Quand on marché plusieurs années

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Ce roman est né de la contemplation, sur la place du Dôme à Crémone, de la petite fenêtre qui surplombe le portique della Bertazzola. Cette fenêtre dispose de l'imagination à créer des personnages: Amadou, jeune Sénégalais, marche dans l'espoir d'émigrer; Joséphine, jeune professeur d'anglais, Chiara, fillette de douze ans, se réfugie là-haut, pour prendre son envol vers le merveilleux, triomphe raisonné de l'imagination.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
Lecture(s) : 32
EAN13 : 9782296648197
Nombre de pages : 156
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QUAND ON A MARCHÉ PLUSIEURS ANNÉES…

Daniel Cohen éditeur
Littératures, une collection dirigée par Daniel Cohen
Littératures est une collection ouverte, tout entière, à l’écrire, quelle qu’en soit la forme : roman, récit, nouvelles, autofiction, journal ; démarche éditoriale aussi vieille que l’édition elle-même. S’il est difficile de blâmer les ténors de celle-ci d’avoir eu le goût des genres qui lui ont rallié un large public, il reste que prescripteurs ici, concepteurs de la forme romanesque là, comptables de ces prescriptions et de ces conceptions ailleurs, ont, jusqu’à un degré critique, asséché le vivier des talents. L’approche de Littératures, chez Orizons, est simple — il eût été vain de l’indiquer en d’autres temps — : publier des auteurs que leur force personnelle, leur attachement aux formes multiples du littéraire, ont conduits au désir de faire partager leur expérience intérieure. Du texte dépouillé à l’écrit porté par le souffle de l’aventure mentale et physique, nous vénérons, entre tous les critères supposant déterminer l’œuvre littéraire, le style. Flaubert écrivant : « J’estime par-dessus tout d’abord le style, et ensuite le vrai », il savait avoir raison contre tous les dépérissements. Nous en faisons notre credo. D.C. Dans la même collection :
Farid Adafer, Jugement dernier, 2008 Bertrand du Chambon, Loin de V r nas , 2008 Odette David, Le Maître-Mot, 2008 Jacqueline De Clercq, Le Dit d’Ariane, 2008 Toufic El-Khoury, Beyrouth pantomime, 2008 Maurice Elia, Dernier tango à Beyrouth, 2008 Pierre Fréha, La conquête de l’oued, 2008 Gérard Gantet, Les hauts cris, 2008 Gérard Glatt, Comme une poupée dans un fauteuil, 2008 Henri Heinemann, L’Éternité pliée, Journal, édition intégrale. Gérard Laplace, La Pierre à boire, 2008 Anne Mounic, Quand on a marché plusieurs années..., 2008 Enza Palamara, Rassembler les traits épars, 2008

ISBN 978-2-296-04692-4 © Orizons, chez L’Harmattan, Paris, 2008

Anne Mounic

Quand on a marché plusieurs années...
roman

2008

Du même auteur,
L'Espace. La Bartavelle. Lumineux, pelucheux. Editions du Gril. Mélanie et les rhododendrons. La Bartavelle. Le Poulpe poème. Encres Vives. Les Yeux d'Argos. Encres Vives. L'autre vie. Clapàs. Pensez ! Pensez ! Encres Vives. La terre, en ses élans, Océan, Encres Vives. Nuage, l’esprit. Encres Vives. Quand pâlissent les lilas. Encres Vives. Poussière amoureuse. Encres Vives. Mais où vont les hirondelles la nuit ? Encres Vives. La barque du soleil sinue entre nos lèvres. Encres Vives. Le Puits du ciel. Caractères. Cobra sous le chant, médusé, dansant, conquis, pour un instant… Encres Vives. Masque de nuit, Caractères, 2009. (Prix de l'Association des diplômés de l'Université d'Aquitaine pour l'œuvre poétique, 2004.) Avec Vivienne Vermes, METAMORPHOSES. Edition bilingue. Poèmes et nouvelles de Vivienne Vermes traduits par Anne Mounic ; d'Anne Mounic, traduits par Vivienne Vermes. L'Harmattan. Passages. Edition bilingue. Poèmes et nouvelles de Vivienne Vermes traduits par Anne Mounic ; d'Anne Mounic, traduits par Vivienne Vermes. L'Harmattan. Métamorphoses d'une image, Quasi una fantasia. L'Harmattan. O., ou La Déchirure. L'Harmattan. P' et les noms propres. L'Harmattan. Voici l'homme aux bottes rouges, L'Harmattan. (Prix A.R.D.U.A. 2003) La Spirale, L'Harmattan. Carnet d'Hadès, L'Harmattan. L’autre et le furet du bois joli. L’Harmattan. Ah ! Ce qui dans les choses fait Ah ! L’Harmattan. Jusqu’à l’excès ou Le reptile dans le livre. L’Harmattan. Quand on a marché plusieurs années… Orizons.

Poèmes et nouvelles :

Romans et récits poétiques :

Traduction et présentation des Poèmes choisis de Robert Graves. Collection du Club des Poètes. Traduction et présentation de Poèmes de Robert Graves. L'Harmattan. (Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre.) Traduction et présentation de Poèmes de Stevie Smith. L'Harmattan. Traduction et présentation de Cette voûte de si pur respir. Poèmes de Vincent O’Sullivan. L’Inventaire. Traduction et postface de En attendant Rongo. Trois nouvelles de Vincent O’Sullivan. L’inventaire. Traduction et présentation de At the Root of Fire/A la racine du feu de Michael Edwards. Caractères, 2009.

Traduction :

Poésie et mythe : Réenchantement et deuil du monde et de soi. (Edwin Muir, Robert Graves, Ted Hughes, Sylvia Plath, Ruth Fainlight). L'Harmattan. Poésie et mythe : Je, tu, il/elle aux horizons du merveilleux. (Edwin Muir, Robert Graves, Ted Hughes, Sylvia Plath, Ruth Fainlight). L'Harmattan. La Parole obscure : Recours au mythe et défi à l'interprétation dans l'œuvre de Michel Fardoulis-Lagrange. L'Harmattan. Les tribulations de Perséphone : Poésie, autre, au-delà (Kathleen Raine, Stevie Smith, Veronica Forrest-Thomson). L'Harmattan. Poésie, mobilité de l'esprit : Portes, passages rythmes et métamorphoses. L'Harmattan. Psyché et le secret de Perséphone : prose en métamorphose, mémoire et création (Katherine Mansfield, Catherine Pozzi, Anna Kavan, Djuna Barnes). L’Harmattan. Prix Pascal Ruga, Journées de poésie de Bergerac, 2005. La poésie de claude vigée : danse vers l’abîme et connaissance par joui-dire. l’harmattan. « Le temps ouvert devant nous : Claude Vigée, passeur du vivant ». Introduction : Claude Vigée, Mon heure sur la terre. Paris : Galaade, 2008. Edition : Claude Vigée, Mélancolie solaire. Paris : Orizons, 2008. Counting the Beats : Robert Graves’s Poetry of Unrest. A paraître, 2009. Jacob ou l’être du possible. A paraître, 2009.

Critique littéraire :

Magnifique arborescence nuageuse dessinée dans le ciel par le vent avant le lever du soleil, étirée jusqu’au zénith, un moutonnement de cirrus étalés en branches et en rameaux vers le haut et sur le côté, en flocons et en traînées dans le reste du ciel. Goethe, La forme des nuages Dimanche 7 mai 1820

Car le mythe extériorise toujours une action intérieure. […] Dès que l’intériorité manque, l’esprit tombe dans le fini. C’est pourquoi l’intériorité est l’éternité ou la détermination de l’éternel dans l’homme. Sören Kierkegaard, Le concept de l’angoisse Juin 1844

La lettre
L’autre jour… l’inJérémie rangeait salechambre, l’autre jour. là-haut, en un temps stant se fixe dans nuage, s’accroche ici,

sans détermination, qui est en partie la durée flottante de la vie intérieure. Il n’existe ni début ni terme, mais une multitude de commencements qui ne se connaissent pas de fins. Quand un souffle s’éteint, c’est un autre déjà qui fait bruire les résonances de l’esprit, et celui-ci ressemble à une volière. Chaque commencement bat comme les ailes des tourterelles, qui sans cesse vont et viennent, à chaque voyage bâtissent leur logis de brindilles. C’est à l’infiniment petit qu’elles s’échinent. D’ailleurs, en temps normal, jamais on ne voit le logis. On ne perçoit que le voyage, et l’effort qu’il suscite et représente. Qui songerait à les dénicher, à déflorer le secret ? Seul le prédateur sait se conduire comme cela. L’esprit, lui, se garde de faire du temps sa proie. Il le laisse filer comme les nuages en incessantes métamorphoses, toujours nuages cependant, comme tous ces petits mots qui nous portent en l’éternité sans cesse renouvelée du discours, les Je, les Tu, les Autrefois ou mieux encore, Demain. Ou, mieux encore, ici et maintenant. « Le jeu habituel : les nuages se dissolvent et prennent corps, sans résultat. » L’autre jour, donc, Jérémie rangeait sa chambre. Le langage est doué de la labilité des nuages, celle du temps qui nous fait, nous défait. Accepterons-nous au for

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intérieur ce nous toujours recommencé, ce nous qui, en ses métamorphoses fera vivre ces pages nuages ? Claire entendait tinter les objets, ceux que Jérémie range dans le petit tiroir du meuble-bibliothèque, celui que Claire a toujours vu là-bas, dans l’appartement de Paris où elle fut élevée. Très tôt, quand Claire et Jérémie ont ensemble vécu, ce dernier l’a adopté, ce petit meuble de bois couleur miel. À l’époque, il y avait installé son gros magnétophone, celui qu’autrefois, il utilisait pour enregistrer ses chansons, s’accompagnant à la guitare. L’instant ainsi désigné, Jadis, Il fut un temps, Dans notre jeunesse, se pique au ciel du livre, comme un nuage que le regard effilera, altérera, un temps passé à la mesure de chacun, ce Demain qui lentement se métamorphosera jusqu’à devenir sans lendemain. D’ailleurs, dans ce petit tiroir, Jérémie a placé depuis longtemps tout son menu matériel musical, pour faire vibrer les cordes, pour les pincer sur le manche et changer de tonalité, en plus d’une ou deux guimbardes et de quelques babioles de fumeur de pipe, alors. Le petit tiroir sent le tabac. Toujours, il a senti le tabac. Certains objets se font ainsi une vocation, qui donne un sens à l’existence tout entière, n’est-ce pas ? C’est en cette souplesse du langage, plastique des nuages que puise le livre qui passe, infiniment modelable, jamais ne s’achevant. Il n’est rien ici que commencement pour un lendemain sans cesse recommencé, une éternelle reprise de l’instant. Le meuble se trouvait jadis dans l’appartement du cinquième étage, non loin d’une des baies vitrées du grand séjour, près de la porte qui donnait dans la chambre de la grand-mère de Claire (longtemps l’enfant a dormi avec son aïeule). Son père, étant jeune, avait un peu fumé la pipe, puis il s’était mis à ces petits cigares qui dispensaient une si mauvaise odeur qu’elle donnait mal au cœur, en auto particulièrement, quand ils allaient en famille à la campagne. Pouah !

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Dans la même pièce, Claire se souvient aussi de son père affublé d’une tenue de soldat, de son père tout en kaki, assis sur le canapé-lit où dormit plus tard son frère, où elle dormait alors. C’était incongru de voir son père ainsi costumé. Il faut dire que nous étions en pleine guerre d’Algérie, racontait Claire à Jérémie, jadis. (L’amour est une longue conversation.) Les plasticages de l’O.A.S. en plein Paris. Tout ce qu’on entendait. Les tortures, là-bas. Tout filtrait dans les cauchemars de son cerveau d’enfant. L’Histoire moulant l’intériorité. Qu’on le veuille ou non. L’Histoire, serpentant au cœur de l’existence familiale. Et déjà, son grand-père, durant la guerre, prisonnier. Loin de sa femme, de son fils, dans un Stalag. Racontant, quarante ans plus tard, la même histoire. Son évasion, les ruses, face au médecin allemand, l’albumine, les injections de blanc d’œuf. Pour filer. Et il y a pire, bien entendu. Il y a eu bien pire. À ce point, l’Histoire nous essouffle. Claire connaît parfaitement le son de ces instruments métalliques. Sans même voir Jérémie, elle savait où il fouillait et, quand elle entra dans sa chambre, il lui tendit une lettre. Regarde… dit-il, l’œil étonné, l’œil amusé. Tu l’as écrite et elle nous est revenue. L’enveloppe, longue et bleu pâle, n’avait même pas été ouverte. Elle était affranchie de deux timbres, l’un à un franc (le visage de la République d’après nous ne saurons quel peintre ou sculpteur), l’autre à vingt centimes (écusson rouge et bleu roi, fleurs de lis et licorne), et frappée du tampon de Montreuil principal, qui vantait l’existence de la zone industrielle de Mozinor, en date du Premier juin 1978. Sous l’affranchissement, apparaissaient, en capitales violettes, les lettres composant le mot « retour ». À gauche de l’adresse, on lisait, de semblable couleur, dans un rectangle : « Parti sans laisser d’adresse. Abgereist ohne Angabe der

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Anschrift ». Claire avait écrit, de son écriture d’alors, à l’encre bleue : Tom Millett Am Rosengarten 13
D 6500 MAINZ

Allemagne Claire tourna la lettre dans tous les sens, sans l’ouvrir ; la toucha, comme si ses mains allaient lui dire ce que son esprit ne parvenait pas à saisir. « Le jeu habituel : les nuages se dissolvent et prennent corps, sans résultat. » Et le mot, entre eux, vint : Tu t’en souviens ? Au dos, elle avait écrit noms et adresse. Là aussi, l’enveloppe était tamponnée en date du 16 juin, Postamt 6500 Mainz 1 Bezirk 44. 6/6. Et une signature illisible. Sur une liste d’éventualités violettes, on avait coché l’une d’elles, mais les mots sont difficilement déchiffrables. Toutes ces mains qui ont manipulé cette enveloppe, jusqu’à ce que Jérémie la sorte du tiroir où elle était demeurée malgré deux déménagements. L’obstination des objets, parfois… Jusqu’à ce que Claire la manipule à son tour pour l’arracher à son mutisme… Non, pas « arracher ». Nulle violence ici avec le temps. De la patience plutôt : pour libérer, dès lors, leur mémoire à tous deux de son mutisme. Toutes ces mains… c’est dans cette transparence des mots que se crée le lien. Toutes ces mains sans nom perdues dans l’anonymat du toucher, le diaphane du geste à l’instant… Que dire ? Qui sommes-nous ? Qui sommes-nous en cette infinie souplesse des métamorphoses ? Nous, autant de mains, de désirs, autant d’esprits pris dans le flux de l’infini…

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Toutefois, rien n’y fit. Ces deux mots, ce prénom, ce nom, Tom Millett, n’évoquaient absolument rien en leur esprit, ni silhouette, ni lieu, ni voix, aucune image, aucun son, pas même une bribe d’atmosphère. Rien. Le vide. Non, un vide apparent. Une absence arrimée à l’absence. Un instant englouti dans un trou noir, sorte d’écrin où mettre en relief tous les souvenirs, joyaux d’antan sur fond sombre, astres défunts sur ciel de nuit. R E T O U R : le mot, en ses six lettres dressées comme des piliers, avait l’air frigide, ne laissant passer qu’une « Arborescence aérienne avant le soleil ». Qui ira dénicher, au carrefour de l’infini, la clef du possible, comme un repère au nous protéiforme du ciel arborescent ? C’est l’Hermès de la croisée des chemins qui, en l’infinie mobilité de son esprit des profondeurs, nous soufflera les mots bienfaisants. Tout l’avenir… Qui sommes-nous, toutes ces voix au bord du trou de mémoire ? Claire ouvrit la lettre, rédigée en anglais. Elle s’y félicitait que son correspondant ait apprécié son séjour en Allemagne. Il n’était donc pas allemand. Par la suite, il devait venir en France. Claire se réjouissait de le recevoir. (Le couple habitait à l’époque avec trois autres personnes dans un pavillon de pierre meulière au centre de Montreuil. La poste se trouvait alors à la pointe du boulevard Rouget de l’Isle et du boulevard Chanzy, vieux bâtiment, non comme maintenant, neuf et sous les tours du boulevard. Neuf… hum… Il doit commencer à dater désormais, depuis toutes ces années.) S’il était venu, la lettre lui aurait été remise. Il n’est donc jamais venu. Dans la lettre, d’ailleurs, Claire regrettait qu’il ait eu un accident d’auto et y parlait de béquilles. Le ton y était amical. Elle signait

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