Pascal Quignard et la mécanique du retour

De
Publié par

Mickaël Dupuis raconte dans cet ouvrage comment sa pratique de la lecture a été renouvelée au contact des oeuvres de Pascal Quignard. Il met en lumière les propriétés systémiques de l'écriture quignériste, mécanique définie comme dynamique et non statique. P. Quignard met en place une écriture du retour. Révélateur d'un nouveau pacte de lecture, cet essai fixe les éclats d'une écriture fragmentée sur quelques pages, parfois poétiques et toujours didactiques, afin d'apporter au lecteur une image panoramique de cette oeuvre.
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
Lecture(s) : 92
Tags :
EAN13 : 9782296260832
Nombre de pages : 249
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Introduction

Je vais vous raconter comment ma pratique de la lecture a été renouvelée
au contact des œuvres de P. Quignard. Pour cela, il me faut vous parler avant
toute autre chose de mes premières expériencesde lecture qui m’apparaissent
importantespour comprendre letravail de P. Quignard. Quand j’ai commencé
à lire de la littérature, j’ai eurapidementlesentiment, contrairementà
d’autreslecturesplusformelles, que quelque chose cherchaitàsesoustraire
à mon regard. J’avaisdespressentiments, desimpressionsflousque je ne
parvenaispasàsaisir,toutcelasansréellementde contrôle etavec lasensation
étrange d’yêtre étranger. Quandsubitement, comme par magie,tout s’éclairait,
tout se mettaiten mouvement. Lesmots, lesphrases, leschapitres se
connectaientetrévélaientleursecretàtraversleursrésonances. Qu’unsens
sesubstitue derrière lesmots, dans unvide apparentm’apparaissaitalors
surnaturel. À l’époque, chaque œuvre étaitpour moiune confrontation à
cevide, avec l’interrogation particulière desavoir à chaque fois si j’allais
pouvoir le remplir,si masensibilité allaitpouvoir opérersur cesnouvelles
pages,si la magie allaitencore agir,si des secretsallaientà nouveau se
dessinersur cevide. Cette opération relevaitpour moi quasimentde la
divination ouducharme. Pourtant, aufil du temps, le charme disparut, le
contrôle etla raison prirentle pas sur la magie. J’avaisapprisà maîtriser
meslectures, l’enchantementcédaitla place à la réflexion pragmatique.
Jusqu’aujour oùje rencontrai, aucroisementd’un rayonnage,une des
œuvresde P. Quignard au titre noble eténigmatique :Les Tablettesde buis
d’Apronenia Avitia.Je cédai à ma curiosité etentrepris sa lecture. C’estau
terme de plusieursminutesde lecture, puisde plusieursrelectures, que je
reconnusalorslesimpressionsque j’avaispuressentir lorsde mespremières
expériencesde lecteur. Pour la première foisdepuislongtemps, je pressentais
que quelque choses’ydissimulait sans toutefoisparvenir à le retrouver.
Cette œuvre me résistaitplusqu’à l’habitude, j’en perdaisle contrôle etje

11

Introduction

me demandais comme, jadis, si la magie ne m’avait pas quitté. Cette œuvre
n’était pas comparable auxautresetje pressentaisqu’unsystème m’échappait
etqu’onse devaitde l’aborder différemment, qu’une nouvelle lecture était
nécessaire. L’effetrégressif recherché par P. Quignardvenaitd’agirune
première fois sur moi. En effet, cette œuvre m’avaitpermisde retrouver mes
toutespremières sensationsde lecture. J’avaisde nouveauperçucevidesans
motsquis’empare de celui qui cherche etqui est sur le pointdetrouver.
Preuve,s’il en est, que P. Quignard avaitréussi à me rapprocher déjà quelque
peude ma « cinquièmesaison*». En effet, l’écriture quignériste bouleverse
la lecturetraditionnelle. Ils’agitpour le lecteur de faire l’apprentissage d’une
nouvelle façon de lire. En court-circuitantle pacte de lecture habituel,
P. Quignard court-circuite letempsetnousplonge dansnospremières
expériencesde lecture faitesdetribulationsetd’égarements. Nousretrouvons
ce regard emprunté etencoresi peuaiguisé despremiers temps. Parce que
moulée aumouvementde notre pensée, l’écriture quignéristese faitquasi
transparente, ce qui la rend particulièrementdifficile à observer età cerner.
Cette écriture, qui peutnousapparaître parfoiskabbalistique, est
toujourspoétique. Cespagesarticulent une musique quitransforme la
lecture en notesde chevet, envœudesilence, offrant un retour àtousces
matinsdumonde pour lesquelsil n’existe pasencore de motspour les
décrire. En fait, P. Quignard écriten lecteur. Chaque mot, chaque fragment,
chaque œuvresontpenséspour leur lecture. Nous verronscombien cette
dernière occupeune place importante danslesystème quignériste, comment
iltransformeson écriture pour entransformer la lecture. En fait, P. Quignard
meten place desrésonancesqui « raisonnent» àsa place, « ensilence »si
l’on peutdire. C’estle mouvementde la pensée dulecteur qui crée les
attaches, produitcespensées silencieuses. Ce nesontpasdesmotsqui
viennent spontanémentà l’espritde ce dernier lorsde cesrencontres
fragmentairesmaisdesimpressions, des sensations, desessencesduréel.
Le langages’entrouve alorscourt-circuité. L’écriture quignériste est une
écriture «télépathique » danslaquelle auteur etlecteurse rencontrentpour
mettre en mouvement une mécaniquesilencieuse. En fait, elle agitcomme
un pont,une passerelle,un médiateur pour communier avec l’autre. C’est
une communication au-delà dulangage, c’est unetentative detélépathie.

12

DansVie secrète, P. Quignard écrit:

Introduction

Queveutdiretélépathique. Souffrir à distance […] La lecture deslivresfonde
en raison l’expérience de latélépathie—etqu’on prétend infondable—etqui
pourtantgère lesconsciencesdetousleshommesaupointd’être à lasource de
l’acquisition dulangage. (VS,252)

Reproduction mimétique dufonctionnementde la pensée humaine,
comme nousle montrerons, l’écriture quignériste requiertl’énergie d’une
lecture participante etactive pourse mettre en mouvement. Sa poétique
fragmentaire provoque la rencontre avec le lecteur, elle l’attire danscevide
qui devientle lieudanslequel lecteur etauteurs’échangentà l’abîme. Cet
échange, cette communicationse fait sansmots. Toute la poétique quignériste
se retrouve danscesilence, danscette espace, dansce blanc entre lesfragments
qui offre aulecteurun lieud’expression. Ce dernier a une place dans le
livre, un abîme dans lequel plonger et se perdre. En acceptantdes’abîmer
dansla formestructurellementabyssale de l’écriture quignériste, le lecteur
plonge danslevide, accédantaux essences du réel. L’abîme se faitalors
miroir, échosensible desrécitsquignéristes, desesconceptsouencore de
sesréflexions. Le choc de la fragmentation provoquésur le lecteur par la
ruine dudiscours, ainsi quesonvertige engendré par le bouleversementde
la linéaritétextuellese retrouventalorsen harmonie avec les thèmesoules
réflexions traitéspar P. Quignard. C’est une expérience régressive, c’est un
parfum de « cinquièmesaison ». P. Quignardtente d’infléchir notre perception,
de la dépoussiérer dulangage qui l’a progressivementpolluée. En offrant
aulecteur la possibilité de revenir de manièresensiblesur leseffetsdu
langage, il lève levoile etoffreun regardsur la distance qui nous sépare de
notre « cinquièmesaison ». Il révèle lesétapesqui conditionnentl’effacement
progressif de cette période oùl’on étaiten contactdirectavec le réel. Il
réduitlesintervallesdetempsqui ne permettaientpasla comparaison et
qui rendaientimperceptible le changement. En réduisantcesintervallesau
tempsd’une lecture, il permetaulecteur de juxtaposer le jadisauprésent,
la période de non langage aulangage de l’adulte. Cesdeuxfragmentsde
vie,séparésparun espace detempsréduit, augmententlasensibilité etla
réceptivité dulecteur face à cesdeuxréalités. C’est un peucomme passer

13

Introduction

de l’hiver à l’étésansprintemps, le coup de chaleur estassuré. P. Quignard
s’amuse avec lesespaces, lesintervalles, lesblancsoules silencesdans son
écriture. Il lesréduitoulesaugmente, jouesur les variationsdetempset
d’espace afin de réveiller les sensdulecteur, destimulersasensibilité etde
raviver, ce que j’ai appelé, la « quinte-essencesaisonnière*».
En fait, la lecture de l’œuvre quignériste me rappelleune anecdote
qu’il avaitrévéléeun jour àune journaliste lorsd’un desesentretiens. Il
racontaitcommentl’été ilse rendaitàsa maison de campagne pours’y
enfermer, accompagné d’un énormesac entoile chargé d’ouvragesdetoutes
sortes. L’Œuvre de P. Quignard est un de cesénormes sacsdetoile quitisse
etréunit une multitude d’œuvreslittéraires. Audépart, c’estlourd, pesant
etça courbe le dos, à la fin leslivresdigéréspar latoilescripturalese font
pluslégers. C’estcetravail difficile,selon moi, porteur desens, qui est
intéressant. Dénouantlesliensentre lesœuvres, j’aitenté peuà peude
mettre à jour latoile danslaquelletoutlecteur quignériste commence par
tomber et s’enferrer. De fait,une desdifficultésmajeuresde P. Quignard
estincontestablementlataille deson corpus. Horsdes sphèreshabituelles
de la création,sa force créatrice outrepasse la raison. Cette hypertrophie
créative faitexploserson corpus. Monstre aux multiples facettes, sa croissance
est rapide et complique allègrement son étude. Nourri plusvite qu’on ne
le digère, levolume deson corpusa tendance à asphyxier ceux qui l’étudient
et qui tentent de le contenir, de le saisir, de le cerner. C’est pourquoi notre
approche doit être différente. Il ne s’agit pas devouloirsupporter le corpus
dont levolume et la masse finirait par faire plier l’objet de notre étude. Le
corpus étant ouvert, et ce n’est pas peu que de le dire, il s’agit de l’analyser
sans tenter de le réprimer ou de l’immobiliser. C’est une étude en mouvement,
l’examen d’un objet céleste, d’une course qui file et nous dépasse. Il ne s’agit
pas d’essayer de la rattraper mais de s’en écarter et de s’en retourner. Si l’on
ne peut contenir la force de cette écriture expansive, alorspeut-être pouvons
nousen extraire son origine, son moteur, sa source. En analysant en profondeur
les premiers ouvragesdanslesquelson distingue déjà les prémisses d’une
doctrine littéraire, sans doute pourrons-nous en déchiffrer les mécanismes
et les rouages. À partir d’œuvrescharnièrestelles quedeCarus, Les Tablettes
buis d’Apronenia Avitia,Les Petits traitésou encoreLe salon duWurtemberg et

14

Introduction

Les escaliers de Chambord, noustenteronsde déterminerunetrajectoire à
laquelle certainesœuvres plus récentesobéissentencore. Par ailleurs, le
premier constatengendreune première difficulté : le corpusde P. Quignard
croît toujours selon deuxaxes, deux trajectoires. Monstre à deux têtes, il
s’organise et se développetantôtàtravers ses essais,tantôtàtravers ses
romans etpluslargement sesrécits.Les Tablettesde buis d’Apronenia Avitia
avec son pendant théoriqueUne gêne technique à l’égard des fragments
apparaissent, en fait, comme la base expérimentale et théorique de la doctrine
littéraire quignériste. Ils sontlesdeuxventriculesde la bête,son cœur, le
pointd’origine deson expansion. C’està partir de cesœuvres que l’écriture
quignéristese meten mouvement. Moteur central de la circulation fragmentaire,
ellesvont se répandre à l’ensemble ducorpus. DanslesTablettes de buis
d’Apronenia Avitia, P. Quignard pose lesbasesexpérimentalesd’une écriture
dumouvementetde l’expansion quise refuse à l’immobilité, aucarcan et
à l’enfermement. Cette ouverture estnécessaire à notre étude quise veut
totalisante. En définissantla basestructurelle de l’écriture quignériste, cette
étude offre auxlecteurs une vision générale de son écriture applicable à
l’ensemble deson corpus. Pour reprendre letire d’untexte de Martin Belskis
« De l’origine à la fin etretour » etpublié dans unScherzoconsacré à
P. Quignard, cette réflexion estconstruitesur le principe duretour. Ils’agit
de proposer à noslecteurs un retour analytique (subordonné d’ailleursaux
principesd’écriture de P. Quignard, comme nousle montrerons ultérieurement)
sur lesprémissesdesontravail d’écriture afin d’en extraireune réflexion
sur le corpus. Ce choixoucette volonté de fixer notre étudesur quelques
œuvres originelles pour analyser l’ensemble du corpus de P. Quignard n’est
pasarbitraire. Elle estpleinementadaptée à lastructure deson écriture.
P. Quignard meten place ce que j’appelleune écriture duretour. Il n’est
pasrare de retrouver au hasard d’une œuvre des développements, des
personnagesouencore desfragmentsentiersreprisdesesouvrages précédents.
Si P. Quignards’offre la possibilité d’un retour au travers lastructure de
son écriture, alorsil permetdumême coup aulecteur ouaucritique le
chemin inverse. Sans êtretoutà fait une anticipation ou une projection, il
autorise au travers des premières œuvres à baliser les grandes lignes de son
écriture oudesa doctrine littéraire.

15

Introduction

En fait, nousallonsvoir que P. Quignard meten placeune machinerie
scripturale despluscomplexesqu’ils’agitde déchiffrer, de décoder,sans
quoi il devientdifficile de luitransmettre le mouvement, l’énergie dontelle
a besoin pourse mettre en marche, pourse mettre en vie. Essais ou romans
n’y échapperontplus,tousentrerontetparticiperontau système fragmentaire
misen place par P. Quignard. Chaque phrase, chaque œuvre sera une pièce,
un rouage, un fragmentde cette mécanique, de cette esthétique. C’est
pourquoiune réflexionsur P. Quignard doitêtretotalisante, globalisante
car la fragmentation nese borne pasaux seulsélémentsphysiquesetvisibles
que sontlesfragments. L’étude desœuvres purementfragmentairesest
toujoursinscrite dans une réflexion plus totalisante car la fragmentation est
généralisée à l’ensemble ducorpus. En effet, elles’opère à deuxniveaux :
à l’échelle du fragmentdans un premiertempsmaisencore à l’échelle de
l’œuvre, elle-même élémentfragmentaire ducorpus. Selon P. Quignard,
« nouscollaborons tousà l’accomplissementd’une œuvre unique » (RS, 51)
etceserait setromper que deseséparer d’élémentsdupuzzle nécessaires
àsa construction. Lesespacesentre lesœuvres sontencore deslieuxde la
fragmentation danslesquelsP. Quignard crée du sensen produisantdes
rencontres, descollisions, descourts-circuits. On ne doitetl’on ne peutpas
faire l’économie de l’étude desromansde P. Quignard lorsqu’on étudieson
écriture fragmentaire. En cela cette approche est totalementnouvelle dans
l’étude dufragmentaire chezP. Quignard. La plupartdes travauxportaient
1
soit sursesromans, je pense à Bruno Blanckman ,soit sursesœuvres
2
fragmentaires, je pense alorsau travail dethèse réalisé par IrénaKristeva ,
intituléLa fascination fragmentaire. En fait, ils’agitpour moi de démontrer
l’importance dufragmentaire dansl’œuvre non fragmentaire puisde montrer
dansquelle mesure l’écriture fragmentaire apparaîtcomme le moteur oule
muscle cardiaque de l’ensemble ducorpus.
Ainsi, distinguerons-nous troismouvementsimportantsdansla
construction de cette partition, de cette poétique dufragmentquiseront
illustréspar nos troisparties. Le premier mouvement sera d’identifier la

1
Bruno Blanckeman,Les récits indécidables, PerspectivesSeptentrion,2000.
2
Irena Kristeva,Thèse, « P. Quignard : La fascination dufragmentaire », Univ. ParisVII,sept.2005.

16

Introduction

manière dontP. Quignard déconstruitle discours, la langue, l’écriture pour
élaborersa poétique dufragment, dansle butde mettre aujour lesdifférentes
techniques scripturales, instrumentsnécessairesà la mise en place età la
création musicale.
Le deuxième mouvementestla création d’un espacescénique dans
son écriture,un espace de communication, de collisions, de courts-circuits,
d’échangesavec le lecteur. Nousmontreronsdansquelle mesuresonsystème
scriptural conditionneune nouvelle lecture etnousidentifieronsles stratégies
esthétiquesque meten place P. Quignard dans son écriture pour créer cet
espace de rencontre.
Enfin, nousessaieronsde déterminer clairementla poétique dufragment
chezP. Quignard ainsi que lesmotifspoétiquesetmusicauxqui permettent
une nouvelle lecture duréel àtravers une nouvelle écoute.

17

Partie I : Une pratique de la discontinuité

A. Mise en relief de l’écriture quignériste

Une pratique de la discontinuité

1. Langage comme ciment du linéaire et entrave du réel

« «Je pense que nousavonsfait une expérience lorsque nousne parlions
pas.» Cette phrase à laquelle jesouscris sansréserve n’estpasde Françoise
1
Dolto maisde SaintAugustin. » ditP. Quignard dansl’un desesentretiens.
Cette citation qu’il reprend de SaintAugustin est une clef pour comprendre
son écriture. C’est un peuleterrier dissimulésousla mousse, le mur d’algues
sur le fond de la mer oula faille dansla montagne qui permettentàJeûne
letailleur, dansLe nom sur le bout de la langue, de pouvoir rejoindre le château
d’Heidebic de Hel et de retrouver ce nom qui ne cesse de lui échapper. En
effet, le projet d’écriture de P. Quignard pourrait être résumé par un de ses
contes merveilleuxqu’il aime tant à écrire. EtLe nom sur le bout de la langue
en est, selon moi, l’illustration parfaite. CommeJeûne, l’épouxde Colbrune,
P. Quignard està la recherche d’un nomsansmémoire, d’un lieu sansespace,
d’untempsoùlesmotsnouséchappent. Comme Jeûne, ilsonde lesabîmes
2
pour retrouver ce qu’il aime à appeler « la cinquièmesaisceon »,tte période
où« l’enfant, l’infans, n’a pasencore accédé auvoile etvoitencore la nudité
originaire. » (SE, 145) « Retrouver l’aube partout, partout, c’estça écrire »
pour P. Quignard (OE, 136). C’estcetespace merveilleux« qui n’appartient
pasà l’ordre du tempsetqui pourtantrevientchaque année comme l’automne

1
Michèle Gazier, Entretiens,Télérama, n°2747,7 septembre2002.
2
P. Quignard,Albucius, Le livre de poche, 1990, chap.VIII :« La cinquième saison »Cette formule est
emprunté à Albucius. P. Quignard latransforme etla conceptualise dansce chapitre. Nous verrons
plusen avantque ce conceptqu’il avaitdéjà développé dans sesœuvresprécédentesestfondamental
dansl’écriture quignériste.

19

Une pratique de la discontinuité

etcomme l’hiver, comme le printempsetcomme l’été […]unesaison que
lesanciensRomainsnommaientle « non-parlant» (Alb, 54). P. Quignard
construit tout un mythe autour de cette période de l’enfance qu’il appelle
la « cinquièmesaison ». Selon lui, l’essence duréelsetrouve au cœur de
cette période, momentoùlesenfants« ressentent[leschoses] comme de
première main, lesdécouvrentdans une épouvante elle-même à l’étatneuf :
ellesles traversentde parten partetilsn’ontpasmoyen dese protéger
d’elles, parce qu’ilsne les« reconnaissent» même pas» (C,109). En fait, la
« cinquièmesaison » estpour P. Quignardun momentde quintessence du
réel,un instantde l’existence oùl’individuestconfronté,sansmédiation
aucune, aumonde. Il esten contactdirectavec leschoses. Le mondetransite
par leseul contactdeses sens. Voilàce qu’écritMartin Belskis sur cethème
la revueScherzo:

L’enfantquitte rapidementla compagnie deschosespour celle deses
semblables ;de plain-pied avec le réel par le faitqu’aucun motn’étaitencore
venu s’interposer entre lui etle monde, levoilà qui apprend à dire « main»
aulieude la connaître parson poids,son grainsa fraîcheur. Médiatisation et
socialisationvontde pair, la perte de l’innocenceveutdire la perte ducontact
3
directavec leschoses.

La « cinquièmesaison » est unterritoirevierge pour P. Quignard,un
tempsoùle langage etlasociété n’ontpasencore marqué, inscrit, ponctué
de leurs signesl’individu. C’estcette période de l’enfance que P. Quignard
appelletrèsjoliment« la cinquièmesaison » etqui est un de cesmoments
privilégiésde l’existence oùl’on esten contactavec la quintessence des
choses, duréel. Cette « quinte-essencesaisonnière », comme j’aime à l’appeler,
estde celle qui dure l’espace d’unesaison etqui ne revientjamais. Une
saison,une période durantlaquelle l’enfantestconfronté à la quintessence
dumonde par l’entremisse desescinqsens, pasoupeuparasitée encore
par cesmédiateursquesontle langage etlasociété. On esten présence, ici,
du soclethéorique de l’écriture quignériste. L’idéeselon laquelle il existerait
une période pendantlaquelle l’homme auraitété en contactavecun réel

3
Martin Belskis,Scherzo, « De l’origine à la fin, etretour »,Scherzon° 9, Paris,sept. 1999, p.33.

20

Une pratique de la discontinuité

épuré detoutparasitagesocial estessentielle à la compréhension de la
doctrine littéraire de P. Quignard. C’estparce qu’il croiten cetempsqu’il
a l’espoir de le retrouver. Touteson écrituresetourne vers cette période,
vers ce jadis qu’iltente d’imprimer dans seslivres autravers d’une écriture
duretour.
En cela, l’écriture de P. Quignard pourraitêtre apparentée, etce, quels
quesoient sesécrits, àune écriture dumerveilleux. L’idée selon laquelle la
clef de l’énigme setrouve dans ces « deux années d’extrême aurore que les
4
anciensRomainsnommaient« infantia »» estdéployée aucœur detoutes
sesœuvres qui setrouventêtreun lieude recherches, d’expérimentations
etde réminiscencesde cetempsmythique. Il brise lesfrontièresdetousles
genreslittérairesparce que la « cinquièmesaison » estau-delà detousces
genrescar en deçà detouslesmots, detoutlangage. DansAlbucius, il est
extrêmementclair à cesujet. Selon lui, la « cinquièmesaison » est une :

Saison qui estétrangère non pasàtoutlangage maisau toutdulangage,
étrangère aulangage comme discours, étrangère àtoute penséetrèsarticulée,
étrangère àtouslesgenreslittérairesconstituésetde ce fait secondairesetqui
débouchent,simplementpar défaut,surun genre qui n’estpas un genre, plutôt
un dépotoir,une décharge municipale dulangage oude l’expérience humaine,
[…] etqui nes’éloigne jamaisde ceslambeauxde langage, [...] de ces torchons
de récitsqui ne cessentd’essuyersanscesse nosvies. (Alb, 55)

« La cinquième saison » estle pointd’ancrage de l’écriture de
P. Quignard. Selon lui, «si l’œuvre n’engage pas latotalité de la petite enfance
de celui qui la compose, elle estinutile » (RS, 150). Il ajoutera dans un de
sesentretiens: « On essaie de faire revenir, àtraversl’écriture, cettevoix
5
d’enfant. C’est une façon de héler lavoixperduToe . »ute l’œuvre de
P. Quignard gravite autour d’une foi en ce réel passé. Ils’agitpour lui de
retrouverune réalité épurée detoutlangage : « L’ineffable, c’estle réel. Et
toutce qui n’estpaslangage estréel » (SE,253). «Écrire estplusproche
duréel que parler » ajoutera-t-il encore (Ab, 112). C’estpourquoi ilva

4
Pascal Quignard,Albucius, Le Livre de Poche, P.O.L éditeur, 1990, p. 54.
5
J-M Olivier,Lectures, « Feuilleton littéraire »,Scènes, Genève,2002.

21

Une pratique de la discontinuité

instrumentaliserson écriture afin de détourner le langage etd’échapper à
sesliens. De fait, l’écriture quignériste estavant tout une recherchescripturale
pour court-circuiter le langage, médiation entre l’homme etle réel. Ils’agit,
àtravers l’écriture, de retrouver cetemps, cettesaison oùl’enfantétaiten
symbiose avec le monde. Dans1640, il écrit:

Reconstituer la naissance dans toutautomne;héler la perdue dans
l’introuvable;faire ressurgir l’autre incessantetimprévisible dans l’irruption de
la première foiscar il n’en estpasd’autres. (Sch, « 1640», 14)

Touteson écriture estcet« effortpour remonter à lasource » (Sch,34).
C’est une écriture duretour. Selon Martin Belskis:

Son projetestdéraisonnable comme l’étaithier celui deJean-Jacques
Rousseauetde Marcel Proust, comme l’estaujourd’hui celui de Pierre Michon
oude Claude Simon : ils’agittout simplementdes’approcher auplusprèsdes
chosesmêmes, de l’origine même, d’yaller, d’en revenir etde raconter,s’il
estpossible. Retourner en enfance, lasienne etcelle de l’humanité,si «toute
connaissance desoi aboutità la remémoration de l’histoire età la récapitulation
de la phylogenèse » (Sch,35).

L’écriture de P. Quignard estrésolument tournéeverscette aurore,
saison magique aucoursde laquelle lesmotsnesesontpasencore
substituésauréel.

Maisce projetdéraisonnable n’estpossible qu’à la condition dese
libérer d’un langage qui est venumédiatiser, barrer l’accèsaumonde, au
réel.DansVie secrète, P. Quiganrd nousdit:

Pour être maître desoi il fautne pasêtre asservi àsoi.
[…] Seséparer desa naissance,seséparer dulieuoùl’on estné,se distinguer
deslanguesdupremier murmure,vivre commeun perpétuel naître.
Vivre comme avantque l’ontombe dansla domination detelle ou telle
langue. Avantque lesens se dételle de la chose entendue qui foncesur nous
dansla nuit. (VS, 428)

22

Une pratique de la discontinuité

P. Quignard nous rappelle dans nombre de ses ouvrages que cette
libération estpossible. Dans un desesentretiensavec Catherine Argan pour
le Magazine littéraireLire, il affirme àtraversle récitd’une expérience cette
possibilité d’échapper aux servitudesdulangage. Selon lui :

Le langage estétonnant. Il estinvraisemblablea priorique desenfantspuissent
apprendresur leslèvresde leur mère […]. Une foisqu’ilsensontimprégnés,
quetoutle pronominal, lesocial, le généalogique,sesontinstallésen eux, pouvoir
s’enséparerun peudevientextrêmementdifficile […] N’oublionspasque nous
lui préexistons. A chaque foisque l’on chercheun mot, celaveutdire :
« Tuasapprisle langage,tupeuxl’oublier,tun’espasle langage. » C’est une
6
belle expérience .

La priorité estdonc dese détacher de ce langage qui entrave etcorrompt
le réel. Selon P. Quignard encore :

La langueserait unvoiletissé entre la réalité etnous-mêmes. [Et] à quelque
tour de force que l’intelligences’emploie, elle ne feraitque letisser davantage.
Rien jamaisne le déchirerait(PT1, 584).

Etd’ajouter :

Toute considération qui portesur le langage estfaite de lui. Celui qui cherche
àse dégager desformesdesa langue etdesa consciences’aide d’elleset s’attache
plusétroitementà leursorcellerie (PT1, 463).

On est, ici, aucœur de la problématique quignériste. Commentla
langue peut-ellesesaisir desmécanismesqui assurent son fonctionnement
sanslesinterrompre ? Commentéchapper à l’emprise de la langue enusant
de celle-ci ? ce que P. Quignard résume par ce paradoxe : « Le langage est
mon habitacle pour aller fouiller les zonesde non-langage. »
A priori, on imagine bien que P. Quignard ne poseraitpasce problème
insoluble,s’il ne pensaitpasavoir la mécanique oulesystème pouryrépondre.
Nous verronsque cette mécanique ne peut-être comprise que danslatotalité

6
C. Argand,Lire, fév. 1998.

23

Une pratique de la discontinuité

de son œuvre, aucun de ses écritsn’étantdissociable desautres. Dans
Rhétorique spéculative, il confirme cette idée etécrit: « Nouscollaborons
tousà l’accomplissementd’une œuvre unique (RS, 51).» Il me semblait
essentiel, dèsmaintenantetavant une argumentation plusapprofondie,
d’attirer l’attention dulecteursur la mise en place progressive dusystème
que P. Quignard construira aufil desesœuvres. Dans un de ses entretiens
avec Michel Gazier, il dira :

Avec lesPetits Traités,série detextesdiversquis’enchaînaientautour d’une
recherche étymologique, j’avais sansdoutetrouvé quelque chose. MaislesPetits
traitésrestaientdansla réflexion etne me permettaientpasd’introduire dufaux,
dufictif. Ce que Freud appelle « halluciner », car notre penséevientdurêve. Elle
7
procède de cet« halluciner ».

En effet,si lesPetits traitésposentlesfondementsde la problématique
quignériste,sesromans sont toujoursles seulesœuvresà apporter des
réponses. C’esten cela qu’il estdifficile de détacher, de dissocier ouencore
de dénouer lesessaisdesesromans. À partir deCarus, P. Quignard prend
conscience de l’importance de la fiction dans sa recherche. L’hallucination
provoquée par la fiction etplusgénéralementpar la lecture estérigée en
élémentde retour. La fiction devientl’objetd’expérimentation desréflexions
théoriquesdéveloppéesdans sesessais. Le roman devientle composant
central desa doctrine. À partir de 1979,son écrituresetourne résolument
versle romanesquesans toutefoisabandonner, nousleverrons, l’écriture
fragmentaire. Bruno Blanckeman parle de «triptyque desgrandsromans»
(Carus, LeSalon duWurtemberg,Les Escaliers de Chambord). Il oublie à mon
sensLes tablettes de buis d’Apronenia Avitia, roman fondateur deson écriture
aumêmetitre que les troisautrescitésci-joints. En cela, je préfère parler
de base doctrinale quadripartite. Selon Bruno Blanckeman :

Ces troisromans[auquel j’ajouterai doncLes tablettes de buis d’Apronenia
Avitia]sanctionnent, à mêmesescomposantes, la faillite desprincipauxrepères
de l’être—langage, pensée, mémoire, affect,sociabilité—eten proposent
8
simultanément une redéfinition minimale .

24

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.