Peguy-Senghor

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Dans le message qu'il a adressé, le 24 août 1913, au colloque Péguy Ecrivain (Orléans), Léopold Sedar Senghor faisait remarquer que l'influence que Péguy exerça sur son oeuvre fut " supérieure à celle de Proust et, pour le moins, égale à celle de Claudel ". Le Président Senghor n'eut pas le temps d'écrire l'étude sur Charles Péguy en Nigritie qui aurait fait le point sur cette rencontre. Dans ce livre, qui réunit seize universitaires spécialistes de Péguy et de Senghor, plusieurs aspects complémentaires de l'oeuvre des deux auteurs sont éclairés : politique et poésie, métaphysique et esthétique. Ainsi, deux " maîtres de la parole " sont-ils rapprochés en un commun hommage.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296313088
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PÉGUY - SENGHOR La Parole et le Monde

Sous la direction de Jean-François DURAND

PÉGUY -SENGHOR
La Parole et le monde

Éditions L'Harmattan
5-7. rue de l'Érole-polylechnique 75005 Paris

Collection Critiques Littéraires dirigée par Gérard da Silva Dernières parutions:
NGAL G., Création et rupture en littérature africaine. BEKR! T., Littératures de Tunisie et du Maghreb, suivi de Réflexions et propos sur la poésie et la littérature. KADIMA-NZUJI M., (sous la coordination de), Jean Malonga écrivain congolais ( J907- J 985). SCHUERKENS U., La colonisation dans la littérature africaine (essai de reconstruction d'une réalité sociale). PAGEAUX D., Les ailes des mots, 1994. BENARAB A., Les voix de l'exil. BARDOLPH J., Création littéraire et maladie en Afrique, 1994. BOUTET de MONGI M., BoudJedra l'insolé. 1994. NGANDU NAKASHAMA P., Le livre littéraire. 1995. GOUNONGBÉ A., La toile de soi, 1995. .BOURKIS R., Tahar Ben Jelloun, la poussière d'or et laface masquée, 1995. BARGENDA A., La poésie d'Anna de Noailles, 1995. LAURETTE P. et RUPRECHT H.-G. (eds), Poétiques et imaginaires. Francopolyphonie littéraire des Amériques, 1995. KAZI- T ANI N .-A., Roman africain de languefrançaise au carrefour de l'écrit et de l'oral (Afrique noire et Maghreb), 1995. . BELLO Mohaman, L'aliénation dans Le pacte de sang de Pius Ngandu Nkashama, 1995. JUKPOR Ben K' Anene, Etude sur la satire dans le théâtre ouest-africain francophone,1995. BLACHERE J-c., Les totems d'André Breton. Surréalisme et primitivisme littéraire, 1996. CHARD-HUTCHINSON M., Regards sur la fiction brève de Cynthia Gzick, 1996. ELBAZ R., Tahar Ben Jelloun ou l'inassouvissement du désir narratif, 1996. GAFAITI Hafid, Lesfemmes dans le roman algérien, 1996. CAZENA VE Odile, Femmes rebelles Naissance d'un nouveau roman africain au féminin, 1996 CURA TaLa Bruno (textes réunis par), Le chant de Minerve, Les écrivains et leurs lectures philosophiques, 1996. CHI KHI Beida, Maghreb en textes. Écritures, histoire. savoirs et symboliques, 1996. CORZANI Jack, Saint-John Perse. les années deformation. 1996. LEONI Margherita, Stendhal, la peinture à l'oeuvre, 1996. LARZUL Sylvette, Les traductions françaises des Mille et une nuits, 1996. DEVÉSA Jean-Michel, Sony Labou Tansi Ecrivain de la honte et des rives magiques du Kongo. 1996 @ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-3910-1

Sommaire
I. Péguy en Nigritie
Charles Péguy et Léopold Sédar Senghor Jean Bastaire et Jean-François Durand La révolution culturelle de 1889 Jean-François Durand II. Lectures croisées Le nationalisme selon Léopold Sédar Senghor. Joseph-Roger de Benoist La poésie de l'enfance chez Péguy et Senghor Boubacar Camara Géométrie des origines et espace poétique dans la XIVèrnc partition des Chants pour Signare de Léopold Sédar Senghor Alioune B. Diané Senghor et l'épopée africaine Bassirou Dieng

Il
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21

31 33

45

57

71

Écriture et plénitude. À propos de Victor-Marie, Comte Hugo ...85 Jean-François Durand

Les Chants de Sédar Nïlaan Amade Faye Péguy et la question coloniale Simone Fraisse Dimensions spirituelles de la poésie de Léopold Sédar Senghor Robert Jouanny Le mythe de l'ailleurs ou la transgression des frontières dans la poésie de Léopold Sédar Senghor Lilyan Kesteloot "Le Kaya-Magan", une lecture biblique d'un poème de Léopold Sédar Senghor Amadou Ly Senghor: de la question coloniale à la civilisation de l'Universel Maâti Monjib Traduire le Woy: le chant selon Senghor Falilou Ndiaye Léopold Sédar Senghor, prophète de la civilisation de l'Universel Diamé Signaté Péguy, « soldat de la République» Jacques Viard Le style de Péguy et l'esthétique grégorienne Claude Vincenot Bibliographie

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207

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Avertissement
Le but de ce livre n'est pas de proposer une lecture comparée systématique des œuvres de Charles Péguy et Léopold Sédar Senghor, mais plutôt, par une série de lectures croisées, de souligner les points de rencontre et les convergences. L. S. Senghor n'a cessé, tout au long de son œuvre, d'annexer au courant de la Négritude les écrivains de la "révolution de 1889", la révolution bergsonnienne du qualitatif et de l'intuition, dont Péguy fut l'un des représentants les plus remarquables. Il était donc légitime d'associer les deux auteurs en un commun hommage. Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont prêté leur concours à l'élaboration de cet ouvrage, et plus particulièrement MM. Abdoulaye Bara Diop, Directeur de l'Institut Fondamental d'Afrique Noire-Ch. A. Diop, Guy Seryex, Conseiller culturel à la Mission française de Coopération et d'Action culturelle, et Mme Suzanne Olschwang, sans qui la réalisation matérielle de ce livre n'aurait pu être menée à terme.

Jean-François Durand

" Nous avons toujours essayé, je viens de le dire, d'assimiler ce qui nous paraissait similaire ou complémentaire au génie nègre. Nous lisions, et aimions, Péguy, Claudel, Saint-John Perse et d'autres, parce qu'ils nous présentaient un certain aspect de la négritude en français"
Léopold Sédar Senghor, La poésie de l'action, Stock, 1980, p. 104.

- I -

Péguy en Nigritie

Charles Péguy et Léopold Sédar Senghor
Jean BASTAIRE* et Jean-François DURAND**

Dans Ce que je crois, l'une de ses dernières publications, le président Léopold-Sédar Senghor raconte: "Quand Aimé Césaire et moi nous avons, avec Alioune Diop et Léon-Gontran Damas, lancé le mouvement de la Négritude, nous ne pensions plus que par Paul Claudel et Charles Péguy. Mieux, nous les avons négrifiés en les présentant comme les modèles des "poètes nègres" que nous voulions être. Vraiment, nous ne croyions pas si bien dire. Car si nous les sentions alors, et intensément, nous nous dispensions, pour
cela même, d'en chercher les preuves

-jusqu'aujour

où nous

avons fini par les découvrir dans Ma conversion de Paul Claudel. En voici ce qui était l'essentiel pour nous: "Que l'on se rappelle ces tristes années quatre-vingt, l'époque du plein épanouissement de la littérature naturaliste. Jamais le joug de la matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l'art, dans la science était irréligieux... A dixhuit ans, je croyais donc tout ce que croyaient la plupart des gens dits cultivés de ce temps. La forte idée de l'individu et du concret était obscurcie en moi. J'acceptais l'hypothèse moniste et mécaniste dans toute sa rigueur, je croyais que tout était soumis aux "lois" et que ce monde était un enchaînement
* Secrétaire général de l'Amitié Charles Péguy. ** Maître de Conférences, Université de Grenoble, détaché à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Dakar. 13

dur d'effets et de causes que la science allait arriver; aprèsdemain, à débrouiller paifaitement. Tout cela me semblait d'ailleurs fort triste et fort ennuyeux... La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d'un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance et qui a eu, dans la formation de ma pensée, une part prépondérante, Arthur Rimbaud... La lecture des Illuminations, puis, quelques mois plus tard, d'Une saison en enfer fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres occupaient une fissure dans mon bagne matérialiste, et me donnaient l'impression (Ce vivante et presque physique du je crois, Grasset, 1988, surnaturel." pp.210-211). que

On ne saurait mieux dire la place originelle que Péguy occupe, avec Claudel, dans l'univers culturel de Senghor. Le grand poète africain s'en est expliqué un peu plus longuement dans un message qu'il adressa au Colloque du centenaire de la naissance de Péguy, en septembre 1973, à Orléans. Déjà publié dans les Actes du colloque, ce texte mérite d'être intégralement rappelé, car il marque fort bien l'étendue et la profondeur de l'influence péguyste sur Senghor: "Monsieur le Président, "Quand je vous ai promis un message pour le colloque d'Orléans sur "Péguy écrivain ", je comptais vous envoyer un texte d'une quinzaine de pages dactylographiées double interligne, comme celui que j'avais écrit pour le centenaire de Marcel Proust. Etje me proposais d'écrire ce texte pendant mes vacances du mois d'août, que je prends habituellement en Normandie. "Malheureusement, à cause du cycle de sécheresse qui sévit, depuis sept ans, dans mon pays, j'y ai été retenu jusqu'au milieu du mois d'août. C'est dire que le 16 août, je ne
disposais que de quinze jours pour relire Péguy

- voire

étendre

mes lectures grâce aux progrès de l'édition - et rédiger mon message. Après une semaine de lecture et de relecture, je m'aperçois qu'en effet, c'est d'au moins un mois que j'aurais 14

eu besoin. "Bien sûr, j'aurais pu vous envoyer un télégramme pour souligner, en quelques mots, l'influence que l'écrivain Péguy avait exercée sur les quelques écrivains noirs qui, entre les deux guerres mondiales, lancèrent le mouvement de la Négritude. Mais, alors, mon témoignage eût été, involontairement, mais objectivement, partial, car son laconisme aurait fait penser que l'influence de Péguy a été moindre sur nous que celles de Proust et Claudel. Or, dans les faits, elle fut supérieure à celle de Proust - nous étions, nous sommes, essentiellement, des poètes - et, pour le moins, égale à celle de Claudel. Pour le moins, car le socialisme de Péguy - entre l'idéalisme et le matérialisme, entre l'économie et un certain "humanisme" bourgeois qui nous rapproche.

- n'est

pas le moindre aspect de lui

"Je dis "nous rapproche". Au lieu d'''influencer''. En effet, il serait plus juste de parler de "convergence" ou de "confirmation ". Au moment où, révoltés contre le "parti intellectuel" qui continuait de régneren Francemalgré Bergson - et Rimbaud -, nous cherchions des alliés, Proust, mais surtout Claudel, encore plus Péguy, nous ont confirmés dans notre révolte et notre démarche de retour aux sources de la Négritude. "Les lisant attentivement, avec les yeux de l'âme, et les oreilles ouvertes, nous nous étions aperçus que leur style était rhapsodique (ré-pétitif, non re-ditifJ. Comme le style nègre. Mais aussi que, chez Claudel et Péguy, il y avait, derrière ce style, une philosophie et une mystique de l'intuition, apparentées à l'ontologie et à la mystique négro-africaines. Qu' enfin, chez Péguy, ce socialisme, tenté par l'anarchie et méfiant des appareils des partis, ce socialisme à hauteur du cœur mais au niveau du bon sens populaire répondait à nos soucis. "C'est tout cela que je voudrais dire, quand j'en aurai le temps, dans une étude qui sera intitulée Charles Péguy en Nigritie. 15

"En attendant, je vous prie, Monsieur le Président, de transmettre aux membres de votre Colloque tous mes souhaits de succès - pour que vive, vivante, parmi nous, la pensée, surtout l'âme de Péguy" (Péguy écrivain, Klincksieck, 1977, pp. 10-11). L'étude sur Charles Péguy en Nigritie ne fut jamais écrite. A défaut, et en cette même année 1973, Senghor revint à Péguy et à Claudel dans une conférence donnée à l'Université d'Oxford pour la remise du diplôme de docteur Honoris Causa, le 26 octobre, et où l'on trouve ceci: "Malgré la tradition grammairienne et académique, qui tend à maintenir la langue française droite et légèrement cambrée dans son corset, celle-ci a beaucoup évolué. Depuis Rimbaud et Bergson: depuis la Révolution de J889. La langue s'est enrichie, elle s'est assouplie, elle est devenue capable d'exprimer, avec les passions de l'âme et les frémissements de la chair, tous les sons et mouvements, toutes les formes, couleurs et odeurs de l'Univers. Laissons de côté le philosophe Bergson, qui a révolutionné la pensée pour la diriger sur le réel, et revenons à Rimbaud, qui, lui, a révolutionné la vision du monde et surtout son expression. Celui-ci, dans Une saison en enfer, écrit: "Oui, j'ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un Nègre, mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux Nègres, vous, maniaques, féroces, avares... J'entre au vrai royaume des enfants de Cham". C'est ainsi que Rimbaud revient aux sources de l'originaire: de l'authentique. "Mais c'est au XX' siècle que toute une série d'écrivains feront la révolutionde la languefrançaise, dont rêvait déjà Victor Hugo. Proust et Colette, Claudel et Péguy enfurent les plus grands, qui ont transformé le vocabulaire en l'enrichissant et, par dessus tout, créé un style, des styles nouveaux. Je ne parlerai, ici, que de Claudel et de Péguy, dont nous avions, au Quartier Latin, découvert le "style nègre". Ils 16

allaient faire, du français,

de "cette langue à chair de poule, de

pâle et froide", comme le dit Sartre, une langue de chair ferme et de sang rouge. Ce sont, l'un et l'autre, des inventeurs mots nouveaux et de formes neuves: essentiellement parce

qu'ils sont revenus au génie celtique, que la Renaissance avait réduit au silence pendant quatre sièclesJ. "Le remarquable, sève populaire: c'est que, chez Péguy comme chez Claudel, harmonieusement la celtique. Ils mêlent volontiers les archaïsmes une solide culture classique équilibrait

et les mots nouveaux, qu'ils forgent selon le génie même de la langue, les tours littéraires et les expressions paysannes, puisées dans le terroir même. Péguy est, dans ce domaine, imbattable, surtout quand il accumule une série de mots de la même famille, dont il se sert pour exprimer tous les aspects du réel: du concret. Comme dans Clio: "Je dis devenu inchrétien, et non redevenu, car cela ne revient pas du tout au même; cette inchrétienté actuelle, cette déchrétienté est infiniment plus grave, cette déchrétienté coupable et, comme on dit dans Corneille, criminelle, que l'inchrétienté d'avant, que l'antéchrétienté pour ainsi dire innocente". C'est moi qui souligne. "Cette prodigieuse invention verbale, c'est encore dans leurs poèmes que Charles Péguy et Paul Claudel l'illustrent au plus haut point, bien que celui-ci nous avertisse dans La Muse qui est la Grâce: "Les mots que j'emploie, Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les mêmes! Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucun sortilège. Ce sont vos phrases mêmes. Pas aucune de vos phrases que je ne sache reprendre!
Dans son livre-entretien Un Breton bien tranquille (Stock, 1978 pp. 333334), Henri Queffélec a relevé ces lignes et s'est réjoui de la convergence ainsi établie, à travers le "génie celtique" de Péguy, entre sa Bretagne natale et la Casamance de son vieux camarade Senghor, connu à Paris au temps du lycée Louis-le-Grand. Nous remercions Hélène Bastaire de nous avoir signalé ce rapprochement. 17

Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les reconnaissez pas. Et ces pieds sont vos pieds, mais vous voyez que je marche sur la mer et que je foule les eaux de la mer en triomphe". "Que signifient ces versets sinon que c'est, docile au génie de sa langue et de son peuple, de sa race, pour parler comme Péguy, que Claudel crée, avec un nouveau vocabulaire, de nouvelles images, de nouveaux rythmes, de nouvelles mélodies, bref, une nouvelle musique? Et Péguy aussi" (Liberté 3. Négritude et civilisation de l'universel, Seuil, 1977, pp. 457-458). Le 26 juin 1991, Léopold-Sédar Senghor a accepté de revenir une nouvelle fois sur ses relations avec Péguy, au cours d'un entretien qu'il a bien voulu accorder à Jean-François Durand et dont nous lui sommes vivement reconnaissant. C'est par ces précisions que nous conclurons ce dossier consacré aux rapports originaux et féconds entre un grand poète français et un grand poète africain: - Monsieur le Président, vous affirmiez, en 1973, et cela au nom de toute une génération, que, dans votre combat de jeunes militants en quête des sources de la Négritude, Péguy, encore plus que Bergson, Rimbaud et Claudel, fut pour vous un allié. Pourriez-vous préciser en quoi la pensée de Péguy fut pour vous libératrice? - La pensée de Péguy fut pour nous, Négro-Africains, libératrice en ce sens qu'elle ne nous a pas invités à imiter; pas même à nous inspirer d'un pays ou d'une civilisation étrangère. Ce qu'elle nous a conseillé, c'est, pour penser et agir; mais d'abord pour sentir; de revenir sur nos pas en nous enracinant dans la terre-mère de notre patrie. De L'Afrique noire dans notre cas. - Vous dites qu'il y a chez Péguy une "mystique de l'intuition ", très proche de l' "ontologie et de la mystique négro-africaine". Dans la Préface que vous avez donnée en 18

1983 au livre d' Alassane Ndaw, La pensée africaine, vous écrivez que "la spiritualité, en Afrique noire, est incarnée dans le corps: dans la chair" (p. 29). Pourriez-vous éclairer davantage, pour nos lecteurs, cette" convergence" ?

-

Comme vous le savez, pour vous, Européens, surtout pour vous, Français, c'est par la pensée discursive, par le "cogito"

cartésien, que l'homme appréhende, saisit au corps la réalité pour agir sur elle. Pour nous, Négro"Africains, l'homme se sert, bien sûr, de sa pensée pour comprendre le monde. Cependant, ce monde, qui est incarné dans la matière vivante, dans la chair, l'homme doit, d'abord, le toucher et le sentir avec sa chair pour vivre, corps et esprit, à son rythme. C'est seulement alors que, corps et esprit, il vivra en convergence avec ce monde. Je parle d'une vie vivante, créatrice parce que rythmée en symbiose, comme un courant alternatif, vivant parce que non mécanique, mais spirituel. - Vous avez souvent insisté sur la "révolution culturelle de 1889", qui fut un premier ébranlement du positivisme occidental dans ses certitudes totalitaires. Péguy s'inscrit tout naturellement de sa poétique? - Ce qui a frappé les étudiants de ma génération dans la "révolution culturelle de 1889", c'est le mariage du corps et de l'esprit, de la sensibilité et de la pensée, qui caractérise le style de Péguy comme celui des artistes et des poètes négroafricains. J'ai eu souvent l'occasion de définir ainsi ce style: "une image ou un ensemble d'images analogiques, mélodieuses et rythmées". C'est le style des poètes surréalistes comme celui des artistes, peintres et sculpteurs de l'Ecole de Paris. Je songe, parmi les poètes français, à André Breton, Paul Eluard et Philippe Soupault. Parmi les artistes de l'Ecole de Paris, à Pablo Picasso, Marc Chagall et Maria Elena Vieira da Silva. - Je voudrais terminer par une question plus générale. 19 dans la mouvance de cette" révolution culturelle". Qu'a retenu votre génération de son esthétique et

Partant de votre expérience commune des cultures africaine et européenne, pensez-vous que l'œuvre de Péguy ait encore beaucoup à apporter à la jeune génération intellectuelle de l'Afrique? La "révolution de 1889", qui vous tient tellement à cœur, a-t-elle vraiment porté ses fruits, et peut-elle influencer le cours des choses, à l'heure du triomphe planétaire d'une civilisation technicienne, souvent bien éloignée du socialisme humaniste et libertaire qui fut celui de Péguy et le vôtre? - En influençant ma génération, celle qui faisait ses études supérieures dans les années 1930, Péguy a fait fructifier, en Afrique, la "révolution de 1889". C'est lui qui nous a fait découvrir que la vraie révolution est celle de 1889. C'est que celle-ci, en effet, nous a convaincus que les découvertes scientifiques et techniques des x/xe et XXe siècles, pour avoir une valeur humaine, doivent être mises au service du développement: des arts et littératures certes, mais surtout, pour finir, des activités spirituelles, religieuses.

20

La révolution culturelle de 1889
Jean-François DURAND'

Dans la Postface d'Ethiopiques, L.S. Senghor confie sa préférence pour une poésie qui "n'est pas tout à/ait d'Europe" (Oeuvre poétique, p. 157)]. Des troubadours à Paul Claudel et Saint-John Perse, une Parole s'énonce, porteuse d'une relation aujourd'hui perdue entre l'homme et l'univers. La Parole des origines, en effet, renoue les liens brisés entre les mots et les choses. Elle a valeur de monstration et d'épiphanie, car "le mot y est plus qu'image, il est image analogique sans même le secours de la métaphore et de la comparaison" (OP, p. 158-159). Cette Parole dont la poésie senghorienne s'efforce de retrouver l'intensité irradiante, a pour vertu première de faire apparaître le "sens sous le signe" (OP, p. 159). Elle habite ainsi un monde plein, sans vides et sans coutures, qui est celui du mythe et de l'enfance.
1. LE MUR ET LE VOILE

L'enfance senghorienne est d'abord une expérience de la plénitude du monde - en deçà de toute métaphore et de toute abstraction
Maître de Conférences, Université de Grenoble, détaché à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Dakar. Les notes renvoient à : Oeuvre poétique, Editions du Seuil, Collection "Points", 1990, Ière édition 1964. En notes OP. Liberté J, Négritude et humanisme. Editions du Seuil, 1984, 1ère édition 1964. Liberté 3, Négritude et civilisation de l'universel. Editions du Seuil, 1977. Liberté 5, Le dialogue des cultures. Editions du Seuil, 1993. Ce que je crois. Grasset, 1988. 21

*

analytique: "Car tout est signe et sens en même temps pour les NégroAfricains: chaque être, chaque chose, mais aussi la matière, la forme, la couleur, l'odeur et le geste et le rythme et le ton et le timbre, la couleur du pagne, la forme de la kôra, le dessin des sandales de la mariée, les pas et les gestes du danseur, et le masque, que sais-je?" (OP, p. 159). La poésie symphonique, telle qu'elle triomphe dans Ethiopiques, sera d'emblée laudative, heureuse d'énoncer la splendeur chatoyante du monde, les étoffes, les outils, les parures et les masques, car les choses tiennent "un langage parfaitement clair" (OP, p. 159), dans lequel il suffit de puiser, comme à une source d'abondance. L'univers d' Ethiopiques est en effet substantiel (OP, p. 168), comme celui de l'épopée homérique ou de la parole lyrique hugolienne telle qu'a su la lire Charles Péguy2. Cet univers substantiel, écrit Senghor, peut arrêter "le processus de désagrégation du monde moderne, et d'abord
de la poésie" (OP, p.168). Dans la consonance du monde et de la Parole, la poésie senghorienne trouve son assise la plus sûre. Le poème

contribue à retrouver les chemins d'amont, les chemins de l'enfance, que le monde moderne a perdus. Poésie romantique des origines, donc, et du ressourcement, qui passe d'abord par un ressourcement

linguistique, une exploration des richesses étymologiques du mot, des
mots "enceints d'images", et antérieure. qui sont déjà en eux-mêmes une poésie native

Dans un texte tardif, l'un des plus achevés et médités de son œuvre, la Préface de La Pensée africaine d'Alassane Ndaw3, L.S. Senghor cite le passage d'Introduction à la métaphysique dans lequel Heidegger, prolongeant les intuitions du romantisme alIemand4, affirme que "la

2 3 4

Voir notre article, "Ecriture et plénitude. A propos de Victor-Marie, ComteHugo", dans ce livre. Les Nouvelles Editions Africaines, Dakar, 1983. Voir "Les leçons de Léo Frobenius" (Liberté 3, pp. 398 sq) et "La culture face à la crise" (Liberté 5, pp. 192 sq). Dans cette conférence donnée à Tübingen, Senghor éclaire la proximité des auteurs de la révolution de 1889 (Bergson, Rimbaud, Claudel) et du romantisme allemand. 22

langue est la poésie originelle, dans laquelle un peuple dit l'être" (p. 18). Plonger dans les profondeurs de la langue, c'est donc construire un rapport poétique au monde, et ce rapport est aussi celui du mythe et de la légende, du conte et de l'épopée, du chant et du proverbe. La parole alors réenchante le monde autant qu'elle se laisse enchanter par luis. Elle déchire le voile que les mots de la tribu, les mots dépoétisés, ont jeté sur
le réel sans images. Mais dans cette volonté de ressourcement, européenne la poésie

se heurtera à un obstacle majeur, que Senghor désigne dans

de nombreux textes: "Des siècles de rationalisme sont passés par-là, faisant un mur de ce qui était voile transparent" (OP, p. 159). L'homme moderne est aveugle au monde, parce qu'il n'entend plus en lui le bruissement étymologique de la langue. Le voile s'est épaissi, jusqu'à masquer totalement le cosmos luimême, en son éclat premier et son rayonnement. La dépoétisation du monde est un oubli, ou un refoulement, de la dimension poétique du langage. Le rationalisme triomphant, celui de l'Occident cartésien poussant jusqu'à l'extrême son projet de maîtrise et de rendement universels, est d'abord une tentation d'enfermement, de clôture: le

"mur" senghorien. Un homme coupé du monde, ne vivant que dans l'univers solipsiste de l' "esprit", une langue technicienne, régie par l'efficacité et l'analyse, et une perte du sens esthétiqué, qui est d'abord l'accueil de la gratuité foisonnante de l'Etre.

5 6

Sur l'''incantation'' poétique, voir Oeuvre Poétique. p. 407. Senghor aurait aimé ce passage d'un écrivain "colonial" aujourd'hui oublié :"Quelques jours au Sénégal ont achevé de me convaincre que j'ai réellement quitté une société pour une autre. et si vous désirez que je les caractérise l'une et l'autre par un mot qui sera forcément rudimentaire, je dirai, en y apportant le plus d'exactitude qu'il m'est possible: je suis sorti d'un monde fondé sur l'utilité, pour entrer dans un monde fondé sur le plaisir. Traduisant ma pensée à l'usage des pédants, j'écrirai que j' ai quitté une société que domine l'économie, pour une autre où régnerait l'esthétique", Jean-Richard Bloch, A la découverte du monde connu. Cacaouettes et Bananes, Gallimard, 1929, p. 45. 23

2. "UN HALO DE SÈVE ET DE SANG"

Contre les tendances modernes à la raideur et à la stérilité, et le durcissement du cartésianisme en positivisme, Senghor oppose, dans le droit fil du Péguy des Situations, des Dialogues ou de la Note conjointe, une métaphysique de l'incarnation: "Ecoutez donc Corneille, Lautréamont, Rimbaud, Péguy et Claudel. Ecoutez le grand Hugo" (OP, p. 167). Cette exhortation senghorienne désigne des poètes chez qui, comme chez les négro-africains, "les mots sont naturellement nimbés d'un halo de sève et de sang"(OP, p. 167). De Corneille à Péguy, la filiation poétique qui se dessine est en effet remarquable. Elle est celle des écrivains charnels, enracinés dans la plénitude terreuse du monde, écrivains épiques, si l'on veut, pour qui l'Etre est d'abord luxuriance et débordement. Chez eux, l'expérience première est moins celle du néant et du vide, que celle d'une pléthore de formes et d'images, d'une richesse originelle que le poète chante et porte à la beauté rythmée et heureuse de la forme: "... la poésie, comme la philosophie, c'est une vision neuve du monde, dans lequel l'homme est inséré, in-carné"? L.S. Senghor cite un passage du Haut Langage-Théorie de la poéticité de J. Cohen, qui voit dans la poésie la tentative de redonner aux mots "leur totale plénitude sémantique". Ces mots hauturiers sont les seuls à même de nous "faire saisir intuitivement cet être du monde que nous présente le poète"8. Ils ont donc une valeur ontologique de désignation et de rapatriement dans la matrice du monde. Ils participent à leur tour à ces "liens de réciprocité"9 qui instituent la personne dans son déploiement complexe et solidaire. Le mot resémantisé, enté dans la chair du monde, contribue à "faire de l'individu une personne dans sa plénitude "10,nous dit le poète.

7 8 9 10

Préface de La pensée africaine, op. cit., p. 19. Ibid. Ibid., p. 28. Ibid., p. 29. 24

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