Portraits d'ici et de là-bas

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Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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EAN13 : 9782296311053
Nombre de pages : 220
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Collection « Mémoires infidèles»

Octave BOULANGER

PORTRAITS D'ICI ET DE LÀ-BAS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3777-3

Le rond de cuir et l'aventurier

Il était le fils d'un colonel célèbre pour ses idées d'extrême-droite. Il avait été élevé chez les Jésuites, qu'il haïssait et caricaturait en paroles de manière drolatique et amère. Il avait vécu partout dans le monde, au gré des affectations paternelles et en avait retenu mille anecdotes, en particulier animales, qui me fascinaient. Au moment de la guerre d'Algérie, il était sur place, avait vingt ans et embrassa aussitôt la cause de l'Algérie française. Il devint l'un des gardes du corps de Lagaillarde, avocat factieux qui essaya de se soulever contre de Gaulle. N'en concluez rien, disait-il en riant, mais sans rire, il y avait avec moi de bons camarades qui sont devenus, saisissant le vent, des socialistes bon teint; un tel, par exemple, et là il citait l'un des leaders que nous admirions pour ses idées de gauche et son charisme. Il s'engagea dans l'O.A.S. mais s'arrêta au bord du sang. Il en avait tant fait, cependant, qu'il dut immigrer, il le comprit. Il atterrit au Brésil, terre de refuge, épousa une Brésilienne et s'installa. A peine quelques années et de Gaulle sonna l'amnistie pour le plus grand nombre. Il en fut et devint instituteur. Il rentra donc et, tout de suite, demanda un poste de coopérant hors de France. Sa première nomination, hautement significative, le conduisit au Vietnam, ex-Indochine, qui, sans doute, avait bercé son enfance. Dans son conscient cependant (parce que l'atterrissage à Saigon relevait manifestement d'un choix de l'inconscient), il avait tourné la page et se montrait un enseignant-formateur au-dessus de tout éloge.

Pas de pot, ou un destin: le Viêt-cong remporta la victoire définitive sur les Américains pendant son séjour là-bas. Il fut donc rapatrié et c'est là que je le connus. Nous étions tous friands d'entendre quelqu'un qui avait vécu les événements que toutes les télévisions avaient montrés. Nous le lancions donc. Mais lui ne voyait rien ou le feignait. Il polarisait son attention sur un événement tout à fait secondaire mais qui le mettait dans tous ses états. A l'aéroport de Than Sun Nhut, disait-il, « ils» m'ont fauché toutes mes fiches de préparation de cours. C'est un scandale. Et il ressassait interminablement l'épisode, mais ne disait rien de plus. Il obtint alors un stage d'un an, dans l'établissement que je dirigeais. Il s'y est montré aussitôt particulièrement brillant et décidé. Le Ministère m'avisa qu'il y avait un poste à Salonique, très important et pour lequel il fallait un opérateur trié sur le volet. Je leur dis aussitôt que j'avais sous la main l'oiseau rare, mais que, malheureusement, il était instituteur alors qu'il s'agissait d'un emploi de professeur. Je lui en parlai et il fut d'emblée enthousiasmé par la richesse et la difficulté du projet. Il en rêvait et tissait mille songes. A force de négociations complexes, y compris avec les syndicats, nous obtînmes la transformation du poste, en sorte qu'il fut accessible. Le jour où le Ministère m'en informa téléphoniquement, je fus aux anges. Immédiatement je convoquai l'impétrant dans mon bureau et lui annonçai la nouvelle. C'est que, dit-il aussitôt, je ne sais pas si je vais accepter. Ma colère, d'une extrême violence, éclata aussitôt. Qu'est-ce que vous dites? Je me suis démené, y ai passé un nombre d'heures insensé, trahi, mis en place des combines inavouables, les syndicats et le Ministère se sont mouillés et, 8

pendant ce temps, alors que vous étiez au courant, vous changez d'avis. Croyez bien que je ne vais pas vous louper. Et d'abord, quel est le motif de votre refus? C'est que je ne sais pas si, dans cette ville, il existe un terrain où l'on puisse s'adonner au parachutisme. Là il me cloua au sol. Je demeurai sans voix. Voyez-vous, dit-il l'air sincèrement marri, je ne peux pas vivre sans sauter en parachute et j'exercerai mal mon métier. Je me suis agité et, cette fois, ce n'était pas difficile. Dès le lendemain. On peut sauter en parachute là-bas. Donc vous prenez le poste. Formidable, j'en suis ravi. Un sourire heureux l'illuminait. Vous auriez pu vous en préoccuper plus tôt et vous renseigner pendant tout ce temps. C'est vrai je n'y ai pas songé. J'ai compris à l'instant qu'il disait vrai et qu'il n'avait nullement cherché les embrouilles. Il manifesta une joie enfantine en apprenant que le directeur de son établissement d'affectation était un descendant de TolstoÏ. Dans les années qui suivirent, il occupa divers emplois dans divers pays étrangers et, à chaque fois, il se sentait comme chez lui et accomplissait un travail de premier ordre. Puis vint, inéluctablement le moment où il lui fallut rentrer en France. Il était parti depuis trente ans et se trouvait à quelques années de sa retraite. Mais il ne s'était jamais préoccupé de l'avenir et fut donc nommé, par la bêtise habituelle à l'administration, sur un emploi d'instituteur, comme autrefois, dans son département d'origine, à l'Est de la France. On lui donna donc, et à ce point de connerie, on ne pouvait 9

que sourire, ce que nous fîmes ensemble de bon cœur, un poste d'instituteur en classe maternelle. De l'utilisation des compétences. Il ne savait plus, au bout de si longtemps, exercer le métier. Son inspectrice, le voyant arriver avec un tel dossier professionnel, fut terrifiée par lui, son expérience, ses compétences et s'efforça de l'aider au mieux. Ce qui me soucie, lui dit-il, c'est de trouver un endroit où déjeuner pour pas trop cher. N'y a-til pas, ici, un lieu (maison de la culture, service public quelconque) où je pourrais manger à midi raisonnablement? Elle réfléchit et finit par dire: Peut-être au collège. Il faut que je demande au principal. Ce que. Elle reçut donc à nouveau l'impétrant. Monsieur le Principal est bien disposé sur le principe, mais il exige de vous voir préalablement. Alors, allez-y et présentez-vous selon les meilleurs usages. Elle souriait, complice. Il passa un costume, mit une chemise blanche et une cravate et se rendit au rendezvous. L'impression qu'il laissa fut suffisamment satisfaisante pour que ce minuscule fonctionnaire qui se prenait pour un chef, l'agrée. Venez, lui dit-il une fois l'examen de passage réussi, je vais vous montrer les lieux. Il le conduisit au long des couloirs, lui désigna le réfectoire des élèves et ouvrit la porte du « restaurant des professeurs ». Bonne impression, propre, larges baies vitrées, tables avec nappes. Bon. Vous pourrez vous installer à n'importe quelle table, selon les circonstances, murmura le principal, sauf à celle-ci et il pointait la table la

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plus agréable, dans l'angle entre deux baies donnant sur l'extérieur. D'accord, bien sûr et merci grandement. Puis-je me permettre de vous demander la raison pour laquelle cette table m'est interdite? L'autre ne se démonta nullement et manifesta même sa fierté C'est qu'il s'agit de la table réservée aux professeurs agrégés. Seul le silence était approprié à une telle ineptie dans la France de l'extrême fin du vingtième siècle. Mon, depuis longtemps, ami se tut donc, mais il comprit là, clairement, qu'il était rentré pour de bon dans la bonne vieille France, cette petite province du monde où les hiérarchies et les cloisonnements demeuraient les plus opaques. Le principal ne souriait pas tant la décision lui paraissait naturelle. Nous, en revanche, lorsque l'intéressé me raconta l'histoire, nous avons éclaté de rire comme il convenait. Avec une certaine amertume cependant, une sorte de ressentiment. Donner des leçons au monde entier et se conduire comme une tribu. ..

Il

La vie n'est qu'un jeu

Il était désormais chercheur en psychologie dans mon laboratoire et je l'aimais beaucoup. En chaque occasion il savait montrer distance, humour et ne ménageait pas son soutien quand les secousses institutionnelles se faisaient trop fortes. Il fumait sans arrêt et gardait la cigarette à la bouche. La cendre tombait sur sa chemise ou sa veste, il ne s'en préoccupait pas et vivait l'instant. Tout le monde le trouvait un peu lunaire, comme il l'était en effet, et il réussissait l'exploit de n'être détesté par personne. Il suivait toujours ses idées, quelle que soit la situation empirique présente. Au restaurant, il commandait toujours des œufs au plat ou une omelette, ne pensait pas à les manger et, tout à coup, pour un instant où la conversation ne le touchait pas, il les avalait d'un seul souffle. Comme il accomplissait toute chose, il conduisait sa voiture en ne se préoccupant nullement de ce qui survenait. Il roulait en seconde, à trente à l'heure, sur l'autoroute, parce qu'il était pleinement envahi par le sujet de la conversation et ne pensait à rien d'autre. Rien ne lui arrivait jamais, à notre grande surprise. Une fois qu'il venait avec moi à un rendez-vous, il nous y emmena en voiture. Je fus rapidement édifié. Cinq minutes après le départ, il grille un feu rouge, apparemment sans le voir et nos voisins automobilistes actionnèrent vigoureusement leurs avertisseurs. Lui s'en foutait et pensait à autre chose. Xavier, il y avait un feu et tu l'as grillé.

La cendre de sa cigarette lui tomba sur les genoux et il dit simplement: Ah ! Mais celui-là, ce n'est pas grave, je le connaIS. Il me coupa la chique. Que l'on prétende connaître un feu rouge au point de n'en pas tenir compte obéissait à une autre logique que celle du commun. Et puis un jour Xavier, parce que, sans doute, je lui paraissais vraiment digne de confiance, me raconta, sans prévenir, sa vie. J'ai d'abord été joueur de football professionnel, à l'Excelsior de Roubaix. Mais je me suis fait casser le genou et ma carrière en fut elle aussi brisée. Donc je me suis transformé en joueur de poker professionnel, pendant plus de quatre ans. Mais c'est interdit. Bien sûr. Pas d'autres commentaires. Le sujet ne l'intéressait pas. Et puis je me suis marié et ma situation devint plus difficile. J'ai donc entrepris des études de chimie et suis devenu ingénieur-chimiste pour faire vivre ma famille. Mais le métier m'a vite fait profondément chier et j'ai mené à bien un cursus de psychologie qui m'a mené là où tu me vois aujourd'hui. Je demeurai muet. Il en avait vu, le Xavier. De cette vie prodigieuse, sans exemple, entre le jeu et le travail, l'interdit et le permis, il retirait à coup sûr la désinvolture avec laquelle il appréciait tous les avatars de l'existence quotidienne. Il avait été trempé comme un acier, n'importe quoi pouvait lui arriver sans l'affecter vraiment, il mesurait en un instant la valeur de tout individu. Il était non seulement revenu de tout mais de partout et c'est ce qui lui donnait ce sourire constant, à la fois ironique et gentil. A vrai dire, qu'est-ce qui était important? 13

L'étrange, sur lequel je m'interroge aujourd'hui encore, c'est que presque personne ne connaissait l'histoire. L'aurait-il inventée? Oui, non, je ne sais pas.

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L'assassin qui vous ressemble

Un jour m'arriva un étudiant roumain pour un séjour d'un an. Une petite quarantaine, marié, deux enfants. Il était de qualité remarquable. Il fit tant que je lui obtins, à vrai dire avec une relative facilité, un long séjour pour mener à bien un travail de recherche. Bien que, déjà la chute du mur de Berlin eût fait changer radicalement les conditions de vie hors du rideau de fer, il n'hésita pas et s'installa ici. Sa femme et sa famille le rejoignirent bientôt. Tout semblait se passer au mieux. Je le voyais régulièrement et son travail avançait bien. Lors d'une de ses visites, j'eus tout de même le sentiment que les jours ne se déroulaient peut-être pas au mieux, bien que ses deux filles aient connu une adaptation exceptionnelle à l'école. Elles avaient 7 et 6 ans et, d'emblée, leurs progrès en français avaient été tels qu'elles accédèrent à la tête de leur classe. Son épouse s'épanouissait. A elle non plus la langue étrangère n'avait posé aucun problème. Elle l'accompagna une fois ou deux jusqu'à mon bureau et je pus constater qu'elle progressait en français de manière quasiment incroyable. Elle réussit rapidement à trouver un emploi intéressant, dans une agence de voyage et, au fond, ils semblaient peu nostalgiques de la Roumanie. Il publia, en français et en anglais, plusieurs articles bien accueillis par ses pairs et me dit un jour, en riant, qu'il accomplirait volontiers une carrière en France. C'était un test et je ne l'ai pas compris d'emblée. Je lui ai répondu qu'en effet je ne voyais pas d'inconvénient majeur à un tel projet et que, désormais, il lui était loisible de caresser cet

espoir. Je m'en préoccuperais pour ce qui me touchait, c'est-à-dire un emploi de chercheur ou d'universitaire, dès qu'il m'en manifesterait le souhait. J'eus l'impression que nous plaisantions un peu, tous les deux et qu'il cherchait simplement à mesurer son intégration en France. Quelque temps plus tard, il vint à nouveau, extérieurement semblable à lui-même et me lâcha aussitôt que son épouse venait de le quitter, qu'elle vivait avec un autre homme et que, suite aux arrangements dont ils étaient convenus, c'est lui qui assurait la garde des deux gosses. Ceux-ci voyaient leur mère de temps en temps seulement. Bientôt elle rentra en Roumanie avec son nouvel homme. Je pensai, normalement il me semble, qu'il souhaiterait en faire autant à la fin de l'année. A ma relative surprise, il protesta violemment et m'expliqua qu'au contraire, désormais, il éprouvait le vif désir de s'installer ici de manière définitive, si l'occasion s'en offrait. Je me démenai et parvins à lui dégotter, dans un premier temps, un emploi d'un an, correctement rémunéré et qui serait éventuellement renouvelable. Peu de semaines s'écoulèrent, il s'habituait apparemment bien à son nouvel environnement et au job qu'il fallait fournir. Il me paraissait heureux ici et je m'en réjouis. Un jour, le téléphone sonne. Bonjour. Ici Monsieur X, du Ministère des Affaires Etrangères. Nous aurions besoin de vous rencontrer un moment parce que, comme vous le savez sans doute déjà, Monsieur Y, votre collègue roumain, vient d'assassiner ses deux filles. Mais quand? Avant-hier. J'arrive. Nul ne savait ce qui s'était passé. Je n'ai pas eu le droit de le visiter. Seulement celui de le voir à distance. Le 16

directeur du service psychiatrique de la prison, qui me reçut, m'expliqua que Monsieur Y était redevenu un homme ordinaire, comme avant sans doute, calme et profondément dévoué. Il avait été atteint, probablement, d'une crise brusque de démence que les médecins étudiaient pour l'instant. J'accepterais de vous recevoir ou de vous répondre au téléphone autant que vous voudrez. Ce doit être dur pour vous. Oui. Et les enfants? Je ne les avais jamais vues, mais leur sort me préoccupait par-dessus tout, depuis leurs obsèques en présence de leur mère qui n'avait fait que me serrer froidement la main. Leur situation s'est réglée au mieux. Aucun autre commentaire. J'ai compris que c'était confidentiel et je n'ai jamais rien su d'autre. Je m'enfuis. Les gosses, elle les avait négligées complètement dès qu'elle eût quitté son premier mari, cette dame. Que diable pouvait-elle leur offrir comme affection? Je continue, aujourd'hui, à me tourmenter là-dessus. Au bout d'un mois en effet, par négociations au plus haut niveau diplomatique, Monsieur Y fut livré, sans un mot, aux autorités roumaines qui l'enfermèrent avant jugement et probablement jusqu'à la fin de ses jours. J'ai écrit, j'ai sollicité l'ambassade de France sur place, qui a fait ce qu'elle a pu, m'a-t-il semblé, et n'ai rien obtenu, pas même un bulletin de santé. On avait étouffé l'affaire. Les tribunaux français eussent dû être saisis plus solidement mais ils s'inclinèrent, comme d'habitude, devant les politiques, qui tenaient avant tout, à se débarrasser de ce bâton merdeux. Que s'est-il passé? Je ne le saurai jamais et ne peux même pas élaborer d'hypothèse. Je n'ai eu, depuis des années, aucune nouvelle, l'ambassade m'a mené en bateau et je reste avec mes douleurs et mes questions. L'une de ces 17

dernières, la moins grave peut-être, revient de manière lancinante: en quoi ai-je la moindre responsabilité dans la survenue de cette tragédie? N'ai-je pas été, là-dedans, en toute bonne volonté, une sorte de deus ex machina? Et puis, ce collapsus brutal n'était pas n'importe lequel. Il avait conduit le chercheur à assassiner ses propres enfants et des filles. Freud, help! Une vengeance lointaine à l'égard de sa femme envolée? Mais tuer sa descendance, le fruit de son sang, mérite une explication aussi. Que peut-elle être? J'en resterai hanté et cette hantise participe désormais de mon identité. Ces interrogations sans réponse, ce mystère de l'assassinat et du coup de folie, ils me dépassent à eux tous et j'éprouve parfois le sentiment d'avoir été une sorte de dé dans les mains du destin, comme si depuis longtemps, làbas en Roumanie, un événement se préparait qui ruinerait la vie de plusieurs personnes, en aboutissant, plusieurs années après, à un meurtre horrible, l'un des plus horribles qui soient et que, dans ce déroulement, j'étais impliqué déjà, sans le savoir, au moment même où il ne faisait que commencer. Comment éviter de penser, en une telle occurrence, que tout se joue sans vous et que votre vie appartient à quelqu'un d'autre, inconnu qui tire les fils de Parque et vous traite comme un ludion?

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Tuer un père, perdre un fils

Il était basque, beau, jeune et bouclé. Je le remarquai aussitôt dans la foule de mes étudiants. Il ne disait jamais rien. Premier devoir, fait à l'université. Je le lis: ça mérite 20. Je lui mets 19 parce que vingt il faut faire des rapports au directeur, au service des examens, au président de l'université, etc. Deuxième et troisième devoirs: idem. Total: mention Très Bien. L'année s'est passée, il n'a toujours pas proféré un son. Après la fin des cours, comme presque tous les professeurs, j'ai un jour par semaine de réception des étudiants. Une fois, surprise, il figure sur la liste. Il entre. Il s'assoit, devient rouge comme coq et me dit avant que j'aie prononcé la moindre parole: Monsieur votre cours m'a bouleversé. Remettez-vous, mon vieux, vous n'êtes pas venu pour me dire ça ? Je veux faire un D.E.A. (Diplôme d'Etudes Approfondies, première année de thèse), mais exclusivement sous votre direction. D'accord d'avance. Vous êtes un étudiant exceptionnel. Curieusement (ou non), il ne rougit pas. Mais en même temps, je veux me présenter au CAPES d'espagnol, ma spécialité d'origine. Ah, non! Je n'accepte jamais les gens qui visent deux diplômes à la fois. Je sais, mais le CAPES se situe tôt dans l'année et, pour le DEA, j'ai jusqu'en octobre.

Juste. Mais il y a huit heures de cours hebdomadaires obligatoires en DEA, vous pourrez les suivre? Oui, j'ai vérifié. J'hésite, réfléchis et, moi qui suis totalement chevronné, je fais une connerie. Vous allez l'avoir votre CAPES? Lui qui est si doux, si timide, si respectueux, il me toise littéralement. Bien sûr, Monsieur, je serai reçu. Assurance paisible. Du coup, ma mécanique intellectuelle se remet en marche normale. Je me dis qu'il sort de l'ordinaire et que, probablement, ses origines sociales ne comptent pas pour rien dans l'affaire. Quel métier exercent vos parents? Mon père est professeur des universités et ma mère directrice de recherche au CNRS. Bon. Tout s'explique. J'aurais dû m'en douter. D'accord, donc, exceptionnellement, mais, au premier cours de DEA que vous séchez, je vous flanque définitivement à la porte. Bien, Monsieur. L'année commence. Je croyais, sans y avoir réfléchi, qu'il se contenterait de suivre les cours et qu'il se mettrait au travail en juin, après le CAPES. Or, surprise, je distribue des exposés, il en prend un aussitôt, je donne des livres à lire, il fonce, je reçois un invité de marque, il se propose pour l'accueillir en préparant le questionnaire, etc. Je ne dis rien mais finis par m'inquiéter. Je le convoque. Vous en faites beaucoup en DEA. J'espère que vous ne négligez pas le CAPES. Lui, avec le calme et l'assurance des vieilles troupes. Je travaille bien pour mon CAPES . Je vais l'avoir.

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Et, en effet, il est reçu. Il me téléphone aussitôt pour me dire qu'il est cinquième. Bravo. Il y a une difficulté me dit-il. Comme je n'ai que 22 ans, l'Inspecteur Général qui reçoit les candidats ayant réussi m'a ordonné quasiment, l'année prochaine, de préparer l'agrégation. Il a raison, non? Ça m'embête. Je n'ai pas prévu d'aller jusquelà. Je voulais donc vous dire que je m'inscrirais mais que je ne préparerais pas le concours. Vous avez tort, mais c'est vous qui décidez. Merci, Monsieur. En prime, au mois d'octobre, il obtient brillamment son DEA. Nous ne nous reverrons donc plus. L'examen terminé il sort alors de son sac, en rougissant, une pierre oblongue. Permettez-moi, Monsieur, en mInce reconnaissance, de vous donner ce projectile romain authentique. Mais, d'où sort-il? Chaque été, mes parents, archéologues de la romanité en Espagne, vont mener leurs fouilles et je les accompagne. Je vous ai donc rapporté cet objet. Grand merci. Je possède toujours ce type de boulet de canon. Nous nous séparons pour ne plus nous revoir. Presque un an se passe. Au début de mai, téléphone. Bonjour, c'est Txiaomin. Ah, tiens! Depuis le temps, que se passe-t-il ? Une tuile, Monsieur. Je suis admissible à l'agrégation. C'est bien au contraire, non? Vous avez donc travaillé.

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Non, Monsieur, je n'ai absolument rien fait, justement, je ne sais rien. Quand on est admissible à un concours de cette envergure, il faut impérativement aller à l'oral. C'est quand? Dans six semaines. Alors, allez-y, travaillez comme un fou. Bon. Monsieur? Oui? Est-ce que je peux prendre des amphétamines? Là il me la coupe au ras du biniou. Un étudiant qui demande cette permission à un prof, ce n'est pas ordinaire. Je réfléchis à toute allure. Pour cette fois, oui, mais pas d'accoutumance. Merci, Monsieur, je vous rappellerai. Deux mois plus tard la sonnerie retentit à nouveau. Il ne dit même pas son nom. Monsieur, je suis reçu. Formidable, ça s'arrose. Vous me raconterez. Ce que. Il est nommé à Lille; ce n'est pas un enchantement, mais il y a pis. Il n'est que dans un collège. La principale est très heureuse de voir un aussi jeune homme, couvert de titres, dans son établissement. Timidement il lui demande si elle peut l'aider à trouver un logement, parce que, j'aurais dû m'en douter, il vit avec une copine. Bien sûr, dit-elle. Peu de gens veulent rester dans le Nord. Donc la recherche de logements se pose chaque année. Je dispose d'un fichier. Il y a un appartement, au centre ville, qui vous conviendrait, mais le propriétaire veut absolument voir d'abord le futur locataire. D'accord. Elle téléphone elle-même et dit au proprio qu'il s'agit d'un jeune agrégé. Elle le remercie avec une particulière chaleur, remarque mon lascar. Elle sourit avec complicité: 22

Quand je lui ai appris que vous étiez agrégé, il a tout de suite indiqué que ce n'était pas la peine de vous donner le souci d'aller le voir. Il vous prend tout de suite. Tout est réglé donc. Il me téléphone, me raconte ce qui précède et ajoute: Vous aviez raison dans vos cours, Monsieur, les titres définissent des appartenances sociales et celles-ci sont la clef de toute vie. Eh bien! Vous voyez, je ne vous ai pas fait perdre totalement votre temps. Je le sais, Monsieur. J'espère que vous prendrez mon exemple dans votre cours cette année parce qu'il l'illustre parfaitement et que vous le signalerez à Monsieur Bourdieu. Je n'ai rien dit. Des exemples semblables, nous en possédons l'un et l'autre, Bourdieu et moi (et beaucoup d'autres), des centaines. Inutile de décevoir ceux qui découvrent la vérité concrète des démonstrations sociologiques opératoires. Pendant cette année lilloise, il me donne régulièrement de ses nouvelles et m'indique qu'il souhaiterait accomplir ses obligations militaires hors de France, si possible en milieu hispanophone. J'interviens auprès de l'Alliance Française, qui me fait confiance depuis longtemps et le lascar obtient Bogota. Il est aux anges et, dans la foulée, m'annonce qu'il se sépare de sa copine. Bien. En somme, il est dans la norme. A Bogota, il m'envoie des courriers électroniques et je lui réponds. Au milieu de l'année, il m'indique qu'il a trouvé la femme de sa vie, une jeune colombienne qu'il appelle « la perle des Caraïbes ». Je le félicite. IlIa met enceinte et l'épouse. Puis, ses obligations militaires accomplies, il obtient sans difficulté de l'Alliance un autre poste, civil celui-là, en Equateur. 23

Il vient donc en France pour signer son contrat et me dit qu'il souhaite vivement me voir à cette occasion. Rendezvous au Balzar, particulièrement chaleureux. Il semble très heureux de me rencontrer après trois ans et moi aussi j'éprouve un grand plaisir. Il me présente en grande pompe « la perle des Caraïbes ». Comme je m'y attendais, elle est à peine moyenne, alors que lui est si beau, magnifique homme de 26 ans. Nous nous séparons en souriant, nous promettant de nous envoyer des mails dès qu'il aura rejoint son poste, comme d'habitude. Depuis, il y a plus de deux ans, rien, absolument, rien, niente, nada. Il a coupé les ponts. Je ne comprends pas pourquoi. Il ne fait rien au hasard, donc il l'a décidé. Ou bien j'ai dit une bêtise quand nous nous sommes revus et que j'ai connu sa femme. Ou bien il a décidé que désormais il voulait vivre sa vie sans moi. Ou bien il a croisé une autre perle des Caraïbes. Ou bien la première l'a laissé tomber. Ou bien, mille hypothèses. Je ne sais pas, ne saurai jamais. Perplexité. Interrogations. Je me suis résolu à transformer l'épisode en souvenir, comme un joli bijou, ou peut-être, comme un rêve qui a ou n'a pas eu lieu.

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Rêve de mort pour une terre natale

Nous nous sommes rencontrés pour la première fois au Prytanée militaire de la Flèche où nous devions effectuer, comme une centaine d'autres soldats-professeurs venus de toute la France, quarante-deux jours de «service militaire ». Nous effectuions celui-ci, en effet (seize mois à l'époque), comme professeurs (habillés en civil et totalement libres), dans des établissements scolaires de l'armée, exactement semblables à des lycées. C'était le paradis, pour nous, qui redoutions tous la caserne, sauf que nous ne percevions pas un fifrelin. Par une logique typiquement militaire et administrative, l'aspect strictement militaire de notre séjour avait lieu pendant l'été, après dix mois de cours de notre part, donc plus proche de notre retour à la vie civile que de notre entrée dans la Grande Muette. Cette fois, durant sept semaines, nous étions vêtus en bidasses réglementaires. C'était en 1965. Les officiers et sous-officiers redoutaient ce moment. Pensez: gouverner une centaine de profs, presque tous agrégés, ce n'était pas de la tarte. Très vite nous allions conclure une alliance tacite: nous accomplissions le minimum et ils nous foutaient la paix. Il y avait plusieurs « écoles militaires» en France et nous ne connaissions d'abord que les collègues qui venaient de la même que nous. Heureusement, pour contribuer au calme, les officiers nous mirent tous dans la même section: mais nous n'étions qu'une dizaine et, pour porter le nombre à 25, comme c'était le règlement, il fallait agréger d'autres soldats-professeurs ayant exercé ailleurs.

Parmi ceux qui furent mêlés avec nous, il y avait nos semblables d'Aix-en-Provence et ceux des Andelys. Nous étions logés dans le même dortoir, dans des lits à étages, c'était la seule contrainte. Et, tout de suite, nous nous sommes très bien entendus et avons intégré une sorte de conscience de groupe, d'appartenance à un même ensemble. Lui venait des Andelys, agrégé d'allemand (tandis que j'étais agrégé de philo). Au fil des jours, nous nous apprîmes mutuellement que nous venions l'un de l'Ecole Normale Supérieure de l'enseignement technique (lui) et l'autre de l'Ecole Normale Supérieure de SaintCloud. Nous étions nés la même année, 1940. C'était un taiseux, le poil noir et raide et qui s'enfermait dans la solitude de son armoire et de son lit quand nous étions au dortoir. Dans la journée cependant nous participions aux mêmes exercices, d'ailleurs légers, auxquels il s'adonnait sans y croire, comme beaucoup d'entre nous. Il s'agissait simplement de passer le temps. Notre propension au silence nous rapprocha cependant et nous parlâmes souvent pendant les longues pauses. Il travaillait déjà sur sa thèse, alors que moi j'étais beaucoup plus laxiste à l'égard de ce que je considérais cependant comme une nécessité pour sortir de l'enseignement secondaire et intégrer une université. Le hasard voulut que, malgré cette différence de sérieux, je fusse recruté avant lui, à l'Ecole Normale Supérieure même, que je venais juste de quitter. Après peu d'années, il entra à la Sorbonne et, dès lors, nous connûmes tous deux une réussite très rapide et devînmes professeurs beaucoup plus jeunes que la majorité. Mais la différence de nos spécialités et celle de nos établissements, nous séparèrent et je ne le revis plus que de loin en loin. Il était toujours aussi gentil mais restait le contraire d'un rigolard et prenait le travail très au sérieux, se heurtant vite aux Inspecteurs Généraux qui, selon lui, régissaient de 26

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