Saint-John Perse

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Alexis Leger ne fut pas tendre envers Bordeaux : sa correspondance témoigne de jugements fort critiques sur le quartier qu'il y habitait, jeune homme ; le poète Saint-John Perse ne le fut pas davantage : maintes allusions transcrivent, au fil de l'oeuvre, l'image peu reluisante qu'il en gardait. Si les Pyrénées, Pau, la côte basque finirent par trouver quelque grâce aux yeux de l'adolescent, Bordeaux resta la ville-repoussoir, celle qui servait essentiellement de faire-valoir au rêve guadeloupéen. Elle symbolisa en effet, pour le jeune Créole, l'exil et la chute, la rupture avec le royaume de l'enfance. Loin de faire silence sur ce séjour aquitain d'Alexis Leger, il convenait d'en souligner l'importance majeure. N'en déplaise à un poète qui a toujours prétendu se dissimuler sous le Masque d'Or de la poésie, qui a toujours rêvé d'une création pure qui n'entacherait aucun vécu, Saint-John Perse doit forcément beaucoup à Alexis Leger. Ne serait-ce que par les difficultés qu'il rencontra à Bordeaux, par les dégoûts qu'il y éprouva, le poète est forcément quelque part redevable à la vil
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296317130
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SAINT-JOHN PERSE
LES ANNÉES DE FORMATION

Collection Critiques Littéraires dirigée par Gérard da Silva Dernières parutions: DES PLANQUES F. et FUCHS A, (textes recueillis par), Écritures d'ailleurs, autres écritures (Afrique, Inde, Antilles). CHAULET-ACHOUR C., (avec la collaboration de S. Rezzoug), JamelEddine Bencheikh. DEVÉSA J.-M., (sous la direction de), Magie et écriture au Congo. TOSO-RODINIS G., Fêtes et défaites d'Eros dans l'œuvre de Rachid Boudjedra. NGAL G., Création et rupture en littérature africaine. BEKR! T., Littératures de Tunisie et du Maghreb, suivi de Réflexions et propos sur la poésie et la littérature. KADIMA-NZUn M., (sous la coordination de), Jean Malonga écrivain congolais (1907-1985). SCHUERKENS U.. La colonisation dans la littérature africaine (essai de reconstruction d'une réalité sociale). PAGEAUX D., Les ailes des mots, 1994. BENARAB A, Les voix de l'exil. BARDOLPH 1., Création littéraire et maladie en Afrique, 1994. BOUTET de MONG! M., Boudjedra l'insolé, 1994. NGANDU NAKASHAMA P., Le livre littéraire. 1995. GOUNONGBÉ A., La toile de soi, 1995. BOURKIS R., Tahar Ben Jelloun, la poussière d'or et laface masquée, 1995. BARGENDA A, La poésie d'Anna de Noailles, 1995. LAURETTE P. et RUPRECHT H.-G. (eds), Poétiques et imaginaires. Francopolyphonie littéraire des Amériques, 1995. KAZI- TANI N.-A,Roman africain de languefrançaise au carrefourde l'écrit et de l'oral (Afrique noire et Maghreb), 1995. BELLO Mohaman, L'aliénation dans Le pacte de sang de Pius Ngandu Nkashama,1995. JUKPOR Ben K'Anene, Etude sur la satire dans le théâtre ouest-africain francophone, 1995. BLACHERE J-C., Les totems d'André Breton. Surréalisme et primitivisme littéraire, 1996. CHARD-HUTCHINSON M., Regards sur la fiction brève de Cynthia Ozick,1996. ELBAZ R., Tahar Ben Jelloun ou l'inassouvissement du désir narratif, 1996. GAF AlTI Hafid, Les femmes dans le roman algérien, 1996. CAZENA VE Odile, Femmes rebelles Naissance d'un nouveau roman africain au féminin, 1996 CURATOLO Bruno (textes réunis par), Le chant de Minerve, Les écrivains et leurs lectures philosophiques, 1996. CHIKHIBeida, Maghreb en textes. Écritures, histoire, savoirs .et symboliques, 1996.

SAINT-JOHN PERSE
LES ANNEES DE FORMATION

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Actes du Colloque de Bordeaux (17, 18 et 19 mars 1994)

Textes réunis par Jack CORZANI

C.E.L.EA.! L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Palis

Abréviations

Dans l'ensemble de l'ouvrage: O. C. = SAINT-JOHN PERS£.- Œuvres comp/ètes.(Pléiade),1972. Paris: Gallimard

lllusttation

de couverture:

Robert PETIT-LoRRAINE

@ CELFAlL'HARMATTAN

ISBN: 2-7384-4127-0

PRÉSENTATION

Les 17, 18 et 19 mars 1994 était organisé, à la Bibliothèque Municipale de Bordeaux, par le Centre (/ Études Linguistiques et Littéraires Francophones et Africaines (C.E.L.F.A.) de l'Université Michel de Montaigne-Bordeaux III, un colloque sur Saint-John Perse que la plupart des spécialistes du poète, venus parfois de fort loin, eurent à cœur d'honorer de leur présence. Les textes ici colligés sont doublement le fruit de cette rencontre: initialement suscités par le thème proposé (la «formation» à la fois humaine, intellectuelle et artistique du poète) ils ont ultérieurement bénéficié de la dynamique même du colloque et se sont enrichis des discussions qui, dans un climat à la fois sérieux et sympathique, l'ont accompagné. Faire «l'éloge» des contributeurs serait aussi inutile que convenu: la plupart sont déjà connus et reconnus, et ceux qui ont fait à cette occasion leur entrée dans le cercle relativement étroit des «spécialistes» de Saint-John Perse ont su, par la seule qualité de leurs communications, s'imposer comme tels. Par contre, il est des gens qu'il convient de «louer» : ce sont (on voudra bien me pardonner cette note humoristique par ailleurs conforme à l'esprit de cette rencontre, à la fois grave et

souriante) les... Bordelais. Aussi bien les organisateurs du colloque que ceux qui les ont aidés de leurs encouragements et parfois de leurs deniers. En célébrant Saint-John Perse, les uns et les autres ont en effet délibérément écarté toute la rancœur que légitimement ils pouvaient éprouver envers Alexis Leger. Ce dernier, il convient de le rappeler, n'a guère été tendre envers notre ville et ses habitants. Tout le monde connaît les quelques lignes par lesquelles il présentait à son ami Gustave-Adolphe Monod le quartier où il habitait en janvier 1907, ce quartier Mériadeck qui, depuis, fut entièrement reconstruit: «Voici mon adresse à Bordeaux: 6, rue de Roquelaure. - Quartier de pauvres grues, de cartomanciennes et d'étudiants malsains». Par ailleurs l'image que Saint-John Perse donne de Bordeaux dans sa poésie, notamment dans Images à Crusoé (il s'agit bien de Bordeaux et non de Londres, je n'en veux pour preuve que la présence du mot «échope» dans l'acception locale de «maison individuelle») n'est pas des plus reluisantes. Contraint, comme le disait Valery Larbaud, de se mettre «à l'échelle de cet énorme continent, de cette étendue de terre la plus grande et qui n'a rien de commun avec le pays où [il] était né» et où il [avait] grandi», contraint de s'acclimater à la fois aux frimas, à la grisaille et à la «ville», il éprouve, comme le dit Jean Paulhan, «la honte de vivre dans une ville graisseuse et suante» : Bordeaux. La ville, il est vrai, n'inspire pas seulement de la répugnance par sa tristesse et sa saleté (<<Graisses!haleines reprises, et la fumée d'un peuple très suspect - car toute ville ceint l'ordure»), tristesse et saleté qui défigure et pollue la matrice originelle, la Mer (<<La ville par le fleuve coule à la mer comme un abcès...»), elle symbolise surtout pour le jeune Créole l'exil et la Chute, la rupture avec le Royaume d'Enfance. Si les Pyrénées, Pau, la côte basque finissent par trouver quelque grâce aux yeux de l'adolescent, Bordeaux - même ennobli par quelques personnalités éminentes, dont Gabriel Frizeau reste la ville-repoussoir, celle qui

-

essentiellement

sert de faire-valoir au rêve guadeloupéen.

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Les Bordelais donc ont pardonné. Et ce pardon, soit dit entre parenthèses, est peut-être plus méritoire que celui des Guadeloupéens qui, eux, si réservés soient-ils envers l'idéologie des «Blancs-pays», peuvent au moins trouver dans Eloges une vision sublimée de leur terroir... Mais ce pardon n'est pas . naïf. TIne consiste pas à oublier totalement I'homme (le jeune homme) pour ne considérer que l'écrivain confirmé, récipiendaire du Prix Nobel. Il s'assortit d'une revendication. Loin de faire silence en effet sur le séjour d'Alexis Leger à Bordeaux, il convient d'en souligner l'importance majeure. N'en déplaise à un poète qui a toujours prétendu se dissimuler sous le Masque d'Or de la poésie, qui a toujours rêvé d'une création pure que n'entacherait aucun vécu, Saint-John Perse doit forcément beaucoup à Alexis Leger. Ne serait-ce que par les difficultés qu'il rencontra à Bordeaux, par les dégoûts qu'il y éprouva, le poète est forcément quelque part redevable à la
ville et à ses habitants

-

à son université

aussi -,

d'une part

de lui-même. Peut-être même après tout ne fut-il pas dans cette cité aussi malheureux qu'il le prétendit... Il m'advient en effet de faire abstraction parfois de ses dédains convenus d'insulaire exilé, de ne voir dans l'incompréhension et la solitude dont il prétendit avoir souffert qu'une banale pose, typique d'un néo-romantisme adolescent. Il me phu"t alors, l'ayant ainsi «décorseté», de l'imaginer flânant dans le quartier Mériadeck d'autrefois, dans ses venelles pittoresques et mal famées, s'arrêtant devant les boutiques des brocanteurs, réunissant déjà le trésor d'images baroques qui devait, à bien des égards, caractériser sa poésie. Il me plaît même -ô sacrilège! - de l'imaginer, qui sait, suivant l'une de ces pauvres grues qu'il affectait de mépriser dans sa mansarde, bref menant malgré tout, malgré l'imperturbable sérieux qu'il affecta dans sa correspondance (du moins celle qu'il laissa publier) une vraie vie d'étudiant... Quoi qu'il en soit, une évidence s'impose. Bien que rejetée dans une mémoire mythique, la Guadeloupe n'a pas manqué de 7

hanter, de marquer en filigrane la totalité de l'œuvre du poète. Il n'était donc pas illégitime de se demander si, d'une façon ou d'une autre, Bordeaux, son port, ses armateurs, ses hommes de lettres, ses professeurs et leur enseignement, Pau, ses Pyrénées, son Vignemale et ses musiciens, les Landes et leurs espaces que le poète parcourut à cheval bien avant de galoper dans les steppes chinoises n'avaient pas à leur manière également contribué à façonner une personnalité, une vision du monde, bref un «style» dont l'unité, tout le monde en conviendra, relève du composite. L'enquête, grâce à ce colloque, a progressé. Elle est loin, c'est une évidence, d'être terminée. Jack CORZANI Professeur à l'Université Michel de Montaigne-Bordeaux III Directeur du C.E.L.EA.

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Nos remerciements pour leur présence et/ou leur contribution à l'organisation du collaque à : M. Pierre BOTINEAU, conservateur en chef de la Bibliothèque Municipale de Bordeaux. M. Jacques CHABAN-DELMAS, député-maire de Bordeaux. Mme Anne-Marie COCULA, président de l'Université Michel de Montaigne- Bordeaux III. M. Jacques MONFÉRIER, président honoraire de l'Université Michel de Montaigne-Bordeaux III. Mme Joëlle GARDES-TAMINE, directeur de la Fondation Saint-John Perse à Aix-en-Provence. M. Alexandre DEWEZ, diteur d'An. é M. Eric DES GARETS,directeur du Centre Régional des Lettres.
M. André LABARRÈRE, député-maire de Pau.

Nos remerciements pour leur participation financière aux institutions suivantes: Ministère des Affaires Etrangères Ministère de l'Education Nationale Conseil Régional d'Aquitaine Centre Régional des Lettres d'Aquitaine Université de Bordeaux III

ALEXIS LEGER, DOUZE ANS

Nous sommes censés apprécier l'importance du séjour en Aquitaine d'Alexis Leger, futur Saint-John Perse, sur le plan de sa fonnation intellectuelle, morale, esthétique, philosophique, etc., à partir donc de son arrivée à Pauillac et Bordeaux en mars 1899, or je vais évoquer le jeune garçon en Guadeloupe et non en Aquitaine, avant 1899 et non après. Hors-sujet? Ses nouvelles expériences dans un milieu nouveau ne vont pas s'inscrire en lui comme sur une page blanche, il pourrait donc ne pas être vain de faire son portrait à douze ans. Comme d'excellentes analyses ont paru qui soulignent avec force l'importance de la «matrice» ou du «creuset antillais» dans le parcours de Saint-John Perse!, notamment depuis le col1. CORZANI (Jack).- La Littérature des Antilles Guyane françaises.Fort-de-France: Désormeaux, 1978 (Saint-John Perse dans le tome Il, «Exotisme et régionalisme»).ANTOINE (Régis).- Les Ecrivains français et les Antilles.- Paris: Maisonneuve et Larose, 1978; La Littérature francoantillaise.- Paris: Karthala, 1992.- SACOTTE (Mireille).- Parcours de Saint-John Perse.- Paris: Champion-Slatkine, 1987; Saint-John Perse.Paris: Belfond, 1992.- VENTRESQUE (Renée).- Les Antilles tk Saint-John Perse.-Paris : L'Hannattan, 1993.

loque de 1987 à Pointe-à-Pitre2, je vais ici me limiter à un aspect peu exploré jusqu'à présent, aisément définissable, sur lequelle poète s'est exprimé et sur lequel on s'est souvent contenté de répéter ce qu'il en avait dit: la question de ses savoirs à douze ans, au sens strictement intellectuel du verbe «savoir», du genre de ce qui s'apprend à l'école ou avec des précepteurs. Origine, nature, ampleur et précision éventuelles de ses connaissances, acquises à quel âge? En veillant à demeurer au plus près des faits avérés, selon une discipline que le poète lui-même s'imposait et prônait, au temps de ses études à Bordeaux: «TIne me semble pas qu'on puisse, sans grave faute de musique, cesser un instant d'être partisan du fait, aussitôt qu'on l'a cru démêler»3. Questions minuscules et sans intérêt? Pas si sûr. LA DOXA Ce qu'il savait? Le poète semble avoir sur ce point donné lui-même toutes les précisions désirables dans ses Œuvres complètes, et plusieurs ont rapporté ses confidences, notamment Pierre Guerre ou Alain Bosquer. Limitons-nous dans un premier temps à la doxa de la Pléiade (p. IX-XI) : «1887 [...] Premiers rudiments de physique et de mathématiques enseignés par un vieil officier de marine en retraite; premières humanités par un religieux latiniste, occupé d'histoire bas-latine. Formé très tôt à l'équitation et à la vie sur mer,
2. Saint-John Perse, antillanité et universalité.- Paris: Editions caribéennes, 1989.- LEVILLAIN (Henriette).- «L'Enfance de Saint-John Perse», in Guadeloupe 1870-1914.- Paris: Éditions Autrement, 1994. -

GALLAGHER(Mary).- .. Saint-JohnPerse et la nouvelle créolité H._ Souffle

de Perse, n04, 1994, p. 75-91. 3. Lettre à G. Frizeau, janvier 1910, n° 36, in Lettres d'Alexis Leger à Gabriel Frizeau, 1906-1912, édition d'A. Henry, Académie Royale de Belgique, 1994, p. 155 (désormais désigné Frizeau). La lettre ne figurait pas dans les O. C. 4. GUERRE (Pierre).- Notes inédites publiées par R. Little in Portrait de Saint-John Perse, Marseille, 1989, p. 87. (désormais Guerre).~ BOSQUET (Alain).- La Mémoire ou l' oubli.- Paris: Grasset, 1990. (désormais Bosquet). 12

l'enfant s'éprend aussi d'histoire naturelle en compagnie d'un savant botaniste reçu dans sa famille, le R.P. Antoine Duss, auteur d'ouvrages réputés qui font encore autorité sur la flore descriptive des Iles (Flore phanérogamique des Antilles publiée à l'Institut colonial de Marseille en 1896). [...] 1896-1899 Etudes au Lycée de La Pointe-à-Pitre. (Reçoit, en 6° classique, pour prix de Sciences naturelles, un livre de J.-Henri Fabre: Lectures sur la botanique, Ch. Delagrave, édit., 1882)>>. Question de botanique, une note ultérieure (p. 1223) confirmera le rôle de Duss en ajoutant quelques détails: «Le R.P. Antoine Düss [sic], savant botaniste français, qui fait encore autorité pour la flore tropicale, et qui, accueilli dans la famille d'Alexis Saint-Leger Leger enfant, éveilla très tôt en lui le goût de la botanique. Auteur d'une œuvre magistrale sur la Flore phanérogamique des Antilles françaises: Martinique
et Guadeloupe (Mâcon, Protat, 1897)>>5.

Avant de traiter du niveau, de l'ampleur et de la précision des savoirs du jeune garçon en botanique, latin, etc., précisons la part relative de l'école et des précepteurs dans sa fonnation. DES PRÉCEPTEURS?... QUELS PRÉCEPTEURS?

D'aucuns panni les lecteurs du poète sont allés bien au-delà de ce que ces lignes disent et ont prêté au jeune garçon un savoir aussi précoce qu'encyclopédique, alors que le texte précise qu'il ne s'est ag~d'abord que de «rudiments de physique et mathématiques», de «l'éveil [de son] goût de la botanique» et de «premières humanités» auprès d'un latiniste (sans qu'il soit question de grec).
5. Les indications bibliographiques données par Saint-John Perse ne sont pas contradictoires, elles sont seulement confuses, le texte a en effet connu deux éditions. Le R.P. Antoine Duss (et non pas Düss), religieux suisse (1840-1924), s'était découvert une vocation de botaniste à son arrivée en Martinique en 1865. Muté au collège de Basse-Terre en Guadeloupe en 1891, surnommé «le père aux herbes», il y enseignera jusqu'en 1905 (voir sa notice par G. Stéhlé, in Dictionnaire encyclopédique des Antilles et de la Guyane. sous la dir. de 1. Corzani, Fort-de-France: Désormeaux, 1993).

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On aurait tort d'imaginer de vrais précepteurs et un vrai enseignement. Seul Duss était un enseignant, affecté en Guadeloupe en 1891 (Alexis avait 4 ans), les autres adultes évoqués étaient au mieux des pédagogues amateurs. Le poète, dans le volume de la Pléiade et dans ses confidences à Pierre Guerre, n'a pas masqué qu'ils étaient passionnés par un champ étroit du savoir, presque des originaux: le religieux latiniste était «occupé d 'histoire bas-latine», le «vieil officier de marine en retraite» (Pléiade) avait «la passion des mathématiques orientales» (p. Guerre). A tous égards extraordinaires, sinon des excentriques, du moins des originaux. De toute façon, tous n'ont dO rencontrer que très occasionnellement le jeune garçon, même Duss, le seul dont l'existence soit assurée et probable sa présence ou son passage à La Joséphine (le collège de Basse-Terre où il exerçait était situé non loin de là). Et c'est tout au plus pendant les séjours d'Alexis Leger à la Joséphine que celui-ci put approcher le religieux, c'est-à-dire assez rarement, à l'occasion des vacances scolaires, ce dont témoignent ses lettres d'avant 18996. Ces lettres fournissent le principal argument pour réduire à peu de chose le rôle de Duss et d'éventuels précepteurs comme source d'un savoir, quoi que le poète en ait dit ou suggéré: Alexis Leger n'y évoque jamais la présence d'aucun d'entre eux auprès de lui, ni à la Joséphine, ni ailleurs, ne les nomme même pas, alors qu'il est loquace sur tout ce qui lui importe tant soit peu. SurIes précepteurs supposés du jeune Alexis, mais aussi sur sa distraction, Pierre Guerre, dans les années 1950, a noté certaines confidences savoureuses que lui avait faites le poète. «L'abbé qui faisait son éducation [Duss ? ], lorsqu'il le voyait distrait: «Allons, tu as bien vu, disait-il, maintenant viens tra6. Le plus souvent, Alexis passait ses vacances non à La Joséphine mais à Bois-Debout, ce qui diminuait d'autant ses chances de rencontrer Duss. Les lettres antillaises du tout jeune Alexis Leger (dans la plus ancienne, il a 7 ans), son «Cahier créole» aussi (rédigé en France), sont conservés à la Fondatio~ Saint-John Perse, à Aix-en-Provence.

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vailler»». Distrait par quoi? Par des fragments de statues grecques trouvées paraît-il au fond de la mer tout près de l'fiet natal, notamment tel bas-relief montrant des Lapithes, «avec leurs gorges déployées et d'un côté la main d'un centaure appuyée sur un sein...». Autre confidence qui cette fois concerne plus l'adulte [Duss encore? ] que l'enfant : «Un prélat lui enseignaitThistoire naturelle. Les éléments. TI[Alexis] récitait les quatre. "Il en manque un", disait le prélat. L'enfant répétait. Et le prélat d'ajouter: "Et la femme, mon enfant !"»7.Pas très sérieux tout cela. CHEMIN D'ÉCOLE... QUELLE ÉCOLE?
Reste l'école. Premier point, nulle part il n'est question d' «Ecole des Pères» dans la «Biographie» du poète, même si des religieux sont évoqués autour de l'enfant. Pourtant, un des poèmes d'Eloges montre «l'enfant qui revient de l'école des Pères» (O. C., 46). Comme, dans le contexte, le poète passe souvent de la troisième personne à un «je», on a cru voir là une confidence qui l'implique personnellement. Assurément, ses premiers poèmes ont une dimension autobiographique, que l'enquête sur place confinne : oui, à Pointe-à-Pitre, «au bout de la rue», on peut voir «la mer déserte» et «la criée aux poissons», surtout si l'on s'approche de la rue d'Arbaud (actuelle rue A. R. Boisneut) où la famille habitait. Et des «Boucheries Modèles» ont bien existé jadis avec les faïences dont parle le poème, le jeune Leger n'a pas pu ne jamais passer devant. Le poème est donc vraisemblable, mais il y a erreur sur la personne et erreur sur le poème: celui-ci est aussi, voire surtout, «rêverie vers l'enfance» et non un document du type de ceux qu'utilisent les historiens. Alexis Leger aurait certes pu être cet enfant inscrit dans une des écoles religieuses de Pointe-à-Pitre, mais à ma connaissance, il ne l'a pas été, aucun des documents consultés ni les pa7. Guerre, p. 221 (p. 245 pour la citation suivante).

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piers de famille n'évoquent une semblable scolarité pour lui (pour ses sœurs, il en va autrement). Le texte du poème puisqu'on s'y est référé - me semble même suggérer le contraire: on a glosé sur le «La maison? On en sort !» (O. C., 48), on aurait tout autant pu relever à propos de l'école des Pères, dans le texte, que l'enfant «en revient», en jouant sur la polysémie de la formules. LE LYCÉE DE LA POINTE-A-PITRE Rien sur «l'école des Pères» dans ses lettres d'alors, mais beaucoup de détails sur le lycée. Dans sa «Biographie», le poète dit y être entré en 1896. En fait, il y est entré un an plus tôt, en octobre 1895, en classe de 8ème (actuel Cours moyen 1ère année). L'année suivante, Alexis a fait sa rentrée un mois après ses petits camarades, pour cause de maladie (<<fièvreet malo», mal au ventre? ) : il a passé son mois d'octobre à Matouba, au frais, avec sa mère et ses soeurs. «Ecoute bien maman, prends ta quinine», lui écrit son père. Il a fallu un motif aussi sérieux que des fièvres paludéennes pour que l'enfant manque l'école. Car manifestement, il aime l'école. Ses lettres à sa mère sont pleines de détails sur son travail, ses professeurs, ses résultats qui sont en général très bons. Il aime assurément les études mais aussi ce qui les accompagne, les camarades, la compétition, le plaisir d'être considéré par de grandes personnes, le plaisir de faire plaisir à papa et maman. Quelle fierté quand tel professeur désire échanger des timbres avec vous!. .. Ses lettres permettent de dater sa toute première découverte du latin, en classe de 6ème classique, à partir de la rentrée de 1897 : elles sont soudain adressées à son «pater» et à sa «matère» [sic], et l'enfant joue aussi à décliner le nom de son ami Bertaud en «Bectus, Becta, Bectum, Bectissimus». Alexis Leger a manifes8. Il est bien d'aUlres cas où le poète joue sur les sens divers d'une formule de la langue parlée, par exemple le «Nous avions eu chaud» dans Histoire du Régent (O. C., 75).

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tement été initié au latin au lycée à partir de 1897, ni avant, ni au-

trement (par exemple par un ami de la famille). Quant au grec, quoi que le poète ait plus tard laissé entendre - comme quand il dit se revoir en train de réciter ses déclinaisons grecques à Bois-

Debout,<<1)tp6.11:~«, la table»9~, il le découvriraen France, au '
lycée de Paulo. L'utilisation tardive par le poète de caractères grecs pour transcrire les motS créoles dans son «Cahier créole», écrit en France, de mémoire, n'infinne pas l'idée d'une initiation au grec plus tardive qu'on ne l'a dit souvent. Que peuvent nous apprendre les manuels scolaires en usage dans les différentes classes qu'a suivies Alexis Leger, d'octobre
1895 à février 1899? Deux ans de suite, en fJ- et en 5ème,l a dû i

étudier des Fables de La Fontaine et Les Aventures de Télémaque, fils d'Ulysse, de Fénelon: est-ce là qu'on trouvera la source d'une page qu'il aurait plus tard écrite, intitulée «Ulysse au bâton» ? En 6ème, a dû lire des textes du Moyenil Age (mis en français par Gaston Paris), une Histoire narrative et descriptive des anciens peuples de l'Orient (y compris ceux de Perse !), en 5ème l'ouvrage équivalent sur les anciens Grecs, une tragédie de Racine (Esther), diverses pièces de Molière, etc. Il faudrait étudier précisément les textes littéraires figurant dans les volumes de morceaux choisis (rien de très récent n'y figure). Bien difficile de savoir ce qui l'aurait marqué. Il connaissait, pour en avoir étudié des extraits en anglais, le Robinson Crusoé de De Foe avant que Jammes ne lui en parle comme de l'un de ses deux livres favoris (l'autre étant Paul et Virginie) : ce livre au moins a traversé sans encombre l'Atlantique, il est aujourd 'hui à Aix.
9. Lettre à G. Frizeau, 7 février 1909, Frizeau, p. 9S (O. C., 739). Dès cette époque, le poète rêvait donc sa vie sous couvert de l'évoquer. 10. On n'enseignait pas le grec au lycée de Pointe-à-Pitre en 6ème ni en Sème. Les listes des livres en usage au lycée, notamment dans chacune des classes qu'a suivies Alexis Leger, paraissaient dans le fourMI officiel de la Guadeloupe avant chaque rentrée.

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SUCCÈS SCOLAIRES Il a toujours obtenu de brillants résultats. Dès le premier mois, il est inscrit au tableau d 'honneur avec les petits Lafages et Gervais. Il l'annonce aussitôt par lettre à sa mère, restée à Matouba avec ses sœurs. Son papa lui a promis dix sous. Jusqu'au dernier mois de sa scolarité en Guadeloupe (février 1899, il est alors en Sème),l sera ainsi, avec quelques camai rades, presque toujours les mêmes, inscrit au tableau d'honneur. Un bon élève donc, mais comme plusieurs autres. En dessin surtout il est très bon. Pas de problème en latin, mais quelquefois le corrigé de son cousin Eugène Joubert, qui a suivi les mêmes cours avant lui, lui est bien utile. Pas de problème non plus en anglais ni en histoire-géographie. C'est apparemment moins bon en calcul dont il ne parle pratiquement pas dans ses lettres. En français, il sait éprouver des difficultés. La nalTation «est loin d'être mon fort», écrit-il, d'où des problèmes quand ni «tante Nini», ni sa «chère maman» ni «bonne maman» (grand-mère Augusta) ne sont là pour .raider. «Chère maman [...] je t'assure que je suis bien embêté sans toi pour mes devoirs». En français, il a des hauts et des bas: «Mercredi, je suis entré au lycée en sixième où j'ai été second dans ma première composition, j'aurais dû être premier, mais j'ai été si ému que j'ai fait de grosses fautes partout». A l'âge où il est censé avoir composé «Désir de créole», il commet encore dans ses lettres de semblables «grosses fautes» d'orthographe et de syntaxe. Rien là que de très naturel de la part d'un enfant: c'est ce que l'adulte dira à propos de ce poème «écrit à dix ans» qui dès lors devient douteux. HISTOIRE NATURELLE Il faut s'attarder sur le cas des sciences naturelles. Les lettres confirment qu'il réussissait plutôt bien dans cette matière, en même temps qu'elles suggèrent les voies par lesquelles on réussit à l'école, à savoir en sachant par cœur sa leçon: «Nous avons composé en Histoire naturelle, je suis sûr d'être 18

lor

car je n'ai pas sauté un seul mot». Ceci n'autorise pas à infé-

rer un intérêt réel pour la discipline. Ses lettres ne le montrent pas particulièrement intéressé par les végétaux ni la faune, l'école ne semble pas avoir plus fait pour sa vocation à naître que le père Duss : les petits oiseaux, il les tue alors avec son «hipan-hipan» (sa fronde). On est loin de l'amour pour eux, et du plaisir de la nOmination, dont témoigne le poème Cohorte. Les connaissances de Saint-John Perse en botanique, entre autres sciences .de la nature, sont indéniablesll, mais l'enfant qu'il fut ne les avait pas. Il semble bien, par exemple, que le poète n'a découvert la Flore médicale des Antilles de Descourtilz qu'en 195912. Que penser du rôle qu'auraient joué Fabre et ses Lettres sur la botanique dans l'émergence de sa vocation de botaniste? Alexis Leger a reçu l'ouvrage en prix à la fin de son année en classe de 6m..., en août 1898. C'est bien peu de mois avant le soit dépan de toute la famille, à une époque où tout le monde avait la tête ailleurs13.Assurément, la précision des détails, à quoi on
Il. Son savoir en botanique a pu se constituer très progressivement, au fil de ces lectures, et demeurer peut-être plus livresque et moins encyclopédique qu'on l'a dit souvent: en juillet 1974, Saint-John Perse ne sut nommer une fleur tropicale que P. Guerre avait trouvée pour lui chez un marchand: «F1eur jaune, pétales épais et superposés en pyramide, jaunes, hérissée de pétales blancs en crocs, feuilles abondantes assez légères et molles ». L'ayant longuement observée sans mot dire, il en dira seulement qu'«à cause de ses feuilles molles, retombantes, unpeu fripées, il s'agit d'une plante de marécage» (Guerre, p. 219-220). 12. Cadeau récent de Guerre? «La flore de Descourtilz fait en ce moment le délice de mes soirées» (lettre de Saint-John Perse à P. Guerre, 22 août 1959, in Guerre, p. 153). Descourtilz n'est pas nommé dans les lettres à Frizeau de 1906 à 1912. 13. On peut dire la même chose de la Flore de Duss, parue en livre en 1897 seulement. Ce qui est sûr, c'est qu'il la connaissait au temps où, à Pau, il composa les divers poèmes d'Eloges, mais on ignore la date à laquelle le poète est entré en sa possession. La Flore de Duss est conservée par la Fondation, mais l'absence de dédicace fait douter qu'il puisse s'agir de l'exemplaire qui aurait été offert, dès parution, aux parents du poète (alors âgé d'une dizaine d'années).

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peut ajouter le fait que le livre fut montré à chaque visiteur des Vigneauxl4, tout suggère son importance particulière pour le poète. Libre à chacun de faire de la mention de ce livre dans le volume de la Pléiade une lecture poétique et d'imaginer que le jeune Alexis en a immédiatement fait ses délices et son profit... Libre aussi au lecteur de faire la critique des témoignages et d'observer les dates. Ce qui surtout relativise l'importance du livre de Fabre à l'époque où il fut reçu (force est d'insister sur ce point dans l'exacte mesure où tant de lecteurs ont, à l'inverse, souligné son importance), c'est qu'en 1909, soit 10 ans après son arrivée en France, Alexis Leger ignorait - ou aurait complètement oublié?
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qu'il existâtun naturalistedu nom de Fabre, d'où cette deman-

de à Gabriel Frizeau : «Pourriez-vous m'indiquer un bon manuel d'Entomologie? Je le demande en vain à tous ceux que je vois. Peut-être est-ce vous, curieux de tout, qui saurez me l'indiquer, m'aider». Bien vu, et Frizeau lui prête... les Souvenirs entomologiques de Fabre, en trois volumes. Comme plus tard pour Descourtilz, c'est alors pour le jeune homme une découverte: «Vous avez eu l'attention de me porter Fabre: sain compagnon contre le symboledes nuits d'hôtel, et avec qui j'ai voulu m'accointer le soir même. [...] Vous comprendrezaisément ma joie de retrouver là, nommés et choyés, plusieurs de mes insectes fréquentés en Eté, - anonymement_»15. Certes, l'entomologie n'est pas la botanique, mais comment expliquer que, dans toute sa correspondance avec Frizeau, où Fabre sera finalement plusieurs fois nommé, Alexis Leger n'évoque jamais une première lecture de ce même auteur faite dès son enfance en Guadeloupe? Apparemment, le livre de
14. GUERRE (Pierre).- «Dans la haute maison de mer : rencontres avec Saint-John Perse», Cahiers du Sud, oct.-nov. 1959, repris dans Guerre. Cf dans Bosquet la mention d'un «volume roussi de Fabre, inscrit à son nom: un prix du collège de Pointe-à-Pitre» (p. 296). 15. Lettres n° 25 et 26 des 24 septembre et 21 novembre 1909, Frizeau, p. 126 et 128.

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Fabre, en 1909, n'avait pas encore été admis comme un élément de sa mythologie personnelle. Albert Henry rappelle opportunément dans une note que c'est Claudel qui avait attiré l'attention de Frizeau sur l'intérêt de Fabre. Le texte cité montre bien comment, à une première expérience personnelle (en l'occurrence la rencontre avec certains insectes), a succédé le temps de la nomination et du savoir livresquel6. Il n'en est pas allé autrement, selon moi, de l'expérience de la nature antillaise: elle a été fondatrice sur le plan sensible, Alexis et ses petits camarades ont pu s'amuser à donner des noms de fantaisie - ou leur nom local - aux oiseaux et par là les faire davantage accéder à l'existence (d'où le fameux «Nommer, créer» du poème Cohorte, d'où l'invention du nom de l'oiseau Annaô), mais le savoir scientifique, notamment la dénomination précise de la plante ou de l'oiseau, est d'un autre temps. AUTRES SAVOIRS, AUTRES SOURCES DU SAVOIR Et en dehors de l'école? La possession d'une lunette ne suffit pas à attester des connaissances astronomiques, surtout quand la lunette est ostensiblement utilisée comme longue-vue pour observer (même cela, est-ce possible depuis Bois-Debout ?) les habitants de Marie-Galante. Avait-il acquis en Guadeloupe une compétence dans des sports un peu techniques, équitation ou navigation? Il a dit avoir été «formé très tôt à l'équitation et à la vie sur mer». Sur le plan physique, il semble avoir été un petit garçon très dynamique, tout fier de ses petits biceps, mais sans avoir pratiqué un sport particulier.

16. Confirmation de cette chronologie dans une autre lettre, toujours à propos de Fabre: «Je suis un peu confus de garder si longtemps vos 3 vol. de Fabre. J'ai eu de véritables émotions à reconnaître là tant de bêtes anonymes que j'étudiais, il y a 3 ans, après la mort de mon père (toujours si grossièrement !)>> (Lettre n° 30 du 11 février 1910, Frizeau p. 135). Souligné par moi.

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L'équitation? A sept ans, on lui aurait offert son premier cheval mais il n'est question d'aucun cheval qui lui aurait appartenu dans les papiers de l'époque (mais seulement de son petit lapin, Gigolette, qu'il coiffe et enrubanne). Tout au plus at-il eu beaucoup de plaisir à jouer... sur des chevaux de bois. Il évoque ses prouesses avec enthousiasme: «Avant hier, j'ai été au cheval de bois avec tous les petits Lafages, je me suis bien amusé, je faIsais le clown sur un gros mulet, je montais à femme, je montais devant derrière, parfois je tournais dessus, je montais sur son cou, sur sa tête, enfin je me suis bien amusé». Il lui est arrivé de monter sur les mulets de la Joséphine, et sur l'âne de son ami Maurice Monroux, Cadichon, qui est «bien doux» et a «une toute petite selle faite exprès». Et c'est tout17. La navigation? En dehors de rares promenades jusqu'à l'îlet, à un jet de pierre de la côte, dans la barque des Monroux, on ne trouve nulle trace d'une quelconque excursion en mer, pas même aux Saintes, pas même à Marie-Galante: c'est peutêtre à ce prix que l'île ronde a pu prendre, plus tard, tant d'importance dans son imaginaire. Les seuls bateaux qu'il ait empruntés, avant la grande traversée de 1899, semblent bien avoir été les petits vapeurs qui allaient de Pointe-à-Pitre à PetitBourg et Basse-Terre. Ils s'appelaient L'Alcyon ou Le Pluvier. Amédée Leger était un des actionnaires de la compagnie. Les bains qu'il évoque dans ses lettres n'ont rien à voir avec la natation. A Matouba, il a eu une période «anneaux», est allé quelquefois voir pratiquer de la gymnastique et de l'escrime chez les militaires du Camp-Jacob, non loin de La Joséphine, sans pratiquer lui-même. Et en matière d'art? Il écrira plus tard sur des peintres et des musiciens, on a écrit sur ses goûts et ses compétences en matiè17. Il possédait une bicyclette, mais ne semble pas l'avoir beaucoup utilisée. Il a masqué le fait pour rendre plus vraisemblable sa rencontre providentielle, à Pau, avec le roi Oscar de Suède, pour cause d'apprentissage tardif de ce mode de locomotion.

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re musicale. Il n'a pas reçu d'enseignement musical, ni à l'école, ni ailleurs, même si, chez tel ou tel, il entendait et voyait chanter, ou jouer de la mandoline. Sa grand-mère Augusta chantait volontiers «Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille»... Sans radio, sans cylindres (les ancêtres de nos disques), sans représentation~ lyriques en ville, restait la musique à la messe du dimanche, et les musiques militaires. Là encore, c'est un savoir qu'il acquerra plus tard. Pas de musée consacré aux Beaux-ans à Pointe-à-Pitre. Pas de bibliothèque publique non plus, et bien peu de livres dans les maisons. Peut-être chez lui y avait-il plus de livres de littérature que dans d'autres maisons, du fait de l'amitié d'Amédée Leger et de Léon Hennique, et du fait de la fone personnalité de sa grand-mère Augusta qui adorait Lamanine et Chateaubriand. Les familles créoles tenaient volontiers des journaux et mémoires, et c'est ainsi que nous sont parvenus de nombreux détails sur les De Leyritz, les Caille et les premiers Legerl8. C'est au lycée seulement qu'il était théoriquement possible de s'initier aux grandes oeuvres, mais avec un grand retard par rapport à l'actualité littéraire. Et le français n'y était qu'une matière parmi d'autres pour Alexis. Ses savoirs et ses compétences en matière littéraire ont pu se constituer ailleurs. Par exemple panout où se parle le créole (c'est-à-dire partout sauf à l'école) : avec son dynamisme propre, ses raccourcis expressifs, le créole est peut-être pour plus qu'on ne croit dans l'accueil par Saint-John Perse de certaines formules caractéristiques de l'oralité, du genre «C'était il y a des lunes» ou «Nous avions eu chaud». Mieux que l'école, la presse locale (très présente à la maison, en rappon avec la profession et les responsabilités politiques du père, lue quelquefois à haute voix) a pu très tôt et très continûment mettre le futur poète au contact de la littérature et
18. Ces biographies, signées Eugène Joubert, ont été déposées par M. G. Ffrench aux Archives départementales de la Guadeloupe.

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de l'écrit en général: les œuvres littéraires y tiennent une place non négligeable (romans-feuilletons, poèmes en bon français de France, échos lointains de la vie culturelle parisienne). Victor Hugo est omniprésent dans les articles et discours de Légitimus, reproduits dans la presse socialiste (Le Peuple, La Cravache) mais reproduits aussi dans la presse conservatrice comme pièce à conviction contre lui (Le Courrier de la Guadeloupe). En dehors des périodes électorales (mais on est toujours plus ou moins en campagne), tous les orateurs cultivent l'art de l'éloquence et font volontiers dans le genre épique, en toutes circonstances: accueil d'un nouveau gouverneur, ou adieux au même, éloges funèbres des notables, discours officiels lors de la cérémonie de remise des prix en fin d'année, au lycée. Il n'est pas sûr qu'Alexis ait toujours suivi son père dans toutes les cérémonies officielles auxquelles celui-ci assistait ès qualités, mais il était assurément sur l'estrade pour entendre les magnifiques discours prononcés lors de la distribution des prix. Ampleur et majesté des rythmes, atmosphère d'épopée, figures de rhétorique récurrentes... Le futur Saint-John Perse semble avoir reçu là ses premières leçons de style. CONCLUSIONS? Rien d'assuré en tout cela, sauf qu'il semble bien qu'on ait exagéré jusqu'à présent, parce que le poète le suggérait, parce que l'idée est flatteuse et conforme au mythe du génie surdoué, l'ampleur, la variété et la précision des intérêts et des savoirs du tout jeune Alexis Leger. Qu'on n'en tire aucune conclusion quant à l'intérêt du poète Saint-John Perse pour la science: ses poèmes, les nombreuses traces laissées par lui dans les marges et entre les lignes des divers ouvrages qu'il lui aura été donné de lire dans sa vie l'attestent, de même son discours de Stockholm lors de la remise du Nobel. Il est seulement question de résister à la tentation de faire du futur poète, comme on l'a fait du petit Pascal Blaise, un autre «effrayant génie». 24

Qu'on n'en tire aucune conclusion non plus quant à la diversité et la richesse de son expérience sensible du monde et des êtres, bien au contraire. Justement, montrer comme il n'était pas déjà le vieux sage qu'il affectera d'être devant Larbaud19 donne sa chance à une expérience sensible du monde, authentique, heureuse ou douloureuse mais forte, non médiatisée par la science. Faute d'accepter qu'il fut un enfant «nonna1», avec ses jeux, sa propre sensibilité d'enfant, ses peurs, ses pro~ blèmes, ses joies, on prive l'oeuvre d'un de ses fondements les plus attachants. La question des savoirs du jeune Alexis Leger, douze ans, quand il arrive en Aquitaine, peut n'être pas vaine si l'on va au delà de la simple collecte d'infonnations, en mettant par exemple les savoirs scolaires en perspective avec ceux que le jeune garçon peut avoir acquis à l' «école des loisirs» à Pointe-à-Pitre. sa darse, sa rade et ses îlets, ou à la campagne chez ses oncles et leurs amis: il y a là deux espaces assez contradictoires. On peut y voir en effet la source d'une tension secrète que les poèmes ont exprimée et assumée: l'école, le lycée laïque de la Pointe-à-Pitre, la science, le progrès, les droits de l 'homme, les livres, sont le domaine du père. Amédée vit le plus souvent enfenné dans son étude, au milieu de livres, et dit le droit. C'est lui qui a inscrit son fils au lycée de sa ville, selon une cohérence qui n'était pas celle de son épouse, la mère du poète, fille des propriétaires-exploitants de Bois-Debout, résidant plus souvent avec ses filles à Matouba qu'avec son mari et son fils à Pointe-à-Pitre, passionnée de cheval, catholique fervente, pleine des préjugés de son temps sur les races inférieures. Pas facile à vivre quand on aime autant son papa que sa maman. A «l'école des Pères» s'oppose radicalement l'école du père, le lycée de la République.
19. V. Larbaud évoque sa «courtoisie d'un monarque de cinquante ans et la modestie d'un vieux mondain rassasié de gloire» (Lettre à L.-P. Fargue, 6 avril 1911, O. C., 1090).

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Plus généralement, le fait que le fils d'Amédée Leger travaillât si bien à l'école suppose et reflète une hygiène de vie, une discipline, une morale: les études en ville s'opposent à la vie «à la créole», si séduisante, si facile, si féminine (conforme à l'image traditionnelle de la Créole), mais qui enracine alors qu'il faut partir. La question rejoint celle des raisons du départ de la Guadeloupe: être un très bon élève, c'est se donner une chance de réussir en France, où l'on sait que le niveau des cours est réputé supérieur à ce qu'il est au lycée de Pointe-àPitre. Une formule du «Cahier créole», de la main du poète, le dit très bien: «Paris est un côté qu'il faut être sérieux». Alexis Leger à Bordeaux apparaît un boulimique en matière d'études littéraires, linguistiques, philosophiques, historiques, médicales, juridiques, artistiques. Pourquoi cette frénésie? La réussite des études et au delà, le désir de science, sont devenus un devoir à assumer absolument quand on sait à quel prix le père l'a rendue possible: il a voulu «soustraire les siens au déclin de la vie antillaise» mais aussi «assurer une meilleure éducation» à son fils qui le sait et en témoigne. Or Amédée a perdu ses propres livres, le fils a vu sa «douleur muette», et bientôt il mourra. En mourra? Frizeau, Jammes, Claudel ou Larbaud, ont tous témoigné de l'état de tension dans lequel se trouvait alors Alexis Leger, à la mesure de la pression qui s'exerçait sur ses épaules. Il n'est assurément pas l'érudit qu'il deviendra plus tard, en fait il avait, en arrivant en France, tout ou presque à apprendre, mais le savoir était déjà pour lui à la fois le lieu de tous ses espoirs (d'où ses choix existentiels) en même temps que celui de toutes les souffrances, peut-être même celui du remords. Avec souvent beaucoup de nostalgie pour le temps-longtemps d'avant le grand départ pour France, quand «Dédé» (Amédée son père) était là, bien vivant, que le savoir traditionnel suffisait bien et que les mots inconnus des savants dansaient librement la biguine: "Macaque ka toujou trouvé pitite aye bel", "Toute joué cé joué, mé cassé ti bois an bonda à ma26

caque... in-in! a pas joué", "Moune-Ià qui (ka) mangé zé pas save si banda à poule-là fèyi mal" . . .

Saint-John Perse avait-il présent à l'esprit - en tout cas elles vivaient en lui - ces lignes transcrites de sa main dans son «Cahier créole», au moment où on lui remettait son prix Nobel? Ce qui est sOr,c'est que le lycée de la Pointe-à-Pitre, ni celui de Pau, ni l'Université à Bordeaux, ni tous les messieurs importants qu'il aura rencontrés en Aquitaine, dont a résulté au total sa formation intellectuelle, morale, esthétique, philosophique, etc., n'ont réussi à tuer en lui l'enfant qu'il fut sous d'autres cieux.
Claude THIEBAUT Lycée Louis Thuillier, Amiens

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DES ÉBAUCHES D'UNE POÉTIQUE CRÉOLE:
TROIS POÈMES DE SAINT-JOHN PERSE

Les tout premiers textes poétiques composés en France par Alexis Leger et incorporés de façon diverse dans les Œuvres complètes de Saint-John Perse1, affichent déjà, à notre sens, une tension de primordiale importance dans toute l'écriture persienne. Le nom que nous serions tentée de donner à cette pulsion est celui de la créolité. Non pas, bien sûr, n'importe laquelle; mais une créolité d 'homme libre et volontaire, riche de deux tentations apparemment contradictoires. C'est que la créolité de Saint-John Perse est délicieusement tendue entre l'ordre de l' «habitation» et l'appel de l' errance, entre les limites de la colonie et l'absolu de l'aventure, entre le désir d'établissement et le besoin de rupture. Loin de résoudre cette tension, Saint-John Perse se délecte à l'habiter. En assumant une identité créole

1. Rappelons que Saint-John Perse n'a intégré dans ses Oeuvres complètes ni «Désir de Créole» ni «L'Animale».

qu'il assimile volontiers à l'essence française2, il vise, en effet, moins à concilier qu'à aiguiser les deux forces, apparemment contradictoires, qui seraient à l'origine de sa situation de Créole. TIest difficile de savoir s'il faut mettre sur le compte du retour en Métropole de la famille Leger la poussée qui conduira le jeune poète à cultiver très tôt cette créolité qui lui sera bien particulière. TIest certain en revanche que le choc de ce premier déracinement a favorisé une réflexion intense sur son identité culturelle. Ainsi, les premiers exercices poétiques datant des années de formation à Pau et plus tard à Bordeaux témoignent déjà d'une créolité qui s'essaie. Une créolité en formation, donc, et qui se fera de plus en plus tonique avant d'atteindre son apothéose dans le dernier grand poème de Saint-John Perse qu'est la Biographie de la Pléiade. Car une très grande partie de ce texte capital est consacrée, comme l'on sait, à chanter tout autant la gloire des ancêtres français, ces ascendants aventuriers, que l'œuvre d'ensouchement menée aux îles par leurs descendants créoles3. C'est donc sur la créolité persienne en formation que nous voudrions nous pencher ici; telle du moins qu'elle se donne à lire chez le jeune auteur des trois poèmes suivants: «Des Villes sur trois modes», «Cohorte» et Ecrit sur la porte4. Il faudrait
2. C'est du moins ce que nous avons tenté de démontrer dans «Saint-John Perse et la nouvelle créolité», Souffle de Perse, n° 4, janvier 1994, p. 75-91. 3. Voir l'article cité dans la note précédente. 4. Que l'on ne nous reproche pas trop tout ce que ce choix comporte d'arbitraire. Signalons que «Des Villes sur trois modes» comme aussi Images à Crusoé sont datées de 1904 dans l'édition de la Pléiade. En revanche, la Récitation à l'éloge d'une Reine de même que Pour fêler une enfance sont datés de la même année (1907) que «Cohorte». Si l'on se fie aux indications du poète, on peut donc supposer que «Des Villes sur trois modes» et Images à Crusoé furent composées

vers la même époque, que les trois autres poèmes dateraient de trois ans plus tard, &rit sur la porte remontant, comme Eloges, à 1908. Nous avons décidé de faire abstraction pour notre part de la question de l'agencement de œs premiers textes
poétiques, choisi de ment de d'Images préférant y étudier la constanœ d'une certaine tension. Si nous avons privilégier les trois textes qui nous semblaient témoigner le plus clairecette tensio(" cela n'implique en rien que nous l'estimons absente à Crusoé, de la Récitation, de Pour fêler une enfance ou d'Eloges.

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