Souvenirs d'un homme de lettres (Léon Barracand)

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Souvenirs d'un homme de lettresLéon BarracanderLa Revue des Deux Mondes, 15 août et 1 septembre 1937Souvenirs d'un homme de lettres (Léon Barracand)Sommaire1 En quête d'un éditeur. - Le bon Théo2 Chez Jules Janin3 Jules Sandeau4 Villiers de L'Isle-Adam5 Leconte de Lisle6 François Coppée7 Un duel manqué8 Judith Gautier9 José-Maria de Heredia10 Anatole France11 La librairie Lemerre12 Chez Charavay13 Encore Anatole France14 Francisque Sarcey15 Un personnage des « Rois en exil »16 De Henner à Henry Becque17 NotesEn quête d'un éditeur. - Le bon ThéoLorsque, au retour des vacances de 1865, j'eus achevé d'écrire et de faireimprimer le poème de Donaniel, la question de l'éditeur se posa.Depuis quatre années environ que j'habitais Paris, y faisant mon droit et venant depasser ma licence, je ne connaissais personne dans le monde des lettres qui mepût renseigner. Je m'adressai à la mère Gaux qui avait un étalage de livres sous lesgaleries de l'Odéon et dont, par privilège d'étudiant, je feuilletais parfois lesnouveautés, lui achetant quelques volumes et bavardant avec elle à l'occasion.— Un poème ! me dit-elle. Il faut aller trouver Lemerre. Vous serez là chez vous, ils'est fait le monopole de la poésie.Je vivais dans une telle ignorance de tout que l'illustre éditeur, qui ne venaitd'ailleurs que de s'établir, m'était inconnu. Je consultai le Bottin et j'allai droit chezLemerre qui tenait boutique au boulevard des Italiens.Cet habile homme ...
Publié le : jeudi 19 mai 2011
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Souvenirs d'un homme de lettresLéon BarracandLa Revue des Deux Mondes, 15 août et 1er septembre 1937Souvenirs d'un homme de lettres (Léon Barracand)Sommaire1 En quête d'un éditeur. - Le bon Théo2 Chez Jules Janin3 Jules Sandeau4 Villiers de L'Isle-Adam5 Leconte de Lisle6 François Coppée7 Un duel manqué8 Judith Gautier9 José-Maria de Heredia10 Anatole France11 La librairie Lemerre12 Chez Charavay13 Encore Anatole France14 Francisque Sarcey15 Un personnage des « Rois en exil »16 De Henner à Henry Becque17 NotesEn quête d'un éditeur. - Le bon ThéoLorsque, au retour des vacances de 1865, j'eus achevé d'écrire et de faireimprimer le poème de Donaniel, la question de l'éditeur se posa.Depuis quatre années environ que j'habitais Paris, y faisant mon droit et venant depasser ma licence, je ne connaissais personne dans le monde des lettres qui mepût renseigner. Je m'adressai à la mère Gaux qui avait un étalage de livres sous lesgaleries de l'Odéon et dont, par privilège d'étudiant, je feuilletais parfois lesnouveautés, lui achetant quelques volumes et bavardant avec elle à l'occasion.— Un poème ! me dit-elle. Il faut aller trouver Lemerre. Vous serez là chez vous, ils'est fait le monopole de la poésie.Je vivais dans une telle ignorance de tout que l'illustre éditeur, qui ne venaitd'ailleurs que de s'établir, m'était inconnu. Je consultai le Bottin et j'allai droit chezLemerre qui tenait boutique au boulevard des Italiens.Cet habile homme compulsa les bonnes feuilles que je lui tendais et qui formaientun joli petit in-16 carré sur papier de Hollande, admira à la première page la bellecomposition romantique de Léopold Flameng, et dit :— C'est parfait ! Ça me convient. Nous mettrons le volume à 20 francs, et nousferons une bonne affaire ;Une bonne affaire ?... Il s'agissait bien de cela !— À vingt francs, dis-je, nous n'aurons guère d'acheteurs.— Qu'importe, s'ils paient cher !Il m'importait beaucoup. J'aurais voulu donner mon livre pour rien afin d'avoir plusde lecteurs. Et, sans rien conclure, je m'en allai un peu déconcerté.En longeant les Boulevards, j'avisai derrière une vitrine les premières poésies deSully-Prudhomme qui venaient de paraître chez Achille Faure dont la librairie toutenouvelle était établie près de la porte Saint-Martin. Mon petit paquet à la main, jem'y rendis.Achille Faure était un homme jeune encore, vif et intelligent. Il lut quelques vers, les
goûta, fit même une observation assez juste sur un mot «bruire» que je ne comptaisque pour deux pieds. Finalement, nous nous entendîmes. Le brave garçon était tropartiste, trop lettré, et ce fut la cause de sa ruine sans doute. Il avait mis là quelquecent mille francs qui ne firent qu'une flambée.Six mois après, le gros ballot de mes Donaniel[1] me revenait, qui de chez moi nefit qu'un saut chez Lemerre, lequel, depuis, a publié la plupart de mes autresœuvres, poésies, romans, théâtre, histoire... Un certain nombre me restèrent, que jedistribuai à tout venant.Cependant quelques exemplaires étaient à la reliure, destinés à de grands noms :Hugo, Sand, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Sainte-Beuve, etc.Gautier habitait, dans une large avenue, dans les parages d’Auteuil, une gentillemaisonnette prolongée d'un jardin. Dans le salon où j'attendais, un peu ému, je levis surgir avec ses deux filles, Judith, plus tard Mme Mendès, et la seconde, plustard Mme Bergerat. Il partait pour une matinée dramatique au moment où j'arrivais,et sa jolie escorte n'était pas pour rassurer mes timidités.Théo (comme l'appelaient ses amis dans l'intimité) était l'un des plus illustresreprésentants encore vivants de l'école romantique. Je ne fus pas déçu en le voyantsans ce fameux gilet rouge des grands soirs de bataille littéraire, mais en redingotecorrecte. Bien des fois, en effet, je l'avais aperçu aux « premières ». Et, toutdernièrement encore, à une représentation du More de Venise à la Porte-Saint-Martin, du fond du parterre où j'étais blotti, je ne l'avais pas perdu de vue dans lapetite avant-scène où il trônait. Il était pour nous un dieu des lettres.L'accueil fut familier, cordial et gai, et me mit tout de suite à l'aise. En lisantl'épigraphe, il s'exclamait joyeusement: « À la bonne heure ! » C'était un distique dePétrus Borel, dit le lycanthrope. Et je crus voir dans ce transport la satisfaction derencontrer un dissident de l'École du Parnasse qui pointait alors et à laquelle onn'avait pas essayé encore de le rattacher. Nous nous mîmes en marche, versl'omnibus qu'il allait prendre, précédés des deux jeunes filles.À la voiture, nous nous séparâmes, et j'emportai, avec la poignée de main deGautier, l'illumination des beaux yeux de Judith attachés sur moi et souriants.La seconde visite fut plus posée. Par la chaude journée d'été, il revenait du fond dujardin, en veston léger, le col dégrafé, une petite calotte rejetée en arrière d'oùruisselaient -ses longs cheveux. Sa première parole fut pour protester.— Mais non ! vous n'êtes pas mon disciple. C'est du Musset, du Musset tout pur :vous l'imitez à s'y méprendre, à l'égaler !Je crus sentir ici quelque déconvenue. Un peu par flatterie, - je m'étais vanté d'êtreson élève. Je repartis que, sinon la forme, du moins le fond et l'allure, et lepittoresque du récit rappelaient le Capitaine Fracasse. Il eut un gested'assentiment sans paraître bien convaincu. Il ne me fit qu'une objection : il n'aimaitpas, n'admettait pas les rimes mêlées. Ce fantaisiste et cet indépendant se faisaitl'esclave de la symétrie rythmique, de la régularité antique et classique.Chez Jules JaninDans un clair et luxueux chalet parmi les fleurs, le gazouillis des oiseaux, le gaisoleil et la verdure, à la lisière d'une voie de Passy qui en a retenu le nom de JulesJanin, nichait, comme dans une immense volière, le plus corpulent deschroniqueurs dramatiques.On l'appelait « le Prince des Critiques ». Un esprit léger, sautillant, voltigeant à lafois sur mille objets, un style pomponné, enrubanné, plein d'une verve florianesque,se développant en interminables arabesques et criblé de citations latines et autres,tout cela formant, dans un débordement d'incoercible bavardage, le plus étrangeamalgame, lui avait valu ce beau titre.L'oracle était invisible quand nous franchîmes la grille „ du parc. Mais une piécetteglissée dans la main du petit valet qui nous reçut leva la consigne.— Par là, me dit-il doucement en me désignant l'escalier, allez tout droit et vous leverrez... Mais motus !Et je montai, sans me douter de ce qui m'attendait.
Assis dans une bergère qu'il emplissait de sa grosse personne, et flanqué d'unjeune secrétaire auquel il dictait, Janin s'agita violemment à ma vue, les deux,mains jetées sur les bras du siège, comme s'il allait bondir et me sauter à la gorge,en même temps qu'il m'apostrophait :— Qu'est-ce ? Comment avez-vous passé ?... Vous ne savez donc pas que c'est lejour de mon article !Je restai pétrifié. Mon Dieu ! non, je ne savais pas que ce fût le jour de son article,et je ne savais pas que le jour de son article le mouvement universel dût s'arrêter, laterre entière faire silence, et qu'il fût interdit à tout poètereau de s'aventurer dansson voisinage. Je pus pourtant bredouiller le but de ma visite.Après des fouilles multiples sur les tables et les meubles surchargés d'envoisd'auteur, le jeune scribe, qui n'avait cessé de rire sous cape, finit par repêcher monvolume. Dès qu'il le tint, notre furieux se calma ; sa main potelée et fine en caressaavec amour le veau plein d'une belle teinte citronnée ; il suivit d'un œil amusé lesfers du dos et des plats. Cet homme aimait vraiment les livres bien habillés, le beaupapier, les beaux caractères, et il goûtait à leur seul toucher une visible volupté.Il me remercia du joli cadeau ; et, tout en feuilletant quelques pages qui s'étalaientlargement au gré d'un connaisseur en reliure, il voulut bien dire qu'il avait déjà lu desfragments qui lui avaient fait plaisir et qu'il y reviendrait plus sérieusement. Il ne sehâta pas moins de me congédier en m'engageant à choisir un meilleur jour pour le.riovJules SandeauCe n'était plus, certes, quand je vis Jules Sandeau, l'élégant cavalier qu'une grandelithographie, suspendue dans le vestibule de son appartement, nous rendait à vingtans, avec son joli visage ovale aux lignes pures, encadré de longs cheveux blondsbouclés. Les boucles étaient tombées; l'embonpoint des jours indolents,nonchalants, après la tâche accomplie, l'avait envahi et son teint s'étaituniformément et fortement coloré ; le bas du visage reposait sur une rondeur molleet grasse et, s'il se peut dire, abbatiale, où fleurissait d'un rouge vif une lèvregourmande et déroulée qui faisait plaisir à voir ; mais de cette bouche au sourireépanoui, des yeux bleus encore jeunes et clairs dans leurs paupières un peumeurtries, quel rayonnement, quelle douceur de gai et cordial accueil s'épanchait àchaque rencontre ! Il était la bonté même, la chaude et dévouée obligeance enpersonne.Il habitait, au palais de l'Institut[2], le pavillon de droite. La fenêtre du grand cabinetoù il recevait donnait sur le quai Conti, d'un côté, et, de l'autre, sur la petite place oùs'élève la statue de Voltaire. Il se tenait là, frileusement blotti au coin du feu, fumantune longue pipe à tuyau de merisier. De temps à autre, la sirène d'un remorqueurvenait jeter dans l'entretien sa longue plainte stridente ; il levait les bras : « Oh ! ceParis... » Il n'y avait encore pourtant ni tramways ni autos roulant sous les fenêtres,ébranlant les murs.Un jour, je le trouvai, toujours fumant et assis dans son coin chaud, avec une petitetable basse près de lui, où quelques feuillets impitoyablement raturéss'éparpillaient.— Cher maître, si je ne suis pas indiscret, vous nous préparez quelque chose ?— Ce n'est pas pour vous, me dit-il. Je me suis laissé arracher une promesse parHetzel (il s'agissait d'un livre d'étrennes qui fut la Roche aux mouettes). Mais ça neva pas, je me suis rouillé. Ah ! mon ami, la vieillesse...— Elle est belle, du moins, lui dis-je. Et vous êtes loin, cher maître, d'avoir atteint lesdernières limites de l'âge (il n'avait guère plus de soixante ans) ; vous avez leshonneurs, la gloire, l'universelle admiration... Oui, certes, on la peut dire belle !— Une belle vieillesse, me dit-il, c'est comme une bonne fluxion de poitrine, un bonrhumatisme.Villiers de L'Isle-AdamIl m'arrivait de me rendre le soir sur les Boulevards, au café de Madrid, où, vers dixou onze heures, j'étais sûr de rencontrer Villiers de L'Isle-Adam et, fidus Achates,son ami, Jean Marras[3].
Villiers de l'Isle-Adam ! Ce grand et vieux nom m'imposait. L'homme toutefois nerépondait pas très exactement, au premier abord, à l'idée que je m'en faisais. Ilétait de petite taille, une figure plutôt ronde que battaient de longues mèchesincessamment relevées d'une main fébrile, un petit nez rond sur une mincemoustache toujours mordillée et tracassée du bout des doigts, des yeux bleus tantôtfixes d'une pensée absorbée et distraite, tantôt d'une mobilité égarée, et le teintbrouillé et tacheté. Rarement tranquille et posé, il parlait par saccades, avec desourds ricanements intérieurs où il y avait des mystères de profondeur ironique etd'arrière-pensée railleuse. Il semblait, dans tout ce qu'il disait, que sa principalepréoccupation fût d'étonner et de s'étonner lui-même aux sursauts subitsd'imaginations qui lui venaient. Ce qui m'étonnait surtout, c'est toute cette peine qu'ilse donnait pour un bien petit résultat.Tout cela ne le diminuait pas, rien ne pouvait le diminuer à mes yeux ; il mesemblait, par son talent et le prestige de la plus illustre filiation, promis aux plushautes destinées. Tout jeune, guère moins jeune que moi, il jouissait déjà d'uncertain renom dans le monde des lettres, commençait à prendre rang parmi les« figures du Boulevard ». Il avait, dès ce temps, beaucoup publié : des vers quenous admirions, un roman, Isis, qui est une sorte de poème en prose ; des contesd'une singularité un peu cherchée et forcée, et de grands drames romantiquesd'une magnificence et somptuosité de style qui nous enchantait.De temps à autre, un nouvel arrivant venait s'installer à notre table, échangeaitquelques mots et s'éclipsait. Et, à minuit et demi, le café fermait, on nous mettaitdehors : c'était l'inflexible règlement de police qui, sur toute la ligne des Boulevardset aux Halles, ne tolérait à ces heures nocturnes que quelques cabarets ouverts.D'un pas lent de promenade, sur le trottoir à peu près désert, nous nous dirigions,Jean Marras et lui, vers le restaurant du Helder pour y achever la soirée.En face d'une volaille froide et de quelques coupes de Champagne, dans le cadred'une grande salle du premier étage, à quels sujets de causerie pouvions-nous bienemployer ces longues heures de nuit ? La seule impression qui m'en reste, c'estqu'elles passaient trop vite ; et les seuls souvenirs qui demeurent sont ceux dequelques contes en projet dont il nous narrait la donnée, car volontiers il s'ouvrait detout ce qu'il faisait ou devait faire. Il n'était pas comme certain que je connais, qui,cachottier et mystérieux, garde sur l'œuvre en gestation un silence jaloux, commes'il craignait, en en divulguant le secret, de surprendre quelque signe d'improbationet de froideur dont son rêve se sentirait glacé et paralysé. Lui, au contraire, avaitplaisir à parler ses récits avant de les écrire. Et, dans la surexcitation où cette sortede mise en train le jetait, dans l'afflux d'idées nouvelles qui, par une espèce de chocen retour, lui pouvait venir de son public, si restreint et humble fût-il, peut-être avait-ildes trouvailles, d'heureuses surprises dont il faisait son profit la plume à la main.J'eus ainsi la primeur de contes dont quelques-uns parurent dans la Revuefantaisiste, la Chronique des Arts et des Lettres : des publications de jeunes ;presque tous roulaient autour d'un personnage, — Tribunat Bonhomet, — qu'il eûtbien voulu élever à la hauteur d'un type, tel que le pharmacien Homais ou JosephPrudhomme, mais qui n'a pas atteint leur popularité. De par ses qualités mêmes,cela ne se pouvait : il avait, à un rare degré, le sens du bouffon et de l'extravagant,non le vrai comique. Et c'est une disgrâce qu'il partage avec tous les lyriquesromantiques, Hugo, Gautier, etc. Il se complaisait dans la pure invention plutôt quedans l'observation de la vie.Ainsi coulait le temps, jusqu'à ce que, dans la nuit finissante, à travers la solitude deParis et le désert du Palais-Royal, dont les dalles sonnaient sous mes pasrépercutés par l'écho des façades éteintes, je songeasse à regagner les lointainsparages de la rue Bréa où j'habitais.Il tint à me rendre en une fois et dans une invitation qui portât sa marque toutes mespolitesses. Cela se passait chez Bonvalet et rien n'y manqua de ce qui pouvaitembellir la soirée. Nous n'étions plus trois, mais une demi-douzaine de convives, et,entre autres, le jeune compositeur Armand Gouzien qui finit, comme critiquemusical, et qui nous chanta en l'accompagnant de sa propre musique la complaintedes Enfants de saint Nicolas :Ils étaient trois petits enfantsQui s'en allaient glaner aux champs...Villiers lui-même était pianiste, mais ne jouait que des choses rares, raffinées etténues, s'il se peut dire, peut-être de sa particulière invention.À l'heure du règlement, il tira de son gousset un billet roulé en boule qu'il tendit au
garçon. Son dédain de l'argent éclatait dans le peu de soin avec lequel il traitait leprécieux chiffon. De même en était-il, du reste, de ses notes, fragments depensées, ouvrage en cours et qu'il achevait de composer çà et là ; c'étaient depetits lambeaux de papiers froissés et graisseux; qu'il dépliait lentement pour se lesremettre en mémoire. Quand le plateau revint, où quelque or brillait parmi lespièces blanches, il eut, sans y jeter les yeux, un petit geste noble et simple pour lerenvoyer.Nous ne mentionnons ici strictement que ce que nous avons vu et entendu, laissantde côté la floraison de légendes dont s'enguirlande sa mémoire : par exemple, satentative de mariage avec une riche Américaine en quête d'un grand nom, — et ileût été difficile d'en trouver d'un plus beau lustre moyenâgeux, — dont la fortune eûtété la bienvenue dans l'éternelle pénurie qui le harcelait ; et, afin de constituer unparti plus sortable, la douloureuse opération à laquelle il se serait soumis pourl'extraction de ses mauvaises dents qu'un irréprochable ivoire remplaça ; et encorel'audience qu'il obtint de Napoléon III pour revendiquer la possession de l'île deMalte comme héritier et descendant du grand-maître de l'ordre de Saint-Jean deJérusalem.Cette descendance lui tenait au cœur, bien qu'elle lui eût été contestée. Elle le futdans un procès qu'il intentait à je ne sais quelle direction de théâtre et à l'auteurd'une pièce historique où figurait le Villiers de l'Isle-Adam du règne de Charles VII. Ilprotestait contre le rôle odieux et antipatriotique que l'on prêtait au personnage,lequel, à la vérité, dans les troubles du temps, s'était bien rangé un moment au partides Anglais et du duc de Bourgogne, mais n'avait pas tardé à faire sa soumissionau roi. L'intimé riposta en mettant en demeure le comte Auguste Villiers de l'Isle-Adam de fournir ses titres, tous les parchemins et papiers de famille authentiqueset certifiés de son arbre généalogique remontant jusqu'à ces profondeurs reculéeset obscures du xive siècle. C'était peut-être beaucoup exiger.Un propos est à citer qui le peint assez bien. C'était lors d'une des fameusesredoutes qu'aux derniers jours de l'Empire Arsène Houssaye donnait dans le belhôtel de l'avenue de Friedland. Toutes les illustrations parisiennes s'entassaientdans les immenses salons, monde des lettres et Académie, artistes, hautsfonctionnaires, et, gardant sous le satin du loup et les plis du domino un commodeanonymat, les beautés lés plus renommées de la Cour des Tuileries, les plusillustres princesses et étoiles du théâtre. Paul de Cassagnac dansait comme un fouet, au dernier tour, se jetait à genoux aux pieds de sa valseuse, sans que ce délirede jeunesse émût ou gênât personne. Pendant une accalmie de la soirée, Villierss'était assis au piano et, les yeux dans le rêve, esquissait en sourdine une de cesphrases mélodiques où il semblait se perdre dans l'infini. C'est alors que JulesClaretie, papillonnant çà et là, vint se pencher vers lui au-dessus de l'instrument :« Ces dames désireraient une valse...» Villiers, toujours l'œil extatique, le sourireaux lèvres, et le regardant en-face, ne cessa de pianoter. Claretie insistait : « Cesdames attendent de votre galanterie... » Et Villiers de continuer imperturbable.Enfin, l'un se lassa, l'autre quitta le tabouret.— Vous n'avez pas été gentil pour Claretie, lui dis-je. Prenez garde ! C'est unepuissance.— Ah ! c'est Claretie, dit-il en riant, je ne le connaissais pas... Bon cela ! je ne suispas fâché...Je ne sais quel grief il pouvait avoir contre le futur administrateur de la Comédie-Française.Un instant après, tandis que nous causions tous deux à l'écart, je m'inclinai vers saboutonnière. Mon regard venait d'être attiré par une petite faveur de satin noir quidiscrètement se fondait avec le noir de l'habit.— Qu'est cela ? demandai-je.— L'ordre de Malte.— Ah ! Et qui vous l'a procuré ?Il répondit gravement :— Je n'avais pas à me le procurer. C'est moi, cher ami, qui le concède et qui endistribue le titre et les insignes.Je n'eus pas la présence d'esprit de lui demander d'être admis dans l'antique etauguste chevalerie. Les pouvoirs et privilèges dont il se targuait n'étaient peut-être
pas aussi vrais qu'il disait, car l'ordre de Malte, — sinon officiellement, puisqu'il futaboli par Napoléon, du moins à titre d'association privée, — existe encore et a,croyons-nous, son siège à Rome, et jamais notre ami Villiers de l'Isle-Adam, quenous sachions, n'en put être grand-maître.Et, toujours à propos de décorations, Leconte de Lisle contait volontiers cetteanecdote. Villiers l'avait prié de le présenter à un puissant personnage, et ilsavaient pris jour à cet effet. Il fut exact au rendez-vous et, en entrant, cornme sonpardessus s'entr'ouvrait, le poète aperçut une poitrine constellée du haut en bas detoute sorte de plaques et de croix, toute une orfèvrerie scintillante des mille feux del'aurore. Leconte de Lisle, homme simple, fut ébloui, mais un peu gêné ; cela ne luiparaissait pas sérieux. Il pria Villiers de déposer cette profusion de décorationsdans une armoire où il les reprendrait au retour de la visite. À quoi Villiers de l'Isle-Adam se prêta de bonne grâce.À part ces légers travers, c'était l'homme le plus aimable, bon enfant et souriant àtous, n'enviant et ne dénigrant aucun confrère, accordant son suffrage à tous lestalents de quelque genre ou école qu'ils fussent, et, au regard du sien propre,incapable de faire un pas pour une louange, un article, inaccessible d'un autre côtéaux critiques, planant au-dessus. La discussion avec lui était affable, animée etvive, sans qu'il s'emportât jamais sur aucun sujet ni contre personne. Une seule fois,nous le vîmes fâché, irrité, et c'est à une conférence de son vieil ami CatulleMendès sur la poésie contemporaine, où celui-ci lui marchandait un peu l'éloge,l'appelant un demi-génie, un génie incomplet.— Eh bien ! lui dis-je à la sortie, vous devez être content ? On vous donne dugénie !— Content ! Content ! répéta-t-il, arpentant d'un pas nerveux la cour de la salle desCapucines. Vous allez voir ! Je vais lui parler !Je ne vis rien, car je le quittai.C'était après la guerre de 70, et nous nous voyions moins. Le mariage avait rompumes relations de garçon avec le Boulevard, et nous ne nous rencontrions que deloin en loin.Leconte de LisleLeconte de Lisle était alors, avec un talent parfaitement ignoré de la foule, la grandefigure autour de laquelle commençait à se grouper toute la jeunesse de la poésie etdes lettres.Il me souvient qu'à cette date, j'entendis dans un groupe d'amis quelqu'un quidisait : « Barracand nous parle toujours de Leconte de Lisle. Ce de Lisle n'est pasle vrai, le grand, le seul qui compte ; celui-là est conservateur de la Bibliothèquenationale... » Je rends à M. Léopold Delisle, l'éminent bibliographe et paléographe,le zélé collectionneur de manuscrits, auteur de tant d'utiles catalogues et précieuxrépertoires, le tribut d'admiration qui lui est dû. Mais, sans lui faire tort, il est bienpermis de dire que Leconte de Lisle lui peut disputer la notoriété.Mes relations avec Leconte de Lisle remontent aux premiers temps du Parnasse,c'est-à-dire à l'année 1867 environ, où un certain nombre de jeunes, aux tendancesfort diverses et ne formant guère à proprement parler une école, se cherchaient unguide, un drapeau plutôt qu'un maître, et pensèrent l'avoir trouvé dans l'auteur desPoèmes antiques.Leconte de Lisle habitait alors boulevard des Invalides. L'appartement, aucinquième, n'était pas vaste ; et l'on eût été à l'étroit dans le petit salon, sans la salleà manger qui offrait un dégagement les jours d'affluence. La vue s'étendait aulevant, de l'autre côté du boulevard, sur les jardins de l'ancien hôtel Biron,qu'occupait alors l'aristocratique institution des Oiseaux.Des bronzes, quelques bibelots, hommages d'artistes, épars sur la cheminée et lesmeubles ; des livres en foule rangés dans des vitrines, quelques-uns reliés, laplupart soigneusement et économiquement habillés d'un papier rouge glacé,faisaient tout le luxe du salon qui servait aussi de cabinet de travail. Avec un sourireaimable, une voix fluette et chantante qui gardait des gracilités éternellementsubsistantes d'enfant, Mme Leconte de Lisle accueillait les visiteurs. Il ne mesouvient pas d'autres dames ; Mme Judith Gautier peut-être et Mme de Heredia, toutnouvellement mariée au poète des Trophées : ce jeune ménage s'était installé nonloin de là, avenue de Breteuil, le disciple auprès du maître.
Tel je vis celui-ci, alors qu'il approchait de la cinquantaine, tel à peu près, par unphénomène de conservation rare, il devait demeurer jusqu'à ses derniers jours. Sonimage ne se peut autrement définir qu'en l'appelant sculpturale : de robuste et hautestature, quelque chose dans l'attitude générale de redressé, qui mettait hommes etchoses à une sorte de perspective lointaine ; un front bombé, déjà dégarni commepour mieux montrer sa rondeur intelligente, la légère couronne des boucles blondesbalayant le collet ; le nez finement droit; dans ses joues pleines et rasées, le beaudessin des lèvres qui s'arquaient et se modelaient si fidèlement aux nuances detout ce qu'il disait, curieuses surtout à observer quand il contait quelqu'une de cesanecdotes mordantes où il excellait ; et enfin, sous la barre avancée des sourcils,deux yeux d'une profondeur limpide et d'un bleu un peu froid de mer polaire. L'abusde la lecture (car il lisait du matin au soir ; « Il faut beaucoup lire », me disait-il) lesavait mis à mal : l'un était perdu, sans qu'il y parût, d'ailleurs ; l'autre était devenutrès faible. C'est dans celui-ci qu'il encastrait, ce monocle qu'on lui a si souventreproché comme un signe d'impertinente élégance et qui lui était nécessaire poursuivre sur l'auditeur l'effet du trait lancé.Ce n'est pas sans tremblement ni sans palpitation de cœur que j'entrais là : uneenfance un peu sauvage au fond d'une propriété rurale, quelques années dans unlycée de province, d'autres à Paris, dans un cercle restreint d'étudiants, nem'avaient guère doué des souplesses et de ce ton dégagé qu'on acquiert dans lemonde. Et je savais l'homme redoutable, habile à saisir le ridicule, et volontiersrailleur.Ces craintes étaient exagérées. Rien de moins solennel et gourmé que son abord,rien qui ressemblât moins à l'homme impassible qu'on se fût imaginé d'après sonœuvre, et rien qui trahît le sentiment d'un orgueil qui eût été légitime à l'heure où sagloire allait poindre et dont nos juvéniles enthousiasmes annonçaient l'aurore envenant forcer sa retraite ; car il vivait assez isolé et dans un recueillement méditatif.Sa première enfance, à lui aussi, avait été assez sauvage, enfermé en soi-même,dans cette île lointaine de Bourbon où il était né ; elle lui avait donné le goût desrêveries et des pensées amoureusement caressées dans le silence et le secret.Mais, en dépit de cette réserve et des timidités qu'il tenait de son origine, c'était unpassionné et un tendre ; il aimait à être aimé, et cette amitié, il la rendait bien àceux qui la lui témoignaient. Il n'était pas nécessaire d'entrer bien avant dans sonintimité pour trouver l'homme familier, vraiment bon et même bonhomme.S'il raillait, c'est que les railleries ne lui avaient pas été épargnées. Ses traductionsde l’Iliade et de l’Odyssée, ses Zeus, ses Moires, son Ephaistos, quand il était sifacile d'écrire Jupiter, les Furies et Vulcain, fournissaient une inépuisable mine deplaisanteries, et l'on avait tout dit en l'appelant pasteur d'éléphants. Nouscommencions à le venger par la chaude admiration dont nous l'entourions et qui luidonnait conscience d'occuper enfin la place qu'à ce moment de la poésie il méritait,— la première.Qui voyait-on là ?Les plus assidus étaient certainement François Coppée et Heredia, Jean Marrasdont j'ai parlé, — que doublait, bien entendu, Villiers de l'Isle-Adam, Léon Dierx.Mendès, jamais seul, avec cette allure de chef de la cohorte sacrée que, dès lapremière heure, il aima à se donner, arrivait suivi d'une nombreuse phalange dontles membres peu à peu s'écartèrent du rang pour le distancer et le laisser en route.Sully-Prudhomme, Jean Aicard, Georges Lafenestre, André Theuriet, AndréLemoyne durent traverser ce salon. On voyait, dévôt au maître, le jeune AnatoleFrance, bien avant la grande brouille qui, à propos de ses articles sur lesymbolisme, les devait diviser et qui manqua tourner en duel. Paul Verlaine y vintaussi quand il était encore présentable et n'avait pas, comme plus tard, roulé dansla pire bohème ; et Paul Arène, Armand Silvestre, Émile Bergerat, Xavier deRicard, Albert Mérat et, — son frère d'armes, — le doux Léon Valade, et d'autres,bien d'autres que j'oublie. Enfin apparaissait par moments l'éditeur Lemerre, uneinquiétude au fond des yeux, l’aléa de l'entreprise commerciale ; mais sur son fronttêtu, dans sa forte mâchoire, toute la volonté et la ténacité des prédestinés ausuccès. Il venait surveiller ses couvées de jeunes poètes.On peut dire que là on causait vraiment de littérature, et non pas de ce que trèsimproprement on appelle ainsi le plus souvent ; c’est-à-dire qu'à propos d'un livreon ne s'occupait ni du nombre d'éditions, ni de bonne ou mauvaise presse.Il n'y avait pas grande divergence, tous ou à peu près se ralliant à la foi du maître etpresque tous ayant le même ensemble de principes et de théories qui, à chaquepériode de la mode et du goût, flottent dans l'air ambiant et finissent par secondenser en doctrines et par former un programme. Mais, mieux encore, quand il
s'agissait des poètes de la génération précédente dont la gloire, par suite del'engouement public, persistait et peut-être gênait, tout le monde abondait dans lesens du maître et faisait chorus aux manifestations de ses haines et réprobationslittéraires.Il en avait de terribles. Il faut mettre Victor Hugo à part, dont il acceptait lasuzeraineté. Là-bas, tout jeune, dans son île, le même coup de soleil l'avait frappé,dont nous avions tous longtemps déliré. Il reconnaissait lui devoir la révélation dugénie lyrique de la langue, admirait la nouveauté de ces sortes de coups de fouet,de ces superbes redressements de la phrase en panache qui, à la fin de chaquestrophe, fouette et ravive l'attention, ce qui ne l'empêchait pas de noter quelquesextravagances où la rime avait entraîné le poète :Le poisson qui guérit l'œil mort du vieux TobieSe joue au fond du golfe où dort Fontarabie.Et, dans je ne sais quelle pièce, une longue énumération de dieux bizarres etinconnus. Comme on demandait à Hugo s'il n'en avait pas inventé quelques-uns :« À peine un ou deux ! » avait-il répondu, au dire de Leconte de Lisle qui, étant laprécision et la probité même, n'admettait pas de telles licences, et toutefois ensouriait.Il était plus sévère pour Lamartine. Il avait une telle horreur de la poésie élégiaque,du lyrisme effronté de ceux qui chantent leur « Elvire », leur maîtresse, qui étalent enpublic les coins les plus secrets et réservés du cœur, que cela allait jusqu'à lacolère et au dégoût. Et pourtant, quand on y songe, ne devait-il rien lui-même à cessentimentalités ? Ses plus belles pièces, et qu'on lira toujours avec une admirationémue, ne sont-ce pas celles où, comme dans l’Illusion suprême, flotte l'image d'unecréature aimée ? Mais il ne faut demander à personne d'être absolument logique etconséquent, et, chez un artiste, ces contradictions s'expliquent trop : il a fait de l'art,des règles de son art, le tout de sa vie ; ce qu'il trouve de contraire, même dans lesplus belles œuvres, l'offense comme un démenti, et, incapable d'être critiqueimpartial et équitable des autres, il est naturellement injuste. Leconte de Lisle avaitpour plusieurs, — pour Lamartine en particulier,— de ces pardonnables injustices.Il détestait chez celui-ci, avec son dandysme et ses affectations de gentilhommedes lettres, cette phraséologie lâche, ce perpétuel délayage des idées et dessentiments, cet intarissable flux où le bon, le médiocre, tout coule sans arrêt. Il notaitles négligences, les erreurs, les répétitions. Par exemple dans le début de la pièceBonaparte, des Nouvelles Méditations.Sur un écueil battu par la vague plaintive,Le nautonier de loin voit blanchir sur la riveUn cercueil près du bord par le flot déposé ;Le temps n'a pas encor noirci l'étroite pierreEt sous le vert réseau de la ronce et du lierre...— Et, d'abord, s'écriait-il, il n'y a point de lierre à Sainte-Hélène.Quant à Musset, c'était, entre tous, l'auteur particulièrement haï ; son mépris, sarage devenaient de l'exagération et l'on peut dire de l'aveuglement. Rien ne restaitdebout, et tous s'aidaient à cette œuvre de démolition.L'un citait le vers que condamnent toutes les lois de la botanique et de lagermination :La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore...L'autre, dans l'apostrophe à la « femme à l'œil sombre », l'indiscutable fautegrammaticale :Et si je doute des larmes,C'est que je t'ai vu pleurer.Et enfin, dans le fameux début :Regrettez-vous le temps...Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère,Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère...— Astarté, disait Leconte de Lisle, n'a rien à faire avec l'onde amère. Astarté estune divinité phénicienne, une déesse sidérale symbolisant la planète Vénus ; elleest fille du ciel et non de la mer.
Et il dirigeait de mon côté, à travers le lorgnon, un regard sévère et triomphant.Toute la soirée ne s'écoulait pas en ces dissertations pédantes qui nous eussenttransformés en un cénacle de rhéteurs byzantins. À tour de rôle, chacun se levait et,adossé à la cheminée, débitait son petit morceau.De toutes ces œuvres, prose ou vers, qui s'égrenaient sous ces lambris et de ceuxqui les dirent, l'exacte mémoire s'est enfuie. Il nous souvient pourtant de Villiersnous donnant le régal d'un de ses contes avec l'allure trépidante et cettegesticulation épileptique qui lui était particulière.Une autre fois, Mendès dit des vers : on l'applaudit fort, comme il était de règle pourtous. Quelques-uns néanmoins ne purent s'empêcher de remarquer que la fin de lapièce, par la forme et le fond, rappelait trop peut-être une poésie bien connue de.oguH— Je le sais, je m'en suis aperçu, dit-il vivement, cette fin n'est que provisoire ; jechangerai ça avant la publication.Et j'admirai sincèrement ce courage et cette souplesse de talent, que je n'auraispas eus, de revenir sur l'œuvre refroidie, d'y couler et adapter une nouvelle formule,d'autres images et idées. Quelques mois après les vers parurent en volume ; jevoulus m'offrir le plaisir de voir comment il s'en était tiré. Mais, ô surprise ! tels ilnous les avait dits, tels je les retrouvais imprimés, et mon admiration pour le poètedut baisser un peu.Il y avait, à la fin de la soirée, quand les départs avaient rétréci le cercle, unedétente où la causerie allait à l'abandon dans une plus grande intimité. C'est alorsque, sur nos questions, Leconte de Lisle consentait à raconter quelques souvenirsd'enfance et de jeunesse.De ses jeunes années dans l'île, il gardait un enchantement, avec les jeux, lescourses, les maraudes qui les embellissaient. Cet homme si sobre, que nous avonsvu souvent à table expédiant sans y donner d'attention ce qu'il y avait dans sonassiette comme dans la hâte d'en finir, se délectait à parler (et en quels termesd'une gourmandise raffinée !) des fruits de son pays mangés sur place, lesmangues mûres, le lait de coco, etc.Mais ce sont les cinq ou six longues traversées à la voile, de l'île africaine enFrance et de France à Bourbon, qui restaient le plus profondément gravées en lui.Quelques-unes de ces impressions ont passé dans ses vers, celle des chienshurleurs[4], par exemple, qui, de la côte, durant de longues nuits, accompagnaientde leurs abois le passage du bateau ; puis les requins, — « les horribles bêtes ! »s'écriait-il, — suivant des semaines le sillage, émergeant parfois à demi et levantvers l'équipage leurs gros yeux aveugles dans l'espoir de quelque aubaine. Ilsn'étaient pas difficiles à prendre : un torchon quelconque frotté d'huile ou de vieillegraisse, dissimulant un crochet sur lequel l'animal se jetait goulûment et s'enferrait.Amené sur le pont, les matelots l'assommaient à grands coups de hache et ledépeçaient, et c'était merveille ce que contenaient les entrailles de la vorace bête :des vieilles bouteilles, de vieilles savates, de vieux pots dé pommade et d'onguent,.cteDans une escale à Saint-Louis, il avait visité un grand entrepôt d'animaux férocesrassemblés là pour un commerce d'exportation. En dehors des lions et deséléphants, ce qui l'avait le plus frappé, c'étaient d'énormes ours au long pelage etcomme empaquetés de vieux tapis ; leur nourriture était déposée dans une cage àdeux ou trois mètres du sol où, d'un seul bond, d'un jet élastique, les lourdes bêtess'élançaient. Et, pour peindre la chose, il avait encore un geste, frappant des deuxmains ses genoux et les élevant brusquement en l'air. Plus tard, à Paris, cherchantà se redonner ces spectacles de la grandiose et brutale nature, il fréquentaitassidûment le Jardin des Plantes. Il parlait, non sans horreur, du repas d'un vautour,dont un angora, — quelque hôte des environs égaré là et capturé par un gardien, —avait fait les frais. À peine lâché dans la cage, le pauvre chat s'était blottipeureusement dans un coin. Alors, lentement, avec un grand bruit de plumesfroissées, le gros Carnivore se laissait choir comme une masse du tronc fourchuqui lui servait de perchoir, et, posant l'une des pattes sur sa victime, d'un seul coupde ses ongles aigus lui ouvrait le ventre et mettait ses tripes au vent.Et de toute cette ménagerie quelque chose encore est passé dans les vers deLeconte de Lisle.Ses années d'étudiant à Rennes avaient leur tour. Il racontait une longue course aux
environs avec ses jeunes amis, où l'on avait déjeuné dans un village chez unboulanger aubergiste. La journée était chaude, il était altéré, il ne s'était pas défiéd'un petit cidre capiteux, si bien qu'après le repas il s'était profondément endormi.Quand il s'éveilla dans les plus noires ténèbres, son front heurta une voûte ; à droite,à gauche, de toutes parts des murs. Un caveau funéraire ! Un ensevelissementvivant ! L'idée terrible le traversa et il se mit à se débattre en poussant deshurlements. Enfin, la porte du four s'ouvrit, et il aperçut ses compagnons riant ets'applaudissant de la bonne farce. Il l'avait trouvée moins bonne qu'eux.Son père, médecin à Bourbon, l'était venu voir à Paris. Cet homme, qui avait quittéla France tout jeune et n'y était que rarement revenu, était peu au fait de nos mœursdémocratiques. Et il y avait l'histoire de l'altercation avec un cocher malpropre surlequel il avait brandi sa canne, prêt à le traiter comme un nègre de ses plantations.Ce qui avait fait s'amasser autour d'eux; les badauds, au grand émoi de Leconte deLisle s'efforçant de calmer la colère paternelle.Enfin, c'étaient ses relations dans les lettres : Gautier, Flaubert, Brizeux, MmeSand,Louise Colet dont il remettait les vers sur pied, et ses rapports avec son vieil amiBaudelaire, dont il nous citait les excentricités.Un jour, de grand matin, celui-ci l'était venu voir et avait entamé une conversationqui s'était prolongée jusqu'à midi.— Tu vas me faire le plaisir de déjeuner avec moi ?— Merci ! avait répondu Baudelaire, je ne mange pas.— À ta guise ! fit Leconte de Lisle, sans vouloir s'étonner, moi je me restaure detemps à autre.Et il s'était mis à table, pendant que l'autre poursuivait la causerie qui les menajusqu'au dîner.— Et maintenant, tu accepteras bien ?...— Puisque je te dis que je ne mange pas !Et, toujours causant, il était resté jusqu'à minuit sonné sans vouloir accepter mêmeune tasse de thé. Il ne mangeait pas !Hélas ! tout cela se paie. Leconte de Lisle s'était rendu chez lui lors de sa dernièremaladie. Le pauvre auteur des Fleurs du mal, écroulé dans un fauteuil, étaitméconnaissable ; l'amnésie le rendait muet. Il se leva pourtant, désigna les livresqui tapissaient les murs de la chambre, puis, se frappant le front d'un gestedésespéré, laissa glisser les mains sur ses tempes, signifiant par là que tout avaitfui de sa mémoire.Le respect et l'admiration de Leconte de Lisle allaient de préférence à Alfred deVigny, qu'il mettait très haut et auquel le rattachaient une certaine conformité decaractère et les mêmes idées sur l'art. À la première visite qu'il lui fit, il avait vu unesilhouette en robe de chambre, pantoufles, foulard au cou et tenue négligée, glisserdans le fond de l'appartement. Introduit au salon, il avait longtemps attendu ; etenfin, peigné et rasé de frais, cravaté, chaussé d'escarpins, en longue redingote, lepoète l'avait reçu. Il ne se moquait point de ce cérémonial, il l'approuvait, il voyaitdans ce souci de l'étiquette l'exacte correction et la conscience qu'Alfred de Vignyapportait à toutes choses... et à ses vers où, si l'ouvrier est un peu inférieur aupenseur, se rencontrent des parties étincelantes et dignes des plus grands poètes.Et, toujours à propos d'Alfred de Vigny, il me souvient qu'un jour, plus tard, étant allévoir Leconte de Lisle et l'ayant trouvé seul, je ne sais comment, au cours del'entretien, il en vint à lire un passage de l'auteur des Destinées, où la parfaitebeauté de la poésie et de l'idéal qu'il convient de s'en faire était décrite en destermes d'une élévation en quelque sorte religieuse. J'eus alors la surprise d'unevoix; qui se mouillait, d'une insurmontable émotion dont ses lèvres tremblaient.— Vous comprenez, me dit-il, je n'ai jamais eu, moi, qu'une passion, un culte aumonde, celui de la poésie ainsi comprise. Cela m'a toujours tristement isolé. Aussi,quand je rencontre par hasard un écho de mes propres sentiments, c'est un grandbonheur pour moi...Il parlait avec cette pudeur embarrassée qu'amène la confession des intimescroyances, des choses de la foi. Et c'était bien un vrai croyant ; il en avait à l'endroitdu dogme toutes les susceptibilités délicates. On lui faisait de la peine quand on luidisait que l'art n'est qu'un luxe et une amusette.
disait que l'art n'est qu'un luxe et une amusette.Longtemps après le coup de minuit, nous saluions le cher maître. C'eût été pourdes gens sages la belle heure d'aller se mettre au lit. Mais nous avions les espritstrop excités pour songer à dormir. Et, de la lointaine avenue, à travers les ponts etles quais, les Champs-Elysées et la Concorde, par groupes de deux ou trois,toujours discutant et lançant des strophes au vent, nous faisions encore un longcircuit dans Paris jusqu'aux hauteurs de Montmartre. Et, à l'heure de la dislocation,quand, avec les fidèles du Quartier, Coppée et d'autres, nous regagnions la rivegauche, l'aurore n'était pas loin de poindre.Plus tard, quand il fut nommé bibliothécaire au Sénat, Leconte de l'Isle [sic] vintoccuper, dans une dépendance de l'École des Mines et en lisière du boulevardSaint-Michel, un grand et vieil appartement assez mal distribué d'ailleurs, maiscomportant un vaste salon, où une main féminine avait su mettre quelque éléganceet où, une fois la semaine, se réunissait une élite. Un peu de mondanité, maisdiscrète et choisie, s'alliait à présent au premier et tout littéraire élément. Les bellesdames n'étaient point rares : MModèle:Mes de Bonnières, Houssaye, de Heredia,Pozzi, Psichari, de Nolhac, Tola Dorian, Béer, et la « belle Mme Gauthereau » danstout l'éclat et la gloire de son triomphe ; sans oublier la colonie roumaine,d'éducation française, comme on sait : Mme de Linche, la princesse Bibesco,MModèle:Lles Vacaresco, Benjesco, etc. Les habitués des anciens jours s'yvoyaient pour la plupart ; mais des visages nouveaux apparaissaient, changeant etse succédant d'un samedi à l'autre, toute la jeune génération qui grandissait etchassait la nôtre.François CoppéeAu fond d'une cour de la rue Royale, au rez-de-chaussée, j'entrevois, à travers unépais brouillard de cigares et de cigarettes, des ombres vagues qui s'agitent et quipérorent. Le local est exigu et sans grand luxe. Nous sommes dans le pied-à-terreoù l'heureux Mendès est venu s'installer avec sa jeune femme, Judith Gautier.Comme il est le plus beau des hommes, un Apollon rayonnant à la chevelure et à lalyre d'or, il a, — ce qui ne se voit pas tous les jours, — épousé la plus belle et la plusfinement et héréditairement douée de tous les dons artistiques. Tout ce monde estjeune, gesticulant et bruyant, et ressemble assez à de grands collégiens envacances et qui fument.Il y a là un prédestiné, et qui ne s'en doute pas ; ses jeunes confrères encore moins.Il a déjà publié deux volumes, le Reliquaire, les Intimités, que les connaisseurs ontgoûtés, dont ne s'est guère ému le grand public. Toutefois, on l'entoure, on l'écoute,on envie son bonheur : il a une pièce reçue à l’Odéon, qu'on répète, qui sera jouéeprochainement !On sait ce que fut cette triomphante soirée du Passant, qui lança Coppée en pleinegloire. Nous étions tous là, le clan des jeunes poètes, tous les édités de Lemerre,soulignant d'un tonnerre d'applaudissements chaque couplet de Zanetto (SarahBernhardt) et de Sylvia (Agar) avec l'enthousiasme facile et contagieux de lavingtième année. Ce qui séduisit dans ce petit acte et qui séduit encore, c'est, outrela maîtrise déjà parfaite des vers, la poésie du cadre, le pittoresque des deuxfigures foncièrement voluptueuses et sensuelles, et l'aventure, contrairement à touteattente, tournant en moralité. À la chute du rideau, ce fut une ovation ; on seregardait, les yeux humides, on souriait, on se serrait les mains dans un délire dejoie frénétique. Coppée, de ce jour, grandissait de cent piques sur nous, sans qu'unsoupçon d'ombrage en vînt à personne, chacun se disant in petto : « C'est son touraujourd'hui, ce sera demain le nôtre. » Hélas !La presse fut à peu près unanime à saluer ce grand succès. Il n'y eut qu'une voixdiscordante, un critique peu bienveillant qu'en dépit de la conclusion édifiante lefond du sujet avait dû choquer, et dont le nom étonnera peut-être aujourd'hui. MaisBarbey d'Aurevilly pouvait-il prévoir que, quelque vingt ans plus tard, ilsmarcheraient tous deux, Coppée et lui, dans la même voie fraternelle, enrôlés à ladéfense de toutes les nobles causes et de la cause catholique en particulier ? Ilétait hostile, alors, à la jeune école parnassienne qui dérangeait ce vieux rimeurdans la tranquille possession de ses procédés prosodiques. Il se moquaagréablement de Zanetto déjeunant, au cours de ses vagabondages, de noisettescueillies dans les bois, il fut cruel pour la future « grande Sarah », si exquise en sonjoli travesti.On veut absolument qu'en sa jeunesse, avec sa face maigre, le visage rasé, le teintolivâtre, et les longues mèches brunes et plates battant sur l'oreille, Coppée aitoffert le masque frappant de Bonaparte sous-lieutenant d'artillerie à Valence. Je
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