Sony Labou Tansi

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296317215
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SONY LABOV TANS!
Ecrivain de la honte et des rives magiques dlt Kl)ngo

Jean-Michel DEVÉSA

SONY LABOV TANS!
Ecrivain de la h(}nte et des rives magiques du Kongo

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-polytechnique 75()()5Paris

Collection Crltlq... Uldraire. dirigée par 06rard da Silva Dllmiiru ptJrutions:
NGAL G.. Création et rupture en littlrature africaine. BEKRI T.~ Littératures de Tunisie et du Maghreb. suivi de Réflexions et propos $Ur la poé$~ et la littérature. KADIMA-NZUn M., (sous la coordination de), Jean Malonga écrivain congolais ( 1907-1985 J. SCHUERKENS U.J La colonisation doItS la litt~rat"re africaine (essai de recoMtnu:tion d'IUle réalité sociale).., P AG EAUX D.. Les ailes des mots, 1994. BENARAB A., Les voix de l'uil. BARDOLPH J., Création linérair. ., maladie en Afriq,", 1994. .BOUIET de MONOI M., Boudjedru l'insolé. 1994. NGANDU NAKASHAMA P.J lA livre linéraire, 1995. GOUNONGBÉ A., lA toil. de soi, 1995. BOURKIS R., Taha~/.n Jelloun, la poussièr~ d'or et .lalace masquée, 1995. BARGENDA A., La poIsit! d'Anna de NoalUes, 1995. LAURETTE P. et RUPRECHT H.-G. (eds), Poétiques et imaginaires. . FrtJlt£opolyphonle littlraire du Amlriqlœs, ) 995. KAZI- T ~ N.-A., Roman africa;" ile langlUfrança;se au clJrrqour de l'écrit êt tÜ!'lioral (Afrique noire et Maghreb).. 1995. BELLO Mohaman, L'aliénation dans Li! pacle de sang de Pius Ngandu N,kuh ...., 1995. JUKPOIt Ben K'Anene.. Etude sur Is satire datu Ie th~âtr~ ouest-africain friUlCophone. 1995. BLACHERE J-C.., Le. totems d'Arulri Breton. Surréalisme et prim;t;vÎSfIU!litœrai~. 1996.

CHAltD-HUfCIDNSON

M., Regards

sur la fiction

brève

de Cynthia

Ovele, 1996. ELBAZ R., Tahar Ben JellOlUl ou l'inassouvissement du désir narratif, 1996. GAFAm Hafid, Les femmes dans le rOmDn algérien, 1996. CAZENA VB Odile, Femnles rebelles Naissance d'un nouveau ronUlla :tJfr;ca;n aufém;n;n, 1996 CURATOLO Bruno (textes réunis pac), Le e:hanl de Minerve, Le~' écrivains et leurs lectures philosophiques, 1996. CHlKHI Beida, Maghreb en textes. f"critures. histoire, savoirs et sy",boliques, 1996. CORZANI Jack, Saint-John Perse, les années de /ornllltioll, 1996. ,LEONI Ma..gherita~ Stem/hed, lil peinture à l'oeuvre.. 1996. LARZUII Sylvette, Le.,; Iratluct;olJ.f jrtlllçai.fe... de... Mille et une "uil.~., 1996.

@L'Harmattan 1996 ISBN: 2-7384-4133-5

à Jacques-Antoine,

"Je t'écris de la main bête Qui n'a pas le poing serré Pour la guerre elle n'est pas faite Pour le pouvoir n'est pas douée." Danielle Messia, "De la Main gauche", (texte chanté par Catherine Ribeiro).

"Tout est magie, tout est magie, tout est magie, à commencer par la beauté. " Sony Labou Tansi, "La Magie des quotidiens".

INTRODUCTION

UNE INFINIE SOLITUDE

"Je chante ma solitude hérissée d'orgueil. fétiches à clous. " Les Sept Solitudes de Lorsa Lopez.

Comme les

Sony Labou Tansi est, avec Tchicaya U Tam'si, l'écrivain congolais dont le rayonnement international est vraisemblablement le plus grand. Son premier roman, La Vie et demie, publié en 1979, a fait figure d'événement. La nouveauté du ton et l'originalité de la vision d'un auteur à bien des égards dérangeant ont séduit presque immédiatement la presse et la critique. Sony semblait aux yeux de tous avoir réussi d'emblée un coup de maître en contribuant au renouveau de la littérature négro-africaine d'expression française. La violence de son discours et de sa dénonciation était renforcée, sinon décuplée, par un usage sans complexe du français. Non seulement Sony avait des choses importantes à dire mais, pour les clamer, il avait manifestement su recourir à une langue régénérée, affranchie des contraintes et des règles scolaires du bien écrire. Bref Sony avait indiscutablement un style. Rares pourtant ont été ceux qui ont eu le souci d'en comprendre la signification et les procédés. L'écriture de Sony

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a plu certes mais pas suffisamment pour être examinée dans son procès. En dépit des qualificatifs à l'aide desquels on a cru la définir, elle est restée une énigme. Le parcours de Sony Labou Tansi aura été, paradoxalement, celui d'une infinie solitude. Lui qui n'était ni un pionnier ni un véritable marginal, encore moins un exclu, un naïf ou un oublié, aura été le plus souvent fèté et célébré pour ce qu'il n'était pas: un double africain, le tenant d'une modernité africaine pensée comme l'ombre projetée du modèle occidental. Sa disparition brutale, le 14 juin 1995, risque de le précipiter dans la légende: la r~connaissance qu'on lui accorde atteste qu'un écrivain est toujours plus grand mort que vivant. L'éditorialiste de La Semaine africaine n'a pas été le dernier à le constater:
"Sony Labou Tansi laisse au patrimoine culturel africain une oeuvre appréciable. Sa plume a dépassé les frontières de son pays et a conquis le monde. Mais il a aimé son pays plus que tout et il n'a jamais voulu le quitter pour aller s'installer ailleurs. Même pas là où on l'aimait tant. Mais, aux hommes de valeur, à ceux de nos compatriotes qui, par leurs oeuvres, contribuent au rayonnement du Congo à travers le monde, la patrie est-elle reconnaissante? Beaucoup de Congolais sont surpris de constater que Sony Labou Tansi était connu à ce point dans beaucoup de pays. Des radios et des chaînes de télévisions étrangères lui ont rendu un hommage mérité. Un proverbe ne dit-il pas: 'Nul n'est prophète en son pays' ? C'est à l'extérieur de ,,} frontières que nos Sony est apprécié à sa vraie valeur.

En Europe, les moeurs éditoriales et journalistiques en font déjà un écrivain saint et martyr d'une francophonie bien
tempérée.
}

..

.Joachim Mbanza, "Nul n'est prophète dans son pays", La Semaine africaine, n° 2033, 22 juin 1995.

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Le regretté Sylvain Bemba, dans un texte plein d'irrévérence et d'ironie, publié dans la revue Equateur, avait dès 1986 mis en garde contre toute tentation de canonisation:
"Bien entendu, le cercle des amis de Sony s'est agrandi avec une stupéfiante rapidité. Tout le monde voulait se l'arracher, ce qui est normal. Quelques-uns voulaient en faire une idole, et étaient prêts à basculer dans le piège de l'hagiographie. Grâce à la lucidité d'un de nos amis écrivains, Maxime N'Debeka, je savais que tout jugement rendu sur le compte d'une oeuvre que l'on aime, doit l'être les yeux ouverts, l'esprit critique, sans sombrer dans l'ivresse. L'amitié littéraire n'a que faire d'un lustrage aveugle qui risquerait de laisser des traces malencontreusement,,2 sur la peau, sous l'effet d'une
étrille mal maniée.

L'homme,- qui, dans les derniers mois de son existence a connu le dénuement et la misère physiologique sans jamais susciter beaucoup de compassion -, et l'auteur,- qui a payé au ,prix fort sa volonté d'aller jusqu'au bout de son combat en s'engageant dans l'action politique -, méritent en effet beaucoup mieux que des éloges et des hommages parfois proches du poncif Le présent ouvrage, relevant pour l'essentiel d'une analyse empathique de l'oeuvre de Sony Labou Tansi, voudrait éviter cet écueil. Ce livre vise aussi à fournir aux étudiants, aux chercheurs et aux universitaires, voire au grand public, une première approche globale de l'itinéraire littéraire et personnel de l'écrivain. Toutefois, cette étude n'est pas une thèse même si elle se fonde sur une lecture attentive des textes et des interventions de Sony Labou Tansi. Ces quelques pages, écrites pour une part à chaud, font largement appel aux témoignages, parfois
2.Sylvain Bemba, "Sony Labou Tansi et moi", Equateur, Paris, n° I, 1986, p. 50.

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contradictoires, souvent fragmentaires, de celles et de ceux qui ont connu Sony et ont travaillé avec lui. Elles portent aussi la trace d'un cheminement de plusieurs années, de colloques en journées d'études, pour cerner les mobiles, l'originalité et la profondeur d'un auteur qui a été aussi un ami. En fait, l'ambition de ce livre est bien modeste. Il s'agit de restituer, sans complaisance, les conceptions et les principes qui ont justifié l'action, en littérature et dans la Cité, d'un homme qui fut, de son vivant, à la fois adulé et décrié. Ces premières réflexions n'ont pourtant pas la naïveté de prétendre à l'exhaustivité et d'énoncer une vérité définitive sur l'écrivain. Une analyse systématique de la production de Sony Labou Tansi se heurte à l'évidence au problème de la dispersion des manuscrits et des documents. Demain les chercheurs qui se pencheront sur son oeuvre devront veiller à ne négliger aucune source. Il serait souhaitable de consulter ses textes inédits, - ses recueils de poésie en particulier -, et ses papiers personnels conservés dans sa maison de Makelekele. Il faudrait aussi avoir accès à ceux détenus par diverses personnes privées. Il conviendrait enfin de rassembler sa correspondance. Il est clair que la vision que l'on se fera, dans l'avenir, de Sony dépendra, en partie, de la façon dont la famille, les proches et la communauté scientifique gèreront ce patrimoine: l'ignorance ou la sous-estimation de certaines questions, la rétention d'informations ou le souci apologétique pourraient certes conduire à l'érection d'un dérisoire cénotaphe littéraire mais interdiraient à jamais de discerner qui a été vraiment Sony Labou Tansi. Ceci étant, la société congolaise, dans toutes ses composantes régionales, est une société du non-dit. Le silence renforce le sentiment d'appartenance au groupe; il en est le ciment. Dans cet univers où dominent le secret et son envers, la rumeur, l'individu,- a fortiori s'il est initié -, trahit obligatoirement en parlant. Aussi l'étranger, même ouvert et désireux de communiquer avec ses interlocuteurs, est-il condamné à ne saisir que des bribes et des demi-vérités. Les intellectuels congolais, formés et éduqués pour la plupart en

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Occident ou au contact de l'Occident, n'ont pas seulement acquis des diplômes et des savoir-faire. Ils ont aussi compris notre psychologie. Nous ne pouvons pas en dire autant. Par ailleurs, qu'on le veuille ou non, Sony devra affronter l'épreuve du temps. L'émotion légitime suscitée par son décès va probablement permettre un regain d'intérêt pour sa production. Ses ami(e)s s'en réjouissent d'avance. Mais nul, aujourd'hui, n'est en mesure de savoir ce que la postérité gardera de son oeuvre et de sa pensée. Il n'est sans doute pas

inutilede le poser avec force en ouverture à cet essai.
Voilà bientôt trois ans que j'ai quitté le Congo. A Brazzaville, en juin-juillet 1993, tous les jours, on se battait à l'arme automatique. L'immense espoir suscité par la sortie du monopartisme tournait au cauchemar. La nuit, à Diata, le quartier où j'habitais, des individus passaient dans les rues en faisant crépiter leurs A.K. 47. Il s'agissait pour eux d'effrayer les populations, de marquer de la sorte leur territoire, de proclamer que cette zone échappait au contrôle des Ninjas, les miliciens Kongo et Lari de
1'0pposition. ..

Mais c'est en décembre que ces éléments, plus ou moins réguliers, se sont livré aux pires exactions: massacres et épuration ethnique ont alors vidé la zone de ses habitants originaires du Pool. En dépit de tous les accords convenus entre les différents protagonistes de la crise politique congolaise, ceux-ci ne s'y aventurent aujourd'hui qu'avec une extrême prudence. Dans une capitale qui leur était majoritairement hostile, les partisans du régime ont cherché à se tailler un territoire. Ces forces voulaient faire de Diata (mais aussi de Moutabala, de la gare de Mfilou et de la Frontière) leur bastion pour y régner sans partage. Dans les semaines qui ont suivi mon départ du Congo, j'ai vécu dans la hantise quotidienne d'apprendre l'arrestation, la disparition ou la mort d'un ami victime de cette intolérance

Il

que la Conférence nationale de 1991 avait solennellement bannie. Les lettres qui me parvenaient apportaient, chaque mois ou presque, les mêmes tristes nouvelles. Brazzaville connaissait la plus grande insécurité. La ville n'était plus qu'une mosaïque de quartiers, les uns sous contrôle de l'opposition (Ninjas au sud et Cobras au nord), les autres aux mains des milices gouvernementales qui, partout, rançonnaient, pillaient, enlevaient, tuaient. Parmi les proches que j'avais laissés là-bas, il y en avait un, l'écrivain Sony Labou Tansi, pour lequel je tremblais plus particulièrement. Ayant observé Sony pendant quatre ans, de 1989 à 1993, j'avais le sentiment d'avoir rencontré un homme libre, c'est-àdire un homme qui ne se vend pas et qui se bat. Sony Labou Tansi était une figure de l'opposition congolaise. Sous le monopartisme, à un moment où beaucoup d'autres courbaient l'échine et se remplissaient la panse, il avait prêté sa voix pour exprimer les aspirations collectives de ses concitoyens. L'ère "démocratique" exigeait toujours la même vigilance:
"Je n'ai pas une belle voix de basse, mais ma voix compte pour quel~ue chose partout où la liberté du
Nègre est fusillée. "

Présenté par le Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral (M.C.D.D.J.), dont il était un des membres fondateurs, Sony Labou Tansi a été élu député du quartier de Makelekele où il résidait avec sa famille, dans une modeste petite maison au numéro 1281 de la rue Mbemba Hippolyte.
3.Sony Labou Tansi, Lettre ouverte à Assan Diop. Ce texte a été publié à Brazzaville par le journal La Rue meurt. L'auteur [J.M.D.] en conserve le manuscrit que lui a fourni l'écrivain.

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Sony Labou Tansi cristallisait les haines. Beaucoup, parmi les hommes politiques, les universitaires, les cadres et les responsables administratifs congolais, rêvaient de le bâillonner. Pour cette "élite", passée maître dans l'art d'avoir deux bouches, prompte selon ses intérêts à changer de maître et de convictions, le discours politique de l'écrivain était insupportable:
U[...] ici tout le monde s'arrange pour être daf}s un semblant de monde, en train de croire des semblants u4 de trucs, et ils vivent un semblant de vie [...].

En la matière, Sony m'est apparu comme quelqu'un d'honnête et de sincère. Il semblait n'avoir jamais triché. Il assurait n'avoir cure du pouvoir et des honneurs. En ces années, j'ai eu l'impression qu'il disait depuis toujours ce qu'il pensait et pensait ce qu'il disait: cela changeait du pragmatisme et du cynisme affichés et revendiqués par tous ceux qui, à Brazzaville et à Paris, savent qu'il convient de n'avoir qu'un seul souci dans l'existence, celui de la carrière. C'est cette image d'homme entier, taillé dans une seule pièce, qui a séduit la jeunesse congolaise. Sony Labou Tansi faisait ombrage aux champions de la compromission. Pendant quinze ans, ils avaient dû faire contre mauvaise fortune bon coeur chaque fois qu'il était question de la renommée et du retentissement, au Congo et à l'étranger, de son travail. Sous le parti unique, tout en lui reconnaissant de nombreux mérites, ils n'arrêtaient pas de souligner que sa célébrité relevait du seul enthousiasme de la critique occidentale et en particulier française; ils suggéraient, sans grande finesse, que la France et son édition avaient en quelque sorte "fabriqué" Sony... En ces temps où le Congo était "marxiste", cela équivalait à faire de l'écrivain un suppôt de
4. Sony

Labou Tansi, L'Etat honteux, Paris, Editions du Seuil, 1981,

p.124.

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l'ancienne puissance coloniale, un agent de l'impérialisme. David Mavouangui, chef du Département de Philosophie de la Faculté des Lettres de Brazzaville, rappelle assez bien les termes du procès alors intenté à Sony:
"C'était au temps du 'Mono'. Il y a eu la désinformation habituelle. La satire politique de Sony non seulement irritait mais bousculait en profondeur l'idéologie rouge du Parti Congolais du Travail. Sony, 'naturellement' considéré comme contrerévolutionnaire,- parce que refùsant le totalitarisme -, ne pouvait être que le produit de l'impérialisme français. En plus, ses relations avec les éditions du Seuil, au lieu de Présence africaine, conduisaienT au ,,5 soupçon, aux généralisations inimaginables.

Cette "jaloutocratie", pour parler comme Sony, n'avait jamais admis sa révolte, son anticonformisme et son indépendance d'esprit.
-

Ce faisant, il y a quelque chance pour que ce ne soit qu'à la lumière de l'histoire des relations franco-congolaises que s'éclaire la trajectoire de Sony Labou Tansi. Il serait bien sûr pour le moins réducteur d'en faire l'instrument passif d'une politique: Sony ne s'est pas contenté d'être le "fou du roi", il a voulu utiliser l'espace qu'on lui concédait pour exprimer son propre point de vue, pour faire avancer la cause qui était la sienne. Les sollicitudes dont il a bénéficié n'en ont jamais fait un homme lige. Il s'est efforcé de préserver son indépendance et son autonomie. Tous ceux qui n'avaient pas saisi quel était son tempérament en ont déduit qu'il était un "ingrat".

S.David Mavouangui, Réponse au questionnaire de l'auteur, 14 novembre 1994.

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Il est patent que, pendant les années quatre-vingts, Sony a servi de vitrine culturelle au régime de Denis Sassou Nguesso qui pouvait ainsi balayer d'un revers de main les accusations d'autoritarisme. La liberté de mouvement et d'expression octroyée à l'écrivain avait valeur de cinglant démenti pour tous ceux qui, en Europe ou sur le continent afiicain, critiquaient le pouvoir du Parti Congolais du Travail (P.C.T.). A vrai dire, c'est toute la sphère culturelle congolaise qui a fonctionné sur ce mode. Elle a été en quelque sorte un abcès de fixation, nettement et délibérément circonscrit à des franges intellectuelles, peu nombreuses, enclines aux querelles et aux rivalités, et sans réelle capacité d'intervention en direction des populations: la rue brazzavilloise l'avait compris, "ce ne sont ni les poètes ni les comédiens qui font les coups d'Etat mais les militaires". Il serait injuste dans ces conditions d'accuser Sony Labou Tansi d'inconséquence: tous les artistes et créateurs congolais ont été pris dans ces contradictions. D'autres facteurs ont naturellement joué: les liens d'amitié et aussi de solidarité régionale. En 1979, Jean-Baptiste Tati Loutard, alors Ministre de la Culture, a créé, au sein de son administration, un poste de chef de service qu'il a attribué à Sony. L'écrivain, à l'origine enseignant de collège, ainsi détaché auprès du Ministère de la Culture, était assuré de revenus réguliers et pouvait se consacrer entièrement à l'écriture et à ses obligations internationales. Jean-Baptiste Tati Loutard évoque en ces termes cette période:
"J'ai connu Sony en 1973. Je crois que c'était à l'occasion d'une manifestation au Centre culturel français. Sony était alors l'un des lauréats du Prix interafricain du théâtre pour Conscience de tracteur. En 1979, Sony était chef de service de la Coopération, à la Direction générale de la Recherche scientifique. La Vie et demie avait été unanimement considéré comme un grand livre.

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La fratrie [des écrivains congolais] a bien accueilli Sony Labou Tansi Lopes, Sylvain Bemba notamment. J'étais alors Ministre de la Culture et de la Recherche scientifique. C'était la grande période d'activité théâtrale. Sony était souvent en permission [pour sortir du territoire congolais]. Cela n'avait pas manqué de susciter quelque irritation chez certains de
ses collègues de travail.
,,6

Et Jean-Baptiste Tati Loutard d'apporter ces compléments à propos des soutiens dont a bénéficié Sony:
"Les réactions négatives, autant que je me rappelle, sont nées à partir du roman Les Sept Solitudes de Lorsa Lopez (1985), chez quelques responsables du Parti, surtout originaires du Nord de notre pays, qui se croyaient attaqués. Mais Sony était défendu par certains responsables politiques du Nord tel M Alphonse Mboudo Nesa, alors Ministre du Commerce et membre du Comité central du P. C.T, auparavant Directeur général adjoint de la société A. G./P. Recherches, sponsor du ,,7
Roéado Zulu Théâtre.

Henri Lopes quant à lui, avant d'aborder cette question du rapport de Sony Labou Tansi avec le pouvoir, juge indispensable d'apporter ces précisions:
"Au milieu des années soixante-dix, Sony n'était pas connu des autorités congolaises. Je dois dire que celles-ci ne s'intéressaient aux écrivains que dans la mesure où ils aidaient à conforter une image de marque du Congo en tant que pays ayant cent pour cent de taux de scolarisation et

6.Jean-Baptiste Tati Loutard, Réponse au questionnaire de l'auteur, 3 décembre 1994. 7.Jean-Baptiste Tati Loutard, Réponse au questionnaire du 3 décembre 1994.

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un fort ratio d'écrivains par rapport à ses habitants comparé notamment au Nigéria ou au Cameroun. Tous ceux que j'ai connus, au sommet de l'Etat, étaient soucieux de cette image et je ne me souviens pas que l'un ou l'autre ait donné des instructions de censure. Cela venait d'un niveau inférieur, de gens qui entendaient faire respecter certaine{s} ligne{s}, etc., et qui n'en informaient pas nécessairement les autorités. Celles-ci, quand elles découvraient ces ,,8
attitudes, soit ne disaient rien soit réagissaient.

Le témoignage de Henri Lopes confirme l'impression que Sony a pu bénéficier d'une protection relative sous le régime du P.C.T. :
"Sony donc n'était pas connu. Sony a commencé à être connu des autorités, - je le précise sans fausse modestie ni cuistrerie -, un peu grâce à moi. Sony avait obtenu un Prix, à Nice, je crois. Ce jour-là, je suis intervenu en sa faveur parce que pour sortir du Congo il lui fallait une autorisation. Il devait partir dans les quarante-huit heures... C'était un délai extrêmement bref d'autant que Sony, me semblait-il, n'avait pas de passeport. J'ai par conséquent sollicité mon voisin, qui était le Chef de la Sécurité. Je lui ai présenté Sony comme mon protégé, comme mon filleul. C'était Monsieur Ngouelondele, qui du coup a considéré qu'il avait un devoir de protection sur Sony. Et ce, jusqu'à sa mort en juin dernieY. L'autre personne, qui est maintenant décédée, et à qui j'ai parlé de Sony, c'était François-Xavier Katali, le Ministre de l'Intérieur. Sony venait d'acheter sa parcelle de Makelekele et il avait un gros problème: l'oncle de celui qui lui avait vendu le terrain lui 8.Entretien avec l'auteur, 15 décembre 1995. 9.Sony Labou Tansi l'a salué en utilisant son patronyme dans son dernier roman Le Commencement des douleurs (Paris, Editions du Seuil, 1995) : "Edouard Mondo do Nguelo Ndele, frère puîné du défunt, et Estina Hana sa soeur consolaient la veuve." (p. 151).

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faisait des difficultés en vertu du droit coutumier et de la tradition... Katali, à ma demande, a réglé l'affaire. Enfin, le dernier élément permettant de comprendre quelles relations entretenait Sony avec le pouvoir, c'est qu'il n'est pas resté un professeur de brousse. J'étais revenu au Gouvernement. Je n'étais ni à l'Education ni à la Culture mais je suis intervenu auprès de mon collègue de l'Education pour qu'on le sorte de brousse. C'est ainsi qu'il a été d'abord nommé à Pointe-Noire. Puis de Pointe-Noire, on l'a muté à Brazzaville. J'avais demandé qu'on ne l'oblige pas à donner des cours; je souhaitais que l'Etat joue

le rôle de mécène auprès de lui.

,,10

Des écrivains comme Tati Loutard et Henri Lopes, parce qu'ils étaient aussi des responsables politiques, ont souvent été des intercesseurs auprès des dirigeants congolais. Avec sobriété, Henri Lopes relate sa conversation avec Sony lorsqu'il lui a fait part de sa décision de ne plus exercer de fonction politique:
"Après mon départ du Gouvernement, s'il y avait eu quelque chose, Sony n'aurait pas hésité à me toucher. Quand je lui ai annoncé mon intention de quitter définitivement le Gouvernement et de rejoindre vraisemblablement une Organisation internationale, Sony n'en a pas fait un drame, mais avec sa manière modeste de prendre la parole il doutait que ce fUt une bonne chose. Je lui ai répondu que je me rendais de plus en plus compte que je n'étais pas un animal politique, que je ne me sentais pas bien dans ces appareils, que je devais m'en délivrer si je voulais m'exprimer suivant mon coeur... Sony avait acquiescé mais il avait insisté en me rappelant que, grâce à moi et à quelques autres, les écrivains étaient protégés et que cela leur évitait toute une série de bavures... J'ai essayé d'apaiser ses craintes: Tati Loutard était

10.Entretien avec l'auteur, 15 décembre 1995.

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toujours là et je lui ai indiqué que je n'avais pas .rompu le dialogue avec mes interlocuteurs. "Il

De même, compte tenu des réalités congolaises surdéterminées par la question ethnique, il n'est pas impossible, quand on sait que la majorité des artistes congolais est Kongo-Lari, que des personnalités influentes du monde des arts et de la politique, issues de la région du Pool, aient apporté à Sony leur protection. Pour le critique congolais Ange-Séverin Malanda, Sony Labou Tansi était d'abord un redoutable tacticien:
"Est-ce que, du temps de Sassou, Sony bénéficiait d'une immunité relative? C'est à la fois vrai et faux. Certes, diverses personnes le parrainaient, le protégeaient. Ceci étant, dans ses livres, Sony développait des thèmes que le pouvoir n'arrivait pas toujours à décoder. Ses propos étaient en effet très cryptés, peut-être même trop cryptés pour certains... Sony avait l'art de tisser des trames quasiment labyrinthiques. Mais, attention /, aujourd'hui on parle beaucoup du pouvoir et du parti unique, toutefois le parti unique, au bout du compte, n'était pas si monolithique qu'on peut le penser: il y avait des tensions en son sein et donc des clivages entre différents courants. Or Sony était un fin tacticien. Il savait remarquablement déceler les lignes de fracture, de partage. Aussi s'estil appuyé sur des personnalités qui étaient au sommet de l'Etat tout en entretenant des rapports avec des pôles et des secteurs de la société qui leur permettaient de ne pas adhérer totalement à l'idéologie officielle et de ne pas dépendre entièrement de l'appareil étatique. A l'intérieur du bloc au pouvoir, comme parmi l'opposition, il existait des voies de passage, des points à partir desquels tout

Il .Entretien avec l'auteur, 15 décembre 1995.

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pouvait basculer. Le pouvoir ,,12 était fermé
présentait néanmoins des failles.

mais il

Loin de vendre son âme au régime, Sony cherchait à tirer au mieux parti des contradictions du pouvoir en place:
"Sony a eu l'habileté de s'allier à des personnalités qui étaient à la fois dedans et en marge du régime. L'écrivain ne doutait ni de la force ni de la puissance répressive du P. C.T ; il considérait par conséquent qu'il ne fallait pas s'exposer inutilement. Au temps du 'Mono', il était indispensable, pour se prémunir, de trouver des biais pour affirmer ce que l'on avait à dire. "çony, à l'époque, se gardait de provoquer: sa stratégie n'était pas frontale mais transversale. Ceux qui étaient à même de lire ses textes,- c'est-à-dire ceux qui connaissaient l'espace politique et culturel dans lequel il évoluait -, déchiffraient et reconnaissaient, à travers certaines figures et à travers certains énoncés, des faits, des événements et
des acteurs du Congo contemporain.
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Sony était bien un opposant au régime "marxiste" du P.C.T., non pas à la façon dont l'Occident a pensé (et peut-être rêvé) la dissidence, mais plutôt comme Ulysse, passé maître dans l'art du stratagème. Par ailleurs, la conjoncture internationale, en ces années d'expansion économique du Congo, a aussi favorisé la promotion de Sony Labou Tansi. 1979, c'est bien sûr l'année de l'accession au pouvoir de Denis Sassou Nguesso, mais c'est aussi celle du début de l'exploitation à grande échelle du pétrole congolais et de la publication de La Vie et demie... Les décideurs et les agents économiques internationaux se sont efforcés, très
I2.Entretien avec l'auteur, 14 septembre 1995. I3.Entretien avec l'auteur, 14 septembre 1995.

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adroitement, de légitimer leur intervention en finançant différents projets socio-culturels. Sony en a profité, il serait inexact d'affirmer le contraire. Plusieurs indices suggèrent par exemple que le manuscrit de La Vie et demie a transité par certains bureaux de la Coopération avant de parvenir aux éditions du Seuil au terme d'un trajet quelque peu balisé. De même, en 1985, au retour de la première invitation du Rocado Zulu Théâtre au festival de Limoges, Sony commentait et justifiait en ces termes l'aide apportée par la compagnie Elf-Congo:
"Nous avons été aidés financièrement par E(f-Congo. Mais cela va dans le sens que je donne au progrès des mentalités: les sociétés qui oeuvrent dans un pays doivent être considérées comme des partenaires à part entière, j'aurais dit des citoyens. Voici une chose que j'ai dite et que je redirai toujours: la culture, c'est-à-dire ce qu'il y a de meilleur ~n l'homme, doit se défendre contre la bêtise et la barbarie. Et cela, sur tous les plans. Aucune instabilité culturelle ne ,,14
peut produire des économies viables.

Dans ce domaine aussi, le témoignage de Jean-Baptiste Tati Loutard est précieux:
"Sony comptait dans les années quatre-vingts beaucoup d'amis parmi les dirigeants des sociétés pétrolières ELF-Congo et AGIP Recherches.,,15 Il
méritait leur soutien par son dynamisme culturel.

Cette position équivoque, permettant à Sony de disposer de moyens importants pour son travail tout en demeurant libre
14.Sony Labou Tansi, "Sony Labou Tansi : 'Aucune instabilité culturelle ne peut produire des économies viables"', Mweti, n° 1270, Brazzaville, 19 novembre 1985. IS.lean-Baptiste Tati Loutard, Réponse au questionaire du 3 décembre 1994.

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de sa parole, a fini par agacer. Certains ont dès lors perçu Sony comme un enfant gâté. Tati Loutard le reconnaît tout en minimisant le phénomène:
"On ne peut être célèbre sans susciter quelques réactions de jalousie. D'une façon générale, les écrivains conf!olais se soutiennent plus qu'ils ne se ,,16 combattent.

En 1986, dans la revue Equateur, Sylvain Bemba était peutêtre plus près de la vérité quand il observait: "[...] la réussite internationale de Sony lui vaut aujourd'hui quelques solides inimitiés parmi les écrivains dont chacun connaît la démarche oblique, due au fait qu'ils vivent pour la plupart dans un
panier de crabes.
,,17

Sony a donc été soudain happé par la spirale du succès et de la gloire. Les circuits culturels internationaux ont accaparé Sony Labou Tansi par le biais de l'édition et des institutions de la francophonie. Au Congo, certains se sont élevés pour stigmatiser sa complaisance vis-à-vis de l'étranger. Il était tentant de présenter Sony comme "la voix de la France". Abel Kouvouama (universitaire, professeur de philosophie) se souvient:
"Il y a eu des propos excessifs tenus sur Sony. Le contexte politique du monopartis me et la politique d'instrumentalisation ethnique peuvent justifier pour une grande part ces jugements sur ['écrivain. D'abord, Sony, à l'instar d'autres écrivains comme Dongala, avait refusé d'adhérer au Parti Congolais du Travail. Voué aux gémonies, il ne pouvait pas 16.Jean-Baptiste Tati Loutard, Réponse au questionnaire du 3 décembre 1994. 17.SylvainBemba, art. cit., p. 54.

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avoir accès à la visibilité et à la notoriété intellectuelles et internationales. L'appui logistique apporté par le Centre culturel français au Rocado Zulu Théâtre pour la présentation de ses pièces ainsi que la publication de ses oeuvres dans une grande maison d'édition comme les éditions du Seuil, ont alimenté ces remarques désobligeantes à l'endroit de Sony. [...] Sony Labou Tansi a acquis sa notoriété extérieure sans passer par les fourches caudines des pouvoirs en place. Sinon ses écrits auraient été soumis à la ,,18
critique rongeuse des souris.

Il se peut qu'on ait jugé avantageux, à un moment de relance de la coopération économique avec le Congo, d'utiliser Sony comme un coin enfoncé dans le système "marxiste" de Denis Sassou Nguesso. Des responsables ont misé en tous les cas sur lui parce qu'ils estimaient que sa lutte pour la démocratie favorisait objectivement leurs visées "libérales". Dans leur optique, soutenir Sony à Brazzaville, c'était aussi travailler, sur les rives du Congo, à la chute du
Mur de Berlin. ..

Quoi qu'il en soit, pendant que Sony était sous les feux de la rampe, les affaires importantes pouvaient se traiter dans l'ombre discrète des grands hôtels et des cabinets ministériels. Sony ne l'ignorait pas. Dans une certaine mesure, il l'acceptait même puisque la position qu'il avait acquise lui permettait d'oeuvrer pour les valeurs qui lui paraissaient fondamentales: le respect de la culture Kongo ; l'esquisse de nouveaux rapports entre les pays, entre le Nord développé et le Sud assisté. Pour Ange-Séverin Malanda, le souci de Sony de travailler régulièrement en Europe avec le Rocado Zulu Théâtre découlait de l'analyse qu'il faisait du rapport de forces au Congo:

I8.Abel Kouvouama, Réponse au questionnaire de l'auteur, 26 décembre 1994.

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"Sony avait besoin d'espaces et de lieux extérieurs au champ congolais pour avancer ce qui lui était interdit d'affirmer ouvertement à Brazzaville. Il avait analysé l'incapacité du pouvoir à verrouiller tout ce qui provenait de l'étranger. Voilà pourquoi Sony s'est notamment inscrit dans la mouvance de la francophonie. ..19

Mais Sony est devenu prisonnier, parce que redevable, de cette collaboration privilégiée. Il n'a pas été suffisamment vigilant pour ne pas faire figure de "pion" sur l'échiquier politique et culturel de la France. D'une part, il n'a pas toujours su écarter et tenir à distance les courtisans. D'autre part, l'une de ses faiblesses aura été de n'avoir jamais pu vivre seul, d'avoir toujours eu besoin d'être entouré. Cette connivence entre Sony et les milieux parisiens de la . francophonie a sans doute tourné au maternage: Sony était devenu l'enfant chéri de la France. L'image ne doit pas être prise à la légère: pour bien des Congolais, la France, aujourd'hui encore, reste précisément la Mère-Patrie... En outre, l'écrivain avait des raisons personnelles, liées à son enfance chahutée entre les deux rives du Congo, de jouir, plus que de raison, de l'affection et de la chaleur qu'on voulait bien lui témoigner. Du coup on comprend aisément que son engagement politique, dans le sillage de Bernard Kolelas, lui ait, aliéné notablement ces soutiens. La ''francosony'' cédait la place à la désapprobation polie et à l'expectative. Beaucoup déjà pleuraient l'ami éloigné, l'enfant prodigue, la brebis égarée. Tous, ou presque, considéraient que Sony avait fait le mauvais choix, qu'il était quasiment perdu pour la littérature... A l'heure critique, en 1995, heureusement que divers responsables politiques français et qu'un homme comme Pierre Graziani ont été sensibles au drame de l'écrivain: leur générosité a permis de restaurer la dignité de Sony et de son

19.Entretien avec l'auteur, 14 septembre 1995.

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épouse, Pierrette Kinkela20.Autrement, ils seraient morts tous les deux dans l'indifférence et l'oubli. Au lendemain de la Conférence nationale et de la période dite de Transition, Sony affirmait que la "démocratie" congolaise cherchait à l'éliminer. Il se disait menacé et privé de passeport après avoir été radié de la fonction publique. En 1994, l'écrivain a déclaré ne plus pouvoir s'aventurer au centre ville de Brazzaville de peur d'une agression ou d'un attentat: il figurait selon lui en bonne place sur la liste des gens à abattre. .. En juin 1994, le journal brazzavillois Le Rayon avait dénoncé ces menaces sans être démenti. L'écrivain a joint ses amis français dès le 29 mars 1994 et leur a demandé d'organiser la solidarité en sa faveur21. En France, en Europe et aux Etats-Unis, un mouvement de protestation a pris forme pour permettre à Sony de recouvrer la plénitude de ses droits. Cette bataille a été rude, ingrate, éprouvante. Pendant des mois, il a fallu convaincre, argumenter, persuader. La collecte
:W.Al'époque, M. Jacques Chirac, Maire de Paris, M. Alain Juppé, Ministre des Affaires étrangères, M. Jacques Toubon, Ministre de la Culture et de la Francophonie, M. Philippe Seguin, Président de l'Assemblée Nationale, Mme Lucile Astel, Directeur de Cabinet de M. le Ministre de la Coopération, ont,- sans pour autant s'ingérer dans les affaires intérieures congolaises -, répondu avec bienveillance aux sollicitations du Comité de soutien à Sony Labou Tansi. Sur le plan matériel, l'apport de la Fondation Elf, présidée par le Docteur Sebbag, et de l'association "Sida Solidarité Spectacle", animée par Alain Neddam, a été des plus précieux. 21.Jean-Michel Devésa, "Le Congo des douleurs, Cinq lettres de Sony Labou Tansi à des amis français", Ala Bulletin, [Bulletin de l'African Literature Association ], volume 20, n° 4, Hiver 1994, pp. 18-23.

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de plus de 1700 signatures d'intellectuels et de démocrates français, belges, suisses, allemands, italiens, québécois, américains et africains n'a pas été facile. Personne ne pouvait imaginer que le Congo pansait ses plaies. Les morts congolais, trop peu nombreux à l'aune de la société du spectacle, victimes d'une guerre civile qui n'avait pas avoué son nom, n'intéressaient pas. D'autres urgences mobilisaient l'opinion et surtout ceux qui la façonnent et la
modèlent. ..

Quant à Sony, son sort laissait dubitatif On acceptait volontiers d'aider l'homme, l'ami, le créateur. Mais on prenait soin d'ajouter que cet appui n'avait rien de "politique" et que, d'ailleurs, Sony avait eu bougrement tort de s'engager aussi activement dans la vie publique de son pays. Les limites et les insuffisances de cette campagne de soutien s'expliquent par le refus de beaucoup d'aborder sa situation sous l'angle de la défense des droits de l'homme. Pendant des mois, des trésors de patience et quelques coups de gueule ont été nécessaires pour qu'enfin les médias daignent évoquer le sort de l'écrivain et que "l'humanitaire" et la prudence n'évacuent pas ses revendications. La suite, on la connaît. Elle est atroce, cruelle, terrible. J'ai découvert le 19 janvier 1995, en les accueillant à l'Hôpital Saint-Louis, que Sony et Pierrette, étaient gravement malades. Depuis l'automne, des rumeurs circulaient ~ des témoignages m'étaient parvenus. Mais je n'avais pas voulu leur apporter le moindre crédit: je songeais à une entreprise de déstabilisation. Néanmoins, je m'inquiétais. Au téléphone, à partir de novembre 1994, Sony a donné des signes alarmants de fragilité et de confusiqn. Je redoutais des manoeuvres "sorcières" et craignais pour la santé psychique de l'écrivain. D'autant que la publication par Le Nouvel Observateur, dans son album anniversaire 1964-1994, d'un texte de Sony que je
ne connaissais pas et qui relatait une de ses journées,

-

en

l'occurrence celle du 28 avril -, donnait quelque crédit à ce

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qu'avançaient certains à Paris. Sony semblait avoir pris ses distances vis-à-vis de son parti et de son principal dirigeant, Bernard Kolelas :
"Le vieux Nkumbi de Total arrive. Ca a mis des foules dans la rue Hippolyte. Gardes, fusils et tralo-trala. Il reste une demi-heure au moins à me donner les nouvelles, à m'interdire la fatigue: repos, repos, repos. Ah ! ce grand homme .IMandela du Kongo que les gens disent. Il plaisante; c'est pour me faire rire: 'Tu maigris. Sache tout de même que dans ce pays il est défendu de maigrir. ' J'attends. Ah .Idonc ce Kongo

défoncé .I [...] J'attends, j'attends, j'attends. Ta Bansimba, puis ta Babindamana, mama Anne, mama Jeanne, mama Marie: ils sont venus pour la prière. Pas d'heure, plus de minute. Le temps ici est libre et souverain. Demain tata Ko lelas reviendra me voir pour m'interdire de me fatiguer. Sans penser que pour un énergumène comme moi, dormir, attendre, vivre allongé fatigue plus que tout. 'Justement ~ Tu travailles trop ~'Le pays où il est défendu de maigrir. Je pense que cela pourrait être le titre d'un roman. Après tout ce qui a tué notre ville... ; la ville de De
Gaulle, Brazzaville.
,,22

On murmurait qu'un rapprochement entre Bernard Kolelas et les autorités congolaises était imminent. Connaissant Sony, je ne pouvais qu'imaginer sa colère et sa détermination: on ne pouvait sacrifier les morts de Bacongo à des combines politiciennes. .. Ce texte pour le moins désenchanté, parvenu directement à l'équipe du Nouvel Observateur chargée de confectionner ce numéro spécial "240 écrivains racontent une journée du monde", m'incitait à penser que Sony se battait sur deux fronts, contre le pouvoir congolais et à l'intérieur de son parti. Je mettais l'état de faiblesse de l'écrivain sur le compte
22.Sony Labou Tansi, Le Nouvel Observateur, "240 écrivains racontent une journée du monde", Hors série n° 22-23-24, novembre 1994, p. 90.

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du kindoki, de la sorcellerie: Sony était en danger, on essayait de le "manger", d'annihiler sa volonté. Il m'avait échappé que Sony Labou Tansi décrivait les symptômes de sa maladie... Les rapports de Sony Labou Tansi avec Bernard Kolelas sont difficiles à apprécier. Surtout depuis Paris. Pendant mon séjour brazzavillois, je n'ai vu Kolelas qu'une seule fois, durant quelques minutes, dans les jardins de la Case De Gaulle, lors de la réception donnée par l'Ambassadeur à l'Qccasion du 14 juillet 1992. C'est mon collègue, le professeur LetembetAmbily, qui m'avait présenté. A l'époque, Sony me parlait du "Vieux" avec respect. Dans les quartiers, on disait que l'écrivain était l'un de ses conseillers les plus écoutés. A Paris, en 1995, Sony était plus réservé, plus distant. Je me souviens qu'il s'était emporté à l'annonce de l'entrée de trois membres de l'opposition dans le gouvernement. "Cette équipe gouvernementale, on va la bouder", s'était-il écrié... Les deux hommes n'avaient cependant pas rompu. De passage à Paris, Kolelas est allé rendre visite à Sony à l'hôpital Saint-Louis. Il l'a accueilli à sa descente d'avion à son retour à Brazzaville. Sony était bien sûr un homme capable de tenir tête à Kolelas23. Le poids et le prestige dans la vie politique congolaise d'un Sony sain et vivant n'étaient pas négligeables. Il me semble que l'écrivain était plutôt hostile à des compromis, même tactiques, avec le régime du Président Lissouba. Mais, compte tenu du mystère dont Sony a entouré sa maladie et faute de savoir avec certitude depuis quand il souffrait, je me garderai de conclusions hâtives. La douleur n'a certes pas changé Sony mais elle l'a amoindri et parfois même diminué. L'évaluation de son oeuvre et de ses actes, sinon
23.Enmai 1993, Sony Labou Tansi déclarait: "Rassurez-vous: je combats aujourd'hui Pascal Lissouba qui a beaucoup déçu, je combattrai demain tout autre leader, fût-il Bernard Ko lelas, qui verserait dans l'arbitraire. "("Sony Labou Tansi : 'Les politiciens sont disqualifiés"', Jeune Afrique, n° 1689, 20-26 mai 1993).

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dans les dernières années du moins dans les derniers mois de sa vie, implique d'intégrer ce facteur, sauf si l'on veut cultiver le mythe. Quant à l'avenir du Congo, il concerne au premier chef les Congolais, ne l'oublions surtout pas' Sony nous a quittés. Il est parti à M'pemba, au royaume des morts de la tradition Kongo, en emportant avec lui la vérité de sa douleur. J'ignore ce qui s'est réellement passé dans la tête de Sony et, comme il se doit, je n'ai pas eu accès à son dossier médical. J'ai toutefois l'impression que Sony, durant l'année 1994, a bandé toute son énergie pour un dernier combat, non pas contre la maladie, mais contre le pouvoir congolais.

Sony était en France pendant la guerre civile congolaise
de 1993. Il avait quitté Brazzaville à la fin du mois de mai 1993, juste avant les premiers affrontements armés de juin pour répondre à diverses invitations internationales. Il n'est rentré au pays qu'en décembre. Le jour de son départ, Sony a déjeuné chez moi à Paris. Il supportait mal de ne pas être avec les siens, dans la tourmente. Les tueries des quartiers M'Filou et Diata l'avaient bouleversé. Il culpabilisait d'avoir été à l'abri, à l'étranger, lorsqu'on avait, le 3 novembre, bombardé à l'arme lourde l'arrondissement de Bacongo. Je crois qu'en prenant l'avion pour Brazzaville Sony avait décidé de ne plus revenir en Europe. Il me semble maintenant,- et même si je n'en ai pas la preuve -, que Sony savait en s'envolant pour le Congo qu'il était malade et que son cas était désespéré24.
24.A sa mort, l'hebdomadaire Jeune 4frique, dans un article équilibré ("Pierrette et Sony Labou Tansi ne souffrent plus", Jeune Afrique, n° 1798, 22-28 juin 1995, p. 8), a sous-entendu, en se référant à un passage des Sept Solitudes de Lorsa Lopez (Paris, Editions du Seuil, 1985), que Sony Labou Tansi était malade (ou du moins contaminé) depuis une dizaine d'années. Certains témoignages renforcent cette hypothèse.

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Perdu pour perdu, il a voulu être une dernière fois utile à son peuple, à son pays et à sa cause en contribuant à discréditer le régime du Président Pascal Lissouba. D'où ses prises de position radicales, ses véhémentes lettres ouvertes au Président congolais, son refus obstiné d'aller siéger à l'Assemblée Nationale. Sony avait prévu qu'on ne lui pardonnerait pas ce crime de lèse-majesté25et qu'il pourrait, le moment venu, s'appuyer sur certains de ses amis pour le soutenir. Je sais mail1tenant qu'en septembre 1994, André Milongo a certifié à Henri Lopes que les autorités congolaises n'avaient pas retiré son passeport à Sony Labou Tansi26. Selon lui, il aurait été absurde d'attenter de la sorte à ses droits, alors qu'il était le numéro deux d'une opposition, à qui le pouvoir faisait la cour... Le plan de Sony Labou Tansi,- si plan il y a eu -, a fonctionné. En 1986, Sylvain Bemba l'avait écrit: "c'est quand même un gros malin notre homme"2?..
25. rappeler la déclaration du Président Pascal Lissouba à Jeune Se Afrique: "[...]je ne pense pas que la culture de son pays l'autorise à me fùstiger comme il l'a fait, moi qui suis son aîné. tt (Jeune Afrique, n° 1771, 15-21 décembre 1994, p. 23.). 26.Information fournie à l'auteur lors de l'entretien que Henri Lopes lui a accordé à Paris le 15 décembre 1995. En outre des sources proches des autorités congolaises ont affirmé que Sony Labou Tansi n'a jamais cessé de percevoir ses émoluements parlementaires (825 000 Fcfa par mois). Ceux-ci auraient été versés à Mme Ibouritso, élue à l'Assemblée nationale congolaise pour le compte du M.C.D.D.I., et détentrice d'une procuration en bonne et due forme de l'écrivain. Pour certains, la maladie faisait qu'en 1994 Sony Labou Tansi n'était plus en possession de ses moyens intellectuels. C'est possible. Mais alors on ne peut que regretter le silence de ceux qui, à Brazzaville, savaient. 27.SylvainBemba, art. cit., p. 49.

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Dans aucune de ses lettres, lors d'aucune conversation téléphonique, Sony m'a avoué qu'il souffrait. Sony ne voulait pas qu'on lui volât sa mort: il pensait mourir chez lui à Makelekele, ou mieux encore "au village", sans que personne rut en mesure de dire avec certitude les raisons de sa disparition. Cette intransigeance envers soi et la douleur a plongé ses proches (amis, compagnons de parti) dans la difficulté et l'embarras: comment pouvaient-ils aider quelqu'un qui ne voulait pas l'être? A Paris, il était légitime de croire que la famille politique de Sony l'avait lâché. L'automne et l'hiver 1994 ont été pénibles. Comme c'est toujours le cas en Mrique, beaucoup se sont détournés lorsqu'on en est venu, à Brazzaville, à suspecter l'origine de la maladie. Pierrette a raconté, à Paris, dans quelle misère Sony et elle avaient été précipités. Sony Labou Tansi n'était pas seul à dépérir. Pierrette aussi était atteinte. Sony s'est finalement résigné à une évacuation sanitaire. Le couple a pris l'avion le ] 8 janvier 1995 au soir pour Paris. Nul ne pouvait plus cacher le mal qui avait frappé l'écrivain et sa compagne. Sony était un homme. N'en faisons pas un saint. Après trois mois passés en France, Sony, de retour à Brazzaville, a décidé de partir dans le village de Foufoundou, près de Kibwende. Avec sa femme, il a voulu suivre un traitement "traditionnel", reposant sur la prière et des plantes "révélées". Sony croyait à ces thérapies. Dans Les Yeux du volcan, l'écrivain en avait même évoqué le fondement mystique. C'est en effet dans un rêve que le colonel Pedro Gazani [on reconnaît ici le nom, déformé, de Pierre Graziani] a eu la révélation du remède contre l'impuissance qu'il conseille à Benoît Goldmann:
"Tu m'en donneras des nouvelles, dit le colonel. Bois et attends. T'inquiète pas pour le reste. Donne ce qu'il

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en faut à ta femme. Et... faites l'amour toute la nuit. Cette mixture m'a été révélée en rêve. ,,28

Pour la prophétesse qui les a accueillis, Pierrette et Sony devaient, comme c'est presque toujours le cas en pareille circonstance, cesser d'observer le traitement prescrit en Europe. A Paris, toutes les dispositions avaient été prises pour leur fournir régulièrement les médicaments dont ils avaient besoin. L'ironie tragique veut que les trois premiers colis acheminés courant mai à Brazzaville n'aient servi à rien. Trois semaines ont suffi pour venir à bout de leurs défenses... A Paris, cette fin a surpris par sa rapidité tous ceux qui s'étaient mobilisés autour du couple, les conditions et les circonstances de ce double décès demeurant confuses. Ce qui est sûr, c'est que la mort de Sony s'inscrit dans la logique mystique qui a toujours été la sienne. Voilà longtemps que Sony s'était avancé "vers les sillons des savoirs invisibles"29. Dans une lettre, David Mavouangui le laisse entendre:
"Nous avons accompagné Sony à sa dernière demeure jeudi dernier dans la dignité au cimetière du centre ville. Lors de nos deux dernières entrevues, à la veille de son évacuation, je le savais condamné parce que refusant volontairement de s'abreuver de médecines 'scientifiques' modernes, sollicitant plutôt les forces de l'âme, de la tradition en lesquelles sa confiance fut totale. On aurait pu retarder l'échéance fatale pour quelques années peut-être, mais l'humaine finalité, l'humaine existence, l'humaine vie, est toujours un choix personnel, une loi vitale qu'on se donne pour tracer ses propres chemins de la vérité. Sony nous a

28.SonyLabou Tansi, Les Yeux du volcan, Paris, Editions du Seuil, 1988, p. 124. 29.Sony Labou Tansi, Qui a mangé Madame d'Avoine Bergotha ?, coll. "Théâtre en tête", Camières (Belgique), Editions Promotion Théâtre, 1989, p. 84.

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montré l'exemple de la liberté de l'artiste, du dramaturge, de l'écrivain, de l'homme tout court... Au moins lui a existé et il continuera toujours ,,30
d'exister.

Il y a eu, chez Sony, en mai-juin 1995 la volonté d'affirmer, une dernière fois, et contre la mort menaçante, les forces de la spiritualité. Il a cru pouvoir échapper à la mort en recourant à une guérisseuse inspirée dont tout indique qu'elle est ngunza3I. Pierrette, qui savait parfaitement de quoi elle était atteinte, l'a
3°.David Mavouangui, Lettre à l'auteur, 26 juin 1995. 3I.Asa Dalmalm, dans son livre L'Eglise à l'épreuve de la tradition, La communauté évangélique du Zai"re et le kindoki (Paris, EDITAF, 1985), définit le ngunza ainsi: "Son rôle au sein de la société avant le christianisme est assez mal éclairé. C'est uniquement dans des situations qui le mettent en rapport avec le christianisme conquérant qu'on le voit, mentionné en termes de 'syncrétique' et d"hérétique'. Le terme ngunza est communément interprété comme celui qui parle au nom d'un chef le messager, le prédicateur, le prophète. Peut-être le ngunza fut-il alors ce personnage qui demeura à l'ombre du roi pour traduire sa volonté. A la limite, il aurait été ce personnage qui consciemment ou inconsciemment, se faisait l'interprète d'une volonté extérieure et nécessairement supérieure. Dans ce sens, cette fonction apparaît dans son essence totalement pure au-delà même du contenu du message qu'elle pouvait transmettre. Cette hypothèse pourrait alors justifier que, dans la rencontre avec le christianisme, ngunza ait été associé au concept bibliqu,e de prophète. De fait, ngunza semble avoir eu une fonction qui en beaucoup de sens ressemble à celle du nganga : voir dans le secret, prédire l'avenir, conseiller et bénir le peuple, guérir des malades, mais, fait très sign~ficatif il ne semble pas avoir été associé à aucun culte de nkisi [fétiche]." Il convient aussi de consulter Martial Sinda, Le Messianisme congolais et ses incidences politiques, kimbanguisme matsouanisme - autres mouvements, Paris, Payot, 1972, pp. 62-64 et pp. 91-103.

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suivi dans cette voie en épouse fidèle, peut-être sacrifiée, plongeant dans la perplexité ceux qu'elle avait conquis à Paris par sa force de caractère et son appétit de vie. Cette mort pose d'autres problèmes. A Brazzaville, le trouble est dans tous les esprits et les spéculations vont bon train. Sony Labou Tansi a réagi en Kongo soucieux de sa réputation. Comme beaucoup de ses compatriotes victimes de la même pathologie, il a dissimulé le mal qui le rongeait. Il a préféré se taire et endurer pour éviter la honte et l'opprobre d'une maladie qu'on vit, en Mrique centrale, comme une punition de Dieu touchant les débauchés et les détenteurs du pouvoir, c'est-à-dire ceux qui, dans l'imaginaire collectif et souvent dans la réalité, abusent de la position sociale qui est la leur pour mener une vie de bâton de chaise... Le metteur en scène bordelais Guy Lenoir a peut-être eu, durant l'été 1994, l'intuition de ce qui allait survenir:
"Pour comprendre la personnalité de Sony, il me paraît indispensable de songer à un de ses mofi..fs récurrents: celui du héros qui s'offre à la mort, qui accepte l'holocauste. Dans La Résurrection rouge et blanche de Roméo par exemple, Roméo va à la mort non pas par dépit, parce qu'il croit avoir perdu Juliette, mais bien parce que l'avenir de l'Afrique passe par son martyre... Sony c'est, à bien des égards, ,,32 cette offrande de soi.

Mais il Ya plus. Sony Labou Tansi, comme sans doute tous les hommes, cultivait aussi sa part d'ombre. II serait vain de le nier pour répandre de pieux mensonges. Sony était en guerre avec lui même. Il ne croyait pas en effet à la mort :
"Il n y a pas de mort

32.GuyLenoir, Entretien avec l'auteur, Il août 1994.

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ça nous l'avions toujours SU"33

Sony Labou Tansi conclut sa dernière pièce de théâtre (datée du 7 août 1993) sur cette même certitude:
"Ne vous y trompez pas: la mort est un Dieu sans tête ni queue. Aucune voix ne lui appartient. La vie a été tendrement posée sur le chaos. La mort comme une fiévreuse folle s'est mise à se gaver. Pourtant aucune ,,34 mort n'a assez de ventre pour engloutir la lumière.

C'est ce qu'enseigne sa tradition culturelle inscrivant l'existence et l'univers dans un temps cyclique. Sony était pourtant en lutte perpétuelle contre le temps, contre ce temps linéaire qui passe et qui, malgré ses certitudes et sa métaphysique, le taraudait. Aussi a-t-il nourri et entretenu son angoisse comme un boulimique, croquant la vie à belles dents et dévorant tout sur son passage:
"Qu'aurions-nous fait sur cette terre sans ces femmes ardentes et bravement tordues C'est bien elles toutes qui faute d'être aimantes ensemble nous aident à baiser la mort"35

33.Sony Labou Tansi, "Prière", Poèmes et vents lisses, [juillet-août 1993], Coll. "Le Traversier", Solignac, Le Bruit des autres, 1995, p. 13. Le poème, "Prière", a été publié le 4 novembre 1994 par le journal L'Humanité. 34.Sony Labou Tansi, QU'ils le disent... Qu'elles le beuglent..., [7 août 1993], in Sony Labou Tansi, Théâtre 1, coll. "Beaumarchais", n° 18, Carnières (Belgique), Editions Lansman, 1995, p. 31. 35.SonyLabou Tansi, "La Course des haies", Poèmes et vents lisses, pp. 46-47.

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Dans cette course insensée contre l'inexorable, j'ai bien peur que Sony n'ait peut-être pas toujours pris les précautions qui s'imposaient. .. Ses biographes auront à démêler dans l'écheveau des signes, des doutes et des interrogations ce qui s'est véritablement tramé pendant ces années et comment est mort Sony Labou TansÎ.

Ce livre a été rendu possible grâce aux remarques, aux informations, aux documents, aux témoignages et aux critiques de : David Applefield, Bernard Banos-Robles, Sylvie Barrat, Sylvain Bemba (+), Anne-Lise Bevon, Nicolas Bissi, Chantal Boiron, Jean-Marie Borzeix, François Campana, Paul Dakeyo, Dian-Daha Labou Jonas, Jérôme Dzalamou et le Rocado Zulu Théâtre, Gabriel Garran, Gilbert Gazaillet, Marie-Clotilde Jacquey et ses collaborateurs du C.L.E.F., Abel Kouvouama, Guy Lenoir, Pierre Leloup, Serge Limbvani, Henri Lopes, Mireille Loubeyre, Caya Makhele, Ange-Séverin Malanda, David Mavouangui, Serge M'Bourra, Georges M'Boussi, Julienne Milandou, Louya Victor Mpene Malela, Matondo Kubu Ture, Boniface Mongo, Michel Naumann, Mwata Ngalasso, Jean-Jacques Nkollo, Pascal Nzonzi, Elza Oppenheim, Nade et Samuel Mpindou, Nzongo Soul, Patrice Péteuil, Christian Remer, Alain Ricard, Jean de Rochegonde, Norbert Stamm, Jean-Baptiste Tati Loutard, Gilbert Tiberghien, Marie-Noëlle Vibert.

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CHAPITRE I

UN ECRIVAIN

DANS LA CITE

"Métier: homme; fonction: révolté"
Sur la carte de visite de Sony.

La littérature négro-africaine s'est pour une part constituée dans la critique des pouvoirs et de l'oppression. C'est ainsi que l'émergence du mouvement de la Négritude est inséparable de l'essor des luttes anti-colonialistes et que la plupart des grands écrivains africains ont eu à coeur, au lendemain des Indépendances, de flétrir les dictatures et les exactions qui ont ensanglanté leurs pays. Ce constat sur lequel chacun s'accorde a amené parfois des commentateurs à penser que le "processus de démocratisation" dans lequel l'Afrique s'est engagée depuis 1990 condamnerait à terme ses écrivains au silence. Car, faute de pouvoir désormais dénoncer les régimes en place et à moins de se condamner à ressasser, les romanciers et les poètes africains qui ont été les champions des droits de l'homme et qui ont incarné mieux que quiconque les aspirations de leurs concitoyens, verraient prochainement leur principale source d'inspiration se tarir... S'étant cantonnée à une fonction critique, la littérature négro-africaine serait donc à la veille d'une crise majeure: l'accession à la démocratie représentative et au pluripartisme pourrait peut-être précipiter

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sa fin. Dans le meilleur des cas, elle risquerait fort d'être en panne de sujets. D'une part, ces allégations traduisent une méconnaissance de la richesse et de la profondeur d'une littérature négroafricaine qu'on aurait bien tort d'appréhender sous le seul angle de la contestation sociale; d'autre part, elles participent de cet enthousiasme à courte vue (illustré par les analyses d'un Francis Fukuyama célébrant la fin de l'Histoire) qui s'est emparé de certaines sphères lorsque l'empire soviétique a implosé. Sur le plan littéraire, ces remarques relèvent du truisme. Peut-être dénotent-elles aussi chez ceux qui les profèrent une certaine condescendance. ~uoi qu'il en soit, elles participent d'un préjugé déniant toute véritable envergure à la production négro-africaine. Une lecture attentive des textes préserve de ces appréciations à l'emporte-pièce: tous les livres écrits par des Africains ne sont évidemment pas des chefs d'oeuvre, loin s'en faut, mais il est pour le moins discutable de les aborder avec des oeillères... La poésie de Tchicaya U Tam'si (pour en rester au domaine congolais) atteste du degré de maturité et de qualité atteint par une littérature qu'il est inutile de caricaturer en faisant croire au public qu'elle se contente d'exprimer un point de vue social et revendicatif En outre, au niveau politique, ces assertions s'appuyaient sur des analyses qui ont vite été démenties par la réalité. Elles illustrent l'extraordinaire cécité de ces "experts" supposés tout savoir quant à la marche du siècle. Au début de la décennie, responsables politiques, économistes et idéologues ont en effet confondu la dislocation d'une bureaucratie avec l'avènement d'un Paradis libéral, par ailleurs bien hypothétique. Les convulsions auxquelles l'Europe est confrontée et les difficultés qui l'assaillent ont eu raison de ces chimères. Il en est de même en Afrique où les perspectives soulevées notamment par les Conférences nationales se sont brisées devant les calculs de politiciens qui ont imaginé devenir de parfaits démocrates en changeant simplement de discours. Un peu partout sur le continent noir, la

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