Pierre Loti l'insaisissable

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296326231
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Marie- Paule de SAINT-LEGER

PIERRE LOTI L'INSAISISSABLE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Critiques Littéraires dirigée par Gérard da Silva Dernières parutions: CHARD-HUTCHINSON M., Regards sur la fiction brève de Cynthia Ozick,1996. ELBAZ R., Tahar Ben Jelloun ou l'inassouvissement du désir narratif, 1996. GAFAITI Hafid, Lesfemmes dans le roman algérien, 1996. CAZENA VE Odile, Femmes rebelles Naissance d'un nouveau roman africain au féminin, 1996 CURATOLO Bruno (textes réunis par), Le chant de Minerve, Les écrivains et leurs lectures philosophiques, 1996. CHIKHI Beida, Maghreb en textes. Écritures, histoire, savoirs et symboliques, 1996. CORZANI Jack, Saint-John Perse, les années de formation, 1996. LEONI Margherita, Stendhal, la peinture à l'oeuvre, 1996. LARZUL Sylvette, Les traductions françaises des Mille et une nuits, 1996. DEVÉSA Jean-Michel, Sony Labou Tansi Ecrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, 1996 DURAND J.-F. & PEGUY -SENGHOR (sous la direction de), La parole et la monde, 1996. LEQUIN Lucie & VERTHUY Maïr (sous la direction de), Multi-culture, multi-écriture. La voix migrante au féminin en France et au Canada, 1996. PLOUVIER, Paule & VENTRES QUE Renée (sous la direction de), Itinéraires de Salah Stétié. Anthologie, textes récents, oeuvres inédites: Etudes-Hommages, 1996. GALLIMORE Rangira Béatrice, L'œuvre romanesque de Jean-Marie Adiafji, 1996. GALLETRené, Romantisme et postromantisme de Coleridge à Hardy: nature et surnature, 1996. MERGARA Daniel M., La représentation des groupes sociaux chez les romanciers noirs sud-africains, 1996. COPIN Henri, L'Indochine dans la littératurefrançaise des années 20 à 1954, 1996. CALLE-GRUBER Mireille, Les partitions de Claude Ollier. Une écriture de l'altérité, 1996. MBANGUA Anatole, Les procédés de création dans l'œuvre de Sonny Labou Tansi, 1996.
@ L 'Harmattan, 1996

ISBN: 2-7384-4667-1

A mes enfants: Sébastien et Eva

AVERTISSEMENT.

I-Pagination. Afin de ne pas surcharger le récit de références infrapaginales supplémentaires, il a paru préférable de mettre entre parenthèses certaines indications abrégées concernant les oeuvres de Pierre Loti. En raison du grand nombre des rééditions successives, l'indication de la pagination a été remplacée soit par le titre du chapitre, soit par la numération du chapitre et de la partie d'où la citation est extraite. Par contre, en ce qui concerne Aziyadé, ouvrage référentiel de cette recherche, nous avons pris l'édition du "Livre de Poche" et indiqué la pagination correspondante. 2-Les mots ou expressions en caractère gras insérés dans les citations lotiennes le sont par nous. 3-Abréviations des oeuvres de Loti utilisées. Angk. . . . . . . Un Pèlerin d'Angkor Az. . . . . . . . . Aziyadé MC. . . . . . .. Madame Chrysanthème Dch. . . . . . . . Les Désenchantées Fe Fleurs d'ennui Fig. . . . . . . . . Figures et choses qui passaient Fa Fantôme d'Orient Galilée. . . . . La Galilée L'Inde. . . . . . (sans les Anglais) Isp. . . . . . . . . Vers Ispahan JI. . . . . . . . . . Journal intime publié (tome 1,1878-1881;tome II,1882-1885) JOP. . . . . . . . Un jeune officier pauvre ML . . . . . . . . Le Mariage de Loti Pékin. . . . . . Les Derniers jours de Pékin Philae. . . . . . La Mort de Philae PI . . . . . . . . . Pêcheur d'Islande PJ . . . . . . . . . Prime jeunesse Prune. . . . . . La Troisième jeunesse de Madame Prune R. . . . . . . . . . Ramuntcho RE . . . . . . . . Le Roman d'un enfant Refl. . . . . . . . Reflets sur la sombre route Spahi. . . . . . . Le Roman d'un spahi SVO . . . . . . . Suprêmes visions d'Orient Yves. . . . . . . Mon frère Yves Abréviations diverses. Chp. . . . . . . . Chapitre CPL. . . . . . . Cahiers Pierre Loti RPL . . . . . . . Revue Pierre Loti.

REMERCIEMENTS.

Une thèse doctorale ne peut être menée à bien sans l'appui et l'encouragement d'un grand nombre de personnes. Je témoigne en premier lieu ma profonde gratitude à M.Pierre Pierre-Loti- Viaud et son épouse pour leur accueil chaleureux et leur aide constante, regrettant aujourd'hui de ne plus pouvoir m'adresser à lui personnellement puisque Azraël l'emporta en 1993. Je remercie par ailleurs Mme Pierre Pierre-Loti -Viaud et M. Jacques Pierre-Loti -Viaud d'avoir autorisé la publication des feuillets manuscrits du journal intime de l'écrivain. L'étude de Pierre Loti me permit de nouer des amitiés solides: Alain Quella-Villéger, qui me reçut toujours cordialement, et Loïc et Huguette Thomas, paimpolais affables et enthousiastes. Qu'il me soit permis également de remercier Guy Dugas pour sa collaboration lors de la publication de cette thèse. Il m'est agréable d'autre part de remercier tous les membres de ma famille qui ont collaboré à cette recherche. Ma reconnaissance s'adresse également aux habitants du pays de Don Quichotte qui suivirent de près mes travaux et m'encouragèrent: tout d'abord Josette Borras, mon directeur de thèse; puis Martine Torrens pour ses suggestions. J'aurai toujours une pensée pour Danielle Dubroca qui m'a constamment épaulée à travers ce long parcours en compagnie de Pierre Loti.
M.P. de Saint-Léger.

INTRODUCTION

Pierre Loti: une passion fulgurante, soulevée par la relecture de Pêcheur d'Islande en 1986. Cet enthousiasme pour l'oeuvre et la vie de celui qui s'appelait en réalité Julien Viaud ne faiblit pas, nous accompagnant jusqu'à ce jour. Choisir Pierre Loti comme objet de recherche comportait, en ces années 1986-1987, un inconvénient majeur puisque la plupart de ses oeuvres n'avaient pas été rééditées! . Nous dfimes alors parcourir les bouquinistes qui jalonnent les quais de la Seine afin de pouvoir nous procurer les quelque quarante ouvrages de l'écrivain. Certains n'ayant pu être acquis, ils durent être consultés dans les bibliothèques. Quant au manuscrit du journal intime de Julien Viaud, pièce essentielle pour la première partie de cette étude, il fut généreusement mis à notre disposition par l'aîné des petit-filsde l'écrivain:Pierre Pierre- Loti-Viaud2.S'intéressant de près à l'évolution de nos travaux, il ne pourra malheureusement pas en connaître l'issue définitive puisqu'il s'éteignit subitement en décembre 1993.Nous profitons de la présentation de cet ouvrage pour lui rendre un dernier hommage et le remercier de son appui inestimable et de ses encouragements chaleureux. Il est indéniable par ailleurs que l'aide constante de M. Pierre Loti-Viaud accordée à tous les chercheurs lotiens a largement contribué à la réévaluation de l'oeuvre de son aïeul alors que la critique littéraire s'était empressée, dès la disparition de l'écrivain, de le faire sombrer - 9

dans les oubliettes. Pierre Loti fut pourtant, de son vivant, couvert de gloire. Il devint même, à l'âge de 41 ans, le plus jeune Immortel de France, contre son adversaire malchanceux, Emile Zola. Mais,comme si le destin eût voulu prendre sa revanche, la notoriété du grand maître du naturalisme ne fut jamais remise en question, alors que Pierre Loti tomba dans le plus grand discrédit aux lendemains même de sa mort qui survint en 1923.Ainsi, dans son Refus d'inhumer, en 1924,André Breton établit sans pitié un verdict désobligeant concernant trois écrivains morts l'année précédente, Pierre Loti, Maurice Barrès, Anatole France: "l'idiot, le traître, le policier". Non seulement le chantre de l'écriture automatique avait décidé d'ignorer et d'être insensible à la magie et à la maîtrise de l'écriture lotienne, mais son jugement péremptoire allait porter un coup mortel à l'oeuvre et à son auteur. L'admiration que lui portèrent certains écrivains et critiques de renom (tels Marcel Proust récitant par coeur des passages de son oeuvre, Gaston Bachelard qui s'y attarde longuement dans La terre et les rêveriesdu repos, ou Julien Green s'extasiant du caractère animiste de son écriture) ne fut pas suffisante pour qu'on le jugeât digne d'une réhabilitation littéraire. Il fallut que Roland Barthes s'intéressât à l'Aziyadé de Pierre Loti pour secouer la pellicule poussiéreuse qui recouvrait son oeuvre et qui empêchait le lecteur d'apprécier son talent et son originalite. S'il faut savoir gré à Roland Barthes d'avoir redécouvert Pierre Loti, d'avoir su déceler en particulier le caractère éminemment moderne d'Aziyadé, il nous est difficile cependant de partager son approche qui est essentiellement centrée sur l'homosexualité4. Les années soixante-dix marquèrent un tournant important dans la redécouverte lotienne puisque Rolande Léguillon soutenait au Texas, en 1970, une thèse au titre très significatif:Pie"e Loti: une réévaluation de son oeuvre5et que Risto Lainovic présentait, en 1977, une thèse intitulée: Les thèmes romantiques dans l'oeuvre de Pie"e Loti6 où il cernait avec beaucoup de perspicacité les contradictions lotiennes. La décennie des années quatre-vingt fut décisive pour la réhabilitation de Julien Viaud puisque, dès le premier trimestre 1980 paraissait le premier numéro de la 10

Revue Pierre Lotr' et qu'en décembre 1983, encadré par la "Modern Language Association" , se déroulait à New York, le premier Colloque sur Pierre Loti. Julien Viaud allait définitivement sortir du long purgatoire où la postérité l'avait injustement plongé, grâce à la publication en 1986, en France, de deux biographies. Si la première, intitulée Pierre Loti de Lesley Blanch8, trop superficielle et incomplète, faussait et déformait l'image de l'écrivain, la deuxième, par contre, au titre révélateur: Pierre Loti l'incompris d'Alain Quella Villéger9, richement documentée et approfondie, allait devenir un ouvrage de référence indispensable pour toute approche lotienne. Deux ans plus tard, en 1988, un ouvrage magnifiquement illustré: Pierre Loti l'enchanteur, présenté par Christian Genet et Daniel Hervé10,retraçait la vie et l'oeuvre du grand écrivain rochefortais. Cette même année 1988 Alain Buisine offrait au public un volumineux ouvrage intitulé Le Tombeau de Lotl"!1qui cernait de près l'oeuvre et la personnalité de l'écrivain. Le regain d'intérêt pour Pierre Loti est actuellement toujours aussi vif puisque le second Colloque sur l'auteur de Pêcheur d'Islande se célébra à Paimpol, cité des Islandais, en juillet 199312 que et l'année suivante Suzanne Laffont publia un livre intitulé Suprêmes clichés de Loti13.Quant à la "Modern Language Association", elle organisa à nouveau, en décembre 1994,à San Diego, en Californie, un second Colloque sur Pierre LotP4. Signalons enfin que la publication de la majeure partie du journal intime de Loti est prévue pour l'année 1997. La revalorisation de l'oeuvre lotienne est donc un fait acquis. Pourtant, une enveloppe funèbre plane sur la plupart de ces écrits, sur celui d'Alain Buisine en particulier. Séduite d'emblée par l'hymne à la vie qui se dégageait de l'écriture de Julien Viaud, par ce désir de lutte et d'énergie qui transparaissait dans son oeuvre, il nous a semblé que le moment était venu de donner une nouvelle chance à l'esprit lotien, de remettre en scène ce dynamisme, ce trop-plein qui le guida dans sa vie et dans son écriture. On a assez étouffé Loti, il a le droit de revivre, n'encourons pas le risquer de l'enterrer une seconde foisps Loti nous fascina également par sa complexité, son apparente incohérence, ce 11

côté" insaisissable" qui a donné titre à la présente recherche. Non seulement l'homme, Julien Viaud, s'esquive dès qu'on l'approche, mais l'oeuvre elle-même se dérobe, à tel point qu'il est parfois difficile d'en déterminer le genre littéraire. C'est dans Aziyadé, son premier roman, que Loti nous est apparu le plus authentique, non seulement parce qu'il n'a pas encore d'adeptes, de public déterminé à émouvoir et à reconquérir à chaque instant, mais surtout parce que cet ouvrage est presque une copie conforme de son journal intime des années 1876-1877.Caractère doublement authentique donc, mais aussi doublement complexe de cette création littéraire puisque ce roman, comme son auteur, semble s'évaporer lorsqu'on se penche sur lui. Quel est le genre littéraire d'Aziyadé? Qui est ce scripteur qui manie la plume? Deux questions primordiales sur lesquelles nous porterons notre attention lors de la première partie de cette recherche intitulée: " Une écriture fuyante: étude spécifique d'Aziyadé". L'élaboration de cette partie provient d'une constatation première: ce roman, Aziyadé, qui suivait de près la structure du journal intime de son auteur et en reprenait des passages entiers, semblait peu respecter, en fait, les lois du genre autobiographique. Il fallait donc interroger le texte, rechercher son architextualité éventuelle afin de vérifier s'il s'agissait ou non d'une oeuvre autobiographique. Nous avons pris en un premier temps les théories développées par Jean Rousset dans son Narcisse romancier6 et par Ulla Mussara-Schroder dans Le Roman-Mémoires modeme17pour développer notre méthodologie. Les lectures du Pacte autobiographique et de Je est un autre de Philippe Lejeune18et L'écriture du jour d'Eric Marty19ont apporté les compléments nécessaires à cette étude. Gérard Genette a été d'un grand secours au moment d'opérer un choix terminologique, en particulier Figures III et Palimpsestes20. Aziyadé offrait en réalité un large éventail de variantes autobiograhiques, puisqu'il était possible de l'envisager non seulement comme un journal intime mais également comme un roman-mémoires ou bien comme un roman-épistolaire. Aziyadé, oeuvre gigogne, recélait en outre un autre intérêt car une architextualité fictionnelle se laissait percevoir 12

derrière l'autobiographie. S'agissait-il d'un roman d'amour, d'un roman d'aventures, d'un conte, d'une comédie ou d'une tragédie? Cette pléthore architextuelle dissimulait mal en effet un vide et un silence obsessionnel. Interroger ce silence et ces absences nous permit, à travers l'intertextualité lotienne, en particulier Le Roman d'un spahi et Un jeune officier pauvre, de tenter la reconstitution autobiographique qu'Aziyadé s'efforçait de ne pas dévoiler. Pierre Van Den Heuvel dans Parole, mot, si/encè-1nous a procuré les éléments indispensables pour rendre la parole au silence lotien. C'est en interrogeant Fantôme d'Orient, récit autobiographique considéré comme la suite d'Aziyadé, que l'espace d'un imaginaire lotien put être décelé. Après avoir parcouru les dédales de cet ouvrage labyrinthique, il s'est avéré qu'Aziyadé était avant tout une oeuvre cathartique, conclusion qui se trouva corroborée par la psychanalyse, en particulier par l'ouvrage de Didier Anzieu intitulé Le corps de l'oeuvrè2. Le difficile repère architextuel d'Aziyadé, où cohabitent une écriture et un héros fuyant, nous induisit à faire un rapprochement littéraire avec l'âge baroque. Remonter aux sources du Baroque dans une deuxième partie et étudier l'ensemble de l'oeuvre de Julien Viaud sous cette perspective parut une solution adéquate pour mieux cerner ce Pierre Loti l'insaisissable. Nous avions d'ailleurs eu la tentation, en un premier temps, d'intituler cette thèse "Le baroquisme de Pierre Loti" mais le grand espace chronologique qui séparait ce mouvement historique du XIX" siècle de Pierre Loti nous amena à plus de prudence. Il fallut tout d'abord bien discerner le Baroque d'origine, celui des XVI-XVII" siècles et celui du XIX" siècle, propre de l'époque décadentiste. Pour le premier Baroque, l'étude de L'Age Baroque en France de Jean Rousset23,l'ouvrage sur Le Baroque de Claude-Gilbert Dubois24 L'essai sur l'esprit et du héros Baroque de Jean-François Maillard25constituèrent les ouvrages de référence de base indispensables. Pour le Baroque de l'époque lotienne, l'étude de Jean Pierrot intitulée L'imaginaire décadent26nous permit de vérifier et de démontrer que la fin du XIX" siècle présentait de nombreux points communs avec l'époque Baroque proprement 13

dite. Un autre problème restait cependant à clarifier: étaitil possible d'appliquer ce terme de Baroque, spécifique d'une époque déterminée, à une autre époque dont il était séparé de trois siècles? Le critique espagnol, Eugenio d'Ors, dans Lo Barroco'l:l, s'était justement penché sur ce problème en développant sa théorie des éons, persuadé et convaincu que l'esprit Baroque était une tendance qui réapparaissait, cycliquement, à chaque période. Cette étude d'Eugenio d'Ors nous donna les éléments nécessaires pour pouvoir parler de baroquisme lotien. L'idée d'un retour au baroque se trouvait d'ailleurs corroborée par les récents travaux de Christine Buci-Glucksmann,en particulier son ouvrage intitulé La raison baroque de Beaudelaire à Benjamin28et aussi par des écrits aux titres révélateurs tels que
L'insaisissable Protée'19 de Germaine Brée, consacré à l'oeuvre

d'André Gide, ou encore la thèse doctorale d'Alexis Marquez Rodriguez intitulée Lo Barroco y 10 real maravil/oso en la obra de Alejo Carpentier30,écrivain cubain décédé en 1980. Nous étions donc dans l'air du temps... Loti lui-même, héros-narrateur d'Aziyadé, en se comparant à Protée et au paon, emblèmes tous deux typiquement baroques, n'indiquait-il pas le chemin à suivre? A la fuite et l'apparence, caractéristiques du héros baroque, se joignent, dans l'ensemble de l'oeuvre de Loti, les thèmes essentiels du baroque: le déguisement, l'esthétisme, le ciécor,la démesure, le besoin effréné de liberté et la mort. Si la présence d'éléments baroques réapparaît, comme nous le verrons, dans la plupart des ouvrages de Pierre Loti, c'est dans Aziyadé , son premier roman, que les caractéristiques baroques sont le mieux représentées. Pour bien mettre en relief l'importance des éléments baroques dans cet ouvrage, et vu que le théâtre était le genre spécifique de l'âge baroque, nous avons imaginé, dans le dernier chapitre intitulé "La palette baroque de Loti dans Aziyadé", une représentation théâtrale de type baroque où l'apparence, c'est-àdire la magnificence du décor et le trompe-l'oeil, seraient primordiaux, les personnages n'occupant qu'une place secondaire. Cette approche baroque chez Pierre Loti aura surtout 14

pour but de mettre en évidence les deux pôles principaux, bien que totalement opposés, de l'écriture lotienne: le côté ludique et le côté morbide. L'intérêt et le noeud principal de cette écriture réside donc sur l'union des contraires, sur la jonction du positif et du négatif. Si le désespoir devant la fuite du temps et l'obsession de la mort peuvent, d'une certaine manière faire de Julien Viaud un auteur romantique, il y également chez lui tout un côté épicurien, un hymne à la vie extrêmement touchant, bouleversant même, et qu'il essaiera de maintenir au-delà des vissicitudes rencontrées sur son chemin. Voilà l'enjeu de cette recherche et tel est l'objectif qu'il nous tenait tant à coeur de développer et de démontrer dans la dernière partie de cette thèse. Cette attitude positive face à la vie se manisfesta tout d'abord à travers l'esprit moqueur et farceur du jeune Julien. Mais c'est surtout une réflexion sur les défis qui jalonnèrent l'existence du marin Julien Viaud et de l'écrivain Pierre Loti que transparaît son esprit lutteur, mettant ainsi en relief son goüt intense de vivre. Les chemins de l'aventure ne furent guère faciles à acquérir pour ce benjamin qui avait été élevé comme une plante de serre. Il lui fallut donc remodeler son corps pour acquérir la résistance physique nécessaire à son métier. Pris au jeu, désirant le perfectionnement physique absolu, il devint même, à force d'exercice et de patience exemplaires, acrobate au cirque Etrusque à Toulon, ce qui fut le summum de son défi à son éducation surprotégée, sa gloire personnelle, irremplaçable et unique. Le défi à l'austère morale huguenote de son enfance se manifesta également en amour, acquérant rapidement la réputation d'un infatigable Don Juan, bien que l'amour prodigué par sa mère soit pour lui irremplaçable. C'est la raison pour laquelle ce coureur d'aventures revenait toujours se ressourcer au nid familial, effectuant alors un retour nécessaire à la tribu, abandonnant la mer dangereuse pour rejoindre la mère apaisante. Mais l'impossible défi,jamais résolu,ce fut le défi religieux. Ayant perdu très tôt la foi de son enfance il ne désespéra jamais cependant, au grand désespoir de sa famille, de trouver une autre réponse à la hantise du néant. Nous verrons, dans la dernière partie de cette recherche, que Loti, plus chanceux que Sisyphe auquel il se comparait 15

volontiers, ne fut pas condamné à soulever inlassablement le même rocher. Moins honni des dieux que ce dernier et plus libre que lui, son parcours terrestre fut adouci par un génie imaginatif qui lui permit de matérialiser ses rêves à travers la création et l'élaboration d'une majestueuse oeuvre architecturale. La quête de la félicité lotienne se retrouve en effet dans ce que beaucoup considèrent comme son oeuvre magistrale: l'aménagement de sa maison natale à Rochefort. Cette demeure, que les critiques comparent volontiers à un port immobile3!, nous a plutôt semblé être, du vivant de Loti, un radeau flottant sur lequel son propriétaire naviguait au milieu d'un océan d'incertitudes et de recherches compensatoires. Dans cette demeure familiale, Julien Viaud, le marin volage, l'oiseau migrateur revenait régulièrement se poser et se reposer, y faisant une halte plus ou moins prolongée. Certes, l'austère façade n'a pas été modifiée, mais quel incessant bouleversement à l'intérieur! Dès son retour de Turquie, en 1878, l'amant d'Aziyadé entrevoit de transformer la sombre demeure huguenote selon la mode orientale. Cette maison, au caractère éminemment sacré, parce qu'elle renvoie au secret de la naissance et à la mère, se transforma pourtant, à l'époque de Loti, en un véritable capharnaüm où s'entassaient, pêle-mêle, les multiples matériaux exotiques rapportés par le marin collectionneur ... Cette maison rochefortaise, qui fut celle que connut Julien Viaud enfant, subit des métamorphoses semblables à celles de son propriétaire -qui changeait constamment d'identité- avant d'être transformée en ce palais des milles et une nuits que de nombreux visiteurs peuvent encore admirer de nos jours. Cette maison, toujours inachevée du vivant de Pierre Loti et scandée du bruit incessant occasionné par les travaux, diffère énormément de ce nid douillet et silencieuxqu'était, à l'origine, la demeure natale de Julien Viaud. Nous avons tenté d'analyser les raisons qui poussèrent Pierre Loti à ces constantes transformations. La recherche de l'eudémonisme transparaît également à travers son oeuvre littéraire. Secondé par la Muse il put se reposer des dures fatigues de la vie maritime et se décharger d'une partie de son angoisse existencielle dans une cré16

ation littéraire où il trouvait joie et repos. L'écriture, fidèle compagne de Julien Viaud, lui permit de lutter contre ce qu'il appréhendait plus que tout: le passage du temps. Retenir, arrêter le temps en évoquant souvenirs et émotions passées, voilà une occupation dont il ne se lassa jamais, se rassérénant et prenant plaisir au contact d'une création littéraire essentiellement jouissive. Nous avons pris l'ensemble de sa production écrite: romans, correspondance, journal intime32,pour essayer de cerner ce "Pierre Loti l'insaisissable", puisqu'il s'avère que l'écrivain lui-même ne faisait guère de différences entre ces diverses productions, les associant au gré de sa volonté. Il nous a semblé indispensable de faire rejoindre l'homme et son oeuvre: le voyageur et l'écrivain étant indissociables. La veine inspiratrice de Pierre Loti ne lui était-elle pas susurrée par l'esprit aventurier du marin Julien Viaud?

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NOTES DE L'INTRODUCTION.
(1) Exceptions faites de ses principaux romans tels que PêcheuTd'Islande, Aziyadé ou Ramuntcho. A partir de 1988 cependant la contrat avec la maison d'Edition Calmann-Lévy atteignait son terme et l'oeuvre de Loti tombait ainsi dans le domaine public. A partir de cette date, les éditions les plus diverses furent déversées à flots sur le marché, comme pour compenser le long oubli auquel se vit condamné Julien Viaud. (2) Répondant aux désirs de l'écrivain ses descendants prirent officiellement le nom de PIERRELOTI - VIAUD. (3) Barthes Roland: Préface (en italien) à Aziyadé, Palme, FrancoMaria Ricci, coll. "MOI'gana", 1971. Repris en français in Critique, n° 217, février 1972,p. 103-117; repris en volume in Nouveaux Essais critiques (Le degré zéro de l'écriture, suivi de), Seuil, Paris, 1972. (4) Voir à ce propos notre article: "Pierre Loti: un benjauùn désarmé pour la vie" in Presses Universitaires de Rennes, 1995, n° 1. (5) Léguillon Rolande: Pierre Loti: une réévaluation de son oeuvre, thèse de doctorat soutenue à Rice University, Houston (Texas, Etats-Unis), 1970. (6) Lainovic Risto: Les thèmes romantiques dalls l'oeuvre de Pierre Loti, thèse de doctorat d'université, Sorbonne Nouvelle, Paris-III,1977. (7) La Revue Pierre Loti, dont le directeur de publication était Alain Quella, était éditée à Poitiers et bénéficiait du concours de la ville de Rochefort.

Cette revue trimestrielle fut publiée de 1980 à 1988, année où décéda son rédacteur et co-fondateur, Daniel Hervé. (8) Traduit de l'anglais par Jean Lambert, Seghers. Paris, 1986. Titre original: Pierre LotiPortrait of an Escapist, Lesley Blanch, Londres, Collins, 1983. (9) Quella VIlléger Alain: Pierre Loti l'incompris, Presses de la Renaissance, Paris, 1986. (10) Genet Cluistian et Helvé Daniel: Pierre Loti l'enchanteur, La Caillerie, Gémozac, 1988. (11) Buisine Alain: Le tombeau de Loti, Aux Amateurs de livres, Paris, 1988. (12) Les actes de ce colloque intitulé Loti en son temps furent publiés en 1994 par les Presses Universitaires de Rennes. (13) Laffont Suzanne: Suprêmes cli chés de Loti, presses universitaires du Mirai!, Toulouse, 1994. De l'avis même de l'auteur, cet ouvrage rejoint celui d'Alain vergentes et nos conclusions sou vent semblables, comme si le même "esprit d'époque" avait animé nos recherches" (note de la page 27). S. Laffont précise plus loin que "son ouvrage est la version remaniée d'un travail de thèse achevé en 1987". (14) Les actes de ce colloque ne sont pas encore publiés. (15) Certains critiques ont, bien sûr, déjà souligné cet aspect de Loti, voire même l'énergie positive que son écriture dégageait: "Je suis pour les pages de Loti comme les morphinomanes pour la morphine, il me faut dia que jour ma ration de pages de Loti" disait Raymond Roussel in Cahier de dédicaces, f' 42 V 0, BN Mss; cité par Pierre 18
Buisine: "Nos analyses sont con

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Bazantay in "Ramuntcho, dent, Presses Universitaires de Pélerin Pieux", Colloque Pierre France, Paris, 1977. (27) D'Ors Eugenio: Lo Barroco, Loti à Paimpol, Juillet 1993. Il semblerait malheureusement Aguilar, Madrid, 1934. que, de nos jours, on retienne (28) Buci- Glucksmann Christine: La surtout la morbidité lotienne, raison Baroque de Beaudelaire à Julien Viaud se trouvant comme Benjamin, Galilée, Paris, 1984. enfermé et scellé dans un sar- (29) Brée Germaine: L'insaisissable cophage sans que l'on se soit Protée, Société d'édition "Les même donné la peine de l'emBelles Lettres", Paris, 1953. (30) Marquez Rodriguez Alexis: Lo baumer. (16) Rousset Jean: Narcisse romanBarroco y lo real maravilloso en cier, Corti, Paris, 1986. la obra de Alejo Carpentier, (17) Musarra-Schrober Ulla: Le Madrid, Siglo veintiuno, 1982. (31) Cf. par exemple ce titre très Roman-Mémoires moderne. Pour une typologie du récit à la révélateur: La maison de Loti première personne. University ou Le port immobile, textes de Presses, Amsterdam, 1981. Pierre Loti, La Nompareille, (18) Lejeune Philippe: Le pacte Paris, 1989. awobiographique, Seuil, Paris, (32) Nous nous sommes principale1975.Lejeune Philippe: Je est un ment basés sur le manuscrit du autre, l'autobiographie, de la litjournal intime rédigé par PieITe térature aux médias, Seuil, Paris, Loti en terre turque lors des 1980. années 1876-1877. Nous nous (19) Marty Eric: L'écriture du jour, sommes également appuyés sur Le Journal d'André Gide, Seuil, le journal intime des années . Paris, 1985. postérieures. Pour ce faire, nous (20) Genette Gérard: Figures III, avons eu recours soit aux sourSeuil, Paris, 1972 et Palimpsestes, ces directes, c'est-à-dire au Seuil, Paris, 1982. manuscrit de Pierre Loti mis à (21) Van Den Heuvel Pierre: Parole, notre disposition par la famille Mot, Silence, C0l1i, Palis, 1985. PIERRE-LOTI- VIAUD, soit (22) Anzieu Didier: Le corps de au .journal intime édité de façon l'oeuvre, Essais psychanalytiposthume: d'une part Un jeune ques sur le travail créateur, officier pauvre et d'autre part le Gallimard, Paris, 1981. Journal intime de PieITe Loti (23) Rousset Jean: La Littérature de publié en deux tomes. l'Age baroque en France, Corti, Paris, 1953. Rousset Jean: L'Intérieur et l'Extérieur. Essais sur la poésie et sur le théâtre au XVIIe siècle, Corti, Paris, 1968. (24) Dubois Claude-Gilbert: Le
Baroque, profondeurs de l'appa

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renee, Larousse, Paris, 1973. (25) Maillard Jean-François: Essai sur l'esprit du héros baroque,1580-1640,Nizet, Paris, 1973. (26) Pierrot Jean: L'imaginaire déca -

I UNE ECRITURE FUYANTE:
ETUDE SPECIFIQUE D'AZIYADÉ

ARCHITEXTUALITE

GLISSANTE.

AziyadéL.. que cache ce doux nom aux résonances orientales et mystérieuses? Répondre à cette question ne sera pas tâche aisée, pas plus que ne le sera celle de cerner son auteur: Pierre Loti étant lui-même énigmatique, insaisissable et fuyant. Ces caractéristiques ne sont cependant pas propres à cet écrivain, d'autres en effet ne livrent pas aisément leurs secrets. Les esprits les plus célèbres reconnaissent les difficultés auxquelles se voit confronté tout critique littéraire, tel Albert Camus qui, dans Le mythe de Sisyphe faisait la remarque suivante à propos de Kierkegaard:
Il est difficile de cerner chez un auteur aussi fuyant des propo

-

sitions claires. Mais, mal[?ré des écrits apparemment opposés, par-dessus les pseudonymes,les jeux et les sourires, on sent tout aulon[? de cet (sic) oeuvre apparaftre...1

Ces réflexions d'Albert Camus à propos de Kierkegaard pourraient s'appliquer à Pierre Loti écrivain et tout spécialement à son oeuvre intitulée Aziyadé. Le lecteur se trouve en effet perplexe et déconcerté. Lirait-il dix fois de suite cet ouvrage que son esprit serait encore confus, l'oeuvre lui offrant une pléthore de détails qui ne font que le fourvoyer dans un labyrinthe aussi étroit et tortueux que le labyrinthe des rues du vieil Istanbul à travers lesquelles déambule le héros. Aziyadé: Est-ce une histoire d'amour comme beaucoup se plaisent à le croire? L'histoire d'une ville: Istanbul et, par conséquent un livre teinté d'exotisme? Ou tout simplement 23

une suite de petits récits insignifiants dont la trame semble tout à fait aux antipodes de la littérature: une histoire de souris, un incendie, une excursion, quelques promenades et, au milieu de tout cela, un long bavardage par lettres?.. En fait Aziyadé c'est tout cela et plus encore. Il faudra cerner les contradictions de l'oeuvre, saisir ses oppositions et les dépasser pour déceler et découvrir ses diverses interprétations. Il semble primordial tout d'abord de préciser le genre littéraire d'Aziyadé. Or, Déterminer le genre d'une oeuvre littéraire n'est pas toujours aisé, ainsi que le souligne Gérard Genette dans sa définition de l'architextualité :
Il s'agit d'une relation tout à fait muette, que n'articule, au plus, qu'une mention paratextuelle (titulaire, comme dans" Poésies, Essais, le Roman de la Rose ", etc., ou, le plus souvent, infratitu laire: l'indication "Roman, Récit, Poèmes ", etc., qui accompagne le titre sur la couverture), de pure appartenance tax.inomique. Quand elle est muette, ce peut être par refus de souligner une évi dence, ou au contraire pour récuser ou éluder toute appartenance. Dans tous les cas, le texte lui-même n'est pas censé connaître, et par conséquent déclarer, sa qualité générique: le roman ne se désigne pas explicitement comme roman, ni le poème comme poèmel-.

Mais la difficulté s'accentue lorsque l'auteur lui-même laisse des marques d'hésitation sur le statut de ses écrits. Ainsi Pierre Loti, en 1879, dans la préface de son oeuvre intitulée Aziyadé laisse planer l'incertitude sur l'architex-

tualité de son ouvrage:

"

Ce livre n'est point un roman, ou, du moins, c'en est un qui n'a pas été plus conduit que la vie de son héros.

Mais Julien Viaud, l'auteur anonyme d'Aziyadé, n'eut pas à se prononcer sur le contenu énigmatique de cette phrase puisqu'en faisant préfacer son ouvrage par son ami Plumkett il réussit, d'une certaine façon, à se détacher de son écriture. Devenu célèbre et sorti de l'anonymat, l'écrivain connu sous le nom de Pierre Loti s'abstiendra toujours de définir son premier ouvrage. Dix ans plus tard en effet, alors qu'il prépare son deuxième voyage en 24

Turquie pour partir à la recherche d'Aziyadé, il fait allusion à son oeuvre de jeunesse en employant le terme vague de "livre":
Pour le relire, pendant cette soirée d'attente, je vais chercher avec crainte un livre qu'autrefois j'ai publié <...>. Pauvre petit livre, très !{auchement composé, je pellSe (FO,!).

En fait, Pierre Loti, écrivain dilettante, était aux antipodes de l'homme de lettres critique et n'éprouva jamais le besoin de justifier ses écrits. Bien au contraire, il se risqua à afficher son" désordre" et son "insouciance" littéraires lors de son discours de réception à l'Académie française en 1892 en déclarant:
Je n'ai jamais composé un livre, moi.

Curieux écrivain qui continue, au fat"temême de sa gloire,à afficher sa liberté en littérature ...Mais sans doute était-ce une façon habile de procéder qui lui permettait de ne pas entrer dans le jeu des polémiques littéraires de son temps, lesquelles finissaient par devenir stériles et inutiles. A cette époque en effet, la critique littéraire, en prenant trop violemment parti, faussait totalement ses jugements, ainsi que le souligne Maupassant dans sa préface de Pierre et Jean :
SallS être des producteurs, ils <les critiques> sont enréKimentés dans une école, et rejettent, à la façon des romanciers ellXmêmes, tOlites les oeuvres conçues et exécutées en dehors de leur esthétique3.

Par ailleurs, en niant et affirmant tout à la fois dans la préface d'Aziyadé l'existence et la non-existence de son ouvrage en tant que roman, Pierre Loti se protégeait des habituelles attaques de la critique, comme le souligne à nouveau Maupassant dans son étude sur le roman:
Je veux m'occuper du Roman en Kénéral. Je ne suis pas le seul à qui le même reproche soit adressé par les mêmes critiques, chaque fois que paraît un livre nouveau Au milieu de phrases éloKieuses, je trouve réKUlièrement celle-ci sous

25

les mêmes plumes: -Le plus ~rand défaut de cette oeuvre, c'est qu'elle n'est pas un roman à proprement parle".

Cette façon de préfacer Aziyadé permit donc à son auteur d'éluder un problème d'''actualité'', celui de justifier le statut de roman de son oeuvre. Semblable entreprise était d'autre part hasardeuse,puisqu'il n'existait pas de règles" officielles" pour définir le roman :
Existe-t-il des rè~les pour faire un roman, en dehors desquelles une histoire écrite devrait porter un autre nom? Si Don Quichotte est un roman, le Rouge et le Noir en est-il un autre? Si Monte-Cristo est un roman, l'Assommoir en est-il un? Peut-on établir une comparaison entre les Affinités électives de Goethe, les Trois Mousquetaires de Dumas, Madame Bovary de Flaubert, M.de Camors de M. 0. Feuillet et Gemlinal de M. Zola? Laquelle de ces oeuvres est un roman? Quelles sont ces fameuses rè~les? D'où viennent-elles? Qui les a établies? En vertu de quel principe, de quelle autorité et de quels raisonnements?5.

Un siècle plus tard, en 1990, un critique contemporain, Pierre Chartier, confirmera, dès les premières pages de son étude sur le roman, les affirmations de Maupassant:
Le roman est donc particulièrement
sieurs raiso1lS: il ne connaît floues et discutées; ton sont multiples, infiniment son ob jet a évolué

difficile à cerner. A cela plu
ses ori~ines sont et son avec le temps; sa manière <...>. Le roman

-

pas de rè~les formelles; variables

est le seul

~enre qui n'ait pas de canonS'.

Le roman lotien dans son ensemble suivra ce modèle de liberté dont Julien Viaud usa et abusa abondamment à travers son écriture. En ce qui concerne Aziyadé proprement dit la confusion et la complexité s'installèrent dès sa parution. Si l'annonce publicitaire que l'éditeur Calmann-Lévy avait fait paraître faisait les louanges d'Aziyadé en considérant cet ouvrage comme "un roman digne de l'attention du public auquel il s'adresse", le long sous-titre qui accompagna la publication définitive envisageait l'oeuvre sous une optique tout à fait différente, la présentant comme un
26

"Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la Marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 et tué sous les murs de Kars le 27 octobre 1877 ". Et , comme pour ajouter à la confusion du lecteur de l'époque, l'édition originale s'accompagnait de cette lettre de William Brown - un autre ami de Loti- adressée à Plumkett :
DE WILLIAM BROWN A PLUMKETT
JUIN 1877.

Mon cher Plumkett, Loti est mort; Loti a quitté la sombre terre où il avait follement brûlé sa vie. Il a tout oublié, tout abandonné pour suivre, dans ce galop qui l'a tué, son fatum, sa singulière destinée. Je t'adresse ces notes éparses; le public y démêlera ce qu'il pourra, mais je voudrais les voir publier telles qu'elles ont été écrites par la main de cet ami que nous avons tant aimé.

W Brown7

Comme l'auteur ne se soucia apparemment plus de son oeuvre après la publication, c'est au lecteur qu'il incombera de résoudre ce texte à énigmes, ainsi que le souligne G. Genette:
A la limite, la détermination du statut générique d'un texte n'est pas son affaire, mais celle du lecteur, du critique, du public, qui peuvent fort bien récuser le statut revendiqué par voie de paratexte: ainsi dit-on couramment que telle "tragédie" de Corneille n'est pas une tragédie, ou que le Roman de la Rose n'est pas un roman. Mais le fait que cette relation soit implicite et sujette à discussion<... > ne diminue en rien son importance: la perception générique, on le sait, oriente et détermine dans une
large mesure l' "horizon d'attente" du lecteur, et donc la récep

-

tion de l'oeuvre8.

Pour pouvoir cerner l'architextualitéd'Aziyadé il importe de conmu1rele contenu diégétiquesur lequel cet ouvrage est construit. Un résumé succint de cette oeuvre ambigüe où l'auteur anonyme -en réalité l'officierde marine JulienViaud-se confond avec le protagoniste dénommé Loti,s'impose à présent:
27

Après avoir dominé au cours des siècles une partie de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie, la Turquie ne présente plus en 1876 que l'épineuse "question d'Orient" dont dépend la paix dans les Balkans. Plusieurs bâtiments de ~uerre de divers pays se trou

vent au mouilla~e dans les eaux turques, imposante armada des tinée à impressionner le !{ouvernement ottoman. Après l'assassi nat des consuls de France et d'Allema!{ne en Turquie au prin temps 1876, l'officier de marine dénommé Loti doit se rendre en mai en rade de Salonique à bord d'une corvette britannique. A Salonique l'officier s'éprend d'une feune circassienne mariée,
Aziyadé, et fait la connaissance de Samuel, feune va~abond isra

-

.

élite qui deviendra son fidèle serviteur, accompa!{twnt le feune officier fusqu 'à Constantinople lorsque celui-ci sera affecté sur

un autre navire. Au début de son séfour à Constantinople, en
fuillet 1876, Loti trouve un lo~ement dans le quartier chrétien de Péra, au-dessus de la Corne d'Or. Ce quartier trop moderne lui paraissant ennuyeux il décide alors de s'éloigner dll coeur de la ville et de s'installer à Eyoub, vieux fallbour~ d'Istanbul beau coup pIllS pittoresque. Il Y loue une maison sous le nom d'Arif Effendi et en attendant Aziyadé qui avait promis de le rejoindre, il apprend à parler la lan~ue du pays qu 'lin prêtre arménien lui ensei~ne. Fasciné par la vie orientale, il s'habille à la turque et se sent même attiré par l'Islam. En décembre 1876 Aziyadé, si impatiemment attendue, arrive enfin! Leurs amours serotll
clandestines puisqu'il s 'a~it d'une femme mariée, l'une des qua

-

tre épollses d'un vieil homme d'affaires possédant une maison à Constantinople. Les absences fréquentes du mari permettront à Aziyadé de s'échapper de temps à autre du harem pour refoin
dre son ainant à Eyoub. C'est alors la vie à deux à Eyoub, entou

-

rés de l'affection de Samuel mais Sllrtout de celle d'Achmet, le nouveau serviteur de Loti. Cette situation amoureuse et dan~e reuse va durer plusieurs mois, jusqu'au départ du navire du
jeune officier en mars 1877.

D'après ce résumé Aziyadé semble avant tout être le récit d'une expérience amoureuse ayant pour toile de fond d'indéniables références historiques et coloré de l'exotisme de l'Orient. Mais ce serait mésestimer la première oeuvre de Pierre Loti que de l'envisager uniquement sous cette optique. Sa richesse provient au contraire de son caractère complexe mais dynamique. L'indécise architextualité 28

d'Aziyadé recèle, en effet, une légion de genres littéraires tels que, par exemple, le conte, la comédie, la tragédie, le roman-mémoire, le roman épistolaire... A la fois ensorceleuse et hermétique et, toujours à mi-chemin entre le rêve et la réalité, Aziyadé séduit par sa multiplicité d'approches. Où est le vrai? Où est le faux? Telle est la question centrale de ce texte déconcertant: les pages qui suivent essaieront d'y répondre.

NOTES DE L'ARCHITEXTUA. LITE GLISSANTE.
(1) Camus, Albert: Le mythe de Sisyphe, France Loisirs, Paris, 1989, p.46. (2) Genette, Gérard: Palimpsestes, Seuil, Paris, 1982, p.ll. (3) Maupassant, Guy (de): Pierre et Jean, texte établi avec introduction, notes et relevé de variantes par P. Gogny, Garnier, Paris, p.s. (4) Ibid., p.3. (5) Ibid., ppA-s. (6) Chartier, Pierre: Introduction aux grandes théories du Roman, Bordas, Paris, 1990, pp.2-3. (7) Martin, Claude: Préface de Pierre Loti: Aziyadé suivi de Fantôme d'Orient, Gallimard, Folio, Paris, 1991, note p.360. (8) Genette, Gérard: Palimpsestes, op.cit; p.1l.

ARCIDTEXTUALITE AUTOBIOGRAPIDQUE.
I. "AZIYADÉ": UN JOURNAL INTIME? Aziyadé, beaucoup plus qu'un journal de bord, est la transcription authentique du journal intime qu'écrivit l'officier de marine Julien Viaud en Turquie de mai 1876 à mars 1877. La reproduction, par le biais de photocopies, du manuscrit tenu par l'écrivain constituera, sous bien des aspects, le point fondamental de cette recherche. -DES VARIANTES MINIMALES ENTRE LE JOURNALINTIME ET "AZIYADÉ". Aziyadé paraIîra,dès sa publication,comme une oeuvre mystérieuse, aussi énigmatique que l'obscur inconnu qui l'enfanta. S'il était déjà difficile pour le corps de l'armée de mer française de laisser l'un des leurs s'embarquer dans le monde littéraire,il n'était guère soutenable par contre que le marin devenu homme de lettres donnât de lui l'image d'un officierde marine allant à la dérive sur les eaux turques ou livré au vagabondage dans les rues d'Istanbul... C'est pourquoi Emile Aucante, administrateur de la nouvelle Librairie Calmman-Lévy,fort conscient de la situation délicate dans laquelle se trouvait l'officier de marine Julien Viaud, jugea bon d'aborder, en novembre 1878,la question du nom de l'auteur à l'intéressé lui-même:
Si le nom de "J Viaud" doit figurer sur le livre < Loti en avait
en effet exprimé le désir dès le mois de février >, " vous n'igno

-

rez sans doute pas, lui écrit Aucante, que ce ne peut-être sans

31

['autorisation

de vos chefs hiérarchiques

",

Loti ne ['ignore natu
qu' "in extremis"

-

rellement pas, mais i[ hésite -et ne se résoudra à ['anonymat"],

Pour maintenir cet anonymat, l'auteur d'Aziyadé devra donc retirer de son journal intime les indications trop personnelles qui pourraient: soit dévoiler l'identité de Julien Viaud ou l'un de ses amis, soit celles de célébrités connues de l'écrivain, telles Sarah Bernhardt, ainsi que le démontreront les trois exemples ci-dessous: Premier exemple: -Journal Intime, /.7 ,. ",..,.. -~ ~ ~ J/'
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Transcription2:
Depuis trois jours, f'habite un somptueux fpar jour aux frais du gouvernement, hôtel de Péra, à 35

Texte publié correspondant:
Depuis trois jours, j'habite
un hôtel du quartier aux frais de Sa Majesté Britannique, de Péra (Az p.4l),

Il appanu1 clairement dans cet exemple que le héros narrateur,-officierfrançaisdans lejournal intime et qui indique le prix de son loyer en francs français- est devenu officierbritannique dans l'oeuvre destinée au public. Deuxième exemple: -Journal Intime:
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-Transcription: à Léon Baudin,s.Iieutenant au 30 è de ligne à Annecy.
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2 Juin
et des ou peu

-Texte publié correspondant: A William Brown, lieutenant au 3° d'infanterie de ligne à Londres.
Salonique, 2 juin.
Ce n'était d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens; quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en

faut;j'en suis surpris et charmé
'"

( Az. p.15).

Dans ce second exemple, c'est un de ses correspondants épistoliers qui change de nom et de nationalité, Léon Baudin devenant William Brown et ne séjournant plus à Annecy mais à Londres. Mais ces quelques modifications mises à part, le contenu de la lettre n'a pas été transformé. Troisième exemple: -Journal Intime: c'
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"J'ai reçu ta triste lettre il y a seulement deux jours; tu l'avais adressée à bord de la Couronne, elle est allée me chercher à Tunis et ailleursParis te feras du bien, et je t 'y retrouverai au printemps; si tu vois mon amie Sarah Bernardt à la Comédie française, tu me parle ras d'elle .......
Je suis en TIJrquie depuis cinq mois, depuis que;e t'ai quitté; j'y ai ren

-

contré une femme étranKerfzent belle du nom de Hakid;é- qui m'a aidé à passer à Salonique mon temps d'exil, et un vaKabond, Daniel, de qui j'ai fait mon seul ami -Le moins possible j'habite le Gladiateur.

-Texte publié correspondant: Loti à William Brown. J'ai reçu votre triste lettre if y a seulement deux jours; vallS l'aviez adressée à bord du Prince-of- Wales;elle est allée me drerdler à TImis
et ailleurs... Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitté; j'y ai rencontré une jeune femme étranKement charmante, du nom d'Aziyadé, qui m 'a aidé à passer à Salonique mon temps d 'e-r-if-et un vaKabond, Samuel, que j'ai pris pour ami Le moins possible j'habite le Deerlwund (Az pp .52-53).

Dans cette autre lettre adressée à la même personne, le nom des navires sur lesquels est embarqué le héros ne portent plus de noms français dans Aziyadé mais des noms britanniques et il n'y est absolument pas fait allusion à la grande amie de Loti: Sarah Berhnardt, ce qui eût permis d'identifier l'auteur. Quant à sesfidèlescompagnons,ils apparaissent avecleur nom authentique dans lejournal intime alors qu'il sera modifiédans l'oeuvre romanesque: Haki~ié, amante de l'écrivain, deviendra pour la postérité la célèbre Aziyadé et son ami fidèle, Daniel, sera connu du public sous le nom de SamueP.

.UNE COMPOSITION

STRUCTURALE

MIMIMALE.

Le style du journal intime de Julien Viaud ne manquait ni 34

de poésie, ni d'élégance, telle l'évocation de ces rendezvous nocturnes avec Aziyadé :
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-Transcription: C'est l'oubli complet du monde et de la vie, le même baiser commencé le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable à cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique, qui s'excite en buvant de l'eau fraîche et que la satiété n'apaise plus4,

Ce passage, d'une surprenante fraîcheur, n'aura pas, de même que la majeure partie du jounal intime de Pierre Loti, à être réélaboré pour l'oeuvre destinée au public. Par contre, pour la publication de cet ouvrage, Julien Viaud dut faire un effort minimum de structuration en divisantson oeuvre en cinq parties bien distinctes: "Salonique"; "Solitude"; "Eyoub à deux"; "Mané,Thécel,Pharès"; "Azraël".Dans lejournal intime cependant tout était amalgamé, les seules marques de transition apparentes n'étant constituées que par une multitude de tirets à la fin d'un épisode, d'une page ou simplement d'une phrase. Mais la division de ces parties dans Aziyadé sera fort inégale puisque la quatrième, intitulée "Eyoub à deux", sera plus longue à elle seule que les trois premières parties rassemblées.Ce manque de rigueur se retrouve également au niveau de la longueur des chapitres: certains sont limités à quelques lignes alors que d'autres s'étendent sur plusieurs pages. Un désordre semblable se retrouve au niveau diégétique puisque personnages, situations et événements apparaissent pêle-mêle,atteignant parfois l'incohérence.Ainsi,certains personnages secondaires agissent avant d'avoir été présentés, tels Yousouf ou Izeddin-Ali-Effendis;de l'insouciant épisode des babouches sacrifiées et jetées dans le Bosphore, l'auteur passe 35

sans aucune transition à l'évocation de la grave situation politique traversée par la Turquië. Mais cette composition fantaisiste n'est pas spécifique à Az;yadé, elle s'étend à l'écriture lotienne dans son ensemble, et à ses premières oeuvres en particulier.Ainsi, le minuscule chapitre XXXVI de la première partie du Mariage de Loti, intitulé "gastronomie" et inséré entre l'évocation de l'isolement de Tahiti dans l'immensité du Pacifique et les crises de jalousie de Rarahu, rompt la dynamique générale de l'oeuvre de façon tout à fait gratuite, voire cacace:
... "La chair des hommes blancs a ~oût de banane mûre... " Ce renseiWlement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'île Routoumah, dont la compétence en cette matière est indis cutable...

A d'autres endroits, Julien Viaud donne même des conseils de lecture à son lecteur, tel cet avertissement au premier chapitre de la deuxième partie du Mariage de Lot; intitulé "horsd'oeuvre Nuka-Hivien" et que, selon l'auteur: "on peut se dis penser de lire, mais qui n'est pas très long ".

Pierre Loti écrivain ne respecte donc aucune cohérence, bien au contraire: il transgresse à chaque instant le genre littéraire qu'il est censé employer ...Même dans son journal intime, c'est-à-dire dans son écriture journalière, il prend plaisir à se perdre lui-même, laissant place à un sujet d'énonciation multiple. Pour comprendre cette diversité du moi chez l'auteur d'Aziyadé, un retour sur la "genèse" du pseudonyme de l'écrivain s'impose. .UN JOURNAL INTIME INSOLITE. UNE IDENTITÉ PROBLÉMATIQUE. Loti: un nom qui se répète .jusqu'à la satiété. Roland Barthes avait déjà souligné l'emploi pluriel du nom de Loti :
Le Loti qui a écrit le livre ne coïncide nullement avec le héros Loti: ils n'ont pas la même identité: le premier Loti est an~lais,

36

il meurt jeune; le second Loti, prénommé Pierre, est membre de l'Académie française, il a écrit bien d'autres livres que le récit de ses amours turques7,

Ces remarques barthésiennes, pourtant fort judicieuses, ne peuvent servir de référence à l'étude de la première oeuvre de Pierre Loti qui ne prit ce pseudonyme littéraire que deux ans plus tard.,. II faut pourtant rendre hommage à Roland Barthes d'avoir décelé l'originalité d'un auteur dilettante qui joua avec son identité comme on jouerait avec une balle de ping-pong... Julien Viaud, désespérement insaisissable, semble parfois dresser le portrait d'un inconnu dans son écriture journalière car il se distancie vis-à-vis de lui-même en faisant allusion à un certain personnage dénommé" Loti" pouvant être l' amant d'Aziyadé, ainsi que l'atteste cette brève phrase de la jeune Circassienne: "qui est plus aimé que Loti?" (Az. p.108) ou étant tout simplement le Loti épistolier s'adressant à ses amis en Europe:
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