygène,un stimulantcardiaque,uncordial tonique.L’atelier
semblaitétrangement petiteuégard auxdimensionsdelavaste
demeure.Des toilesétaientdisposées surun mur,représentantdes
formesflasquesen lévitationdansunespaceindéfinissable, de
celles peintesaumilieudesannées soixanteparLabisse et
intituléesle Diffamateur,lesDévastateurs,lesDémoralisateurs,le
Débaucheur,le Désorienteur,le Dépuceleur,le Désabuseur.Le
peintremeproposa généreusementd’enchoisirune,mais je choisis
plutôtdem’abstenirdans l’attente del’idole bleue demes rêves
qu’il mepromitdepeindrepour moi.Etdanscetespoir jerepartis
les mainsvides mais le cœurcomblépar monattente.
Lesfemmesbleues que FélixLabisselivre ainsiànos songesde
sempiternelsadolescents meséduisentencore; leurbeauté fatale
m’envoûte etdéroutemon sangtoutautant quenaguèrel’équateur
aveclepimentdeson soleil.Mais jen’apprécie guèrelapeinture
34

ditesurréaliste.ErnstetTanguyexceptés,les peintres surréalistes
me donnent l’impressiond’avoir peint seulementdes métaphores,
età cetitreils mesemblent relever plutôtdelalittérature.En
revanche, et n’endéplaise auxcuistres médiatisés ouànos
universitaires péremptoires,j’abhorrelesécrivains surréalistes
français,littérateursaussivaniteuxqu’ilsfurent immodestes.Seuls
devraient retenir notre admiration les témoinscriblés par le génie
qui paraissentavoirvécuplusd’une existence etdont l’ego
disparaît sous l’ampleurdutémoignage.Àproposdes surréalistes,
Blaise Cendrarsfut pourtant sanséquivoque : « Jen’aimais pasces
jeunesgens quejetraitaisd’affreuxfilsde famille àl’esprit
bourgeois, donc arrivistes jusque dans leurs plusfolles
16
manifestations .» J’applaudis parailleursàtout rompreleverdict
sansappeld’AntoninArtaud,que Pichettem’arapporté;Artaud
voyaiteneffetdans les surréalistes«laplusbelle bande de cons
(sic) quelaterre ait jamais portée.» Ilestvrai qu’ilsdonnent
l’impressiondepotaches maldégrossis.Nes’octroient-ils pasdes
airsd’affranchisen prenantdes posesdemarlous, alors qu’ils ne
furent jamais que develléitairesfilsàpapa?Ne font-ils pasdans
lascatologieinfantilepar réflexepetit-bourgeois ?Lesurréalisme
semble avoircultivél’extravagance commeunesorte de finen soi,
commeunepseudo quêtelibertaire, alors qu’ilavait l’opportunité
depouvoir ouvriraulangage desvoies nouvelles.Àlaplace de
celailapermis toutes lesdébauches,toutes les licences, et ila
largementcontribué àouvrir les portesàl’imposturequigangrène
lalittérature et lapeinture contemporaines.
N’est-cepasdes surréalistesdont serecommandent justement
nombre de ceuxqui revendiquentaujourd’huiunepeinturesans
paternité,sanshéritageni métier ouceuxqui, en littérature,
prétendent jeterauxordures la grammaire en prétextant quel’art
doit pouvoirêtrel’affaire detous, cequi n’estd’ailleurs pas
contestable, et que dès lors les règles ouautrescontraintes
grammaticaleset lexicalesdeviennentautantd’obstaclesàlalibre
expression ?Alors que c’est tout le contraire,laliberténenaît pas
delasuppressiondes règles nideleur transgression,mais
précisémentdeleurdépassement.Or, c’estdansce creuset-làque
serecrutent leschantres les plusagressifsdelapeinture abstraite et
les jusqu’au-boutistesd’unepseudo littératurequi s’égosille avec
grossièreté faute d’avoir quelque beaucantique à chanter.

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En tant quesecte dontBretonfut le gouroumajuscule et leplus
sectaire desdoctrinaires,jetrouvelesurréalismepar trop méchant,
étriqué, gratuit, allergique àtoute générosité.Et les surréalistes
profondémentantipathiques.Unepreuveparmi tantd’autres ?Leur
refusunanime dejoindreleurs nomsàlapétitionvisantàobtenir la
grâce de RobertBrasillach,que Camus osasigner malgrétoutce
qui leséparaitde celui quiavaitécritle Procèsde Jeanne d’Arc.
Mais pris séparément,les surréalistesfrançais m’apparaissentalors
carrément odieuxàl’instard’unBenjaminPéretàqui l’ondoit,
parmi tantd’autresdumêmetonneau,un lamentablepoème
intituléJeanne d’Arc–inJenemangepasde cepain-là(1936)–
qui mériteraitd’êtrereproduitinextensotellement ilestédifiant.
Nes’apparente-il pasà des propos ourdis par quelquepuceau
vicieux?

Les petits oiseauxn’ont pasderoulettes
maisJésusales piedsgelés
confiaun jouràJeanne d’Arc
une bouse devache auréolée demouches
voisine d’unvieuxboutde bois pourri
quelescrapauds s’exerçaientà franchiren sautant
Etchacunaupassagesenommait
SaintJeanSaintPaulSaintLouisSainteThérèse Saint
Trouduc

AlorsJeanne comprit qu’elle étaitenface deDieu
etavalala bouse commeunerelique
AussitôtDieuse cristallisasousforme d’hémorroïdes
et tous leschiensdeDomrémylui léchèrent le derrière
MaisJeannesavait queDieul’habitait
et luidisaitchaquesoir
Jesuis ici par lavolonté dupape
et n’en sortirai quepar lavolonté des pets

Un racontard’enfant taré?

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Leroi s’estenfui poursuivi par les porcs
quelescuréscouvrentd’eaubénite
Ils la boiventet sesanctifient

Les porcs vontà Jérusalemune croixàlamain
Ilsvont sucer les osduChristcommeunchewing-gum
et leroifuit

Jeannelerejointdansunevespasienne
et ils s’aimentcommel’urine aimel’ardoise humide

Le hoquetacide et rance d’un méchant idiot ?

Sainte Jeanne d’Arcpatronne des punaises priezpour les
Français.

Comme auraitditfort justementHenriPichette : « Maisdequi se
moque-t-on ?» Car ondemeure effectivement sansvoixen
découvrant que cesoi-disant poème areçuleshonneursd’une
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Anthologie delapoésie françaisepubliéesous lelabelLarousse ,
cequi revientàlui reconnaîtreunevertudidactique etàlui
conféreruncaractèrenovateuret quasiencyclopédique.
L’anthologiste,ilestvrai,n’est pasexemptde critiques, car s’il se
contente de citer les nomsde PaulFort, Marie Noël, LoysMasson,
Joë Bousquet, HenriPichette,il occulte carrémentJean-Paulde
Dadelsen, Armand Robin, HenriPourrat, et il porte aupinacle
BenjaminPéreten luidécernant lequalificatif de «lumineux»,
poussant mêmelaplaisanteriejusqu’àprétendreque celui-ci
incarnde faça «onexemplairele devenir révolutionnaire du
surréalismetantdans lavieque dans lapoésie.» Aprèsavoir
parcouru unepareille anthologie etavoir subi le dithyrambe de cet
affligeant poème auquel,ilestvrai,lescuistres jargonnantset les
pédants peucirconspectsdela"gauche caviar" ouautres petits
intellectuelsdumême acabit nemanqueront pasd’accorder leurs
suffragesenthousiastes, comment lesbravesgenset plus
particulièrement leshonnêtes jeunesgens pourraient-ils s’y
retrouver ?
Et jusqu’à PaulÉluarLd !orsqueréduitàjouer lescourtisansà
l’occasiondusoixante-dixième anniversaire dupluscrimineldes
dictateurs,lepoète commitalorsunJoseph Stalineassezinattendu
dans lequel ilglorifiale « cerveaud’amour» deStaline et oùl’on
découvre cette autreperl«e :Car lavie et leshommes ontélu
Staline/Pourfigurer sur terreleursespoirs sansbornes.»
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Qu’auraitdoncpenséSoljenitsynes’ilavait ludansL’URSSseule
promesse,sous laplume d’unÉluardqui sevoulait lyrique à défaut
d’êtreinspiré : «Frères l’U.R.S.S.est leseulchemin libre/Par où
nous passerons pouratteindre àlapaix»?
Àla décharge de PaulÉluard, est-ilvraimentdécentd’évoquer
cepauvre Aragonfaisant l’éloge duGoulag etvoyantenStaline
«leplusgrandphilosophe detous les temps.Celui quiéduqueles
hommeset transformelanature;celui quiaproclaméque
l’homme est laplusgrandevaleur sur terre »?Sans oublier
l’épatantPicasso,maître des maîtresaprèsDieu.Maître conjugué à
tous les tempsdusuperlatif absolu, ce dernier n’adhérapas tantau
surréalismequ’auParticommuniste français,maisd’une façon
toutefois très opportune,puisque,une fois la guerreterminée.
Espérait-ilfaire ainsi oublier qu’ilavaitété approvisionné en
combustiblependant l’Occupation,surdécisiondupréfetdela
Seine, afindelui permettre d’éclaireretde chauffer sonatelierdes
Grands-Augustins ?Et tandis quelesFrançais souffraientdela
faim, dufroid, et que certains mêmemouraient sous lesballes
allemandes,les inspecteursduRavitaillement luiavaientdressé
procès-verbalassortid’une amende,parun tristejourdel’automne
1943,pour l’avoir surprisen trainde dégusterunchateaubriand
grillé dans son restaurantattitré Le Catalan,un jour oùla
consommationdevianderestaitformellement interdite.Ilégalerait
néanmoins soncherÉluard avecunex-voto publiépar lesLettres
françaisesàl’occasiondelamortdeStaline, et qu’ilcommettraità
la demande deLouisAragon.PabloPicassochoisiraitalorsde
représenter le camaradepremier,pas seulement«sous sa forme
mortelle » commele chante Éluard avecuneingénuitéqui nousen
impose encore,mais surtout sous l’aspectd’un jeune gaillard
moustachu;cequiallaitfairescandalepourdes raisonsdont la
subtilité dialectiquenouséchappe aujourd’hui… Le dessin serait
désavouépar le Partietvoué auxgémonies par l’ambassade
soviétique à Paris.Le Diable avraimentde cesdiableries!
À MarcelAyméqui lesollicitaitafin qu’il signât lapétition
sollicitant la grâce de Brasillach, Picassoavait lamentablement
avouéqu’il luifallait l’autorisation préalable duParti.En 1945,le
peintre conforma doncses scrupulesàl’intransigeance haineuse de
sesamis surréalistes.Comme eux,il refusa d’agir pour sauver
Brasillach etainsicontribua-t-ilà approvisionner l’abattoir
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