Tchicaya ou l'éternelle quête de l'humanité de l'homme

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Voici plus d'une vingtaine d'années que celui qui s'est donné pour mission de redonner de l'humanité à l'humain, Tchicaya U Tam'si, nous a quittés. Le présent ouvrage se refuse à considérer l'oeuvre de Tchicaya comme ne concernant que le seul Congo. Il s'agit donc ici de reconnaître la dimension universelle de son oeuvre et de rendre hommage à la fois à la grandeur de l'écrivain et à la force de sa lutte autant qu'à celle de sa quête.
Publié le : mardi 1 juin 2010
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EAN13 : 9782296230439
Nombre de pages : 239
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Tchicaya
oul’éternelle quête del’humanité de l’homme

Critiques Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet

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Sous la directionde
Marie-RoseAbomo-Maurin

Tchicaya
oul’éternelle quête del’humanité de l’homme

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-09201-3
EAN: 9782296092013

Introduction

Un nouvel ouvragesur TchicayaU Tam’si ?dira-t-on !
Que peut-on encore dire sur cet auteur qu’on a luet reluà
maintes reprises ?
Voiciun peuplus devingt ans que l’auteur nous a
quittés, laissantun immense héritage littéraire composé de
pièces de théâtre, deromans et de recueils de nouvelles et de
poèmes.Cela faitvingt ans que celui qui s’est dévoué pour
redonner de l’humanité à l’humain n’a cessé d’éclairer notre
réflexion dès qu’il s’agit de statuer et de s’interroger sur le
politique et le social.
Nous lui devons cet hommage.Celui-ci n’est possible
qu’àtravers la relecture de ses œuvres.Le présent ouvrage se
refuse à considérer l’œuvre deTchicaya réduit auseulCongo
fût-il, depuis l’époque coloniale, divisé en deuxentités.En
effet, dès que la recherche de l’humanité de l’homme est au
centre d’une œuvre, celle-ci acquiert aussitôtune dimension
universelle
Notre hommage estdonc aucentre de celivre dont le
titre,Tchicaya oul’éternelle quête del’humanité de
l’homme,évoque à la fois la grandeur de l’écrivain, la force
de sa lutte autant que celle de sa quête.Il s’agit de montrer
commentTchicaya invite l’homme à se reconnaître en l’autre.
Toute son écriture travaille à permettre cette identité humaine
fondamentale qui amène également l’autre à s’identifier
l’autre.Mais l’identification seule ne peut suffire à faire
reconnaître cette humanité, elle doit s’accompagner de
l’observation desvaleurs qui fondent le monde.
Àlire l’œuvre deTchicaya, force est de constater à
certains moments que l’homme inflige à son prochain le pire
sula réification.pplice :En effet, que peut-on dire d’autre
lorsque les rues et les fossés deKin ne servent plus qu’à
canaliser des fluxde sang ?

7

Dans sa composition,leprésent ouvrage compte ainsi
dixchapitres, comme autantdelecturesetd’analyses que ses
auteurs soumettent à la réflexion commune.La répartition des
dixchapitres en trois grands centres d’intérêt, «Poétique,
poésie, mots et signification», «Lutte et quête :l’itinéraire
d’un combattant», «Genres orauxetécritureutamsienne»,
en soulignela convergencethématiqueougénérique.
Lapremièrepartie del’œuvre, «Poétique,poésie,
motset signification»,s’ouvresur le chapitre1 intitulé :
«L’énigme desfissuresdans les mots.TchicayaU Tam’siet
son lecteurdansCes Fruits sidouxdel’arbre àPain».
MartineLeMoigne-Euzenot,sonauteur,montrelerôle du
lecteurquidoit, àtravers levide et lesfissuresdes mots,
accéderàunesignificationcohérente dumessage.Lelangage
sepose enénigmequ’ilfautdécrypter,tandisqueleroman
dérouleun monde àl’envers,opposé auréférentdont il reste
pourtant si proche.Àl’instardes personnages torturés sur
ordre des responsablesdel’État,les motsàleur tour subissent
lemêmesort par lerecours permanentàl’hypotypose.Rien
d’étonnantqueGastonPoatytente d’opérerun retouraux
sources, àses origines, cepasséquifondelavérité et
l’authenticité desvaleursuniverselles, afinderetrouver les
principesfondamentauxqui structurent l’individu.C’estainsi
que chaquelecteurestappelé àserendre àlasource des mots
pourgoûteret saisir lemessagequelivreCesFruits si doux
de l’arbre àpain.
C’estencore autourdes mots ques’articulele chapitre
2.Letitre, «Leventre,lesang etKin: construction
sémantique et significationdansLeVentre»,proposeune
étudesémantique durecueilLeVentre.Danscetteœuvreoù
les mots,lesformules s’entrechoquentet laissententendreles
hurlementsdelavilletorturée, dépouillée deseshabitants,
uneville auxrigolesdesang,Marie-RoseAbomo-Maurin
retient l’idée d’une convergencesémantique àtravers les trois
sèmes«ventr«e »,saneg »t«Kin».Kinestvictime du
8

ventre,alorsqu’exsangue ellesemeurt, assassinéepar ses
enfants. La conjonctiondes isotopies résume, encesens,
toutel’œuvre deTchicayaoùlafête n’estqu’orgiecannibale.
Lanégativité des mots l’emportesur leur possiblepositivité.
Dès lors, ces mauxqueracontent les motsdeTchicaya
cessentd’êtreuniquementceuxduCongo, dans lamesureoù
l’onassassine àtravers lescinqcontinents, empêchantainsi
la femme,laterre-mère, deporteretdevoirgrandir ses
enfants. Riend’étonnantà cemomentquelesangversé
engagel’écriture et l’actiondupoète.
«Mémoire,poésie et
libérationdansunenouvellepoème deTchicayaU Tam’si«Rémanence »,telest letitre
duchapitre 3, dernierchapitre detriptyquequicomposela
premièrepartie.MichelNaumannyscrute, danscepoème en
prose,lamémoire dupassé del’auteuretdeson pays. C’est
danscepasséquese conçoit l’origine desalutte,lui quia
toujoursété, àl’instardeJean-PaulSartre,unécrivain« en
situation».L’auteurestaucentre dupassé etduprésentafin
demieuxenvisager l’avenir.Letravail sur lamémoire auquel
selivrelepoète-romancierexploreleszonesdel’oubli pour
direla culpabilitéressentie àtravers la claudicationqui isole.
Àce handicap quiconsacrelasolitude del’auteurdans
l’enfanceviennent s’ajouterdenombreuxtempsd’exils, celui
dupoètelui-même autant que ceuxdesexilésembarqués sur
les rivesdu Congoversdesdestinations inconnues, dont ils
nesont plusjamais revenus.Le chantieràrebâtirest
effroyablement immense.Ilfaut reconstruire eneffetet le
pays saccagé, et lepeuple désarticulé, et l’homme déstructuré.
La deuxièmepartie, «Lutte et quête :l’itinéraire d’un
combattant»,introduit lelecteurdans l’itinéraire d’unequête
quele chapitre 4 et les suivants se donnent pour missionde
circonscrire.Dans«Engagementetquête deliberté dansLes
PhalènesdeTchicayaU Tam’si»,SimonKiloshoKabale
s’interrogesur lamanière dont leroman témoignage d’une
époque,rend compte delasuppressiondel’indigénatetdela
9

findela colonie, en même tempsqu’il meten exergue les
mauxqui minent lasociétépost-coloniale. Deuxpériodes se
succèdent,mais sansqu’il yait véritablerupture dans les
pratiques.Larechercheidentitairequi s’esquisse avec
l’indigénatapourbut larenaissance duNoir régulièrement
assimilé àun sous-homme.Ainsi, endépitdes référencesau
texte del’abolitiondel’indigénat,malgréle devise dela
France brandie, devisequidoitconsolider les liens, force est
de constater queseulelanonviolencequeprône d’ailleurs le
narrateur,peut meneràlaliberté désirée.Riendesurprenant
quel’engagement politique deviennelemoyend’instaurer la
liberté et la dignité dupeuple.Pourautant,les nouveaux
maîtresdupays sont la cible duromancier qui voitdans leurs
actesunemanièreplus pernicieuse deperpétuer l’indigénat.Il
devientdoncurgentd’entreprendre desactionsqui peuvent
permettre de « civiliser»lesNoirs.
La dénonciationdesabusdesdirigeantsafricains
s’inscritd’emblée dans le chapitre 5, «Pouvoir politique et
sorcellerie dans l’œuvre deTchicayaU Tam’si» deClaverK.
Mabana.Cettelecturequiassociepouvoiret sorcellerien’est
pas nouvelle.Eneffet,lepouvoir politique apparaîtcommela
conjonctiondenombreuxautres pouvoirs, entre autres, celui
delasorcelleriequi soumet paradoxalement les tenantsdu
pouvoir politique àl’autorité des puissances occultes.C’est
ainsiqu’àleur tour ils peuvent régner sur lepeuple.La
mythification personnelle apparaîtcommeunautresymbole
dupouvoirétatique.Convoquantdes rites sanguinaires,
souventcannibales, ellerevendiqueunelégitimé funestepar
lemeurtre d’enfants innocents.Lesacre duprince convoque
l’occulte, alors quelepouvoir n’estfinalementque
démagogie,intimidationet imposture.La convocationdes
pratiquesancestraleschange denature dans l’exercice du
pouvoir moderne.Cesusages traditionnels nesont plusdes
gagesdeprotection, desérénité etdepaix,maisdes outilsde
tortionnairesàlasolde del’État.Qu’il s’agisse denouveaux
10

initiés,unis pardes secrets inavouables,oudu peuple,tous
tententdetrouverdansdes pratiquesd’unautretemps les
élémentsdeleuréquilibre etdeleur survie.ClaverMabana
franchit lepasqui trouve en Mobutu leréférentdes
personnages Nnikon Nnikuet Lokou.
PourDidierAmela,La Main sècherelève àla foisde
laquêteidentitaire etd’une démarche esthétique(chapitre6).
Lesonzenouvelles quicomposent l’œuvrerenvoientàla
possibilité d’ununivers ouvertausyncrétisme,source d’une
nouvelle civilisationhumaine.Danscettenouvelle écriture de
l’histoire dupeuple africain,l’auteur metenévidence
l’engagementdes siensdansune aventure dont le butest la
recherche delarédemption.Àla décisiondevivreune
histoire communes’ajoutel’expérimentationd’unequête
d’identité del’hommenoir, dansune écriturequi,loindene
chercherquelavaleuranthropologique dela culture
ancestrale,ypuise desformesetdes symbolesauthentiques
susceptiblesderendre compte delaspécificité d’un peuple.
AntoineGuillaumeMakani proposeune autre
approche de cepeuple,luiquiintitulesaréflexion«La
sociétépunitive dansCes Fruits si douxde l’arbre àpain,
imagesetcontrôle d’une communauté »(chapitre7).Les
crimeset lesdélits qui passent pourdesatteintesàl’autorité
del’État ouàlapaixrelèventd’une acception toute
particulière danscetuniversafricainque décritTchicaya.Le
détournement sémantique des vocablesetdesexpressions
justifielarépressionet lemaintiend’un ordre factice.La
justice elle-même a désertésonéquité et larecherche du
coupable,sport national,setransforme enun règlementde
compte entreindividusdans lequel lepouvoirest toujours
vainqueur.Aussi,le chapitremet-ilenévidence
l’inadéquationentrele codepénalet laréalité.Lapratique
punitiverepose davantagesurdes lois partialeset partisanes
quesur le désirde corriger les individusdont la faute apparaît
plus objective.

11

Le dernierchapitre de cettesecondepartie, «Le
discours idéologiqueutamsien:unhymne àl’universalisme »
d’AdamaSamake,revient sur lerejet,parTchicaya, des
orientationsdelaNégro-renaissance etdelaNégritudequi,
ayant placéle facteur racialaucentre deleurs préoccupations,
ont négligélapartd’humanitéqu’il ya dans tout individu.La
réflexion qui prend appui sur cinq œuvres deTchicaya tend à
montrer lavolonté de «dépigmentation de la littérature » de
l’auteur.Dès lors, le chapitre dresse le procès de laNégritude
pour prétendre à la fraternitéuniverselle des races et de ce qui
les réunit.Ce qui apparaît primordial dans l’écritureu
tam’sienne, c’est sans doute cette lutte contre le
néocolonialisme dont l’auteur se fait le chantre.On retrouve
cette idée de syncrétisme déjà évoquéeparDidierAmela
pourconstitueruneidentité et réussiruneunité.
La dernièrepartie de cet ouvrage, «Genres orauxet
écritureutamsienne»,se compose de deuxchapitres.Dans le
Chapitre9intitulé «Lapermanence dumythe dans lethéâtre
deTchicayaU Tam’si»,SidibeValyrappellequela
littérature dramatique enAfriquen’hésitepasàrecouriraux
mythesafinde «mieuxtraduireles préoccupations
contemporaines».Tela d’ailleurs toujoursétélerôle du
mythe dans lavie deshommes.Lasingularité del’emploidu
mythe dans la dramaturgie deTchicayas’imposetoutd’abord
dans laréécriture dumythezouloudeChaka.Cequi importe,
au-delàla cruautélégendaire dugrand guerrier, c’est la
manièretouteparticulière del’auteurduZulud’habiller la
légende.Sicertainscritiques mettent l’accent sur le concept
d’«inventeurd’âmes»,titrequeréclamaitChaka,Tchicaya
proposelanotiondepère, géniteurd’un peuple.Ainsidonc,
la créationde cenouveaumythe entraîneune autre
conceptiondurôle del’hommepolitique dans lerôle dupère
delanation.Or, ce concept mêmemérite d’êtrerevuau
contactdesfaitsetdelaréalité.Cepère doitêtre celuiqui

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sait interroger letempset son proprepouvoir. Ildoit être
celui qui s’inquiète dupeuplequi luiestconfié.
«TchicayaU Tam’si à l’école de l’oralitéde? »
PierreFandio clôt larelecture des œuvresdeTchicaya.
L’auteurduchapitrerestituenon seulement le contexte de
productionde cetravail,l’anniversaire dela disparitionde
l’auteur,maisconstatequ’il s’agitd’un phénomènerécurrent
dans lalittérature.Mais, au-delà de cepremierconstat,Pierre
Fandioconfirmeles influencesdelalittératureorale dans
l’œuvre del’écrivain.Lalecture desœuvresde fiction
romanesques, autantque celle durecueildenouvelles,
montrela difficulté à cerner l’instancenarrative;elleoblige
lelecteuràs’interroger sur lavéritable fonctiondu«je »qui
développesaparole dans les textes.Lavolonté de
désincarnationdunarrateur traverseles textes ;ellerejoint la
pratique de désarticulationdel’écriturequ’on observe àla
lecture des ouvrages.Laproximité duconte est patente dans
lamesureoùlaprésence d’unauditoires’impose aulecteur.
Ilest incontestablequeles récits recèlentde formulations
issuesde genres oraux; toutefois,il n’est nullementquestion
derevenir surces typesde discours pour retrouver lepassé.Il
s’agit tout simplementd’unetentative deréappropriation
d’unbienquel’histoire avoulunier.
Voicidoncprésentél’objetde celivrequi propose
unenouvellelecture d’unensemble d’ouvrages.Il s’agitàla
foisdenotre héritagelittéraire etdenotre héritage culturel.
Autantdepistesderéflexion pourdenombreusesgénérations
de chercheurs.
Abomo-MaurinMarie-Rose

13

Première partie
Poétique, poésie, mots et signification

Chapitre 1: L'énigme des fissures dans les mots.
Tchicaya U Tam'si et son lecteur dansCes Fruits si doux
de l'arbre àpain
Martine Le Moigne-Euzenot

Résumé
Ces Fruits si douxde l’arbre àpainraconteune
histoirepresque banale, avecundébut,un milieuet une fin ;
danscemonde-là,ilexisteunendroitetunenvers.Pourtant,
lelivresetermineparunquestionnement paradoxal:
«Étaitceun monde àl'envers ?»Celivre est lerécitdelamise à
l'enversdumonde.La formenarrative créelesconditionsqui
finiront parfissurer sescodes, alors mêmeque d'autres récits
s'intercalentdans latrame.Lelecteuraun rôle essentielà
jouer:ilva devoir peuàpeumesurerdesvideset se faireune
raison,parcequ'il nepourrapas lescombler,sibienqu’il
s’en prendra auxmotseux-mêmes pour tenterderésoudre
l'énigme des motsfissurés.

Mots clés:
Congo, géocritique,roman,récit,poésie,lecteur,lecture,
langage, énigme,spécularité,sujet,territoire,pays.

Introduction
Lesfruitsdel'arbre àpain nesont pas lesfruitsdu
Tchilolo.Leursgoûts neseressemblent pas.«En revanche,
letissudeleur peauest lemême »(p. 17).Letitretrès
poétiqueque choisitTchicayaU Tam'si pour son roman,Ces
Fruits si douxde l’arbre àpain,estévocateuretdépaysant.Il
fait penseràuneinvitationà goûterdesfruits, àseservirdes
fruits présentésà des invités, à desamis,parunhôtequi
voudrait les séduire en leur offrant leplaisirdesavourerun
mets suave.Ici, c'est lelecteur quiest l'invité etc'est l'auteur
quiest l'hôte :il luidésigne desfruitsdélicieux,ilexciteses
papilles,maiscommeil ometdeluidire ceque cache
17

l'adverbe d’intensité qu'il emploie pour l'allécher,le gourmet
restesur sa faim.Leparadoxenail sît ;'appuiesur le
côtoiementdumême et dudifférent, de l'injonctionetdela
réserve.La curiosité dulecteurenestainsi piquée.
L'édition Seghers présente celivre commeun roman.
La fiction narrative éclairetrèsvite cetitrequi peut paraître
exotique à certains. L'histoire de cetarbre dela côte
Atlantique du Congon'occupe néanmoins que quelques
1
lignes.C'est celle du Tchilolo qui retient davantage
l'attention parce qu'elle estbien plusdétaillée.Le paradoxe
induit par le titre se doubleainsi d'un glissement de sens qui
déplace son contenu vers ce qui semble bienêtre une
métaphore.Cette doublehistoire,cettejuxtapositiondurécit
delavie de cesdeuxarbres,ancrelavie d'une famille dans
une doubletemporalité.
Il s'agitdela famillePoaty, dupère, delamère etde
leurs quatre enfants.Leur présentestceluidelapériode dela
décolonisation.Nous sommesen1963àBrazzaville.On
garde àl'esprit une époquepas siéloignée, celle delatraite
desNoirsqui senourrissaientdutchilolo,maisaussides
fruitsdel'arbre àpain, avantd'être embarqués«pour les
lointaines terresd'Amérique »(p. 18).Lamétaphore du titre
évoquele goûtd'unfruitàla chairfarineuse, cellequi
rassasie;ellerenvoie, dans letempsetdansl'espace, au récit
delavie deRaymondPoaty,magistrat intègremarié à
Mathilde, directrice d'une écoleménagère.Cesont les parents
deGaston,André,SébastienetdeMarie-Thérèse.Seule
Marie-Thérèse aun petit nom:son pèrelasurnomme
affectueusementTchilolo.Cethypocoristique constituetout
un programme.C'est songrand frèreGaston qui lelui
rappelle aumomentdesondépart pour laFrance : «Papat'a
donné àtoicenom-làpour quetusois toujours l'image de ce
qu'il ne doit jamais oublier.Nousaussi.Tous»(p. 16).

1
Nepasconfondrelesurnom«Tchilolo» et lenomdufruit«tchilolo».
18

Lelecteur, quantàlui, estd'abordun récepteur
tranquille,parcequ'ilesten terrainconnu.L'incipit lepousse
à croirequ'il litunconte,unconte de facturetraditionnelle.
Les premières pages présententchaquepersonnage dansune
languesoignée,voirepolicée,parfoisaffectée.«Lesvieux
s'essoufflentà courir susauxprébendes»peut-on lirepar
exemple àlapage25.Lesactants sont installésdansun
équilibre harmonieuxqueseules leschamailleriesdesenfants
viennentheureusement troubler.Lemondeyaun passé,un
présentetunfutur ; lavilles'yoppose àla campagne, c'est
dans l'ordre deschoses.L'une évoquelamodernitéquand
l'autrerenvoie auxtraditions.Aufond, cemondeobéità des
valeursdontGastonPoatyest le garantconvaincu.Cemonde
est stable etc'estcequiexpliquesansdoute ce choixd'une
langue d'écritureparfoisun peufigée.L'universfamilial
décrit s'articule autourde ce couplesolide etéquilibré.
Depuis le débutde ceroman,Tchicaya circonscrit sa fictionà
l'intimité d'une famille bourgeoisequi peut ressemblerà bien
d’autres, avecses tracasdomestiquescertes,maisaussiavec
sesespoirs, ceuxdelaréussite des parents, delaréussite des
enfants,réussite dans lesétudes,réussiteprofessionnelle.Cet
universestduel,leparadoxe enestexcluauprofitde
l'opposition.
De fait,Ces Fruits sidouxdel’arbre àpainpropose
une histoiresommetoutetrèsbanale : celle d'une famille
observée aumoment oùlesenfants,intelligentset
respectueux,ontdéjà grandi.Ilsvont rentrerdans lavie
active, être autonomes ;la famille estunie autourdevaleurs
universelles qui pourraientbien leurgarantirunavenir
épanouissant.Cemomentestun passageobligé delavieque
toutes lesfamillesdumonde connaissent.Biendes lecteurs
peuvent sereconnaître encelle-ci,tantTchicayasait
rapporterces petitsetgrands moments propresà de
nombreusesfratries:leschicanesentreSébastienetAndré,
quelepremierappelle «lemorveux»pour letaquiner (p.8):
19

le repasde familleparticulièrementchaleureux(p.249) en
évoque d'autres qui rapprochent la fictionduréel.
Surviennent leséléments perturbateurset intimes. Le
déséquilibres'installe etdisloquel'harmonieinitiale :lepère
disparaît,Marie-Thérèsemeurt,Mathildesombre dans la
folie,Gaston meurtàson tour.L'histoireseterminemal.
Un telfil narratif est néanmoins presque anodin ;de
plusl'écrivaincongolais suitun schémanarratif attendu,
mêmesi le contraste entrele débutet la findulivre est
saisissant.L'histoireracontée est sansconteste atroce,
profondémentbouleversante et révoltante, elleinspirele
respect.Mais,Tchicayan'est pas leseulécrivainàraconter
detelles ignominies.D'autrescommelui, enAfrique aussi,
les ont racontées, en ont témoigné eten ont même fournides
détails.
Ces Fruits sidouxdel’arbre àpainn’est pourtant pas
un romandeplus,parcequeprécisément,pas plusqueSony
LabouTansiqui publielamême annéeLesyeuxdu volcan,il
nes'agit que deraconterune histoire, d'ajouterun récità
d'autres récits.Ses personnages sontde ceuxqu’on n’oublie
pasfacilement:ils sontattachants,parcequeleurintégritéles
rendsolidesetvulnérablesàla fois ;parcequeleur quête
d'idéal neles isolepasdesautresêtreshumains ; parceque,si
leurdestinfinit par leuréchapper,ilsl'ont longuement tenu
entreleurs mains ;enfin parcequele clivage homme/femme
n'est pas présenté comme antagoniste.Les personnagesdes
deux Mathilden'appartiennent pasàlamême génération,
elles sont pourtant toutes lesdeuxdesépousesamoureuses,
elles ont toutesdeux unevieprofessionnelle, et lesdeux
femmes n'ont rienà envierà celle deleursépoux.
En réalité,leprojetd'écriture deTchicaya est plus
complexe etbien plus riche aussi, car,si le choixdela forme
romanesque est très important,il luifautbien plutôt réfléchir
àune formenarrativequi puissele conduire àposercette
questionfinale : «Était-ceun monde àl'envers ?»quiclôt le
20

livre (p.327).Cette finabrupterenvoiepeut-être àlanotion
d’ouvertureselon ClaireL. Dehon: « cette façon ‘ouverte’de
terminer[qui]rappelle celle descontesdidactiques
traditionnelsqui serefusentà donnerdes solutions toutes
faitesetquiforcent lesgensà discuter les solutions
trouvées»(Dehon:2008 :119).Il s'agit,plus profondément,
plusfondamentalement, depenser une formenarrativequi
réussiraitàrapprocherdeuxespaces-temps, àla fois
homonymeset opposés. Ils sonthomonymes, caràl’univers
dela cellule familiale desPoatytel qu’il seprésente audébut
dulivre correspondl'univers intime des réflexions intérieures
deGastonalors qu’ilesten prison.Dans lesdeuxcas,lerécit
estl'objetd'uneobservation minutieuse des personnagesetde
leurscomportements.
L'espaces'est rétréci,ilest mêmepresque clos,mais
moins quelelieud'une dérélictionde celui qui,tel leChrist,
réapparaîtàsamère après samort (p.321) ; ilest lelieud'un
lamento,un lieu oùleregardse concentrepour observer.Que
cetteobservation soit le faitd’undes membresdela famille
initiale est l’affirmationd’une filiation intellectuelle autant
quenarrative.Ils sont opposés,parcequ'aux valeursde
justice défendues par lepère,offensif,s'opposentcellesde
l'abjectionetdudévoiementquesubit le fils réduitaustatut
devictime.Entre cesdeuxextrêmes,les pagesdulivreont
contraint lelecteuràsuivreles tracesd'unvéritableparcours
énigmatique.
JeanBessière, dansLaLittérature et sarhétorique,
définitainsi les traces:

Le défautdela finalité del'œuvre,qu’ilfasse conclure
usuellementàl'intransitivité, àl'esthétique est là : exposerun jeu
de communicationetde connaissance,sansaller jusqu'àla
résolutionde cejeu.
Cesapories supposentquel'œuvren'exposepas lelieucommun
comme donnémais lereconstitue explicitement.Il si les motset
l'ordinairesontdonnés,suivant leur impropriété,suivant les

21

strates temporellesqu'ils retiennent,si,par là,ils sont lieux
communs,moyensdela division sémantique, dela définition, de
l'exposé dela division temporelle etdela complétude duprésent,
ils nepeuventapparaîtretels ques'ils sontd'abordtraitéscomme
des traces.Lelieucommunbavardserait laloidel'œuvre.Lelieu
commun reconstituévaselon lesconditionsquifont l'œuvre,
réunir les témoinsdes lieuxcommuns, ces mots, ceschoses, ces
scènes ordinaires, etfairelieude cetassemblement,un lieu
commundes lieuxcommuns, fairequelepoèmemontreson
proprelieucommun, enunemanière d'interventiondans les lieux
communs, et qu'ilconstitue,par là,lascène de ces lieux,scène de
retourauxmotscommuns, àl'ordinaire,scène d'ouvertureselon
leur impropriété(1999:220,221).

1 - Les traces du vide :un auteur intrusif

PuisqueleprojetdeTchicayaU Tam'siestderaconter
une histoire, d'enfaireun roman,lemoins quel'on puisse
dire c'est queles modalitésnarratives qu'il sollicite, elles,le
sontdemanière bien particulière.Elles sont si singulièresque
lareprésentation nécessaire de cequiest luendevient parfois
difficile,non pas seulement parcequ'elles reposent surdes
codes narratifs inattendus,mais parcequ'elles sontdéplacées,
décalées,réinterprétéesaupointde devenirelles-mêmes objet
d'observation.
TchicayaU Tam'si parle de «rhapsodie »(p.241)et,
de fait,les ruptures narratives sont nombreuses:leromanest
coupé enchapitres qui portentun titre,leschapitres ontdes
sous-titreschiffrés, eux-mêmesdonnent laparole àlajeune
Mouissou«lapetite fillesansâge »(p.44) quiestdeplusen
plus souvent sollicitée.Lepassage del'unàl'autreoblige à
tournerunepageouàmesurer le blanc dupapiercomme
autantdemomentsquiviennent rappeleraulecteur qu'ilest
en traindelire.Renvoyé àlui-même,lelecteur l'estbien
souventdansCes Fruits sidouxdel’arbre àpain.La
questionqu'ilest régulièrementconduitàseposerest:qui
raconte cette histoire?Dans l'incipit,il semble bienque c’est

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Sébastien,undescadetsdela famillePoaty,qui raconte.Ila
lelangage desonâge,ilutiliselemot«papa »pourévoquer
son père :

Eh bien,il ne faut plus queje «ricane »,si jene
allumerune autrequerelle.Jesors très lentementde ce
bataille, en traînant les pieds, àreculons,parcequeje
voiretcomment lepaternelva fairejeter l'éponge
pugnace des querelleuses (p. 15).

veuxpas
champde
veuxtout
àlaplus

Lepassage confirme eneffet que c'est lui qui raconte,
tant les personnages qu'il présentesontvusàtravers son point
devue.Cetteremarquerenseignepar làmêmela forme
littéraire.Àcestade dulivre,on pense àun récitvuàtravers
lesyeuxd'ungrand adolescentet,peut-êtremême, destiné à
un lectoratdesonâge.Letonestdésinvolte,lelecteur traité
enfamilier.Ilest trèsviterelayéparunauteur omniscient,
capable delireparexemple dans les penséesdeRaymond
Poaty(p.19), àproposdu tchilolocomme emblème deson
clan.Leregistre est plus sérieux,lelecteurestunalterego,
plusâgé,plus réfléchi.Laportéese faitargumentative et se
maintient plusieurs pages jusqu'à cequ'on lise ànouveau:

Pour papa aussi lerespect seperd.Certainsvieuxpourraient se
tairesurce chapitre.Ilsn'ont quelerespectàla bouche,mais pas
dans leurconduite(p.23).

Ces trois phrasesformentun paragraphe.Celui qui
suit redonneimmédiatement laparole àunauteur qui montre
explicitement son implicationdans letexte.Ildevientconteur,
le conteur qui s’adresse,parun récit oral, àunauditoire :

Sébastien parle engénéral, car sicertainsenfantsdevaient
ressembleràleurs parentsarriérés, eh bien, cesenfants-là
tourneraient résolument le dosauprogrès.Progrès!Progrès!Tu
marchesauprogrès outucrèves.

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