Sociétés africaines 3 et diaspora

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296333826
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SOCIÉTÉS
revue

AFRICAINES.
et

N°3 . SEP.
pluridisciplinaire

1996

universitaire

SOCIÉTÉS
AFRICAINES
et diaspora

I

t

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

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SOCIÉTÉS
revue

AFRICAINES.
et

N°3

. SEP.

1996

universitaire

pluridisoiplinaire

Directeur de la publication et de la rédaction: Babacar SalI Secrétariat de rédaction: Jean-Baptiste Onana, Sadamba Tcha-Koura,

Ivan Vangu Ngimbi

Comité de rédaction: Seydou Bèye, Véronique Darmon,Dominique Desjeux, JeanBaptiste Fotso-Djemo, Moustapha Diop, José Kagabo, Tidiane Koïta, Elikia M'Bokolo, Boniface Mongo-Mboussa, Pius NGandu Nkashama, Jean Nsondé, Papa Ibrahima Seck, Tom Amadou Seck, Claude Sumata. Comité de la revue: Daniel Abwa, Samir Amin, Alioune Badara Diané, Séri Dédy, Diène Dione, Momar Coumba Diop, Mamadou Diouf: Jean-Marc Ela, Harris Memel Foté, Idrissa Kimba, Mamadou Koulibaby, Abel Kouvouma, Boubacar Ly, Achille Mbembe, Saliou Mbaye, Richard Mpey, Nka Ngub'Usim, Jean-Claude Nguinguiri, Ebrima SalI. Correspondants : Philippe Nodjenoune (Bénin), Mamadou Koulibaly (Côted'Ivoire), Jean-EmmanueIPondi, Saïbou Nassourou (Cameroun), Patrice Yengo (Congo), Achille Mbembe (USA), Ibrahima Thioub, Abdoulaye Niang (Sénégal), Mohamed Ould Mouloud et Moussa Diagana (Mauritanie), Abubakar Siddique (Nigéria), ldrissa Kimba (Niger).
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1996 ISBN: 2-7384-5052-0

SOMMAIRE

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SEPTEMBRE

1996

- numéro

3

Loccultation de la mémoire franco-africaine dans la France d'aujourd'hui Bernard MOURALIS

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Une révolte paysanne et anticoloniale. La prêtresse Chibo et le mouvement des Baboulé/Hawkal au Niger (1925 -1927) Kimba IDRISSA

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Le fait politique aux Antilles françaises. L exemple des déterminations et pratiques partisanes à la Martinique Mickaëlla PERINA

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Danse et idéologie de la marge. Le Zouglou et la transformation socio-politique des jeunes d'Abidjan R BAHI et T:K BIAYA

105

Les enjeux des entreprises publiques au Zaïre: . . . .. . d es natIon alIsatlons aux prIvatIsatIons....................................... Claude SUMATA

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LIBRES PROPOS LÉtat-civil de l'État en Mrique Mamadou DIOUE Harris MEMEL-FOTE et Achille MBEMBE
Actualités. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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L'OCCULTATION DE LA MÉMOIRE FRANCO-AFRICAINE DANS LA FRANCE D'AUJOURD'HUI*

par Bernard

MOURALIS

Résumé En allant visiter les paliers en profondeur de la mémoire coloniale à travers les violences physiques et symboliques, notamment pendant les conquêtes françaises du XIX: siècle en Algérie et en Afrique occidentale, l'auteur montre comment l'oubli et l'occultation ont été des facteurs déterminants dans la représentation et l'affectation statutaire du colonisé en France, et comment les politiques métropolitaines ont, par ricohet, conditionné leurs opinions publiques dans le sens d'une appréhension dévalorisante de l'outremer. Par ailleurs, en évoquant les luttes parlementaires pour lëmancipation civique des sociétés africaines et en en soulignant les débats contradictoires, il aboutit, outre l'incrimination de l'idéologie coloniale dans la perversion des registres actuels de l'immigration, à un travail de mémoire prônant une réparation de l'histoire. Mots clefs: mémoire franco-africaine, colonisation, violence, parlementarisme, émancipation. La France et l'Afrique ont une histoire commune, qui s'est traduite conjointement par le rôle joué par la France en Afrique, au nord et au sud du Sahara, depuis plusieurs siècles, et par la présence, plus récemment, sur le sol de l'Hexagone, d'Africains qui ont, à leur tour, par leurs actes, leur travail, leurs propos, exercé des effets précis sur le cours de l'histoire française. Il est difficile de dire avec précision dans quelle mesure l'opinion française a été consciente de l'importance de cette relation et des liens de toutes sortes, positifs ou négatifs, qui se sont établis. On sait cependant que l'Empire, au moment de son apogée, dans les années 30, a suscité de l'intérêt et parfois même un véritable attrait et que, d'autre part, le 5 t

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processus de décolonisation, marqué notamment par la guerre d'Indochine et la guerre d'Algérie, a été au centre de la vie politique française tout au long de la IVe République, au point d'entraîner une crise du régime en mai 1958. On se souviendra aussi que les nouvelles qui parvenaient des pays du Maghreb ou des pays situés au sud du Sahara et formant l'AOF (Mrique Occidentale Française) et l'AEF (Mrique Equatoriale Française) ainsi que de Madagascar touchaient une opinion qui s'était forgée une certaine idée de l'Mrique, non seulement à travers l'école et toute une littérature de fiction inspirée par les colonies, mais aussi à travers l'expérience du service militaire ou de l'émigration outre-mer. Tous ces territoires coloniaux sont devenus, selon des processus divers, des Etats indépendants: le Maroc et la Tunisie, dans les dernières années de la IVe République, les pays d'Afrique noire et Madagascar en 1960, l'Algérie, en 1962, au terme d'une guerre longue et particulièrement meurtrière, commencée en 1954. Près de quarante ans après ces événements, on peut s'interroger sur ce qui subsiste, de part et d'autre, dans la mémoire des peuples concernés, de cette histoire commune marquée par la colonisation puis la décolonisation.

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Trente-cinq ans pour oublier
Les différents gouvernements qui se sont ,succédé depuis la Ve République, après y avoir contribué, ont pris acte de l'évolution qui a conduit les territoires africains à l'indépendance et ont tenu à établir, exception faite de la Guinée, des relations qui sont celles qui doivent normalement prévaloir entre des Etats indépendants, dotés d'une pleine souveraineté. Mais, dans le cas de l'Afrique noire, l'affirmation officielle de ce principe s'est accompagnée d'une attitude qui, dans les faits, conféraient aux Etats nouvellement indépendants un statut et une place à part dans la politique étrangère de la France. Bien des liens tissés à l'époque coloniale subsistent et expliquent ainsi un certain nombre de particularités: création d'un ministère spécifique celui de la Coopérationchargé de la politique étrangère en Afrique subsaharienne ; importante présence militaire française et signature d'accords de défense pouvant jouer éventuellement pour permettre, à la demande de tel ou tel gouvernement, le rétablissement de l'ordre en cas de trouble intérieur; activité diplomatique qui dépasse souvent les formes habituellement admises dans les relations internationales, à travers 6

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la mise en place de réseaux non reconnus officiellement et qui veille au maintien de l'équilibre politique souhaité par l'ancienne métropole; assistance dans les domaines militaire, économique, culturel; intégration des Etats africains dans la zone franc avec une monnaie unique, le franc CFA dont la valeur repose sur une parité constante avec le franc français; souci de maintenir dans un vaste ensemble francophone, conçu dans une double dimension politique et culturelle, les Etats issus des deux fédérations de l'AOF et de l'AEF ainsi que Madagascar, comme le montre de façon significative le rituel des "sommets francophones" réunis régulièrement par le président de la République française. On a pu voir, non sans raison, dans ces pratiques et ces dispositifs, une forme de néocolonialisme comparable à celui que les Etats-Unis ont développé en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Et de ce point de vue, la décolonisation réalisée par la France peut apparaître comme un processus de "modernisation" qui a permis, ainsi que le montre Mongo Beti dans ses fictions et ses essais (Mongo Beti, 1972 ; 1974), de passer du colonialisme au néocolonialisme ou à l'impérialisme. Mais on ne doit pas pour autant sous-estimer ce que le type de relation franco-africaine ainsi instauré a pu représenter sur le plan de la solidarité comme sur celui de la connaissance mutuelle qui en est résultée entre Africains et Français, à travers notamment un flux très important de migrations dans les deux sens. Il y a là un paradoxe qui place la France dans une situation particulière par rapport aux pays de l'Europe scandinave (Norvège, Suède) ou de l'ancienne URSS qui affirment des positions antiimpérialistes mais n'ont pas cette expérience d'une cohabitation avec les pays du Sud. Ces pratiques révèlent en tout cas que les pays africains - y compris à cet égard l'Algérie - ne sont pas véritablement considérés comme des pays étrangers à la façon dont le sont, par exemple, les pays qui relèvent du ministère des Affaires étrangères et on se souviendra de la distinction que l'administration établit entre 1'"étranger traditionnel" et les "pays du camp. " h Cette logique affirmée de façon assez explicite par le pouvoir politique français, notamment dans les années qui suivent immédiatement l'accès à l'indépendance des Etats africains rencontre cependant des limites. On peut retenir à ce sujet l'exemple des harkis -ces troupes constituées d'Algériens qui ont combattu aux côtés de l'armée française pendant la guerre d'Algérie- dont aucun gouvernement depuis 1962 n'a voulu ou pu tenir compte du statut de citoyen français pour les intégrer normalement à la société française (Hamoumou, 1990). Il y a là bien évidemment, de la part des gouvernements français, un refus de 7 ~

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regarder en face l'action passée et d'assumer une responsabilité politique, comparable par ses effets aux lois d'amnistie qui sont venues recouvrir de silence les crimes et délits commis dans le cadre des "événements" d'Algérie. Mais, tout récemment, avec le gouvernement arrivé au pouvoir à l'issue des élections législatives de 1993, un certain nombre de mesures précises, d'attitudes et de déclarations sont venues modifier de façon significative cette relation franco-africaine telle qu'elle fonctionnait depuis le début des années 60. Parmi celles-ci, on notera: la réforme en 1993 du code de la nationalité, acceptée par le Conseil constitutionnel; les restrictions apportées au séjour des Africains en France par la loi contrôlant les flux migratoires ; le dessaisissement des postes diplomatiques au profit de l'administration centrale pour l'obtention des visas permettant d'entrer en France; la décision prise en janvier 1994 de dévaluer de 50 % le franc CFA; le silence fait sur le rôle des troupes venues d'Afrique lors de la commémoration, en août 1994, du débarquement sur les côtes de Provence. Ces quelques faits me paraissent essentiels car ils s'inscrivent dans un processus, formé de mesures positives prises délibérément par un gouvernement et qui aboutit justement à rejeter dans la catégorie de l'''étranger'' des pays et des peuples avec lesquels on entend désormais ne plus avoir le même type de relation. Ainsi, un peu moins de quarante ans auront suffi à permettre l'oubli d'une histoire franco-africaine qui s'était nouée au début du XIXe siècle pour l'Algérie et à partir des années 1850-1870 pour les autres territoires d'Afrique. Mais cette volonté d'oubli, consistant à penser et à agir comme si le destin de la France et de l'Mrique n'avait pas été étroitement associé, à ignorer que sans l'Mrique il n'y aurait jamais eu la France Libre et l'épopée de Leclerc, du Tchad au Rhin, est en fait un mécanisme complexe, dans ses motivations comme dans ses manifestations, et dont il faudra tenter ultérieurement de dégager la signification profonde. En effet, l'occultation décrite ici concerne en vérité un double objet dans la mesure où ce que ces mesures ou attitudes récentes visent à refouler concernent deux moments distincts de cette relation franco-africaine: la période coloniale et la période au cours de laquelle va s'opérer, à partir de 1945-1946 et en liaison directe avec le rôle joué par l'Mrique au cours de la deuxième guerre mondiale, la transformation du système colonial.

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Le colonisé

est-il un étranger?

Considérer, comme on le fait aujourd'hui, les Mricains comme des étrangers, c'est d'abord oublier la situation coloniale qui leur a été imposée par la France. A cet égard, il est permis de penser que les Français de 1930 ou 1950 connaissaient mieux l'Afrique française que leurs compatriotes actuels. On connaît le rôle qu'ont joué les programmes scolaires (la France et ses colonies), l'exaltation de grandes figures coloniales comme René Caillié, Brazza, le père de Foucauld, etc., la presse qui contenait fréquemment des rubriques spécialisées, les expositions coloniales, sans oublier, bien sûr, l'incidence des migrations dans les deux sens. Si l'on compare ces deux périodes, on peut ainsi parler d'une perte de la mémoire concernant le rôle de la France en Mrique. Mais cette connaissance que les générations antérieures avaient de l'Mrique, outre qu'elle ne mettait pas en doute le bien fondé de l'oeuvre coloniale de la France était sélective (suppression de l'esclavage, paix imposée aux populations, œuvre scolaire, progrès accomplis dans le domaine sanitaire, réalisations de routes, de chemins de fer, évangélisation, etc.). En particulier, elle occultait quatre séries de faits: a- la période esclavagiste qui avait fait la richesse de toute une partie de la population et que Colbert avait en quelque sorte fondée en droit avec le Code Noir; b-Ia violence des conquêtes opérées au XIXe siècle, notamment en Algérie et en Afrique occidentale, et dont les acteurs avaient retracé, sans se censurer le moins du monde, l'extrême brutalité, comme on le voit dans les écrits de Bugeaud ou de Saint-Arnaud; c-Ies conditions imposées aux colonisés: contrôle militaire et administratif, impôt, travail forcé, système concessionnaire, en Mrique centrale, etc. d- la violence de la répression menée contre les actes de résistance du colonisé: Algérie (1871, 1945, 1954-1962), Madagascar (19471948), Côte d'Ivoire (1949-1951), Cameroun (1955-1960), etc. La violence qui caractérise le système colonial pose déjà, sur un plan général, un premier problème. Elle crée un lien entre le colonisateur et le colonisé. Celui-ci, qui bien évidemment n'a rien à voir avec une quelconque relation sadomasochiste, est, au sens propre, une obligation qui subsiste tant que l'injustice n'a pas été réparée par celui qui l'a commise. Cette réparation pouvant s'opérer sur un mode symbolique par un travail de mémoire et de reconnaissance de la nature réelle de la relation historique ainsi instaurée. 9

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Mais cette violence va prendre, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, une signification plus complexe. La mise à jour des caractères du nazisme à travers son idéologie fondée sur l'exaltation d'une race supérieure et sa pratique politique totalitaire (parti unique, propagande, omniprésence de la police, usage généralisé de la torture, système concentrationnaire) et la création de nouveaux concepts comme ceux de "génocide" ou de "crime contre l'humanité" font apparaître un paradoxe profond. En effet, la dénonciation du nazisme et l'exaltation du combat libérateur et des valeurs de résistance sont opérées au sein d'un pays qui a eu recours ou recourt encore à une pratique politique parfois tout à fait comparable et témoigne, à l'occasion, d'une vision du monde fortement marquée par une idéologie de la race. Louvrage de Pierre Vidal-Naquet, La torture dans la République, (Vidal-Naquet, 1983) montre fort bien qu'il n'y a guère de différence, sur ces deux plans, entre la situation de la France sous l'occupation allemande et celle de l'Algérie, de 1954 à 1962. Un tel rapprochement, auquel invite tout aussi bien, sur un autre registre, la lecture du Journal de Feraoun (Feraoun,1962), ne manquera pas, même aujourd'hui, de susciter des réticences et bien peu de Français sont prêts à admettre que ces deux situations historiques sont, qualitativement et quantitativement, comparables. Ce refus de savoir est instructif à deux titres. Tout d'abord, par les raisons idéologiques qui peuvent l'expliquer: le "pays des droits de l'homme" ne peut, par nature, se rendre coupable des forfaits qui ont marqué le totalitarisme nazi. Ensuite, par les conséquences qu'il entraîne sur la conscience collective concernant l'histoire: les idéaux au nom desquels la lutte a été menée contre le nazisme et dont le rappel, à partir de la Libération, sert à
affirmer une éthique pour l'action politique

partie de l'opinion publique - perdent singulièrement de leur cohérence dès lors qu'on les oppose à la pratique suivie au même moment dans les territoires coloniaux. Contradiction qu'illustre de façon symptomatique la répression menée dans le Constantinois lors des manifestations du 8 mai 1945 par le gouvernement issu de la Résistance et auquel participaient des communistes. Oublier ces faits, c'est non seulement se condamner à ne pas comprendre la part de violence présente dans cette relation francoafricaine. C'est aussi, de façon plus fondamentale, rendre impossible toute réflexion sur l'Histoire, puis qu'on évacue de la sorte l'idée, fondée sur le recours à la notion d'Humanité, selon laquelle il pourrait y avoir une identité entre l'expérience vécue par les Français sous l'occupation et l'expérience vécue par les peuples coloniaux (K. Aggarwal, 1994).

- du

moins

dans une large

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Mais, si importante que soit la place de la violence dans l'instauration et le fonctionnement du système colonial, celui-ci n'est pas totalement réductible à une pure coercition physique. A la différence de la colonisation fondée sur l'esclavage, le système qui se met en place au XIXe siècle ne se contente pas de contrôler des territoires. Il veut encore les connaître et l'on se souviendra que les conquêtes opérées à cette époque s'accompagnent, dès le début, d'une importante production de textes à visée scientifique et d'un souci d'inventorier, notamment à travers un travail ethnographique et muséographique, les civilisations africaines. Sans doute, ce processus visant à constituer une science de l'Mrique répond d'abord à des exigences politiques, donc extra-scientifiques. On le voit bien, par exemple, chez Brazza qui mêle indistinctement les motivations "géographiques", "humanitaires" et "politiques" (Brazza, 1984 : 138, 184). Ainsi, il s'agit de mieux connaître pour mieux administrer. Mais, même s'il contribue à répondre à cet objectif, l'africanisme acquiert progressivement une autonomie scientifique car les responsables de la politique coloniale, en France comme en Afrique, n'en font pas une priorité absolue et, de plus, ne peuvent se substituer aux chercheurs qui accomplissent ces travaux scientifiques. A cet égard, les travaux de Delafosse (Delafosse, 1972), d'Equilbecq (Equilbecq, 1972) ou de Griaule (Griaule, 1948) ne peuvent, quelle que soit la motivation affirmée au départ, être situés dans une perspective strictement politique. Ces chercheurs ont été pris par leur sujet et, si l'on peut leur reprocher à juste titre une vision sélective de la réalité, qui tend à retenir de celle-ci, comme chez Delafosse, une vision ethnique ou, chez Griaule, une conception essentialiste et "traditionnelle" des sociétés africaines, qui néglige la dimension matérielle de celles-ci -notamment le procès de production-, on ne peut en revanche leur dénier une véritable passion pour leur objet, un désintéressement caractéristique de la libido sciendi. Parallèlement à la constitution de cette science africaine, s'est opérée une découverte, par les Africains, du monde européen. Celle-ci a été rendue possible en particulier par le contact entre Mricains et Européens en Afrique même, dans le cadre de la relation coloniale, à travers les métiers suscités par le système (fonctionnaires, employés de commerce, responsables politiques, etc.) ainsi que par la scolarisation qui a proposé un certain nombre de modèles culturels nouveaux. A cela s'est ajoutée l'incidence des diverses formes de voyages que les Africains, depuis le début du siècle, ont effectués en Europe, comme soldats, travailleurs ou étudiants. Il en est résulté une connaissance mutuelle, imparfaite sans doute, dans la mesure où l'illusion, le préjugé, le regard sélectif et 11

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réducteur pouvaient occuper une place importante, mais qui n'en a pas moins induit ce que l'on pourrait appeler en définitive une familiarité entre Mricains et Européens (Hampâté Bâ, 1994). Par ailleurs, il convient de tenir compte d'un autre caractère, paradoxal, de la situation coloniale. Celle-ci, on le sait, définit, au sein de la société coloniale elle-même, des limitations précises qui séparent nettement le groupe dominant et le groupe dominé. Il existe ainsi un processus de ségrégation, explicite ou implicite, qui vise à réduire au maximum les possibilités de contact entre les deux communautés (Balandier, 1963 : 18) et que révèle en particulier l'organisation antithétique de l'espace urbain (MongoBeti,1974 : 16-26 ; Fanon, 1991 : 68). En revanche, l'opposition entre l'univers de la colonie et celui de la métropole est beaucoup moins nette. Cette absence de fermeture véritable de l'espace métropolitain aux colonisés apparaît très tôt et s'explique pour des raisons militaires et économiques. Elle se traduit ainsi par la présence, dès le début de ce siècle, d'une importante population d'origine africaine (maghrébine et subsaharienne) en France. Elle conduit également à faire de la métropole l'espace dans lequel va, pendant longtemps, s'affirmer le nationalisme politique (Dewitte, 1985) et culturel (Kesteloot, 1965 ; Mudimbe, ed., 1992) parce qu' i 1 peu t bénéfi ci er de garan ties j uridi q ues et d'un environnement militant qui, par définition, ne peuvent guère exister dans le cadre de la colonie. La colonisation apparaît ainsi comme un processus contradictoire, aussi bien au niveau du discours que des pratiques effectives, puisqu'il contribue à établir un rapprochement entre le groupe dominé et le groupe dominant tout en ne cessant de marquer la distance qui doit les séparer et sans laquelle il n'y aurait pas de situation proprement coloniale. On comprendra par là que le colonisé ne puisse être, hier comme aujourd'hui, réduit au statut d'étranger. La situation qui est la sienne s'inscrit plutôt dans une relation de familiarité par rapport au groupe dominant. Ce terme, bien entendu, ne renvoie nullement à une quelconque entente familiale que l'on a souvent invoquée pour définir l'accord qui serait censé exister entre les deux communautés et qui disqualifierait à l'avance toute revendication plus ou moins violente opposée par le colonisé au colonisateur, convaincu d'avoir apporté l'harmonie sociale là où n'existaient au préalable que le désordre et la guerre civile. Dans mon esprit, il désigne plutôt ce qui se passe à l'intérieur d'une société globale, en proie à de fortes tensions et dont les membres en sont arrivés à trop se connaître et éprouvent pour cette raison le besoin de changer le mode de relation qui prévalait jusqu'alors. 12

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C'est ce qu'exprime avec force Mouloud Feraoun, dans son Journal, à la date du 2 novembre 1956, lorsqu'il note: "L an dernier il y avait à l'école des collègues dont le prénom était Albert ou Max ou Fernand ou Renée. Maintenant il n'y a plus que des Mohand, Mouloud ou Ali. Léquipe est plus homogène en un sens. (Il ne nous manque que les élèves.)Les autres sont partis hargneux et hargneux nous sommes restés. Tout s'est rompu entre nous d'un seul coup comme. si on était fatigué de se voir et que la séparation était pour tous unê délivrance. C'est cela le fossé. Et ce que nous éprouvons les uns pour les autres n'est pas de l'indifférence.» (Feraoun, 1962 : 161). A ce stade, ce qui apparaît à la conscience, c'est bien une impression de saturation, née de l'expérience de cette familiarité, usée et dont on ne peut plus rien espérer. C'est alors que des ambitions plus hautes peuvent être envisagées, lorsque se fait jour, au contact brutal et souvent sanglant de la réalité, l'idée que des relations d'un tout autre type, de nature plus proprement politique, pourraient être instaurées entre des communautés qui en sont venues à l'affrontement direct.

L'ambition du politique
La mémoire franco-africaine ne renvoie pas seulement à une histoire coloniale et à la violence qui la caractérise. Elle est constituée aussi de tout ce qui a été entrepris, essentiellement au lendemain de la deuxième guerre mondiale, pour établir d'autres relations entre la France et l'Afrique et qui correspond à une modification profonde du système colonial prévalant jusqu'alors. Rappelons les principaux faits: 30 janvier-8 février 1944 : Conférence africaine française de Brazzaville qui réunit les gouverneurs des territoires d'Afrique et prend acte du rôle joué par l'Mrique dans l'évolution du conflit pour annoncer de façon d'ailleurs vague la nécessité de réformes. 22 août 1945: ordonnance n° 45-1874 prise par le général de Gaulle, chef du Gouvernement provisoire de la République française, concernant la participation des colonies dans la future assemblée constituante. Ce texte prévoit que celles-ci, Algérie comprise, seront représentées par une soixantaine de députés, élus dans chaque territoire par deux collèges électoraux constitués par les citoyens et les non citoyens des deux sexes. (Lamine Gueye, 1966 : 133-135). 21 octobre 1945 : élections à l'Assemblée constituante.

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22 décembre 1945 : décret du général de Gaulle portant suppression, à compter du 1er janvier 1946, du régime de l'indigénat en AOF, AEF, à Madagascar, à la Côte française des Somalis, en Nouvelle Calédonie et dépendances. 20 janvier 1946: décret complétant le précédent et supprimant les pénalités prévues par le régime de l'indigénat. 30 avril 1946 : décret supprimant dans les territoires coloniaux touté juridiction indigène et précisant que "les juridictions françaises connaîtront seules, en matière pénale, [...] de toutes les infractions commises par les indigènes" (Lamine Gueye, 1966 : 138). Il avril 1946: loi n° 46-645, rapportée par Houphouet-Boigny, supprimant le travail forcé dans les territoires d'outre-mer. 13 avril 1946: loi n° 46-680, prévoyant que tous les territoires d'outre-mer seront représentés à l'assemblée nationale et qu'il sera constitué un collège unique pour tous les électeurs des deux sexes. 1 mai 1946: loi n° 46-940, rapportée par Lamine Gueye et déclarant en son article unique: "A partir du 1crjuin 1946, tous les ressortissants des territoires d'outre-mer (Algériecomprise) ont la qualité de citoyen au même titre que les nationaux de la Métropole et des territoires d'outre-mer. Des lois particulières établiront les conditions dans lesquellesils exerceront leurs droits de citoyens." (Lamine Gueye, 1966 : 139). 9 mai 1946: loi n° 46-972, rapportée par Gabriel d'Arboussier, fixant le régime électoral, la composition et la compétence des assemblées locales des territoires d'outre-mer et prévoyant que "pour toutes ces élections il est constitué un collège électoral unique, dont la composition est identique à celle fixée pour les élections à l'AssembléeNationale" (Lamine Gueye, 1966 : 140). 5 mai 1946: rejet du projet de constitution soumis au référendum. 2 juin 1946: élection de la deuxième Assemblée Nationale constituante, avec maintien, dans les territoires d'outre-mer, du régime électoral défini par l'ordonnance du 22 août 1945. 21octobre 1946: adoption par référendum du deuxième projet de constitution qui, dans son Titre VIII, traite spécifiquement de l'Union française. Le bilan est considérable et le travail législatif accompli depuis l'été 1944 a modifié considérablement le type de relation qui existait jusqu'alors entre la France et ses territoires d'outre-mer. La constitution adoptée en octobre 1946 a intégré les principes affirmés par les lois votées par la première assemblée constituante et elle substitue ainsi à l'ancienne relation métropole/colonies une entité politique tout à fait nouvelle, l'Union française, ainsi définie: 14

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"La France

forme

avec les peuples

d'outre-mer

une Union

fondée

sur

l'égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ni de religion. [...] Ecartant tout système de colonisation fondé sur l'arbitraire, elle garantit ou à tous l'égal accès aux fonctions et libertés publiques ou et l'exercice confirmés individuel ci-dessus." collectif des droits proclamés

.

(Préambule) . La constitution prévoit en outre l'existence d'assemblées locales dans les différents territoires de l'Union et une représentation de ceux-ci au sein de l'Assemblée nationale et du Conseil de la République. Elle confirme à cette occasion le principe de la citoyenneté: "Article 80.- Tous les ressortissants des territoires d'outre-mer ont la qualité de citoyen, au même titre que les nationaux français de la métropole ou des territoiresd'outre-mer.Des lois particulièresétabliront les conditions dans lesquelles ils exercent leurs droits de citoyens. Article 81.- Tous les nationaux français et les ressortissants de l'Union française ont la qualité de citoyen de l'Union française qui leur assure la jouissance des droits et libertés garantis par le préambule de la présente Consti tution."

Le rôle joué par les parlementaires des territoires d'outre-mer a été déterminant dans cette évolution du cadre institutionnel. Outre les lois fondamentales qu'ils ont fait adopter par la première assemblée constituante, ils se sont plus spécialement occupés, au sein de la commission des territoires d'outre-mer, de la mise au point des dispositions concernant l'Union française. Cette commission adopte le 24 janvier 1946 un texte que L.-S. Senghor et G. d'Arboussier sont chargés peu après de présenter et défendre devant la commission de la Constitution' (Lamine Gueye, 1966 : 143-144). Sur le strict plan constitutionnel, ce texte peut apparaître comme un compromis entre une option fédéraliste, difficile à réaliser "en l'absence d'Etats ou de provinces jouissant d'un minimum d'autonomie politique, administrative ou financière" (Lamine Gueye, 1966 : 142) et une option assimilationniste, peu concevable puisqu'elle aurait conduit à faire siéger au parlement français un nombre d'élus d'outre-mer à peu près équivalent à celui de la métropole: ''La France ne l'aurait jamais accepté et il n'est venu à la pensée de personne de le demander. "(Lamine Gueye, 1966 : 142). Néanmoins, ce texte représente une avancée considérable, sur le plan d'un assimilationnisme juridique qui efface les anciennes discriminations en prévoyant une complète égalité des droits, dans les domaines politique, professionnel et judiciaire, sur l'ensemble des territoires composant l'Union française, y compris dans le domaine de l'enseignement, ce qui aboutira quelques années plus tard à la suppression du dispositif proprement colonial et à l'introduction du même système qu'en France. Ce texte propose également de définir l'Union française comme une 15

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"Union librement consentie" entre la France et les territoirès d'outre-mer, car, pour les rédacteurs, l'Union telle qu'elle existe actuellement doit pouvoir intégrer de nouveaux territoires. Ces principes seront repris formellement dans le premier projet de constitution, notamment par l'article 18 (égalité dans l'accès à toutes les professions) et l'article 41 ("Union librement consentie") et confirmés par la Constitution adoptée en octobre 1946 qui renoncera cependant à la formule "librement consentie" pour définir l'Union française. Ainsi, en moins de deux ans, c'est une véritable révolution qui s'opère et il importe de noter que le travail réalisé alors sur le plan constitutionnel constitue un progrès nouveau dans l'édification du régime républicain. La période 1944-1946 doit être mise en perspective avec d'autres moments fondateurs: 1789-1792, 1848, 1880-1905, 1936. Et, de même que le gouvernement provisoire avait affirmé, à travers le décret du 27 avril 1848 préparé par Victor Schoelcher, que l'instauration de la République impliquait l'abolition, sans aucunes restrictions, de l'esclavage et l'accession des anciens esclaves à la citoyenneté, de même, la représentation nationale, en 1945-1946, démontre l'incompatibilité existant entre la république et le colonialisme et propose ainsi de dépasser une des grandes contradictions de la Ille République. Il s'agit là d'un moment essentiel dans l'histoire de la construction républicaine et au cours duquel les parlementaires africains ont joué un rôle déterminant dans le progrès accompli. La mise en oeuvre de ces profondes réformes devait cependant rencontrer de sérieux obstacles. Les milieux coloniaux et les forces politiques qui en étaient restées à l'ancienne conception de l'Empire n'avaient pu s'opposer au travail réalisé par les deux assemblées constituantes, mais ils
s'efforcèrent d'en limiter la portée et d'apporter des restrictions à l'exercice de tous ces droits nouveaux qui venaient d'être solennellement reconnus par la représentation nationale. La résistance au changement se manifeste en fait très tôt et d'abord dans les territoires d'outre-mer où une partie de l'administration et de la population européenne, dès 1944, s'opposent ouvertement à l'évolution qui se dessine et créent un climat de tension marqué par des événements dramatiques. Parmi ceux-ci, on retiendra en particulier la répression menée, en décembre 1944, au camp de Thiaroye (près de Dakar) contre des soldats rapatriés d'Europe et à qui l'administration refusait de verser les indemnités de démobilisation initialement prévues. Le bilan devait être particulièrement lourd: au moins 24 morts et 34 condamnations prononcées contre des accusés pour lesquels Lamine Gueye se porta

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défenseur (Bénot, 1989 : 38; 1994 : 77). Bien qu'il ne relève pas de la même 16

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échelle, le massacre de Thiaroye repose sur un processus que l'on retrouvera lors de la répression qui a suivi les manifestations du 8 mai 1945 dans l'Est algérien ou encore à Madagascar où le nombre de morts est estimé à environ 80 000 : il y a visiblement une volonté nettement affirmée de ne pas prendre en compte les revendications et de faire des exemples afin d'arriver à une situation de rupture. Cette tension et cet activisme constituent d'une certaine façon un fait relativement nouveau dans l'histoire du régime colonial dans la mesure où celui-ci semblait avoir réussi à faire l'économie de ce type de crise. Plusieurs observateurs sont d'ailleurs frappés, dès cette époque, par le caractère général, pour ne pas dire systématique, d'un phénomène qui se manifeste, entre 1944 et 1950, au Sénégal, au Maroc, en Algérie, au Cameroun, en Guinée, en Indochine, à Madagascar, en Côte d'Ivoire et dont on peut se demander aujourd'hui, à la suite de l'analyse qu'en donne Yves Bénot, dans Massacres coloniaux, s'il ne constitue pas un mouvement très concerté pour empêcher toute évolution démocratique dans les territoires d'outre-mer (Bénot, 1994 : 77-78 ). On trouve un écho de ce climat de tension dans les interventions, au sein des deux assemblées constituantes, des députés d'outre-mer ou de leurs alliés. Leurs propos s'adressent en particulier .aux groupes de pression qui, à travers les Etats Généraux de la Colonisation, tenus à Douala en août 1945, puis à Paris en juillet-août 1946 (Bénot, 1989 : 59 ; Senghor, 1971 : 27-28 ), ont tenté d'allumer des contre-feux et n'hésitent pas à employer le langage de la menace. Ainsi, le député communiste Lozeray s'indigne lors d'un débat en février 1946 que l'on puisse lire, sous la plume de C. Moreux, directeur de l'hebdomadaire Marchés coloniaux et plus tard conseiller MRP de l'Assemblée de l'Union française, cette condamnation du suffrage universel: "La constituante, en proposant le suffrage universel dans tout l'empire, sans distinction ni réserve, en plaçant sur le même pied civique la négresse à plateau et notre ouvrier d'usine, le sorcier soudanais et M. Joliot-Curie a, par le ridicule de ses propos, déjà fait rebrousser chemin à l'opinion publique. [...] C'est de cela qu'un jour certains 'réformateurs' auront à répondre. C'est cela qu'un jour ils devront payer." (Bénot, 1989 : 53). Intervenant dans la séance du 21 mars 1946 sur la situation de l'enseignement dans les territoires d'outre-mer, Senghor rappelle qu'on "ne peut accorder que 14 millions à 1'enseignement primaire du Sénégal, puisqu'on accorde 17 millions à la seule police municipale de Dakar" et ajoute ce commentaire: "Cela m'amène à vous poser la question suivante: la France est-elle venue en Afrique noire pour féconder nos civilisations au contact de la sienne ou pour nourrir le chancre de la police sur le dos de peuples dont
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l'originalité était précisément d'avoir des civilisations collectivistes sans

police? (Applaudissements à gauche.)." (Senghor, 1971 : 13). Tout au long de ce débat, des exemples précis sont apportés qui témoignent de la résistance que les milieux coloniaux, l'administration et le gouvernement opposent à toute évolution du système d'enseignement et la péroraison est un véritable réquisitoire: "De hauts fonctionnaires se targueront de leurs titres de résistants pour résister à l'émancipation des peuples d'outre-mer. (Applaudissement à gauche.) Je vous le demande, mesdames, messieurs: les troupes noires qui, au dire même de M. Schumann, ont constitué, pendant deux ans, le gros des Forces françaises libres, plus particulièrement ceux qui sont tombés au Fezzan, en Erythrée, en Syrie, à Bir-Hakeim et ailleurs, ceux-là n'étaient-ils pas, eux aussi, des résistants, et d'une résistance autrement efficace que celle de nos résistants d'eau douce? (Applaudissements.). Pour nous, il n'y a qu'une seule résistance qui vaille, c'est la résistance à l'esprit nazi, je veux dire au capitalisme camouflé en racisme. (Applaudissements à gauche et à l'extrême-gauche.)." (Senghor, 1971 : 16). Dans le même ordre d'idée, il convient encore de signaler les atteintes portées contre un certain nombre de parlementaires des territoires d'outremer: arrestation des députés malgaches, J. Ravoahangy et J. Rabemananjara (12 avril 1947), puis de Raseta, à sa sortie de l'Assemblée nationale (6 juin 1947) et condamnation à mort de deux d'entre eux, lors du procès qui devait avoir lieu en septembre-octobre 1948 à Tananarive; tentative d'arrestation de F. Houphouet Boigny (27 janvier 1950) et assassinat du sénateur RDA, Biaka Boda (1949); pressions exercées par l'administration contre les adhérents du RDA (Rassemblement démocratique africain, parti fondé à Bamako en octobre 1946) ; menaces et voies de fait contre les avocats qui viennent plaider en Mrique ou lors du procès de Tananarive, etc. (Bénot, 1994 : 115-145 et 146-157). Mais la résistance à l'émancipation ne se manifeste pas seulement sur le terrain. Elle apparaît également dans la politique menée par les différents gouvernements qui se succèdent depuis la Libération et qui, parallèlement à cet activisme qui se déploie outre-mer, tentent de limiter par de nouvelles lois la portée des textes constitutionnels de 1946. Ainsi, la Constitution de 1946, reprenant la loi Lamine Gueye, avait affirmé le principe du suffrage universel et l'indivisibilité de la souveraineté populaire sur l'ensemble de l'Union française. Mais la loi du 5 octobre 1946, modifiée par celle du 27 août 1947 établit des restrictions sérieuses à l'exercice du suffrage universel. Tirant argument d'une absence d'état civil et de "l'insuffisance d'évolution des populations autochtones" (Doudou Thiam, 1953 : 114), la première établit une liste des catégories de personnes admises à voter. De la sorte, comme le note Doudou Thiam : 18

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"des masses considérables d'indigènes ont été écartées. A Madagascar, un indigène sur quinze est inscrit sur les listes électorales; en OubanguiChari et au Tchad, un sur trente, alors que dans la métropole la proportion est de deux électeurs sur trois habitants." (Doudou Thiam, 1953 : 114). Mais l'argument avancé par le législateur manque de pertinence car, comme le fait encore remarquer Doudou Thiam, non sans humour: "le nombre des électeurs est bien inférieur au nombre des contribuables, et il est bien probable que l'Administration locale ne manifeste pas autant de zèle pour identifier les électeurs que pour trouver des contribuables. Dans ces pays où l'impôt de capitation est encore en vigueur, il faut croire que l'individualisation n'est pas toujours une difficulté insurmontable." (Doudou Thiam, 1953: 114).

De plus, la loi du 5 octobre
d'électeurs

1946 institue

un double

collège

dont la définition fait l'objet de l'article 39 : "Les électeurs et les électrices seront groupés soit dans des collèges uniques, soit dans deux collèges (citoyens de statut français et citoyens autochtones), selon la nature des territoires." (Doudou Thiam, 1953 :

Il 7) . Cette disposition va être la règle pour l'ensemble des territoires, à l'exception de ceux de l'A.O.F., du moins pour les élections à l'Assemblée nationale car le double collège est de nouveau en vigueur pour les élections à la deuxième chambre, le Conseil de la République (sauf au Sénégal et en Mauritanie). Il s'agit là ainsi d'une double restriction qui contribue, d'une part, à "l'effacement du caractère indivisible de la souveraineté nationale" et révèle, d'autre part, l'apparition d'un "néo. corporatIsme: " "en instituant le double collège, on revient, quasiment, au droit de l'ancienne France. On tend à reconnaître l'existence, dans les territoires
d'Outre-Mer, de corps constitués et susceptibles d'être représentés, en

tant que tels, au sein du Parlement." (Doudou Thiam, 1953 : 117). Ladoption du statut de l'Algérie, voté par l'Assemblée nationale le 27 août 1947, représente un autre exemple non moins significatif de résistance à l'émancipation des peuples d'outre-mer. Comme les lois évoquées précédemment qui limitaient le suffrage universel et portaient atteinte à l'indivisibilité de la souveraineté nationale, le statut de l'Algérie est en contradiction avec les principes affirmés par la Constitution de 1946. Néanmoins, sa conception et son application vont s'opérer dans un contexte particulier qui mérite de retenir l'attention. Désormais, l'Algérie "constitue un groupe de départements dotés de la personnalité civile, de l'autonomie financière et d'une organisation particulière" (Robert Aron et al., 1962 : 271) définie par le statut en question. Le pouvoir exécutif est assuré par un gouverneur général nommé par le 19

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gouvernement de la République, devant lequel il est responsable. Il est assisté d'un conseil de gouvernement composé de six membres, "chargé de veiller à l'exécution des décisions de l'assemblée" (Robert Aron et al., 1962 : 271). Le gouverneur général est chargé d'établir le budget et il est le chef des services civils. Le statut prévoit d'autre part une chambre, l'Assemblée algérienne, composée de 120 députés élus par deux collèges (celui des "Européens" et celui des "Musulmans") qui pourvoient chacun 60 sièges. Cette Assemblée a le pouvoir d'étendre ou d'adapter les lois métropolitaines applicables à l'Algérie et elle vote le budget et les impôts. Elle peut également édicter une réglementation locale qui sera confirmée ultérieurement par décret. Le statut supprime par ailleurs les communes mixtes (dirigées par un administrateur) et prévoit l'administration des collectivités locales par des conseils élus (conseils généraux pour les départements; conseils municipaux pour les communes). Le statut de 1947 vise à doter l'Algérie d'institutions politiques permettant l'expression des différentes composantes et la création de l'Assemblée algérienne répond au souci de limiter les prérogatives du pouvoir exécutiE Mais il s'agit aussi pour le gouvernement de mettre en place un dispositif qui puisse limiter l'essor du courant nationaliste. On se souvient des événements de 1945 et il faut faire en sorte que les dispositions de la Constitution de 1946 concernant l'Union française ne soient pas utilisées par les "séparatistes" pour jeter les bases d'un Etat autonome. Mais, dès le départ, le gouvernement était persuadé que le statut, en dépit de l'inégalité impliquée par le double collège, allait rendre possible l'expression d'une opposition parlementaire, même minoritaire. Aussi, pour barrer la route aux nationalistes, prit-il toute une série de mesures destinées à fausser par la fraude le résultat des premières élections qui eurent lieu le 15 janvier 1948 : arrestation, sous des prétextes divers, des candidats de l'opposition, obstacles systématiquement apportés à leur campagne, bourrage des urnes, listes d'émargement falsifiées, truquage des résultats. L'objectif est atteint au delà de tout ce qu'on pouvait espérer: les candidats officiels "obtiennent" respectivement, dans le premier collège 55 sièges ("Union algérienne"), dans le second 41 ("Indépendants" )-9 étant acquis au MTLD (Mouvement du Travail et des Libertés Démocratiques), 8 à l'UDMA (Union Démocratique du Mouvement Algérien) et 2 aux "Indépendants socialistes" (R. Aron et al., 1962 : 278-280). Cette technique électorale qui ne cesse de s'améliorer est employée systématiquement à chaque scrutin, y compris pour les cantonales de mars 1949 et les élections à l'Assemblée nationale de 1951, et elleHdoit 20

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beaucoup au rôle joué à cet égard par Marcel-Edmond Naegelen, gouverneur de 1948 à 1951. Elle permet la diminution ou l'absence d'élus nationalistes à l'Assemblée algérienne comme à l'Assemblée nationale: lors du premier renouvellement triennal, en février 1951, à l'Assemblée algérienne, le MTLD perd 4 de ses 9 sièges et l'UDMA en perd 1 sur 8. En revanche, l'élection en 1951 de Jacques Chevallier, député-maire d'Alger qui renonce à cette occasion à son mandat à l'Assemblée nationale provoque au sein du premier collège l'apparition d'un groupe "libéral" qui défend le principe d'une application loyale du statut et constitue une opposition au Gouvernement général. Après le 1er novembre 1954, les élus du deuxième collège soutiennent la politique dite d'intégration prônée par le gouverneur général Jacques Soustelle. Mais, à partir du 25 septembre 1955, les députés du deuxième collège se .rallient au principe de l'indépendance et Robert Lacoste dissout l'Assemblée algérienne le 12 avril 1956 et prend désormais en charge les attributions de celle-ci. Deux caractères essentiels frappent dans le cas de l'Algérie. Il ne fait aucun doute tout d'abord que le statut est conçu avec l'intention arrêtée de l'appliquer en procédant à des élections irrégulières. Cet aspect n'est nullement dissimulé et, à maintes reprises, le gouvernement justifie la fraude en faisant remarquer que c'est la seule façon de s'opposer à la violence exercée par les nationalistes sur les électeurs. Ainsi, dans un rapport inédit cité par R. Aron, le colonel Schoen écrit: "Il était impossible devant les procédés mis en oeuvre par le MTLD de rester les bras croisés." (R. Aron et al., 1962 : 276). De son côté, ~ E. Viard, ancien doyen de la faculté de droit d'Alger et député d'Alger, écrit en 1948 dans un article de la Revue politique et parlementaire: "Il s'agit d'une libération des électeurs, tant étaient graves les menaces des "messalistes";il faut savoir qu'au long des derniers mois, des assassinats politiques ont eu lieu et qui frappaient spécialement les Algériensfidèlesà la France."(R. Aron et al., 1962 : 277). Les protestations élevées contre la fraude par certains parlementaires de l'Assemblée nationale sont accueillies sur un ton de menace par les élus du premier collège qui n'hésitent pas à justifier ouvertement ces pratiques électorales (R. Aron et al., 1962 : 280-281). Par ailleurs, le Conseil d'Etat rejette tous les recours qui seront déposés devant lui, en avançant deux arguments: "manque de preuves à l'appui des allégations; rectifications opérées, l'élu conserverait la majorité" (R. Aron et al., 1962 : 284). Ainsi, comme l'écrivait Pierre Frédérix, dans Le Monde du 4 avril 1952, "le truquage du second collège est devenu la fable de l'Algérie."

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D'autre part, la mise en place de deux collèges électoraux présente des particularités par rapport à ce qui se passe au même moment en Mrique noire. Le premier collège regroupe les Européens et les musulmans qui bénéficient de la citoyenneté française (532 217 électeurs dont 63 194 musulmans). Le deuxième collège regroupe les électeurs musulmans (1 301 072 électeurs). La formation du premier collège prend sa source dans l'ordonnance du 7 mars 1944, prise par le Gouvernement provisoire. Celle-ci confère aux musulmans tous les droits et devoirs des Français de souche, leur ouvre l'accès à tous les emplois civils et militaires et élargit leur représentation dans les assemblées locales en la portant à 2/5e (R. Aron et al., 1962 : 83). Parmi ceux-ci, 50 000 environ jouissent pleinement de la qualité de citoyens français. Dès le départ, le premier collège est mixte et la part des électeurs d'origine musulmane est susceptible de s'accroître significativement puisque des textes ultérieurs ont prévu l'accès à la citoyenneté française. On se souviendra d'autre part
que la poli tiq ue d'" intégration", définie par

~

J.

Soustelle,

implique

logiquement la fusion des électeurs en un seul collège, comme on le verra lors du référendum du 28 septembre 1958, qui constitue la première élection au suffrage universel qu'ait connue l'Algérie. On notera également le caractère fragile, sur le plan juridique, de la définition du deuxième collège: qu'est-ce qu'un électeur musulman et comment établir une symétrie entre celui-ci et celui du premier collège défini selon un autre critère, qui, lui, n'est pas d'ordre religieux? On retrouvait là toute la contradiction, présente dès le début de la conquête de l'Algérie et liée à une conception de l'organisation administrative qui, en dépit de la création des "départements", avait accordé une large place à l'administration indirecte puisqu'elle avait laissé des pouvoirs importants à un corps de notables dont on laissait l'autorité s'imposer sans contrôle véritable sur les autochtones. Cette incertitude dans la définition du statut des personnes était grosse de tous les malentendus et pouvait prendre à l'occasion une tournure dramatique comme lorsque le préfet de police, Maurice Papon, décida en octobre 1961 d'imposer un couvre feu aux "Français musulmans", mesure qui est à l'origine de la sanglante journée du 17 octobre 1961 (Einaudi, 1991) et qui probablement aurait été plus difficile à prendre si le garde des sceaux, Edmond Michelet, dont Michel Debré obtint la démission le 24 août 1961, était resté au gouvernement (G. Mouralis, 1994 : 178-182). La base juridique est ainsi moins nette que dans les territoires d'outre-mer de l'Afrique subsaharienne où les restrictions apportées à l'exercice du suffrage universel et l'effacement du caractère indivisible de la souveraineté nationale ne s'appuient pas sur la référence à un critère religieux. 22

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Par ailleurs, il importe de rappeler que l'Assemblée nationale, lorsqu'elle a voté le statut de 1947, a eu à examiner quatre projets possibles: celui du gouvernement qui devait en définitive être adopté; celui du Parti socialiste dont les termes étaient assez proches; celui du Parti communiste; celui du Groupe parlementaire musulman qui proposait un régime d'autonomie dans le cadre de l'Union française (R. Aron et al., 1962 : 264-266). Ces quatre projets divergent de façon significative, notamment en ce qui concerne les pouvoirs respectifs de l'Assemblée algérienne et du futur exécutif. Les deux derniers prévoient une Assemblée pleinement dotée du pouvoir législatif et considèrent que l'exécutif doit découler de la souveraineté populaire. De plus, le projet du Groupe parlementaire musulman envisage l'élection d'une constituante chargée de définir les rapports avec la métropole. Les deux premiers, en revanche, limitent les pouvoirs de l'Assemblée algérienne et restent attachés au principe d'un exécutif fort, nommé par le gouvernement de la République -le projet socialiste propose de remplacer le gouverneur général par un ministre de l'Algérie, résidant à Alger- et responsable devant celui-ci. Mais ces quatre projets ont en commun de rester attachés au principe du double collège, avec parité du nombre de députés élus par chacun d'eux. Les motivations susceptibles d'expliquer ce fait apparemment curieux varient en fonction des intérêts propres aux groupes politiques qui ont élaboré ces projets. Le gouvernement et, à un moindre degré, le Parti socialiste veulent ménager les intérêts des Européens d'Algérie et ils ne peuvent donc ouvrir trop largement la représentation de l'électorat "musulman". Le Parti communiste qui, rappelons-le était au pouvoir jusqu'au 5 mai 1947, se méfie du nationalisme algérien et voit dans la mise en place d'un double collège un moyen permettant de lui opposer d'autres forces politiques, plus conformes à ses orientations, aussi bien dans le premier collège que dans le second. L attachement des autonomistes au double collège est en revanche plus étonnant. Cette attitude s'explique sans doute par une volonté de compromis dans la mesure où il était peu réaliste, dans le contexte de l'époque, de défendre le principe d'un collège unique regroupant l'ensemble des électeurs de l'Algérie. On ne doit pas sous-estimer par ailleurs le fait que les autonomistes comptaient bien remporter la quasi totalité des sièges du second collège, ce qui leur donnait pour la première fois une possibilité, reconnue officiellement, d'exprimer leurs thèses. Mais, au delà de ces raisons qui tiennent aux circonstances, il y a, me semble-t-il, dans l'attitude du MTLD et de son leader, Messali Hadj, une option philosophique qui s'exprime: le collège unique, en affirmant le 23

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principe du suffrage universel et de l'indivisibilité de la souveraineté populaire, risque de porter atteinte à une vision du politique qui demeure attachée à l'origine ethnique ou religieuse des individus et qui ne veut pas ou ne parvient pas se priver du profit qu'elle est susceptible d'apporter aujourd'hui à cette formation. Il y a là une des raisons profondes de la divergence qui se manifeste entre Messali Hadj et Ferhat Abbas qui a toujours adhéré à une conception plus universaliste du politique. Et, aussi, une préfiguration de la conc~ption que se fera, plus tard, le FLN (Front de Libération Nationale) 'de la citoyenneté, en définissant à partir de 1957 la future nation algérienne par son identité arabo-musulmane. C'est pourquoi, les critiques qui ont été formulées, lors du débat sur le statut, contre le principe du double collège ne concernent pas seulement le gouvernement ou les groupes de pression représentant les intérêts français en Algérie. C'est bien ce que révèlent les interventions de Maurice Violette, du sénateur Mostefaï ou du député de Côte d'Ivoire, Ouezzin Coulibaly, lançant cet avertissement: "Certaines déclarations faites ici laissent apparaître une philosophie nouvelle, d'après laquelle la démocratie, en dépit de l'étymologie, ne serait que le gouvernement de la majorité par une "minorité élite" et élite de naissance." (R. Aron et al., 1962 : 270).

Pour une anamnèse Les grandes lois votées par les deux Assemblées constituantes et la Constitution de 1946 instituant l'Union française ont modifié considérablement la nature juridique de la relation franco-africaine. Certes, des obstacles sérieux ont été apportés à l'exercice des droits nouveaux qui venaient d'être affirmés. Ainsi, on observe dans les territoires d'outre-mer une volonté évidente d'empêcher l'application de ces textes: attitude arrogante du colonat, manoeuvres de l'administration, provocations et répression souvent sanglante. L'ampleur du phénomène est telle qu'on est tenté presque de voir dans ces pratiques un plan concerté de sabotage auquel participent largement les différents gouvernements et que le président de la République de l'époque, Vincent Auriol, n'a pas véritablement découragé (Vincent Auriol, 1970 : 17-18, 44-48, 101, 119-120,213-214 ). Néanmoins, en dépit de ces obstacles et à l'exception il est vrai de l'Algérie, une vie politique a été instaurée en Mrique qui a ainsi fait l'expérience du pluralisme des partis, des syndicats et des organes de presse. Ce processus a été confirmé et accentué à partir de la mise en oeuvre de la Loi-cadre de 1956 qui introduit définitivement le collège 24

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unique et consacre le principe d'un gouvernement représentatif: puisque désormais c'est le leader du parti ou de la coalition détenant la majorité à l'Assemblée territoriale qui devient chef de l'exécutif. Parallèlement, il convient de tenir compte des conséquences découlant des dispositions reconnaissant l'égalité dans l'accès aux emplois publics. Une nouvelle catégorie de fonctionnaires fait ainsi son apparition, avec d'autres compétences que par le passé, et dont la présence va marquer durablement le paysage social de l'Mrique. La suppression du système d'enseignement propre à l'époque coloniale et l'introduction du même système qu'en France, en permettant l'accès d'un nombre important d'Africains à l'enseignement secondaire, puis à l'enseignement supérieur, représentent, là encore, un tournant important, aussi bien sur le plan strict de la formation que sur celui des relations qui peuvent dès lors se nouer entre Mricains et Français. On ne sous-estimera pas non plus l'évolution qui s'opère au même moment d~s le domaine des conceptions économiques: la création du FIDES (Fonds d'Investissement et de Développement Economique et Social) en 1946, quelles que soient par ailleurs le jugement qu'on peut porter sur certaines de ses réalisations (Bénot, 1994 : 92-96 ) traduit une volonté de substituer à une économie caractérisée par la recherche d'un profit rapide, avec une faible valeur ajoutée, un dispositif de développement (J. Marseille, 1989 : 347-349 ). Toute cette histoire semble aujourd'hui bien éloignée des préoccupations actuelles de la France, qui continue de s'enrichir mais se trouve confront~~ au chômage qui vient déliter le tissu social et à une crise économiqiré sans précédent, où l'on voit les impératifs financiers prendre le pas sur l'ancienne logique de la production. Cette histoire demeure pourtant largement prégnante et l'on aurait tort de vouloir en écarter le souvenir. Les Français ont d'abord le droit de savoir ce qui a été accompli en leur nom par un certain nombre de gouvernements qui ont couvert ou autorisé des pratiques tout à fait comparables à celles des régimes totalitaires les plus répressifs. Il importe de connaître le mécanisme qui conduit une démocratie à renier les idéaux qu'elle proclame, l'enchaînement des faits, les concessions, les facilités qui rendent possibles des événements comme le 8 mai 1945 dans le Constantinois, ceux de Madagascar en 1947-1948 ou la journée du 17 octobre 1961 à Paris. On ne peut éternellement, en dissimulant la réalité sous des sophismes ou des arguties juridiques, penser que le fascisme n'existe que chez les autres. Il constitue une menace toujours présente et susceptible, hier comme aujourd'hui, de conduire à la destruction de la République. Développer un savoir de ce type correspond ainsi à une exigence de justice, non pour entretenir un quelconque sentiment de 25

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culpabilité, politiquement stérile, mais, plus fondamentalement, pour rendre possible une connaissance de la réalité historique. Dans cette perspective, le devoir de justice prend d'abord la forme de ce que ~ Bourdieu appelle le "devoir d'analyse" dont aucune démocratie ne peut faire l'économie. Ce devoir d'analyse permet ainsi de mettre en lumière un certain nombre de faits essentiels: le rôle des Africains dans les deux guerres mondiales, leur présence sur le sol métropolitain, l'évolution constitutionnelle qui s'opère à partir de la Libération et à laquelle ils contribuent de façon significative, la place des questions africaines dans la politique intérieure française. Le rappel de ces données conduit à une vision plus exacte et plus diversifiée du passé et explique toute une partie de notre présent le plus actuel. A cet égard, il n'est pas inutile de savoir que la France n'a pas forgé toute seule, en vertu d'une sorte d'élection de la Providence, son destin historique et il convient par conséquent de garder présente à l'esprit la part qui revient à l'Afrique et à ses peuples dans l'élaboration de celui-ci. On se souviendra, d'autre part, de l'importance que revêt, dans la relation franco-africaine, la dimension juridique et politique. La conservation de celle-ci dans la conscience collective demeure aujourd'hui un enjeu essentiel. En effet, la prise en compte du juridique et du politique, parce qu'ils reposent sur des catégories universelles l'égalité, la liberté, l'humanité, le rationalisme, etc.-, rend plus difficile le développement d'une vision fantasmatique de l'Afrique et de cette relation franco-africaine. C'est cette résistance au fantasme et à l'imaginaire qui caractérisaient aussi bien la réflexion de Doudou Thiam que celle de Robert Delavignette définissant le rôle des paysans noirs dans le processus de développement (Delavignette, 1947; 1939 : 182 sq.) et que l'on pourrait opposer aux stéréotypes qui continuent de marquer une grande part de la production romanesque la plus contemporaine (Rouanet-Capelle, 1995). Là encore, la question est d'importance pour l'opinion française comme pour les dirigeants politiques: veut-on encore s'accommoder d'une Afrique fantasmatique ou est-on désireux de considérer celle-ci dans sa double dimension juridique et politique? La façon dont on répondra à cette question, sur le plan théorique comme sur celui de l'action, détermine la forme de la relation qui peut être établie entre la France et l'Afrique. Mais, parallèlement, à un moment où l'intérêt pour l'Afrique tend à s'effacer au profit d'une politique extérieure centrée sur l'Europe -de l'Ouest et de l'Est-, les responsables de la politique française doivent savoir s'ils sont prêts à accepter sans réticence, c'est à dire sans 26

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bovarysme, l'idée qu'il existe, en raison d'une histoire très particulière, une composante africaine dans le tissu national français.

Bernard MOURALIS Professeur de Lettres université de Cergy-Pontoise

* Ce texte fera l'objet d'une publication ultérieure dans: Romuald Fonkona, éd., Mémoire, mémoires, Centre de Recherche Textes/Histoire, Université de Cergy-Pontoise. Nous remercions l'éditeur scientifique de nous en avoir donné la primeur.

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MÉMOIRE

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UNE RÉVOLTE PAYSANNE ET ANTICOLONIALE LA PRETRESSECHIBO ET LE MOUVEMENT DES BABOULÉ/HAWKA1 AU NIGER (1925-1927) par Kimba IDRISSA

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Résumé A partir des facteurs interne (organisation sociale) et externe (colonisation), le mouvement hawka est considéré comme politique, en tant que dissidence et révolte anticoloniale dans le Kourfey de 1925 à 1927. Par la suite, il connaît une profonde mutation: perd sa fonction protestataire et devient un simple culte de possession. Le mouvement reste cependant jusqu'à nos jours tout aussi dynamique par la production permanente de nouveaux génies lui assurant une fonction d'interprétation des divers évènements auxquels la société se trouve confrontée. Le culte demeure encore un mode d'expression du désarroi,de l'angoisse des paysans et du sous-prolétariat urbain, mais véhiculant désormais une idéologie de la résignation. Mots clés: révolte, colonisation, possession, femme, politique, paysan.

Si j'ai décidé de consacrer cet article aux hawka, c'est qu'à mon sens le débat entamé depuis 40 arls sur cet important événement historique reste toujours ouvert. Seul mouvement de résistance anticoloniale à caractère religieux au Niger, seule lutte anticoloniale qui ait émergé à cette époque parmi le paysannat hawsa marqué par le morcellement politique et l'organisation sociale éclatée, enfin seule résistance de l'après-conquête conduite par une femme, Chibo, les hawka continuent à entretenir la polémique quant à leur signification profonde. Le mouvement apparaît dans l'Ouest du Niger au cours de la seconde décade de l'entre-deux guerres dans un contexte de crises financière, économique et alimentaire grave. Paradoxalement, pendant ces années d'extrême oppression coloniale et de tension sociale aiguë qui prédisposent objectivement à la lutte violente aucun mouvement de résistance armée n'émerge. La désaffection se manifeste sous la forme d'une opposition inspirée du fond religieux traditionnel en l'occurrence le culte de possession borie C'est ainsi que naît
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1925 le mouvement hawka, organisation fortement hiérarchisée à allure

semi-militaire, correspondant bien à la nature de l'administration coloniale. Fait de résistance ou simplement nouvelle phase d'évolution d'un culte religieux? Tels semblent être aujourd'hui, les questions centrales des discussions. Si après 40 ans, le débat n'est toujours pas clos, c'est parce que les études afférentes présentent des zones d'ombre ou à tout le moins des interprétations peu satisfaisantes. Jusqu'ici, on ne dispose d'aucune étude d'ensemble sur les hawka associant à la fois les matériaux d'archives et de terrain. En dehors de Nicole Echard qui n'a malheureusement rien publié de spécifique sur la question, aucun des auteurs n'a eu à travailler sur le terrain des événements, en l'occurrence le Kourfey. Or, il me semble que la signification d'un mouvement et en particulier son interprétation politique est mieux perçue à partir de son berceau. C'est que les travaux à caractère anthropologique sont dominants. Pour l'essentiel, ces descriptions ethnologiques se situent dans le champ de l'ethnopsychiatrie (Pidoux, Stoller, Monfouga-Nicolas) et portent sur les fonctions thérapeutiques du culte ou s'inscrivent dans une perspective presque exclusivement religieuse (Rouch). L'approche anthropologique même lorsqu'elle se veut novatrice et dynamique (Olivier de Sardan, Echard) n'en privilégie pas moins la synchronie et passe trop vite sur l'aspect proprement historique. Or la non-prise en compte de la dimension historique, la confusion des différentes phases de développement du mouvement et une étude figée des hawka tel qu'ils apparaissent sous nos yeux, ne permettent pas de répondre à la question fondamentale: comment en est-on arrivé là ? Car le hawka originel (19251927) n'est plus le hawka de la Gold Coast des années 1930-1940 et encore moins le hawka de l'après indépendance. Fuglestad (1975) est le seul historien qui ait abordé le sujet dans une étude déjà ancienne. D'où l'idée maîtresse de cet article qui voudrait "actualiser" et resituer le mouvement hawka dans son contexte historique aussi bien en longue durée que de façon conjoncturelle. Je vais à l'encontre de la théorie cathartique selon laquelle tout culte de possession serait une transformation de la violence du colonisé - dominante psychologique (Fanon, 1961) - ou un transfert des réalités sociales dans l'imaginaire - dominante sociale (Althabe, 1969) -, détournant les adeptes de toute action sociale. Je ne suis pas non plus convaincu par la thèse qui considère les hawka comme un simple moment de l'évolution du bori sous la pression de la colonisation (Olivier de Sardan, 1993). Mon hypothèse est qu'il s'agit bien d'un mouvement de résistance anticoloniale, d'une tentative de transformer une résistance armée devenue impossible en résistance spirituelle. Le culte a servi à la mise en forme de pratiques de dissidence et de révolte pendant ces deux années auxquelles je consacre l'essentiel de mon propos.

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