Repenser le Maghreb et l'Europe

De
Publié par

Grâce à l'élargissement de l'horizon théorique, aux apports de chercheurs venus de quatre continents et à l'intégration de facteurs internationaux issus de la recherche postcoloniale et de la recherche sur l'hybridité, ce livre a pour objectif de repenser le Maghreb mais également de repenser l'Europe en prenant comme point de départ les concepts fondamentaux dans le débat théorico-culturel actuel tels que l'hybridité, le métissage, la diasporisation ou celui d'une littérature transnationale en mouvement.
Publié le : lundi 1 novembre 2010
Lecture(s) : 43
Tags :
EAN13 : 9782296448179
Nombre de pages : 309
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

REPENSER
LE MAGHREB ET L’EUROPE

Rédaction :
René Ceballos
Juliane Tauchnitz
Elodie Ripoll

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13273-3
EAN : 9782296132733

Sous la direction de /Edited by
Alfonso de Toro
Khalid Zekri
Réda Bensmaïa
Hafid Gafaïti

REPENSER
LE MAGHREB ET L’EUROPE

HYBRIDATIONS–MÉTISSAGES–DIASPORISATIONS

L’Harmattan

« Études transnationales, francophonesetcomparées»
Transnational, Francophone andComparativeStudies

Collectiondirigéepar /Book Series Directed byHafid Gafaïti

Les mouvements migratoiresdans lemondeontdonnénaissance à
desdiasporasetdesculturesimmigrées quisimultanément
transforment les sociétéset lesimmigrésetcontribuentàla formation
d’identitésetde culturesglobales ou transnationales.Le butde cette
collectionestd’explorer les processusàpartirdesquelsces phénomènes
ontdonnénaissance à descultures nationaleset transnationalesainsi
que d’analyser les modalités selon lesquelles lesdiasporascontribuentà
laproductiondenouvellesidentitésetdiscours qui défient les modesde
penséetraditionnels sur l’identité,lanation,l’histoire,lalittérature,
l’artet la culture dans le contextepostcolonial.Ellevise à contribuer
auxdébats surces phénomènes,leurs problématiquesetdiscoursà
partird’uneperspective interdisciplinaire et plurilingue au-delà des
cloisonnementsidéologiques,politiques ou théoriques.Elle a
également pourbutderenforcer les liensentrelathéorie critique et les
étudesculturelles.Finalement,son objectif estde développer les
relationsentrelesétudesfrancophones, anglophonesetcomparéesdans
uncadretransnational.
Cette collection tente demultiplier leséchangesentreles
universitairesetétudiantsfrancophones, anglophonesetautresetde
transcender lesbarrièresculturelleset linguistiques qui caractérisent
encorenombre depublications.

Migratorymovementsintheworld have ledtothe formation of
diasporasand immigrantcultures that transform bothsocietiesand
immigrants themselves,while contributingto global ortransnational
identitiesand cultures. The aim ofthisbookseriesis to explorethe
processesby whichthese phenomena ledtothe constitution of national
andtransnational cultures. In addition, it studieshowdiasporas
contributetothe construction of newidentitiesand discourses that
challengetraditionalwaysofthinking aboutidentity, nation, history,
literature, artand culture inthe postcolonial context. Itaims to
contributetothe discussion ofthese issuesfrom an interdisciplinary
and multilingual perspective beyond ideological, political and
theoretical exclusions. Itsobjective is to reinforcethe linksbetween
criticaltheoryand culturalstudiesandto developthe relations
between Francophone and comparativestudiesin atransnational
framework.
Thisbookseriesattempts, onthe one hand,to enhancethe
communication andtostrengthenthe relationsbetween Francophone,
Anglophone and otherscholarsandstudentsand, onthe other hand,to
transcendthe cultural and linguistic barriers that still characterize
manypublications.

Dédicace

À AbdelkebirKhatibi, avec toute notre
affection et notre admiration pour son œuvre.

AVANT-PROPOS

Le colloque international«Processuset stratégiesdel’hybridité
2»réalisé auCentre de RecherchesFrancophonesdel’Université de
e
Leipzig du 07au 12 juillet 2009dans le cadre du 600anniversaire de
l’Université de Leipzig avait poursuivi desbuts scientifiques,maisila
aussi cherché à fairereconnaîtrel’importance età attirer l’attention
sur laparticularité de cetterégionet surcequ’ellereprésentepour
l’Europe dans le contexte de cetévénement majeur qu’a étéla
célébrationdel’anniversaire dela deuxièmeuniversitélaplusancienne
d’Allemagne et latroisième dans lemonde delangue allemande.
Le colloqueproposeunethématiquenouvelle,mais rejoint,pour
cequi estdelaperspective ainsique dela composante d’ungrand
nombre deses participants,le colloque demai-juin 2007, également
soutenu par la Deutsche Forschungsgemeinschaft.
En raisondel’extensiondel’UnionEuropéenne,l’Europe esten
traindevivreun processusdetransformation profondément marqué
dans lesdomaines politiquesetculturels, cequil’amène àrevisiteret
àreconsidérer ses valeurs traditionnelles.Dansce débat, cen’est pas
seulement l’Europe del’Est quijoueun rôle central maisaussi
l’Orient, commelemontrele débatàproposdela Turquie, charnière
entrel’Estet l’Ouest.
Le Maghreb atoujoursétéun lieuconsidérable de croisement
descultures.Le colloque aplacé cetterégion – nos voisins –aucentre
desonintérêtetasouhaité élargir significativement notre cadre :tout
comme ila étépossible,lorsducolloque de2007, d’élargiraussi bien
le cercle des participants quel’horizon théorique grâce auxapportsde
chercheurs venusdes quatre continentsetàl’intégrationde facteurs
internationauxissusdelarecherchepostcoloniale etdelarecherche
sur l’hybridité, ildoitêtrepossible deréévaluerdans leur rapportà
l’Europe d’autresculturesfondamentales pour le Maghreb, commeles
culturesberbère,juive, chrétienne etandalouse.
Nos pointsde départétaient, entre autres,lesessais,Le Nomade
immobile, de Memmi;L’Hospitalité Française,L’Enfantdesableou
Partirde BenJelloun ;Maghreb pluriel,Penser le Maghreb,Figures
de l’étranger dansla littérature française,Imaginairesde l’autrede
Khatibi etLe Même livrede Khatibi etHassoun, ainsiqu’unesérie

Avant-propos

d’autresécrits tels queLesNuitsde Strasbourg,L’Amour,la Fantasia,
Ces voixqui m’assiègentetNulle partdansla maison de mon pèrede
Djebar ;La Prise de Gibraltarde Boudjedra;L’Infante maurede
Dib;Le Discoursantillais;Poétique de la Relation,Introduction à
une poétique dudiversetTraité duTout-mondede Glissant ;Éloge de
la Créolitéde Bernabé, ChamoiseauetConfiant ;L’Auteur et
sesdoubles,L’Œil etl’aiguille,Lantatakallama lughatî,Tune parleraspas
ma langue,Le Cheval de Nietzsche,Al-adabwa al-irtiyyab de Kilito;
Allahsuperstarde Y.B.,Sujetslibresde Boulouque;Garçon manqué
de Bouraoui;Mon nerfde Djaïdani;Kiffe kiffe demainde Guène;La
Noce desfousde Mounsi;« Musulman ». Romande Rahmani,parmi
d’autres textes.
Ces textes nenous ont pas seulement permisderepenser le
Maghreb;ils nous ontégalementaidésàrepenser l’Europe.Des théories
comme cellesd’Edward Said(Orientalism,Culture and Imperialism)
etde Homi Bhabha(Nation and Narration,The Location of Culture,
Cosmopolitanism) ont montréqueles processusculturels se
conditionnent les uns lesautres,mais uniquement lorsqu’ils s’accomplissentau
seindestructuresdiscursiveshégémoniques.Le colloque atraité de
conceptsfondamentauxdans le débat théorico-culturelactuel tels que
‘l’hybridité’,le‘métissage’,la‘diasporisation’ oucelui
d’unelittératuretransnationale en mouvement.Parallèlement,nousavonsexaminé
sur leplan littéraire comment les parolescenséesapparteniràtel ou tel
espace culturel voyagentdel’unàl’autre et semodifientdansce
déplacementcomme elles modifient lesespaces mêmesentrelesquels
elles se déplacentdeplusen plus rapidement.
Lamodernitélittéraire,particulièremententrele Maghreb et
l’Europe,suppose eneffetdesdéplacements multiples.Passagesdes
êtresentre des universculturels ou
politiques,maiségalementdéplacementsdemodèles littérairesartistiqueset philosophiquesdifférents
versdesespaces quinelesavaient pas vus naître,oùilsétaientconçus
autrement, et oùcependantils seront modifiés par un
nouvelenvironnement.L’on peutainsiparlerdeparolesdéplacées, et quel quesoit le
mode d’expression qu’elles privilégient, cevoyagevaprofondément
les renouveler.
Maisces parolesdéplacées sontaussi celles quivéhiculent un
discoursinattendu,parfoisdifficilementacceptable.Paroles qui
bousculent nosconfortsdiscursifs,nos modèlesde communicationbien
établis,nosdéfinitionsdelalittérature etdesidentités.D’unerive à
l’autre dela Méditerranée,lesdéplacements sont polysémiques,
eten8

Avant-propos

gendrentdesexpressions surprenantes,lesquellesàleur
tourdéstabilisent les normesd’expressionculturellescommelesdéfinitions,
données par les unscommepar lesautres, de cequ’est,sommetoute,la
Littérature.
Parconséquent,l’objetde ce colloque avaitété de
décrirelapluralité culturelle duMaghreb,une chancepour la démocratisationet la
tolérances’opposantaudogmatismequiprend différentesformes
selon qu’il s’agitduMaghreboudel’Europe, etce, àtravers, entre
autres,uneréévaluationdesdiscours sur l’Identité,quelapostmodernité
rendsouventcaducsdans le débatavecl’Europe.Ainsi,nousavons
insistésur l’importanceprincipale del’analyse des rapportsentreles
discours lorsdela constitutiondel’altérité dans le cadre d’undiscours
hégémonique issuducentre(laFrance et l’Europequis’étaient
pendant longtempsérigéeseninstances normativesàtravers lapolitique
delalangue,l’ethnographie et lalittérature del’exotisme/du
primitivisme,les récitsdevoyage,la culturepopulaire, entre autres)etde
leur relecture,leur réécriture/‘contre-écriture’depuis laperspective
maghrébineeteuropéenne, dans le contexte
dudébatdel’‘Orientalisation’/Européanisation/Islamisation,ou la descriptionet le
fonctionnementde cequel’on peutappeler lePalimpseste maghrébinet son
métissage dans un système
deparolesdéplacéesetd’hybriditésdiscursives quiproduisent une écriture
d’émigration/immigration/diasporisation,pourdirelamouvance et l’entre-deux.
Il nous semble importantdesouligner
l’approchetransdisciplinaire depresquetoutes lescontributions par lamise en relationdu
Maghreb, delaCaraïbe etdel’Amériquelatine,parexemple,qui est
la base du travailauCentre de RecherchesFrancophoneset quenous
avonsappelé «un type de‘sciencetransversale’» en reprenant le
terme deGillesDeleuze(1982,1992) ouendéveloppant le conceptde
‘post-théorie’deFernandode Toro (1998).

Finalement,nous voulons une dernière foisexprimer nos profonds
regrets quantàla disparitioninattendue d’AbdelkebirKhatibiqui fut
uneperte irréparable, en particulier pourbeaucoupd’entrenous quilui
étions personnellementetintellectuellement
proches.Lorsdesarencontre avecAlfonsode Toroen mai2008 à Rabat, Khatibi
avaitacceptésoninvitation pourinaugurer leColloque, cequi
fut,tragiquement, impossible.Alfonsode Torodésirait lui faireunesurprise et ne
luirévéler qu’à Leipzigqueleprésent volumeluiseraitdédié.Celane
put malheureusement pas seproduire.Entre-temps, Khatibi
étaitde9

Avant-propos

venu membre duComité d’honneurduCentre de
RecherchesFrancophonesdel’Université de Leipzig.

Prof.Dr. phil.habil.Alfonsode Toro
(Directeurducolloque etcoordinateurdu volume)

Prof.Dr.Khalid Zekri
Prof.Dr.Réda Bensmaïa
Prof.Dr.Hafid Gafaïti
(Coordinateursdu volume)

Bibliographie

Bensmaïa, Réda(2003).Expérimental Nations. Or,the Invention of
the Maghreb.Princeton/Oxford: PrincetonUniversityPress.
Bhabha, Homi K. (1990).Nation and Narration.London/NewYork:
Routledge.
Bhabha, Homi K. (1994).The Location of Culture.London/New
York: Routledge.
Bhabha, Homi K.etal. (ed.) (2002).Cosmopolitanism. A Millennial
QuartetBook.Duke UniversityPress: Durham& London.
Deleuze, Gilles/Guattari, Félix. (1972/1973).Capitalisme et
schizophrénie. L’Anti-Œdipe.Paris: Minuit.
Deleuze, Gilles/Guattari, Félix (1980).Capitalisme et schizophrénie.
Mille Plateaux.Paris: Minuit.
Gafaïti, Hafid(2005).La Diasporisation de la littérature
postcoloniale. Assia Djebar, Rachid Mimouni.Paris: L’Harmattan.
Glissant, Edouard(1981).Discoursantillais.Paris: Gallimard.
Glissant, Edouard(1990).Poétique de la Relation.Paris: Gallimard.
Glissant, Edouard(1996).Introduction àune poétique
dudivers.Paris: Gallimard.
Glissant, Edouard(1997).Traité duTout-Monde.Paris: Gallimard.
Hall,Stuart (1996).« The formation of a diasporic intellectual:
aninterview with StuartHall», in:David Morely/Kuan-HsingChen
(éds.).StuartHall :Critical Dialoguesin Cultural
Sutdies.London/NewYork: Routledge. p.484-503.
2
Khatibi,Abdelkebir (1971/ 1979).La Mémoiretatouée
:autobiographie d’un décolonisé.Paris:Denoël.
Khatibi,Abdelkebir (1983).Maghreb Pluriel.Paris:Denoël.
10

Avant-propos

2
Khatibi, Abdelkebir(1983a/ 1992).Amour Bilingue.Casablanca :
Ediff.
Khatibi, Abdelkebir (1987).Figuresde l’étranger dansla littérature
française.Paris: Denoël.
Khatibi, Abdelkebir (1987a).Imaginairesde l’autre. Khatibi etla
mémoire littéraire.Paris: L’Harmattan.
Khatibi, Abdelkebir (1993).Penser le Maghreb.Rabat:SMER.
2
Said,Edward(1978/ 1994).Orientalism.NewYork: VintageBooks.
Toro,Alfonsode(2009).Épistémologies.‘Le Maghreb’.Paris:
L’Harmattan.
Toro,Fernandode(1998).Explorationson Post-Theory: Toward a
Third Space.Frankfurt/Madrid: Vervuert.
Zekri, Khalid(2006).FictionsduRéel. Modernité romanesque et
écriture duréel auMaroc.Paris: L’Harmattan.

1

1

EXOTOPIAOU L’EUROPEMISEÀ NU
PAR SESFRANCOPHONES,MÊME!

Réda BENSMAÏA, Brown University.

Je dédie cetexte à Abdelkebir Khatibi,
l’ami, l’inspirateur etle pionnier dansletemps.

Lorsquej’ai commencé àréfléchirau titrequej’avaisdonné à
notre Colloque,plusieurs livres mesont revenusen tête :Le Siècle,
d’AlainBadiou,L’Adieuà la littératuredeWilliamMarx (sous-titré
e e
« Histoire d’une dévalorisationdelalittérature,XVIII
-XIXsiècles»),La Refondation duMondede Jean-Claude Guillebaud,Droit
de citéd’Étienne Balibaret,lastbut not least,Pourune
littératuremonde en français,de MichelLe BrisetJeanRouaud.Aprèscoup, il
nem’apasététropdifficile deprendre conscience dufait que cequi
menaitàun« agencement» aussi hétérogèneprocédait sansdoute
d’un« fait»trèsbanal: chacundesauteursde ces livres posaitàsa
manièreles mêmes questionsau siècle.Chacunaussi, àun moment ou
àunautre,(se) posait laquestiondesavoircequ’étaitdevenueouétait
en trainde devenir lalittérature àl’époque delamondialisation ?
Qu’enest-ildelalittérature–deson statut –au tournantd’une finde
sièclequi avu laremise en questiondesÉtats-Nationset l’hégémonie
dela globalisation ?Et,puisqu’il s’agitde «penser le Maghreb »un
thèmequiposelaquestiondes limitesetdesfrontières (nationales,
linguistiques, culturelles, ethniques ?),qu’enest-ildu paradigme du
centre etdelapériphérie après l’indépendance desanciennescolonies
dela France?Quelimpact lamondialisationa-t-elle eu
surceparadigme?

1.

Exotopies

Cequelarelecture de ces livres m’a appris, c’est quesil’on
veut véritablementcomprendreletype d’«
impact»quelamondialisationapuavoir sur la culture(littéraire)des pays quiontconnu la
colonisationet la décolonisation, il nousfaut préalablement nous y
«transplanter» etcommencerd’abord àmettre entreparenthèses
no

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

tre « propre » culture etessayerde voir lemonde àtravers les yeuxde
la culture étrangère en question.Ceci dit, comme MikhaïlBakhtinel’a
bien montré,siunetelleopérationest nécessaire,voiremême
essentielle, ellen’est pas suffisante.Eneffet,pourBakhtine,sil’on réduit la
compréhensiond’une culturejugée « autre »ouétrangère à
cettesimpleopérationdemise entreparenthèsesdenos préjugés –etils sont
toujours«légion» !– on n’aboutitàriendeplus qu’à
«uneréduplication»(du même)dela culture en question:

Ilexisteune idéequi alavie dure–écrivaitBakhtine dans unarticle
intitulLié «ttérature etexotopie »–«mais qui est limitée etdonc
fausse.C’est l’idéeselon laquelle,pour mieuxcomprendreune culture
étrangère, ilfaudrait setransplanterenelle, et,oubliant sapropre
culture,voir lemondeàtraversleregard de cette culture étrangère.C’est
làune idéequi […] est limitée. (Bakhtine1984 :347-348)

Aussitôtaprèsavoirfaitcetteremarque, Bakhtine ajoutait:

[…]unecompréhension activenerenoncepasà elle-même,
àsapropreplace dans letemps, àsapropre culture, etellen’oublierien! […]
L’importantdans l’acte de compréhension, c’est pour le comprenant,
sa propre EXOTOPIE dansletemps, dansl’espace, dansla culture–
par rapportà cequ’il veutcomprendre. (Ibid.)

Bakhtine concluaitendisant: « Dans le domaine dela
culture,l’exo1
topie estle moteur le pluspuissantde la compréhension»(ibid.) .
Lorsque GaryVictor publieun livre intitulé,Littérature-monde
ouLiberté d’êtreet que MichelLe BrisetJeanRouaud font paraître,
Pourune littérature-monde,un livre d’essaisécrits pardesécrivains
francophonesd’Israël, de Chine, d’Haïti, d’Azerbaïdjan, duCongo, de
Somalie, de Martinique, deGuadeloupe, duMaroc, duCanada, de

1
C’estcequ’atrèsbien misenévidenceAlfonsode Torodans son livrelorsqu’ila
abordélaquestiondudifférend Jauss-Bakhtine au sujetduconceptd’altérité et
d’hybridité : «Ilestabsolumentévident que Bakhtinen’élaborepas une conception
del’hybridité detypethéorico-culturel, c’est-à-dire,une conceptionayantaffaire à
larencontre de diversescultures, ethnieset religions.Il s’agitde divers typesde
«voix», dans lamême culture.
Parhybridité, Bakhtine entend «lemélange de deux langues socialesdans uneseule
énonciation,larencontre de deuxconsciences linguistiquesdifférentes séparées par
diversesépoqueset par leurdiversitésociale dans le contexte d’une énonciation
déterminée »(de Toro 2009:29).

14

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

Belgique, del’Île Maurice, d’Algérie, duLiban, duTchad,
duVietnam, deSlovénie, de Hongrie, de Suisse, d’Allemagne etdeFrance, il
peut sembler qu’une certaine forme d’exotopie a
finalementétéreconnue comme «lemoteur leplus puissant» dela compréhensionde ce
quisejoue dans lerapportentrela culture française et lescultureset
littératuresdites« francophones».
Commeon lesait, cesessais ontétésuivis par lapublicationde
Pourune littérature-monde en français– un manifestesignépar plus
de 40écrivainsfrancophonesdu monde entier pour quil’undes
problèmes quiseposaitàlalittérature franco-française est justement
l’absence d’uneperspective «exotopiquee »tdelàl’incapacité
d’entériner lemouvementde déterritorialisation qui était venu secouer
et remettre en question la centralité delaFrance ! Voici cequel’on
peut lire dans letexte en question:

Le centre, cepointdepuis lequelétait supposéerayonner
unelittérature franco-française,n’est plus le centre.Le centre,jusqu’ici […]
avaiteucette capacité d’absorption qui contraignait lesauteurs venus
d’ailleursàse dépouillerdeleursbagagesavantdese fondre dans le
creusetdelalangue etdesonhistoirenationale :le centre,nousdisent
les prixd’automne, estdésormais partout, aux quatre coinsdu monde.
Fin de la francophonie etnaissance d’une littérature-monde. (Barbery
etal. 2007)

Il semble au premierabordqu’il s’agisse encoreune foisde dresser la
«périphérie »(?)contrele «centree »tde cassercette espèce de
«nœud gordien»qui,selon les signataires, cèleun lienindestructible
entrelangue(française ici)et nation.Cequi apparaîtassez nettementà
unelecture attentive du texte en question, c’est que,pour les
signatairesduManifeste,lanouveauté et larichesse des œuvres produites par
lesécrivains…dela «périphéraie »uraientété duesavant toutàun
mouvementd’« autonomisation» dufrançais par rapportau territoire
etàla culture delamétropole.C’esten toutcascequ’ils/ellescroient
pouvoir«lire » dans l’augmentationdu nombre deprix littéraires qui
ontété
décernésdurantcesdernièresannéesauxécrivainsextramuros.Nepeut-on pas lire eneffet que :

15

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

Cequ’entérinentces prixd’automne est le constat[…]quelepacte
colonialsetrouve brisé,quela langue devientl’affaire detous, et que
sil’on s’y tientfermement, c’en sera fini des tempsdu méprisetdela
suffisance. (Ibid.,jesouligne.)

Lorsquel’onconnaît lepoidset la charge institutionnels quetoute
langue charrie– ses plis,ses
nœuds,sesconvenancesetautreshabitudes – on nepeut ques’étonnerdela «naïveté
»qu’unetellerevendicationimplique etdesdangersderégressioncritique et théorique
qu’ellepourraitentraîner si elle était suivie àlalettre.Endisantcela,
jepense bienévidemmentà cequ’unAbdelkebirKhatibinousavait
donné àpenser lorsqu’il nousinvitaità
évitercommelapestelesdualismes quise convertissenten manichéismeseten monologismes.
Justeunepetite citation (pour la fine bouche)etcommerappel:

Lalangue «maternelle » estàl’œuvre dans lalangue étrangère.De
l’une àl’autrese déroulent unetraduction permanente et unentretien
enabyme, extrêmementdifficile àmettre àjour…Où se dessinela
violence du texte,sinondansce chiasme, cette intersection, àvrai
dire, irréconciliable?Encore faut-ilen prendre acte, dans letexte
même : assumer lalangue française,ouipour y nommercette faille et
cettejouissance del’étranger qui doitcontinuellement travailleràla
marge, c’est-à-direpour son seulcompte,solitairement. (Khatibi
1983:179;cf. lettre-préface au livre de Marc Gontard1981:Violence
du texte, cité dansde Toro 2009:93)

« Encore faut-ilen prendre acte, dans letextemême, assumer
lalangue françaisepour y nommercette faille ! »nousditKhatibi enéchoà
ceque JacquesDerrida avait si bien misenévidence dansLe
Monolinguisme de l’autre oula prothèse d’origine,un livreoùil montrait
avec forcequ’à bien y penser lorsqu’il s’agitd’écrire,nous sommes
tousdesécrivainsétrangers,périphériques, des métèques, car«tous,
nousfûmes,un jour ou l’autre, colonisés par unelangue dont seul
l’apprentissage et l’espoir lointaind’unemaîtrisenous
ontfaitentrevoir lapossibilité,un jour, d’y répondre »(Toledo 200588 :).Voici
parexempleun passage de cequ’énonce Derrida dans lelivre en
question: «Tousces mots:vérité, aliénation, appropriation, habitation,
« chez soi », ipséité,place du sujet,loi, etc., [on pourraitajouter sans
difficulté « centre », «périphérie »] demeurentàmes yeux
problématiques.Sansexception.Ils portent», écritDerrida, «lesceaude cette

16

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

métaphysiquequis’estimposée àtravers,justement,cettelangue de
l’autre,cemonolinguisme del’autre
»(Derrida1996:115,jesouligne).
2
Ailleurs, dansSignature, Événement, Contexte,traitantencore
une foisdu rapport (sans rapport)àlalangue etàla force
delaperformativitéquiyentre en jeu, Derridas’échine àmontrer quelaparole
ainsiquel’écriturenesont jamais
lamanifestationd’unevolontéoriginaire et transparente à elle-même,mais toujours lamanifestation
d’une force dérivée :« Unénoncéperformatifpourrait-il réussir»,
écrivaitDerrida, «sisa formulation nerépétait pas unénoncé « codé »
ouitérable, autrementdit sila formulequejeprononcepour ouvrir
uneséance,lancer unbateau ou un mariagen’était pasidentifiable
comme CONFORME àun modèle itérable,si donc ellen’était pas
identifiable en quelquesorte
comme‘citation’»(Derrida1972:388389).
Etilajoutait un peu plus loin:

Danscettetypologie,la catégorie d’intention ne disparaîtrapas, elle
aurasaplace,mais,depuiscette place, ellene pourra pluscommander
toute lascène et toutlesystème de l’énonciation… l’intention qui
animel’énonciationsesera jamaisde parten partprésente à
ellemême etàson contenu. (Ibid.:389)

C’est,mesemble-t-il, faute d’avoir repéréla «place »–
toujoursexcentrée–d’oùils lançaient leur« critique »queles signatairesdu
manifesteont peut-êtreraté cequi aurait puêtrela
«révolutioncopernicienne »qu’ilsappelaientdeleurs vœux.Commele dit si
bienCamille de Toledodans lepetitessaiqu’ila consacré auManifeste :

C’estdoncplutôtau« centre »queles voyageursauraientdûcritiquer
lepacte.Et plutôt que de catégoriser, depolariser lascènelittéraire,
chercherdans la fabrique,l’histoire delalangue,les
raisonsdesadéterritorialisation, desadénationalisation. (Toledo 2008 : 58)

Et selon toute apparence,pour les
signatairesduManifeste,lalittérature dite «franco-françaisae »urait justement perdudevueson
rapportau monde et, ce faisant, elleseraitdevenue étriquée, étique, et

2
Jesuisicil’interprétation qu’endonne Judith Butlerdans« Bodies thatMatter»
(2003:241 sq.).

17

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

pourainsi dire « autistique».Poureux, c’est lanotion même
delittérature francophonequ’ilfaudraitàprésent rejeter, encequ’ellene cesse
derenvoyeràl’histoire coloniale, etencequ’ellerenforcerait

l. la dissymétriequi existe entrela France et les paysfrancophoneset
2.encequ’elleperpétuerait lerapporthiérarchique entre centre et
périphérie.

L’autre grief des signatairesduManifeste, c’est la discrimination
qu’un tel«rapport» exerce àl’endroitdesécrivainsfrancophones –
c’est-à-dire desécrivains qui écriventenfrançais mais quinesont pas
pourautantdes« citoyens» français:

Combiend’écrivainsdelangue française,priseuxaussi entre deux ou
plusieurscultures,sesontinterrogésalors surcette étrange disparité
quiles reléguait sur les marges, eux« francophones»,variante
exotiquetout justetolérée,tandis quelesenfantsdel’ex-empire
britanniqueprenaient, en toutelégitimité,possessiondesLettresanglaises?
Fallait-il tenir pouracquis quelque dégénérescence congénitale
deshéritiersdel’empire colonialfrançais, encomparaisondel’empire
britannique?Oubien reconnaîtrequeleproblèmetenaitau milieu
littérairelui-même, àsonétrangeart
poétiquetournantcommeundervichesur lui-même, età cettevisiond’une francophoniesur laquellela
Francemère desarts, desarmesetdes loiscontinuaitde dispenser ses
lumières, enbienfaitriceuniverselle,soucieuse d’apporter la
civilisationaux peuples vivantsdans les ténèbres
?Soyonsclairs:l’émergence d’unelittérature-monde en langue française
consciemmentaffirmée,ouvertesur lemonde,transnationale,signe l’acte de décèsde
la francophonie. Personne ne parle le francophone!(Barberyetal.
2007)

Commeon peut le constater,le devenir transnational ou«monde » de
lalittérature françaiseoudelangue française(?) nevapoint sans
ressentiment.Mais qui a dit quelesécrivainsfrancophones parlaient ou
écrivaient le «francophone »?Quilesajamaisenfermésdanscette
coquillequ’est la francophonie?Et pour quelles raisons le devenir
mondialdelalittérature delangue française impliquerait-il lamortde
la « francophonie »oudu monde francophone?
CommeAlexandre Najjar l’a bien montré dans unarticlequ’ila
consacré àl’analyse duManifeste,lanotionde «francophonie »ne
renvoiepasàun monde àpart ou même àune «langue àpart» et

18

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

n’estcertainement pas un simple «avatar»ou«mésaventurdee »la
longue histoire ducolonialisme français.AuLiban,parexemple,le
françaisétait parlépar lesLibanaisbienavant l’établissementdu
mandatfrançaisetestencorel’une des languesdominantesbienaprès le
départdes troupesfrançaisesduLevant. (NajjarinLe Monded’Août
2008).Aujourd’hui encore,unLibanais,unQuébécois ou unAlgérien
quis’exprimentenfrançais serontconsidéréscomme francophonesde
lamêmemanièrequ’uncitoyenfrançaisde Paris, de Bretagneoude
Marseille.« Tous», écritNajjara, «ppartiennentàune famillequi
possèdeunelangue et un système devaleursencommun»(ibid.).

Pour quelles raisons,précise-t-il, devrions-nous, au nomd’une
conception réductrice dela francophonie,remettre en
questioncequeSenghoretdenombreusesautres personnalitésdenotretemps sont
parvenusà construire dans unformidablemouvementdesolidarité?Pour
quelles raisons parlerdes«modèlesfrançais ossifiéset sclérosés ?
Pourquoi déprécier lalittérature française contemporaine(…) si ce
quel’on vise c’est lareconnaissance dela
contributiondesécrivains…francophones ?». (Ibid.)

Laquestion quisepose estdès lors lasuivante :comment rendre
compte d’un tel ressentiment ?D’où procède ce besoinderejeterde
manière aussivéhémentel’appartenance à cequi apparaît n’être
qu’une «notiongénérale »unesimple « catégorie »
englobante?Estcelàun simplemalentendu ou quelque chose de beaucoup
pluscompliquéqu’ilfaut reprendre àlaracine?
On peut trouver unepartie delaréponse à cetype deréaction
dansceque Jean-FrançoisLyotard avait tenté d’articulerdans l’essai
desesRudimentsPaïensintitulé « Expédientdans la décadence »,un
essaioùil proposait une analyse dudiscours sur les minoritéset qui
s’ouvrait sur la déclaration suivante :

Pourcommencer,unesorte d’avertissement:oncherche ici à éviter le
pointdevue critique.La critique est une dimensionessentielle dela
représentation: elle est, dans l’ordre du théâtral, cequisetient« au
dehors»,l’extérieur sanscessesituépar
rapportàl’intériorité,c’est-àdire la périphérie par rapportaucentre.Entrelesdeux s’établit un
rapport, commeondit, dialectique;il nesauve en rien l’autonomie de
la critique, à beaucoup près. (Lyotard1977:115)

19

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

Et juste aprèscette déclaration« intempestive », Lyotard ajoutait:

Deux possibilitésgouvernentcerapport:soitlapériphérie conquiert
le centre, c’est lepremierdestindela critique, dese muer en pouvoir
par renversement;soitle centresituelapériphérie et l’utilisepour son
propre compte,pour sa dynamique interne, c’est lesecond destin,le
placementen opposition.Deuxcasdemortglorieuse. (Lyotard1977:
115)

Monhypothèse ici, c’est que c’estcettesituationdde «ouble
contrainte »quipermetde comprendrepour quelles raisonsilestdifficile
– voire impossible–de dépasser la dualité Centre/Périphérie,
Littérature française/Littérature francophone, Maghreb-Europe.cLa
«ritique »qui aprisencharge ce «rapport»nes’est jamais véritablement
débarrassée dela « dialectique »représentative d’un sujet quise
constitue et ne fonctionnequepour opposer son« intérioritàé »un«
dehors»quisetrouve automatiquement… marginalisé.
Qu’enest-ilaujourd’hui de ce «rapport» entre Centre
etPériphérie?Et puisquel’onestcensés parlerduLimes,des limitesdu
Maghreb etdeson rapportàl’Europe :quelles sont
les«lignesdeparteage »ntrela France et sesanciennescolonies ?Quellesfrontières
définissent-ellescequi continue deleslier?Quelsseuilsdifférentiels
d’audibilité, deréception, d’écouteou peut-être– osons lamétaphore
physiologique !–d’éliminationpeut-onconstater surce «rapport»
impossible?
Sil’onanalyselasituationactuelle,on relèvequ’il n’yapas
véritablementde « dialectique »oude «rapport» entre
cesdeuxinstances.Cequel’onavite faitde constater, c’est quelapériphérien’a
jamaiseu pour objectif de « conquérir»oude déstabiliser le centre et
queson« désir» aplutôtété d’êtrereconnue commeun partenaire à
partentière dudéveloppementdelalittérature etdela culture
françaisesetfrancophones.
Cependant, il n’est pasdu toutcertain queleCentre desoncôté
n’ait paseu l’ambition,maisaussile désirde «situer» etdemaintenir
sous soncontrôletoutcequiluiprovenaitdelapériphérie– une
«périphérie »queleCentre a constammentessayé demaintenir sous sa
coupe etde « consolider» en tant quetel.Cequi est remarquable dans
cemouvementde dissymétrie, c’est que, departetd’autre,l’«
autonomie » de la « critique » a été perdue dansle passage du seuil.Deux
casde «mortglorieuse » dela critique,pour reprendrel’expressionde

20

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

Lyotard, enceque, d’unepart,lapériphérieneparvient pasàvoir que,
leplus souvent, ellejouelejeu (hégémonique)duCentrequ’elleveut
critiquer (lorsqueparexemple ellerêve d’absorber la culture française
dans le cadre globaldeLAfrancophonie) ;et, d’autrepart,parceque
le Centreparaîtencore et toujours vouloir«localiser», «cerner»,
« dé-limiter», «caractériser», «contenir»–cesont-làles
motsmêmesde JeanFrançoisLyotard !–et pourfinir« interpréter»l’autre
qu’ilinscritdans l’espace «impérial»– ou, deson Imperium!–
comme «tensions» en provenance delapériphérie.Voici ceque
nousditÉtienne Balibarde cettetournure deschoses, dansDroitde
Cité(2002: 80):

[…]lesanciennes nationscolonialistes[…]n’ontcessé deperpétuer
en leur propresein lesformesdela discriminationethnique
etculturelle, en mêmetemps qu’elles reformulaient leur
prétentiond’êtreporteuse del’universelàl’échelle du monde.Elles sontdevenuesdes
nationsimpérialistes sansEmpire.C’est probablementcequi esten train
dese défaire.Cettepossibilité disparaît,non pascependantauprofit
d’une égalité formelle entre lesnationsdumonde,tellequela codifie
la Charte
desNationsUnies,maisdenouveauxrapportsd’indépendance etd’hégémoniedont le concept reste à définir.

Autantdirequesil’on voulait jamais«penser le Maghreb
aujourd’hui », c’est le conceptde ces rapportsd’indépendance
et/oud’hégémoniequ’il nousfaudraiteneffet mieuxcerner!
Un« cas» d’« interprétation» dela Périphérieparle Centrequi
devait mal tournera étéparexemplelevotepar l’Assemblée
Nationale française delapropositiondeloi N°667 quireposait sur l’article
quistipulait (je cite): « L’œuvrepositive del’ensemble
denosconcitoyens quiont vécuenAlgériependantla période de la présence
française[Sic !] est publiquement reconnue.»
Pour un lecteur noninforméou« distant»,un telarticle deloi
pourrait paraître «inoffensif »mais pas pour latrèsgrandemajorité
des peuplesconcernés.
Voici commentOlivierLeCourGrandmaison rend compte du
vote de cetarticle dansColoniser, Exterminer : Sur la guerre etl’État
colonial:

Sereinementexprimé aucœurdesinstitutions pardes parlementaires
sûrsdeleurfaitetdeleurbondroit,
cestupéfiantnégationnismesoutient une histoire édifiantequeles signatairesde cetextevoudraient,
21

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

en plus,sanctionner par un votepourenfaireune «vérité »officielle
engageant lanationet l’État.Enversetcontretoutevérité historique,
ces représentantsdéfendent lemythe d’une colonisation généreuse et
civilisatriceconforme auxidéaux quela France est réputée avoir
toujoursdéfendusencetteterre algérienne.Singulière époque, étrange
conceptiondudevoirdemémoire(…)Extraordinaire persistance
enfin,de ce passé-présentqui, inlassablement, continue d’affecter notre
actualité. (LeCourGrandmaison 2005 :336)

Sitelestbien le «rapport»(impossible?)entreleCentre et la
Périphérie, comment sortirdel’impasse?La Périphérie est-elle destinée à
êtreréactive et limitée-contenue(contained !)par rapportàunCentre
impérial ?Est-celavocation pérenne del’Empire-Centre desubjuguer
etdemaintenir les nations«subalternes»sous lejoug deses
principesetdeson système devaleurs ?Telest,mesemble-t-il,le défique
denombreuxécrivainsfrancophones ont relevé et quimeservirontde
guide dans la délimitationdesfrontièreset lamise en valeurdes
«seuils»(critiques) qu’ils ontdus traverser pour ouvrir lavoie à de
nouvelles perspectiveset relationsentrele Maghreb et l’Europe.Faute
detemps,jene feraipour terminer queproposer quelques lignesde
réflexions que certainsécrivains ont proposées pour sortirde
l’impasse en partantd’une critique ducentre.
Khatibi d’abord,parcequeson œuvres’inscritdans
uneproblématiquequiredéfinit lesfrontières traditionnellesdel’appartenance
nationale, culturelle etethnique et renvoie àuneréalitépolitiquequi
permetdemieuxcomprendre cequi bloquelasituation: celle de
l’émergence de ceque certains sociologues modernes ontappelé des
« ethnoscapesglobaux», autrementdit, cesespaces«transnationaux»
ou« hybrides» d’identitéquioccupent uneplace deplusen
plusimportante dans lapolitique desanciensÉtats-Nations.
Eneffet,pourKhatibi,lescritères quiont servi au«
découpage » de cequel’on pourraitappelerdes«nationalités littéraires»ne
sont plus opérants.Si écrire enfrançais rattacheunécrivainàune
« communauté »linguistique, celanel’assujettitdorénavant plus ou
pasforcémentàune communauté ethniqueou nationale.C’estcette
position qui a amené Khatibi à formulercertainesdes
questionsdéstabilisantes qu’il posaitdans« Nationalisme
etinternationalismelittéraires»(Khatibi1987:203-204).Je citeun passage-clé de cetexte :

22

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

Quelle est lapatrie d’unécrivain ?Est-ceuniquement salangue,
l’hospitalité desalangue d’écriture,qu’ellesoit nataleouextra-natale
[sic]?Est-cel’unité idéelle entreun terroir,unelangue et une identité
culturale [sic] d’espritetducorps ?Est-celamosaïque d’unexilet
d’unetransposition universelle? (Khatibi1987:206).

Commelemontre bien le contexte d’où j’aitiré cette citation,pour
Khatibi,la «patrie » d’unécrivain nerenvoiepasàuneterre,un
terroir ouàune culture donnés,maisàunecirculation–
voireunemigration –entreles terres, entreles langueset lescultures.Mais
qu’enestilalorsdela «nation»?L’écrivainaurait-il une Nation ?Ici aussila
réponse de Khatibi est trèsclaire etincisive.Ilécritdans un textequi
3
n’apas toujourseu l’attention qu’il méritait:

Ondit souvent quelanationdel’écrivainest lalangue.Y aurait-il
donc, au-delà des variétésidiomatiquesdela francophonie,unenation
littéraire,ou plutôt unetrans-nationquiserait le cœur même dela
francophonie? (Ibid.)

Cerecours ou renvoi àl’idée de(la) nationaurait puêtreopérant,si
justement l’idée denation n’était pasdevenue elle-mêmeune
idéeplurielle et problématique : « Toutenationest, en son
principe,unepluralité,unemosaïque de cultures,sinon unepluralité delanguesetde
généalogiesfondatrices,soit par letexte,soit par lerécit vocal,ou les
deuxàla fois»(« Nationalisme etinternationalismelittéraires»,
Khatibi1987:209).On retrouvelemêmemouvementde déconstruction
etde déterritorialisationchezdenombreuxécrivains
maghrébinscontemporains.Parexemple chezBoualemSansal qui est
parminousaujourd’hui et qui en parlera avecplusd’autoritéquemoi et, commeon
leverra chezNabileFarès un peu plus loin.
Voici doncquelaquestion rebonditànouveau, carcommenous
l’expliquera bienKhatibi,la «pluralitdé »ontilest questionici,
«n’est jamaisdans un rapportd’égalitéréelle »,mais plutôt« dans un
rapportde hiérarchie etde dissymétrie »(ibid.).
Dequelquemanièrequel’on retourneleproblèmel’on
seretrouve confronté àunéclatementextraordinaire del’idée de « centre »
ainsiqu’àun mélange des langues, des peuplesetdesidentités.La
difficultéqu’il ya à déterminer un« centre »–et, àplusforteraison un

3
Cf.Khatibi «Francophonie etidiomes littéraires»(1989).

23

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

« ethno-centre »– rendtoutà faitcaduque etinopérant lerecoursaux
conceptsclassiquesderace, de
cultureoudenation.Lepeuple,lanation,lepublic,lalangue,l’étranger,la frontière, autantde concepts
quine fonctionnent plus sansautre forme deprocès.Toutindique, au
contraire,quel’ondoit les réélaborer ouencréerd’autres pour rendre
compte d’unesituation radicalement nouvelle.On n’aplusaffaire à
des«peuples»ou même à des«minorités» biendistinctes,maisà
desdiasporas:laoulesdiasporasfrancophones, dirontd’aucuns.
C’estaussi cequi a amenéunéconomiste comme Immanuel
Wallersteinà direque «laseuleunité d’analyse, c’est
l’économiemonde ».Et qu’il n’ya aucun sensà fairel’analyse d’un pays«sans
tenircompte à chaque instantdeson rôle dans l’économie-monde »
(Wallerstein 1978 :105).Delamêmemanière, en pastichantcette
phrase,on peutdirequ’il n’yaucun sensà fairel’analyse dela culture
(littéraire)d’un pays sans tenircompte à chaque instantdeson rôle
dans l’économie culturellemondiale.Denos jours,
ilestdevenuimpossible d’étudier laproduction littéraire françaiseparexemplesans
tenircompte du statutetdu rôlequelaFrancejoue dans l’économie
symboliquemondialepour toutcequisepublie enfrançais: « Le fait
quelanationa été formée dans l’empire », écrit parexempleBalibar,
«veutdirequel’empire est toujoursetencore
danslesnations,pendant très longtemps, après laséparation juridique et physique »(2002:
80,jesouligne).

2.

NabileFarès et « leMalaise duFiguier »

Commejel’aisuggéré il yajusteuninstant,on trouvelemême
type de critique des perspectiveshégémoniqueschez
unécrivaincommeFarès.
Cequi caractériselarencontre entre Khatibi etFarès, c’est que,
mêmesi c’estavec des moyens –
rhétoriques,philosophiques,politiques – radicalementdifférents, ils sesontattaquésaux mêmes
problèmes, i.e.aux problèmesdelaminorité, delamarginalité
etdesdifférences (culturelles, ethniques,religieuses,sexuelles), enévitantde
se fairepiéger par leurfaussesimplicité,la faussetransparence des
réponses quel’onapudonnerauxdifficultés (politiques,
idéologiques)auxquellesces notions renvoient.
Eneffet, àpremièrevue,leproblème des minorités semble
d’unesimplicité évangélique : il yaurait,d’une part,unemajoritéou
des majoritésconstituée(s)du plusgrandnombre depersonnesdans
24

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

une communauté donnée et quireprésenteraient les
valeursdominantes,l’étalonet,d’autre part,laoulesminorités quise distingueraient,
ellesaussipar lenombre(un pluspetitnombreen principe),larace,la
langue,la cultureou touscesélémentsàla fois.
Orcequimeparaîtintéressantdans l’œuvre de Farès –etc’est
cequi conditionnelerapprochement queje faisici entreson travailet
letravailde Khatibi(et, commeon leverra, de Glissant) –c’est que
l’uncommel’autrenereprennentaucundesélémentsdelaDoxa
concernant les minorités.
Quel’onconsidèreparexemplelaquestiondu nombreou plutôt
delaquantiténumériquetelleque Deleuze etGuattarila définissent
dansMille PlateauxPa: «rmajorité», écrivent-ils, «nous
n’entendons pas unequantitérelativeplusgrande,mais la déterminationd’un
étatoud’unétalonpar rapportauquel les quantités plusgrandesaussi
bien que lespluspetitesserontdites minoritaires:
homme-blancadulte-mâle, etc.»(1980:356 ).Ainsi,pourdireetlamajoritéetla
minorité, ilfaut un« état»ou un« étalon»quilesdépasse et par
rap4
portauxquels on pourra direl’un (lamajorité)et l’autre(laminorité) .
C’estceque Nabile Farèsavaitdiagnostiqué commeune haeccéité
qu’ilappellejoliment«le Malaise dufiguier» dansUn Passager de
l’Occident:

C’estcequ’onappelle chez nous,lemalaise dufiguier[...] ainsi, cette
chanson nousdit que « detoujours notre figuierfutenvahi de
champignons» et que «l’approche desgensdes
plainesapourrinotreverger» et que «sile figuier neparleplus, c’est qu’on lui avolésonami,
sonami,le hérisson».Cevolduhérisson, c’est pour
nous,leshabitantsdelapresqu’île,un malaisetoutà fait narcissique, comparable à
un malaise du nom.car,sivousdîtes, au-delà delapresqu’île,
àl’Algérien quevous rencontrez: «jesuis kabyle »,que croyez-vous qu’il
vous répondra?il vousdira : « C’estfaux,tuesAlgérienavantd’être
Kabyle », cequipour nousestimpensable historiquement.L’Algérie
est venue après la Kabylie.C’est unfait. (Farès 1967:31-32)

4
Quel’on pense ici à cequis’est passé enAfrique duSudoù l’onapu
voircomment lamajorité blanche– qui était
uneminoriténumérique–estdevenueuneminorité.D’où leseffortsdésespérésdel’aileréactionnaire et raciste demaintenir –de
figer – leprocessus par laviolence.En termesanalytiques,l’acting out.Il semble,
parcontre,quela «minorité »progressiste blanchesoit, elle, en traind’expérimenter
undevenir-minoritairetoutà faitintéressantàsuivre.

25

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

Autres traitsimportantsàsignaler pour notrepropos:

1.L’idée de «majorité »suppose,en principe,unétatde domination
(politique, culturelle) pas l’inverse;
2.Lamajorité «suppose [aussi] déjà donnéledroitou lepouvoirde
l’homme»(Deleuze/Guattari1980:356) soit, cequipour
leminoritairesera expérimenté comme cequel’on
pourraitappeler:l’hypostase « homme blanc civilisé…».Cette dernière, Farès
lavoitatteindreson pleinachèvement, dans lasuprématie du patriarcatetde
5
la bureaucratie enAlgérie.
3.Autrepointderencontre entre FarèsetKhatibi(etc’estencela
qu’ils sontdes lecteursattentifsde Deleuze/Guattari):la
distinction qu’ilsfontentrele «minoritairce »ommdee «venir»ou
«processus», et la «minoritcé »ommee «nsembldée »jà
constituéou« état» :unclimat,un vent,unbrouillard…un«malaise » !

Il ne faut pasconfondre «minoritaire » en tant que devenir ou
processuset«minorité »comme ensembleouétat.LesJuifs,lesTziganes,
etc.[et nous pourrionsajouter
lesAlgériens,lesMaghrébinsengénéral],peuventformerdes minoritésdans telles ou tellesconditions ;ce

5
Farès ne dit pas quel’hypostase «Homme blanc civiliseé »st la cause dela
bureaucratieoudu régimepatriarcal qui allait semettre en place enAlgérieaprès
l’indépendance,maiselleseprésente certainement pour lui commel’une
desconditions transcendantalesde possibilitédesonhégémonie.Sanscette «Grande basse »
impossible d’établir un régimepatriarcaletbureaucratique.On
peutaisémentimaginer quelasuprématie dugroupe intégristeFIS(FrontIslamique duSalut) puise dans
lemême « fond »pourFarès.Tout letoposur le «paganisme » chezFarès peutêtre
lucommeunetentative d’arracher l’Algérie, fût-cepar la
forcepoétique(doncvirtuellementau moins), àl’usurpationdetout pouvoir par une faussemajorité,i.e.
d’unemajoritéusurpée : « L’ancien paganismereconduitàune croyance deviesans
entravesestcettevoiepar laquellese définiraune conscience artistique algérienne.
Toute autre détermination, au niveauculturel,neseraqu’uneplate
etfaussereconstructionidéologique.C’est l’idéequ’ilfaut rendre apparente, et non pasdonnerde
l’idée àune apparencepourrie.»EtFarèsd’ajouter sansambiguïté : «
Lavraiepatrie del’Algérie est son passéleplusancien, et lepasséleplusanciendel’Algérie–
ESTHÉTIQUEMENT PARLANT–est lepaganisme.Quel’expression
révolutionnairerencontrel’expression païenne et lemomentdeviequetraverselepays se
multipliera de ferveur politique »(Farès 1967:74 et sq. ; les majuscules sontde N.
Farès).

26

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

n’estpasencoresuffisantpour en faire desdevenirs.On
sereterritorialise,ou on selaissereterritorialiser sur uneminorité comme état ;
maisonse déterritorialise dans un devenir. (Deleuze/Guattari1980:
356,jesouligne.)

De cepointdevue,un texte commeUn passager de l’Occidentpeut
être considéré commel’instrument parexcellence de ce
devenir-minoritaire etde cette déterritorialisationcomme devenir, caril procède du
doublemouvementde déterritorialisation qui encaractérisele
«mécanisme » : «l’un par lequel un terme(lesujet) sesoustraitàlamajorité,
et l’autrepar lequel un terme(lemédium ou l’agent)sortde la
minorité.Il yaunbloc de devenirindissociable etasymétrique,un ‘bloc
d’alliance’»(ibid.:357):lesdeuxFarès,l’Algérienet le
«non-Algérien», entrantdans undevenir-kabyle.Enfait,leschoses sont plus
compliquéeschezFarès parcequ’il yatoujours, en mêmetemps,
d’autresdevenirs quiviennentdéstabiliser la bonne
consciencenationalemajoritaire, enfaittouteslesformesde« bonne conscience
»majoritaire.
Commele disentbienDeleuze etGuattari : « Undevenir
minoritairen’existequepar unmédiumet un sujetdéterritorialisésquisont
commeseséléments.Il n’ya desujetdudevenir que commevariable
déterritorialisante d’une minorité»(ibid.).DansUn Passager de
l’Occident,Farès se faitce «médium»,
devientcesujetdéterritorialisé etdéterritorialisant:sujetdéterritorialisantpar
rapportàlamajorité algériennedontil remeten question latransparence et le bien-fondé
historiquelorsqu’il seréincarne et prêtesavoixà ces« doubles»que
sontBrandyFaxouAli Saïd;sujetdéterritorialisépar
rapportàlaminorité
Kabylelorsqu’ilfaitappelàl’écrivainaméricainJamesBaldwin pour sesoustraire àsapropre appartenance àlaminoritékabyle
en la branchant sur undevenir-noirquila déstabilise et larelance
ailleurs.Maisce faisant, il montre bien que devenir minoritairen’est pas
seulement une affaire individuelleou
psychologique,maisessentiellement«une affairepolitique » encequ’il meten mouvement toutes les
formes quitendaientà enfermer lesujetdans une identitémolaire :
« Devenir-minoritaire est une affairepolitique, etfaitappelàtout un
travaildepuissance, àunemicro-politique active »(Deleuze/Guattari
6
1980:357).Audevenirmolaire, ilfaudra dorénavant opposer
lami

6
Pour leparadigme «molaire/moléculaire »,voirDeleuze
etGuattari(1980:358359).

27

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

cro-politique active d’undevenirmoléculairequi dégageuneligne de
devenir quipasse entreles points –entreles
stases,lesétats,lesidentités,lescommunautés,voireles nations –et nepoussequepar
lemilieu.Crap-Grass! Autantdireque chezFarès,la frontièrenepasse
plusentrel’Histoire et lamémoire individuelle,maisentre des
systèmes ponctuels (« Histoire »/« Mémoire »)etdesagencements
multilinéaires oudiagonaux quinerenvoient plusà del’éternel ou même à
7
del’« historique »–àl’histoire «cathartique »,comme ditFarès –
maisàundevenirdesdeuxetc’estalorsceque Farèsappelleune
« histoiretotale »del’Algérieouencoreune «authentique »histoire
del’Algérie.Après tout,l’Algérien’apas toujoursété coloniséeou
musulmane, ellel’estdevenue.Or, àla basse continue
«Algérien»8
« Islam»-« Kabyle »-« Arabe »qui estcensée «dire »« L’Algérie »
éternelle, Farès préfèrelca «royancetrèsancienne enversetcontre
tout»(Farès 1967:73) qu’est le « Paganisme » :

Cette croyance est païenne, écritFarès, caril neviendrait jamaisà
l’espritdepersonne denier quel’Algérie fut un trèshaut lieudu
pa

7
Farès (1967:74-75): «L’histoire culturelle del’Algérie actuelle estencoreune
histoircae «thartique ».Lareconnaissance d’une dialectique interne delasociété
algérienne, commetelle,n’apasencore eu lieu[...] Après la décolonisationfrançaise
del’Algérieviendrala décolonisationislamique del’Algérie.Car, et quoiqu’en
pensentet veuillent nousfaire «penser»lesfrères
mahométans,l’islamisationdel’Algérien’est pas un phénomène divin mais, commetout phénomène, historique.Delà
à attendrelaprécipitationislamique del’Algérie, il n’yaqu’une croyancepaïenne
quipuissetenir le coup.Car, demêmequela géographierévolutionnaire
del’Algérie explosa en son temps la courbure coloniale, demêmel’affirmationd’une
ancienne gloire devivre exploseral’échinepatriarcale del’Algérie, Pensée d’un
meurtre dont lanécessité désignera auxfils[auFIS?] des pointsd’ascension»(ibid.:
75).
Peut-êtren’est-il pasinutile derappeler que cetexte a étépublié etdonc écriten
1971!!
8
Jepense bienévidemmentici àla différencequ’EmmanuelLevinasintroduitentre
le « dit» et le « dire » dansAutrementqu’être ouAu-delà de l’essence, La Haye, M.
Nijhoff,1974.Voici commentSilvanoPetrosinoetJacquesRolland définissent la
différence entre cesdeux typesde dir« Le die :ren’est pas le Ditdans lequel se
constituelesens, dans lequel l’êtresethématise et l’étant s’objective.Sil’origine est
celle du sensdans le Dit,le Dire doitêtrepensé […]
commepré-originel.Préoriginel ouencorean-archique–avant l’archè,sans l’archèmais venant
laperturber…»(1984 : 45).

28

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

ganismeavantde devenirlaterre deparcoursdesdiscoursédifiantsdu
christianismeoudel’islam. (Farès 1967:73,jesouligne.)

Telle esten toutcas,la «mission»qu’ilattribue àlapoésie etau
travailartistique engénéral,
«travail»quinerenvoieplusàl’histoireofficielle del’Algériemaisàl’ébauche de cequ’elle devient –un
devenir dontil a l’intuition à partir de cette haeccéité qu’estle paganisme.
Maisc’est que Farèssait–d’un savoir qu’il tire avant
toutdesapratique d’écrivainetdes percepts qu’elleluipermetdemettre àjour – que
«l’histoire, c’est l’archive,le dessinde cequenous
sommesetcessonsd’être,tandisque l’actuel estl’ébauche de ce que
nousdevenons»(Deleuze/Guattari2003:322-323).Farès sait
quelejedel’histoire etdel’énonciation n’apu savoircepar quoi ilétait marqué
qu’après lamise en scène de « cette autrescène » dont parle Freud, ce
lieudel’Autre(quipeut n’être « autre »quele…colonisateur!).C’est
du reste cequi expliquequepar rapportàla censure et
oukasesimposées par lepolitique, «seuleune découverte artistique,ou unevie
ARTISTIQUEMENT VÉCUEpeut rendresens,ou témoignerd’un sens
autreque celui d’uneservitudepolitique »(Farès 1967:74-75).
Farès prendl’histoire del’Algériecontemporaineenécharpe
dans undouble mouvement:un mouvementde déterritorialisation qui
l’arrache àsonhistoireprésente en larapportantàsapréhistoire(le
« Paganisme »)et un mouvementdereterritorialisation qui
enconfrontant l’histoireprésente del’Algérie àune histoire « cosmique »–
intitulée « Dialogue de Terre etde Crépuscule »– nousintime
detrouver très viteun moyenderemettreles pieds sur terre etderetrouverce
qu’ilappellele «pays» : « Un pays où l’on pourraitclairement vivre,
alleraucafé, boireuncoup, draguer lesfilles, faire desétudes, danser
lesoir, et travailler quinze heures par jour,la cigarette aubec….Un
pays, en somme,où lesadministrésferaientdesfeuxdejoie àl’abri
desPuitsde Pétrole, et mangeraient,matinet
soir,leurcouscousviandeparfumé de fleurd’oranger oud’huile d’olive…Un pays, en
somme, au niveaudesaréalitépolitique.Un pays, en
sommeréellement politique.»(ibid.:77).

29

3.

Réda Bensmaïa : Exotopia oul’Europe mise à nu

Vers le «Tout-Monde » :ÉdouardGlissant et
PatrickChamoiseau

Je penseque c’estdans un telcontexte internationalet/ouglobal
quel’on peutcomprendreletype deréflexion que desécrivainset
essayistescomme PatrickChamoiseauetÉdouard Glissant ontengagé
dans leur travail littérairemaisaussi dans leursessaiscritiques.Un
travail qui, commeon lesaita abouti àla créationdel’Institutdu
Tout-Monde– unInstitut quis’estdonnépour objectif de « faire
avancer la connaissance des phénomèneset processusde créolisation, etde
contribuerà diffuser l’extraordinaire diversité desimaginairesdes
peuples,que cesimaginairesexprimentàtravers lamultiplicité des
langues,lapluralité desexpressionsartistiqueset l’inattendudes
mo9
desdevie ».
Lorsque Glissant opposel’idée d’une « identité-relation» à celle
autrementchargée idéologiquementd’« identitéracine-unique
»,lorsqu’il opposelanotionde «mondialité » à celle de «mondialisation»,
il montrequ’ilest parfaitementconscientdelaresponsabilité de
l’écrivain« francophone »dans le contexte de cequ’onapuappeler
« Le françaisglobal».
DansLesMurs, Approche deshasardsetde la nécessité de
l’idée d’identité, c’estaux«murs»qu’il voit s’érigerau
seindelasociété françaisepost-chiraquienne eten particulieràla créationd’un
Ministèrequi futd’abord appelé Ministère del’immigration,
del’intégration, del’identiténationale etduco-développement qu’il s’attaque.
e
Ainsi en pleinXXIsiècle,une grande démocratie,unevieille
République,terre dite des« droitsdel’homme »,rassemble dans
l’intitulé d’unMinistère,les termes: immigration, intégration,
identiténationale, co-développement.Dansceprécipité,les
termess’entrechoquent,s’annulent,se condamnent, etne laisse en finale que le hoquet
d’une régression.La Francetrahitpar làunepart noncodifiable de
sonidentité,undesaspectsfondamentauxdeson rapportau monde :
l’exaltation de la liberté pourtous ;l’autre partenest le
colonialisme.
Lorsque, d’autrepart, Glissantforgelesconceptscde
«réolisation» etde «tout-Monide »,l semontre aussi entièrementaufaitde

9
Cf.Édouard GlissantetPatrickChamoiseau
(http://www.tout-monde.com/presentation.html,08 avril 2010).

30

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.