TOURBILLON PARTENAIRE (Chroniques des Jours-Soufrière)

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1976… La Soufrière menace d'entrer en éruption. Le 15 août, l'ordre d'évacuation de toute la zone dangereuse est donné par les autorités préfectorales. D'un seul coup, l'événement convoque la Guadeloupe toute entière à la réalité sans fard de son statut d'île-volcan. 72000 personnes doivent quitter leurs maisons pour rejoindre les différents centres d'accueil prévus. Telle est la toile de fond de Tourbillon Partenaire.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296147645
Nombre de pages : 279
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ET LE CERF-VOLANT Ibis Rouge Éditions

cg L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-0063-2 (Qc)

Max JEANNE

Tourbillon

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(Chronique des Jours-Soufrière)

Roman

L'Harmattan

En couverture "Soufrière", tableau original de Michèle Chomereau-Lamotte, Peintre Guadeloupéen Copyright @

AVIS

Je dois des remerciements à mon collègue Nazaire Calise dont les précieux renseignements sur Trois-Rivières ont facilité mon travail. En aucune manière, il ne saurait être tenu pOUf responsable des arrangements que m'a imposés cette histoire avec... L'Histoire. Car malgré l'évocation de certains lieux-dits, cette chronique se veut essentiellement une fiction. Les situations et les personnages restent donc purement imaginaires. Toute ressemblance avec des personnes et des faits réels serait imputable au seul Hasard que les COups de dé du romancier n'arrivent jamais à abolir. Heureusement!

L'Auteur

Nous vomissure de négrier Nous vénerie des Calabars quoi? Se boucher les oreilles? Nous, soûlés à crever de roulis, de risées, de brume humée! Pardon tourbillon partenaire!

Aimé CESAIRE (Cahier d'un retour au pays natal)

Prologue

Il relut une fois de plus le carton d'invitation joint au programme qu'il avait reçu l'avantveille: «LeMaire Le Conseil Municipal La Commission des fêtes sont heureux de vous inviter au vin d'honneur et aux différentes manifestations organisées, à l'occasion de la fête communale du 15 au 18 août 1975. Ils comptent sur votre présence effective et vous prient d'agréer l'expression de leurs sentiments distingués. Le Maire N. Denerssy»

"Fêtes et Défaites" Quais. Tout à fait, ce titre-là convenait parfaitement. Du moins pour exprimer ce qu'il voulait dire. De contentement, le vieil homme se frotta les mains, manière aussi, sans doute de se donner du coeur à l'ouvrage. Depuis combien de temps, Seigneur, se livrait-il à ce travail ingrat

d'écrire et d'imprimer son journal? Pourquoi? Pour qui? Non. Personne ne le lui avait demandé. Personne ne lui en savait gré. Et ça ne lui rapportait pas un sou en poche malgré les appels à abonnement aux nouveaux lecteurs et les rappels pour retard de paiement aux anciens plus sourds que chopines et pots à ses doléances. Nul ne semblait plus le prendre au sérieux. Pas même Ternisien, son frère, resté à Paris, à la Libération. Et à qui il continuait réglo-réglo, d'envoyer chaque numéro, à la même adresse, dont il ignorait si elle restait toujours la bonne. Histoire de lui donner des nouvelles du pays. Pourtant c'était plus fort que lui. Chaque soir le retrouvait, penché sur sa vieille machine à écrire, fixant le temps ou... le vent, le diable seul le savait. Mais tonnerre de tonnerre, est-ce que... est-ce que la parole, c'est du vent? «Chez nous, le 15 Août demeure incontestablement le jour où se déroulent le plus grand nombre de fêtes. La Désirade, Grand Bourg de Marie-Galante, Terre de Haut, Terre de Bas, Petit Bourg, et aussi Trois Rivières. Aux quatre points cardinaux de notre archipel, nombreux sont les Guadeloupéens qui, cette année encore, vont célébrer la Vierge, la sainte patronne de leur commune. Loin de nous l'envie de jouer les empêcheurs de biguiner en rond. Les agriculteurs, ma rins-pêcheurs, artisans, ouvriers, toutes nos guêpes-maçonnes qui font vivre la cité du 8

miel de leur travail ont bel et bien le droit de s'amuser. Mais il est des fêtes qui ressemblent à des défaites. Et pour une fois, nous aimerions attirer l'attention de nos concitoyens sur le sens de certaines manifestations rituelles auxquelles censément nous prenons part.» Blow! Blow! Blow! Ça faisait un bon moment déjà que l'alizé secouait la fenêtre, drapeau en berne sur la mer et qui ne tenait plus que par un seul gond. Monsaber fit mine de se lever pour aller la fermer. Mais il se ravisa. Inutile. Et surtout trop pénible, avec sa jambe de bois vermoulue, de gravir cet escalier délabré, pour gagner l'étage. D'ailleurs, depuis Cléo, le dernier cyclone, il aurait fallu de sérieuses réparations à toute la vieille demeure coloniale, dont la façade est avait été pratiquement éventrée. Mais à quoi bon ruminer dans sa tête en pagaye ces questions matérielles qui le détournaient de son travail? Avec deux clous, trois planchettes, il avait condamné à la va-vite toute une partie de la maison familiale, de toute manière trop vaste pour sa solitude, emménageant sa vie, pour ainsi dire, au rez de chaussée où il passait le plus clair de son temps en tête à tête avec sa machine à écrire mécanique et cette presse antédiluvienne qu'il était le seul à pouvoir mettre en marche, sous le regard goguenard de son oeil de cristal posé dans un verre sur la table. L'air n'entrait guère 9

souvent dans la pièce, décloisonnée pour faire une seule grande salle avec l'impressionnante bibliothèque, pleine de toiles d'araignée gigantesques que le bougre balayait avec le peigne de ses doigts quand elles s'accrochaient à sa tête folle. «Non à la fête-masko, moyen de se cacher de soi-même et de noyer, dans la nasse du rhum, les problèmes cruciaux du pays. Cette fête-là est défaite. Non à la cécité. Oui à la mémoire qui donne à tous droit de cité: aux aînés bien sûr mais aussi et surtout aux enfants des écoles. Pourquoi cette année, par exemple, ne figure nulle part sur le programme de la fête de TroisRivières une réflexion sur Les Roches Gravées de la Propriété Du Melloir, auxquelles, depuis peu, quelques trop rares concitoyens ont commencé à s'intéresser ?» A ce moment se réveilla, dans son esprit, l'écho d'un grand-causer qu'il avait eu deux jours auparavant, avec Alténor Du Melloir, son ami et compliee. Et il sourit. Blow! Blow! Blow! Dehors, le vent avait redoublé de force. Eh ben! Sinon la Mort elle même, quel visiteur nocturne pouvait bien taper comme ça à sa porte? Elle devait savoir pourtant qu'il ne la fermait jamais à clé. Et que pour lui elle serait toujours la bienvenue. Oui foutre. Après tout, il avait fait son temps. Soit dit sans jeu de mots. Contre vents et
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marées, il avait assuré la rédaction de L'Action Socialiste, son journal d'abord tri, puis bi-hebdomadaire par force, et enfin maintenant à la va comme je te pousse. ((Parole. Un sac vide ne peut rester debout. Et pas davantage un homme sans tête. Mais fruit à pain après fruit à pain, le sac plein tient tout seul sur le sol. Ainsi aussi de nous. Jour après jour, année après année, toute vie pèse son poids d'homme sur la terre. Et dans la tête. Sans mémoire, le peuple-zombi, incapable de marcher son chemin de vivant, sombre dans le néant. Tout temps, flamboyant ou de cendres, mérite conteur. Hier comme aujourd'hui. Et quand le temps t'est compté, ilfaut conter ton temps à ceux qui, après toi, marcheront par mornes et ravines que ton pas a connus.» Lettre après lettre, Monsaber Brachot composait maintenant son texte sur la plaque. Demain, sûr et certain qu'il allait provoquer un haut le coeur à toutes ces têtes à laque, ces pantins en vestons et pantalons, en leur assenant son papier en mitan du traditionnel vin d'honneur, à la mairie. D'avance, il se réjouissait en pensant à leurs gueules gonflées de poisson-pelpète. ((Fête.J'appelle fête, la mémoire vivace des roches gravées caraïbes et...» Il n'acheva pas. Fulgurante, la douleur lui avait décoché son dard en pleine poitrine. Ce n'était pas la première alerte. Mais il avait toujours difIl

féré le moment d'aller consulter un médecin. Que lui aurait dit sa science qu'il ne sût déjà? Mais cette fois, obscurément, il comprit que L'Arbitre venait de consulter sa montre et s'apprêtait à siffler la fin du match. Ultime réflexe, il vérifia la pile de papier, et, une dernière fois, actionna le piston. Pour l'honneur. Miracle, Bonne maman s'activa au quart de tour. Profitant d'un court répit, il s'assit à son bureau, la main toujours sur les ratés du coeur. Le temps... je te demande le temps seulement... Vite, le tremblé des mots sur la feuille... Puis, "Bofisto...Bo-fis-to Mo-ri-Io" le zigzag d'un nom sur l'enveloppe. Oui, à sa manière, et plus qu'aucun autre sans doute, Bofisto restait la conscience de TroisRivières. Bizarrement une valse créole que fredonnait sa mère s'était mise à jouer dans sa tête. Non; ça ne pouvait pas être l'antique phonographe du galetas déglingué depuis un grand ballant d'années déjà. Une sueur froide coulait sur son visage. Sa respiration était devenue toute haletante. D'un geste malhabile, il renversa le verre, et l'oeil de cristal courut sur le plancher. Il voulut se lever, gagner la nuit dehors, et plutôt qu'un appel au secours, crier, lui-même, sa propre mort, au voisinage. Mais la valseuse le lâcha en pleine musique. Et il tomba, malgré sa main agrippée au loquet. La partie était jouée maintenant. A intervalles
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réguliers, Bonne Maman s'essoufflait toujours comme le coeur invisible de la vieille maison. A charge pour le vent, facteur des dalots, de distribuer, sous le regard des étoiles, le dernier article de Jambdouboi, le journaliste fou de TroisRivières.. .

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CHAPITRE 1

Trois-Rivières/15 Août/75 - 17 heures 30... La fête communale. Enfin. Comme à l'accoutumée, la messe des marins battait son plein. Concours de pêche. Courses de voile traditionnelle. De La Grande Anse à L'Acoma, de la falaise du Morne Rouge jusqu'à L'Anse Duquerry et à La Grand-Pointe, toute la journée, les plus téméraires avaient rivalisé d'audace, dans leurs gommiers saintois et leurs troncs-fouillés caraïbes. Avant de récurer de pied en cap, à grandes poignées de sable, leur peau tannée. De revêtir leurs costumes traditionnels, exhumés, une fois l'an, des placards à ravets. Et de gagner recta la maison du Seigneur. L'église s'était soudain remplie comme une nasse miraculée, après un raz de marée. Credo. Pater noster. Evangile sur L'Assomption de la Sainte Vierge, Notre Dame du grand retour. Tout heu-

reux de l'aubaine, le pêcheur d'hommes pérorait. Mais, saoules de son charabia, les têtes vacillaient sur les épaules, songeant au rhum d'adieu, bénit ou pas, sans importance, de Bofisto Morilo, le vieux secrétaire de mairie qui pliait bagage. Pour de bon, ce coup-ci. Et non plus à l'année-cannelle1. "Ite, missa est !". Avant même le mot de la fin, les fidèles s'étaient rués au dehors. Et bientôt, la procession déambulait dans le bourg. Direction: Le Littoral. En tête, vu le privilège de l'âge, Dama le doyen et trois autres vieux portant, à bout de bras, la statue de La Madone. Un peu plus loin, écharpe tricolore en bandoulière et encadré de ses adjoints, Monsieur le Maire. Ensuite, Morilo et son successeur. Et derrière eux, des costauds, faisant danser un petit canot à voile sur la vague humaine en mimant une mer démontée. Enfin, en queue de cortège, toute de blanc vêtue, une vieille femme essayant tant bien que mal de suivre l'allure. «Dans la cale qu'on met les rats Roula houlala / Dans la pipe qu'on met le tabac Roula houlala /» Sorties de la nuit des temps, d'antiques chansons du folklore renaissaient dans la bouche sans dents de quelque'ancien, plus vieux que la mort. Et les ouailles reprenaient en choeur le refrain: «Etdans la gueule qu'on met le tafia Houla houlala /»
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Arrivée au Bord de Mer, la procession s'arrêta, le temps de deux mots de latin et de quatre gouttes d'eau bénite sur un canot neuf attendant ce laissez-passer pour le grand large. Ensuite, en hommage aux enfants de la commune que L'Océan avait gardés, Monsieur le Maire procéda au lancer solennel de trois couronnes de roses. Une vague d'émotion submergea la foule bon enfant, éparse sous les raisiniers. Des noms et des visages flottaient dans toutes les mémoires. Léger, l'alizé caressait doucement les visages. Soudain Dama, ex-charpentier de marine reconverti pêcheur, se pencha sur l'épaule de Bofisto. Et, index pointé tour à tour vers Marie-Galante, Terre de Bas, Terre de Haut, tels des signes dans la paume grande ouverte de la mer, bougonna: - "Eh ben, compère, à présent, avec tout ce temps devant toi, tu vas pouvoir lui donner de la bande et bringuebaler ton corps un p'tit brin..." Bofisto, sans répondre, promena un regard éteint sur le champ d'îles. Debout, un peu à l'écart, les yeux noyés dans un autre temps, Tèyo, le filleul de Bofisto fixait aussi le grand large. Monsieur Du Melloir, le Directeur d'école le lui avait dit. Jadis, à l'aube des temps, des... c'est ça... des Tainos et des Arawaks, dans leurs canouas ou coulialas remontaient la carte de la nuit, d'une île à l'autre. Avec leur courage pour seule boussole. ça faisait si longtemps que la mer même ignorait combien de vagues y'avait 17

entre cet âge d'hier et le rivage d'aujourd'hui. Il s'en voulut de ne pas avoir mieux étudié à l'école. Mais, pour sûr, un jour il irait à La Dominique, l'île aux trois cent soixante-cinq rivières, une pour chaque jour de l'année. C'était là-bas que vivaient les derniers Caraïbes, comme le disait, avant-hier, le Directeur à Monsaber Brachot. Au fait, il ne voyait toujours pas le journaliste. Sans doute, sa jambe de bois l'avait-elle dissuadé de faire ce pèlerinage du Bord de mer. Mais ça semblait plutôt étrange, car c'était pas le genre de ce casse-cou. Peu après, le cortège mettait le cap sur la mairie pour le vin d'honneur. Avec, en sourdine, la voix bleue dans tous les coeurs. Bofisto, l'espace d'un instant, se retourna. Soulagé, il vit la vieille femme, robe retroussée, empruntant le dédale des cours entre les cases de pêcheurs, pour rentrer chez elle.
* * *

Ambiance... Dans la salle de délibérations régnait l'animation des grands jours. Procès-verbal. Présents: le conseil municipal (au grand complet), les employés communaux, le curé Abott, le Directeur d'école, le propriétaire de L'AcomaHôtel qui avait doté en prix tous les concours de pêche, les principaux notables du bourg et 18

même Débakan, le Régisseur des Archives Départementales, venu représenter Le Préfet. Objet: rendre un ultime hommage au vieux secrétaire de mairie. Le Maire avait voulu faire d'une pierre deux coups: profiter de la fête communale pour organiser aussi ce cocktail d'adieu, en l'honneur de Bofisto Morilo. - "... Plus de quarante-cinq ans, jour après jour, de bons et loyaux services; près d'un demisiècle de boulot sans faillir ni défaillir, pour conduire à destination, malgré les cahots du chemin, la charrette de la commune". Moue de dégoût sur les lèvres, Morilo écoutait dans la bouche du premier magistrat les mêmes mots convenus creux comme un éloge funèbre. En fait, pas un instant il n'était dupe. Il comprenait fort bien qu'on le poussait vers la sortie. "Atteint par la limite d'âge". Quelle limite? Seulement un prétexte, tout ça. Pour l'écarter, lui. Car, pour un homme, la seule limite, c'était pas son âge mais... son courage. A preuve, les avortons d'aujourd'hui semblaient plus gagas que les vieux bougres à moignons et oeil de verre vaccinés par cyclones et guerres tombés à gogo sur leurs têtes. Hélas! c'était ça, le jeu. Valait mieux accepter ce qu'on ne pouvait empêcher. Le Maire continuait: "Oui; pour nous tous, la vie de notre chère commune se confond avec celle de son secrétaire titulaire... je veux dire... tutélaire" . 19

A ce moment, une averse crépita sur le toit. Voilà que le ciel aussi se met à te pleurer, songea Morilo... - "En mon nom propre et aussi au nom de tous les élus ici présents... je tiens à exprimer la reconnaissance publique à notre bien aimé secrétaire pour qui l'heure a sonné de s'occuper de son jardin et de ses petits enfants. Vive La République! Vive La France! Et, encore une fois, woulo-bravo pour Morilo !" Monsieur le Maire avait fini son blablabla. En son for intérieur, il devait exulter. C'était encore un jeunot, se disait Morilo, mais il apprendrait bien vite, comme feu Evariste, son père, que le vent ne tournait pas toujours dans le même sens. C'était maintenant à Altènor du Melloir, le Directeur d'école, de retracer les hauts et bas de cette carrière exemplaire. Dans les grandes occasions, le vieux franc-maçon rivalisait d'éloquence avec le prêtre qui le taxait de fils du Diable. Tout heureux d'un tel public, il dérapait dans des mots à rallonges. Parfois le phare de l'émotion s'allumait dans sa voix. C'est que le vieux secrétaire était de ses amis. Et puis comment ne pas penser à travers Morilo, à son propre destin? En hommage à leurs cheveux cendrés, la vox populi ne les appelait-elle pas affectueusement "Le Sénat", Damo, Monsaber, Bofisto et lui-même? En fait, lui aussi, il allait bientôt devoir défroquer car ça faisait diablement longtemps qu'il avait
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jeté l'ancre dans ce bourg mal famé avec, à l'époque, son unique chemin en tuf damé par les pieds nus des habitants. Difficile aux enfants des écoles de te croire quand tu leur racontes ça aujourd'hui. La nuit était tombée tout soudainement. Comme d'habitude, en cette saison. Devant la visible impatience de l'assistance, le Directeur abrégea son propos. Et passa la parole à son ami, son frérot de misère "... j'ai nommé, Monsieur le secrétaire de mairie, Bofisto Morilo." Hésitation. Emotion. Morilo se leva, le coeur battant un tic-tac trop fort. Pas question de s'attarder au micro. Il n'était ni orateur ni comédien pour se lancer dans nul numéro de pitre. Hypocrisie ou sincérité? Loustics et moustiques avaient déjà suffisamment ronronné leur musique à ses oreilles. Inutile d'en rajouter. D'ailleurs, il sentait un noeud dans sa gorge. Et, oubliant les mots griffonnés dans sa poche, c'est à peine s'il put bougonner, tel un disque enrayé, de vagues remerciements à tous ceux, sans exception, dont la gentillesse avait largement exagéré ses faibles mérites. Les applaudissements de pure forme fusèrent de l'assemblée. Et, en fin stratège, le maire dut même ranimer la claque un peu trop froide. Histoire de donner le change. Alors, on passa aux petits fours et au champagne pour les notables. Tandis que ventriloques et hommes21

sandwichs se précipitaient, comme des mouches, sur les tables à tréteaux, au fond de la salle, le temps d'une gueule de rhum dans leurs boyaux à courant d'air. Car c'était pas fête tous les jours. "Même pas encore mort! Et voilà qu'on se précipite déjà pour boire le rhum de ta veillée !" Morilo détestait le triste spectacle des boit sans soif. D'habitude, avec sa discrétion légendaire de troisième roue d'une charrette, comme disait le Maire dans son dos, il profitait toujours de ce moment pour s'éclipser, incognito. Ni vu, ni connu. Mais tout à fait impossible, cette fois. Car, c'était lui qui volait la vedette aux marins. C'était pour lui les simagrées de ce "sympathique cocktail d'adieu", comme ne manquerait pas de le souligner la télévision, citant mot pour mot le carton d'invitation. Bizarre; de toute la journée, il n'avait pas vu Monsaber Brachot alias son ami Jambdouboi. Pourtant l'homme ne ratait jamais ces cérémonies officielles, occasions exceptionnelles de distribuer sa feuille de chou. Et aussi de tourner en bourrique, comme il disait, ses jeunots de confrères qui gâchaient le métier. Mots creux. Moqueries. Amuse-gueules. Poignées de mains. Baisers fardés. Il dut supporter toute la bande de comédiens l'appelant "cher ami" comme le Régisseur des archives départementales, ou lui tapotant le dos à l'instar de Saint-Aubain, l'hôtelier. Certains l'attrapant même
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par le bras, le contraignant de poser avec eux, sous les caméras. Au début, il essaya bien de se dérober. Mais en pure perte. A la fin, épuisé, il se laissa photographier sous tous les angles et toutes les coutures. Tel un pantin de carnaval. Un p'tit hardi lui tomba même la veste, puis, l'affublant d'un salako saintois et d'un tricot de marin, le fit tourner et virer pire qu'un cheval de bois. Enfin, avant de prendre congé, la Maris stella, la fanfare municipale, entama "La Marseillaise" dans une cacophonie de souffleurs de boyaux d'abattoir. Bientôt, rhum fini et violons en sacs, la mairie se vidait. Et Morilo, rendu à lui-même, en profita pour faire un détour par... son bureau. Une par une, il décrocheta toutes ces photos jaunies. Ce résumé en images de sa vie publique. D'ailleurs, le nouveau secrétaire avait déjà commencé le ménage. Une dernière fois, il s'affala devant sa table de travail. Vertige. Il ferma les yeux. Et il bascula dans la trappe sans fond de ses souvenirs. Il sursauta quand le concierge frappa à la porte. Alors émergeant de sa rêverie, il happa sa serviette, remit les clés et sortit, en murmurant un "à demain!" machinal à Grosso Modo: c'était sa manière à lui d'appeler le vieux bougre à cause de ses manières frustes. Longtemps; ça faisait si longtemps pour eux deux. Lampions. Confettis. Etoiles en panne, tombées
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du coui renversé du ciel. Suivi de sa seule ombre, il descendait la rue principale. Partout, les poubelles cul par dessus tête. Les papiers huileux et les mégots dans les dalots. Et, dans la bouche, ce même goût de cendres et de farine mêlées. Il hâta encore le pas. Destination: un lit vide, où le sommeil ne l'attendait pas. Quelques minutes plus tard, rentré au bercail, il se déshabillait lentement, posément, chacun de ses gestes alourdi d'un souvenir ou d'un... regret. Gilet. Cravate. Boutons de manchette. Comme pour prolonger le plus longtemps possible sa dernière journée de travail. Quais. "Missa est", comme dirait le curé Abott. Bizarre; il avait perdu sa veste dans ce stupide tohu-bohu. A moins qu'on la lui ait... disons empruntée. Dehors, par à coups, il entendait les lambeaux d'une chanson qui ne se décidait pas à mourir. Sans doute les pêcheurs, bambous au poing, embarqués dans une retraite aux flambeaux improvisée. Pourquoi pas, après tout? Aujourd'hui, c'était leur jour à eux. Le seul de toute l'année. Il repensa à tout le cinéma du maire. Quel comédien, alors! Il les avait tous ferrés avec l'hameçon de ses promesses venteuses: construction d'un appontement solide, d'un véritable port de pêche, avec douches pour les hommes et abris pour les

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engins de pêche. Mots louches, mots en bouches à la seule charge des gogos qui les gobaient. Le chant s'était rapproché. Morilo jeta un coup d'oeil à travers les volets. Et vit la bande s'arrêter à hauteur de sa maison. Une forme, comme la statue de la madone, flottait sur les têtes. Quais, on dirait bien les pêcheurs, voulant, sans doute lui dire au revoir à leur manière. Eux aussi le connaissaient bien et l'appelaient respectueusement "Secrétaire", comme tout le monde dans la commune d'ailleurs. Soudain, ils plantèrent, tel un totem, le bwabwa2 de carnaval qu'ils portaient à bout de bras. Avant de l'arroser de rhum. D'y lancer un bambou allumé. Et, torches-chaltounés au poing, de s'élancer autour du bûcher, dans une danse infernale en martelant le même refrain: «Ho, Morilo, Ho, Morilo ! -Oha ! Sa ki vayan, lévé lanmen -Oha ! Adan on kamin' pa ni dé mè -Oha ! Si ni dé mè ni on makomè

-Oha! »
Traduction libre «Que le vaillant lève la main! Dans une commune, foin de deux maires! Si y'a deux maires, y'a une commère))
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Non! Non! Il venait de reconnaître Galba, l'âme damnée du maire. Ainsi donc, Denerssy, savourant une obscure vengeance, lui envoyait ses hommes de main. Vade retro! Réveillée en sursaut, Léya, sa femme, avait saisi, main droite, un flacon d'alcali, main gauche, une bouteille d'eau bénite, parée à asperger l'armée de zombies. Et, c'est tout juste, s'il put barrer son vent; l'empêcher de décrocheter la porte. Et de s'exposer aux quolibets de tous ces mécréants. Pfft ! Quelques instants plus tard, les ombres étaient parties comme venues. Poings serrés, pleurs hoquetés secouant son corps ratatiné, Morilo n'arrêtait pas de ronchonner: «Non! Non! Un vieil homme comme moi ne méritait pas ça... non; eh non..., surtout après tout ce que j'ai fait pour cette commune.» Han! D'un seul coup, le poids des ans s'était affalé sur sa nuque. ... Merde! On aurait dit le bruit d'une course. Mon Dieu, quoi encore? De nouveau, il paniqua, quand il entendit la nuit héler son nom. Le coeur en alerte, il jeta un oeil prudent à travers les volets. C'était Tèyo, son filleul, qui lui apportait la nouvelle. Il venait de retrouver le cadavre de Monsaber Brachot, le journaliste à la tête fêlée. La mort devait remonter au matin, car le corps était déjà tout raide. Et sur son bureau, y'avait
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cette lettre pour lui, Morilo. Mon Dieu! Seule la mort aurait pu le faire pointer le nez dehors à cette heure tardive. La lettre, feuille à diable, tremblait dans sa main. Dès son enfance, la mort de son grand-père, sous les sabots de ce cheval qu'il aimait, lui avait appris que quand un proche s'en allait et que dansaient, dans ta tête, ses derniers mots, ça te tourneboulait les boyaux en accordéon. Que c'était comme si, depuis sa mort, il te montrait le chemin. Ainsi donc, Jambdouboi avait fait le saut-démâté. Fini avec ce tambour à double cul de l'existence. Soleil-matin. Soleil-mitan. Mais quelle était la plus haute saison d'un séjour d'homme, hein? L'instant de sa naissance? Ou le jour où, nouveau lui-même, son petit garçon esquissait ses premiers pas sur la terre. Mais, sauf erreur, hélas! Monsaber non plus n'avait pas d'enfant. Et quel était donc son soleil couchant le plus triste: la boîte-à-crabe de la mort ou le coup de pied en traître de la retraite? Tout en ruminant ces sombres pensées, il se rhabilla avec le même tremblement dans les gestes. Il saisit une lampe de poche, s'apprêtant à suivre Tèyo. Mais à peine franchie la porte de sa barrière, il buta sur les restes du bwabwa. Et, effaré, parmi les cendres, il reconnut un bout cramoisi de sa veste à carreaux. Ainsi, on avait accoutré ce pantin de carnaval de sa veste à lui. Eh ben! C'est ça, c'est ça même qu'ils auraient dû faire:
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