Paul Valéry, la Grèce, l'Europe

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On sait que l'intérêt souvent manifesté par Valéry pour la culture grecque et les origines de la civilisation repose sur un paradoxe qu'il s'est plu à souligner lui-même, et non sans ironie. C'est précisément en quoi réside l'intérêt de cet ouvrage : pousser plus avant l'analyse du paradoxe, tenter de mieux comprendre la position valéryenne entre héritage antique et pensée du "monde actuel".
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296461741
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Paul Valéry, la Grèce, l’Europe
















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Paul Valéry, la Grèce, l’Europe

Textes recueillis et présentés par
Serge Bourjea








Revue Études valéryennes
Université Paul-Valéry, Montpellier-3



























Illustration de couverture : Jean Cortot, Eupalinos I, 2002 – 30x18 cm. Exposition
« Une lecture de Paul Valéry »,
Musée de Sète, 22 novembre 2002 – 15 janvier 2003.
Reproduit avec l’aimable autorisation de l’artiste.











© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54943-2
EAN : 9782296549432

Sommaire


Avant-propos ……………………………………………….. 7

« Paul Valéry : L’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée »,
Serge BOURJEA ………………………………………………. 15
« Ce que nous devons à la Grèce »,
Marie-Paule MASSON ……………………………………….. 43
« Ponge, Valéry et la Grèce »,
Bénédicte GORRILLOT ……………………………………… 61
« L’homo europaeus, selon Valéry »,
Karl Alfred BLÜHER …………………………………………. 93
« Eupalinos et l’art – présence de l’horizon pur »,
Angela BIANCOFIORE ……………………………………... 117
« Parole à Valéry du poète gréco-italien Agostino John
Sinadino »
Margherita ORSINO …………………………………........... 141

*
Quoi donc, au sujet de Machiavel ?,
Anna LO GIUDICE ………………………………………… 171
« Réflexions préliminaires sur l’événement, le témoignage et la
(fonction) politique chez Paul Valéry »,
David ELDER ………………………………………………. 211

*
« O Bairro », dessin de Gonçalo M. TAVARES ………….. 259
« Etudes Valéryennes »,
en hommage à Huguette LAURENTI ………… 261




Avant-propos

Serge BOURJEA


Du 17 au 20 Octobre 2007 s’est tenu à l’Ecole Française
d’Athènes (E.F.A. – ? ή ή ? ώ un important
colloque international, sous le titre : « Paul Valéry, la Grèce,
l’Europe », dont on lira les Actes ci-après. Dans l’esprit des
organisateurs cette manifestation s’accordait à la création
puis l’ouverture du nouveau Musée de l'Acropole, conçu par
1l’architecte franco-suisse Bernard Tschumi. Elle accueillit de
nombreux universitaires, penseurs ou poètes grecs, parmi
lesquels Eratosthenes Kapsomenos, Nasos Vagena, ou Titos
Patrikios…

Le lieu comme la thématique pouvaient surprendre.
Pourquoi la prestigieuse E.F.A., traditionnellement vouée
aux recherches sur la Grèce antique – langue et archéologie –
pour un colloque de « modernistes », écrivains, critiques ou
philosophes, davantage habitués aux Universités ou aux
Instituts français à l’étranger ?
Et pourquoi un nouveau « Valéry et la Grèce », la
thématique ayant été abordée de longue date – jusqu’à
paraître éculée –, sans que l’on voie clairement la nécessité
2ou les raisons d’y revenir ?
C’est que le Directeur de l’E.F.A., l’éminent épigraphiste
Dominique Mulliez – que nous tenons ici à remercier

8 Serge BOURJEA
chaleureusement –, a été très tôt sensible à l’originalité d’une
rencontre dont il a non seulement accepté la charge, mais
qu’il a présidée de bout en bout. S’il s’agissait, en effet, de
retrouver dans l’œuvre et la pensée de Valéry les traces déjà
connues d’une influence hellénique, c’était à la seule fin de
les évaluer (et plus justement de les réévaluer) pour le
« monde actuel », face à une « modernité » qui concernait au
plus près ce qu’on peut entendre aujourd’hui sous le nom
d’« Europe ». Or, c’était retrouver là l’esprit même de la
Recherche exemplairement conduite à l’E.F.A. depuis de
nombreuses années…

On sait que l’intérêt, souvent manifesté, de Valéry pour la
culture grecque et les origines de la Civilisation, repose sur
un paradoxe qu’il s’est plu à souligner lui-même, et non sans
ironie. Les exemples abondent. S’il a composé divers
dialogues d’apparence neo-grecque, présentant « un »
Socrate ou « un » Phèdre – ainsi qu’il se plait à l’écrire –,
entourés de figures antiques dont il « a pris les noms sans les
consulter », il avoue ne « rien avoir lu ou presque » de Platon,
mal connaître le grec ancien, ne guère être intéressé par « les
ruines » ou l’histoire de l’Antiquité. « Je n’ai jamais été en Grèce
et, quant au grec, je suis malheureusement demeuré un écolier des
plus médiocres, qui se perd dans l’original de Platon et le trouve,
dans les traductions, terriblement long et souvent ennuyeux »
[Œ2, 1401]. S’il a composé Eupalinos ou l’architecte, l’un des
plus brillants textes modernes sur le « construire » et le
« connaître », ce n’est point tant pour retrouver chez l’ancien
Grec « l’art de donner une forme aux choses, qui fît songer à
l’ordre universel » [VII, 482], que pour répondre – beaucoup
plus prosaïquement – à la commande d’une « compagnie
d’architectes contemporains » et de sa prestigieuse revue
Architectures, commande dont il jugeait les contraintes Avant-propos 9
« passionnantes » à assumer. En l’occurrence, c’est davantage
à l’écriture du Poème qu’il s’est adressé – et aux « plaisirs »
de sa lecture, « pros karin » – plutôt qu’à l’édification des
Temples anciens, le nom même d’Eupalinos tenant au
hasard beaucoup plus qu’à l’intention savante. Valéry
avouera, à ce propos, que son choix fut le fruit de la hâte et
de la nécessité de trouver très vite un titre à son ouvrage, cet
« ingénieur plus qu’architecte » faisant l’affaire, même s’il fut
surtout connu pour avoir « creusé des canaux » et non érigé de
vastes monuments ! [Œ2, 1396]

C’est précisément en quoi résidait l’intérêt de ce colloque :
pousser plus avant l’analyse du paradoxe, tenter de mieux
comprendre la position valéryenne entre héritage ancien et
pensée du « monde actuel » ; dire – de cette pensée qui,
aujourd’hui tout particulièrement, nous importe – la place
qu’elle occupe (ou devrait occuper), notamment dans le
cadre d’une « Europe » elle-même en quête de sa « place » et
de sa « position » dans un monde dont, parmi les premiers,
Valéry a pressenti la dangereuse « globalisation ».
Il n’est pas certain que toutes les contributions
rassemblées dans ce volume aient permis d’atteindre
l’objectif fixé. Le poids de la tradition critique, les idées
reçues, l’« image » culturelle d’un Valéry dont nous sommes
embarrassés (le « fort en thème de la poésie », selon
Cocteau ; le « haut fonctionnaire de la littérature française »,
selon Nizan, etc.), ne permettent pas aisément de regarder
d’un œil neuf, lavé des scories de la culture universitaire, un
« objet » dont l’intérêt contemporain n’échappe pourtant à
personne.

Mais l’essentiel est ici présenté. 10 Serge BOURJEA
Valéry se tourne sans doute vers les origines de la
Civilisation pour tenter d’en évaluer, dès lors qu’il la sait
menacée, les chances de survie. Mais on observera, d’une
part, que si la Grèce antique tient une place importante dans
ses considérations, l’Egypte pharaonique, la Perse et la
Mésopotamie, les « Sémites » (même si l’on entend mal ce
que Valéry impliquait sous ce terme), sont plus
lointainement interrogés, dans l’idée que c’est bien le
« mélange » ou le brassage des langues comme des cultures
anciennes, qui explique ce que nous sommes. On ne peut
croire d’autre part – et contrairement à ce que diverses
analyses critiques ont pu laisser penser, interprétant à la
lettre des propos de pure circonstance – que le modèle grec
représente à lui tout seul un Idéal, ou un modèle
incontournable auquel il faudrait nécessairement revenir.
Nul passéisme chez Valéry, ni vaine attente d’un « retour »,
au demeurant irréaliste, aux sources de la Civilisation. Ce
que le poète recherche par ce regard tourné vers le « monde
ancien » est moins la cause de l’aporie du « monde actuel »
que l’explication de sa formation, la pérennité ou le déclin
des valeurs qui en sont issues, mais surtout les raisons de
penser qu’un autre mode d’être au monde peut prendre racine
sur les ruines de celui qui touche, comme « naturellement »,
à sa fin. « Le temps du monde fini commence » et voilà bien tout
l’intérêt de la considération de l’Antiquité pour ce qui est de
l’actualité d’une planète sur laquelle l’Europe – ou
« Europe » ainsi que Valéry se plait à la nommer, en la
personnifiant – trouve une place désormais relative.
Version aphoristique de l’idée :

« Europe – définition – Ensemble des gens romanisés – ou
judaïsés grécisés »
[VIII, 364, 1921] Avant-propos 11

Version plus élaborée (parmi de nombreux exemples
possibles, empruntés aux Cahiers) :

« Europe.
Sans les Persans, sans les Sémites, – sans la culture
hellénique et les développements inattendus qu’elle a reçus, /
les Européens seraient de beaucoup inférieurs en raffinement
et inventions aux peuples de l’Orient et de
l’ExtrêmeOrient. / Il n’y a qu’à voir ce que produit l’Européen
ignorant ou détaché des ces influences […] »
[XI, 266. 1926]

Dans tous les cas, la Grèce importe non pour ce qu’elle fut
en réalité, mais pour ce qu’elle est progressivement devenue
parmi nous, pour le mythe qu’elle constitue au cœur des
cultures modernes et, plus précisément encore, pour
l’invention – on pourrait dire l’imagination – dont a fait l’objet
ce mythe en Europe. La formule est célèbre qui le dit dans
les Cahiers :

« La Grèce antique est la plus belle invention des temps
modernes ».

Est moins connu, peut-être, le fait que cette formule
reprend l’une des idées-forces de Renan, soulignant la
« création des archéologues du siècle dernier [qui] frappa
d'autant plus les esprits qu’elle fut associée à l’idée d’un
’miracle grec’ » (Prière sur l’Acropole, 1883).

Mais la conclusion est obvie : aucune nostalgie du monde
ancien ; la nécessité seulement de repenser « l’Europe aux
anciens parapets » – comme le disait Rimbaud, qui la fuyait. 12 Serge BOURJEA
Une « nouvelle Europe » doit exister, en effet, dont il faut
ancrer la définition sur des considérations radicalement
différentes des « modèles historiques », périmés.
Se tournant alors vers le futur, abandonnant les schémas
de pensée obsolètes, nés pour partie de l’héritage gréco-latin,
Valéry est allé très loin dans la réflexion sur un devenir
européen, et cette réflexion – ce fut l’une des conclusions du
colloque – reste encore, pour une large part, à découvrir.

Pour témoin une seule citation, empruntée une dernière
fois aux Cahiers. On y trouve une date, celle de la naissance –
dans la conception valéryenne – du « monde fini », à la fois
parvenu à son terme et enfin bouclé sur lui-même, en
position de se penser dans sa totalité (1919, à la fin de la
première guerre mondiale, donc, et au moment précis où le
poète fait paraître, en deux livraisons dans la revue The
Athenaeum de John Middleton Murry, ses deux lettres sur La
Crise de l’esprit). On y reconnaît, résumées, les raisons d’une
« crise » qui conduit l’univers ancien à sa perte : un mode de
pensée fondé sur des critères et des concepts entièrement
dépassés, comme celui de « Nation » (et par extension celui
de « nationalisme »), aux yeux de Valéry le plus stérilisant
de tous. On y découvre enfin les nouvelles notions
auxquelles songe le poète pour tenter une autre approche de
l’espace socioculturel « européen », en l’instant où la
deuxième grande crise du XXème siècle, plonge l’Europe
dans la barbarie (1940).
Ces critères d’une « autre conception » des choses, sont ici
au nombre de quatre, symboliquement présentés, et qui
demanderaient à être longuement médités (ils concernent
l’unité du monde, les forces nouvelles qui l’habitent,
l’accélération vertigineuse de l’information et de la
communication)… Assurément le quatrième, « l’Esprit », est Avant-propos 13
celui qui est à la fois le plus essentiel et le plus gravement
menacé.


« La Nouvelle Europe
Les pauvres hommes de 1919 n’avaient en tête que des
modèles historiques – des figures de cire, les « Nations »,
Idoles. […] Incapables de construire ou d’inventer quoi que
ce soit hors de ces cadres de souveraineté.
Supposez une autre conception. Les puissances seraient : 1°
La Terre. 2° L’Electricité. 3° Le Mouvement (transport). 4°
L’Esprit.
Le lien de la souveraineté avec le territoire-nation est
accidentel. [On trouve un peu plus loin, sur la même
page, la mention : « … rien de plus faux que le système des
nations… »]. [XXII, 721-722], 1940.

*

Complétant les communications présentées au colloque,
renforçant les considérations sur le Politique et une politique
pour l’Europe chez Valéry, on a choisi d’adjoindre en annexe
du présent volume, deux textes d’éminents spécialistes
étrangers, l’une italienne, l’autre australien.
Sous le titre : « Quoi donc, au sujet de Machiavel ? », Anna lo
Giudice établit un rapprochement fécond entre l’auteur du
Prince et les conceptions politiques (la question du
« pouvoir » notamment) chez Valéry. La Grèce n’en est pas
pour autant oubliée. C’est subtilement que la critique
rappelle, en filigrane de son texte, le « quantum héréditaire
grec » que supposait Valéry, très hypothétiquement inscrit
dans les gènes familiaux « au XVIème [siècle] à Venise, ou
beaucoup plus haut », et qui est parfois susceptible de 14 Serge BOURJEA
résonner en lui, malgré l’absence reconnue de « culture
grecque » [cf. VII, 766].
David Elder reprend et associe, quant à lui, des notes de
cours donnés à ses étudiants de l’Université Edith Cowan,
pour tenter de reformuler, de façon neuve, les bases comme
les conditions d’une philosophie politique pour le penseur
de La Crise de l’Esprit et d’Une Conquête méthodique, mais
aussi pour le poète de La Jeune Parque et de Charmes, les deux
formes d’écriture étant, dans son esprit, étroitement mêlées.

La richesse de l’ensemble exigeait, dès 2007, une suite.
Elle trouvera probablement son lieu, prochainement, au
Musée Paul-Valéry de Sète.



1 La question de l’architecture (« construire » et « déconstruire ») n’aura finalement
guère été abordée dans le colloque, alors qu’on l’imaginait essentielle au pied de
l’Acropole. Le Musée conçu par Bernard Tschumi n’ouvrit ses portes qu’en 2009, et
la pensée de l’architecte – auteur on le sait de quelques développements
magnifiques, notamment pour le parc de La Villette à Paris –, ne sera finalement
pas évoquée. L’idée pourtant n’est pas abandonnée de faire se rencontrer et se
croiser les réflexions de Valéry (Eupalinos, mais d’autres textes encore) ; celles tout
aussi philosophiques de Tschumi (Architecture and Disjunction, 1994 ; mais
également EVENT-CITIES (1994-2010), ou les Manhattan Transcripts de 1981) ; et –
permettant de les conjuguer – celles de Derrida, attentif lecteur du premier, ami et
collaborateur du second (voir notamment Khôra, 1993, repris et développé dans
Chora L Works en 1997 – en collaboration avec Peter Eisenman).

2
Du vivant même de Valéry, vers 1930, une jeune étudiante montpelliéraine, du
nom de Madame Merle, fut le premier chercheur à consacrer un Diplôme d’études
supérieures à la question de la Grèce dans l’œuvre de Valéry. Valéry rencontra la
jeune femme à quelques reprises et lui fit part de ses doutes mais aussi de son
intérêt quant à ce travail (non publié à ce jour). Plus tard, Suzanne Larnaudie
consacra sa thèse au sujet et cet ouvrage de référence a trouvé chez Droz, en 1992,
sa consécration, sous le titre : Paul Valéry et la Grèce.





Paul Valéry : « L’Europe n’aura pas eu la
*politique de sa pensée »

Serge BOURJEA

« Mais que voulez-vous que pense un
vieil Européen, devant l’état actuel de
l’Europe ? » Paul Valéry, octobre 1944

Aurai-je le temps de former un propos cohérent, sur un
sujet auquel il faut accorder d’autant plus d’importance qu’il
reste sinon ignoré, du moins peu traité chez Paul Valéry ? Et
comment le formuler économiquement ? Première
proposition, qui paraîtra discutable ou qui pourra troubler
un certain consensus actuel autour d’un écrivain davantage
considéré pour sa pensée ou sa théorie littéraire que pour ses
poèmes : Valéry est un poète. Reste – à mes yeux, pour le
moins – un poète. Il m’apparaît très nécessaire de le
souligner dans la mesure où l’on retrouve partout dans ses
écrits, quelles qu’en soient les formes ou l’intentionnalité, ce
« certain rapport » du sujet au langage, qui qualifie ce qu’à
bon droit on peut appeler parmi nous « Poésie ». Deuxième
proposition : c’est un poète en qui la poésie pense. Je veux
indiquer par là que les écritures valéryennes sont telles
qu’elles se pensent et que, se pensant, elles pensent le monde
alentour ; que Valéry est un poète en qui la poésie pense (ou

* Texte intégral de la conférence prononcée par Serge Bourjea en ouverture du
colloque international d’Athènes : « Paul Valéry, la Grèce, l’Europe ».
16 Serge BOURJEA
en quoi se pense) notamment la chose politique. C’est enfin –
dernière proposition – un poète qui, sans le savoir vraiment
et, en un sens, sans le vouloir tout à fait, fait retour aux
origines grecques de l’écriture (de la « Poésie »), en ce que son
« écrire » poétique est intrinsèquement lié au « politique »,
comme chez l’ancien Grec.
Il faudrait immédiatement apporter ici bien des précisions
propres à justifier ce triple positionnement. Je m’en tiendrai
à un seul écho – plus symbolique que convainquant – à ces
« dialogues » dont Valéry adoptera en maintes circonstances
la forme, écho qui concernera Ion, l’un des premiers
dialogues de Platon, et qui porte sur le « logos du poète ». On
se souvient que c’est à Ion, le rhapsode confronté à la sagesse
et à l’ironie de Socrate, qu’est posée – in fine – la question
fondamentale de savoir qui, du poète ou du général, est le
plus apte à diriger la Cité. Or Ion répond, non sans naïveté
mais sans hésitation aucune, que c’est évidemment le
1rhapsode… Ironie et dérision sans doute, mais n’est-ce pas
précisément ce qui est au cœur de la pensée de Platon –
jusque dans La République – lorsqu’il s’interroge sur le
rapport du poétique et du politique qui se noue nécessairement
dans la parole de ce « métèque » qu’est toujours le poète,
lorsqu’il arrive dans la Cité ?

Comment procéder, me limiter à l’essentiel en si peu de
temps ? Je proposerai d’approcher une phrase seulement –
parmi d’autres possibles – une « parole mémorable » comme
il en est beaucoup chez Valéry, en ce que cette phrase seule,
isolée de son contexte mais rayonnant dans bien des textes
où elle se retrouve de façon plus ou moins allusive, me
permettra de rassembler un certain nombre d’idées sur ce
sujet du poète / en qui se pense le moi et le monde / comme
chez l’ancien Grec :
« L’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée » 17
« L’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée ».

Il s’agit de ce que je considère comme une apophtegme,
empruntée à l’« Avant-Propos » des Regards sur le Monde
2actuel [1931, Œ1, 926]. Parole non seulement mémorable
mais prophétique à plus d’un titre : « L’Europe », ou
« Europe », dit plus loin Valéry en personnifiant son propos,
« n’aura pas eu la politique de sa pensée », laissant entendre
qu’« elle » – Europe – n’aura pas eu la poïétique de sa pensée.
Je voudrais donc explorer quelques pistes de réflexions que
suggère un tel propos ; suivre quelques axes d’une pensée
possible de ce qui s’indique ainsi, d’un seul coup,
singulièrement parmi nous, à Athènes aujourd’hui.
Pour commodité, mes notes procèderont de quelques
« dates ». Data litera, « la lettre étant donnée » : j’aime à
rappeler cette étymologie précieuse…

1870 / 71

Je remonte fort loin, mais le crois nécessaire… 1871 c’est
avant tout la date d’une naissance double, celle de Valéry,
celle de Proust. Symboliquement le signe est fort : c’est entre
ces œuvres que, de façon privilégiée, se dessineront et se
redéfiniront les Lettres françaises en Europe, dans la
première moitié du XXème siècle ; et c’est autour de ces
œuvres majeures que se confortera toute une culture
européenne « moderne ».
Sans doute faut-il rappeler, pour ce qui concerne
expressément Valéry, cette « étrangeté » – c’est le mot qu’il
emploie très souvent, en ses deux sens – qui caractérise ses
origines comme son rapport au monde. Selon ses dires
amusés, il n’a en lui « pas une goutte de sang français », pour
être fils d’un père corse et d’une mère italienne de vieille
18 Serge BOURJEA
souche. La famille de Grassi possède, en effet, des racines du
côté de l’Adriatique (mer d’entre plusieurs mondes, barrière
et passage à la fois, entre diverses civilisations) ; à Trieste
plus précisément, et il n’est pas indifférent de souligner que
ce lieu est tout en même temps un port et une frontière
singulière dont il conviendrait d’évoquer l’extrême
hétérogénéité de la population (Serbes, Slovènes, Roumains,
Grecs, Allemands, Croates, s’y côtoyant dans le plus fertile
mélange). Ne peut-on se souvenir également que Valéry naît
« en un lieu où il aurait aimé de naître », ainsi qu’il ne
cessera de le répéter, et que ce lieu est un autre port, non
moins interlope, un lieu d’entre deux ou d’entre plusieurs
lieux. Sète est cette autre ville portuaire qui se dit de « se voir
de loin dans la mer », comme le dos d’un immense cachalot ;
Sète est cette position d’entre le monde hispanique et le
monde gréco-latin, en recueillant les influences à part égale ;
d’entre Nord et Sud, entre la continentalité du nord de
l’Europe et la mer si bien nommée de « Méditerranée ».
Dans ces années 1870, alors que naissent Valéry et Proust,
on assiste à ce que j’appellerais volontiers une repagination de
l’Europe. Chute du Second Empire ; armistice de Versailles,
Paris encore assiégé ; traité de Francfort (mai 1871,
précisément pendant « la semaine sanglante » de La
Commune) ; Troisième République… mutation du politique
qu’accompagne ou anticipe une mutation profonde de
l’économie. Que devient une « nation » que la guerre ampute
de deux de ses provinces ? Qu’est-ce que l’Europe avec
l’avènement de cette puissance renommée « Allemagne » ?
Et qu’est-ce donc que « la France vaincue » (c’est le titre d’un
polyptyque de Gustave Moreau, qu’il faudrait ici
convoquer), une France qui reste pourtant une forte
puissance coloniale, à la tête de ce qui va bientôt devenir
l’Empire colonial français ?
« L’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée » 19
Mais la mutation concerne aussi bien les techniques
comme les arts et – surtout – la Poésie, ou disons plus
généralement « les écritures » (ce pluriel est de Valéry)… Il
me faudrait longuement le montrer, alors que de nouveaux
arts, inspirés d’inventions récentes, apparaissent : la
Photographie (ce qu’en fit d’essentiel Edgar Degas, par
exemple) ; ce que j’appellerais la « gramophonie »,
permettant pour la première fois l’enregistrement comme
l’écoute de la voix humaine (Thomas Edison ; Charles Cros,
1876) ; ou encore la Bande dessinée (dix ans plus tard, en
1886) sous le crayon de ce Colomb là – normalien,
condisciple de Bergson, agrégé de Sciences naturelles et qui
sera le professeur de Proust au Lycée Condorcet – de ce
Georges Colomb qui, persuadé qu’il découvre un nouveau
continent littéraire, signera ses œuvres du nom de
Christophe. Le savant Cosinus, Le Sapeur Camember, La Famille
Fenouillard : curieuse vision du monde moderne, perçu
depuis la France et possédant encore l’Europe comme centre
incontournable !
Pour m’en tenir au plus significatif, en ce qui concerne la
Poésie, je rappellerai que les années 1870 / 71 sont marquées
par le retour de Mallarmé à Paris ; par le passage fulgurant
(1870 – 1873) de l’« homme aux semelles de vents », sa
rencontre avec Verlaine, la lecture de Bateau ivre devant les
« Impassibles » médusés, puis son désir de quitter « l’Europe
aux anciens parapets », pour se livrer tout entier aux
« Illuminations ». C’est encore – on l’oublie trop souvent – le
retour triomphant de Hugo dans la capitale et son influence
qui ne cessera guère, tant au plan du politique que du
poétique (L’Année terrible date de 1872), pas même après sa
mort en 1885 (La Fin de Satan et Dieu paraitront, de façon
posthume, en 1886 et 1891). Hugo et le vieux rêve des
20 Serge BOURJEA
« Etats-Unis d’Europe » qu’il ne cessera d’appeler de ses
3vœux …
Ces divers éléments, d’autres encore, permettent – exigent
– de brosser un autre visage pour l’Europe des temps
modernes et, plus précisément, de dresser le portrait de son
habitant, que Valéry – inspiré – nommera bientôt l’« homo
europeus ».

1889 / 1898

Pour cette décennie, je me limiterai encore à l’essentiel de
ce qu’il faut nommer les influences poético-politiques qui se
sont exercées sur la pensée comme sur la création
valéryennes. Après le refoulement partiel de la figure
tutélaire de Hugo (première fascination majeure : Le Rhin,
lecture adolescente de 1886), les deux sources auxquelles
Valéry ne cessera de s’abreuver – dans le déni quelquefois –
proviennent de Mallarmé et de Rimbaud. Mais, dans cette
période d’intense formation spirituelle, il est une troisième
lecture déterminante sur quoi il me faudra insister : celle de
Nietzsche.
Mallarmé, comme poète, est lu à partir de 1889 dans
l’ambiguïté que l’on sait, conduisant à une étrange
oscillation entre acceptation et refus d’une poétique tout à la
fois enviée et progressivement répudiée. Mais c’est bien le
grand texte politique de Crise de vers (1895) qui déterminera
l’écriture de La Crise de l’esprit : Mallarmé y dit, en effet, cette
chose fondamentale que si une révolution s’est bien effectuée
dans la rue un siècle plus tôt, en 1789, la véritable révolution,
celle des esprits, s’accomplit précisément en cette fin du
XIXème siècle, et qu’elle est capitale. J’aurais aimé avoir le
temps de jouer sur ce « capital » mallarméen, m’offrir moi
aussi – car c’est le vœu profond de Valéry, souvent formulé
« L’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée » 21
4dans les Cahiers au titre d’un « caligulisme » intellectuel –
j’aurais voulu m’offrir la tête de Mallarmé, et lui accoler le
chef de Monsieur Teste (testa mais testis également) ; la tête
de saint Jean dans la scène deuxième de l’Hérodiade (le
« Cantique de saint Jean », dont s’inspirera Gustave Moreau
pour son Apparition et diverses Salomé) ; et – surtout –
raccrocher tout ceci, ces décollations capitales, à la
décapitation d’Orphée (Moreau encore : La jeune fille Thrace
portant la tête d’Orphée).
Ce serait toucher là à l’une des légendes les plus
puissantes de la mythologie grecque, qui fait intensément
retour dans l’Europe « moderne ». Légende liée à la religion
des mystères et qui touche intimement, selon Mallarmé, au
« mystère dans les lettres ». Orphée, figure capitale de l’Aède,
peut à la fois abolir des mondes et les créer par les seuls
pouvoir de sa musique ; lui et lui seul peut transgresser les
frontières, nier ou refuser la mort par la force de son chant,
au point de retrouver et de perdre encore Eurydice aux
enfers. Les Ménades (maínomai, « délirer » : ce terme très
précieux pour interpréter la légende), les « délirantes » le
dépècent par haine ou mépris de sa passion exclusive, et
abandonnent sa tête – cette part qui, de son corps, peut être
séparée – au flux du fleuve Hébros. Et c’est sur les rivages de
l'île de Lesbos, terre de Poésie, que les prêtresses la
recueillent, interprétant l’oracle de sa parole pure…
De cet aspect du mythe, Valéry fera en quelque façon le
cœur de sa théorie scripturale : au centre de L’Ile Xiphos, par
exemple, on se souvient qu’un temple est dressé, qui
conserve « une tête parlante aux yeux fermés ». Cette tête
séparée est « dans le temple » sans doute, mais « elle
cont[ient] l’univers » ; et les philosophes, les poètes, aussi
bien que les prêtres, viennent recueillir « de la Bouche
Sacrée », dans la parole isolée d’une « Tête Qui Parle », la
22 Serge BOURJEA
matière de leurs écritures diverses, qui sont autant
d’explications (de déploiement, le mot est mallarméen) du
Sens du Monde… [Cf. Œ2, 438, sq.]

Rimbaud, quant à lui, est lu en 1890 et le choc de sa
rencontre est tout aussi important, aux yeux de Valéry, que
celle de Mallarmé – moins pour la pensée qui peut en
émaner, que pour le geste poético-politique qu’elle propose.
Geste qui prend, à être aujourd’hui retrouvé chez ce poète
explorateur, un sens tout particulier. « L’Europe aux anciens
parapets », l’Europe comme centre et référence capitale du
Monde, doit être transgressée, dépassée par un mouvement
5vers l’orient (« Orientem versus » ) lequel, tout à la fois,
permet de se retourner vers ses propres origines et de les
transcender. Valéry sut-il exactement le parcours tourmenté
de Rimbaud ? On peut imaginer qu’il apprit, comme
Verlaine (et peut-être par lui), l’errance en Europe, le désir
avorté du voyage à Athènes ; le détour étrange par Chypre
où Rimbaud se rendra à deux reprises, avant de choisir de
rompre radicalement avec l’Europe et la civilisation
grécolatine (1880 : l’Egypte, Aden, le Harar…). […]

Aux lectures de ces deux œuvres de poètes, il faut ajouter
celle d’un philosophe qui, lui, retrouva très expressément la
pensée grecque. Nous sommes en 1896, le numéro 2 de la
revue du Centaure si bien nommée (le titre indique, là encore,
une volonté de retour aux mythes fondateurs), porte la
publication de La Soirée avec Monsieur Teste. Mais il est
important de noter, dans le même volume, un article de
divulgation de la pensée nietzschéenne par Henri Albert
HAUG, traducteur pendant 10 ans des œuvres de Nietzsche,
notamment de Par delà le Bien et le Mal et du Zarathoustra,
parus en français en 1898 – précisément à la mort de
« L’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée » 23
Mallarmé –, en même temps que la première étude
d’envergure sur cette pensée : La Philosophie de Nietzsche, par
Henri LICHTENBERGER. C’est par Henri Albert, alsacien
d’origine et par ailleurs administrateur de la revue du
Centaure, que Valéry va lire effectivement celui qu’il
nommera d’intéressante façon un « tzigane de la pensée »
(ou un « doukhobor », un lutteur de l’esprit). Ce phénomène
d’une lecture attentive est suffisamment rare chez le poète,
pour qu’on la souligne ; d’autant que Valéry va annoter
Nietzsche et s’en inspirer au point d’oublier, dans un
étonnant phénomène de refoulement inconscient, divers
éléments qu’il lui emprunte. Parmi ceux-ci – et sans doute
faudrait-il s’interroger longuement sur ce « trou de
mémoire » concernant un point capital des conceptions
européennes de Valéry – la définition de l’Europe comme
« petit cap du continent asiatique ». La formule est célèbre,
que l’on attribue régulièrement encore à Valéry. Or, ce
dernier l’a sans conteste trouvée dans Le Voyageur et son
ombre (Der Wanderer und sein Schatten), publié en 1880 dans le
deuxième tome de Humain trop humain – un livre pour esprits
libres (dont on se souviendra qu’il est dédié « à Voltaire »),
ouvrage dont Henri Albert envoie la traduction à Valéry,
précisément en 1902. Le poète a pu y lire ceci, qui va fonder
toute sa théorie du « bon européen » (1/ l’Europe n’est
qu’une ‘petite presqu’île de l’Asie’. Mais : 2/ elle excède
toute idée de territoire géographique, pour comprendre
notamment ‘l’Amérique’, qui en constitue l’extension
naturelle. Et : 3/la Grèce et la Rome anciennes, le judaïsme et
le catholicisme, la définissent au plus profond) :

« J’entends par Europe des étendues de territoires bien plus
grandes que celles qu’embrasse l’Europe géographique, la petite
presqu’île de l’Asie : il faut comprendre l’Amérique, en tant qu’elle
24 Serge BOURJEA
est fille de notre civilisation. D’autre part, ce n’est pas l’Europe
toute entière qui tombe sous la définition que l’on donne à
l’‘Europe’ au point de vue de la civilisation, mais seulement ces
peuples et ces fractions de peuples qui ont un passé commun avec
la Grèce et la Rome anciennes, dans le judaïsme et le
catholicisme » [Le Voyageur et son ombre, Mercure de France,
1902, p. 129, 130, traduction d’Henri Albert]

Dès 1896, toujours dans le volume deux (et dernier) du
Centaure, Valéry annonce deux études à paraître : l’une sur
Poe (on ne s’y attardera pas), l’autre sur Nietzsche. Sur ce
dernier, ce n’est qu’en février 1909, à la demande de Gide
formulée au nom de la N.R.F. récemment créée, qu’il va
reprendre sa réflexion, sans parvenir pour autant à la fixer :
« j’ai les détails et les idées, mais c’est la ligne » écrit-il à sa
femme Jeannie, pour dire tout à la fois l’intérêt maintenu, et
l’impuissance dans laquelle il se trouve de cerner une pensée
qui le déborde. La « Note sur Nietzsche » promise à Gide,
restera à l’état de fragments, de « notes » au pluriel, qui
méritent pourtant d’être relues. Je me contenterai d’un bref
résumé, à partir du texte publié naguère dans les Etudes
valéryennes [BEV N° 93, 2003].

* Nietzsche retient l’attention par son constant
attachement à la Grèce ancienne, manifesté dans son
enseignement de la littérature et de la poésie hellénistiques ;
dans la publication de nombreux ouvrages marqués par le
tropisme Grec ; mais peut être surtout par ce mouvement de
dérive qui le porte obstinément vers Athènes, la ville
« capitale », conçue à la fois comme terme et point d’origine
6d’une pensée du « monde moderne ». Certes Valéry ironise
l’inspiration dionysiaque du philosophe ; nomme les
paradoxes de sa pensée, jusqu’à contester la portée de son
« L’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée » 25
œuvre : « Il n’est pas propre – il est prolixe. Pas
méditerranéen. Pas grec, pas romain, pas organisateur ». Il
cherche surtout à souligner l’excès de cette philosophie,
quitte à réduire abusivement l’importance des Grecs et de
leurs écritures : « Exagération de l’importance du drame grec
[…] Il faut être allemand pour cela ; le drame grec était pour
amuser les Grecs ».
* Pourtant une pensée de l’Europe « actuelle » se dégage
de nombreux propos nietzschéens. Le plus souvent, ces
propos laissent entendre à Valéry que « le temps du monde
fini commence ». Ainsi la formule : « L’Europe est un monde
en train de disparaître » [1884], n’a pu que résonner dans son
esprit, même si le philosophe prussien – dans le cadre de
l’amor fati, notamment – ne se montre pas aussi pessimiste
que lui, quant au destin du vieux continent.
* En conséquence – dans la logique même de ce que j’essaye
d’installer ici – c’est la question de l’écriture de la philosophie,
par et pour le « moderne », qui se trouve posée et que retient
Valéry : « Au Mercure, de Nietzsche l’Ecce Homo. Comment
le lire ? Important document. Ecrire. Etre. Etre pour écrire.
Ecrire pour être. » La philosophie de Nietzsche, plus que
toute autre peut-être, s’écrit. Elle institue, dans sa tentative
de comprendre ou seulement d’approcher le Monde au plus
près, un certain rapport du sujet au langage, qui la définit en
retour : elle est ainsi, au yeux de Valéry, fondamentale
Poésie…

1897

C’est lors de son premier (et énigmatique) séjour en
Angleterre, à l’invitation de la Chartered Company de Cecil
Rhodes, que Valéry – qui vient de publier l’Introduction à la
Méthode de Léonard de Vinci et se dispose à écrire La Soirée... –
26 Serge BOURJEA
rédige un texte fulgurant, appelé à retentir longuement dans
son œuvre : Une Conquête méthodique, publié dans The New
Review de Londres en 1897. Le directeur de la revue, William
Henley, curieux homme, poète mais politologue à ses
heures, ami de Mallarmé – demande en effet au jeune Valéry
un texte en français pour conclusion aux essais d’Ernest
Williams qu’il s’apprête à publier sous le titre Made in
Germany ; alors que Maurice Schwob (le frère de Marcel, ami
de Valéry), vient de faire paraître, en France, Le Danger
Allemand. Il faudrait rétablir le contexte (tel que quelques
lettres à André Gide le laisse appréhender) ; mais il faudrait
surtout retisser la réflexion politique du moment (à partir
d’Henley, de Williams, de Schwob, de quelques autres
7encore) pour comprendre toute la portée de l’essai de
Valéry.
Il me semble en tout cas assuré que tout ce qui viendra
après 1897, toute une « politique » des temps modernes
étroitement liée à une esthétique et une théorie littéraires,
sera édifié par Valéry dans le prolongement et l’extension
directe de ces « pensées sur le monde actuel », survenues à la
fin du XIXème siècle, dans l’écho de la guerre de 1870. (On
rappellera que c’est expressément ce que dit le long « Avant
Propos » de la première édition des Regards sur le Monde
actuel, en 1931 : « les grandes choses survenues depuis lors
ne m’ont pas contraint de modifier ces idées élémentaires qui
ne dépendaient que de constatations bien faciles et presque
purement quantitatives… » [Œ2, 927])

1913 / 1915 / 1919

Il faut se souvenir ici que ce grand texte politique et en
bien des façons prophétique de 1897, va être republié au
Mercure de France, sous le titre La Conquête allemande, en

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