Terre habitée

Publié par

Publié le : samedi 1 février 2003
Lecture(s) : 45
EAN13 : 9782296312265
Nombre de pages : 284
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

YONAT ET ALEXANDERSENED

TERRE HABITEE
Traduction

Marie- Louise Baud

L'Hannattan

AUTRES ROMANS DES MEMES AUTEURS

A ux éditions Habikkutz Harœw:had
1ERRE SANSOMBRE,1950,(publié ensuite aux éditions Tarmil et Ariel). ENTRE LESMORTSET LESVIVANTS,1964. UNE 1ENfATIONDE PLUS,1972 A DEux, 1974.

A ux éditions

Habikkutz

Harœw:had

Sim:ln Kriah

NOUS L'APPELLERONS LEON, 1985. OASIS, 1985. JOURNAL D'UN CDUPLE AMOUREux, 1992. AU DESERT UNE CABANE DE VOYAGEURS, 1998.

Première partie

1

On est ici pour le meilleur et pour le pire. Et en dépit d'un été quasiment permanent, (l'an dernier, on n'a enregistré que dix-sept jours de nébulosité), la fenêtre est couverte et le store tiré la majeure partie de la journée. De l'autre côté de la pelouse, les deux balcons supérieurs sont nus tandis que ceux du bas foisonnent de plantes grimpantes dont l'une perd ses feuilles. Presque toutes les femmes de la maison traversent la pelouse selon le même itinéraire, trois d'entre elles avancent la tête courbée, chacune à sa manière, mais toutes les trois, elles semblent encore perdues dans cette vaste étendue. La quatrième se déplace invariablement à bicyclette. Les hommes aussi se déplacent à bicyclette. A droite de la maison, on ne distingue que très vaguement une portion de palissade en fil de fer barbelé. Là-bas, le ciel est plus poussiéreux qu'au-dessus du cimetière et de la piscine située à gauche. Il y eut des moments où ils disaient tous deux qu'ils pourraient rester assis comme ça jusqu'à la fin des temps. Nimporte où. Agitant la même question jusqu'à l'engourdissement: comprendre pourquoi les événements avaient abouti ainsi plutôt qu'autrement, ou encore tentant à nouveau d'atteindre un point éloigné,situé à des années lumière, à partir duquel ils auraient pu se voir comme de simples points dans le cosmos. ., Ils disaient: «Nimporte où... » et restaient assis dans cette plece. Et tandis qu'à leur tour, ils s'efforçaient d'imprimer un sens à ce qui était arrivé, déjà les années avaient passé. Les choses s'effacent et disparaissent. La quête exigeante de la lucidité impose un combat qui les met à distance. La pérennité qui toujours stupéfie et la complexité des rapports avec autrui les éloigne. Mais aussi ce qui perdure et qu'ils défendent avec un acharnement confinant parfois à la fureur.

Voilà maintenant de nombreuses années qu'une pelouse (dont le jardinier s'était d'abord insurgé contre les dégâts causé par les parties de football enfantines), ainsi qu'un poivrier touffu, se placent entre cette pièce et le désert. A travers ses feuilles qui laissent sur les doigts un parfum amer lorsqu'on les froisse, le ciel est déjà celui d'une terre habitée, d'une vie vécue, et d'une perte, qui dirait-on, n'autorisera aucune manifestation d'insolent bonheur à dissiper l'étonnement permanent que suscite le monde dans sa course, course qu'ils suivent eux aussi, comme si l'espace avait toujours été conçu pour ceux qui l'occupent, par hasard, à un moment donné. Leur fils Yodaï savait comment combiner des mots tels que bonheur et insolence bien qu'il ait dit un jour ne pas comprendre exactement ce que signifiait être heureux. Plus tard, il ajouta chose à la fois surprenante et peu rassurante - que de tous les éléments susceptibles de s'inscrire dans cet état incertain qu'on appelle être heureux, il ne pouvait mentionner que ce fameux jour à Venise, sous la pluie. A l'origine, ici, c'était le désert. Oh ! oui, c'était bien un désert. Mais il est impossible d'évoquer l'image d'un désert comme on le ferait d'une rue précise dans une ville lointaine ou comme on visualiserait un bâtiment administratif de briques rouges fissurées de gris, un soleil automnal étranger avec sa surprenante présence sur le trottoir, sous vos pieds ou comme le parfum d'un certain vêtement évoquerait d'autres lieux et la fumée d'un feu de camp mourant, l'odeur d'un autre feu. Non, l'image du désert n'apparaît pas soudain lumineuse et claire dans l'esprit. Peut-être est-ce à cause des si nombreuses fois que chacun des dix premiers (douze pour être exact) venus dans le désert, a dit aux autres sur un ton et avec un sourire destinés à confirmer la mémoire collective: «Les tempêtes de sable qu'il y avait là bas en ce temps-là! » Oh ! oui, il y avait des tempêtes de sable en ce temps-là et oui, ils les avaient apprivoisées: ils avaient planté de jeunes tamaris sur les dunes, ils avaient apporté l'eau de leurs propres mains, (comme ils le chantèrent lors de la cérémonie d'inauguration des premières canalisations d'irrigation) et entre les dunes et leurs maisons, ils avaient planté des arbres fruitiers, des dattiers, des pêchers et des
10

ponnniers, et entre les maisons, des arbres d'ornement, un poivrier, un pin, un olivier et un tipuana. On planta des pelouses et le sable fut endigué et maîtrisé, impuissant à se répandre comme auparavant. Ainsi, protégés des tempêtes de sable, ils s'échinèrent à cultiver l'ombre, eux, parmi les dix ou vingt, et plus tard, les quatre-vingt, puis ensuite, les deux cents. Tous entreprirent de cultiver l'ombre et de décorer leurs chambres, installant systématiquement l'étagère sur la partie inférieure du mur où ils suspendaient un des Arlequins de la période rose. Et c'était un plaisir de voir la bouilloire et le bol de céramique si propres, avec leurs reflets aussi transparents que le verre ou l'eau. C'est ainsi qu'après un certain temps, ils apportèrent de Murano le cendrier rond. Les premiers à venir dans le désert et à le transformer en un lieu ombragé arrivaient de la petite Tel Aviv, Rahavia ou Neve Sha'anan. Dans la maison de leurs parents, les volets étaient clos la plus grande partie de la journée. Ni les placards ni les buffets n'étaient poussiéreux. Ils étaient soigneusement décorés de napperons crochetés, de figurines en porcelaine et de cristaux. Ils évoquaient avec mélancolie les bains parfumés et les chemises blanches repassées et naturellement, ils en ressentaient de la nostalgie. Mais lorsqu'ils commencèrent et continuèrent à parler pour raconter comment, au lendemain d'une tempête de sable, ils avaient trouvé leur pâle silhouette imprimée sur le drap jauni, peutêtre voulaient-ils se souvenir non seulement de tout ce qu'ils avaient enduré mais aussi du plaisir éprouvé à trouver leur corps inscrit dans le sable du désert, immuable pour l'éternité. Les uns possèdent une forêt où grogne un ours immémorial, d'autres, un vaste océan où s'ébroue une baleine blanche - eux possèdent un désert. Ils se contentaient d'ajouter brièvement:
«

C'est un fait» ou « qui dit mieux? » pour donner le change face à

cette retenue dont ils avaient déjà commencé à prendre conscience. Comme, par exemple, Lévy ou Simon. Lui aussi était arrivé ici de Neve Sha'anan et si chez lui il n'y avait pas nécessairement de figurines en porcelaine sur des napperons de mousseline brodée, en revanche, il y avait la Bohémienne de Franz Hals, une jolie copie en plâtre de taille moyenne du Penseur de Rodin posée sur un socle en bois ainsi qu'une tapisserie française représentant
11

Joseph fuyant la femme de Putiphar. Et s'il devait arriver un jour que Simon se mette à désirer ardemment quelque chose de différent - comme c'était arrivé à bien d'autres avant lui et arriverait encore à bien d'autres après lui - il ne pourrait concevoir un voyage au-delà de la mer vers un autre continent, parce que pour lui, au-delà de la mer, c'était ici, où ses parents et sa famille avaient fait voile seulement dix ans auparavant, et lui avec eux tandis que là-bas, la guerre faisait rage. Mais il avait pu - et avec deux ou trois autres pionniers, on le lui avait demandé - grimper dans ce carnian grinçant qu'on montrerait plus tard sur des diapositives floues. (Ils étaient censé dire: «Hé! c'est le parking près de la grotte, regarde Simon, quelle chevelure! ») Il avait pu rouler au-delà des colonies méridionales, Réhovot et Gedera, loin de tout ce qui était familier et sentir, de même, l'immensité libérer son corps, couche par couche. (Plus tard seulement, beaucoup plus tard, ils diraient: «Pas si loin, somme toute! cent cinquante malheureux kilomètres! »), arriver dans le sud vers un paysage qu'ils tenteraient un jour de décrire avec des mots: des collines nues comme de l'argile abandonnée en cours de pétrissage ou encore: des vagues, des lignes horizontales, très basses, comme dans des estampes ou encore: des cieux vides et la terre, couleur poil de chameau, vers le sud, dans la poussière, dans la terre farineuse et sombre, une vapeur brunâtre s'élevant silencieuse des profondeurs, et arrivés à l'endroit désigné (naturellement, tout ce qui arriva en route était déjà connu et inscrit dans la banque de données de la mémoire collective) ils étaient couverts d'une poussière qui collait et se solidifiait, d'un masque qui les rendait semblables les uns aux autres et étrangers à eux-mêmes, et qui les protégea même un moment de l'étrangeté d'un lieu aussi vide. Et derrière le masque, des questions: «y a t-il des oiseaux ici? Des souris? Des mouches? Qu'y a-t-il ici?» Pas un arbre, pas un buisson, pas d'ombre, pas une hutte, pas même une seule misérable hutte, rien, rien. Une tente de bédouin, mais qui n'est même pas une tente. Une tente possède une forme définie, un mât, des mousquetons et une toile kaki. Alors que ceci n'est qu'une simple pièce de toile à sac noire, élevée n'importe comment audessus du sol, ni circulaire, ni quadrangulaire, ni rectangulaire. Et 12

dans la fulgurance du crépuscule, ils restèrent longtemps esseulés et effrayés, à fixer le désert au loin, bien au-delà de celui-ci et à s'interroger sur l'étrange raison qui les avait fait descendre jusque là (plustard, ils rectifièrent: « monter» jusqu'ici,à environ trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer) : le camion avait été envoyé ici et ils avaient grimpé dedans, parce qu'entre autres raisons ils étaient censés dresser un barrage pour arrêter l'armée de Rommel. Sérieusement. Bien que, pour être exact, entre le moment où s'était prise la décision de se rendre dans le désert et le jour où le camion était effectivement parti, la bataille d'El Alamein avait eu lieu. Pourtant, Rommel était toujours là et ils étaient censés dresser le barrage et ça ne semblait pas absurde. Il y a des moments comme ceux là, semble-t-il, où on ne saisit pas la mesure des choses ou alors on la saisit différemment. Ici, ils devaient édicter des règles. Personne ne leur dirait quoi que ce soit, ni leur père ni leur mère, et le leader n'était pas avec eux non plus. Il était censé venir à un moment donné pour louer et admirer, pour définir la perspective correcte, inscrire cette action qui était la leur dans le cours d'événements qui leur étaient antérieurs. C'est eux, les petits, qui allaient devoir imprimer un caractère à ce lieu entre la terre et le ciel monotone jusqu'à l'engourdissement, où le regard n'était pas absorbé mais renvoyé par des cascades de couches azur et une terre de collines étonnamment semblables les unes aux autres. Et là, au pied de cette colline dont ils venaient juste d'escalader le sommet - escalade facile! - il Y avait une ouverture obscure et ils aimèrent instantanément cette grotte car c'était le seul endroit protégé de la poussière, du soleil et de ce ciel qui vous accable, où l'on pouvait, enfin, ouvrir les yeux, s'accoutumer à la pénombre et

dire quelquechose comme: « Ça sent la mousse» (à quelqu'unqui
ne sait pas ce qu'est une vraie forêt) ou «c'est l'odeur du Yarkon pendant une canicule. »
Maintenant,

à Beer Sheva, quand ils en ont le temps, il leur

arrive d'aller dans les jardins de la mosquée, qui n'en est plus une mais a été transformée en musée municipal. La mémoire de chacun conseIVe de nombreux jardins, de nombreux parcs, après des guerres et des pertes, toujours après. Un petit homme est assis sur un banc, ses pieds ne touchent pas le sol, un yéménite, peut-être, 13

sec, la peau sombre, soumis, gloire à Dieu, gloire à Dieu. Seulement assis là. Des femmes entrent un moment pour rajuster leur coiffure, retoucher leur maquillage - un masque pour couvrir les imperfections - courtoisie oblige - réclame le silence. Beer Sheva, sa laideur, une laideur confortable, une ville qui ne s'est pas développée mais qui a enflé tout d'un coup. Il est temps d'attraper l'autobus, ils se lèvent pour rentrer chez eux en disant: «rentrons à la maison» et à travers la fenêtre de cette pièce, ils voient le ciel dissimulé par les feuilles du poivrier, les branches se balançant au vent, le bref crépuscule, un enfant qui marche le long de l'allée en . I I I I repetant :« vent », en repetant :« f euilles, souffler.» Deux Jeunes arabes, employés sur le chantier de construction ou dans les champs d'oignons, se tournent dans sa direction: «Salam habibi» la mère répond: «Dis bonsoir» et il psalmodie: «Bonsoir, bonjour» Que leur est-il arrivé? Qu'est-il arrivé à Simon? Autrefois, ils souriaient et indiquaient du menton les tentes bédouines au-delà du wadi. Autrefois, Simon passait son temps avec les bergers, impatient de se mêler à eux, de pénétrer, de comprendre totalement, de regarder furtivement sous les pans noirs flottants des tentes, au-dessous de la laine du mouton broutant les brins d'une herbe noirâtre, étique et desséchée. Des photographies de fraternité: Simon à côté d'un vieux berger, Simon près d'un jeune berger. Des touristes cherchaient l'insolite, venaient et faisaient des photos. Des soldats de toutes les forces alliées venaient et prenaient des photos. Ils avaient l'habitude de traverser ici en allant vers le nord, en partant de l'Egypte. La guerre n'était toujours pas terminée. Du sommet de la colline, on pouvait voir aussi loin que l'horizon. On pouvait présenter au visiteur un coucher de soleil comme il n'en avait jamais vu (couleur de chair crue en été, vert pâle au printemps et violet en hiver.) La question de savoir si en décomposant les éléments de la lumière Newton avait détruit la beauté des couchers de soleil ne dérangeait ici personne. Pas encore. Personne n'avait le temps pour de tels débats. Ils avaient un désert à apprivoiser, des points d'observation à élever pour en élucider les secrets. Et si le visiteur était triste, s'il avait lu tous les livres, il pouvait alors découvrir comment la sphère rougeoyante 14

qui lui faisait face sur l'horizon pouvait faire taIre un mstant l'incessant torrent des paroles. Et le visiteur pouvait s'en retourner. Simon était content de l'accompagner jusqu'au coude du wadi. Simon, accroupi là avec le berger bédouin, à la fois humble et fier d'être assis avec lui d'égal à égal, comprenant déjà sa langue, le berger qui ne savait ni lire ni écrire et lui, Simon, ne connaissant pas la tracede IJhOJ11J1'E la chez jeuneferJ1J1E sachant déjà monter une jument (Nona ? avaientmais ils réellement baptisé leur première jument Nona ? Le voyage pour aller l'acheter est inscrit dans les archives.) C'est à la même période qu'ils ajoutèrent à leurs possessions un tracteur catetpillar, une charrue, des barils de pétrole, de l'huile, une citerne pour l'eau, quoi d'autre? On pouvait sortir à cheval, jouer avec les bergers, marivauder un jour avec la bergère, qu'étaient ici le péché et la punition? Dans la banque de données de la mémoire collective, il reste à peine trace du péché de Simon ou de ses efforts pour s'en déculpabiliser. Et si en dépit des années, quelques bribes de ses propos exaltés d'alors avaient subsisté dans la mémoire de quelques-uns, ils en souriaient. Quel innocent! Regarder furtivement sous un abbayah en imaginant avoir défloré une vierge! Mais un jour, Simon arriva (des années ont passé depuis cela aussi - il avait toujours la même chevelure et il était assis là, à la fenêtre) et leur raconta qu'il avait violé la bergère bédouine. « Oui» dit-il, «je l'ai violée.» Et pourtant, de cela aussi, on douterait un jour, et de la mémoire, et l'on s'interrogerait sur ce qu'il avait vraiment dit. Et ça devait se passer ainsi, ça n'aurait pas forcément résulté du désir de confesser quelque chose qui s'était réellement produit mais plutôt d'un vague sens du temps qui change et d'un désir de changer avec lui, de dire et de magnifier le non dit ou le non magnifié jusque là. De toute façon, personne ne saurait jamais exactement ce qui s'était passé à ce moment-là. L'étreinte dans la chaleur du jour, peut-être s'était-il murmuré à luimême: «l'obscurité du bas-ventre, elle est peut-être nue sous sa

toile noire. » Peut-êtrelui suffît-ild'en souleverles bords, peut-être
eut-il de la gratitude pour elle parce qu'elle lui épargnait le combat avec les fermetures éclair et les boutons. Et peut-être que pour elle, il fut un dieu d'amour (les soldats de Cortès apparaissaient bien 15

conune des dieux aux aztèques jusqu'au moment où ils conunencèrent à tuer.) Des deux, il était le seul à savoir comment peser et évaluer. Peut-être avait-elle défailli d'amour ou d'émerveillement - qui sait? «Après tout cela, je l'ai cherchée longtemps mais n'ai pu la trouver. Je ne sais même pas si je l'aurais reconnue. Pensez-vous

qu'ellem'ait pardonné? »
De façon générale, on ne posait pas de questions de cette nature, ni Simon ni personne d'autre.

16

2

Ils avaient donc acheté le cendrier en cristal bleu de Murano à la fin de cette journée pluvieuse à Venise. Ils le savaient déjà, de ce voyage aussi ils reviendraient, là, dans le désert. Le voyage était déjà derrière eux et la terreur du prévisible juste devant. Et quand bien même ils se seraient parlé entre eux de la terreur du prévisible, ils se savaient déjà incapables de se choisir un autre prévisible-imprévisible. Ils s'octroyèrent seulement une journée supplémentaire pour se rendre à Venise. Pour eux, parmi tous les répits de la terre, l'un avait nom Venise. Un crachin gris les y avait accueillis, se faisant le complice unanime de tous ceux qui avaient tenté de les mettre en garde contre l'attraction illusoire de cette merveille dont la réalité n'est rien d'autre que miasmes flottant sur des canaux fangeux et cohues de touristes envahissants. Faisant fi du conseil, ils s'étaient précipités dans un train de nuit bondé pour faire l'expérience de cette merveille ou de ce leurre, sans savoir lequel des deux les attendait. Quoi qu'il en soit, à l'instant même où ils posèrent le pied sur la plate-forme de la gare de Venise, ils se surprirent à sourire, et tandis qu'ils regardaient dans la même direction, il leur parut évident - chacun selon son regard, bien sûr - que ce qu'ils étaient venus y chercher se trouvait bien là, niché sous la pluie et les éclaircies et qu'il n'était plus nécessaire ni de se précipiter vers autre chose ni de s'attarder car chaque mouvement était déjà en soi un privilège. Qu'y avaient-ils découvert? Ils tentèrent de se le rendre tangible: une ville sans le vacarme strident des automobiles. Encore que bien longtemps avant l'invention de la première voiture, nombreux étaient ceux qu'avait attirés l'énigme de Venise. Le clapotement de l'eau, peut-être? Et tandis que le ferry

s'arrachait de la jetée pourrie, leur sourire se transforma en rire sans qu'il fût besoin d'y chercher une raison. Déjà, ils comprenaient: l'irrationnel avait simplement été érigé là afin que l'on puisse dire: voilà, vous y êtes, et rien ne pourrait convaincre qui que ce soit qu'il existât une autre justification à la construction de cette ville où, pour se déplacer d'un lieu à l'autre, ce bateau bercé par les vagues et amarré à un bollard de fer en face d'un portail sombre et étroit était nécessaire. Sous sa chape d'or, cette cité avait connu la splendeur. Elle avait déchu pour devenir une ville fantôme égarée dans les longues heures crépusculaires, un musée rongé par la mousse. Elle sombrait dans les eaux, disait-on (environ un centimètre par an.) Au-dessus de ses canaux secondaires, de ses célèbres fenêtres serties dans des volets moisis, s'échappaient des échos de voix isolées. Accroupi sur un petit pont, un garçon solitaire observait les rameurs en contrebas (peutêtre un lieu de rassemblement nocturne pour les gondoliers assoiffés.) Le Titien, le Tintoret, qui d'autre? Les sourires entendus des boutiquiers et les mains pressées des touristes caressant fébrilement les chapelets de verroterie suspendus sur les présentoirs. Le long de l'avenue des palais, les boutiques côte à côte, vouées à l'unanimité au seul commerce du verre vénitien, moulé en lignes épurées, en ellipses nettes et précises, rebaptisé cristal de Murano (la dernière mode: Vasarelli et le Pop-art.) Les appels des gondoliers élancés, à l'allure artificiellement folklorique, un aubergiste affable, père chaleureux et épanoui, portant des bretelles bien tendues en travers de sa chemise blanche, lançant ses mots de bienvenue à tous les passants qui avaient su découvrir son auberge nichée dans un petit square rouge et jaune. A l'intérieur, des nappes blanches, des roses fraîches (une teinte ordinaire de rose) sur des tables étroites, un vin décent pour un prix raisonnable et du veau qui fond dans la bouche. Une serveuse, parangon de la santé - probablement la fille de ce patron amène - rapide et calme, et la paix du lieu, les dîneurs baissant eux aussi la voix, et au moment du départ, l'envie de se tourner vers l'aubergiste, de le complimenter pour le veau, le vin et aussi pour la qualité du moment, de conquérir son sourire de bienvenue pour la seconde fois car au commerce s'est substituée la fraternité, et l'éloge parce
18

que l'on ne se perçoit plus comme un banal client réglant l'addition pendant que le propriétaire évalue son bénéfice. Un lierre poutpre violacé escaladait le mur rouge du petit hôtel aperçu du fond d'une niche où ils s'étaient abrités de la pluie. Entre-temps, le ciel s'était éclairci, mais ils s'étaient attardés une minute encore parce que soudain, il leur venait le désir de résider dans cet hôtel - un mois qui sait - le désir d'ouvrir de l'intérieur ces fameuses fenêtres, d'entendre le clapotis de l'eau et les cloches sonner à la basilique, et le désir que les musiciens de l'orchestre sur la place Saint Marc, dans leur tenue rouge jouent à leur demande «It's a long way to Tipperary» et aussi «Hava Naguila.» Dans la basilique, les portraits sont assortis à la pacotillede la vie et y ajoutentle rouge, le bleu et le jaune des draperies et des nimbes sous la lumière de ce fameux coucher de soleil. (Quand le soir tomba, le ciel s'était totalement éclairci.) Et sous-jacentes à tout cela, la mélancolie et la tranquillité persistantes, condanmées à s'attarder dans les canaux secondaires. Le clapotement de l'eau subsistera parmi les frontons silencieux et éloignés, le murmure de l'eau dominera la nuit (pour boire leur vin, les gondoliers se réunissent-ils en silence ou avec des cris d'ivrognes ?) mais eux ne seront plus là. Ils avaient donc placé ce lourd cendrier dans la grande pièce, sur la table basse rectangulaire. Il n'y avait pas plus de Venise en lui que de marée dans un coquillage que l'on porte à son oreille. Un signe, entre autres, une simple hémisphère de bleu pur qui absorbe la lumière comme le fait l'eau profonde. Sans y penser, ils avaient pris l'habitude d'y jeter cendres et mégots. Le samedi soir, au moment où la lumière baissait, Yodaï assis, penché au-dessus, le retournait dans ses mains, mi-triste mi-angoissé, les jambes I I I ecartees, 1es ong 1 ronges. es
Jusqu'au jour où, crac, le cendrier se sépara en deux parce qu'une porte avait claqué inopportunément, exactement comme c'est écrit dans les livres. Ils ne s'en attristèrent pas inutilement, ils furent surpris, ils en rirent, un incident rare. Plus tard, Yodaï prit les deux morceaux presque identiques et les ajouta aux autres objets qui toujours trouvaient leur place dans sa chambre.

19

Et c'est au cours de ces journées-là (qui allaient bientôt toucher à leur terme) qu'ils commencèrent à jouer avec l'idée de maisons en verre. Ils évoquèrent pour Yodaï certains rêves des écrivains de leur jeunesse, Chernishewsky, Jeromsky. Ils demandèrent souriants et exubérants, en sceptiques-enthousiastes qu'ils étaient tous deux, si là n'était pas l'endroit, la fenêtre à travers laquelle tenter de visualiser des maisons de verre l'une après l'autre. Si ce n'était pas l'endroit, le seul possible, celui qu'ils avaient construit au fil des ans avec Simon et Rachel. L'endroit, tel qu'ils le connaissaient et qu'ils y étaient attachés - un lieu sans cave ni grenier - où chacun semblait virtuellement transparent au regard des autres, le jour comme la nuit. Il n'était nul besoin de se livrer à des élucubrations pour partager avec lui leurs doutes ou leurs jeux d'imagination. Quant à eux, longtemps le verre les avait ensorcelés, des jours entiers, comme une mélodie qui refuse de se laisser oublier. La seule issue qu'ils avaient trouvée pour échapper à son envoûtement avait été d'en évaluer le pouvoir. Le verre a toujours été considéré comme précieux et ce n'est pas par hasard qu'il a captivé le coeur des hommes. Les premiers d'entre eux qui, pataugeant dans le Nil boueux, s'échinèrent et tamisèrent le sable qu'ils mélangeaient, moulaient et fondaient, dégouttants de sueur devant la gueule des fours n'eurent de cesse qu'au moment où ils tinrent enfin dans leurs mains la fragile et précieuse matière. Pourquoi n'auraient-ils pas rejeté les vieux poncifs éculés (les contraires s'attirent, l'harmonie des opposés, etc.) et suivi le conseil des sages de l'antiquité qui découvrirent sans l'avoir vraiment cherché - qu'au contraire, ce sont les éléments semblables qui s'attirent. Pourquoi ne pas dire qu'en dépit du champ lexical développé par les érudits des générations récentes pour désigner les propriétés du verre, il est envisageable que tant les souffleurs que les mouleurs, tous aient été attirés par des propriétés intrinsèques qu'ils devinaient communes au verre et à eux-mêmes. Ainsi, le verre n'a pas une température de fusion fixe pas plus qu'il n'a pas de point de congélation précis. S'il peut encaisser la pression, en revanche, il ne résiste pas à la tension. Il peut supporter des charges énormes mais nul ne peut prévoir à quel degré se situe son point de rupture, il ne se fend pas selon un 20

axe unique et défini mais selon des milliers d'axes. En outre, il n'est pas impossible qu'ils y aient vu des éléments qu'ils revendiquaient pour eux-mêmes mais ne possédaient pas. Et qu'ils aient noté, en particulier, celui qui était susceptible d'accorder un répit à leur incessant questionnement: la capacité de le traverser du regard. Hypothèse: Yodaï serait prêt à vivre dans une maison de verre. (Ça ne l'aurait nullement gêné d'être vu se douchant, buvant, s'enivrant, couchant avec une fille, lisant à haute voix pour luimême (les yeux rougis, le magnétophone allumé.) Qt'est-œ qu'un
M ontaig;t ? Ce n'est ni piRd ni rrnin.. April is the cruellest nvnth...

On finit par ouvrir les yeux qui refusent de s'ouvrir: naturellement le cri n'a pas fait s'écrouler les murs, aucun mur du monde n'a jamais été ébranlé par quelque cri que ce fût. Les obus, les bombes, ça, c'est autre chose. Dans l'expectative, et avec un effort réitéré, on se lève et on tente de voir également cette image, comme si les murs étaient réellement des murs de verre. Dehors, ceux qui sont sur la pelouse attendent déjà depuis au moins une heure dans la rosée de l'aube. Ils savent déjà, tandis que la femme dont l'univers va sombrer dans les ténèbres est encore endormie. Lorsque son homme traverse le groupe et pénètre dans la maison, certains se couvrent le visage des deux mains, pendant qu'à travers le mur de verre transparent d'autres le regardent encore la soulever dans ses bras vers la connaissance. Mais dès qu'à l'intérieur, la femme pousse un cri, la façade de la maison s'écroule et se brise. Des tessons de verre pointus se dispersent dans toutes les directions et sur ceux qui se trouvent à l'extérieursur la rosée de l'aube, et la femme continue de crier «non. » Et il tente de la faire taire en répétant la même phrase à propos de la belle vie qu'a eue Yodaï. Dehors, un tesson blesse le visage de Rachel dans la région de l'oeil ou de l'un de ses tympans tendus et elle doit rentrer panser sa blessure. Et tout - à - coup, l'infirmerie est allumée et elle s'y trouve, se débattant dans la cage de verre transparent, se tenant la tempe, le cou distendu, montrant d'une main la coupure à l'infirmière tandis que, de l'autre elle indique là-bas. Et toujours plantés sur l'herbe mouillée se trouvent Simon, Ariana, Sari, et Gad, les poings serrés. Il ne va pas tarder à les ouvrir, à prendre 21

une poignée de tessons pointus, regarder ses mains maculées de sang puis franchir le seuil et entrer dans la pièce éventrée, offerte aux yeux de tous. Ils se souviennent comme Gad a douté - il avait peut-être raison - de la crédibilité d'une scène de vieux film (ils ont oublié le nom du réalisateur) où un jeune homme rendu impuissant par la colère écrase un verre dans son poing et plus tard, d'une scène d'un autre film d'lngmar Bergman, où une jeune femme rendue impuissante par la colère s'enfonce un tesson de verre dans le vagin.

22

3

Ils n'étaient sans doute pas les seuls à se demander comment elle s'y prenait: comment fait-elle? Qu'y a-t-il chez Rachel qui fait que l'on a soudainement envie de lui dire des choses... Pourquoi? Parce qu'isolés au milieu du désert, de quoi tirer notre subsistance sinon de nos préoccupations mutuelles? Parce qu'ainsi va la vie? Partout, les hommes en ont besoin et il est impossible de juger et de décider qu'elle est plus nécessaire à Rachel qu'aux autres. Après tout, sa contribution n'est pas moindre que la leur. Que l'on se souvienne: il y avait alors trois femmes dans la nursery, toutes trois penchées au-dessus de leur bébé (la fontanelle pas encore calcifiée, la bouche sur le mamelon du sein) l'une tapotant la joue de temps en temps afin de réveiller l'enfant, l'autre pressant la petite main afin qu'il continue à téter. C'est alors que Rachel dit soudain : - Des cent baisers dont j'ai envie de le couvrir, je ne lui en donnerai qu'un... Ma mémoire garde le souvenir d'un enfant devenu érotomane parce que sa mère ne cessait de l'embrasser et de le caresser... C'est après la naissance de son quatrième (elle n'avait alors que trente-trois ans) qu'elle fit, là encore soudainement, cette remarque: - Tant qu'on est capable d'accoucher et de travailler, on peut éluder l'idée de la vieillesse,sinon ... Son deuxième accouchement a été inscrit dans la banque de données de la mémoire collective. L'hiver s'était annoncé par un début de sécheresse quand soudain, alors que les labours étaient presque terminés, des torrents de pluie venant du nord et des monts d'Hébron s'abattirent, traversant le Néguev, inondant les routes et faisant déborder les wadis. Ils se trouvèrent tout à coup isolés, coupés de

la route principale et donc de l'hôpital. Ils se sentirent uniques et s'en exaltèrent, particulièrement lorsqu'il fallut évacuer deux des femmes enceintes (Rachel et Ariana) par voie aérienne vers la maternité. Les inondations durèrent plus qu'à l'accoutumé, les lignes téléphoniques étaient également hors d'usage, ce qui est courant en hiver. Les deux télégrammes parvinrent par radio. Celui d'Ariana - destiné à l'infirmerie - disait: une fille, nommée Razia1. Celui de Rachel à Simon: notre Razia est née à sept heures. Trois kilos huit. Une double , bénédiction (c'était un mardi). Les te legrammes ont ete archiYes. " ' ' Des années plus tard, un historien arriva de l'université Ben Gourion dans le Néguev. Il était jeune, ressemblant presque aux premières photographies trouvées ici. «Je ne suis pas vraiment historien », disait-il. Un institut de documentation de la tradition orale venait juste d'être inauguré et il désirait y inscrire les observations des premiers colons venus ici dans le désert. Il leur demanda de n'omettre aucun détail. - Pas le moindre détail ? - Pourquoi le doute? - Ce sont les détails les plus infimes qui tendent à brouiller les choses. Certains reviennent soudain heurter la mémoire sans qu'on sache bien pourquoi, et aussi ... - Et aussi? - Pourquoi faire? - Vaste question. Disons que c'est une mesure prophylactique contre l'oubli et les mythes qui commencent déjà à nous dévorer... Suis-je correct? - C'est possible... Dans ce cas, bon appétit! Ils s'esclaffèrent à l'unisson. Il porta un instant à sa bouche ses doigts aux ongles rongés qui suscitaient tout à la fois un mélange de confiance, de curiosité et d'une gêne qui forçait les regards à se détourner.

l

Note de l'auteur: le nom Razia est composé de deux syllabes: «Raz»

qui signifie secret et « ia » qui veut dire Dieu.

24

- Qu' entendez-vous précisément par: petits détails? Imaginons qu'il y ait eu ici un homme nommé untel, dont le comportement jusque dans les plus petits détails collait... ou encore, une femme nommée... disons Jézabel, parce qu'ainsi vous ne pourrez pas l'identifier. Il est évident qu'il n'y a ici personne prénommée ainsi. Quoi? Un nom de Sidon? Oui, en effet, mais, de toutes façons... Prenez Agar par exemple, ou Osnat, sans mentionner Ruth ou ItaÏ... Il paraît que c'est le mal, le signe du mal qui est le plus effrayant... Qu'elle est à la fois étrangère et stigmatisée par le mal... Parce que la musique de son nom est plaisante: Jé-za-bel... et peut-être qu'ici, il n'y a pas de raisons de reculer, de s'effrayer. Celle-là a commis un meurtre, après tout, elle faisait le mal au yeux de Dieu mais ici, de toutes façons, le meurtre n'existe pas. C'est peut-être ça l'important. C'est cela que vous devriez peut-être noter: pas de meurtre, pas de brigandage ou d'oppression de la veuve et de l'orphelin. Peut-être qu'en fin de compte, c'est ça l'important... Donc, imaginons qu'il y a ici une Jézabel, son nom est euphonique et son comportement irréprochable mais lorsqu'elle demande: «Comment allez-vous? » On... c'est difficile à expliquer! Le visiteur cessa de noter. Peut-être avait-il perdu le fil de ses pensées ou décidé que tout cela manquait de pertinence. Quoi qu'il en soit, il prit suffisamment de notes pour remplir deux cahiers d'écolier. Les cahiers ou leurs photocopies seraient sans doute numérotés, classés et inscrits aux archives tout comme le télégramme qui les informa des naissances des deux Razia. La seconde tasse de café les revigora et ils purent reprendre leur bavardage comme des gens bien installés dans la vie. Ils commencèrent banalement par lui raconter l'émoi qu'avaient suscité les télégrammes et ce qui s'était passé ensuite, cet aprèsmidi d'hiver autour du poêle à paraffine, puis ils retombèrent dans le silence. Les petits détails - ainsi soit- il - Mais qu'il est difficile de définir ce qui distingue les petits détails et ce qui participe de la mémoire - la dépression - la culpabilité - les désirs. Et qu'en faire? Le wadi principal n'amorça sa décrue que le vendredi aprèsmidi: c'est certain car ce n'est que le samedi soir qu'ils se réunirent autour du poêle à paraffine de l'une des chambres et
25

commencèrent à débattre du hasard et de l'inévitable, des prénoms, du sens et de la raison d'être des concessions, refusant de mettre un terme à leur débat même lorsque le secrétaire vint leur annoncer qu'ils avaient déjà retardé la réunion générale d'un quart d'heure, il s'énerva, claqua la porte, annula la réunion et deux émissaires se hâtèrent alors au chevet des deux mères, l'une hospitalisée dans le nord et l'autre au nord-est (Ariana qui n'avait qu'un rein avait dû être transportée à l'hôpital Hadassa à Jérusalem en prévision de complications lors de l'accouchement.) Simon avait accepté de ne pas s'y rendre, question de bienséance, Ariana n'ayant pas de mari. Sari, une autorité en la matière, avait parlé aux deux messagers. Evidemment, c'est l'apanage des parents que de choisir les prénoms de leurs enfants. Il est même ridicule d'en disconvenir. Mais il y avait là une étrange coïncidence qui devait être élucidée. Il en allait de l'avenir des deux enfants. Les prénoms ne sont pas de simples étiquettes. Ils permettent des amalgames, des associations. Toute personne peu ou prou impliquée dans l'éducation sait combien il est difficile de s'occuper de deux enfants portant un prénom identique même lorsqu'ils appartiennent à des groupes différents voire à des maisons distinctes. Et nous voilà avec deux Razia - d'accord, c'est un beau prénom - et dans le même groupe! Naturellement l'intérêt des enfants est déterminant puisque ce choix va affecter le cours de leur vie. Chaque fois que le prénom de Razia sera appelé, elles y répondront toutes les deux, et la moitié du temps, c'est à l'autre que l'appel sera destiné. Nous savons tous que l'une des premières abstractions intégrées par l'enfant est celle qui consiste à appliquer des noms génériques à des objets de catégorie semblable. Un objet pourvu de quatre pieds et couvert d'une planche est une table, un animal qui aboie est un chien, qu'il soit petit ou grand, noir ou blanc. Mais un enfant doit d'abord pouvoir se référer à quelques éléments particuliers: La mère est Sa mère et le prénom, Son prénom. Pourquoi compliquer les choses pour ces petits cerveaux en développement, sans parler de ceux qui en ont la charge des journées entières! On ignore si les émissaires écoutèrent avec un réel intérêt, par respect pour l'autorité ou pour des raisons complexes. Tout le
26

monde savait que Sari était plutôt vulnérable et qu'il n'y avait personne qui puisse la remplacer. Quoi qu'il en soit, les deux émissaires partirent et rentrèrent bredouilles. C'est à peu près ainsi qu'ont été transmises les paroles de Rachel: «Le prénom de ma Razia ne saurait être changé. C'est en souvenir de ma grand-mère Raizele - paix à son âme - il m'est arrivé quelque chose juste avant l'accouchement et j'ai fait un voeu en sa mémoire. Que celui qui n'est pas superstitieux et qui pense que je le suis s'en amuse! J'appelle ma fille Razia depuis maintenant quatre jours, ni Razi ni Razili mais Razia, je n'ai jamais

été aussiheureuseet ce prénom participeausside ce bonheur. » Quant à Ariana,ils se souviennentqu'elleexposa son opinion
de la façon suivante:
« Le prénom de ma filleresteraRaziaparce telleest ma volonté.

Je me moque de savoir qu'il existe dans le groupe une autre petite fille appelée ,Razia, ou même que toutes les fillettes du groupe

portent ce prenom. »

Que retenir des propos échangés ce samedi soir-là autour du vieux poêle à paraffine? (il consistait en un cylindre vertical au couvercle percé de fentes et il fumait horriblement.) Ce que dit Lévy à propos de critères de références et de la nécessité de l'égalité dans les compromis... auquel cas, pas de Razia - ni Razia numéro un, ni Razia numéro deux! Il était parti dans des élucubrations, des histoires de prénoms: il avait un ami connu sous le nom de Dorian parce que dans son pays natal, il s'appelait Itzik, en réalité Itzhak, mais afin de faciliter son intégration, on avait transformé Itzhak en Isadore, puis en son surnom, Isadoric, et même Dorek comme diminutif, d'où la suggestion que Dorek venait sans doute de Dorian... Que retenir: les propos de Lenna ? la réaction de Gad à ses paroles? (personne n'avait anticipé ce qui se passerait plus tard entre eux) : . « N ous avons tous enten d u: le mot a 1 mo de est ", semantIque " ' a autrement dit, en bon hébreu, "verbosité". Nous avons fait du pilpoul notre profession depuis des générations, nous sommes les experts mondiaux en la matière sauf que notre objectif est de changer cette profession. C'est bel et bon d'obtempérer aux
27

caprices d'Ariana, mais qu'en est-il de Rachel? Elle est tellement entière. Si quelque chose arrivait à l'un d'entre nous, il est certain qu'elle... »

Lennaavaitdit ( plus ou moins à la lettre) : « Ici, la tendance généraleest de penser que neutralitéveut dire
facilité, que nous n'avons, par conséquent, pas le droit de rester neutres. Je ne sais s'il s'agit de facilité ou de difficulté. Parfois, il m'arrive de penser que la pratique de la neutralité est plus facile et parfois qu'elle l'est moins. J'ai entendu un jour une mère s'écrier: "J'espère que les choses seront faciles pour mon fils", et j'ai pensé: "facile", quelle est la valeur intrinsèque de la facilité? Le Beau, l'Intéressant, la Justice, la Liberté, tout ce que vous voudrez, mais la facilité ? J'en déduis que la difficulté est tout aussi dépourvue de valeur intrinsèque. Je peux seulement tenter d'expliquer pourquoi je reste neutre. Je veux essayer... On m'a demandé plus d'une fois pourquoi j'étais venue seule dans ce désert. Je n'étais pas l'une d'entre vous, comme on dit. Plus d'une fois on m'a accusée d'avoir . ., 1\ I l I l eued 1es questIons, certams s en sont meme 0ffusques. Pensezvous que nous ne soyons pas suffisamment intelligents pour comprendre? Je ne crois pas que la distance qui sépare une prétendue compréhension de la compréhension véritable tienne au manque d'intelligence de celui qui écoute ou au manque d'intelligence de celui qui explique, d'ailleurs, qu'importe... Cette distance vient seulement de ce que nous avons affaire à deux êtres distincts. Oui, c'est aussi simple que cela, si simple qu'aucune règle, aucune structure n'y peuvent quoi que ce soit. En outre, il arrive, oui, il arrive que le seul fait de définir les choses les modifie, les distorde. Il est vrai qu'on fait parfois l'expérience d'une grâce mutuelle, d'une certaine entente qui tient du miracle, c'est vrai mais c'est tout ce que l'on peut dire... J'ai dit que je voulais bien raconter. Laissez-moi l'exprimer ainsi: certaines personnes ont des attaques d'asthme lorsque dans le voisinage fleurit une plante particulière. S'ils peuvent l'identifier et s'ils en ont la possibilité, ils quittent l'endroit où ils se trouvent pour aller vivre ailleurs, là où cette plante ne pousse pas. Aussi loin que je me souvienne, chaque fois que j'entends prononcer le pronom possessif à la première personne, une sorte de torpeur m'envahit au point d'éprouver le
28

besoin de m'allonger et de fermer les yeux. Tant que cela ne concernait que Ma poupée, Mon biscuit et même Mes parents, je pouvais encore rester indifférente et aller me perdre dans les ruelles. J'ai grandi à Jérusalem, à Yamin Moshe, pas très loin du Mur. Mais lorsque j'ai entendu les adultes dire "Ma Jérusalem" en se frottant contre ses murailles comme si les pierres étaient destinées à soulager leurs démangeaisons personnelles, et lorsque les choses sont devenues "Mon Uri" et "Mon Uzi"... j'ai ressenti une fatigue... Il suffisait que près de moi quelqu'un profère les mots: "Mon Rafi" et je ne pouvais plus penser qu'à dormir. Je savais pourtant qu'il me fallait agir. Je sautais alors dans le premier bus venu et je partais, n'importe où. Parfois je trouvais quelque chose à faire à Tel Aviv ou à Rehovot, l'endroit n'avait aucune importance, c'est le voyage qui vous détache. Partir, c'est mourir un peu, dit le proverbe. L'essentiel était de me détacher, de regarder par la fenêtre, au dehors. Il ya une portion de la route où les arbres et les rochers apparaissent pour ensuite s'évanouir, et j'arrivais presque à pouvoir respirer sans avoir à parler ou à réagir... Je me souviens encore des perspectives obliques des rochers disparaissant à travers la vitre. En ce qui me concerne, ces lignes étaient, d'une certaine manière, l'antithèse du possessif. C'est possible. Mais on ne peut pas passer sa vie dans un autobus... Donc, j'ai fini par me rendre à l'endroit le moins favorable, du moins le croyais-je, à la croissance de la plante provoquant ces malaises qui me paralysaient quasiment. Cet endroit-ci, oui, parce que c'était aussi un désert. Non dans le sens d'un retour à la nature, ni pour se passer du confort et se satisfaire de peu. Tout ça ne m'intéressait pas. Peu m'importe si c'est l'abondance qui nous satisfait. Mais parce qu'il est difficilement concevable d'entendre quelqu'un parler du désert en disant: "Mon désert, ce désert qui m'appartient." Ridicule, n'est-ce pas? Et pourquoi tous ces Ronny et autres Victor gravés sur les rochers sont-ils aussi irritants? Parce qu'ils dégradent le paysage? Peut-être. Mais surtout parce qu'ils semblent vouloir prendre possession d'un quartier de rocher, y apposer leur signature de façon à éviter de voir l'énaurme NonMien. C'est toute la question: il me semble que nous sommes sur le point de passer à côté de l'essentiel. Nous disons: "des vaches 29

qui ne sont pas à moi, une maison qui n'est pas la llÙenne,une machine qui ne m'appartient pas." Nous sommes assis nuit et jour, oui, moi incluse, à définir des catégories, à décider ce qui est permis et ce qui ne l'est pas, à rationaliser... Quelle importance? nécessaire peut-être, mais était-ce vraiment fondamental? Et, quoi qu'on fasse, voilà que le possessif réapparaît insidieusement comme un chiendent. Et voilà qu'à nouveau, je veux dormir ou tout au moins me reposer, les yeux clos et penser à autre chose, peut-être à un virage de la route dépassé sans le voir. Parce qu'il me semble qu'il y a longtemps - peut-être même dès le début nous avons fait un détour, contourné quelque chose et qu'un nœud coulant nous enserre maintenant la gorge. Nous tentons de le défaire et, ce faisant, nous en ajoutons d'autres pour nous-mêmes et pour les autres... On a suggéré la concession. Concession? Je pourrais accepter des mots comme: examen, choix. Je pourrais me rebeller contre l'indigence des choix possibles, essayer de comprendre, reconnaître que les droits d'un tel ou d'un tel préexistent aux llÙens, mais que signifie le mot "concession" ? Quel principe nouveau ou stimulant peut-on trouver là ?Je sais, j'ai parlé longtemps, je conclurai donc en me contentant de dire que le problème date probablement du jour où fut inventé le mot "concéder"... En voyant Gad hausser les sourcils, je sens que je vais tout de même devoir expliquer. Je ne veux pas dire qu'il faille toujours sortir ses griffes, mais qu'il vaudrait llÙeux s'abstenir d'employer certains termes. Bien sûr, ça n'explique pas grand chose, mais c'est le llÙeux que je puisse faire pour l'instant. Pourquoi" concéder" le prénom Razia ? Nous ne savons rien, pas la moindre chose de ces deux êtres humains - deux nourrissons de deux jours - sauf qu'ils sont différents l'un de l'autre. Chacun possède déjà ses propres caractéristiques et chacun en tirera ce qu'on lui permettra d'en faire et ce qui lui échoira dans la vie. Entre temps, chacun des deux possède quelque chose qui participe d'un secret et, pardonnez-moi, une portion de la seconde syllabe. Je veux dire qu'aucune chance n'a encore été gaspillée... Ce qui me paraît ridicule, c'est notre prétendue obligation à trouver une solution, coûte que coûte, parce que notre style de vie fait que les situations non résolues nous sont intolérables, que nous les
30

ressentons comme une véritable insulte à notre dignité... D'ailleurs, en ce moment même, une des mères est peut-être en train de décider de rebaptiser sa fille Mérav ou Liora. Il n'est pas impensable qu'elles soient même en train de le faire toutes les deux... Et à y réfléchir, qui sait, il est peut-être vrai que le sublime n'est jamais très loin du ridicule, dans cette situation aussi. Dans tous les cas, il est évident que chacune des deux mères a le droit de baptiser sa fille comme elle l'entend. Il y aura donc deux Razia, ne décidons rien et voyons ce qui arrivera...

31

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.