Simone Schwarz-Bart

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Mariella Aïta établit dans cet essai la correspondance entre l'oeuvre de la romancière guadeloupéenne Simone Schwarz-Bart et la modalité narrative du "réel merveilleux". Le point de départ est l'accord entre ses oeuvres et cette notion élusive qui surgit de l'intuition spontanée de la réalité américaine. Cette intuition crée une sensation du merveilleux en dévoilant ce qui est inattendu, inhabituel, surréel, insolite, magique et qui caractérise la nature, la vie sociale et la pensée américaines. Cette réalité est transcrite comme un roman avec la structure du conte créole.
Publié le : samedi 1 novembre 2008
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EAN13 : 9782296213371
Nombre de pages : 278
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«La vie est une mer sans escale, sans phareaucun… et les hommes sont
des navires sans destination… Je me demande si les gens supportent cette
incertitude,cetéclatétincelantdelamort. »
SimoneSchwarz-Bart.Pluieet ventsurTéluméeMiracle
«Palmes!etladouceur
d’une vieillesse des racines… !Lessouffles
alizés,lesramiers etlachattemarronne
trouaient l’amer feuillage où, dans la crudité
d’un soirau parfum deDéluge,
leslunes rosesetvertespendaientcommedesmangues. »
Saint-JohnPerse.Éloges
«Trésor,comptons :
lafoliequisesouvient
lafoliequihurle
lafoliequivoit
lafoliequisedéchaîne.
Etvoussavezlereste :
Que2et 2font5
quelaforêtmiaule
que l’arbre tire les marrons du feu
quelecielselisselabarbe
et cætera etcætera… »
AiméCésaire.Cahier d’un retourau pays natalINTRODUCTION
Dans l’histoiredesdifférents genreset formes simplesde la littérature orale
ou écrite des Petites Antilles françaises, nous pouvons suivre, d’une certaine
façon, le processus complexe de la formation de leurs sociétés et de leurs
cultures insulaires. Un processus marqué par la violence des hommes et des forces
naturelles.
D’abord, la violence du conquérant et des premiers colons contre les
Indiens taïnos et caraïbes dune bonne partie annihilés et le reste déportés plus
tar d d qui donne origineà une culture de l’épéeet de la croix.De là, une
littérature des chroniqueurs de la découverte et de la conquête, les récits des
voyageurs et des missionnaires. Face à celle-ci, les«roches gravées de soleils et de
lunes » ; des graphismes votifs, symboliques et iconiques des cosmologies, des
légendeset desrituels magico-religieux desaborigènes.
Puis, l’exploitation du maître de l’habitation contre les «engagés » et les
esclaves originaires d’Afrique noire, qui donne origine à la culture de la
violence coloniale esclavagiste. De là, une littérature des maîtres blancs et des
missionnaires en opposition à la littérature orale des aborigènes survivants et
desesclavesavec leurs formes simpleset leurs thèmesd’origineafricaine.
Plus tard, apparaîtront les formes et les thèmes de la littérature orale
provenant du processus d’enracinement, de métissage et de créolité des aborigènes et
des différentes ethniesnoires esclavagées.
Par la suite, après l’abolition de l’esclavage, à la violence traditionnelle
coloniale s’ajoute l’exploitation du libre marché du travail. Par ailleurs, les
agressions gratuites d’une foule d’oisifs contre les Noirs congos émigrés font
leurapparition.
Delà, une prolifération dans le temps de littératures diverses: celle des
Blancs créoles, les«Békés », nostalgique du passé ; celle des«Indiens »et des
Métis: la littérature « assimilationniste».Elles s’opposent à la littérature
naissa ntede la « négritude »etde l’«oraliture »en languecréole.
Une parenthèse s’ouvre.Aux PetitesAntilles françaises s’impose la terreur
de la «révolution nationale»du gouvernement deVichy.En
oppositionàceluicisurgit une littérature delarésistance,représentée parlarevueTropiques.
Enfin, à partir de l’accession des Petites Antilles françaises au statut de
Département d’outre mer, la violence n’a pas complètement disparu. Elle se
joint, de façon pluscomplexe,àla violence de la «folieantillaise», de la
« mauvaise mentalité » et des « troubles mentaux ». De là, une littérature de
l’Antillanité oude la créolité, dontSimoneSchwarz-Bartestà l’avant-garde.
Pendanttoutes ces périodes historiques, les forces tellurique, éolienneet
océanique enveloppent la violence humaine et accroissent sa rigueur : des
éruptions volcaniques, des séismes, des cyclones, des trombes d’eau, des torrents
boueux, des éboulements tombés par des glissements ou des avalanches sontrécurrents, fauchant la vie des hommes et des animaux et détruisant aussi le
fruit dutravail.
Descataclysmes, desconflitssociaux et même laviolenceaveugle des
« troubles mentaux » ont pesé sur la vie quotidienne de l’archipel de
laGuadeloupe marquant sa conscience sociale et ses comportements individuels qui
apportent des registresdiversàsalittérature.
Ces circonstances qui basculent entre le dramatique et le pathétique
constituent une réalité masquée par le charme du paysage tropical, de la musique et
des danses, du décor heureux des visagessouriants desAntillais.Elles marquent
les conditions qui ont fait apparaître dans la littérature les traits du réel
merveilleux et sa contrepartie du réel affreux. Toute cette réalité divergente, en
opposition, va engendrer la prolifération des registres cohabitant dans un même texte :
lebaroqueantillais.
L’élan originaire du processus de la formation sociale, tel que nous le
comprenons, est constitué d’hommes déracinés, réduits en esclavage et venus,
comme des alluvions, de divers versants de l’Afrique. Ces individus, en tant
qu’appartenant à un collectif hétérogène d’esclaves, réduits à un travail
épuisant, ne pouvaient pas se créer une expression culturelle propre jusqu’à ce
qu’apparaisse le métissage ethnique, le syncrétisme et la créolisation. C’est
ainsi que surgit le nouveau processus d’expression culturelle qui n’existait pas
surlecontinentafricain.
Cette culture va engendrer un nouveau trait dans la créolisation, en
apportant une nuancehéroïque à ses expressions. Alejo Carpentier, dans un bref
essai: Comment les Noirs devinrent des créoles,affirme qu’ils ne se résignèrent
jamaisà être des esclaves ni renoncèrent «à l’idée dela Liberté ».(p.349)
En effet, la recherche de la liberté fut à la source du marronnage, des
insurrections, des luttes abolitionnistes et, plus loin encore, de l’émancipation
poli1tique. Ceciapporteraunregistre épiqueaux futures manifestationslittéraires du
récitréelmerveilleuxantillais.
Ce chemin vers la liberté n’est pas arrivé d’Afrique non plus. Il surgit de
l’évolution du Noir en Amérique, qui semble se faire dans une sorte de
métamorphose sociale qui va de l’esclave noir africainà l’esclave noir créole et
aprèsauNoircréole libre,quia,finalement, donné origineà l’homme américain
créole d’aujourd’hui. C’est pareil qu’il soit Antillais ou de terre ferme, qu’il
soitNoir,Blanc ouMétisaurythmesurprenant dela génétique.
Entre les extrêmes de cette métamorphose, nous pouvons dire suivant
Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre, qu’il n’existe aucune ressemblance
culturelle entre eux. L’essentiel réside dans leur différence culturelle.
Néanmoins, « […] les Blancs s’étaient accoutumés à mettre tous les nègres dans le
même sac. »(p. 157)
1
NouspensonsàHaïtiqui est devenuindépendant en1804.
1 0Pour Fanon la différence sera saisie finalement par les Noirs américains
eux-mêmes : «Les hommes de culture africains en parlant de civilisations
africaines décernaient un état civil raisonnable aux anciens esclaves. Mais,
progressivement, les nègres américains se sont aperçus que les problèmes
existentiels qui se posaient à eux ne recoupaient pas ceux auxquels étaient confrontés
les nègres africains. Les nègres de Chicago ne ressemblaient aux
Nigériens et aux Tanganyikais que dans l’exacte mesure où ils se
définissaient tous par rapportaux Blancs.» (p.158)
Ceci nous mène au thème de l’identité qui aux Petites Antilles françaises
est intimement lié à la formation littéraire. En effet, chaque phase interne de ce
que nous avons nommé la métamorphose sociale fut accompagnée depuis le
début– comme nous l’avons vu –de tout un patrimoine de la littérature orale
créole (oraliture) : poèmes, chansons, contes, légendes, proverbes et les
formules du savoir magico-religieux pour les rituels. Les formes les plus
complexes de la littérature écrite viendront s’ajouter après, pour arriver jusqu’au
romancontemporain.
La littérature orale créole apporte le discours à travers lequel, pour la
première fois,les esclaves noirs américains commencent à se comprendre,
partageant une mêmeculture.Ce patrimoineconstitue la forme la plusadéquate pour
tracer les sillons où va germer, dans cette nouvelleculture, l’identité. Voilà
pourquoi, ce thème sera le noyau de la plupart des meilleures œuvres de la
littératurecontemporaine desPetitesAntillesfrançaises.
L’identité en formation s’était revêtue, d’abord d’une identification
négative avec soi-même : «[…] nous ne sommes tous qu’un lot de nègres […] sans
maman et sans papa devant l’Éternel.»(TM.15)
Plus tard, elle se présente comme une expression de l’« assimilationnisme »
en cherchant une culture métropolitaine avec laquelle ils veulent s’identifier :
«nos pères,les Gaulois », ironise Fanon. Ensuite, elle a pris la forme
du«mirageafricain »: «la négritude ».
Enfin, regardant vers eux-mêmes etvers les peuples de la Caraïbe, ils se
sont retrouvés, se reconnaissant Antillais franco-créoles pour devenir dans leur
identité propre des Américains. Ce processus identitaire peut être suivi dans la
littérature.
Roger Toumson, un remarquable critique martiniquais, a désigné dans «La
littérature antillaise d’expression française » des «césures » pour établir une
classification littéraire qui fait référence aux différentes périodes de ce
processus.
C’est justementdans ladernière,appelée la troisièmecésure, qu’un nouveau
mode de faire de la littérature commence à se développer. A partir de la fin des
annéescinquante, desauteurscomme leMartiniquais Édouard Glissanttournent
leur regard vers les Antilles laissant derrière la vision africaine. Sous
l’expression d’« Antillanité » il résume les caractéristiques les plus
remar11quables de la nouvelle littérature qui, même en étant enracinée dans les îles,
transcendelerégionalisme grâceautraitementample et profondde sesthèmes.
Vers les années soixante, des auteurs comme André et Simone
SchwarzBart vont introduire de nouveaux schémas et procédés narratifs, de nouvelles
transformations linguistiques et valorisations stylistiques du baroque et du
surréalisme américains. A travers ceci, les formes romanesques s’adaptent aux
thèmes centraux de la réalité antillaise prise dans sa perspective universelle. Le
roman régionaliste ne sera plusd’actualité.
C’est ainsi qu’André et Simone Schwarz-Bart vont développer le sujet de
l’exilantillaisen métropole (Un plat de porc auxbananes vertes) pour exprimer
l’undesdrames humainscontemporains les plusendurésde la sociétéantillaise.
D’autre part, la légende de la résistance à l’esclavage atteint avec André
Schwarz-Bart (La Mulâtresse Solitude), la place d’un roman au souffle épique
bien réussi. Enfin, le dévoilement du thème de l’identité montre
remarquablement le parcours de la formation deSimoneSchwarz-Bart dans laGuadeloupe à
travers ses œuvres romanesques. Pluie et ventsur Télumée Miracle (1972)et Ti
Jean L’horizon (1979).
Pour Roger Toumson, ces œuvres sont d’une même facture. Ce sont une
expression juste « du réalisme merveilleux » décrit par Alejo Carpentier à partir
du prologue au Royaume de ce monde (1949) et par Jacques-Stephen Alexis
dans le manifeste«Du réalisme merveilleux des Haïtiens » (1956). Cette idée
de l’appartenance de ses romans au réel merveilleux a été partagée par d’autres
critiquesantillaiset européens.
Mais aucun de ces critiques n’expose les fondements internes sur lesquels
ils s’appuient pour signaler l’appartenance des œuvres au réel merveilleux. La
relationentre leconteet le roman,entre l’oralitéet l’écriture, les formes simples
de l’oralité et les structures complexes présentes dans les contes et les romans,
la diversité des procédés narratifs, la méthode et le style qui devraient justifier
le «réalisme merveilleux »dans les romans n’y sont pas spécifiés non plus.Ces
critiques ne restentdonc qu’au niveaude remarques plutôt générales.
Pour notre part, la lecture des romans de Simone Schwarz-Bart confrontée
avec des articles, des entretiens, des conférences et des essais de Carpentier sur
la littérature latino-américaine et antillaise, nous ont mené à partager l’idée de
l’appartenance de ses œuvres au réel merveilleux, sans que nous n’ayons non
plusd’élémentsde poids sur lesquels fonder notreassertion.
Au premier abord, il s’agissait simplement d’une première intuition qui
nous menait à aborder cette idée du réel merveilleux dans l’œuvre de Simone
Schwarz-Bart comme un projet de recherche sous la perspective d’une analyse
critique.
Suivant l’analyse de l’œuvre schwarzbartienne et tenant compte de sa
période historique et littéraire, il a été important de considérer ses romans comme
un apport remarquable à l’ensemble des œuvres relevant du réel merveilleux
américain. On pouvait alors avoir la certitude que Simone Schwarz-Bart était
1 2parvenue à apporter à sa vision intellectuelle le tournant vers l’Amérique,
laissantderrière le miragede l’Afrique noire.
L’écrivain récupère, de cette façon, non seulement sa propre identité
culturelle américaine, mais celle de toute la créolité de la Guadeloupe et des Antilles
2francophones.Ni l’assimilation, ni la négritude, mais lacréolité.
Nous avions donc trouvénotre thème. Nous nous sommes proposéde
reconstruire,à travers l’analysecritique,ce moment decréation littéraire et d’auto
affirmation. De façon qu’en reprenant son œuvre, nous voulions montrer
jusqu’où ses romans étaient surgis d’un élan créateur antillais: un réalisme qui
étant réel, était en même temps merveilleux.Exposercette thèseest l’objectif de
notreessai.
Afin de réaliser notre propos, nous analysons l’œuvre de Simone
SchwarzBart à la lumière de textes critiques d’Alejo Carpentier. C’est dans ces textes
qu’apparaissent lesaspectsdu réel merveilleuxcaractéristiques duroman
latinoaméricain de la seconde moitié du XXème siècle, le merveilleux, le surréel, le
magique, le fantastique et le mythique présents dans la réalité américaine. Ils
sont exposés sous de nouvelles formes, registres et styles littéraires aptes à les
exprimer, qui lesdistinguentdes œuvresde la période précédente.
Il convient de signalerque ce travail à partir de laconception littéraire de
Carpentier ne renvoie pas à une théorie esthétique, à une poétique formelle, où
il présente systématiquement ses observations et ses réflexions critiques. Au
contraire, ses recherches sur la problématique du roman latino-américain et de
la Caraïbe sontrecueillies dans de multiples essais, articles, conférences,
communications ou entretiens où sont enregistrés les résultats de ses travaux. Ceci
rend notretâche plus difficile.
Pour présenter l’essentiel, recueilli au cours de nos analyses, nous avons
pris comme méthode de l’exposer dans ses grandes lignes. Elles sont
restrictives, car nous avons voulu privilégier quelques aspects nécessaires, suffisants,
d’une certaine manière, afin de fonder l’appartenance de l’œuvre
schwarzbartienneauréalisme merveilleuxaméricainprôné parAlejoCarpentier.
Dans une grandeligne initiale de l’exposition, nous établirons les relations
les plus générales entre la création littéraire, le travail de la critique et la réalité
américaineantillaise telle qu’elleestdans sa formation humaineet naturelle. On
la présentecommeLacréolité et le réelmerveilleuxaméricain.
Dans cette première partie, nous centrons notre attention sur trois aspects.
D’abord, celui qui nous fait porter le regard sur les relations entre les écrivains
français de métropole qui ont influencé les écrivains latino-américains pour
donner à leurs œuvres une dimension universelle, et qui ont fait leurs
contributions importantes pour donner corps au réel merveilleux et à leur façon de
l’exprimer littérairement.
2Dans le double sens anthropologique et linguistique : des Américains d’expression
franco-créole.
1 3Nous voulons fairemention de deux auteurs en particulier : Sartre qui
apporte à Carpentier l’idée des contextes et qui lui fait réaffirmer la notion
d’engagement. Et André Breton qui, pour sa part, délivrera les écrivains
latinoaméricains et caribéens de la dévalorisation poétique du surréalisme et du
merveilleux qu’ils possédaient déjà à l’état naturel, et qui leur permettra, par la
suite, de les exposer sans complexe dans leurs œuvres comme une valeur
littéraire.
Deuxièmement, nous passonsà établir les rapports possibles entre la
littérature antillaise et les traits historiques, géographiques et ethnologiques qui, à
notre avis, constituent les contextes fondateurs de la réalité guadeloupéenne
dans sonantillanité.Cecicomprend, dansson ensemble,lechapitrepremier.
Un troisième aspect nous mène à examiner dans le second chapitre les
formes de base dans le passage de l’oralité à l’écriture créole pour passer
ensuite au thème du baroque dans l’expression littéraire créole. Nous aborderons
les expressions les plus significatives: le conte etles proverbes.C’est ainsi que
la première partiede l’essaiest structurée.
Dans une autre grande ligne d’exposition qui suit: L’œuvre littéraire de
Simone Schwarz-Bart, nous présentons dans le premier chapitre de cette
deuxième partie, les rapports entre l’auteuret sa création littéraire, mettant en relief
ses liens avec ses romans etl’insularité. Nousy abordons le rôle de la critique
dans les romans, aussi bien métropolitaine qu’antillaise. Par la suite, nous
présentons une ébauche de labiographie intellectuelle deSimoneSchwarz-Bart qui
meten relief la mésententebiographiqueautourde l’auteur.
À la fin de cette deuxième partie, nous abordons les méthodes et les
techniques narratives dans la configuration durécit réel merveilleux en général,
ainsi que les procédés méthodologiques et techniques propres à l’auteur. Nous
achevons ainsi le premier chapitre : Simone Schwarz-Bart : L’auteur et ses
œuvres.
Dans le second chapitre: Présentation des romans, nous montrons les
romans mettant en évidence leurs structures narratives. Pour Pluie et vent sur
Télumée Miracle,nous soulignons l’histoire des ancêtres de Télumée qui
représentent un destin collectif. Issues de l’esclavage, elles doivent créer leur
domainede libertédans la mesure oùellesassument l’îlecomme leur terre natale.
En ce qui concerne Ti Jean L'horizon, nous allons mettre en relief deux
aspects : le mythe de l’origine et la geste épique, les deux moments de la
rechercheidentitaire.
Danscetterecherche on présente les procédéschamaniques deTiJean et de
ses compagnons, à travers lesquels ils se proposent d’opposer à la violence, les
pouvoirs magiques et créateurs du peuple. A travers ces pouvoirs de la
sorcellerie, il va découvrir la vérité sur ses origines, la vérité de sa relation avec
l’Afrique.
Dans la dernière partie du chapitre, nous exposons l’unité idéologiqueet
stylistique des romans. A cette fin, nous les aborderons comme un corpus de
14textes.Pour mieux comprendre le sens des textes, nous nous appuyons sur une
méthodologiecomparative.
En précisant les ressemblances et les différences qu’il y a entre ces deux
textes, nous pourrons avoir une meilleure compréhension de la complexité et de
la diversité qu’assume la culture dans le monde antillais et particulièrement
guadeloupéen.
Cette culture constituela formation de l’hérédité guadeloupéenne. Nous
montreronscomment l’identitéculturellede laGuadeloupe,enconstante
formation,est miseà jourà travers les textes.Ces œuvres vont servir pour préserver la
mémoire historique et la faire connaître aux nouvelles générations. Elle fait
partiede la «fonctionsociale »dela littératuredontSartrea parlé.
Dans la troisième grande ligne d’exposition, nous examinerons les formes
duréel merveilleux dans le roman franco-créole schwarzbartien. Nous mettrons
en relief certains aspects qui font possible que les œuvres s’inscrivent dans le
réel merveilleux. Dans le premier chapitre, nous remarquerons trois aspects qui
montrentcetterelation de façon étroite.
Le premier: Les chemins pour aborder lesthèmes etsujets.C’est la
méthode d’approche des thèmes, qui est différente de la méthode et des techniques
d’élaboration d’un récit ou d’un discours littéraire. Il s’agit, dans Télumée
Miracle, de l’approche ethnoculturelle qui recouvre le thème central. Pour Ti Jean
L’horizon, c’est l’approche ethnologique avec un accent sur le
magicoreligieux.
L’autre aspect c’est celui qui montre la présence du symbolisme dans la
construction narrative et ponctuelle dans les noms des personnages. En
troisième lieu, nous aborderons la proverbialité en tant que trait de l’oralité,
particulièrement, la réélaboration de proverbes afin de les intégrer dans le récit
littérairecommeréflexions existentielles.
Dans le second chapitre : La présence du créole dans la structure du
langage narratif, on mettra en évidence comment le créole donne un nouveau
caractère à l’écriture antillaise, puis on fixera notre attention sur la présence de
l’oralité qui s’enracine dans la culture autochtone créole et dans son expressio n
littéraire, le franco-créole.
Nous montrerons les transformations du langage littéraire et le rôle du
contedans la structure narrativeetl’insertiond’unconte dans le roman Télumée
Miracle. De cette façon, on pourra découvrir comment le réel merveilleux est
préfiguré danslesromans du monde franco-créole.
Nous aborderons la présencedu créole et de ses particularités linguistiques
dans les romans; les transformations du langage qui vont configurer les
expressions franco-créoles:lestransformations lexicales,syntaxiques et sémantiques.
Nous analyserons la valorisation du conte de facture réelle merveilleuse
face à des tendances idéologiques qui le dévalorisent. Finalement, nous
examinerons la valeur symbolique du conte inséré dans le roman Télumée Miracle, sa
fonction pédagogique et, dans la structure romanesque, le rôle d’un élément
15récurrent –leitmotiv – , qui donne un rythme de circularité au récit. De cette
façon nousconcluons la troisième partiede l’essai.
Voicidonc les grandes lignes qui ont orienté notre travail jusqu’ici.
Les romans que nous allons analyser, sont des œuvres connues aussi bien
dans les milieux intellectuels métropolitain et antillo-guyanais que dans u n
vaste univers littéraire, au-delà de la francophonie grâce aux multiples
traductions.
Télumée Miracle a ainsi été publié dans plus de douze langues. Les succès
éditoriaux dans les librairies et leGrandPrix des Lectrices de la revue Elle pour
cette œuvre, lui ont permisd’occuper une place dechoix. Simone Schwarz-Bart
est une romancièrereconnue parmi les écrivainsantillais qui se trouvaient sur la
voie de «latroisièmecésure »(post-négritude).
Elle a participé à la création d’un langage littéraire franco-créole que la
critique a dénommé«téluméen » et a renouvelé le thème antillais de la
recherche des racinesquidonnent origineà son identité.
Du faitde sa place privilégiée, l’œuvredeSimoneSchwarz-Bart s’est
transformée en un exercice de réflexion intéressant pour la critique. Les auteurs
antillais les plus éminents ont consacré de nombreuses études à ses romans. On a
publié des travaux, des articles, des entretiens et des communications pour des
congrès de littérature. De même, des thèses qui abordent la thématique et
l’importance de l’œuvre ont été publiées en France. Les critiques
nordaméricains,canadiens,etallemands ontaussiconsacrédes travauxà son œuvre.
L’œuvre de Simone Schwarz-Bart a pu garder une place importante et de
nos jours elle est encore d’actualité. Justement, Télumée Miracle fut
sélectionnéafind’êtreadapté pour le théâtre en 1999 parSylviane Bernard-Gresh, et mis
enscèneauThéâtreArtisticAthévainsdeParis.
Cette œuvre a servi à commémorer le cent cinquantième anniversaire de
l’abolitionde l’esclavageetaconnudix représentationsinitiales (juin 1999) et 9
représentations supplémentaires (juin-juillet 99). A la même occasion,
JeanRené Lemoine fit également une lecture de Ton beau capitaine,une pièce de
théâtre écriteaussi parSimoneSchwarz-Bart.
Au mois d’octobre de la même année, l’œuvre fut présentée par la même
troupe en Martinique et mise en scène dans la salle Frantz Fanon du Centre
Culturel départemental de la Martinique, dans le cadre de son vingt-cinquième
anniversaire.
La présentation d’un dialogue entre Simone Schwarz-Bart et le poète,
essayiste et romancier Daniel Maximin à Paris (30 juin 99), à l’occasion des
représentationsconstituaun événementremarquable.
Ils ont évoqué «[...] ensemble les différents visages que revêt la culture des
Caraïbes. Une soirée tout à fait exceptionnelle tant par la rareté de ces deux
personnalités que par la présence de Simone Schwarz-Bart en Métropole. »
(Revue de presse, Femmes Artistes Caraïbes, Théâtre Artistic Athévains,
199899).
1 6A travers cette vue d’ensemble, nous avons voulu mettre en évidence
l’importance et l’actualité des œuvres de Simone Schwarz-Bart. L’écrivain
continue d’être une référence pour les jeunes écrivains et son œuvre est considérée
commeappartenantau patrimoine littérairede laGuadeloupe.
Cette recherche sur laculturelittéraire de la Guadeloupea répondu à notre
intérêt de savoir comment cette littérature avait rompu avec les limites
contraintes par le mouvement de la négritude. Il avait eu une grande diffusion en
raison de la grande controverse politique et idéologique qui avait surgi dans le
domaine littérairedont l’image principaleétaitAiméCésaire.
Nous avons senti le besoinde voir comment les nouveaux écrivains
s’étaient tournés vers lesAntilles et, en général, vers le bassincaribéen. Ce
processus acommencé à partir desannées soixante. Donc,les œuvreset lesauteurs
étaient peu connus. Les relations entre leContinent et l’arc antillais étaient très
fluides avant la Seconde Guerre mondiale, mais pendant l’après-guerre elles se
sont réduites au minimum, les continentaux regardaient dorénavant vers la
régionandine ou verslesEtats-Unis.
Ace moment-là, les écrivains antillais ont commencé à regarder vers le
continent américain, une fois rompu le mythe de la négritude, quand ils ont
découvert leur identité antillaise et caribéenne. Après avoir lu les œuvres de
Simone Schwarz-Bart, nous avons pensé qu’elles pouvaient nous apporter, en
grande partie, la clé pour connaître la nouvelle dimension de la littérature des
petitesAntillesfrancophones.
En passant de la lecture vers l’analyse nous avons pu nous rendre compte
qu’il s’y trouvait une poétique de l’imaginaire antillais pas bien exploré encore.
Le fait d’essayer de le faire a été un objectif de notre recherche que nous
exposons succinctement danscet essaiquine prétend pas êtreconclusif.
1 7PREMIÈRE PARTIE
LACRÉOLITÉETLERÉELMERVEILLEUXCHAPITRE I
Lescontextesfondateurs
1.Lecontexte dansleréelmerveilleux
2.Lescontexteshistorique etgéographique
3.L’univers créole merveilleuxretrouvé
1.Lecontexte dans leréel merveilleux
Pour rendre compte de cette partie de la réalité d’où surgissent les fils
ourdisàtraverslesquels passelatrame duromanesquelatino-américaininscrit dans
le réelmerveilleux, Alejo Carpentier introduit le terme de contexte dans son
travailcritique mené progressivement etsystématiquement.
Quand nous utilisons ce mot-là nous ne faisons donc pas référence à
l’« ensemble du texte qui entoure un mot, une phrase, un passage et qui
sélectionne son sens, sa valeur » selon la définition du Petit Robert. Nous voulons
nous référer, à manière de simili de cette expression, à l’ensemble d’éléments
de la société, de la nature ou les deux qui entourent le thème narratif, en lui
accordant son substrat réaliste. Ce n’est pas un simple mot, c’est un concept
empruntéàlacritiquelittéraire.
Il faudra signaler, aussi, une différence d’application du concept
«contexte » dans la réflexion critique du réel merveilleux, et son emploi dans les
analyses critiques qui laissent de côté toute orientation n’ayant pas son origine
dans les « théories du langage directement liées à la pratique linguistique à
vocation scientifique, il nous a été impossible de prendre en considération les
théories rhétorique et poétique antérieures, entachées, pour une bonne partie,
3d'ethnocentrisme occidental. »
Notre terme de «contexte » fut révélé à Carpentier par Jean-Paul Sartre
dans l’entretien que celui-ci lui accorda lors de sa visite à La Havane en 1960.
Le lien intellectuel établi entre les deux hommes fut très cher à Carpentier qui
dans plusieursarticles,chroniques et essais exalta toujours la paternité de Sartre
dececoncept tel qu’ils l’employaient.
En introduisant le concept de «contextes » dans ses travaux critiques,
Carpentier enrichit du point de vue lexical et sémantique lacritiquelittéraire duréel
merveilleux latino-américain. Il laisse de côté, à des fins spécifiques, le concept
de « praxis » emprunté à la philosophie politique et à la sociologie très
engagées politiquement. De cette façon, on obtient une plus grande rigueur
conceptuelledanslelangagecritique.
3AlgirdasJulien GREIMASetJoseph COURTES,Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la
théorie du langage. Avant-Propos.ClassiquesHachette.Paris, 1979, p.VI.Tel que les contextes sont conçus par Carpentier ils pourront contribuer de
façon significative au travail herméneutique, en permettant de trouver les
paramètres ou éléments objectifs afin de déterminer s’il y a une correspondance
entre le traitement des thèmes, des arguments (l’affabulation), des trames et des
personnages avec la problématique de la vie réelle des peuples dans un moment
historiquedéterminé.A traverseux nous pouvons voir si une
œuvreestcontemporaine ou dépassée, si elleestenrelationavec sontemps.
Par ailleurs, ils contribuent à déchiffrer le mode à travers lequel l’auteur
approche la réalité qu’il va transformer en œuvre de fiction à travers les thèmes
choisis. Il existe une grande variété de chemins, de manières, de méthodes
4d’aborder les thèmes. Ce qui intéresse à la littérature caribéenne et
latinoaméricaine, en général, c’est qu’à travers leurs contextes, les chemins se fraient
une voie danslaréalitéaméricaine.
En prenant des exemples apportés par Carpentier lui-même, nous pouvons
faireremarquer que: «RoaBastos dans Moi leSuprême, approche la réalité du
dictateur, le docteur Francia, par le chemin historique. Garcia Marquez dans
L’Automne du patriarche fait une approche que l’on pourrait qualifier de type
mythique,il rendle réel plus réel que le réel… » (pp. 163-164)
Quant à lui-même, il indique : «Moi, dans mon roman Le Recours de la
méthode, franchement, je fais une approche de type politique. Par conséquent,
je ne suis pas arrivé par le chemin historique mais plutôt par le chemin d’une
série de réalités politiques amalgamées. Il y a tant de manières d’aborder le
thème, mais en réalité les trois méthodes continuent d’être enracinées dans une
réalitéaméricaine. » (pp.164, 166)
Il n’est pas moins important, que les contextes enrichissent les analyses et
les conclusions de la critique en contribuant au déchiffrement du roman. C’est
comme cela, parce que les contextes à travers les formes et les figures du
langage littéraire vont recréer dans leurs spécificités le cadre de la réalité qui est
transmiseà la fiction romanesque ; et, par une opération inverse, on peut aller
dutexte vers les fils ourdissurlesquels lerécit prendson origine.
Une fois le récit placé dans ses contextes, la portée de la créativité
narrative sera mise en évidence: les réussites atteintes ou les difficultés non
résolues. Les contextes ne seront alors qu’un instrument pour la critique, mais un
systèmede mise en garde pour lesauteurs débutants qui envisagent de
représenterà traverslalittératureles diversaspects delaréalitésous-jacenteaux récits.
Dans ce sens, les opinions exprimées par Sartre dans l’entretien qu’il eut
avecCarpentiersont très éclairantes: « Je n’ai pas fini mon roman cyclique tout
simplement parce que je ne trouvais pas les contextes. Je ne trouvais pas la
manière de mettre en relation mes personnages avecce qui les entourait, ce par
4Cf. Alejo Carpentier, «Conferencia-debate», Conferencias. Université d’Anvers,
1977.LetrasCubanas, LaHavane, 1987,pp.163,164 et 166.
22quoi ils luttaient, c’est-à-dire, le monde de la science,le monde de l’aviation, le
5monde de vingt-cinq mille choses quientourentl’homme moderne. »
Ilmetenévidence,d’une manièredramatique, le rapportentre lescontextes
et le processus de création en concluant : «Je n’écrirai plus de roman jusqu’à
ce que je ne trouve plus de solutionàces problèmes. »
Dans la cinquième partie de l’essai : «Problématique du roman
latino6américain actuel »Carpentier trace le rapport entre les contextes et le
romanesque latino-américain. Ily met en relief quelquescontextes fondamentaux qui
vont contribuer à mettre l’homme américain face à sa réalité présente pour
savoirquiilest.
Nousytrouvons les contextes raciaux, économiques, chtoniens, politiques,
bourgeois, de distance et de proportion, de désajustement chronologique,
culturels, culinaires, de lumière, idéologiques, et le contexteépique. Des aspects
divers de laréalitéaméricainequi se présententauxAntilles, en particulier,sous
un purétat merveilleux.
Selon notre objectif de mettre enreliefcertainstraits remarquables dans les
romans de Simone Schwarz-Bart, qui montrent manifestement leur lien avec ce
qui est authentiquement américain, avec le réel merveilleux américain, il est
nécessaire de relever au préalable les contextes fondamentaux, qui selon notre
pointde vueentourent l’imaginairede l’auteurdans l’actecréateur.
Ce sont eux-mêmes, par leurs contenus, des éléments porteurs du réel
merveilleux. Il s’agit alors, des contextes liés spécifiquement aux Antilles et à la
Guadeloupe,en tant qu’espaces américains, et en particulier, en tant que réalités
immédiates.
Il est nécessaire de mettre en relief que dans la narrativité de la« troisième
césure », soit en tant qu’antillanité (Édouard Glissant) ou en tant que créolité
(Bernabé,Chamoiseau,Confiant) les œuvres des écrivains les plus significatifs
ont su trouver le chemin de l’élection des contextes strictement américains et
particulièrementcaribéens,poursouteniretilluminerletraitement desthèmes et
des arguments qui reflètent les problèmes contemporains des petites Antilles
françaises.
C’est différent pour les œuvres qui ne choisirent pas les contextes de la
réalité qu’elles voulaient refléter et copièrent le modèle européen ou elles
s’engagèrent dans le mirage d’uneAfrique rédemptrice. Il y avait,
fondamentalement, une vision américaine obnubilée par l’optique fascinante de la France
métropolitaine ou enveloppée dans le mythe africain de la négritude, qui portait
le regard vers l’Afrique noire sub -saharienne.
Sans doute, ces contextes pris comme point de départ pour consoliderune
littérature aux Antilles ne leur étaient pas propres. A ce propos, le Dictionnair e
littérairedes femmes de langue française (Karthala, 1996) recueille
cetteopi5
Elena PONIATOWSKA,«Hemos pasado del costumbrismo a la épica
latinoamericana »,VirgilioLOPEZ,Entrevistas.LetrasCubanas, LaHavane, 1985,p. 113.
6
AlejoCARPENTIER, Essais littéraires, Gallimard,Paris, 2003.
23nion de Schwarz-Bart : «Quand on est nègre, on n’a pas besoin de négritude,
comme un Européen n’a pas besoin d’une blanchitude. Il faut être naturel, ne
rien systématiser, ne rien rationaliser.»
D’autres courants moins sérieux ont recouvert les contextes d’une trame
7folklorique dévaluée, de paysages exotiques, de nuits de tambours et de zouk ,
de doudousflamboyantes...,quiserventàamuser,à faire plaisiruniquementaux
lecteurs qui sedélectenten s’évadant.
Dans l’œuvre de Schwarz-Bart, les contextes soutiennent le fondementréel
antillais qui donnera naissance à la perception américaine, guadeloupéenne du
merveilleux ou de l’horreur qui nous étonne pareillement. Leurs contextes
donneront une base de«réalité », de vraisemblance au fantastique, ou au terrifiant
desa nature ou deseslienssociaux.
Les aspects dramatiques et lyriques de la vie paysanne ou épiques de la vie
quotidienne qui mettent en face des héros et des scélérats, seront tissés dans
leurs contextes selon le cas. Le merveilleux comprend toute cette gamme
perceptived’images sensiblesetaffectives qui sont généralementcontradictoires.
De cette façon, les contextes que nous avons choisis de la maille complexe
sur laquelle s’érigent les romansdeSimoneSchwarz-Bart,sont,à notreavis, les
plus remarquables pour témoigner de leur américanisme et des conditions qui
rendent possible la visio nréelle merveilleuse du roman. Pour cette raison, nous
les avons appelés contextes fondateurs.Ce sont : le contexte historique, le
contexte géographique etlecontexte ethnographique.
2.Lescontexteshistoriques et géographiques
Le succès des romans de Schwarz-Bart, Telumée Miracle et Ti Jean
L'horizon,pourrait bien résider dans le fait d’avoir réussi à ce que leur expression
littéraire soit tissée dans ces contextes que nous nommons fondateurs. Ils
trouvent leur origine dans le processus historique de formation de la société de la
Guadeloupe et dans l’expérience quotidienne avec la nature du pays. Ils
constituent la trame et les fils de chaîne à travers lesquels la narration dessine les
thèmes et noueles motifs.
Les contextes créent, d’autre part, le lien qui relie la réalité à l’expression
littéraire. Même les contextes qui semblent bien éloignés peuvent être présents,
déterminant la vision que l’écrivain a du pays. Les contextes historiques que
nous choisissons font partie de la formation de la littérature de la Guadeloupe.
Ils sont ancrés dans le passé, ils balisent la route de son destin. Les éléments
telluriques et climatiques, en outre, basculent entre lebeau et l’affreux. Ils
contribuent aussi dans la composition de l’identité géographique de laGuadeloupe
commeexpression merveilleusede l’arc du feu et des ouragans desAntilles.
7Zouk. Geste, danse mimant l’acte sexuel. Variété de musique. En bambara, ZUK :
acte sexuel. Pierre ANGLADE,Inventaire étymologique des termes créoles des Caraïbes
d’origine africaine, L’Harmattan, Paris, 1998, pp. 201-202. Doudou : mot créole
antillais, de douxredoublé. (RégionAntilles).Jeune femmeaimée.
2 4En mettant en relief ces contextes nous n’apportons pas seulement les
sources réalistes d uréalisme merveilleux de la Guadeloupe, mais nous attirons
l’attention aussi sur une spécificité qui aide à comprendre les motivations des
auteurs, lecomportement des personnages et le symbolisme des thèmes de leurs
contes etromans.C’est la persistance du passé qui comprend non seulement le
cadre historique, mais qui façonne la mentalité desGuadeloupéensavec un rang
identitaire.
On a essayé d’expliquer cette récurrencedu passé,considérant la notion du
temps en Amérique et dans la Caraïbe, en particulier comme d’une relativité
extrême. Gardé dans la mémoire du Guadeloupéen et de ses écrivains, le temps
suspend son action dévastatrice et il fluctue dans laconscienceentre ce qui est
labile ou ce qui est persistant. Il s’efface ou tend à changer ses contenus en
mythes et légendes. Mais le temps passé émerge aussi dans le présent,
transformé en comportements inhabituels ; ce que Simone Schwarz-Bart nomme «la
folieantillaise »ou la«mauvaise mentalité ».
Un des faits qui expliquerait, parmi d’autres, la présence du passé
historique toujours présent dans la Caraïbe serait le peu de temps qui s’est écoulé
depuis l’apparition du Nouveau Monde jusqu’à nos jours, dans la géographie et
l’histoire contemporaines.Exiguïté temporelle qui réduite à sa plus simple
expression n’a auNouveau Monde qu’un peu plus de 500 ans dans une
chronologie universelle de milliers d’années.Exiguïté qui met face à face le passé et le
présentcoexistantvirtuellement.
En effet, en voyageant dans le continent américain ou dans la Caraïbe, le
temps coupe les distances entre les scénarios les plus dissemblables ou,
d’ailleurs,des temps qui ne sontpassimultanéssechevauchent.
Carpentierqui a examiné le «phénomène»du temps en Amérique etqui a
fait paraître ses spécificités dans ses romans comme, par exemple, Le Partage
des eaux etConcertbaroque, faitlaremarquesuivante:
«On peut dire que dans notre vie présente les trois réalités temporelles
augustiniennes se côtoient: le temps passé, –le temps de la mémoire –, le
temps présent, –le temps de la vision ou de l’intuition –, le temps futur ou
8le temps de l’attente.Et ceci, en simultanéité. »
Carpentier comprend que l’on peut rétorquer cette généralisation en faisant
appel à l’histoire elle-même. C’est pour cela qu’il ajoute, métaphoriquement,
que toutes ces choses du passé européensont « seulement présentes sur les
pierres, mais ce qui compte c’est l’homme et celui qui appartenait à ces
périodes a déjà disparu : l’homme médiéval, l’homme renaissant, celui du Co
n9cile de Trente, lescourtisans de la cour de Louis XIV[…] »
Mais en Amérique, les pierres,le patrimoine, ainsi que les hommes sont
présents. Nous pouvons voir, par exemple, des Indiens marchant entre les murs
8
Alejo CARPENTIER, « Problemática del tiempo y el idioma en la moderna novela
latinomericana », Razón de ser,SigloXXI,Mexico, 1990, p.214.
9
Ibidem
2 5cyclopéens des rues de Cuzco (Pérou), parlantune langue existante avant la
conquête –le quechua – , vêtusà la façon d’il ya
plusdecinqcentsansettransportant leurs charges de fruits de la terre à dos de lamas comme ils l’ont fait
depuis des millénaires.
Pour ces hommes, le temps s’est arrêtéet pour l’observateur le temps passé
10se chevauche avec le temps présent. Et si les choses suivent leur cours
habituel, il n’y aura pas d’avenir pour eux, ils existeront dans un éternel
passéprésent.
Mais, l’on peut même envisager cette vision du temps bien au-delà et
côtoyer des hommes du Paléolithique à l’Orénoque ou enAmazonie ainsi que fut
l’expérience vécue par Carpentier lors de sa visite dans la forêt
vénézué11lienne. Dans la Caraïbe, autour des restes des ruines des habitations ou du
patrimoine historique, nous trouvons des hommes qui n’en sont pas très
éloignés dansletemps.
Mais nous trouvons aussileparadoxe de voir en Guadeloupe ou en
Martinique des paysans du présent représentant en eux-mêmes la diversité des
époques révolues.Des paysans noirs qui ont pour foyer des casesd’architecture
caraïbe, avec des bêches qui ressemblent à celles que rapportèrent les premiers
colons et marchant sur la terre de labeur pieds nus portant des blue-jeans. La
différence avec des scènessimilaires dans d’autres lieux, c’est qu’ici les signes
extérie u rs mélangés s’intègrent dans une unité temporelle reconstruite dans une
consciencebaroque.
Même si l’influence de l’oralité dans la formation de la littérature
caribéenne a toujours été soulignée, néanmoins deux autres grands versants
historiquesconfluentaveccelle-làafin deconstituer la littérature d uréel merveilleux
dans le bassin desCaraïbes. Ils sont passés presque inaperçus quand il s’agit de
comprendre la raison d’être du récit magique, baroque et surréaliste de toute la
région desAntilles.
L’un qui est présent dans l’héritage ancestral du passé précolombien en
«Méso-Amérique ». L’autre quicommence sur la mer des Antilles sur la table
de la chambre capitaine de la nef amirale Santa María, navire emblème de la
flotte deChristopheColomb.
En effet, le réel merveilleux trouve ses premières expressions littéraires en
Méso-Amériquedepuis 900-600 av. J.-C., jusqu’à la conquête par Hernán
Cortés de Tenochtitlán-Mexico entre 1519-1521. Il apparaît, parmi d’autres
manifestations, sous forme de calendriers, de systèmes de numération et de calcul,
d’écriture de mythes, de chronologies, de légendes, de représentations, de
poésies et de contes des peuples méso-américains parmi lesquels les plus
remarquablessont lesMayas deYucatán, lesQuichés et lesCakchiquels
duGuatemala.
10
Cf. id., pp.215 -216.
11 Cf. Ramon CHAO,Palabras en el tiempo de Alejo Carpentier, Éd. Argos Vergara,
Barcelone, 1984, p. 118.
26Le merveilleux est aussi présent dans leur architecture, leur parure, leurs
ustensiles et outils pour les rituels. Le magique, le baroque et le surréaliste y
sont présents aussi. L’autre versant, représenté par la première manifestatio n
écrite dans une langue romane, futcelui deChristopheColomb. Ses textes datés
en mer, ou sur les îles de l’Hispaniola, de la Jamaïque, duCuba, sousforme de
journal debord, decartes des voyages, de serment, de mémoires, d’instructions,
12dechroniqueset de lettres.
Le serment surCuba (juin1494) est le premier document où le merveilleux
et l’affreux apparaissent dans un même récit. En effet, Colomb fait jurer à
l’équipagedevant le notairede la flotte que les terres qu’ilappela la Juana
(Cuba)appartenaientà la terre ferme de la province deMango de laChine maritime
décrite parMarcoPolo.
La peine pourceuxqui violèrentce serment étaitconçue danscestermes:
« Je les ai requis tout ainsi que ledit seigneur amiral m’en avait prié, à
peine de dix mille maravédis pour quiconque dirait par la suite le
contraire de ce qu’à présent il disait,et à chaquefois en quelque temps que ce
fût ; à peine aussi de cette sorte, qu’en pareil cas leur soit donné cent
13coups de garcette etqu’on leurcoupe la langue. »
Ces premiers textes seront suivis d’œuvres écrites par d’autres
explorateurs, conquérants, chroniqueurs, religieux et explorateurs du Nouveau Monde.
Ils inaugurent ainsi la littérature fantastique et merveilleuse de cette première
période pour parler de l’Amérique où la réalité historique se confond avec des
hyperboles, des mythes et des légendes de l’imaginaire médiévale et des
aborigènes mêmes. Ceci marquerad’une empreinte toute la littératurede la période
colonialeet s’étend jusqu’à nos jours.
Mais ces deux versants, l’autochtone et l’hispanique ne purent pas
coexister. Les capitaines de l’entreprise de ladécouverte et de la conquête guidés par
le fanatisme religieux, affolés par la fièvre de l’or détruisirent, autant que
possible, toute expressionde la littérature ancestrale orale ou écritedes peuples
subjuguésou massacrés.
Le frère Diego de Landa, de l’Ordre des franciscains, dans son manuscrit
«Relación de las cosas de Yucatán » nous livre un témoignage de la politique
d’évangélisationde sonOrdre miseau service delaconquête et du génocide:
«Ces gens-là se servaient decertainscaractères ou lettres pour écrire
dans leurs livres leurs choses anciennes et leurs sciences, et à travers ces
figures etquelques signes de celles-ci, ils comprenaient leurs choses et les
14faisaientcomprendre et les transmettaient.»
12Cf. id.,Table des tomesI,II etIII.
13
Michel LEQUENNE et Soledad ESTORACH.Christophe Colomb. La découverte de
l'Amérique.IIIRelations de voyages, 1493 - 1504, Tome2,LaDécouverte,Paris, 1993,
pp. 118,122.
14 Mercedes DE LA GARZA, Literatura maya, (recueil et prologue de Mercedes DE LA
GARZA),BibliotecaAyacucho,Caracas, 1992,quatrième decouverture et pageX.
27

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