Promenade en terre poétique européenne

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Cet ouvrage répond à la récente introduction, dans les programmes de lycées, de textes relevant des littératures européennes. Ce support permettra à chacun de développer sa curiosité en s'initiant à la lecture d'un panorama diversifié de la poésie européenne. Mais cette finalité en cache une autre : faire entrer en soi un peu de l'autre est une manière, politique et poétique, de faire l'Europe.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
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EAN13 : 9782296397170
Nombre de pages : 206
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Promenade
en terre poétique
européenne © I ,'Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-8325-2
EAN : 9782747583251 Ouvrage coordonné par
P. Champollion et C. Fintz
Promenade
en terre poétique
européenne
L'Harmattan L'Harmattan Itatia L'Harmattan Hongrie
5-7, rue de l'École-Polytechnique Via Degli Artisti, 15 Kônyvesbolt
75005 Paris 10124 Torino Kossuth L. u. 14-16
FRANCE ITALIE 1053 Budapest
Les auteurs
Pierre CHAMPOLLION, IA-IPR, professeur à l'IUFM de l'Académie
de Grenoble, et Claude FINTZ, Professeur à l'Université Pierre Mendès
France de Grenoble, principaux auteurs de l'ouvrage, ont été aidés dans
leur entreprise par plusieurs collaborateurs.
Chaque auteur a signé son article de ses initiales.
Jacques BOCQUET (JB), socio-ethnologue, auteur dramatique;
Carmen BUZAN CB), Professeur de Lettres à l'Université de Bucarest ;
Cédric CHAMPOLLION (CC), Ingénieur géophysicien, chercheur à
Montpellier II ;
Véronique COSTA (VC), Maître de Conférences en Lettres à Grenoble
II;
Annibal PRIAS (AF), Docteur en sociologie, chercheur au Laboratoire
d'anthropologie sociale du Collège de France ;
Jacques PERRIN (JP), Professeur agrégé de lettres à Valence;
Anne PIPONNIER (AP), Documentaliste, enseignante en Sciences de
l'Information et de la Communication en IUT à Bordeaux III;
Marielle RISPAIL (MR), Maître de Conférences en Sciences du Langage
à l'ILIFM de Nice ;
Anne TOURNON (AT), Professeur agrégée de Lettres à l'Université de
Grenoble II.
Autres ouvrages des auteurs
Première bibliothèque européenne, Collection 36, Co-édition
CRDP de l'Académie de Grenoble et Delagrave
(P. Volume 1: Naissance et épanouissement du roman
Champollion, F. Quet, M. Rispail), 2000
Crise et renouvellements du roman, (P. Champollion, F. Volume 2:
Quet, M. Rispail), 2000
(P. Champollion), 2002 Volume 3 : Le théâtre européen,
Claude Fintz, Expérience esthétique et spirituelle chez Henri Michaux,
L'Harmattan, 1996. La quête d'un savoir et d'une posture, Le champ du grand travail, trois entretiens K. White /
C. Fintz, Didier Devillez, Bnixelles, 2002.
Claude Fintz, Henri Michaux, ' homme-bombe', Ellug, 2004 SOMMAIRE
AVANT-PROPOS 11
I - L'HOMME DANS LE MONDE 15
L'Art poétique et Le Crépuscule des dieux (XIIIe siècle)
de S. Sturluson (Islande) (in L'Edda)
Ou La poésie épique fondatrice 17
Dans une Nuit obscure (1622) de Jean de La Croix (Espagne)
Ou Poésie mystique, poésie de l'amour,
poésie du corps 23
Canzoniere (1342)
de Pétrarque (Italie)
Ou Le pétrarquisme : la recherche de Laure 37
Phèdre (1677) de J. Racine (France)
Ou Un îlot de classicisme dans une Europe baroque 49
Le Roi des Aulnes (1782) et L'Un et le Tout (1821)
de J. W. Goethe (Allemagne)
Ou Une voix universelle... 59
Limites et marges (2000) de K. White (Ecosse / France)
Ou La poétique de l'ouvert... 69
Poèmes (1933-1955) de G. Séféris (Grèce)
Ou Habiter l'exil 81
8 PROMENADE EN TERRE POÉTIQUE EUROPÉENNE
II - ART POÉTIQUE ET ART DE VIVRE 89
Glossa (1833) de M. Eminescu (Roumanie)
Ou Dans le concert romantique européen
des passions et des nations, une poésie
pour survivre... 91
Une Saison en enfer (1872) de A. Rimbaud (France)
Ou Aventure poétique et Symbolisme... 103
Le Gardeur de troupeaux (1950) de F. Pessoa
(Portugal)
Ou Sentir tout de toutes les manières... 111
Madame (1970) de L. Llach (Catalogne)
et Véier Wochen (1984) de R. Steffen (Luxembourg)
ou Poésies et chansons satiriques 125
III - ENTRE REVE, DESARROI, DERISION
ET ENGAGEMENT 135
Iambes (1794) de A. Chénier (France)
137 Ou Une poésie de combat
Passages (1949) de H. Michaux (Belgique / France)
Ou Du réel au " transréel " 151
Ridiculum Vitae (2001) de J.-P. Verheggen (Belgique)
Ou Les nouveaux troubadours ou les fous du langage 165
Invocation à la Grande Ourse (1956) de I. Bachmann
(Autriche)
Ou Un lyrisme contemporain,
à la fois destructeur et créateur 177
9
LA poésie est une arme chargée de futur (1961)
de G. Celaya, chanté par P. Ibanez (Espagne)
183 Ou Poésies et chansons engagées
CONCLUSION 197
Les apports de l'Europe à la poésie
AVANT-PROPOS
" Mes poèmes sont tous des poèmes de circonstance. "
J. W. Goethe, Conversations avec Eckermann, 1823
" 11 n'y a pas de vrai sens d'un texte. Pas d'autorité de l'auteur.
Quoi qu'il ait voulu dire, il a écrit ce qu'il a écrit. Une fois publié, un
texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise et
selon ses moyens : il n'est pas sûr que le constructeur en use mieux
qu'un autre.
Paul Valéry, Au sujet du " Cimetière marin ", Variété 1H, 1936
Aujourd'hui, alors que l'Europe se construit, depuis quelque
cinquante ans, sur les plans économique et politique, alors que la
dimension européenne vient - depuis très peu - d'entrer
officiellement dans les nouveaux programmes de littérature des
lycées mis en oeuvre à la rentrée 2001-2002, peu de guides ou de
manuels sont encore disponibles pour stimuler, soutenir ou
orienter la curiosité littéraire des élèves et des étudiants désireux
d'aborder les littératures européennes non françaises.
Parallèlement, souvent, les enseignants de lettres des lycées et
des premiers cycles universitaires français déplorent encore le
manque d'ouverture sur les littératures étrangères, notamment
européennes, de nombre de leurs élèves et étudiants, ainsi que leur
insuffisante capacité de décentration vis-à-vis de leur littérature
nationale. C'est ainsi que, par exemple, certains élèves s'imaginent
parfois, faute de disposer de connaissances suffisantes en cette
matière, que le romantisme français a défriché avant ses
homologues européens le terrain de la sensibilité sur le plan
littéraire, alors que celui-ci, au-delà de son originalité réelle, s'est
largement inspiré de ses prédécesseurs anglais et allemand.
À y regarder de près, ce reproche implicite de repli sur la
production littéraire nationale, s'il n'est pas totalement dénué de
fondement, est cependant quelque peu injuste. En effet, à
l'occasion de l'exploration de certains champs littéraires (la
science-fiction, l'espionnage, le policier, le conte même, sans parler
de la bande dessinée), bien des élèves et étudiants fréquentent déjà
assidûment d'autres littératures que la littérature française.
Pensons à leur engouement actuel pour Tolkien, par exemple... PROMENADE EN TERRE POÉTIQUE EUROPÉENNE 12
C'est d'abord à ce besoin latent d'ouverture, indistinctement
ressenti depuis longtemps par les élèves de lycée et les étudiants
de premier cycle universitaire, mais clairement identifié par leurs
professeurs, que répond cet ouvrage : inciter les premiers nommés
à renforcer leurs connaissances des littératures et des cultures de
nos voisins, proches comme plus lointains, en leur faisant
découvrir, via une présentation thématique originale, de grands
textes de poésie européenne. Mais c'est également à la récente
introduction dans les programmes de littérature de la classe de
première des lycées que renvoie ce manuel.
Quelle gageure que de prétendre balayer l'histoire de la poésie
européenne en moins de deux cents pages ! Et, pour un poème ou
un recueil présenté, que d'oublis et, surtout, que d'injustices !
Pensons à Juvénal, à Milton, à Pouchkine, à Hôlderlin, à Leopardi,
à Nietzsche, à Yeats, à Byron, à Rilke, à Pasternak, à Tzara, à
Pasolini, à Trak!, à Ritsos, par exemple, parmi tant et tant
d'autres... Si toutes les oeuvres poétiques étudiées ici relèvent de
choix personnels (la poésie britannique est peu représentée, alors
que les XIXe et XXe siècles sont très souvent sollicités), nous avons
cependant essayé de présenter, dans les différents chapitres, des
poèmes ou des recueils fondateurs, caractéristiques ou
emblématiques d'un mouvement ou d'un moment littéraire
d'ampleur européenne attestée.
La plupart des seize pièces de poésie, présentées en tête des
différents chapitres, n'appartiennent pas à la littérature française —
ou alors il s'agit de poésie francophone européenne (Belgique,
Luxembourg). Il s'agit, bien sûr, d'un parti pris, puisque l'ouvrage
est d'abord destine à aider lycéens et étudiants français à s'ouvrir
sur les différentes littératures de l'Europe. Cependant, ne présenter
que quelques oeuvres françaises ne signifie pas pour autant les
oublier, loin de là : innombrables sont en effet dans ce manuel les
appariements, les rapprochements, les ponts jetés avec les
productions poétiques françaises les plus représentatives, voire
avec d'autres moins connues.
Mais notre exploration reste volontairement modeste : nous
avons eu le souci de ne pas dépayser trop brutalement le lecteur :
ce que notre entreprise perd en audace, elle le gagne en repérages
clairs : Racine, Rimbaud, Michaux, Chénier, Goethe, Pétrarque,
Homère ne sont pas des figures inconnues. Ce qui nous permet à la
fois de garder notre lecteur et de lui faire prendre ensuite des
chemins moins fréquentés : Bachmann, Eminescu, Séféris,
Ruysbroeck, Celan, Jelinek, Steffen, Llach.
S'agissant de poésie, la tâche est particulièrement ardue,
puisque cette forme singulière d'expression présente de
13
nombreuses difficultés d'approche (hermétisme parfois, renvoi à
des courants esthétiques peu connus ou ressentis comme artificiels,
forme versifiée ou prosodique très élaborée) qui peuvent rebuter a
priori le lecteur.
Nous avons écarté une structure fondée sur une
entrée historique, parce que la chronologie de la production
poétique européenne n'est pas linéaire. Nous n'avons que
rarement retenu une entrée par la forme, notion généralement trop
réductrice ou parfois mal définie. Nous avons délibérément
privilégié, des entrées par " questionnement ", qui sont plus
parlantes et plus attrayantes aujourd'hui, pour des élèves et des
étudiants en quête de sens.
Cette présentation par grandes questions devrait en effet plus
facilement permettre à nos lecteurs d'aller à l'essentiel, c'est-à-dire
d'accéder aux valeurs, aux révoltes et aux universaux qui donnent
sens à l'ambition créatrice. Dans cette perspective, voici les trois
larges (et classiques) problématiques choisies qui, du reste,
peuvent se recouper :
1- L'homme dans le monde ;
2 - Art poétique et art de vivre ;
3 - Entre rêve, désarroi, dérision et engagement.
Dans ce volume, nous avons voulu faciliter les rapprochements.
Pour cela, chaque poésie étudiée fait l'objet d'un chapitre
particulier : plusieurs poésies peuvent être regroupées dans un
même chapitre, toujours organisé de la façon suivante :
- une citation d'un extrait caractéristique de la poésie et de son
écriture : en totalité, chaque fois que les droits de
reproduction et de traduction nous y autorisent ou en deux
fragments signalant le début et la fin de l'extraie, dans le cas
contraire ;
- une brève présentation de la poésie ;
- une présentation rapide de l'auteur, de sa vie, de son oeuvre
et de son époque;
- une approche thématique de la poésie étudiée ;
- des appariements, antécédents et postérités littéraires ;
- une bibliographie d'une dizaine de titres actuellement
publiés en édition de poche appartenant au mouvement ou à
l'époque du livre étudié.
Le lecteur et les auteurs voudront bien nous excuser pour ce parti pris
éditorial, qui ne se justifie (difficilement) que pour des raisons strictement
économiques. 14 PROMENADE EN TERRE POÉTIQUE EUROPÉENNE
Enfin, nous avons tenu à ce que soient présentés les textes dans
leur langue originale, chaque fois que c'était possible, de manière à
accoutumer le lecteur aux différents idiomes (même peu connus)
d'Europe et, selon ses capacités linguistiques, à ce qu'il puisse
envisager le délicat problème de la traduction.
Nous sommes convaincus que cette nouvelle présentation de la
production littéraire poétique européenne répondra aux attentes
de base des nombreux lycéens et étudiants français qui veulent
s'ouvrir, se documenter ou se préparer efficacement à leurs
examens.
Nous sommes aussi persuadés qu'elle permettra à nombre de
nos collègues enseignants de lettres de lycée et du premier cycle du
supérieur, ainsi qu'aux documentalistes des lycées et aux
bibliothécaires des universités, de mieux accompagner, et de façon
plus organisée, les efforts de leurs élèves ou étudiants pour
prendre un peu de recul vis-à-vis de la littérature française.
Si nous parvenons à leur donner envie de lire les oeuvres que
nous présentons succinctement, nous aurons pleinement rempli
notre rôle d'éclaireurs. Car nous n'avons pas d'autre ambition ici
que d'ouvrir des pistes et de susciter un désir de poursuivre ce qui,
dans les limites étroites qui sont les nôtres, ne peut être qu'une
initiation ... ou une promenade par affinités électives.
Pierre Champollion et Claude Fintz, coordonnateurs de l'ouvrage
I - L'HOMME DANS LE MONDE ISLANDE
La poésie épique fondatrice
L'Art poétique et
Le Crépuscule des dieux
(in L'Edda)
XHIe
Snorri STURLUSON
Le Crépuscule des dieux
Les frères s'affronteront
Et se mettront à mort.
Les cousins violeront
Les lois sacrées du sang.
L'horreur règnera parmi les hommes,
La débauche dominera.
Viendra l'époque des haches et l'époque des épées,
Brisés seront les boucliers.
Viendra l'époque des tempêtes et l'époque des loups
Avant que le monde ne s'effondre.
(Extrait tiré de La Voluspa, recueil de poèmes eddiques,
abondamment citée par Snorri Sturluson dans L'Edda)
Skaldskaparmal
(L'Art poétique)
Aegir dit : « d'où vient cet art auquel vous donnez le nom de
poésie ? »
Bragi répondit : « Nous appelons la poésie « le sang de
Kvasir » (il s'agit d'un être, créé par les dieux nordiques Ases, qui 18 PROMENADE EN TERRE POÉTIQUE EUROPÉENNE
était « si sage que nul ne pouvait lui poser de questions auxquelles il
n'eut réponse dont les nains, après l'avoir tué, mêlèrent le sang à du
miel pour en former « un hydromel tel que quiconque en boit devient
savant ») ou « la boisson ou l'ivresse des nains », (...)
(Odin essaie alors plusieurs stratagèmes dont le dernier est
couronné de succès.)
(Snorri Sturluson, L'Edda, Récits de mythologie nordique,
Collection L'Aube des peuples, Gallimard, 1991.)
PRESENTATION DE L'AUTEUR ET DE SON EPOQUE
Les deux courts textes présentés ci-dessus, tous deux empreints
d'une poésie dense, sauvage et pathétique, sont extraits, le
premier, de La Voluspa, ou Prédiction de la voyante, recueil de
poèmes eddiques anonymes, datant de la période Vile-XIIIe siècles
qui relatent la création du monde consécutive au combat entre les
dieux et les géants, le second, de L'Edda, récits de mythologie
nordique, rédigé en vieil islandais au Mile siècle par Snorri
Sturluson, poète, historien et « homme politique » islandais. La
Valus pu, au-delà du seul court extrait présenté ici, est largement
citée par S. Sturluson dans son Edda dont la matière poétique
s'inspire beaucoup des poèmes eddiques anonymes antérieurs.
Snorri Sturluson, né sur la côte ouest de l'Islande, à Hvamm,
en1179, fut tué en 1241 sur ordre du roi de Norvège. « Homme
politique » islandais important, il présida pendant une dizaine
d'aimées le « parlement » islandais (Altthing). Il fit plusieurs
séjours en Norvège, en tant qu'hôte de la cour royale. C'est à
Sagas des l'occasion de ces séjours en Norvège qu'il composa ses
Saga de saint Olaf. Toujours rois de Norvège dont la plus célèbre est la
en Norvège, il rédigea en l'honneur des rois norvégiens un long
Hattatal ou dénombrement des mètres, qui fixa le mètre poème,
norrois et, surtout, préfigura dans son esprit le recueil poétique de
mythologie nordique que constitue L'Edda. Celui-ci est construit en
deux parties distinctes : la première constitue un véritable traité
poétique de mythologie nordique, ou mieux une poétique de
mythologie scandinave, tandis que la seconde, elle, correspond
réellement à un art poétique.
La signification du terme « Edda » est aujourd'hui encore très
discutée. D'après F.-X. Dillmann, traducteur de L'Edda de Snorri
Sturluson, édité par Gallimard dans la collection « L'Aube des
peuples >>,. « Edda » viendrait de l'adjectif poétique du vieil L'HOMME DANS LE MONDE 19
islandais « edda » qui signifie « aïeule ». Ce mot aurait ainsi été
choisi par Sturluson pour titre de son ouvrage pour indiquer que
L'Edda s'apparentait à un recueil de savoirs ancestraux...
La Saga des rois de Norvège renvoie à l'histoire, romancée certes,
des rapports ambigus et conflictuels entre la Norvège , d'où sont
issus les Vikings païens venus des côtes de Norvège et du
Danemark qui colonisèrent l'Islande aux IXe et Xe siècles, juste
après l'installation des premiers moines venus d'Irlande. De
même, L'Edda, qui plonge profondément dans la mythologie
nordique - lesquelles, à l'instar des langues scandinaves, sont
toutes issues du moyen-haut allemand - s'enracine aussi dans le
vieux fonds mythologique germanique.
L'EDDA
Une étape essentielle dans la stabilisation du vers norrois
L'art poétique de Snorri Sturluson, appuyé sur le plan didactique
par la rédaction de l'Hattatal, a permis de stabiliser le long mètre
norrois. Sur le plan de la forme, celui-ci se caractérise par l'usage
régulier de rimes intérieures, d'allitérations, de l'alternance dans
l'accentuation, ce qui distingue nettement le vers norrois du vers
d'Europe occidentale à la structure prosodique plus simple fondée
sur la seule rime finale. Sur le plan du fond, il se distingue
notamment par l'utilisation répétée de métaphores
systématiquement appuyée sur un lexique particulier. C'est cette
stabilisation technique, notamment, qui a permis à la poésie
scaldique (les scaldes ont été les troubadours ou les trouvères des
peuples vikings) norroise de se développer sans se dissoudre dans
la versification occidentale montante (et bientôt dominante) en
Europe.
Toujours dans le domaine du développement du vers norrois,
Snorri Sturluson a également largement contribué à stabiliser, par
son Art poétique notamment, l'usage de la périphrase, qui permet
de désigner (sans le nommer directement) un objet ou un être
humain de manière clairement intelligible, et de l'allusion, qui
sont toutes deux typiques de la poésie islandaise Par exemple « le
glorieux quant aux armes » ou « le plaisir de Frigg » désignera
Odin, « le plus éminent des arbres » Yggdrasil l, etc.
Pour la signification de ces deux derniers termes mythologiques, on se
reportera à la fin du paragraphe suivant.
20 PROMENADE EN TERRE POÉTIQUE EUROPÉENNE
Une mine d'éléments de mythologie scandinave
Une grande partie de la matière poétique de L'Edda provient de
créations poétiques antérieures à la rédaction de l'oeuvre de S.
Sturluson : des poèmes eddiques comme La Voluspa déjà citée,
poèmes scaldiques contemporains ou bien antérieurs à celle-ci.
Comme on l'a indiqué plus haut, la première partie du recueil
de récits poétiques de L'Edda de S. Sturluson, intitulée La
Mystification de Gylfi. Elle est fréquemment entrecoupée de vers
nonois tirés pour la plupart de La Voluspa. Elle dépeint en effet de
façon quasi-systématique, à l'aide d'un artifice littéraire, la
mythologie païenne scandinave : S. Sturluson met en scène un roi
légendaire de Suède, Gylfi, qui cherche à savoir d'où proviennent
les connaissances dont les Ases (dieux scandinaves dont Odin, le
Wotan germanique, est le chef) sont détenteurs. Ce roi se met en
route pour Asgard, le séjour des dieux Ases. Au prix d'un
ingénieux stratagème reposant sur une illusion d'optique qui leur
permet de préserver l'inviolabilité de leur séjour, les Ases lui
accordent de pouvoir les questionner, sous réserve qu'il se montre
plus savant qu'eux. C'est donc via une véritable joute oratoire,
dont la tête de Gylfi, est l'enjeu, que S. Sturluson décrit, de manière
chronologique, la mythologie nordique. Il part ainsi de l'origine du
temps, c'est-à-dire de la création du monde, pour, en
cinquantedeux chapitres, aboutir au crépuscule des dieux.
La fresque poétique, que brosse S. Sturluson dans L'Edda,
permet ainsi de reconstituer l'intégralité de la cosmogonie
(représentation légendaire de l'univers) scandinave. Toutes les
recherches entreprises jusqu'ici ont montré que, même lorsqu'il ne
s'appuyait sur aucun texte antérieur identifié, Snorri Sturluson ne
s'autorisait pas à laisser vagabonder son imagination au point de
rendre son tableau incompatible ou incohérent avec le vieux fond
mythologique scandinave - du moins avec ce que nous en
connaissons aujourd'hui. Tous ses « apports » personnels reposent
apparemment sur des sources fiables, orales ou aujourd'hui
disparues, qu'il a su parfaitement mobiliser.
C'est ainsi que, dans son Edda, S. Sturluson rappelle, au fil des
cinquante-deux chapitres de la Mystification de Gylfi, l'organisation
des mondes qui structurent la cosmogonie scandinave :
« Niflheim », le royaume des ombres, « Mitgard », la terre du
milieu que peuplent les humains et « Asgard », le séjour des dieux
Ases.
Il précise le rôle de « Bifrost », l'arc-en-ciel porte d'accès à
« Asgard ». Il nous parle des épreuves subies par le frêne
« Yggdrasil », support de l'architecture cosmogonique nordique,
en reprenant le poème eddique correspondant :

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