Tombeau pour yi ch'ôngjun

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Quoi de mieux, pour essayer de "dire la Corée", que de s'adresser directement à l'un de ceux qui ont placé l'analyse de la coréité au centre de leur recherche. Le prosateur Yi Ch'ôngjun, décédé l'an dernier, y a consacré l'essentiel de son oeuvre. En littérature, cela donne une tentative d'exprimer le han, mais pas sous sa forme de récupération nationaliste par le dictateur Pak Chônghûi, souvent reprise de façon non critique : il aurait exprimé la souffrance spécifique du peuple coréen, qui aurait toujours été victime des autres sans jamais être agresseur.
Publié le : vendredi 1 juillet 2011
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EAN13 : 9782296465138
Nombre de pages : 202
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tan'gun
tombeau pour yi ch'ôngjun

revuetan’gun
nouvelle série numérotrois(neuf-dix) - 2011

fondateurs:
andré fabre et patrick maurus

directeur
patrick maurus

comité de rédaction
adriengombeaud,
seung-won

gaëlle

josse,

patrick

maurus,

seong

comité de lecture
pierre cambon, muséeguimetparis, ch'oejeong-u,
compositeur, critique littéraire séoul, alain delissen, ehess
paris, claude duchet, universitéparis VIII, bruce fulton, ubc
british colombia, adriengombeaud, critique, antonio marazzi,
université de padoue, david mccann, harvard university

adresse de la revue :tangun.paris@yahoo.fr

prochains numéros(ordre deparution non arrêté):
chôllado, montagnes, corée du nord, confucius, jeux, scènes, faire le
cinéma coréen, sémiologie de la corée…

tous les manuscrits, sollicités ouproposés, doivent être envoyéspar mail à :
tangun.france@yahoo.fr.Les auteurs éviteront les mises en forme
complexes. Les mots en coréen seront en han’gûl et les transcriptions en
système mccune-reischauer. Les illustrations ne seront acceptéesqu’en cas
de véritable nécessité. Les notes seront en bas depage. Les textes seront
publiés en français, anglais ou coréen. L’acceptation définitive des
manuscrits relèvera du seul comité de lecture.

<@2>.2010-/A+@=38*9;>95;?6
1C04:
(AKS-2010- P08)
This work was supported by a grant from the Academy of Korean Studies
(AKS-2010- P08)

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55164-0
EAN : 9782296551640

table des matières
(images et représentations, 2)

avertissementrédaction, p.
, la7

dossier
patrick maurus,tombeaupouryi ch'ôngjun,p.11
jeong eun-jin, interview du cinéaste lee chang-dong, p.17

traductions
yi ch’ôngjun,miryang, histoire d’insectes,traduit par patrick
maurus etyang jung-hee,p.23
yi ch’ôngjun,l'idiot et l'homme blessé, traduit par jeong eun-jin
etjacques batilliot,p.53
yi ch’ôngjun,le hoquet, traduit par jeong eun-jin et jacques
batilliot,p.85
yi ch’ôngjun,le fauconnier, traduit par kim jeong-sook et alii,
p.121

document
claude li, entretien avec li long-tsi, p.175

illustrations originales
yi ahnlee,2010

avertissement

les
mois passés depuis la parution du dernier numéro double
de tan'gun(n°2, 7-8 ancienne série)ont décidément été cruels
pour la revue.Coupsur coup, ce sont André Fabre et Yi
Ch'ôngjunqui nous ontquittés, et, aumoment de mettre sous
presse, c'est Pak Wansôqui disparaît. Nous reparlerons bien
évidemment de cette dernière, que nous évoquons déjà sur le
site amihttp://www.rhizomefrk.com/
Notre revue n'aguère degoûtpour les nécrologies, ne
sachantque trop, comme le disait Elsa Triolet,que les morts
sont sans défense. Nous ne souhaitonspas détourner des
héritages, mais simplement évoquer ceuxavec lesquels nous
avons travaillé.
André Fabre, après avoir été lepilier etvéritable créateur de
la section coréenne de l'Inalco, avait lancé avec nous le CRIC et
notre revue, dont il avait, avec son humour siparticulier, trouvé
les noms. Sa mémoire seraperpétuée dansune anthologie de ses
textes, àparaîtreprochainement auxéditions deL'Asiathèque.
Mais il n'estpaspensablepour nous de nepas évoquer, même
fugitivement, celuiqui reste le plus important coréanologue (il
n'aimaitpas le mot, sans objet).
Tout entier dévoué à ses étudiants, audétriment de sapropre
carrière, il n'ajamaispensé à bâtiruneœuvre close, tant était
grand son souci d'acquérir aupréalable tous les savoirsqu'il
estimait nécessaires. Quel exemple d'un apprentissage du
coréen, dujaponais, durusse ouduchinois, enun temps oùtant
sepermettent deparler de la Corée sans acquitter ceque
Bourdieuappelaitle droit d'entrée? Pas étonnantque ce soient
des chercheurs comme André Fabrequi s'astreignent aussi à ce
que le même Bourdieuappelaitle devoir de sortie.
C'est dans l'accomplissement de cette double démarcheque
nos trajectoires se sontpar deuxfois rencontrées. D'abord à
Séoul, en des temps oùla communauté française,qui tenait tout
entière à la table de l'ambassadeur, n'était composéeque de
gens(expats, commerçants, experts, curés) qui avaientquelque
chose àvendre àune Corée sipauvrequepersonne n'imaginait
lui acheter quelque chose. Ilyavait pourtantun type, étrange,

H

surtout à nosyeux d'adolescentsprompts à répéter ceque les
adultes chuchotaient,quivivait avec les Coréens.On aurait dit
réducteurs de têtesque lepropos aurait été le même : un
demi-fouqui avait renoncé au camembertpour apprendre une
langue impossiblequi devait luipermettre de communiquer
avec desg».rien à direens qui n'avaient «C'était André, bien
sûr, dont la modestie et la maigreur correspondaient à merveille
avec ce rôle de Charles de Foucault de la linguistique
ouralo-altaïque, etqui se moquait des réflexions d'ambassade
comme de sonpremierkimch'i, malgré les fonctionsqu'ily
occupait. Mais il doit être écritque lesvilainspetits canards
finissent toujourspar se rencontrer etque tous ceuxd'entre nous
qui ont choisi la mêmevoie ont fini par retrouver les mêmes
gestes.
Lorsque,quelques olympiadesplus tard,je suis devenuavec
son aide son collègue à Langues O, en même temps que celui de
Jacques Pimpaneauoude Jean-Jacques Origas, il n'avait
abdiqué en rien ses exigences scientifiques. Unpeuplus
désabusé, sans doute,par le spectaclequ'offrait l'université
1
française .Ilydéplorait avant tout le manque d'avidité à
apprendre, celle-là mêmequ'il avait tant apprécié dans tout
l'Extrême-Orient. Il continuait à se consacrer auxmaigres
effectifs d'alors, réussissantquand même à formerquelques
plumes dont laplupart ne sontpas aujourd'hui étrangères à cette
revue. Mais combienparmi ses étudiants et ses collègues ont
cherché à en savoir davantage sur cet homme bien tropeffacé,
bien tropennemi duconflitpour se mettre en avant ? Qui avait
une idée, même approximative, dupuits de sciencequ'il était, et
qui, comme lesvrais savants, s'amusait desparadoxes de ses
découvertes, raviun moment de trouver les liens entre les
problèmes linguistiques de sa chère Catalogne et ceuxdu
Kazakhstan oude la Mandchourie, heureux un autre d'aller
écouter duClaudel en japonais ?

1
Non sans reconnaître le rôle que jouaient des conditions de travail
déplorables et la part de responsabilité de ceuxqui, comme il le disait,
assistent sans doute à trop de réunions très importantes pour avoir le
temps d’écrire des articles.

"

Que de rebuffades infligées alors(je ne les regrettepas
toutes)! On nepeutpas les laisser faire ça, André ! Auxquelles il
répondait, l'air navré : Quand bien même, dèsque nous
tournerons le dos... Et, commepour me consoler, il ajoutait :
Vous avez mieux à faire ! Je n'étaisjamais convaincu, mais, avec
le recul,je me rends comptequ'il m'a ainsipermis de dégager du
tempspour écrire, celui-là même qui lui a toujours si cruellement
manqué.
Il a tout de mêmepu écrire unpeu, et on lira toujours de lui
sonHistoire de la Corée(L'Asiathèque, 2000), refonte deLa
grande Histoire de la Corée(Favre, 1988). Parfois décriéepar de
petits marquisqui n'ontpas le centième de son savoir, ce travail
est encore à la date d'aujourd'hui l'approche laplus intelligente et
laplus enjouée de l'histoire de cepays. C'était une étape vers la
véritableHistoire culturellequ'il appelait de ses vœux.
Tous sesproches se souviennent du motpar lequel il débutait
son enseignement chaque année :Acharnement! Cela amusait
des étudiantsqui n'en tenaientpas souvent compte. Pourtant, il
avait raison. Maisqui voyaitqu'il se l'appliquait d’abord à
lui-même ? Et combienparmi ses étudiants et ses collègues ont
comptabilisé le tempsqu'il leur consacrait ? Aussi, vers la fin de
sa carrière, lorsqu'il avait vu le centre de recherches dont il rêvait
rejetépar son institution,puis laplacequ'il libérait occupéepar
unepersonne dépourvue de tout diplôme de coréen… il avait
ressenti comme une doublegifle. Moi,j'avais honte. Etpuisj'ai
obéi au conseilqu'il donnait à ceuxqui lui en demandaient, celui
de suivre leurs inclinations. Comme lui, lorsque dès 1963, il
arpentait un Séoul encore sipauvre, martyrisépar ses maîtres,
écrasépar les bottes et le couvre-feu, dont les nuits et les matins,
zébréspar les coups de feu, n'étaient vraimentpascalmes.
Malgré cette situationqui le blessait, contredisant tellement la
profondeur de la culture qu'il était en train de découvrir et dont il
allait être en France lepremier introducteur moderne, avant
d'être étouffé et réduit au silencepar les défroqués bégayeurs et
les subventionnés complaisants, il m'avait dit alors que sa seule
certitude était la nécessité d'apprendre les langues.
Il avait raison. Comme toujours.

PM

9

tombeau pour yi ch'ôngjun
1
1939-2008
patrick maurus

il
serait passablement ridicule de jouer au petit jeu du “meilleur
écrivain coréen”, cepetitjeu auqueljouepourtant chaque année
le nationalisme local lorsqu'il s'agitpour lui de “désigner” un
candidat au Nobel ! Merci à lui, en tout cas, d'avoir toujours
oublié YiCh'ôngjun, que cela amusait beaucoup. L'hommage
du vice à lavertu, enquelque sorte.
Il estplus simple,pour ceuxqui ne le connaissentpas
encore,de leprésenter non seulement commeun écrivain
coréen, non seulement commeun écrivain marquépar son
origine nationale, cequi risquerait de l'assimiler à l'immense
cohorte des nationalistes, mais avant tout commeun écrivain
hantépar lacoréité. Nonqu'ilyait làune supériorité ou un
mystère d'une natureparticulière, maisparcequ'en s'acharnant
dans cette recherche, c'est à son identité d'écrivain qu'il en avait.

La dernière foisque nous nous sommes rencontrés,j'étais
venufaire signer à Yi Ch'ôngjunun contratpour la traduction
de sesœuvres complètes. Une formalité, comme toujours avec
lui, et nous étions rapidementpassés, avant d'allerpartager nos
sojuhabituels, à cequi m'amenait réellement : le tournage d'un
court-métragequi le concernait. J'avais réussi à le convaincre
qu'à l'époque de l'image,il fallaitune autrepolitique de
diffusion des livres. Grâce ausoutien dudirecteur littéraire
d'Actes Sud, Bertrand Py, et avec l'aide duCRIC,j'avais en
poche les sous nécessaires àun travail modeste,mais sérieux.
Même si ses livres ont souvent été adaptés aucinéma, et avec

1
Texte légèrement remanié de la préface deLes Portes du Temps,
Actes Sud, à paraître,2011, qui contient « Le Fil », « La Cible », « Le
Vase plein de feu», «La Porte dutemps », « Dialogue avecunvieil
arbre géan»t, c'est-à-dire les textes du volumesiganûi mundes
œuvres complètes, à l'exception du« Fauconnier », publié ici même.

77

succès, YiCh'ôngjun n'étaitpasparticulièrement convaincupar
les images, mais, comme toujours, il laissait se développer
librement lesprojets des autres. Quitte à en sourire ensuite.
Je lui avais envoyé différents canevas,unpeutorturés,
inutilement compliqués, à l'aune de mon souci de rendrejustice
à ses textes, mais tout aussi désireuxde ne pas le déranger. La
maladiequi devait l'emporter n'étaitpas encore officiellement
déclarée, mais, sans être ni médecin nivoyant, son teint cireux
et son alimentation nepouvaientguère annoncer d'autre issue.
Voler dutemps àun écrivain est déjà difficile, àun écrivain
malade,plus encore, alorsque dire d'un écrivain malade auteur
deLa Porte du Tempset de ces nouvelles, toutes consacrées,
d'une façon oud'une autre, à la mort et de l'énigme que
représente celui àqui l'on transmet ?
Monpetit film allait s'appelerYi Ch'ôngjun, un homme du
1
Sud, en référence au volume que nousvenions de publier,Les
2
Gens du Sud, etj'aurais dûsavoirqu'il contenait la solution à
mes hésitations : Yi Ch'ôngjun a été et reste emblématique de sa
province d'origine, le Chôlla.

Inutile de répéter ici cequi a étéprésenté àplusieurs reprises
dans diversespréfaces etpostfaces de la collectionLettres
coréennesd'Actes Sud, et ceque, c'est tout de mêmeplus
important, les fictions de Yi Ch'ôngjun ne cessent de dire. Un
mot seulement : De l'histoire, cetteprovince dusud-ouest a
hérité d'une mise à l'écart, d'un ostracisme, d'un rejetqui sont
loin d'être oubliés. L'élection duprésident Kim Dae-jung,
opposant historique, originaire de cetteprovince, a mis fin
symboliquement à mille ans d'interdits, aumoins, depuis les
débuts de la dynastie Koryô, excluant lesgens duChôlla des
fonctions officielles. Pour importantequ'ait été cette élection, le
racisme intérieur n'apas disparupour autant,et ces
provinciaux-là sont toujours accusés de fourberie, de
dissimulation, de malhonnêteté, enparticulierpar leursvoisins
duKyôngsang, inépuisable réservoir à dictateurs,qui trouvaient
dans ces accusations la justificationa posteriorides misères par

1
Distribué parwww.pandamedia.eu
2
Actes Sud, juin2007.

7B

eux infligées. On ne s'étonnerapas si, là comme ailleurs, les
gens duChôlla se sont repliés sur eux-mêmes, développant des
particularismes marqués, rejetant ceuxqui les rejettent,y
compris dans le domaine économique.
En littérature, surtout chezYi Ch'ôngjun, cela donneune
1
tentative d'exprimer lehan, cette rancœur-rancune sans nom ni
forme,qui manifeste lepoids des injustices accumulées depuis
si longtempsqu'elles sont devenuesune façon devivre, sans
2
pour autantpouvoir désignerun coupable spécifique . Chacun
despersonnages de ces fictions brèves estporteur du virus, d'un
mal devivre effrayant ettout sauf romantique. En même
tempsque d'une nécessité impérieuse devivre, afin de nepas
céder aumal. D'où, me semble-t-il,une nécessité tout aussi
vive, celle de transmettre.
Dans chacun des textes, il estquestion de transmission ou
d'éducation, mais jamais en termes pédagogiques oude racines.
Yi Ch'ôngjun n'estpasun écrivain confucianiste. Lepassage de
relais entregénérations est tout sauf heureux, créatif,
épanouissant. On nousparle de douleur. La métaphore de
l'accouchementviendrait à l'esprit, si, dans le casprécisqui
nouspréoccupe,une autre explication ne s'imposait. Il s'agit de
chamanisme,et ce n'estpasune religion heureuse. Devenir
chamane n'est niunevocation niun épanouissement, c'estune
fatalitéqui s'abat sur lapersonne. Accéder à lavoyance, à la
capacité de lire le passé et l'avenir des autres, estune douleur.

1
Dans les années 60et 70, lehana été l'objet d'une tentative de
récupération nationaliste de la part dudictateur Pak Chônghûi : il
aurait exprimé la souffrance spécifique dupeuple coréen, qui aurait
toujours étévictime des autres sans jamais être agresseur. Cette
version cosmétique et lénifiante de l'histoire présentait, dupoint de
vue de la dictature, l'intérêt de gommer en même temps lehaninterne,
le mal infligé à certaines provinces, comme le Chôlla oule
Hamgyôngdo, auNord.
2
Des coupables spécifiques, ilyen a eu, ô combien, mais ils sont trop
nombreuxpour qu'un seul émerge. Il s'agit plutôt d'un Coupable
global, anonyme à force d'avoir trop de noms.

7D

Quel rapport entre leChôlla et cepetit film ? Le désir ardent
de ses habitants d'être admis et reconnus, désirqui est
probablement celui de tous les Coréens, maisqu'on trouve à la
puissance 10dans cette région. Et ausud de cetteprovince sud
duSud, c'est encoreplus marqué. Yi Ch'ôngjun désignait le
metteur en scène Im Kwônt'aek, qui apparaît dans le film et qui
1
venait d'adapterSônhakdongnagûneaprèsSôp'yônje,etqui est
né àquelques lieues de chezlui, commeunhomme du nord. Et
ce n'étaitqu'une demi-plaisanterie...
Aussi bien, même s'il n'étaitpas forcément convaincupar
mes raisons,quelques heures après notre discussion, nous étions
déjà dans lavoiture familiale, conduitepar l'épouse de
l'écrivain,pour allervisiter tous les lieuxévoqués dansLes
Gens du Sud,qui devaient nous servir de décors. Direque cela
resteun des souvenirs lesplus marquants de mavie, aurisque
de la flagornerie, serait peudire. Je garde les images de Yi
Ch'ôngjungambadant sur ses terres, ne tarissantpas
d'explications, trouvant toujoursune nouvellevisite à faire,
heureux, il n'yapas d'autre mot, deprésenter sespaysages, ses
amis, sa famille. J'ai eul'impression, etje l'ai toujours à mesure
queje lis ses textes,que la frontière entre ses mots et ses
œuvres,loin de croître avec le temps,ne faisaitque s'effacer.
Lorsqu’assis commeun client dans l'aubergevide reconstituée
pour le film d'Im Kwônt'aek, il racontait son enfance,j'avais
l'impression de l'entendre lireLa Lumière du Chantou
L'Harmonium, cequi était d'ailleurspresque le cas. Et à
vingt-cinqans de distance, il me racontait encore, embrassant
duregardun despoldersqui ont définitivement modifié les
paysages de son enfance, lesquels ne subsistent que dans la
mémoirequ'il entretient, l'épisode des crabes :
Petitplouc(j'essaie de rendre l'effetpaysan + Chôllado), il
est envoyé à lavillepar sesparents, pour tenter deprofiter des
relations familiales. Ilvoyage en bus jusqu'à la capitale

1
Titres français dupremier,Souvenir, dusecond,La Chanteuse de
P'ansori. La nouvelle correspondant à celui-là a été publiée sous le
même titre et comme titre d'un recueil publié par Actes Sud et
l'Unesco en avril 1997. En fait, les deuxscénarios de Im Kwônt'aek
picorent dans l'ensemble durecueil.

7E

provinciale, Kwangju,quelques heures aujourd'hui, un monde à
l'époque. Le voyag’e dure, et le sac, contenant les cadeauxpour
la tantequi doit l'accueillir, souffre de la chaleur.Des crabes, de
la région, la richesse locale, dont la tante n'a rien à faire. Aussi
bien,quand le môme arrive à laville, les crabes ontprofité du
voyage. Parvenuaubut de son expédition, le petit Ch’ôngjun’i,
rougepivoine, tend le sac,qu'il imagine commeune sorte
d'offrande, de Sésame de savie àvenir. La tante, imperturbable,
probablement bien élevée, et sansypenser à mal,prend la
chose et lajette illico dans lapoubelle,justifiéepar l'odeur
pestilentielle des dits crabes. Rejetant dans cegeste
hygiéno-américanisé des nouveauxcitadins le dernier relent de
l’origine paysanne de la famille.

Soixante ans après l'événement,j'aivuYi Ch'ôngjun se
détourner pour dissimuler l'émotion qui montait à raconter
l'histoire, pourtant devenue banale. C'est cela, lehan.

Dernier aspect de laquestion,qui est restéjusqu’aubout
pour lui,j’en suis sûr,un mystère aumoinspleartiellement :
lien entre lehanet l’inconscient. Le triangle familial deLa
Chanteuse dep’ansoriappelait laquestion. Yi Ch’ôngjun
reconnaissaitqu’il se l’étaitposée. Mieuxencore,queLa
Chanteuseétait son interprétation dutriangle oedipien. Avec
l’intention avouée deprouverque le concept freudien, malgré
son intérêt, n’étaitpasuniversel,qu’il n’expliquait rien des
Coréens. Et, avecun sourire à la fois farceur etpenaud, il
ajoutaitque son texte terminéprouvait…le contraire etque le
complexe d’Oedipe fonctionnait. Aune nuanceprès,que ce
n’étaitpasun moteurunique, etqu’ilyavait dans tout homme
de Chôlla cette sorte depart collective,qui trouvait sa source
dans le ressentiment éprouvé par toute la province, irréductible
à tout système d’explication.

Est-ilpossible de faire comprendre cela àunpublic français?
Je retourne laquestion : Est-il davantagepossible de faire
comprendre cela àunpublic séoulite d'aujourd'hui,gavé et sûr
de lui, à des décideurs sortis indemnes de l'université nationale
de Séoul, sans le moindre dommage, ni la moindre remise en

7F

question, ellequi a été successivement école coloniale, bras
armé de la dictature et première université de laCorée somme
toute démocratique?

DansLe Fauconnier, on trouve cettephrasequi s'applique si
bien à ce que l'auteur nous laisse :En effet, ils affirmaient que
ces cahiers étaient l’unique objet dont le défunt souhaitait la
survie après son départ.
Cela seul autoriserait sans doute à considérerLes Portes du
Tempscommeune sorte d'autobiographie, et, avec son sourire
caractéristique, Yi Ch'ôngjun m'a maintes fois avouéque tel
était bien le cas. D'abord sousune forme assezattendue(tout
écrivain neparleque de lui et écrit toujours le même livre),puis
de façon bienplus intime, ausensque ce motprend dans son
œuvre : Jamaisprivé, toujours introspectif. A ceciprèsqu'il
détestait se faire passer pourun intellectuel, que pourtant il
était, laissant ce rôle sans mépris aucun à ceuxqui, engros,
n'écrivaientpas de fiction. Cependant, ceuxqui ont commencé à
lire ses textes savent àquelpoint ils sont analytiques, cequi
produit ce style circulaire si caractéristique. Les circonvolutions
de l'espritysont à l'œuvre, l'auteur se refuse à lapuissance
omnisciente,ilpréfère suivre les hésitations et les répétitions de
touteprise de conscience. Celuiquivient de nousquitter était
sans doute,quand même, leplusgrand écrivain coréen, leplus à
l'écart de toutes les coteries aussi. Comme tous lespersonnages
de ce livre, ilpart en nous laissant des énigmes dont ses textes
contiennent les réponses. Comprendre la Corée estunprocessus
1
ardu, sans doute sans fin, mais désormais envisageable .

1
Nous avons, depuis 1990, date de notre première rencontre, évoqué à
de nombreuses reprises la question de la traduction. Yi Ch'ôngjun en a
parlé souvent, mais, aufil dutemps, il s'est comme soustrait à cette
problématique. Pour en arriver à penser que la traduction était affaire
de traducteurs. D'oùson refus de participer à tant devoyages officiels
d'écrivains, avec comme alibi (théoriquement fondé) : C'est àvous
d'en parler, c'estvotre traduction qu'ils ont lue.

7G

interview de lee chang-dong
jeong eun-jin
festival de cannes, mai 2010

1
JEONG Eun-Jin : Quel a été le point de départ dePoetry?

LEE Chang-dong: J’étais en train depréparer le tournage de
Secret Sunshineà Miryang quandun scandale deviol collectify
a éclaté. J’ai été extrêmement choquépar la façon dont les
adultes–lesparents desjeunesvioleurs, l’établissement
scolaire,lapresse et lapolice–avaient essayé d’étouffer
l’affaire. La réalité dépassait la fiction dans cettevilleque
j’avais choisie comme décor de mon filmqui entendaitparler
de cet événement, poser des questions d’ordre métaphysique.

1
Titre sous lequel a été diffuséShi(Poésie) en France.

7H

J’ai eu envie de différer tout le restepourparler de cet
événement, maisje ne savaispas tropcomment m’y prendre.
Puis un jour, j’ai trouvé la réponse dans le thème de la poésie.

JEONG :Vous avez une idée très coréenne de lapoésie,qui
semble étroitement liée dansvotreœuvre non seulement à la
pureté, mais aussi à la droiture, à la justice.

LEE :Sans doute, dans la mesure oùl’héroïne neparvient à
écrire sonpoèmequ’en faisant sienne la souffrance de la
victime.Quandje leur disque lapoésie est à l’agonie, les
Occidentauxme répondentque, chezeux, cela fait longtemps
qu’! Je neelle est mortepensepasque la situation soit très
différente en Corée, si ce n’estque des recueils depoèmes s’y
vendent encore etque depetitsgroupes degens se réunissent
pour réciter des poèmes. La poésie telle que je l’entends dans
mon film est bien sûrungenre littéraire, mais elle renvoie aussi
à toute recherche de beauté et de sens dans lavie.

JEONG :Vous aimezles fleuves... C’est le décor dupremier
chapitre dePeppermint CandyetPoetrys’ouvre aussi surun
paysage fluvial. Est-ce le fleuve quivous fascine ouplutôt ce
qu’il symbolise ?

LEE : J’aime l’eau. Par ailleurs, selon l’astrologie chinoise, il
paraîtqueje doisvivreprès de l’eau. J’habite à Ilsan, à
proximité d’un lac. DansPoetry, le fleuve aun sensunpeu
particulierquipart d’une idéeunpeuemphatique, à savoirqu’il
s’agit d’une source devie. Le cadavrequiyflotte en fait dans
l’immédiatun espace de mort, mais suggère en même temps le
retour à l’origine, le fleuve rejoignant la mer.

JEONG :DansPeppermint Candy, le cours dufleuve est
perpendiculaire auchemin emprunté par le train qui écrase le
héros…
LEE :C’estvrai, maisje ne me rappellepas si c’étaitvoulu…
En tout cas, le train était importantpour moi. Une autre image
qui me tenait à cœur dans cette séquence était celle duhéros en
costume-cravate gambadant dans l’eau. Sans doute à cause de la

7"

sensationprovoquéepar la
contradictoires, plutôt que
logique.

juxtaposition de deux éléments
d’une quelconque explication

JEONG :Arrive-t-il souventque des imagesplus oumoins
obsédantes comme celle-làvous inspirent etvous fassent
avancer ?

LEE :Engénéral,je ne laissepas les images m’aobséder ;u
contrairej’essaie toujours de les détruire. Mais ilyen aqui sont
fondamentales, dirais-je, etquiparlent à mon instinct. Celle
d’un homme en costume-cravatequi,plongé dans l’eaujusqu’à
la taille,pousse des cris sansqu’on sachepourquoi, m’estvenue
de façon spontanée. Ilyavait là-dedansquelque chosequi tenait
à la fatalité. Mais dans le concret, la scène n’étaitpas facile à
filmer, car jevoulais éviter de reproduire la beauté naturelle du
paysage fluvial, comme par exemple les lumières reflétées sur
l’eau.

JEONG :On conçoit bienque l’esthétiquevisuelle n’estpas
prioritairepourvous, maisvoulez-vous dire quevous allez
jusqu’à refuser de filmer les belles choses ?

LEE : Absolument. Dèsqu’on essaie de cadrer avec la caméra,
on a tendance à rechercherun certain type de composition. Il
faut éviter de tomber dans ce piège, mais ce n’est pas toujours
facile.

JEONG :On devine dansvos filmsunpenchantpour le
contraste, depuis la structure durécitjusqu’auxinfimes détails,
commejustement dans la séquencequevousvenezd’évoquer.
Peut-on direqu’il s’agit là d’une constante dansvotreœuvre,y
compris dansvos romans ?

LEE :Je me demandeplutôt si ce n’estpas dûà la nature de
l’art cinématographique, même sij’essaie d’éviter les
dichotomiespar tropévidentes dans mes films. C’est lavie qui
est ainsi, tissée de contradictions. Elle n’est jamais simple.

7#

JEONG :Quelle importance accordez-vous à despersonnages
secondairesqui allient sincérité etvulgarité, telsque Jongchan
(SongKangho), l’hommequi courtise sansjamais se laisser
rebuter l’héroïne deSecret Sunshine, oul’inspecteur Pak (Kim
Jonggu) dansPoetry?

LEE : La figure de Jongchan aun sens en soi, dans la structure
durécit et en tantquepersonnage. En revanche, l’inspecteur
Pak est seulementun acteurqui faitun numéro devant les
autres. Pendantque Mija(Yun Junghee)s’accroche àun aspect
de lapoésie, à savoir la recherche de la beauté, et regarde le
monde avecune innocence dejeune fille, l’inspecteur Pakvient
briser ces illusions. Écrire et réciter despoèmes, c’estquelque
chose de trèspur et de très beau, mais lui, il enchaîne les
blagues obscènes. En même temps, à sa manière, il aime la
poésie et milite pour la justice. Il joueun rôle dans l’éveil de
Mija à la profondeur et à la complexité de lavie.

JEONG : Comment Mija réagit-elle à la perte progressive de sa
mémoire ?

LEE :Elleva chanter aukaraoké[une chansonpopulaire
intituléele Verre de l’oubli] ! Écrire despoèmes, c’est la seule
chosequ’ellepuisse fairepour lutter contre sa maladie, contre
la mort, contre le non-sens de lavie.

JEONG :Certaines scènes sontpresque
«anticinématographiques ». Ainsivous faites défiler despersonnages
qui racontent successivement leur meilleur souvenir, comme
dansun documentaire. Ces séquences sont très émouvantes,
jamais ennuyeuses, mais n’avez-vouspas été effleuré par la
crainte que ces passages lassent les spectateurs ?

LEE : Bien sûrque si ! Pourun cinéaste comme Hitchcock,un
film doit montrer les cent minutes lesplus intéressantes d’une
vie, c’estun concept de film hollywoodien. J’ai euenvie de dire
auxspectateursque le reste, soit l’équivalent de quelque
quatre-vingt ans, a aussiun sens.

B,

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