Sur les rails

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Le chemin de fer a eu un rôle majeur dans la vie des individus et de la société française et européenne à partir du XIXème siècle. Les oeuvres littéraires, spécifiquement en France et en Italie, témoignent des réactions d'enthousiasme et de crainte des premiers voyageurs. Confrontés à des relations occasionnelles et fuyantes avec leurs compagnons de route, ils ont tendance à se réfugier en eux-mêmes, et se forgent un paysage individuel qui les mène vers l'évasion et l'abstraction fantastique, parfois même au seuil de la folie.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296255821
Nombre de pages : 211
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INTRODUCTION
e L’expérience du voyageur. Quoi d’exceptionnel? Déjà au XIX siècle différentes études concernent le voyageurcomme l’interprète d’une expérience d’émancipation vers des espaces inconnus, souvent inexplorés. Le voyage en train ajoute à cela un élément nouveau: le rapport de l’homme avec la technologie issue de la Révolution Industrielle. Cela comporte un changement radical dans la conception des voyages : non plus scandés par la lenteur ou parfois même par le pas du cheval, mais par la force indomptable de la locomotive. L’homme, pour la première fois dans l’histoire, se trouve face au problème de la vitesse. Des espaces très vastes sont parcourus rapidement et cela provoque des réactions d’émerveillement et de peur. L’instabilité du voyage en train jette l’individu dans la panique de se déplacer. Les rythmes biologiques, qui avaient caractérisé son existence depuistoujours, sont bouleversés à jamais par le chemin de fer. L’irruption du rail marque une division entre la vie sédentaire que les hommes avaient vécue auparavant, et la vie présente scandée par le mouvement, par la vitesse, par l’instabilité et par l’ouverture à de nouveaux espaces. Notre intention est d’employer la littérature comme moyen pour dévoiler comment l’état d’âme du voyageur a été modifié par le chemin de fer et d’analyser comment son regard sur le monde du rail le porte progressivement à un détachement de la réalité et à une intériorisation des sensations reçues pendant le voyage. Cela le mènera parfois au seuil de la dissociation du monde réel. La locomotive à vapeur est considérée comme l’invention la plus importante après celle de la roue. En 1825 l’inauguration de la première ligne ferroviaire en Angleterre, entreStockton etDarlington, détermine une révolution radicale.EnFrance, dès 1826, M. Nadar propose la construction d’un chemin de fer de Paris au Havre. En 1832 la première locomotive à vapeur estexpérimentée par les frères Seguin qui ont construit la ligne er ferroviaire de Saint-Etienne à Lmars de la même année cetteyon, et le 1 ligne est ouverte aux voyageurs. Toujours en 1832, on envisage le projet d’une ligne Paris-Saint-Germainqui sera inaugurée en 1837, alors qu’en 1836 on avait inauguré la ligne Paris-Versailles.EnBelgique, dès 1834, un réseau ferroviaire est créé sur tout le territoire national.Des analogies rapprochent l’Italie et l’Allemagne dans la construction des premières lignes de chemin de fer.Ces deux pays, en effet, étaient à l’époque engagés dans des processus à la fois de développement économique et social et d’unification nationale. En Italie les toutes premières voies ferrées relient
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Naples à Portici (1839) et Milan à Monza (1840). Elles sont utilisées par les Bourbons et par lesAutrichiens pour se rendre en villégiature. e Progressivement, à partir de la seconde moitié du XIX siècle, la machine à vapeur et le monde des chemins de fer entrent dans la vie quotidienne des hommes et des femmes des pays les plus développés.Le voyage en train présente plusieurs avantages : d’abord, tout le monde peut y accéder en raison du prix des billets. Cela permet à des gens, qui n’avaient jamais franchi le seuil de leur bourg, de visiter et de découvrir des lieux qu’ils n’avaient jamais vus. Ensuite, comparé à la diligence ou à la calèche et au fiacre, le train permet au voyageur de se déplacer bien plus rapidement qu’auparavant et de pouvoir mener une vie plus ou moins scandée par des rythmes et des horaires précis. La possibilité pour tous les voyageurs de se servir de ce nouveau moyen de transport implique la création d’un lieu commun de départ et e d’arrivée, la gare qui devient, au XIXsiècle, l’un des centres de la vie sociale. C’est là le lieu à partir duquel la locomotive se met en marche pour conquérir de nouveaux espaces ; c’est là également l’endroit où elle arrive, envahissant toute la scène et donnant presque l’impression de se renverser sur ceux qui la regardent: c’est le cas dans le court-métrage des frères LumièreL’arrivée d’un train en gare de La Ciotat(1895). C’est à la gare que commence le rapport de l'individu avec le rail.L'entrée dans une gare représente un moment important, à la fois d'initiation et d'invitation au voyage. Une fois entré, le passager qui doit se rendre dans le hall, en passant à travers la partie réservée à l’accueil, est capturé par un système où il n'est plus le maître de l'espace qui l'entoure. L’acclimatation du voyageur au monde des chemins de fer est lente et parfois semée de difficultés et de troubles.La caractéristique principale de la gare est la précarité, le flux perpétuel et continuellement changeant de voyageurs en mouvement : ils s’aperçoivent, s’entrecroisent, se connaissent et se lient d’amitié ou au contraire montrent une méfiance réciproque, à partir de situations occasionnelles. Bien que le train offre aux voyageurs des conditions plus confortables et avantageuses qu’auparavant, les sentiments de malaise et de peur face à l’inconnu persistent dans l’âme du passager en chemin de fer. La vision de la locomotive produit des réactions différentes entre l’émerveillement et la panique. La machine à vapeur apparaîtcomme un dragon, un cheval, une bête sauvage qui dévore avidement et sans trêve des espaces infinis.Ainsi, comme le guerrier qui dans l’Antiquité se trouve face aux monstres et aux dragons, l’individu moderne reste à la fois séduit et effrayé par l’aspect inquiétant du train. Lorsque il est en voyage, le passager
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perçoit comme un contraste entre la stabilité de la gare et la fluidité du wagon en mouvement, entre la fermeture du compartiment et le paysage qui, insaisissable, défile devant ses yeux par la fenêtre du train en marche. L’état d’insatisfaction et de malaise se révèle aussi bien dans les rapports, souvent difficiles, que le passager entretient avec ses compagnons de route. Un regard donc vers les autres voyageurs, un autre regard en direction du paysage qui n’arrête pas de se transformer et dont ni ses yeux ni sa mémoire n’arrivent entièrement à s’emparer: le voyageur est déconcerté. Il ne sait plus de quel côté il vaudrait mieux se tourner.Il essaie de rester tranquille mais son esprit s’envole sur les chemins tortueux de l’incertitude. Quelque chose d’imprévu, un événement fatal pour sa santé pourrait lui arriver et le frapperd’un moment à l’autre. Il faut qu’il reste vigilant et très attentif à tout ce qui se passe. Dans le compartiment, peuplé d’inconnus dans la même situation que lui, assis sur un siège fort inconfortable, l’obligeant à regarder en face son prochain, le voyageur se sent en proie à l’anxiété et à l’inquiétude, au fur et à mesure que le train augmente sa vitesse. L’ensemble de ces nouvelles expériences et visions du monde, liées e au rail, se retrouve dans l’œuvre de plusieurs écrivains.Apartir du XIX siècle, en effet, les écrivains deviennent les interprètes de la vie sociale.La distance entre la production littéraire et la vie quotidienne est considérablement réduite.La littérature ainsi que les arts figuratifs développent de nouvelles formes expressives et ils jouent le rôle de caisse de résonance des états d’âme à la fois individuels et collectifs face aux innovations. La littérature a présenté le monde ferroviaire à plusieurs reprises et sous plusieurs aspects.Certaines œuvres ont montré les réactions de peur et d’enthousiasme suscitées par le train; d’autres se sont attachées à décrire les diverses situations créées dans les lieux du chemin de fer : les gares, les salles d’attente et les compartiments.D’autres encore ont pris en considération le monde aperçu à travers la fenêtre du train en mouvement. Le cadre que nous proposons ressort de la littérature européenne, selon les façons dont elle s’est développée en une succession rapide dans de différents pays : enFrance, enItalie et même enEspagne et enAngleterre. Quant au choix d’une période précise pour notre étude, elle s’étend à partir des premiers développements du rail, jusqu’aux quinze années qui suivent le premier conflit mondial, avec quelques allusions à des œuvres plus récentes, appartenant à une époque où le train s’est entièrement intégré dans la société.
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Ce livre en réalité avait déjà été créé, non pas par nous, mais par l’ensemble des poètes, des romanciers, desphilosophes et des artistes qui, entre 1840 et 1930 environ, ont contribué à sa rédaction. Il fallait simplement quelqu’un qui sache feuilleter les œuvres et observer les tableaux; quelqu’un qui choisisse les passages et qui mette ensuite toutes les données dans l’ordre.
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