RENEE VIVIEN A REBOURS

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Figure majeure de la Belle Epoque, Renée Vivien, disparue il y a juste cent ans, ne s'est aventurée dans le 20e siècle que pour y déposer une oeuvre en vers et en prose qui rayonne encore. Ce volume commémoratif marque le renouveau des études vivienniennes et consacre la postérité de cette "exilée de Mytilène" tournée vers l'intériorité et le monde hellénique, qui a largement alimenté sa mythologie personnelle.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296227279
Nombre de pages : 233
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Daniel Cohen éditeur

www.editionsorizons.com Homosexualités — approches trans/genres, une collection dirigée par Patrick Cardon
La collection « Homosexualités » répond à un besoin d’accessibilité rapide aux documents et études nécessaires à l’élaboration actuelle de l’histoire culturelle — pluridisciplinaire — dite LGBTQI (lesbienne, gay, bisexuelle, transgenre, queer et intersexe). Ce sera la continuation de la bibliothèque tentée par Michel Foucault. Et dans son esprit.

Dans la même collection: PATRICK CARDON, Discours littéraire et scientifique fin-de-siècle, 2008 TRIBOULET, Théâtre homosexuel, édition de Thierry Martin, 2009 ALBERT, NICOLE (dir.), Renée Vivien, À rebours, édition pour un centenaire, 2009 RAFFALOVICH, MARC-ANDRÉ, Uranisme et unisexualité. Études sur différentes manifestations de l'instinct sexuel, 1895 (à paraître)

ISBN 978-2-296-08723-1 © Orizons, diffusé par L’Harmattan, Paris, 2009

RENÉE VIVIEN À REBOURS
ÉTUDES POUR UN CENTENAIRE

Publications de Nicole Albert
Pour une liste complète, se reporter à www.editionsorizons.com Ouvrage Saphisme et Décadence dans Paris fin-de-siècle, Paris : La Martinière, 2005. Articles (choix) dans ouvrages collectifs : Article « Lesbos », Dictionnaire des lieux mythiques, Paris : Robert Laffont, collection Bouquins, sous presse. « Djuna Barnes et Thelma Wood : les amantes de la nuit », L’Amour fou, 17 passions extraordinaires, Paris : Maren Sell éditeurs, 2006. Articles «Androgynie», «Maryse Choisy», «Olive Custance», «DécadenceDécadentisme», «Lucie Delarue-Mardrus», «Esthétisme», «Huÿsmans», «Gluck», «Inversion», «Catulle Mendès», «Liane de Pougy», «Travestissement», «Gerda Wegener», «James Whale», Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, sous la dir. de Didier Éribon, Paris : Larousse, 2003. «Amours décadentes», Magazine littéraire, dossier «Littérature et Homosexualité», décembre 2003, n° 426. «Couples et doubles : les figures de la duplication dans Le Marchand de sable de Hoffmann, Frankenstein de Mary Shelley et L'Ève future de Villiers de L'isle-Adam», L'Information littéraire, octobre-décembre 1999, n°4. Actes de colloques « Penthésilée 1900 ou les amazones du nouveau siècle », Actes du loque Mythe et réalité des amazones (Université de Lille III, juin 2007), Paris : L’Harmattan, 2008. «Du sonnet féminin au sonnet saphique : poétisation de la lesbienne chez quelques auteurs fin-de-siècle», Actes du colloque Le Sonnet au risque du sonnet (Université de Besançon, décembre 2004), Paris : L’Harmattan, 2006. «Saphisme et érotisme dans le roman du XIXe siècle : naissance d'un genre dissident?», Actes du colloque Le Roman libertin et le roman érotique (Centre des Paralittératures/Université de Liège, Chaudfontaine, novembre 2002), Liège : éditions du CEFAL, 2005. « La lesbienne, objet d’effroi à la fin du XIXe siècle », Actes du colloque européen d’études lesbiennes La grande dissidence et le grand effroi (Toulouse, avril 2001), Toulouse : Bagdam Espace édition, n°2, juin 2001. «Lesbos fin-de-siècle : splendeur et décadence d'un mythe», Actes du colloque Le Rivage des mythes. Une géocritique méditérranéenne. 1ère partie : le lieu et son mythe (Université de Limoges, septembre 2000), Limoges : PUL, 2001. Travaux en cours La Castiglione, un destin photographique, biographie à paraître aux éditions Perrrin (2010)

Sous la direction de

Nicole Albert

Renée Vivien à rebours
édition pour un centenaire

2009

Information sur les reproductions présentes dans ce livre : Nos informations prises auprès des spécialistes de Lévy-Dhurmer, et notamment Cécile Audouy (galerie Elstir), indiquent que le peintre est mort en 1953 sans héritier ni exécuteur testamentaire et que ses œuvres sont par conséquent libres de droit. Photographies de Renée Vivien, à l’exception de celles qui appartiennent à Lucie Bachioni, auteur du premier article, fig. 8, 9, 10, 11, 12, 13, 17, 21 ainsi que l’illustration de couverture et le portrait photographique de Charles-Brun (fig. 20) : tous droits réservés.

IntroductIon
Nicole G. Albert
À la mémoire de Simone Burgues

ée en 1877, renée Vivien mourait il y a tout juste un siècle, à l’âge de trente deux ans. Le temps qui s’est écoulé depuis sa disparition et le recul dont nous jouissons aujourd’hui permettent de jeter un regard neuf sur la personnalité et l’œuvre d’une femme de lettres atypique à plus d’un titre. Après une longue éclipse qui s’amorce dans les années trente, renée Vivien est peu à peu sortie de son purgatoire. depuis une vingtaine d’années, des travaux sont venus témoigner du renouveau des études vivienniennes. La biographie savante de Jean-Paul Goujon en 1986, aussitôt suivie d’une édition complète des poèmes, ont rendu accessibles la figure et l’œuvre et sont à l’origine du regain d’intérêt, encore timide, que renée Vivien suscite dorénavant dans l’université. Elle trouve enfin sa place dans des thèses de doctorat, dont certaines lui sont intégralement consacrées, et a repris le chemin des éditeurs1. c’est aussi à la popularité grandissante des gay and lesbian studies, maintenant englobées par les gender studies, que l’on doit la relecture de l’œuvre, notamment outreAtlantique où elle a bénéficié, par ricochet, de la notoriété attachée à natalie Barney, cette autre icône lesbienne qui, en dépit d’une production littéraire mineure, l’a longtemps éclipsée, peut-être en raison de sa longévité2. Quoiqu’il en soit, on est encore loin de la position
1. Les éditions Erosonyx ont réédité – en deux volumes – quatre recueils de vers en 2007 et 2008, tandis que la nouvelle « La dame à la Louve » est ressortie en Folio-Gallimard. 2. natalie Barney, avec qui renée Vivien eut une relation passionnée et orageuse entre 1900 et 1905, mourut à quatre-vingt seize ans, en 1972.

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défendue par Salomon reinach, jaloux collectionneur qui « conserv[a] pieusement la mémoire de renée Vivien3 », affirmant, dans une lettre à Missy auprès de laquelle il cherchait à obtenir des informations sur la moderne aède, qu’il la considérait « comme une fille de génie et le plus grand poète français du XXe siècle »… commençant à peine4. À qui s’intéresse à la littérature dite décadente, renée Vivien s’impose comme une plume incontournable, en particulier si l’on isole la littérature féminine, largement étudiée, jaugée et jugée par les hommes de son époque. En effet, son nom – et ses vers – apparaissent dans les nombreux ouvrages sur les femmes écrivains, attestant la place qu’elle occupa jadis dans les lettres françaises5. une élégante publication dirigée par Alphonse Séché aux éditions Louis-Michaud à partir de 1907, et sélectionnant Les plus jolis Vers de l’année, retient régulièrement les siens. Pourtant, lorsque le même Alphonse Séché lui consacre un chapitre de son anthologie des femmes poètes, intitulée Les Muses françaises (fig. 1), il se révèle plus modéré et plus critique. Après avoir loué « cette jeune femme, oubliant sa langue et sa patrie, chantant en vers français et portant en elle l’idéal grec de la beauté plastique et de l’amour lesbien6 », il confesse « son peu d’admiration pour l’œuvre ». tout en reconnaissant « la beauté de certains poèmes », il se dit agacé par « ces éternels frôlements de chairs féminines », ennuyé par « la suavité incolore de ses vers de forme très pure », déçu par l’absence d’une « véritable pamoison », en lieu et place de « ces amours languides et évanouies », fatigué enfin par « cette perpétuelle extase, cette prière d’amant-femelle agenouillée devant la beauté d’une femme qui “tient la pose” des lys dans les mains7 » pour conclure que « le plus curieux de son talent » réside peut-être dans « le caractère spécial de ses amours8 ». Jugement sévère, auxquels certains se sont paresseusement ralliés, mais dont il faut surtout retenir qu’il s’appuie sur la tonalité saphique de recueils
3. Envoi à Salomon reinach, porté sur la page de faux-titre de Renée Vivien (Georges crès, 1917) par l’auteur, André Germain, qui lui offrait « ces pages prématurées », coll. part. 4. Lettre à Missy, dossier renée Vivien constitué par Salomon reinach, département des manuscrits, bNF, cote nAF 26 583, n.p. ce fonds n’est ouvert à la consultation que depuis l’an 2000, conformément au vœu du collectionneur. 5. Elle y figure régulièrement aux côtés d’Anna de noailles, de Lucie delarue-Mardrus et de Gérard d’Houville, autres figures majeures de la littérature féminine de l’époque. 6. Alphonse Séché, Les Muses françaises, tome 2 (XXe siècle), Louis-Michaud, s.d. [1909], p. 337. notons, qu’un peu plus loin, un chapitre est consacré à Hélène de Zuylen, avec qui Vivien vécut et écrivit. 7. Ibid., pp. 337-338. 8. Ibid., p. 339.

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dont la forme d’une perfection toute parnassienne s’accommoderait mal du credo sexuel revendiqué par Vivien et qui servit durablement de repoussoir ou de justification aux réserves émises sur l’œuvre en général. c’est un reproche que l’on trouve dans les comptes rendus de maints commentateurs et journalistes, d’abord séduits par « cette grâce mélancolique, ce je ne sais quoi de mystique et de brumeux » qui faisait le charme de Brumes de Fjords (1902)9, ensuite déroutés par une écriture où le désir et la volupté ne reposaient guère sur la traditionnelle différence des sexes. Ainsi Fernand Vialle en appelle à la fig. 1. couverture de Les Muses françaises morale pour déplorer ouvertement d’Alphonse Séché (1909) l’« orientation [de Vivien] vers un genre dépravé » perceptible dans La Vénus des Aveugles et Une Femme m’apparut…et y débusquer l’indice « d’une psychologie maladive10 ». Sous la plume de Jean de Gourmont, qui considère la poésie de renée Vivien « plus mystique que sensuelle11 », le terme perversité apparaît certes à plusieurs reprises mais ne s’accompagne pas d’une condamnation de l’homosexualité, car « toutes les amours sont normales qui assurent à deux êtres l’état de joie physique nécessaire au bon fonctionnement de leur organisme12 » ! Se gardant de proférer de pareilles déclarations et laissant de côté toute considération hygiéniste malvenue, Paul Flat, plus modéré en apparence, affirme, pour sa part, qu’il faut « oublier nos habituelles façons de sentir et de penser, si nous voulons atteindre à reconstituer cette exceptionnelle personnalité de notre littérature féminine13 » qui s’est détournée du monde contemporain au profit d’un temps révolu « que le rêve seul
9. Henry Surchamp, « Bibliographie », La Brise, février 1903, p. 43. 10. Fernand Vialle, critique de Une Femme m’apparut…, La Brise, janvier 1904, p. 118. 11. Jean de Goumont, Muses d’aujourd’hui, Essai de psychologie poétique, Mercure de France, 1910, p. 120. 12. Ibid., pp. 131-132. 13. Paul Flat, Nos Femmes de lettres, Perrin, 1909, p. 179.

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est habile à revivre14 ». « L’horreur du présent » est « faite en elle de tous les regrets du passé15 », du culte de Lesbos où chantait Sappho dont elle traduisit l’œuvre morcelée avec des accents de vérité inimitables, comme si elle s’était endormie pendant vingt siècles et qu’à « son réveil, elle n’eût pu restituer, avec plus de fidélité, les états antérieurs qui constituèrent sa première conscience16 ». créature esthète et solitaire, perpétuelle « exilée de Mytilène » pour reprendre les termes d’Héra Mirtel17, la renée Vivien de Paul Flat, « captive du songe et des harmonies disparues18 », ne manque pas de mystère et vaut, d’une part, pour la sincérité blessée de ses vers, leur « musicalité sans égale19 », d’autre part, pour sa conception singulière de l’amour où le mâle, habituel vainqueur des féminines réticences et abondamment dépeint par ses consœurs, s’efface à la fois devant l’amazone vierge et la figure de l’Androgyne, dont la grâce indécise permet de dépasser « la dualité des sexes20 » et de réconcilier, dans l’interstice de l’improbable, les désirs terrestres et la poursuite de l’Idéal. on a déjà beaucoup écrit sur l’existence de renée Vivien et plus particulièrement sur ses amours lesbiennes malheureuses, son enfermement, sa neurasthénie, sa mort tragique. tel n’est pas notre propos. Bien sûr, outre les témoignages inédits rassemblés par Jean-Paul Goujon à la fin du présent volume, on lira toujours avec intérêt les renseignements livrés ici et là par ses – plus ou moins – proches : colette, Marcelle tinayre couchant ses impressions sur le papier au sortir d’une soirée chez la poétesse21, natalie Barney enfin, qu’elle « aim[a] comme autrefois Psappha aimait Atthis, la fuyante et l’incertaine22 ». Avant de lui réserver un chapitre entier de ses Souvenirs indiscrets (1960), Barney consacra, dans La Grande Revue en 1910, des pages émouvantes à son amie défunte qu’elle revoit « frêle, penchée et vêtue toujours de noir […] ; longue, mince et belle d’une beauté tout en mineur, elle semblait atteinte d’innombrables tristesses23 ». L’article s’orne en tête d’une illustration octogonale de facture classique et raffinée mais non moins éloquente. on y
14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. 23. Ibid., p. 180. Id., ibid. Ibid., p. 191. Héra Mirtel « renée Vivien », La Vie moderne, n°31, 31 juillet 1910, n.p. L’article fut écrit à l’occasion de la parution posthume de Dans un coin de Violettes, Haillons et Le Vent des Vaisseaux. renée Vivien, «Psappha charme les sirènes», La Dame à la Louve, Lemerre, 1904, p. 169. Paul Flat, op. cit., p. 186. Ibid., p. 199. Voir Marcelle tinayre, Une soirée chez Renée Vivien, Gouy : Messidor, 1981. « Bona dea », La dame à la Louve, op. cit., pp. 214-215. natalie Barney, « renée Vivien », La Grande Revue, 25 mars 1910, p. 264.

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distingue deux amies jumelles, élégamment coiffées et habillées à l’identique, assises l’une contre l’autre sur un sofa et penchées sur un même livre. cette image rattache la littérature – ici figurée par la lecture – au saphisme, aspect majeur de l’œuvre de Vivien, qui procède de cette adéquation sous-jacente, ce que le texte de Barney ne dit pas explicitement pour se cantonner à une évocation convenue de la poétesse, autour de « sa vie, son œuvre et ses déboires ». ces lignes prudentes, qui satisfirent sans doute imparfaitement les lecteurs de Vivien, répondaient néanmoins à l’intérêt posthume qu’elle fig. 2. ne tarda pas à susciter. Renée Vivien d’André Germain (1917) Au lendemain de sa mort, celle qui avait pris ses distances avec le monde littéraire et éditorial commence à faire l’objet d’un culte qui se manifeste par la publication d’ouvrages portant sur son œuvre, et de diverses plaquettes, recueils et autres « rêverie[s] discrète[s] autour de son souvenir », pour reprendre l’expression d’André Germain, auteur d’un Renée Vivien, première tentative – réussie – de biographie, publié en 1917 (fig. 2)24. Hommages et textes commémoratifs, articles, élégies et pièces rimées d’inspiration saphique se multiplient, qui viennent alimenter le mythe et témoigner de la vénération dans laquelle était tenue la poétesse se prêtant à un lyrisme évanescent sous la plume de ses admirateurs. camille Lemercier d’Erm composa La Muse aux violettes (paru en 1910 chez Sansot, le dernier éditeur de renée Vivien) ; charles Moulié publia la même année un recueil de poèmes intitulé Le Tombeau de Renée Vivien ; Vivian Gretor fit paraître Un jour ... et d’autres (1921) ; Georges Bonneau écrivit Trois chansons pour Renée Vivien (Léon Vanier, 1926), élégante plaquette enrichie en couverture d’une gravure de Fernand Simeon (fig. 3). on trouve même pour la première fois, dans une Anthologie des Écrivains belges, publiée en 1917, un « thrène pour renée Vivien » signé Georges Marlow, le poète médecin :
24. André Germain, lettre à Missy, dossier renée Vivien, Fonds Salomon reinach, op. cit.

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ce tertre solitaire abrite une humble enfant Qui vécut dans un rêve et qu’un rêve défend. Elle a souri : les lys ont gardé son sourire. Elle a chanté : mais rien, hélas ! ne peut redire, ni l’oiseau qui parfois visite son tombeau, ni l’onde où se mira son visage si beau, La divine douceur de sa chanson ailée Qui retentit un jour au fond de la vallée. Elle aima d’un amour ineffable et tremblant L’aurore qui venait baiser son voile blanc, Les printemps embaumés de lilas et de roses, Le murmure des eaux, l’émoi des fleurs écloses, tout ce qui lui semblait, comme elle, tendre et pur… Mais un soir ses grands yeux de lumière et d’azur, S’étant clos sur un songe à la fois triste et calme, Vers elle descendit un ange dont la palme S’effeuilla lentement autour de sa beauté… Hélas ! depuis ce jour, elle n’a plus chanté25.

Sappho ayant profondément influencé renée Vivien, celle-ci fut promue « Sapho 1900, Sapho cent pour cent26 », après avoir été étiquetée « Fille d’Ève et de Sapho » par Louis Mandin27. « En renée Vivien, on salua une nouvelle Sappho », écrit Jean Héritier en 1923, dans ses Essais de critique contemporaine28. Quelques années après, Henriette Willette, éditrice d’un florilège consacré à la jeune poétesse, confirme que « renée Vivien, comme Psappha, était de Mytilène, l’île délicieuse où les vierges s’aimaient29 ». or renée Vivien est devenue une source d’inspiration pour ses contemporaines, admiratrices le plus souvent lesbiennes se peignant en fidèles disciples, héritières de Sappho et de Vivien, jumelées dans la postérité. dès 1910, natalie Barney compose quatre poèmes de facture néo-hellénique à la mémoire de renée Vivien dans Actes et entr’actes et convoque à ses côtés Keats et chatterton30. En 1923, Marie-Antoinette de Helle (1894-1976)
25. Anthologie des Écrivains belges, poètes et prosateurs, recueillie et publiée par L. dumontWilden, tome II, Georges crès, 1917, p. 137. 26. L’expression figure dans L’Époque 1900 (1885-1905) d’André Billy (tallandier, 1951, p. 227). Elle sera partiellement reprise par Paul Lorenz pour Sappho 1900 : Renée Vivien (1977). 27. Louis Mandin, « renée Vivien », Le Feu, 1er octobre 1910, p. 49. 28. Jean Héritier, Essais de critique contemporaine (1923), cité dans Henriette Willette : Le Livre d’or de Renée Vivien, Le Livre d’or, 1927, p. 35. 29. Henriette Willette, « renée Vivien », ibid., p. 12. 30. natalie Barney, « Sonnet », Actes et entr’actes, Sansot, 1910, p. 237. Les trois autres poèmes dédiés à Vivien sont « La Mort du poète », « nous irons vers les poètes » et « Lamentation des sirènes ».

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publia anonymementChansons pour elles31 ; elle fut suivie, en 1926, par une certaine Gellô qui fit paraître Harmonies et poèmes. rita del noiram cultiva cette veine saphique et antique, dans Des Accords sur le luth (1920) où, s’adressant « À celle qui n’est plus », elle confesse que « [S]on souvenir embaume à jamais [s]a pensée / comme une violette odorante et lassée32 ». onze ans plus tard, elle récidiva, sous le pseudonyme de Milhyris, avec La Douceur ancienne, où deux poèmes sont dédiés à Vivien33. Enfin, en 1937, Luce Laurand consacrait un de ses poèmes « À renée Vivien » Fig. 3. dans L’Herbe au vent, publié chez Georges Bonneau, Trois Chansons pour Renée Vivien (1926) Lemerre, où abondent les violettes et les lys diaphanes chers à l’aède fin-de-siècle. Lassé par la résonance monocorde de « toutes les lyres lesbiennes », Jean desthieux finira par épingler cet engouement imitatif en prenant pour cible le recueil d’Andrée Saint-Ys, paru chez Sansot en 1919 :
chacun des poèmes d’Au bord des eaux dormantes est le commentaire d’un vers de l’Autre [renée Vivien], exactement comme celle-ci avait rempli sa vie et son art du songe inventé de Sappho34.

Il est vrai que Vivien se prêtait à ces identifications, superpositions, appropriations en tous genres, auxquelles elle-même recourut abondamment. Son œuvre pourrait se feuilleter comme un vaste jeu de miroirs et de masques35 riche en références. Elle déplace les repères entre le je autobiographique et le je lyrique, parfois difficiles à départager, jusque dans la corres31. Elle écrivit également sous le pseudonyme de roger de nereÿs. 32. Des Accords sur le luth, Saint-raphaël : éditions des tablettes, 1920, n.p. dans le même recueil, un autre poème intitulé « Évocation » est explicitement dédié « Au cher souvenir de renée Vivien ». 33. Voir « Vers celle qui repose », reprise avec variantes de « À celle qui n’est plus », et « J’avais toujours rêvé ». 34. Jean desthieux, « Femmes damnées », Figures méditerranéennes, ophrys, 1937, p. 117. 35. Voir Renée Vivien et ses masques, À l’Écart, n°2, 1980.

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pondance avec charles-Brun, qui lève un pan de cette auto-mythologisation et ouvre une brèche sur un troisième sexe imaginaire (Gayle Levy). or ce perpétuel balancement, pour ne pas dire cette tension cruelle et dynamique, entre la vie et la poésie s’inscrit en elle dès l’adolescence comme le montre Lucie Bacchioni qui exhume ici un journal de jeunesse d’une incroyable maturité. très tôt, en effet, Vivien est avide de connaissances, curieuse de toutes les productions intellectuelles, animée d’un esprit lucide : lectrice et traductrice de dante (Francesco Arru), versée dans le mysticisme et l’ésotérisme, largement dominés à l’époque par la figure controversée du Sâr Péladan (nicolas Berger), maniant les mythes féminins pour les faire entrer dans son panthéon personnel (Marie-Ange Bessou) et s’appropriant, en la féminisant, la figure marginale du vampire (Elena thuault), elle revendique des sources d’inspiration singulières et développe des thèmes audacieux qui la distinguent radicalement de ses contemporaines (Patricia Izquizerdo). ce « jeu théâtral36 » entre apparition et disparition, exposition et fondu au noir, elle le poursuit dans son rapport complexe à la photographie (Paul Edwards), comme dans sa relation épistolaire en trompe-l’oeil avec Kérimé (Georges dupouy) et ses lettres aux éditions Lemerre (Jean-Paul Goujon), qui révèlent le souci perfectionniste de celle qui disait « ha[ïr] [s]es vers », « ces misérables bouts rimés37 », mais qui sans cesse remettait sur le métier une œuvre qui semblait lui échapper. Le dédoublement dont elle se nourrit intimement débouche non seulement sur la « dé-corporalisation » (Juliette dade) mais aussi sur l’« hybridation générique » (Patricia Lo Verde) dans Une Femme m’apparut…, sorte de roman expérimental qui défie toute lecture univoque. Il en va de même pour les parfums que l’on pourrait considérer de prime abord comme le fil olfactif de son œuvre poétique, mais dont la prégnance se dissipe rapidement pour laisser place à la nostalgie (nicole G. Albert). cette dernière guide depuis des décennies les pas des admirateurs, célèbres ou anonymes, qui se rendent au cimetière de Passy, un bouquet de violettes à la main et des bribes de poèmes sur les lèvres, pour se recueillir devant la chapelle funéraire de celle qui « pour l’amour de la Mort, / [a] Pardonné ce crime : la Vie38 » et lui rendre un culte à la fois secret et fervent (Melanie Hawthorne).

36. Simone Burgues, « renée Vivien et charles-Brun ou les Lettres à Suzanne », Bulletin du Bibliophile, 1977, p.125. 37. Lettre à natalie Barney, 17 octobre 1901, dossier renée Vivien, op. cit., f. 38. 38. renée Vivien, « Épitaphe sur une pierre tombale », Haillons (1910), in Poésies complètes, tome 2 (1904-1909), Lemerre, 1934, p. 256.

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Si cet ouvrage porte alternativement à la lumière les diverses identités que renée Vivien endossait et prouve la ductilité de son talent, la richesse de son inspiration, l’étendue de sa culture livresque, il montre également que la variété des masques tendus vers le monde extérieur – et intérieur – ne répondait pas seulement à la nécessité de se dissimuler mais bien à la volonté d’être multiple et de transcender, notamment grâce à l’amour unisexuel, les frontières du genre : on sait que Pauline tarn recourut à deux pseudonymes littéraires – renée Vivien, le plus célèbre et le plus usité, Paule riversdale, plus rare, plus tardif et plus circonscrit dans le temps. on ignore souvent que dans sa correspondance privée, elle cultiva cette même ambiguïté, de manière moins ludique qu’il n’y paraît, signant par exemple « Paul » au bas de plusieurs missives à natalie Barney39 et s’offrant, dans l’écriture, la possibilité de nouvelles incarnations comme le suggère Gayle Levy. renée Vivien poursuit surtout une quête existentielle et littéraire menée parfois sur le mode solipsiste. Ainsi, dans une lettre à Kérimé, elle confie que « Bona Dea […] a été écrit pour [elle], et pour toutes les âmes féminines qui cherchent amoureusement, dans une autre âme, le reflet de leur chère beauté40 ». Ailleurs dans sa correspondance, elle revendique avec Sappho une filiation tant poétique que sexuelle, la dixième muse lui servant de sésame auprès de ses destinataires : « Je vous apprendrai de quelle véhémente et suave façon Psappha caressait Atthis et Eranna. car certaines d’entre nous ont conservé les rites de Mytilène. Et notre amour est plus fort que toutes les amours parce qu’il est éternel. Et lorsque nous aimons, nous donnons et nous prenons tout ensemble41 ». c’est dans ce refus des identités figées qui se combine avec un « véhément refus du mâle pouvoir42 », dans l’utopie de cette égalité intime, sans doute la plus farouchement recherchée, qu’elle puise la force et le désir d’écrire, de moduler son chant afin, comme Psappha, de « charme[r] les sirènes » …, avant de reconnaître, dans le sillage de son illustre modèle :
Moi qui voudrais chanter, je demeure muette.
Je désire et je cherche et surtout je regrette... 43

Si le silence auquel elle semblait se condamner elle-même pouvait réjouir ses détracteurs, il est grand temps de faire à nouveau, dans l’exégèse, entendre sa voix et consacrer sa modernité… à rebours.
39. 40. 41. 42. 43. Voir dossier renée Vivien, op. cit., f. 24. Lettre à Kérimé, ibid., ff. 79-80. Ibid., f. 109. Héra Mirtel, « renée Vivien », op. cit., n.p. « Petit Poème érotique », Sillages (1908), in Poésies complètes, op. cit., p. 160.

MA VIE ET MES IDÉES L’EnFAncE d’unE PoÉtESSE
lucie bAcchioNi
« J’ai une œuvre à faire et je la ferai. »

epuis quelque temps j’ai pris la résolution d’écrire tous les évènements et toutes les pensées de ma vie, pensant que cela servirait peut-être à quelque chose. » Été 1893. Pauline Mary tarn vient d’avoir seize ans. Elle va enfin pouvoir quitter Londres pour une villégiature de plusieurs mois en compagnie de ses meilleures amies1. Elle ira en Allemagne, puis en Belgique, avant de regagner Londres en décembre, via Paris. chaque année depuis trois ans, les vacances d’été lui ont permis de découvrir différents paysages : les Pyrénées, les Vosges, la Suisse, les fjords de norvège, la douceur méridionale de cannes et de nice. À quatorze ans, elle a parcouru l’Italie du nord, de Milan à Venise durant six semaines d’émerveillement, au cours desquelles sa sensibilité poétique s’épanouit à la vue des chefs-d’œuvre et des beautés artistiques. Loin de l’austérité londonienne, à ce moment-clé de son existence, elle accomplit un retour sur elle-même. d’un ton libre et résolu, dans un style prometteur, tantôt avec force et gravité, tantôt avec légèreté et humour, comme face à un double miroir, rétrospectif et prospectif, elle pose les jalons de sa vie. Ma vie et mes idées est le titre de cet autographe, commencé à Kreuznach2, continué à Spa3, achevé à Londres4 à la fin de cette même année 1893. cent quarante-six pages autobiographiques en trois carnets
1. 2. 3. 4. Mme Shillito, Violette et Marie Shillito et leur institutrice : Mlle Méjean. Pauline tarn, Ma vie et mes idées, Kreuznach, juillet 1893, bNF, Fonds Salomon reinach. P. tarn, Ma vie et mes idées, Spa, septembre 1893, bNF, Fonds Salomon reinach. P. tarn, Ma vie et mes idées, Londres, décembre 1893, collection particulière.

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Fig. 4. deux pages de Ma Vie et mes idées, coll. part.

inédits (fig. 4). d’un intérêt capital pour la connaissance de la vie de la jeune Pauline, ils permettent également d’appréhender le processus de maturation rapide de sa personnalité, et le parcours de Pauline tarn à renée Vivien, laissant entrevoir l’avenir. Pauline apprécie le souvenir du bébé qu’elle fut (fig. 5). Elle s’amuse de son – mauvais – caractère d’alors et se plaît à évoquer une anecdote qui en donne la mesure : alors qu’une amie de sa mère s’apprêtait à « [l]’embrasser, [elle] lui allong[ea] une bonne claque en plein visage. » Et l’auteure de conclure que « cela suffit à montrer [son] amabilité envers tout le monde qui osait [l]’approcher. » À quatre ans, la naissance de sa sœur Antoinette, ressentie comme une frustration, révèle déjà un tempérament exclusif et avide d’affection. « Jusque-là, [elle] avai[t] été l’enfant unique, l’enfant gâtée, et maintenant il fallait tout partager avec cette petite nouvelle venue. [Elle] avai[t] des révoltes et des colères furieuses d’enfants, et étai[t] follement jalouse de cette petite sœur. » Elle en est culpabilisée et craint d’être seule responsable de l’indifférence des autres à son égard :
[toinette] était si gentille avec son petit corps gras et rond, et sa petite figure

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si joufflue et si rebondie, et son air d’enfant mignon. Elle souriait toujours aux passants dans l’avenue, à tout le monde, et ce n’est vraiment pas étonnant qu’on l’ait aimée plus que moi, qui avais toujours été une vraie petite sauvage.

cependant très résiliente, la petite Pauline trouve une compensation dans la rédaction de contes. Il n’est pas surprenant d’y découvrir que la fascination durable de renée Vivien pour les reines déchues plonge ses racines dans les blessures de sa prime enfance, telle « l’histoire tragique de six belles jeunes filles [...] qui ont toutes été décapitées, on n’a jamais su pourquoi. » Avant même de savoir écrire, Pauline inventait de longues « histoires fabuleuses », des « romans […] miraculeux » qui faisaient « son plus grand bonheur », ayant pour seul et premier public une petite sœur admirative. Elle se donne aussi la comédie, assignant un rôle à chacun de ses doigts dans des psychodrames familiaux :
toute petite, je parlais à mes doigts. [...] J’inventais des épisodes dramatiques dont ils étaient les héros et les héroïnes. Le petit doigt était du sexe féminin, c’était ma favorite. Elle était fiancée au pouce, qui était un vrai gamin, mais très gentil tout de même. Le troisième doigt, le plus grand et le plus respectable, c’était la maman. L’index que je n’aimais pas, était la grande sœur très jalouse du petit doigt. Et le quatrième était le grand frère, très gentil celui-là, qui surveillait le petit doigt et lui donnait de bons conseils. tout cela c’était l’histoire de la main droite. La main gauche c’était une autre famille [...] Les deux familles se rencontraient quelquefois, et les enfants jouaient ensemble, et les pouces finissaient toujours par se battre.

Sans décrypter ici toute la signification de cette psycho-dramaturgie enfantine, on se contentera de noter la transposition des affects et des rôles, et leur caractère conflictuel : l’absence du père, la place centrale de la mère, celle plus subalterne, mais bienveillante, dévolue au rôle masculin, la préférence déclarée pour le féminin, non exempte, toutefois, d’une certaine défiance. Elle invente aussi des aventures, avec sa toute première amie d’enfance, une certaine petite Wilma de Kessler, où elle s’investit dans le rôle actif masculin, incarnant un père-brigand, Wilma étant la mère et toinette, le bébé.

Fig. 5. Pauline tarn bébé, coll. part.

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Pauline est collectionneuse. Au cours de ses promenades aux champs Élysées ou au Parc Monceau, elle éprouve « une joie folle » à ramasser des cailloux de couleurs, « objets précieux » qu’elle dispute à Wilma et thésaurise en secret dans la pendule du salon. Sept ans de joies enfantines s’écoulent ainsi, d’abord à Saint-Germainen-Laye, puis à une première adresse parisienne, au 98 bis boulevard Haussmann, où « s’est passée [sa] vraie enfance, l’enfance qu’[elle] aime à [se] rappeler ». Aller tous les jours à la petite pension catholique de l’avenue d’Eylau, puis à celle de l’avenue d’Antin, apprendre l’orthographe, la grammaire, l’arithmétique, l’histoire de France, la géographie, la récitation, le piano, les fables de La Fontaine, sont ses plus grandes joies. Et pour parfaire cette éducation privilégiée, elle suit des cours de danse. Pauline a huit ans quand ses parents s’installent au cinquième étage du 23 avenue du Bois de Boulogne. c’est là qu’elle fait la connaissance de deux jeunes voisines, Violette et Mary Shillito. Violette, l’aînée, a le même âge qu’elle. Leur amitié ira grandissant et son importance dans la vie de renée Vivien est déjà pressentie : « cette connaissance devint bientôt une intimité qui a duré maintenant huit ans et qui durera toute notre vie5. » Hélas ! la mort subite de son père, John tarn, en 1886, vient bouleverser cette heureuse existence. S’ouvre alors, pour l’enfant de neuf ans, une série d’épreuves qui la laissent désemparée et privée d’un nécessaire lien affectif adulte et solide. Sa personnalité se construit dans l’adversité et le sentiment d’abandon :
Je me rappelle très bien la première fois que toinette et moi sommes allées essayer nos robes de deuil [...] c’était si lugubre ! [...] Je me rappelle aussi très bien ma désolation le jour des funérailles. ce cercueil tout tendu de noir devant l’autel, les fleurs funèbres [...] Sur les grands vitraux, un christ couronné, vêtu d’écarlate et de lumière blanche, la main levée, regardait du même regard de juge [...], de dieu éloigné des douleurs humaines [...]. on m’avait bien dit de ne pas pleurer, on me l’avait répété plusieurs fois et avec un stoïcisme d’enfant obéissant, j’ai retenu mes larmes jusqu’au moment où je suis sortie de l’église6.

Le moment est venu d’interroger Pauline sur ses relations familiales. Mme tarn voyage souvent pour son agrément. c’est ce qu’elle fait au lendemain des funérailles, après avoir confié ses deux filles à une amie. Pauline découvre ainsi chez une autre un véritable dévouement
5. Violette Shillito est décédée huit ans plus tard, le 8 avril 1901, à cannes. 6. Église américaine, avenue de l’Alma, Paris.

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maternel. Alors qu’elle visite ensuite les fjords de norvège avec sa mère, elle se sent « isolée », trop loin de Paris. Mme tarn est un être distant qu’elle admire et qu’elle craint et dont elle accepte les réprimandes comme « la correction divine, un châtiment […] mérité ». En revanche, le père absent est positivement investi. Bienveillant et complice, bienfaiteur dont la présence sécurisante et la rassurante affection lui manquent. on mesure, quand elle évoque son souvenir, l’ampleur du vide affectif qu’il a laissé :
La douleur de perdre mon père ne s’est pas vite passée comme la plupart des chagrins d’enfants. Longtemps après, je souffrais encore du vide qu’il avait laissé dans mon cœur d’enfant. une fois, comme j’étais à la pension, je vis une de mes petites compagnes qui s’en allait gaîment à la maison avec son père. Et je me rappelle encore le sentiment de perte irréparable qui envahissait toute mon âme. Mon pauvre père ! Je l’aimais tant ! c’était toute une adoration. J’ai encore un lointain souvenir des soirs où il me tenait sur ses genoux, où il me lisait à haute voix des contes de fées d’Andersen. Il y en avait un : « La petite vendeuse d’allumettes » qui me faisait pleurer. Et cent petits souvenirs me reviennent à la fois, des détails infinis, trop insignifiants pour inscrire ici, mais que je garde précieusement dans mon cœur parce qu’ils sont embellis, agrandis et glorifiés par cette affection paternelle que j’ai perdue. Il me menait souvent avec lui en ville, et c’était le plus grand plaisir de ma petite vie. Il finissait toujours par m’acheter une poupée ou quelque joujou, avec lequel je rentrais toute rayonnante. Et c’était quelquefois des surprises, de petits cadeaux inattendus, que le bon papa avait imaginés pour faire plaisir à ses enfants. À dix ans j’étais sans père, alors commencèrent tous mes ennuis.

Lui infliger des contraintes s’avère toujours contreproductif. Ainsi, la décision inopportune de son oncle paternel, devenu tuteur légal, de lui imposer une institutrice anglaise, en lieu et place du grand bonheur d’aller étudier à la pension, l’oblige à faire un autre deuil aussi radical et plus narcissique : celui de sa grande fierté d’être « toujours la première dans [sa] classe ». Sa réaction est d’autant plus violente et farouche :
on m’arracha donc de cette chère pension, malgré mes révoltes et on me donna une institutrice anglaise malgré mon opposition véhémente. Je la détestais […]. Je fis tout mon possible pour la déterminer à abandonner sa charge. Je mis du sel dans son thé […] Quand on m’envoya faire une promenade avec elle, je me sauvai et la laissai abandonnée au beau milieu d’un endroit inconnu […].

durant les trois années que dura ce tête-à-tête, Pauline subit un dressage intense et stupide à la vie chrétienne, dont elle se détourne violemment :

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Je vois dans le journal où j’enregistrais alors les évènements de ma vie […] : mercredi 1888, j’ai pris la résolution de devenir une petite fille sage et chrétienne. Et le jour suivant […] : j’ai pris la résolution de ne pas devenir sage ni chrétienne, c’est trop difficile. [...] Mais la peur de Satan et de l’enfer me faisait retourner dans la voie du repentir [...]. J’avais une peur affreuse de profaner les jours de repos. Il m’était défendu de jouer [...] de lire un livre qui n’était pas évangélique. Je ne devais pas non plus jouer du piano. [...] Sans cesse grondée, sans cesse punie, sans cesse ridiculisée [...]. Je ne voyais que l’Église dont la voûte me cachait dieu. Mon idée de la piété, c’était l’observance sévère de mille petites formules religieuses. Mon idée de la religion, c’était l’enfer et le paradis. [...] Il n’est pas étonnant qu’à cette heure, l’Église Anglicane m’inspire une aversion et une horreur invincible. une religion dont on fait un cauchemar pour les enfants, une entrave au développement de l’esprit à tout âge, une religion qui vous pousse à coups de poings dans le sentier de ce qu’elle appelle le bien, par la terreur de l’enfer et l’espérance d’une bonne récompense au paradis […]. non, cela me dégoûte, jamais je ne veux être de cette religion.

Les tuteurs sévissent une nouvelle fois en obligeant la veuve et ses filles à s’installer à Londres, sous peine de devoir restreindre les revenus du foyer. « À quatorze ans [Pauline subit] le plus grand choc de [sa] vie » : quitter définitivement Paris « sa patrie d’enfance » et connaître un « déchirement affreux » qui lui arrache des larmes auxquelles elle ne s’abandonne généralement pas facilement. Son désarroi est complet et le premier hiver à Londres solitaire et lugubre : la famille est logée à l’hôtel, privée d’amis, sans visites. Sa mère tombe malade. Son oncle meurt. Le chagrin de sa tante et de ses cousins achève de « rendre [leur] vie plus noire et plus sombre ». Sa profonde répulsion envers Londres et les Anglais s’enracine dans le vécu de ces moments douloureux :
un brouillard tous les jours, épais, suffocant, noir. un brouillard qui nous faisait mal à la gorge, mal aux yeux. un brouillard si noir qu’il emplissait les rues d’une fumée impénétrable [...]. on n’apercevait qu’un épais rideau funéraire étendu sur tout [...]. une nuit [...] où je grelottais dans l’obscurité [...] j’entendais des voix dehors qui semblaient sépulcrales […] qui criaient : « mourant !, mourant ! mourant ! ». c’était les vendeurs de journaux qui annonçaient [...] l’agonie [...] du duc de clarence, le fils aîné du prince de Galles. […] Et c’était aussi au moment où maman était le plus malade, et où j’étais le plus tourmentée à cause d’elle. Et ce mot lugubre « mourant », me semblait un présage sinistre. Et je m’enfonçais en tremblant de tous mes membres dans mon lit si froid et je me bouchais les oreilles pour ne pas entendre.

Quant au premier noël londonien, il est sinistrement ancré dans sa mémoire :

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oh ! la misère, la profonde misère de ce jour de noël ! [...] Alors je pensais aux bons jours clairs de noël à Paris, aux joyeux réveils, aux visites matinales, à la bonne gaîté d’amies réunies. Alors je n’avais plus la force même de pleurer. Je me suis assise dans ma chambre, la tête dans les mains [...] et je répétais machinalement : Paris ! Paris ! Paris ! [...] et je crus un moment que j’allais devenir folle.

Heureusement, les périodes de grandes vacances, agrémentées de voyages à travers l’Europe, en compagnie des petites Shillito et de leur institutrice Mlle Méjean, font passagèrement oublier cette catastrophe. ces intervalles salutaires ont « une meilleure influence sur [sa] vie et [son] caractère » que l’enseignement indigent infligé durant « neuf mois à la pension à Londres ». Ainsi, « le sentiment poétique qui n’a jamais cessé de subsister en [elle], quoique souvent muet et réprimé, s’éveilla et ouvrit les ailes sous le soleil enchanteur de l’Italie. » Mais ce n’est qu’après avoir revu Paris, et à la suite d’une promenade dans la mythique forêt de Fontainebleau, qu’elle écrit « sa première vraie poésie ». Insatisfaite de cet essai initial, elle ne l’aurait pas achevé sans les encouragements de Violette Shillito. très exigeante, elle fait de cet essai une sévère et déjà savante autocritique, émue cependant par l’heureux présage de partager avec Victor Hugo, son idole du moment, le même lieu de rêverie et d’inspiration :
Les douze syllabes manquaient très souvent. L’hémistiche brille par son absence et l’hiatus abonde [...]. dès ce jour ma vie devint une continuelle versification. [c’est dans la forêt de Fontainebleau] que moi, pygmée inconnue, j’ai rêvé comme [Victor Hugo] le grand maître. Seulement [ses poésies] étaient un grand cri victorieux, et les miennes un petit cri grêle à peine articulé7 !

La poésie s’est emparée d’elle. Elle ne se sent plus seule. une aube se lève, mais il lui faudra patienter en se fortifiant de l’idée de retourner vivre pour toujours à Paris, « quand les cinq ans avant sa majorité seront écoulés. » En attendant, elle se cultive en allant au théâtre et au British Museum, où elle est émue par la beauté des sculptures grecques de Phidias, s’étonnant que « des troncs sans tête, sans bras, sans jambes aient encore une beauté surhumaine ». Les séjours de vacances, outre leur caractère initiatique et libérateur, sont l’occasion de nouer des liens affectifs forts et sécurisants avec Mlle
7. carnet manuscrit de quatorze poèmes inédits datés de 1893, bNF, Fonds Salomon reinach, 26579.

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