Rien ne sert de parler si fort

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Ce livre rare est l'odyssée poétique d'une sirène tourmentée, en quête de sa voix et de son identité. Il nous révèle "l'expérience du dedans", ce qui n'a jamais été dit sur la surdité, les sensations, le sentiment d'exclusion. Son auteur trouve les mots pour exprimer ce que n'ont jamais osé ou pu dire des êtres privés de l'audition à leur naissance et des sons qui donnent les clefs de l'écriture et du langage.
Publié le : dimanche 1 octobre 2006
Lecture(s) : 210
EAN13 : 9782336278230
Nombre de pages : 150
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Du même auteur :

Carnet de Voyage sur Londres
pour Louis Vuitton Paris, 1996

éditions Tarabuste, 2001

Sans la miette d'un son, poèmes et aquarelles
prix Cyberprix Octogone du Centre International d'Etudes en Littérature de Jeunesse (CIELJ)

Introduction
J’ai reçu un matin, d’une jeune inconnue une lettre, me demandant un rendez-vous. Comme à mon habitude, je répondis que pour cela, il fallait m’appeler à mon domicile entre 8h00 et 8h30 le matin et je donnais mon numéro de téléphone. Deux jours plus tard une nouvelle lettre m’informait que sourde, cette jeune inconnue ne pouvait me téléphoner, qu’il fallait que je lui propose une heure, un jour, une adresse de rendez-vous, et qu’elle s’y rendrait. Je m’exécutais et j’ai attendu… C’est ainsi que j’ouvris ma porte à une jeune fille, pourtant elle avait 40 ans, blonde, si jolie, gracieuse, menue, elle ressemblait aux petites fées de nos contes d’enfant. Et nous parlâmes, oui Aurélie parlait d’une jolie voix claire, chantée, modulée, et Aurélie m’écoutait de tous ses grands yeux bleus. J’étais médusée, séduite, j’ai pensé à ces danseuses étoiles, qui s’envolent légères et diaphanes. Qui peut imaginer, à les voir traverser l’espace avec tant de grâce, les heures de travail, le prix payé à l’effort et à la souffrance. C’est donc avec une immense compassion et une grande admiration que je compris combien la petite Aurélie, la fillette de 5 ans, avait souffert pour « entendre avec ses yeux » et parler. Aurélie grandit avec effroi, seule, incomprise et ne comprenant pas. Tour à tour soumise et révoltée, confiante et méfiante, tout en amour et tout en haine et colère. Pourtant de cette traversée, elle nous apporte aujourd’hui en cadeau, un livre. Précieux. Poète comme les plus grandes, son

écriture nous fait vibrer comme elle fait vibrer les mots, les phrases. Le sens devient musique, et la musique se métamorphose en mots. Aurélie, petit poisson des profondes abysses de la mer, origines de nos origines, Aurélie nous dit à partir de son silence que «Rien ne sert de parler si fort» pour entendre et pour s’entendre. Alors, du fond du cœur, merci Feya Reggios

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Préface

Née sourde en 1966, Aurélie a été soumise dès son plus jeune âge aux tortures d’une démutisation intense par un travail incessant avec les orthophonistes et les professeurs qui devaient lui donner un sésame pour s’intégrer dans un univers cultivé d’entendants. Ce livre est l’odyssée poétique d’une “ sirène ” tourmentée qui flotte dans son aquarium entre deux mondes en quête de son identité et de sa voix, emmurée dans le silence et dans la solitude, privée des sons qui donnent le sens au langage. Grâce à son talent d’aquarelliste, elle pose patiemment sur la “ plage ” blanche, l’écume des mots rêvés et devinés, comme des images, des bulles de couleurs qui se fondent entre elles pour recomposer son paysage intérieur. Lente et obsessionnelle montée du sens, d’un magma de sensations bouillonnantes vers la lumière et l’apaisement. Incessantes traversées du miroir où elle scrute et mime le mouvement des lèvres de son double et de ses interlocuteurs pour dessiner l’intelligible et parvenir à communiquer avec l’autre en forçant ses petites cordes vocales dont elle n’entendra jamais les vibrations. Elle visualise et hallucine les sons qui lui échappent en usant de son œil comme un laser qui décrypte les messages pertinents sur les visages et les attitudes. Ce livre rare nous révèle avec des phrases courtes, hachées à la serpe “ l’expérience du dedans ”, ce qui n’a jamais été dit sur la
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surdité, les sensations, le sentiment d’exclusion. Elle trouve les mots pour exprimer ce que n’ont jamais osé ou pu dire la majorité des êtres privés de l’audition à leur naissance, pour la plupart en situation d’illettrisme et cependant contraints à «l’oralisme » : Un pari presque insurmontable dont elle a magnifiquement relevé le défi. Rebelle à toute forme de dépendance y compris à celle de sa famille, Aurélie a refusé lorsqu’elle était enfant, les facilités de l’expression gestuelle, de la langue des signes alors interdite officiellement depuis près d’un siècle, et ceci, malgré son goût pour le théâtre expérimenté par les comédiens sourds d’IVT. Elle est parvenue au prix de longs efforts à apprivoiser dans l’univers muet pour elle, des « entendants », l’écriture et une culture, la sienne propre, originale. Aujourd’hui l’avenir s’ouvre pour elle, au terme d’une aventure initiatique à partager avec le plus grand nombre. Elle est passée de l’autre côté du miroir : « Je me suis trouvée » écritelle. « L’important c’est d’aimer et de recevoir en retour une part de cette chaleur humaine qui donne un sens à mon existence.» La parole d’Aurélie si singulière et sensuelle, atteint ainsi à l’universel. Etrangère même à son milieu, elle accède dans une effervescence de sensations et d’émotions à une conscience presque animale et magnétique des mystères du monde. Et pour autant elle reste parfaitement lucide sur le réel qui l’entoure et dont elle se perçoit exclue. On lira son texte comme une interrogation sur le langage, l’identité et l’altérité dans un « long et patient dérèglement de tous les sens », comme une incantation, une révélation pudique, parfois humoristique ou violente où chacun saura reconnaître ses propres démons dans le secret d’une navigation intérieure. Christiane Abbadie-Clerc

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à toi, la petite fille que j’étais

ans un autre monde j'avais peut-être vécu poisson, ou belle sirène au grand rêve des marins au long cours. L'attirance de l'eau ne me quittera jamais. Endroit magique entre ciel et terre, nager pour moi était une libération, sur ou sous l'eau. Comme un poisson m'entourant d'un double silence, je me retrouvais dans un cocon, là où j'aurais voulu disparaître au fond des abîmes, et peu importe si mes tympans sous la pression avaient éclaté : Cette membrane était la cause de ma surdité.

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Eau, , mon élément

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Tous les ans l'attente du contact de la mer, qu'elle soit bretonne ou méditerranéenne. Cette mer où les immenses vagues m’avalaient, avec ma grande complicité. Mon petit être en était comblé. Là je me retrouvais dans mon élément, j'avais l'impression d'être saoule et d’aller à la découverte de mon ami Jonas. Petite déjà, dans le bassin du Jardin des Tuileries, je me voyais, sous-marin de poche, et à la vue de tout le monde disparaître parmi ces petits bateaux et me retrouver dans je ne sais quoi… Tourbillon d'interminables chaos de la terre. Santa Lucia. Quelques marches, un quai, une ville qui nous entoure déjà dans son mystère et vous êtes racolés, absorbés sur un vaporetto. Le souffle coupé sur l'avenue d'eau d'un autre monde. Dans ce silence débute la magie de mes yeux grand ouverts qui vont de gauche à droite, de droite à gauche, éternel match, palais contre palais, l'un contre l'autre bombant le torse pour mieux se faire désirer. Et l'eau, là sous mes pieds, je la sens grasse, épaisse, de couleurs indéfinissables, chargée des odeurs d'une ville malade rongée dans son squelette fait de milliers de pilotis. J'aimerais bien connaître ces fonds obscurs mouvants imperméables aux bruits et découvrir peut-être ces fameuses vaisselles d'or jetées par les fenêtres après les festins, ces poignards de verres brisés dans le corps des amants sans remords, ces anneaux d'or du mariage renouvelé de Venise et de la mer voluptueuse et silencieuse s'engouffrant au fond de son ventre consentant. J'oublie totalement mon silence dans son silence sans aucune agressivité, dans le miroir de ses canaux usés au passage de ses petits ponts. Mes pattes de velours trottinent et sans bruit je regagne mon hôtel en toute douceur.

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L'

Le monde sans oreilles

univers de la surdité reste, pour moi, un long combat. Il faut admettre que pour les Entendants croisant ma vie, il existe un malaise qui provoque des quiproquos à l'origine de cette immense déchirure chez les Sourds : Notre manque de patience et notre révolte au quotidien. Nous devons marcher sur des œufs pour ne pas froisser ou couper le fil, le fil si sensible et de courte durée qui nous relie aux Entendants et de jour en jour, il faut refaire ces efforts épuisants pour convaincre que nous ne sommes pas des personnes venues d'ailleurs qui bricolent des mots, des phrases.

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Je veux parvenir à me faire comprendre. Il faut oser, ruser, séduire, persévérer, emmurée complètement dans ce silence 24h sur 24, l'oreille morte, absente, détachée du corps, déconnectée. Rien que des vagues de sensations, de choses ne pouvant définir ce que peut être le “son” d'un souffle, d'une vibration, si peu de détails que perçoit notre corps pour analyser la forme. Heureusement, là, les yeux se multiplient : L'œil qui me sauve, l'œil qui remplace l'oreille, l'œil qui épie, qui guette le mouvement de secours dans les mauvaises passes. Là j'essaie de déchiffrer rapidement, tel un rapace, l'œil et le cerveau branchés en ligne directe S.O.S! Ma vue représente pour moi le guide, le troisième œil, œil qui sauve mon humeur, mon honneur, mon respect. Ce regard qui perce comme un laser, qui se glisse sur votre visage pour en détecter le message. Les Entendants oublient vite et se lassent rapidement. Trop d'efforts pour peu de choses à dire mais pour moi, en attente de cette communication, je me sens par moments complètement impuissante. Cette impression douloureuse avec l'envie de craquer et de vouloir hurler aux autres de faire cet effort qui pourrait redonner un sens à ma vie silencieuse. Torture consentante malgré moi : Je dois accepter ce jumeau insupportable qui d’un regard, chaque matin, me frôle à nouveau et me marche sur le pied pour bien me montrer sa présence. Le silence… Comme dans un film muet d'avant-guerre où les personnes se déplacent avec des gestes saccadés de mime ridicule, je me lance dans la pantomime pour ne pas lasser le spectateur. Faire rire par le truchement d’un geste inhabituel, provocateur, absent du réel. Montrer sa présence sans bruit.
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e ma main droite je manipule le pinceau, cette petite pointe qui cherche entre l'eau et la couleur à se fondre, à définir, à parvenir à donner un aspect à ma vie, résoudre enfin le triangle œil-couleur-papier. L'aquarelle. Là, je me sens bien, je nage un peu dans ce mélange des pigments qui par la suite formeront mon message. J'essaye de visualiser mon absence de bruits. Le pinceau prisonnier de mes doigts se trouve pour moi le meilleur médiateur, qui glisse doucement entre mon imaginaire, ma poésie et la turbulence qui agite ma vie.

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Couleurs

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