Thomas Mann Déclin et épanouissement dans "Les Buddenbrook"

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Le premier roman de Thomas Mann, Les Buddenbrook, longtemps considéré comme un excellent exemple de roman de la décadence avec tout ce qui s'ensuit : réalisme, naturalisme... présente, en fait, l'éventail des leitmotive de l'oeuvre toute entière et permet ainsi une approche de l'imaginaire mannien.
Publié le : mardi 1 février 2011
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EAN13 : 9782296801974
Nombre de pages : 125
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THOMAS MANN
DÉCLIN ET ÉPANOUISSEMENT
DANS LES BUDDENBROOK

Critiques Littéraires Collection dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions Pierre WOLFCARIUS, Jacques Borel. S’écrire, s’écrier : les mots, à l’image immédiate de l’émotion, 2010. Myriam BENDHIF-SYLLAS, Genet, Proust, Chemins croisés, 2010. Aude MICHARD, Claude Simon, La question du lieu, 2010. Amel Fenniche-Fakhfakh, Fawzia Zouari, l'écriture de l'exil, 2010. Maha BADR, Georges Schehadé ou la poésie du réel, 2010. Robert SMADJA, De la littérature à la philosophie du sujet, 2010. Anna-Marie NAHLOVSKY, La femme au livre. Itinéraire d'une reconstruction de soi dans les relais d'écriture romanesque (Les écrivaines algériennes de la langue française), 2010. Marie-Rose ABOMO-MAURIN, Tchicaya ou l'éternelle quête de l'humanité de l'homme, 2010. Emmanuelle ROUSSELOT, Ostinato, Louis-René des Forêts. L'écriture comme lutte, 2010. Constantin FROSIN, L'autre Cioran, 2010. Jacques VOISINE, Au tournant des Lumières (1760-1820) et autres études, 2010. Karine BENAC-GIROUX, L’Inconstance dans la comédie du XVIIIe siècle, 2010. Christophe Désiré Atangana Kouna, La symbolique de l’immigré dans le roman francophone contemporain, 2010. Agata SYLWESTRZAK-WSZELAKI, Andreï Makine : l’identité problématique, 2010. Denis C. MEYER, Monde flottant. La médiation culturelle du Japon de Kikou Yamata, 2009. Patrick MATHIEU, Proust, une question de vision, 2009. Arlette CHEMAIN (Textes réunis par), « Littérature-Monde » francophone en mutation, 2009. Piotr SNIEDZIEWSKI, Mallarmé et Norwid : le silence et la modernité poétique en France et en Pologne, 2009. Raymond PERRIN, Rimbaud : un pierrot dans l’embêtement blanc. Lecture de La Lettre de Gênes de 1878, 2009.

Claude Herzfeld

THOMAS MANN
DÉCLIN ET ÉPANOUISSEMENT
DANS LES BUDDENBROOK

Du même auteur
« Le Grand Meaulnes » d'Alain-Fournier, Les Grands événements littéraires, Nizet, 1976, Éd. augmentée, 1981. « Dominique » de Fromentin Thèmes & structure, Nizet, 1977. « La Montagne magique » de Thomas Mann Facettes et fissures, Les grands événements littéraires, Nizet, 1979. Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, Édition critique, portrait par Viviane Herzfeld, Nizet, 1983 Les Formes de la rêverie dans l'œuvre d'Alain-Fournier Visage du « Grand Meaulnes » et figure du Trismégiste, P.U. du Septentrion, Villeneuve d'Ascq, 1986. La Figure de Méduse dans l'œuvre d'Octave Mirbeau, Nizet, 1992. Mystères d'Alain-Fournier, Actes du colloque de Cerisy, Nizet, 1999. Le Monde imaginaire d'Octave Mirbeau, P.U. d'Angers/Société Octave Mirbeau, 2001. La Littérature, dernier refuge du mythe ? L'Harmattan, 2007. Jean Rouaud et le « trésor des humbles », L'Harmattan, 2007. Vers « Le Grand Meaulnes », L'Harmattan, 2007. Octave Mirbeau, « Le Calvaire », Étude du roman, L'Harmattan, 2008. Flaubert, Les Problèmes de la jeunesse selon « L'Éducation sentimentale », L'Harmattan, 2008. Octave Mirbeau. Aspects de la vie et de l'œuvre, L'Harmattan, 2008. Julien Gracq, Préférences médiévales, L'Harmattan. Georges Hyvernaud, Les Ressentiments fraternels, L’Harmattan, 2009.

© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54264-8 EAN : 9782296542648

« ZONE DE HAUTE PRESSION DE L’IMAGINAIRE »

En 1996, Gilbert Durand soulignait que notre société était entrée dans « une zone de haute pression de l’imaginaire »1. Depuis « belle heurette », le positivisme, mythe contre les mythes, a été battu en brèche et doit en rabattre de sa superbe — il est contesté jusque dans son dernier carré, je veux parler de nos pédagogies scientistes — avec les conquêtes de la physique moderne2. Pendant que le « réel » et le réalisme prenaient du plomb dans l’aile, celle que Malebranche surnommait « la folle du logis », l’imagination, a été revalorisée. Et c’est bien ainsi. En effet, le « réel » est une notion insaisissable : nous n’en connaissons que des représentations à travers des systèmes symboliques3. Louis Leibrich signale que Thomas Mann, « dès le début de sa recherche était sur ses gardes contre la superfétation axiologique du réel. Partisan du pessimisme, il s’opposait à tout jugement qui admettrait sans réserve l’aspect positif des choses »4. Comme Mirbeau avant lui, Thomas Mann est entré dans « l’ère du soupçon » et constate également, dans Déception, l’inadéquation du langage à cette réalité, ellemême fuyante. À propos de la revalorisation de l’image, on peut parler de révolution puisqu’elle rompt avec des siècles d’iconoclastie de la pensée occidentale.

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Introduction à la mythodologie, Albin Michel, p. 17. Parmi les grands « pensifs » du XXe siècle, il faut citer Lénine qui n’a rien vu venir (cf. Matérialisme et empiriocriticisme ). 3 Cf. Introduction aux méthodologies de l’imaginaire, Sous la direction de Georges Thomas, Ellipses, Paris, 1998. 4 Thomas Mann, Une recherche spirituelle, Aubier, 1974, p. 96.

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Au contraire, l’Islam accompagne sa censure de l’image d’une intériorisation de l’imaginaire littéraire5. Le divorce entre le concept et l’image (longtemps enfermée dans le ghetto du rêve et de la fantaisie) remonte au départ définitif d’Ibn ‘Arabî — suspect aux yeux des autorités de la religion légalitaire — de Cordoue pour le Proche-Orient. Le concept n’est pas moins totalitaire que l’intégrisme. Et l’histoire du XXe se confond avec celle des débordements auxquels ont conduit la « raison » raisonnante et ses applications que dicte la prise en compte du seul Profit6. Résurgence, souvent délibérée, du mythe. On peut même parler d’inflation de l’image due à l’invention de la photographie, au développement de la psychanalyse, à l’engouement pour les images venues d’ailleurs (anthropologie) et, hélas ! au culte de la personnalité (qui tient lieu d’analyse politique). L’Université elle-même s’est mise au diapason ! Les thèses dirigées par le professeur Georges Cesbron, directeur du Centre de Recherches en Littérature et Linguistique de l’Université d’Angers7, aux activités duquel nous nous honorons d’avoir été associé pendant plus de vingt ans, portent des titres éloquents à cet égard : L’Étoile crépusculaire (l’œuvre de Pierre Mac Orlan), La Poétique de l’eau dans la littérature d’Aunis et de Saintonge, La « terreur de l’histoire » dans l’imaginaire
Cf. Henry Corbin, L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî, Flammarion, 1958. 6 Cf. Ernst Bloch, Héritage de ce temps, Payot, 1978. 7 Mentionné par G. Durand, op. cit., p. 198, et cité par G. Thomas, op. cit., p. 313). Que demande le peuple ?
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littéraire du XXe siècle (Camus, Cioran, Ionesco et Char) à la lumière des écrits de Mircea Éliade... Nos précédentes recherches nous ont convaincu que la reconnaissance des figures mythiques latentes qui se profilent derrière les œuvres et leur donnent leur visage était productive. Pour nous en tenir à l’œuvre de Thomas Mann, nous mentionnerons les figures de Perceval, dans La Montagne magique, d’Hermès, dans La Mort à Venise, d’Écho, dans Le docteur Faustus. Le sous-titre que l’on aurait pu choisir pour notre étude, Mercure et Hermès (dieu enfant), aurait signalé la prégnance de la figure du dieu des commerçants… et des voleurs8 , sous cette double appellation9. Ce sous-titre ne serait donc pas jugé paradoxal, surtout si, avec Gilbert Durand, on veut bien reconnaître que Thomas Mann est, avec Wagner et Nietzsche, l’un des grands « remythologisateurs »10 de notre temps. Thomas Mann pour faire entendre, en mars 1941, la voix de « l’autre Allemagne » pour appeler ses compatriotes à combattre le nazisme, recourt au mythe.

… et des chevaliers d’industrie, ô Félix ! Jung, évoquant la présence d’Hermès en nous, sur le plan psychologique, englobe, sous le même vocable, le vieillard, symbole de l’inconscient aveugle, l’anima féminoïde et l'Hermès accompli, fils de sagesse. 10 On pense, bien entendu, à l’utilisation de la figure manifeste de Joseph. — Cf. notre article « Thomas Mann : Joseph et ses frères : un mythe ouvert » , in Aden, Paul Nizan et les années trente, Revue du G.I.E.N., n° 2, Nantes, 2003.
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« C’est la voix d’un ami, la voix d’un Allemand qui a montré et montrera au monde un autre visage que ce masque hideux de Méduse11 dont l’hitlérisme l’a accablé ». C’est que, comme l’indique Mircea Éliade, l’imagination imite des modèles exemplaires, les Images et les répète sans fin12. Les figures mythiques organisent les symboles et favorisent la création. On comprend qu’elles aient survécu. Le roman du XIXe siècle, en dépit de toutes les formules (naturalistes, réalistes, sociales), a joué un rôle spirituel en tant que « grand réservoir des mythes dégradés »13. Si le mythe est un récit métahistorique, généralement initiatique, mettant en scène des héros divins, le « mythique », toute référence explicite à des dieux étant gommée, c’est ce qui reste, le mythe littéraire, Don Juan, Faust, le Grand Meaulnes… ou le mythe dans la société, ici et maintenant. Antoine Faivre désigne, par le mot « confluent », « les lieux de passage entre le mythe et le mythique ». En prenant appui sur notre espace et notre temps14, le mythe favorise vers ceux-ci « l’historicisation de dieux de la mythologie ». C’est ainsi qu’il arrive à Hermès de descendre de l’Olympe pour occuper « un espace et un temps intermédiaires » dans lequel le dieu des carrefours « peut bien paraître moins déplacé qu’un autre »15.
Cf. notre étude : La Figure de Méduse dans l'œuvre d'Octave Mirbeau, Nizet, 37510 Saint-Genouph, 1992. 12 Cf. Images et symboles, Gallimard, « Tel », 1980, p. 23. 13 Ibid., p. 12. 14 Cf. Le docteur Faustus et la figure d’Écho. 15 « D’Hermès-Mercure à Hermès Trismégiste : au confluent du
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