Trouver sa place dans le champ littéraire

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Devenir un (grand) écrivain, c'est savoir trouver sa place dans le champ littéraire, se façonner une identité énonciative, à la fois condition et produit d'une œuvre. Ce qui revient à élaborer une paratopie personnelle, produire une figure singulière de l'impossible appartenance de l'écrivain à la société. Bien peu y parviennent. Ce livre met à l'épreuve ce concept de paratopie en comparant les carrières de deux poètes de la fin du XIXe siècle : José Maria de Heredia et Emile du Tiers.
Publié le : lundi 8 février 2016
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EAN13 : 9782806108241
Nombre de pages : 190
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personnelle, produire une îgure singulière de
comparant les carrières de deux poètes de la în du XIX siècle. L’un, José Marie de Heredia, est célèbre, il a su élaborer une
l’autre, Émile du Tiers, malgré tous ses eforts n’a pas réussi à
la mesure de la complexité du processus créateur, de subvertir l’alternative ruineuse entre les approches textuelles et les ap
sition tacite entre un « intérieur » et un « extérieur » des œuvres.
sité Paris-Sorbonne (Paris IV). Ses travaux portent principalement sur l’analyse du discours, domaine dans lequel il a publié de nombreux ouvrages. Il est en particulier le coéditeur du
(A. Colin, 2014). Il s’intéresse depuis les années 1990 aux « discours constituants », ces discours qui légitiment en dernière instance l’en
ISBN : 978-2-8061-0265-2 Prix:19
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DominiqueMaingueneau
Trouver sa place dans le champ littéraire
Paratopie et création
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Trouver sa place dans le champ littéraire Paratopie et création
Au cœur des textes
Collection dirigée par Claire STOLZ (Université Paris-Sorbonne)
Parutions récentes : Anne-Marie PAILLET (dir.).Albert Camus, l’histoire d’un style, 2014 Geneviève SALVAN, Jean ROUAUD.L’écriture et la voix,2012. Marianne ALPHANT et Marie-Françoise LEMONNIER-DELPY (dir.),Jude Stéfan.Une vie d’ombre(s), 2012. Véronique MONTÉMONT et Catherine VIOLLET,Archives familiales: modes d’emploi.Récits de genèse, 2013. Jean-Jacques QUELOZ,Philippe Soupault : écriture de soi et lecture d’autrui, 2012. Anna JAUBERT, Juan Manuel LÓPEZ MUÑOZ, Sophie MARNETTE, Laurence ROSIER et Claire STOLZ,Citations II. Citer pour quoi faire ? Pragma-tique de la citation, 2011. Anna JAUBERT, Juan Manuel LÓPEZ MUÑOZ, Sophie MARNETTE, Laurence ROSIER et Claire STOLZ,Citations I. Citer à travers les formes. Intersé-miotique de la citation, 2011. Geoffrey ZUFFEREY (sous la dir. de),L’autoIction : variations génériques et dis-cursives, 2012. Claire BADIOU -MONFERRAN (dir.),Il était une fois l’interdisciplinarité. Ap-proches discursives des “contes” de Perrault, 2010. Olga ANOKHINA (ed.),Multilinguisme et créativité littéraire, 2011. Samia KASSAB-CHARFI (dir.),Altérité et mutations dans la langue. Pour une sty-listique des littératures francophones, 2010. Françoise SIMONET-TENANT,Journal personnel et correspondance (1785-1939) ou les afInités électives, 2009. Jean-Michel ADAM et Ute HEIDMANN,Le texte littéraire. Pour une approche interdisciplinaire, 2009. Salah OUESLATI,Le lecteur dans lesPoésiesde Stéphane Mallarmé, 2009. Ridha BOURKHIS et Mohammed BENJELLOUN (dir.),La phrase littéraire, 2008. Véronique MONTÉMONT et Catherine VIOLLET (dir.),Le Moi et ses mo-dèles. Genèse et transtextualités, 2009. Françoise RULLIER-THEURET,Faut pas pisser sur les vieilles recettes. San-Anto-nio ou la fascination pour le genre romanesque, 2008. Lucile GAUDIN et Geneviève SALVAN (dir.),Les registres. Enjeux stylistiques et visées pragmatiques, 2008. Aurèle CRASSON (dir.),L’édition du manuscrit. De l’archive de création au scripto-rium électronique, 2008.
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Dominique Maingueneau
Trouver sa place dans le champ littéraire Paratopie etcréation
n° 30
D/2016/4910/5
© Academia-L’Harmattan s.a. Grand’Place, 29 B-1348 Louvain-la-neuve
ISBN : 978-2-8061-0265-2
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be
Introduction
T rouversaplace n’est pas trouveruneplace quelconque – par exemple un emploi – c’est trouver cette place où l’on a le sentiment de « s’épanouir », de « se réaliser », de « donner le meilleur de soi-même », pour tout dire d’« être soi »… Mais comment peut-on partir en quête de cette place dont on ne peut qu’ignorer l’emplacement et les contours exacts ? Ce n’est que dans l’après-coup, quand on l’a déjà rencontrée, qu’on peut afrmer l’avoir trouvée. Pourtant, pour la trouver il a bien fallu s’en être fait quelque idée, s’être orienté dans une certaine direction, avoir su la reconnaître quand elle se présentait.
Cette quête, qui concerne tout un chacun, prend un tour singulier pour ceux dont la vie se confond avec la création d’une 1 œuvre, ceux qui doivent élaborer ce que j’appelle une paratopie , c’est-à-dire une impossible appartenance à la société : pour trouver leur place de créateur, appartenir pleinement au monde de la production esthétique, ils doivent en effet gérer leur impossibilité même d’occuper véritablement une place dans le monde des activités « ordinaires ». Élaborer sa paratopie, c’est ainsi découvrir cette modalité singulière du ne-pas-trouver-sa-place qui permet de faire œuvre. Entreprise foncièrement incertaine, car la voie à suivre est obscure et l’échec probable. Pour entrer dans quelque panthéon artistique, il ne saurait exister de parcours balisé ; rien ne sert d’être un marginal, un réprouvé ou un handicapé : il faut découvrircet
1 Pour une présentation de cette notion dans le cadre de la problématique des « discours constituants », voir Maingueneau et Cossutta (1995) ; pour son application au discours littéraire, voir Maingueneau (2004). Voir aussi le chapitre suivant du présent livre.
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TROUVER SA PLACE écart singulier qui est à la mesure desacréation, la paratopie qui est à la fois ce qui rend l’œuvre possible et ce que cette œuvre congure et légitime en lui donnant sens.
C’est à cette question que s’intéresse ce livre. Les historiens de la littérature s’efforcent le plus souvent de conrmer les positions acquises, tissant des biographies qui sont inévitablement des hagiographies, où le héros est porteur d’un destin exemplaire, mystérieusement orienté vers un accomplissement. Notre problème est différent : en nous appuyant sur le concept de paratopie, nous allons essayer de comprendre les conditions d’une réussite et celles d’un échec, d’articuler les aléas d’un potentiel personnel et l’état d’un champ littéraire en perpétuelle évolution où toute réussite, certes, est contingente mais soumise à des contraintes dont on peut rendre raison.
Pour ce faire, nous allons procéder à une étude de cas, menée dans une perspective comparative. En règle générale, les études comparatives se font entre deux auteurs de même niveau. Certains couples sont même emblématiques : Corneille et Racine, Dostoïevski et Tolstoï… Nous nous trouvons ici dans une situation plus inhabituelle puisque nous confrontons les trajectoires de deux e poètes français de la n du XIXsiècle aux statuts bien différents : l’un est célèbre, José-Maria de Heredia (1842-1905), l’autre, Émile 2 du Tiers (1848-1897), est perdu dans la masse, et sans nul doute voué à y rester. Le premier a su se faire une place au soleil, l’autre s’est agité en vain. Nous ne chercherons pas pour autant à revenir sur le jugement de l’Histoire, à montrer qu’en réalité Du Tiers était un grand poète ; ce serait une manière détournée de rétablir une 3 égalité entre les deux termes de la comparaison .
Je n’ai pas choisi cette période tout à fait au hasard. Diverses recherches m’ont amené à m’y intéresser plus particulièrement : une e étude des manuels scolaires de la III République (Maingueneau, 1979) et, dans un registre bien différent, du mythe de la femme
2 On pourrait faire remarquer que le présent livre a précisément pour effet paradoxal de faire sortir Du Tiers de la masse. Certes, mais cela ne sufra pas à le e faire entrer dans le thésaurus des grands poètes du XIXsiècle. 3 Ce travail me permet aussi d’apporter une réponse au reproche qui m’a régulièrement été fait de ne pas valider par quelque étude de cas les concepts introduits dans mes travaux d’analyse du discours littéraire.
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Introduction fatale (Maingueneau, 1984, 1999b). En outre, j’ai déjà eu l’occasion d’aborder les deux poètes considérés : Heredia (Maingueneau, 1995, 2015a) et Du Tiers (Maingueneau, 2008, 2015b). Indépendamment de mes préoccupations personnelles, cette seconde moitié du e XIXsiècle joue un rôle privilégié en matière de paratopie créatrice. Si un Sartre ou un Bourdieu, à des titres bien différents, se sont l’un et l’autre intéressés à des écrivains comme Flaubert ou Baudelaire, c’est qu’à travers eux ils avaient accès à une période où la gure de l’artiste est au centre de la culture. Ni dans une société traditionnelle où chacun voit sa place prescrite par sa naissance, ni dans le corps social atomisé et instable des sociétés postindustrielles, ce personnage ne peut prendre une telle ampleur. C’est dans un monde entre deux mondes, dans le cadre paradoxal d’une société bourgeoise qui a détruit le monde traditionnel mais aspire à un ordre stabilisé, dans un monde où l’ordre est par nature problématique que prospère la gure de l’artiste sacré, à la fois paria et roi, qui inquiète et fascine une élite minée par le sentiment de la contingence de tout ordre.
L’idée de confronter les destinées de ces deux poètes, Heredia et Du Tiers, est née d’une lacune, plus précisément de l’absence 4 d’une réponse . En 1893, Du Tiers adresse à Heredia le manuscrit de son cinquième recueil de poésies, intituléPulvis, dont il est le 5 dédicataire . Inconnu des milieux littéraires parisiens, le poète de Niort présente son œuvre au « Maître », dont il attend en retour quelque lettre d’adoubement et d’encouragement. Le choix d’un tel dédicataire s’explique aisément. Heredia est alors une gure importante de la vie littéraire et l’un des maîtres du Parnasse ; or, Pulvis, à la différence des publications précédentes de Du Tiers, est pour sa plus grande part de facture parnassienne.
Au Maître Au Poète impeccable des Trophées JOSÉ-MARIA DE HÉRÉDIA Ces humbles vers sont dédiés
4 Selon Y. Mortelette (communication personnelle) on ne trouve aucune trace de Du Tiers dans la correspondance de Heredia. Le catalogue de la vente de la bibliothèque du poète, en 1906, ne mentionne aucun ouvrage d’Émile du Tiers. 5 Niort, L. Clouzot, 1893.
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TROUVER SA PLACE L’effet de l’hypallage (« ces humbles vers ») qui transfère sur les poèmes l’humilité du donateur est renforcé par la construction passive qui efface l’agent de la dédicace. Du Tiers n’a que six années de moins que Heredia, mais entre les deux poètes il existe un fossé immense, que la postérité consacrera : les anthologies de la littérature française n’oublient pas d’inclure quelques poèmes de Heredia, alors qu’Émile du Tiers est demeuré parfaitement inconnu, 6 du moins hors de sa région .
Le poète de Niort a bien besoin du parrainage de Heredia pour se voir reconnu comme poète légitime. Il cumule les handicaps ; non seulement c’est un provincial, mais encore il n’est entré que tardivement dans la carrière littéraire : il a déjà quarante-deux ans quand il publie son premier recueil (1890).
De toute évidence, « le Maître » n’a pas répondu à l’auteur des 7 « humbles vers » . S’il avait envoyé ne fût-ce que quelques lignes, sa lettre aurait été insérée en tête du recueil, une fois celui-ci imprimé. 8 9 Le volume précédent de Du Tiers ,Derniers sillons, s’ouvrait ainsi sur une lettre de remerciement du dédicataire, Sully Prudhomme ; 10 et il en sera de même pour le volume suivant,Visions rustiques, 11 précédé d’une lettre d’André Theuriet, auquel le recueil est dédié .
Mon but n’est pas de faire une enquête policière – qui, faute de documents, serait de toute façon vouée à l’échec – pour éclaircir les circonstances exactes de ce silence, mais de chercher à comprendre
6 C’est cette notoriété locale qui explique sans doute qu’il bénécie d’une notice dans Wikipedia. Une rue porte son nom dans la petite ville d’Echiré, près de Niort, et un médaillon à son efgie a été inauguré en 1898 dans la même commune. 7 Et pourtant, si l’on en croit A. Albalat, Heredia n’était pas inaccessible : « J’ai toujours été émerveillé de voir avec quelle facilité Heredia accordait sa conance à tous ces nombreux admirateurs. Il sufsait, pour être reçu chez lui, d’avoir écrit quelques vers dans quelque lointain journal de province. » (Souvenirs de la vie littéraire, Paris, Fayard, 1921, p. 57). Heredia préférait sans doute ouvrir la porte de son salon qu’écrire des lettres à ses admirateurs. 8 Nous avons pris le parti d’écrire en capitale la préposition (« Du Tiers ») quand elle n’est pas précédée par le prénom : « Émile du Tiers » et « Du Tiers ». 9 Niort, L. Clouzot, 1892. 10 Niort, L. Clouzot, 1896. 11 Le poète a adressé le manuscrit au dédicataire, ce qui laissait la possibilité d’insérer la réponse dans le volume une fois édité. La réponse de Sully-Prudhomme, datée du 2 juillet 1892, gure en tête deDerniers sillons, qui a été imprimé le 15 juillet, immédiatement après.
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Introduction par quels processus chacun des deux, Heredia et Du Tiers, en est venu à occuper la place qu’il occupe, l’une glorieuse, l’autre obscure, et le second à demander humblement le parrainage du premier. À vrai dire, nul ne s’étonnera du silence de Heredia. Du Tiers ne lui est rien, et il ne lui doit rien. Vraisemblablement, aucune contrainte d’ordre professionnel ou amical ne l’oblige à se fendre d’une lettre de remerciement pour un solliciteur inconnu. Et cette lettre tombe à un moment où il est particulièrement occupé. Son unique recueil de poésies, lesTrophées, vient de paraître chez l’éditeur du Parnasse, Alphonse Lemerre, en décembre 1892 ; dès février 1893 l’ouvrage a fait l’objet d’une seconde édition, suivie d’une troisième le mois suivant. Heredia prépare en outre son élection à l’Académie française, qui aura lieu le 22 février 1894.
En fait, ce n’est pas la première fois que Du Tiers se tourne vers l’auteur desTrophées. La dédicace ostentatoire qui ouvrePulvisen prolonge une autre, plus discrète, celle d’un poème intitulé « Le Hibou » qui gure dans le recueil précédent,Derniers sillons12 (1892). Variante parnassienne de l’albatros baudelairien , l’oiseau – dont le nom ne commence sans doute pas par hasard par un 13 H – est présenté comme une métaphore du poète tel qu’est censé le concevoir Heredia. Le poème s’achève par cette strophe qui exalte l’un des leitmotive de la poésie parnassienne, le mépris de « la foule » :
O sombre délicat, dilettante suprême Sois loué, car tu viens sur terre déjà las De la foule banale et de tout ce qu’elle aime, Savourant dans ton cœur ce qu’elle n’entend pas.
12 Si nous rapprochons le poème de Du Tiers de « l’Albatros » de Baudelaire, et non du sonnet allégorique « Les hiboux » qui gure également dans lesFleurs du mal, c’est parce que ce dernier se construit sur une autre isotopie, comme le montra la n du poème : « Leur attitude au sage enseigne / Qu’il faut en ce monde qu’il craigne / Le tumulte et le mouvement, / L’homme ivre d’une ombre qui passe / Porte toujours le châtiment / D’avoir voulu changer de place. » 13 On verra en effet au chapitre II,1 que Heredia a fortement investi ce signiant graphique.
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