Une lecture du roman africain francophone depuis 1968

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La représentation du pouvoir dictatorial se perpétue dans les textes des auteurs africains francophones depuis la publication du roman "Les Soleils des indépendances" d'Ahmadou Kourouma en 1968. Il est question de saisir, dans le cadre d'une démarche critique interprétative, la dynamique de la représentation du pouvoir politique perçu comme une maladie de l'esprit. Cette recherche retrace le parcours artistique d'une quête de la guérison.
Publié le : vendredi 1 mars 2013
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EAN13 : 9782296530584
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Roxana BauduinUne lecture du roman africain francophone
depuis 1968
Du pouvoir dictatorial au mal moral
La représentation du pouvoir dictatorial se perpétue dans les textes Une lecture des auteurs africains francophones depuis la publication du roman
Les Soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma, en 1968. Le sujet
se décline pendant une vingtaine d’années selon les coordonnées du roman africain francophone
d’un mal moral radical. De quoi relève ce choix thématique ?
Comment défnir son impact sur l’écriture, de 1968 à nos jours ?
Le langage narratif des récits se construit autour de cheminements depuis 1968
similaires racontant la naissance et les périples sanglants des
fgures de l’autorité. Il nous reste alors à interroger les territoires
d’où elles surgissent, les valences mythiques qu’elles remettent Du pouvoir dictatorial au mal moral
en question et, enfn, le discours éclaté jusqu’à l’incohérence qui
les défnit. Il est question de saisir, dans le cadre d’une démarche
critique interprétative, la dynamique de la représentation du
pouvoir politique perçu comme une maladie de l’esprit illustrée
d’abord dans sa prolifération, ensuite dans son acmé et, enfn, dans
une rémission ambiguë. Le passage de l’élément réel dans le texte
littéraire s’effectue à travers les mises en perspective de l’autorité
étatique et l’exploitation d’un imaginaire subversif qui se donnent
à lire comme espace de liberté. Cette recherche retrace ainsi le
parcours artistique d’une quête de la guérison.
Roxana Bauduin est docteur en littérature générale et
comparée de l’Université Paris III Sorbonne Nouvelle. Poète
et journaliste, elle enseigne depuis cinq ans à L’Institut
des Langues et des Etudes Internationales, à l’Université
de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, et fait partie du
laboratoire Suds d’Amériques, Espaces atlantiques (SUDS).
Ses recherches se concentrent autour de trois axes : le monde
africain, l’interculturalité et le rôle des nouvelles technologies
dans l’enseignement.
34 €
I S B N : 978-2-296-99822-3
PALINURE_GF_BAUDUIN_LECTURE-ROMAN-AFRICAIN-FRANCOPHONE-1968.indd 1 29/01/13 11:56
Une lecture du roman africain francophone
Roxana Bauduin
depuis 1968
Palinure




UNE LECTURE DU ROMAN AFRICAIN
FRANCOPHONE DEPUIS 1968












PALINURE
Etudes de littérature générale et comparée
Collection fondée et dirigée par
Daniel-Henri Pageaux

« Et l’endroit aura éternellement
le nom de Palinure. […]
Il se réjouit qu’une terre porte son nom »
Virgile, l’Enéide, VI, 381-383

La collection accueille des études de littérature générale et comparée,
avec une attention particulière portée aux relations interculturelles, aux
questions de poétique, aux rapports entre les lettres et les arts, aux
littératures en situation émergente ou dans un contexte postcolonial. Dans
sa volonté de s’ouvrir largement sur les lettres et les espaces culturels les
plus divers, elle invoque le patronage d’un navigateur illustre,
immortalisé par Virgile.


Volumes publiés :

Germain-Arsène Kadi, Le champ littéraire africain depuis 1960 : Roman,
écrivains et société ivoiriens, 2010.
Georges Bê Duc, Zhou Zuoren et l’essai chinois moderne, 2010.
Michel Gironde, Carlos Fuentes entre hispanité et américanité, 2011.
Heidi Bojsen, Géographies esthétiques de l’imaginaire postcolonial :
Chamoiseau, Kourouma, 2011.
Che Lin, Entre tradition poétique chinoise et poésie symboliste française,
2011.
Ivan Gros, L’imaginaire du jeu d’échecs et la poétique de l’ordre et du
chaos, 2011.


Roxana Bauduin




UNE LECTURE DU ROMAN AFRICAIN
FRANCOPHONE DEPUIS 1968
Du pouvoir dictatorial au mal moral










L’Harmattan















© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99822-3
EAN : 9782296998223







Dédicace




A la mémoire de Sony Labou Tansi, port de départ,
port d’arrivée de ce travail, pour que sa voix continue à nous
saisir.











INTRODUCTION

Le thème du pouvoir dictatorial se place au centre des récits des plusieurs
écrivains africains francophones à partir de la parution du roman Les Soleils des
indépendances d’Ahmadou Kourouma. L’année de sa publication, 1968,
représente ainsi un point de départ pour le renouvellement du roman africain
d’expression française qui s’est profondément transformé depuis tout en
conservant une continuité d’inspiration évidente. Les lendemains des
indépendances ont été synonymes d’installation des régimes politiques de terreur
pour beaucoup de pays de l’Afrique subsaharienne francophone (la Guinée, la
Côte d’Ivoire, le Congo, le Burkina-Faso, le Cameroun, le Togo, le Mali, etc.) ;
la décolonisation s’inscrit, en ce sens, dans la continuité d’une Histoire
dramatique dont les soubresauts ont été source de création littéraire. L’impact des
réalités politiques sur l’imaginaire littéraire se constitue en un parcours d’écriture
dont la thématique centrale, qui est le pouvoir dictatorial, devient une sorte
d’intermédiaire entre l’écrivain et le monde, entre le langage narratif et
l’esthétique littéraire, entre le réel et l’imaginaire. Les figures de l’autorité qui
peuplent les récits incarnent un mal moral radical qui se décline à l’infini dans le
dialogue des œuvres.
I.1. Les auteurs du corpus
Les auteurs analysés dans cette étude parlent d’un espace meurtri et sans
Un même désir d’exprimer ce issue, inspiré par les malheurs de l’Afrique.
territoire avec ses ambigüités et ses déchirements anime les auteurs africains qui
ont vécu ou vivent encore en Afrique ainsi que les expatriés dans des récits tels :
Les Soleils des indépendances (1968) et En attendant le vote des bêtes sauvages
(1998) de l’Ivoirien Ahamadou Kourouma, Le Cercle des Tropiques (1972) du
Guinéen Alioum Fantouré, La Vie et demie (1979), L’Etat honteux (1981) du
Congolais Sony Labou Tansi, Le Pleurer-Rire (1982) du Congolais Henri Lopès,
Le zéhéros n’est pas n’importe qui (1985) du Guinéen Williams Sassine,
L’Expère de la nation (1987) de la Sénégalaise Aminata Sow Fall, Le Royaume
aveugle (1990) et L’ombre d’Imana, Voyages jusqu’au bout du Rwanda (2005)
de l’Ivoirienne Véronique Tadjo (résidant à Johannesburg) , On a giflé la
montagne (1991) du Burkinabé Yamba Elie Oeudraogo, Le sang, l’amour et la
puissance (1989) de l’Ivoirien Isaïe Biton Koulibaly, L’Impasse (1996) du
Congolais Daniel Biyaoula (résidant en France), La Fabrique de cérémonies

9
(2001) du Togolais Kossi Efoui (résidant en France), Le Ventre de l’Atlantique
(2003) de la Sénégalaise Fatou Diome (résidant en France). Issus de sept
nationalités d’origine différente, les auteurs de ces quinze romans emblématiques
témoignent d’une conscience tragique, douloureuse, révoltée aussi contre tout ce
qui est l’essor de l’autoritarisme, la montée de violence. Néanmoins, si les récits
parus jusqu’aux années 1990 se référent directement aux régimes dictatoriaux
dont témoigne la présence de la figure du dictateur, les textes plus récents
approfondissent d’autres dimensions de l’exercice d’un pouvoir fort à travers des
existences brisées par des normes sociales absurdes ou bien, dans la
dégénérescence ultime incarnée par le génocide. Ces modifications passent par la
recherche de nouvelles sources d’inspiration que constituent les événements
réels. Dans une vaste étude sur la littérature ivoirienne, Bruno Gnaoulé-Oupoh
signale ce changement qui coïncide avec l’année 1968, quand, huit ans après
l’indépendance officielle de la Côte d’Ivoire, Ahmadou Kourouma publie Les
Soleils des indépendances :
« D’une littérature romanesque et nouvelliste de voyage, encore largement dominée par
l’autobiographie, avec des personnages principaux qui partent à la conquête du savoir, d’un
mieux-être ou animés par la simple curiosité de voir du pays et s’instruire, on passe, à partir
de 1968, à une production s’inspirant de la réalité immédiate, c’est-à-dire soucieuse de
1
rendre compte de la situation nouvelle créée par les indépendances africaines » .
Les auteurs expriment désormais le désarroi d’un continent à travers des
thématiques communes, toutes contenues dans Les Soleils des indépendances
d’Ahmadou Kourouma qui ouvre la voie vers d’autres horizons thématiques
dans le roman africain. Ainsi la stérilité symbolique du couple composé par
Fama Doumbouya et par son épouse, Salimata, du roman Les Soleils des
indépendances se prolonge dans l’impuissance soudaine d’El Hadji Abdou Kader
Bèye, le personnage central de Xala, un récit d’Ousmane Sembène. La quête
problématique de l’identité qui perdra Fama parti pour rejoindre la terre de ses
ancêtres est reprise par Biyaoula à travers la figure de Joseph de L’Impasse, mais
aussi par le personnage de camara dans Le Zéhéros n’est pas n’importe qui de
Williams Sassine. A ceci s’ajoute la description de la condition des femmes :
Salimata du récit Les Soleils des indépendances, qui subit une excision, un viol et
le mépris des gens à l’égard de sa stérilité supposée peut être considérée comme
le précurseur exemplaire de Miriama dans les Toiles d’araignées d’Ibrahima Ly,
victime elle aussi d’une société qui lui refuse toute capacité de décision. En effet,
les relations entre la femme et la société, l’homme et la femme ou la femme et la
famille s’inscrivent dans les préoccupations de toute une série de femmes
écrivains. Tous ces rapports sont tendus ; le désir d’émancipation et de liberté se
confronte à l’autorité de la tradition incarnée par des figures tyranniques. Le
cadre familial et l’espace politique sont peuplés d’êtres qui semblent exercer un
pouvoir sans limites. En ce qui concerne les figures politiques, leur cheminement
                                                                    
1
GNAOULÉ-OUPOH, Bruno. La littérature ivoirienne. Ceda et Karthala, 2000, Abidjan-Paris: pp. 289.

10
semble suivre les mêmes traces qui vont de l’arrivée au pouvoir, passent par la
gloire et sombrent soit dans l’oubli de l’exil, soit dans la mort.
C’est le cas du récit L’ex-père de la nation d’Aminata Sow Fall qui retrace
la voie d’un personnage incarnant la figure de l’autorité, depuis sa conquête du
pouvoir jusqu’à sa chute. Si dans le premier roman d’Ahmadou Kourouma le
parti unique était une force invisible ou peu visible, mais partout agissante, les
L’Etat honteuxromans tels , La Vie et demie de Sony Labou Tansi, Le
PleurerRire d’Henri Lopes, En attendant le vote des bêtes sauvages d’Ahmadou
Kourouma, On a giflé la montagne de Yamba Elie Ouédraogo ou Le sang,
l’amour et la puissance d’Isaïe Biton Koulibaly mettent en avant de véritables
2
« clowns sanglants » , synthèse entre la bêtise humaine, le ridicule et le pouvoir
absolu dont ils croient disposer. C’est bien à partir de dictateurs réels que ces
portraits sont forgés. L’écrivain africain d’aujourd’hui ne cesse ainsi de définir
son rôle et sa position par rapport à l’Histoire contemporaine dans la mesure où,
comme le dit Téophile Obenga cité par Daniel-Henri Pageaux, « l’histoire s’est
accélérée, les Indépendances ont engendré des monstres cruels […] et la
3
littérature se fait comptable des horreurs d’un continent ». Ce changement
thématique correspond à un déploiement de scènes de violence où l’espace entier
semble se déchaîner contre l’être humain.
I.2. Une mise en relation des termes
La phrase que Sony Labou Tansi place dans L’Avertissement du récit
L’Etat honteux « J’estime que le monde moderne est un scandale et une honte, je
4
ne dis que cette chose-là en plusieurs ‘’maux’’ » apparaît comme emblématique
pour la littérature africaine d’après les indépendances. L’« engagement » des
écrivains africains se résumerait à rendre compte des atrocités commises par les
différents régimes qui se succèdent en Afrique sub-saharienne.
C’est ainsi que les « mots » se transforment de façon métaphorique en
« maux » et que la responsabilité de l’écrivain devant l’Histoire consiste à
essayer de nommer le mal, et, par conséquent, à surprendre une réalité cachée le
plus souvent derrière les remparts de la censure.
Le rapprochement opéré entre ces récits permet d’en repérer une sorte de
trame commune, plus ou moins apparente en filigrane dans chacun de ces livres.
Dans cette perspective, les romans prêtent à la lecture d’un seul récit de violence
                                                                    
2
VUILLEMIN, Alain. Le dictateur ou le dieu truqué dans les romans français et anglais de 1918 à 1984. Paris:
Editions Méridiens Klincksieck, 1989, pp. 34.
3
OBENGA, Théophile. Pour une nouvelle histoire. cité par PAGEAUX, Daniel-Henri, Entre le renouveau et la
modernité : vers nouveaux modèles ?, Notre Librairie, 1985, n° 78, pp. 32.
4
SONY LABOU TANSI. L’Etat honteux. Paris: Seuil, 1981, pp. 5.

11
dont ils seraient des variations potentielles. Le sujet commun en serait l’histoire
africaine contemporaine, la description de son mal foncier et sa conséquence, le
désarroi de l’intellectuel, de l’artiste, de l’écrivain. Cette trame centrale
évoquerait un parcours thématique où le pouvoir dictatorial, synonyme de folie,
arrive à s’identifier à une « maladie » qui contamine l’espace entier et le
transforme en espace mortifère. Son image dans la fiction s’apparente à la
représentation d’un « mal » agissant sur une dimension politique, morale, sociale
et, en fin de compte, métaphysique. Sa présence est perçue comme un fléau qui
détruit tout sur son chemin. Sur le plan esthétique, l’impact de ce thème est total
dans la mesure où les démarches d’écriture doivent désormais inventer une forme
romanesque capable de mieux exprimer ce déchaînement de violence perpétré
sous de nouvelles formes dès le lendemain des indépendances et jusqu’à ce jour.
L’intitulé de ce travail, Du pouvoir dictatorial au mal moral : une lecture du
roman africain francophone depuis 1968, indique la volonté de suivre le
cheminement de l’image du pouvoir dictatorial dans l’évolution des récits
africains francophones. La difficulté est d’en analyser les étapes et les modalités
du témoignage que représentent ces récits, d’en désarticuler l’imbrication.
Comment les écrivains étudiés arrivent-ils à passer ce « mal » complexe dans
l’espace fictionnel? L’exercice de la comparaison consiste à tenter de faire
ressortir la représentation du pouvoir dictatorial du dialogue de ces récits de crise
pour essayer de déceler son parcours, ses caractéristiques, son impact sur
l’écriture.
Le terme de « représentation », « action de rendre sensible quelque chose
5
au moyen d’une figure, d’un symbole et d’un signe », mais aussi « image,
6
figure, symbole, signe qui représente un phénomène » se place au cœur de ce
parcours d’analyse dans la mesure où cette recherche concerne la manière dont
les textes littéraires arrivent à transférer un phénomène réel dans leur espace et,
par la suite, à l’intégrer à leur propre univers. Analyser le « pouvoir dictatorial »
dans cette perspective signifie se rapporter à l’élément politique, à son
fonctionnement à l’intérieur du texte, et, enfin, à la façon dont il se transforme,
dans le projet de l’écrivain, en « mal moral ». Tout d’abord, le terme de « mal »
s’associe pour la première fois à la littérature africaine de langue anglaise dans la
préface de Denise Coussy à l’Anthologie critique de la littérature africaine
anglophone où l’on peut lire ceci :
« Le temps des indépendances a déçu et l’ennemi n’est plus maintenant le maître blanc
qu’il était si facile de brocarder mais le frère noir dont l’apathie et la corruption sont plus
délicates à dénoncer, car il faut le culpabiliser tout en l’excusant. Des hommes comme le
Kenyan Ngugi, le Ghanéen Armah, le Nigérien Soyinka ou le Sud-Africain Abrahams
                                                                    
5 Dictionnaire Encyclopédique Larousse. Paris: Editions Larousse, 2003, pp. 880.
6
Ibidem, pp. 880.

12
sont, par exemple, des écrivains très engagés qui utilisent le roman pour traquer les
7
sources et les conséquences de ce „mal africain” qu’ils déplorent et même combattent ».
Le « mal africain » désignerait clairement les régimes politiques dénoncés,
combattus aussi à travers les textes, et qui s’apparentent à une « maladie », à un
fléau nourri de l’énergie vitale de ceux qu’il touche. La réflexion de Denise
Coussy peut se transférer du côté francophone où la colonisation ainsi que
8
l’installation des « pouvoirs fous » ont leur spécificité. Ce terme de « mal » (qui
peut être analysé lorsqu’il est question de dictature sur les plans politique, social,
économique, moral) est pourtant très complexe, car il fait référence à ce que
9
Jacques Chevrier appelle « un incontestable malaise » en s’interrogeant sur la
10
« prolifération d’hommes mutilés, physiquement et moralement » dans les
récits postcoloniaux des écrivains africains. C’est également le cas pour ce qui
est du développement des figures de l’autorité monstrueuses qui déclinent les
nuances de l’horreur en tant qu’exercice d’un pouvoir absolu.
La dimension morale se précise dans le cadre de la distinction entre morale
et moralisme dans la même direction que le philosophe André Comte-Sponville,
qui affirme dans Pensées sur la morale : « Que dois-je faire ? et non pas Que
11
doivent faire les autres ? C’est ce qui distingue la morale du moralisme ». Il
s’agit ainsi d’une morale qui se vit exclusivement à la première personne et
s’intègre, dans un sens large, à une poïétique de l’écriture. Elle fait ainsi
référence à une démarche individuelle qui s’apparente en quelque sorte à une
quête de ce qu’il y a derrière ou devant la vérité historique, à une authenticité
émotionnelle dont le texte devient dépositaire et témoin en même temps.
Quant au terme de « francophone » attribué à cette littérature de langue
française et sur lequel on reviendra à plusieurs reprises dans cette étude, il suffit
d’exploiter, pour l’instant, une très large définition que Léopold Sédar Seghor lui
attribue lors d’une conférence tenue en 1985 au siège de l’Agence
intergouvernementale pour la francophonie où il le définit comme « l’usage de la
12
langue française comme instrument de symbiose » . Cette définition invite à
13
analyser la « parole authentique » qu’incarne le discours de ces écrivains. La
dimension esthétique serait ainsi déterminée par le choix thématique, mais aussi
                                                                    
7 COUSSY Denise. Anthologie crtique de la littérature africaine anglophone. Paris : Union générale d’Editions,
pp. 13-14.
8 MECHOULAM Gérard. Le pouvoir fou, les racines de la puissance. Paris: Editions Albain Michel, 1982.
9 CHEVRIER Jacques. Le roman africain dans tous ses états. Notre librairie, no. 78, 1985, pp. 37.
10 Ibidem, pp. 37.
11
COMTE-SPONVILLE André. Pensées sur la morale, Paris: Editions Albin Michel, 1998, pp. 36.
12
SENGHOR Léopold Sédar, cité par DIOUF Abdou dans Abdou Diouf et l’Organisation Internationale de la
Francophonie, Textes rassemblés par Lamine Tirera,Paris: L’Harmattan, 2006, pp. 354.
13
PAGEAUX Daniel-Henri. Le roman africain entre le renouveau et la modernité: vers de nouveaux modèles?
Notre librairie, n° 78, 1985, pp. 33.

13
par un désir certain de dépasser les « limites » de la norme linguistique. La
langue utilisée dans ces récits représente ainsi, selon l’expression de
DanielHenri Pageaux « l’homme qui va la rencontre des mots de sa langue et qui en fait
14
ses paroles, son langage pour dire son monde » . Quelles pourraient alors être les
pistes de lecture proposées pour une telle analyse dans leurs enjeux, leurs limites
et leurs perspectives ?
I.3. Une problématique litteraire
La littérature africaine francophone postcoloniale pourrait se définir,
comme le remarque Kenneth Harrow en 1994 dans Tresholds of Change in
African Literature, The Emergence of a tradition, comme une littérature de
l’ambigüité, de la contradiction et de la subversion qui s’affirme en opposition
avec la littérature de témoignage telle que représentée par L’Enfant noir de
Camara Laye. La rupture consiste également dans une approche stylistique
différente et là aussi, l’association tansienne mots/ maux serait révélatrice pour ce
qui est de l’importance que l’on doit accorder au langage dans l’univers de ces
écrivains. La langue française se mélange maintenant aux africanismes de plus en
plus osés, adaptés à l’expression d’un imaginaire varié qui construit un espace
nouveau et, par ceci, une nouvelle identité issue d’un désordre politique et de
mouvements sans précédent dans la société africaine qui finissent par virer au
cauchemar.
15
« Ecrire le chaos africain » , pour reprendre une expression de Lilyan
16
Kesteloot, suppose aussi assumer « l’absurdité d’un discours devenu vide » car
conscient de son impuissance devant l’horreur. La confrontation avec le pouvoir
politique du monde « réel » est vaine ; rien ne semble arrêter la succession des
régimes politiques forts en terre africaine ; reste leur transposition, voire leur
transfiguration, dans l’écriture à côté d’autres thèmes, mais avec une persistance
à laquelle seule la réalité fait concurrence. A l’image d’un monde bouleversé à
jamais, ajoute le critique Locha Mateso dans un article paru en 1993, « il y a
rupture avec l’écriture normée… récit délinéarisé, oralisé, sollicité par des
17
intertextes exogènes, ruptures de contexte et destruction de l’effet de réel ».
Tout ceci commence avec les auteurs dont les récits suivent Les Soleils des
                                                                    
14
PAGEAUX Daniel-Henri. Les ailes des mots, Critique littéraire et poétique de la création. Paris: Editions
L’Harmattan, 1994, pp. 26.
15
KESTELOOT Lilyan. Histoire de la littérature négro-africaine. Paris-Karthala, 2004 pp. 270.
16
FONKOUA Romuald. Dix ans de littérature africaine : pouvoir, société et écriture. Notre librairie, no. 103,
oct.-déc. 1990, pp. 73.
17
MATESO, Locha. Critique de la critique : quelles ruptures dans la littérature africaine ? Notre Librairie, 103,
4ème trimestre 1990, pp. 79-83.

14
indépendances d’Ahmadou Kourouma et dont seul l’attachement à une figure,
voire à un thème « fort » tel celui de la dictature constitue un point de repère
immuable dans ce que Locha Mateso appelle « le flottement syntaxique
18
permanent » qui se réverbère dans leurs œuvres. La grande majorité des romans
de notre corpus, notamment ceux d’avant les années 1990, sont des ouvrages qui
naissent sous le signe d’un régime politique totalitaire et qui ont choisi, dans leur
diversité, de transposer la réalité politique en fiction.
Ce point de repère que constitue le pouvoir politique sous tous ses aspects
sera remplacé, de façon progressive, par ce que Sony Labou Tansi prophétise par
le vocable « maux » à tel point qu’en 1997, l’écrivain Pabé Mongo déclarait en
parlant de sa génération dans Lumières africaines :
« …..je dirais que nous sommes les écrivains des sept plaies d’Afrique : la faim, la
sécheresse, l’endettement, la détérioration des termes d’échange, la maladie, la
19
poubellisation, les dictatures, le néocolonialisme ».
20
D’une Afrique désenchantée, on passe à une « Afrique-cauchemar » que
l’écriture ne cesse de dire à travers des récits d’un monde à la dérive, sur un ton
de plus en plus pessimiste, de plus en plus violent créateur d’un espace où des
gens communs tentent de faire face aux aléas de la vie dans un contexte hostile
où peu, très peu, de lueurs d’espoir subsistent. Les jeunes écrivains africains
s’inscrivent ainsi dans la continuité, à travers une écriture de révolte, ainsi que
dans la rupture, à travers la profusion de thèmes abordés et par cette volonté de
saisir un espace en pleine mutation également dans le sens géographique du
21
terme en écrivant ce qu’Odile Cazenave a appelé l’Afrique-sur-Seine.
L’image d’un pouvoir dictatorial quelconque est moins marquée dans la
littérature de la dernière décennie ; elle est, en revanche, « recyclée » dans le
cadre des romans contemporains où les mêmes tensions générées par l’obsession
d’être maître des autres reviennent en discussion au niveau du langage narratif.
Analyser les métamorphoses de cette thématique, décomposer ses mécanismes,
aller aux sources de sa persistance, toutes ces démarches donneraient la mesure
de son importance dans le parcours spécifique du roman que les écrivains
africains de langue française proposent.
Les ruptures dans le traitement de ce sujet, coïncidant avec les ruptures
remarquées dans l’évolution du roman africain, seraient révélatrices de la façon
dont on exprime son identité, sa différence et aussi pour la manière de définir sa
                                                                    
18
Ibidem, pp. 80
19MONGO Pabé. Lumières africaines. Nouveaux propos sur la littérature et le cinéma africains, Edité par
Amadou Koné, Mélanges offerts à Barthélémy Kotchy-N’Guessan, New Orleans, University Press of the South,
1997, pp. 65.
20
LEYMARIE Philippe. Espoirs et renaissances, derives et renaissances. Ces guerres qui usent l’Afrique. Le
Monde Diplomatique, Avril 1999, pp. 16-17.
21
CAZENAVE Odile. Afrique sur Seine, Une nouvelle génération de romanciers africains à Paris. Paris:
L’Harmattan, 2003.

15
place dans le monde. Comment pourrait-on analyser cet engagement des
individualités artistiques dans la perspective de plus de quatre décennies de
littérature née souvent sous le signe d’un pouvoir politique à la dérive?
I.4. Des prémisses d’interpretation
Le sujet de la dictature devient une préoccupation récurrente pour ceux
qu’on appelle « les auteurs africains francophones » et il se perpétue dans leurs
récits pendant une période de presque vingt ans, jusqu’aux années 1990 quand la
littérature commence à rendre compte des massacres survenus pendant les
guerres civiles. C’est ainsi qu’en 1976 J. Howlet signalait dans sa préface au
roman de V.Y. Mudimbe, Le Bel Immonde, en parlant du contenu de la littérature
africaine francophone de l’époque, que « la question du pouvoir tend à y occuper
22
le devant de la scène ».
En effet, avec l’arrivée des indépendances, la thématique du roman
africain subit une modification importante dans le sens où l’accent tombe
désormais sur un présent dont les acteurs sont des personnages au destin brisé par
un système de corruption ou directement par des hommes de qui incarnent le
pouvoir institutionnel. Ce dernier apparaît comme un leurre survenu après
plusieurs décennies où tout accès aux décisions étatiques était interdit car,
explique Georges Balandier dans son Anthropologie politique, « (…) la
colonisation a transformé tout problème politique en un problème technique
relevant de la compétence administrative. Elle a contenu toute manifestation de la
vie collective ou toute initiative qui semblait limiter ou menacer son emprise
23
(…) ».
Or, les Indépendances venues, l’Afrique n’a plus à se légitimer devant un
gouvernement colonial ; l’accès au pouvoir se libéralise, arriver à occuper une
fonction dans l’administration de l’Etat équivaut à la mise à l’abri des soucis
économiques tandis que le Président jouit d’un pouvoir total sur le pays. Dans ce
contexte, la conquête d’une position politique devient un but général. Comme
Georges Balandier le précise dans Le Détour, « L’équilibre du corps politique
exige une formation correcte de ses composants ainsi qu’une proportion
convenable de chacun d’eux par rapport à l’ensemble. Atrophiés ou
hypertrophiés, atteints de difformité, réduits au dysfonctionnement, ils
provoquent la dégradation de celui-ci, qui devient un corps malade de la tête
24
aux pieds ».
                                                                    
22 HOWLET, Jacques. Préface. Le Bel Immonde, MUDIMBE, V-Y, Paris: Editions Présence africaine, 1976,
pp. 7.
23 BALANDIER, Georges. Anthropologie politique. Paris: Quadrige/ PUF, 1969, pp. 188.
24 BALANDIER, Georges. Le Détour: pouvoir et modernité. Paris: Fayard, 1985, pp. 28.

16
Notre étude se propose d’analyser les différents aspects de ce phénomène
tels qu’ils se décèlent dans plusieurs romans africains francophones parus
depuis 1968. La complexité du thème s’illustre à travers un ensemble de récits
offrant plusieurs perspectives d’analyse ; dans les romans choisis, la
représentation du pouvoir politique se dévoile dans sa portée politique, sociale,
morale et imaginaire.
D’un point de vue politique, elle est représentée par la figure du
dictateur, « Père de la nation », mais en même temps, marionnette de l’ancienne
métropole, un mélange de chef traditionnel et de dictateur européen du XXe
siècle avec le trait particulier d’être noyé, le plus souvent, dans un vide
idéologique. L’impact social de cette figure se traduit par la mise en place d’un
système de corruption, de censure et de peur permanente de représailles.
Sur le plan moral, cette représentation se définit comme une oscillation
incessante entre fascination et répulsion tandis que l’imaginaire la représente
sous forme de tare physique ou psychologique. Beaucoup de personnages des
livres étudiés sont porteurs d’une souffrance symbolisant la détresse collective
face aux circonstances de l’histoire. Devant ces brefs constats, on pourrait se
demander quelle est la postition du texte littéraire par rapport à cette réalité
historique.
Afin de fournir des éléments de réponse à cette question, la partie
introductive de cette analyse se construit en plusieurs étapes. Il s’agit
premièrement de suivre l’évolution de ce phénomène historique qui a eu un
impact si profond sur la littérature de l’Afrique subsaharienne francophone.
D’un point de vue diachronique, il présente une signification multiple, selon les
moments qui l’ont engendré et consolidé. Tout d’abord, il se situerait dans le
passé lointain, dans le regard porté sur la chefferie traditionnelle, ambivalente
du point de vue moral, au carrefour du bien et du mal ; il passerait ensuite par
les traumatismes liés à la colonisation et aboutirait dans l’image d’une Afrique
récente et même actuelle où causes et conséquences de ce phénomène
s’entremêlent. C’est en associant les termes mal et maladie qu’il nous semble
approprié de parler de la représentation du pouvoir dictatorial en tant que
présentification d’un fléau dans toutes ses étapes. Au vu de l’ampleur du sujet
choisi, un premier chapitre introductif nous permettra de situer ce cheminement
littéraire des auteurs du corpus dans son contexte historique et critique afin
d’en dégager les hypothèses de lecture qui seront développées par la suite.
Notre étude s’articule en trois grands moments relèvant d’un parcours critique
unitaire qui se tient « près des textes » à travers lesquels nous faisons la lecture
d’une « prolifération des monstres », d’une « acmé meurtrière » et d’une
« rémission problématique ». Il s’agit ainsi d’analyser d’abord cette
prolifération des figures de l’autorité à caractère monstrueux à partir de son
étiologie ambiguë et en passant par un développement dynamique afin de
rendre compte de ce que l’on pourrait appeler son acmé au sein de laquelle se
figure la terreur en tant qu’antichambre de la mort. L’humanité est-elle capable

17
de guérir de ce mal ? Une « rémission » est-elle envisageable ? Avec la
désintégration de la figure au sein des récits et l’effacement progressif de la
thématique dans les romans des auteurs africains immigrés en France ou qui
sont restés en Afrique, nous pouvons affirmer que la littérature étudiée contient
les prémisses de l’extinction du phénomène. S’agit-il pourtant d’une fin
véritable ou bien ce mal incarné par le pouvoir politique perpétue ses échos
dans les angoisses, les fantasmes et les destinées des personnages des écrits
plus récents ? Enfin, nous allons analyser les voies de « salut » proposées par
l’écriture dans leur portée ironique, magique et poétique. Une dernière
démarche consiste à situer ce sujet littéraire en perspective, dans le contexte de
la littérature mondiale, où il évolue de façon composite. Où se situent alors les
romans de notre corpus par rapport aux éléments fournis par une représentation
plus exhaustive (du point de vue géographique au moins) du pouvoir
dictatorial ? Quelles sont les similitudes et les différences entre les auteurs
européens (Patrick Grainville, Giles Foden) ou américains (John Updike) qui
ont mis en scène, eux aussi, des dictateurs africains et les auteurs de notre
corpus ?
Concernant la méthode critique choisie, celle de l’étude thématique
semble s’imposer dès le titre, mais cette analyse thématique sera menée en
parallèle avec une réfléxion sur les dimensions narrative et esthétique. L’étude
du thème du pouvoir dictatorial dans son cheminement va de pair avec des
considérations sur son rôle dans l’espace sémantique sur lequel il exerce une
influence radicale qui est, par ailleurs, réciproque. Autrement dit, nous
pourrions placer cette étude sous le signe de l’exhortation de Roland Greene
25
« Not Works, but Networks » (pas d’ouvrages, mais des réseaux), mais
également dans la lumière de l’affirmation de Jean Bessière pour lequel, l’acte
de lecture, tout comme celui d’écriture, ne signifie « ni ruiner, ni reconnaître des
identités, mais les construire, comme autant de différences, comme autant de
26circonstances ». Ces deux observations se résumeraient ainsi dans le but
ultime de notre recherche : saisir, établir et enrichir, selon le cas, le dialogue
dans les récits, entre les récits, et, enfin, entre les récits et les réflexions
critiques dans un parcours de lecture cohérent qui aboutira à dégager des pistes
de réponse pour toute une série de questionnements :
Quelle histoire pour cette représentation du pouvoir dictatorial au sein de
la littérature africaine de langue française ? Quelle évolution ? Où
commence-telle, comment arrive-t-elle à s’emparer des regards de tous ces auteurs et, enfin,
comment les écrivains parviennent-ils à s’affranchir du poids de ce thème alors
                                                                    
25 GREENE, Roland. Not Works, but Networks. Comparative Literature in an Age of Globalization, The
American Comparative Literature association. Report on the Satate of the Discipline, Edited by Haun Saussy,
Baltimore : The John Hopkins Univeristy Press, 2004, pp.212.
26
BESSIERE, Jean. Dire le littéraire. Points de vue théoriques. Bruxelles: Editions Pierre Mardaga, 1990,
pp. 9.

18
que leurs lecteurs semblent le réclamer ? Quelle est sa place dans la littérature
africaine aux yeux de la critique et des auteurs mêmes ? Etouffe-t-elle la fiction
ou au contraire, l’enrichit-elle ? Qu’est-ce qu’elle apporte au niveau de la
littéralité ? En quoi modifie-t-elle l’esthétique de l’œuvre, quel est son impact
sur le langage et inversement ? Comment les auteurs de notre corpus
envisagent-ils la genèse du pouvoir dictatorial, par quoi s’illustre son triomphe
et, enfin, à quoi ressemblent son extinction et sa récidive sur le plan narratif et
esthétique du roman ?

19

PREMIERE PARTIE :
LA PROLIFERATION DES MONSTRES









Les auteurs sur lesquels portera principalement cette analyse partagent,
dans leur ensemble, des expériences historiques similaires, la même voie
d’expression, le français qui, bien que langue seconde, dans la majorité des cas,
vient se superposer aux langues africaines acquises en parallèle. Le nom de ces
écrivains est également associé à une certaine forme d’engagement qui, dans
beaucoup de cas, leur a valu pendant longtemps une classification d’auteurs de
romans politiques. Le syntagme se valide dans le contexte où « Tout roman est
politique dans la mesure où il donne une représentation orientée (même de façon
1
minimale) d’un fragment de la réalité ». De quelle façon cette relation se
développe-t-elle ? Quelle est son impact au niveau de l’écriture et comment
expliquer cette prolifération de la figure de l’autorité en tant que figure
monstrueuse dans le cadre des textes étudiés ?
Dans un premier temps, il nous semble nécessaire d’approfondir cette
relation entre pouvoir et littérature dans le contexte africain en tant que piste
d’analyse de la représentation de l’élément politique telle qu’elle se déploie dans
les romans des auteurs de notre corpus. Il s’agit de dégager les coordonnées
d’une lecture (avec toute la subjectivité impliquée par le terme) de la réalité que
l’on peut déceler dans ces écrits qui signifient l’Histoire sans forcement la
raconter. Comment ces écrivains sont-ils passés d’un contexte historique à « un
engagement littéraire » ? Une mise en avant des directions critiques adoptées par
rapport à ces ouvrages, nous permettra de mieux dégager les quelques pistes
épistemologiques que l’on souhaite valoriser dans cette recherche. Ces
démarches à portée introductive nous ouvrent la voie vers l’analyse des textes
proprement dits. Nous nous intéressons ainsi à ce qui pourrait constituer une
étiologie de ce phénomène (incarné par ce mal/ maladie politique) dans les
procédés de « passage en fiction » d’une figure de l’autorité bien réelle, et, par la
suite, dans la construction de ces personnages à travers une mise en discussion
des sources de leur « volonté de puissance » et des symboles qui les définissent.
La dynamique de ces éléments arrive à forger l’image d’un personnage en
mouvement ; il s’agit d’une figure devenue une sorte de projection monstrueuse
dans un espace qu’elle terrorise et modèle selon ses coups de folie. Dans quelle
mesure ce développement dramatique de la figure de l’autorité dans les récits
étudiés correspond-il à une reconstruction analogique ou bien, de quelle manière
l’élément extérieur, de nature politique, est-il intégré à la fiction ?
                                                                    
1
KOVAC SAMOYAULT, Nicola. Tiphaine, Le roman politique: fiction du totalitarisme. Paris: Editions
Michalon, 2002, pp. 8.

23













I. Pouvoir et littérature - le contexte africain
L’analyse de la représentation du pouvoir dictatorial dans les romans
africains d’expression française se prête à l’exploration des données « réelles » à
partir desquelles se tissent les rapports entre les thèmes de la fiction. En allant
plus loin, on pourrait faire le rapprochement entre ces romans et le discours de
l’historien dans la mesure où ce dernier « ne suit pas le réel, (…) il ne fait que le
2
signifier » comme l’écrivait Roland Barthes.
La barrière entre ces récits fictionnels mettant en scène la vie politique
d’un territoire et les recherches historiques sur une suite d’évènements
appartenant au passé récent se fait moins visible si l’on ignore la neutralité dont
l’historien tâche de faire preuve et le refus total d’objectivité chez les écrivains
étudiés. Autrement dit, si l’historien s’efforce à reproduire un système, le
romancier, de son côté, le transpose pour mieux le contester dans le monde du
langage. Pendant une période, la démarche critique portant sur le roman africain
consistait à l’interpréter à partir de l’Histoire qu’il décrit et discute, et moins à
travers l’histoire qu’il crée. Aujourd’hui la critique s’avère plus préoccupée de
répondre à la question de Philippe Hamon « comment la littérature nous fait-elle
3
croire qu’elle copie la réalité » en adoptant une perspective plus littéraire qui se
penche sur « le projet de l’écrivain » dont, comme le remarque Lilyan Kesteloot,
« l’écriture s’affranchit de ses contraintes antérieures : militantisme, prophétisme,
éducation, vox populi, bref de tout ce qu’il était convenu d’appeler la Littérature
4
engagée » . Ce que Lilyan Kesteloot, qui, dans un premier temps, a analysé
ellemême les textes dans la perspective de leur engagement dans sa thèse de
doctorat, suggère ici c’est que, les romanciers eux-mêmes ont adhéré, à un
moment donné, à cette idée de faire partie d’une littérature engagée témoignant
du flux des événements passés et présents.
Il nous semble important de s’interroger sur la place de l’Histoire dans la
représentation du pouvoir dictatorial tout en admettant que celle-ci se conçoive
aussi bien à travers le rendu narratif qu’à travers l’aspect esthétique de ces textes.
Analyser la signification accordée au phénomène historique dans la fiction
soulève une autre question portant cette fois-ci sur la perception de l’Histoire.
                                                                    
2
BARTHES, Roland. Le discours de l’histoire. Social Science Information, Paris: 1967, vol. IV, n°4, pp. 74.
3
HAMON, Philippe. Le discours contraint. Poétique. Revue de théorie et d’analyse littéraire, 1973, n° 16, pp.
420.
4
KESTELOOT, Lilyan. Anthologie négro-africaine. Histoire et textes de 1918 à nos jours (Nouvelle édition).
Vanves. Edicef, 1992, pp. 481.

25
Etudier la place de l’Histoire dans le roman oui, mais de quelle Histoire ou bien
qu’est-ce que le mot Histoire signifie-t-il aux yeux d’un écrivain sénégalais,
congolais, bourkinabé ou immigré dans sa réflexion sur le pouvoir dictatorial ?
Le débat pourrait donner lieu à une autre recherche, car il impose une
analyse de la perception du temps, notamment de la dichotomie passé/ présent,
autour de laquelle tourne l’Histoire occidentale, telle qu’elle se retrouve chez ces
auteurs dont les textes se revendiquent des deux traditions, occidentale et
africaine, à la fois. Une réponse possible devrait être fournie par l’étude du
langage tel que défini par Bakhtine comme « opinion multilingue sur le
5
monde » , qui, dans le cas précis des auteurs étudiés, se concentre autour de la
thématique du « pouvoir fou ». C’est à l’intérieur de ce langage que l’on
remarque également une rupture dans l’attitude de l’écrivain des années
19706
1980 qui « cède à la caricature et à la polémique » en mettant en scène des
figures de dictateurs et celui des années 1990 où la figure de l’autorité s’efface en
faveur d’une description plus vague des rapports entre l’individu et le pouvoir
politique dans le cadre d’un récit qui sonde les abîmes de la conscience
individuelle, les drames des destinées plus banales en reprenant le sujet du
7
déracinement dans la génération de la « migritude » dont parle Jacques Chevrier
dans la nouvelle version de son Anthologie africaine. Quelles sont les traces
laissées par la dictature sur cette génération qui fut confrontée, de loin ou de près,
aux guerres civiles, aux génocides qui ont suivi les dictatures sanglantes ? Si la
figure du dictateur n’est plus représentée de façon constante dans la fiction
comme chez Sony Labou Tansi, Henri Lopes, Williams Sassine et d’autres, qu’en
est-il du pouvoir qu’elle incarne ? Comment évolue cette écriture de violence
mélangeant rêve et réalité dans des textes qui interpellent l’Histoire récente de
l’humanité ? Et, enfin, quels sont les enjeux, les limites et les perspectives
critiques devant ces textes qui déclinent depuis plus de trois décennies les
nuances de l’horreur ?
I.1. Des témoins infidèles
En parlant de la complexité de l’œuvre tansienne dans son étude, Ecriture
et identité dans la littérature africaine, André-Patient Bokiba fait la remarque
suivante: « Le lyrisme fait connaître un homme, la fiction met en avant un
                                                                    
5
BAKHTINE, Mikhail. Esthétique et théorie du roman. Paris: Gallimard, 1994. Collection Tel, pp. 114.
6
MIDIOHOUAN, Guy Ossito. L’idéologie dans la littérature négro-africaine d’expression française. Paris:
L’Harmattan, 1986, pp. 10.
7
CHEVRIER, Jacques. Anthologie africaine I. Roman, nouvelle. Paris. Hatier international, 2002. Collection
Monde noir Poche. pp. 239.

26
8
auteur » . Tout se joue au sein de cette affirmation sur la dichotomie homme/
auteur où le premier se représente comme « produit » de la création tandis que le
deuxième devient créateur lui-même et conçoit un univers qui lui est propre.
Les écrivains de notre corpus sont des romanciers dont on étudie le rapport
avec la réalité. Ce rapport semble se modifier avec les différentes ruptures
perceptibles dans l’évolution du roman africain francophone à travers son style,
sa thématique et son langage. L’analyse de cette relation est au cœur même du
débat sur l’implication des auteurs africains dans la vie publique dont on a fait
une obligation à la veille des indépendances comme le certifie cet
« engagement » lors du Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs où l’on arbore le
souhait général que la littérature soit « expression vraie de la réalité de son
peuple, longtemps obscurcie, déformée ou niée au cours de la période de
9
colonisation » . Nous sommes en 1959; l’enthousiasme des indépendances atteint
son sommet, l’avenir se dessine sous une lumière optimiste et, peu, très peu, de
personnes prévoient le désastre économique, social et politique qui se prépare.
Cependant, la littérature réagit vite, à travers Les Soleils des
indépendances d’Ahmadou Kourouma et commence à l’exprimer ; la
dénonciation du passée colonial détient très peu de temps le monopole des sujets
abordés par le roman et fait place aux inquiétudes d’un temps présent mis sous le
signe du pouvoir totalitaire. L’Histoire assiste ainsi à la naissance d’un mal
africain, un mal que l’Europe connaissait bien et qu’elle continuait à subir. La
littérature en fait son sujet et les textes se mettent à décrier la violence, les abus,
les interdictions que leurs auteurs vivent au quotidien; désormais, cette tourmente
de la réalité se traduit dans leur langage, dans leur histoire, dans leur façon
d’ « imposer leur monde au monde ». Peut-on encore parler d’un témoignage ?
Si c’en est un, il s’agit d’un témoignage infidèle et, comme le remarque si
justement Locha Mateso, on n’est pas là pour « déchiffrer le projet historique
10
inscrit dans le texte » , mais pour analyser un univers à part où l’écriture
s’approprie la réalité, l’intègre à son propre projet et la transfigure ainsi à son
propre gré. Dans quelle mesure les ruptures, l’engagement et l’identité
qu’illustrent ces écrits sont-ils révélateurs pour ce qu’on a appelé la
représentation du pouvoir dictatorial dans l’écriture ou bien comment définir ce
sujet par rapport aux trois éléments qu’on vient d’évoquer et qui se constituent,
dans la tradition critique, en paramètres importants pour toute discussion portant
sur la littérature africaine de langue française ?

                                                                    
8
BOKIBA, André-Patient. Ecriture et identité dans la littérature africaine. Paris: L’Harmattan, 1998, pp. 245.
9
La Commission de littérature du 2e Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs- Fev-Mars 1959 n° 24-25, pp.
389.
10
MATESO, Locha. Tendances récentes dans la critique des littératures négro-africaines. La critique en langue
française. Revue de littérature comparée. Janvier-Mars 1993, n° 1, pp. 121-128, pp. 123.

27
I.1.1. Un contexte historique
Si l’animisme assimile le bien et le mal en tant qu’attributs de la même
divinité, les fondements de la royauté africaine situent le roi dans un espace de
permanente transition entre les deux, et, par conséquent, entre le pouvoir absolu
et le mépris général. Dans la majorité des rites, le roi impose son autorité à
travers la transgression de l’interdit associé à des pratiques sexuelles
incestueuses :
« Criminel et incestueux, écrit René Girard, il [le roi] est au-dessus et au-delà de toutes
les règles qu’il instaure et qu’il fait respecter. Il est à la fois le plus sage et le plus fou, le
11
plus aveugle et le plus lucide de tous les hommes ».
Un chant entonné à l’installation de l’empereur chez les Mosi
(HauteVolta) donne la mesure de cette dualité du pouvoir traditionnel africain. Voilà les
paroles utilisées lors de l’intronisation : « Tu es un excrément. Tu es un tas
12
d’ordures. Tu viens pour nous tuer. Tu viens pour nous sauver ». Il s’agit, en
effet, d’incarner un équilibre, toujours précaire, entre l’ordre et le désordre, sur le
plan social, entre le beau et le monstrueux, sur le plan individuel. D’un point de
vue symbolique, le roi a des pouvoirs illimités. Il joue le rôle de médiateur entre
Dieu et les hommes comme le fait le légendaire Tchaka surnommé Bayété,
13
« celui qui se tient entre Dieu et les hommes ». Son peuple lui adresse
l’invocation suivante : « Bayété, ô père ! Seigneur des seigneurs ! Ô toi le grand
lion, l’éléphant auquel nul ne peut répondre ! Ô Zoulou ! Ô céleste !
conduis14
nous avec clémence ! Ô Tchaka, je tremble parce que c’est toi Tchaka ! » Un
peu partout sur le territoire de l’Afrique subsaharienne, les empires s’édifient et
se dissolvent au cours du XIXème siècle. Tchaka, El-Hadji Omar Tall, Samori
Touré, le Mahdi et Mélénik II d’Ethiopie, sont les figures qui ont le plus marqué
cette période tourmentée où la présence étrangère, de plus en plus menaçante,
s’ajoute aux luttes intestines pour la conquête des territoires. Ce siècle est
également témoin de la diversité des croyances religieuses. Animisme, islamisme
et christianisme se disputent déjà la domination, ce qui engendre un
bouleversement profond dans les structures sociales, politiques et économiques
de l’Afrique. Une Afrique inférieure à l’Europe, du point de vue technique, tâche
de faire face à la progression de la domination étrangère vers le cœur du
continent : « Les méthodes employées par les leaders se ressemblent aussi et ne
diffèrent pas essentiellement de celles des fondateurs d’empires ou des
révolutionnaires dans les autres pays du monde. Mais leur objectif final, pour
                                                                    
11 GIRARD, René. La Violence et le sacré. Paris: Grasset, 1974, pp. 377.
12 La Terre africaine et ses religions, ed. Louis-Vincent THOMAS, Rene LUNEAU, Paris: L’Harmattan,1975,
pp. 380.
13 Ibidem, pp. 358.
14
La Terre africaine et ses religions, op. cit., pp. 358.

28
tous ceux qui ont pu flairer ou rencontrer la présence extérieure en Afrique, est
clair. Profitant des circonstances, ils voulaient capter, avant qu’il ne fût trop tard,
15
l’initiative politique et la conserver entre des mains africaines ».
Cependant, la personnalité charismatique de quelques leaders ainsi que
leur carrière retentissante ne suffiront pas pour écarter le danger imminent
représenté par la colonisation. Longuement étudiés, les effets de cette dernière
s’intègrent à cette analyse car ils sont également mis en avance par les écrivains
cités en tant que source directe de la série des dictatures sanglantes qui ravagent
l’Afrique dans la deuxième moitié du XXème siècle jusqu’à nos jours.
L’un des aspects de la colonisation remarqué par les auteurs de La terre
16
africaine et ses religions est la crise du pouvoir traditionnel. Trois
manifestations caractérisent ce phénomène : le partage artificiel des territoires à
la base des futurs conflits tribaux, l’acculturation des territoires colonisés à
travers l’imposition de la langue et de la culture du colon et, enfin, la subversion
de la chefferie traditionnelle par l’introduction de l’appareil administratif
étranger. En effet, la mise à l’écart des chefs tribaux accompagnée du partage
artificiel des territoires représente le début des guerres civiles et des coups d’Etat
ravageant des pays tel le Congo, la Côte-d’Ivoire, le Rwanda, la Somalie. Les
conséquences de la colonisation et, avec, celles des Indépendances, sont
longuement exposées dans les romans étudiés et, dans cette optique ; la meilleure
définition du « mal africain » serait celle donnée par un ancien ministre de
l’Afrique du Sud, Jean-Paul Ngoupandé :
On le voit bien : le mal africain, c'est l'Etat mimétique qui rêve debout de changer les
bases naturelles et traditionnelles de la société africaine en vue de bâtir une société
nouvelle sur des principes, lois, valeurs, modes de vie importés des dehors et présumés
plus féconds, comme si obliger un gaucher à se servir de la main droite était plus
opérationnel. L'Afrique recule, non pas parce qu'elle se conduit économiquement comme
une brebis au milieu de boucs arrogants, non pas parce qu'elle refuse le développement en
refusant la rationalité occidentale comme le pense Axelle Kabou, mais plutôt qu'elle
refuse de se plier aux théories étrangères de développement élaborées à partir d'une
problématique du changement social propre à d'autres pays ; elle rejette donc les modèles
étrangers qui ne peuvent prendre en compte les dynamiques internes de la société
africaines comme souligné par Georges Balandier et Jean Marc Ela, de telle sorte que
l'échec du projet de développement en Afrique n'est rien d'autre, nous dit Serge Latouche,
que « l'échec flagrant de l'occidentalisation comme projet politique, économique et social
17
universel ».
A ceci s’ajoute le désir de repartir sur les bases traditionnelles rejetées par
un système désormais aliéné à travers l’administration coloniale. Les tares de
celui-ci seront portées par les futurs leaders des nations africaines dont l’exercice
du pouvoir passera presque toujours par l’excès en tant que récupération d’une
autorité longuement supprimée.
                                                                    
15 Ibidem., pp. 399.
16 La Terre africaine et ses religions, op. cit, pp. 269.
17
NGOUPANDE, Jean-Paul. L’Afrique suicidaire. Le Monde, nov. 2002, n° 18, pp. 8.

29
Les figures des dictateurs se multiplient au XXe siècle en Afrique plus que
sur tout autre continent. Sekou Touré en Guinée, Mobutu Sese Seko au Zaire,
Obote et, après, Idi Amin en Ouganda, Eyadéma au Togo, Houphouet Boigny en
Côte-d’Ivoire et encore d’autres aujourd’hui, imposent des régimes « forts »,
bâtis sur le règne de la terreur. Censure, emprisonnement, anéantissement
psychologique, mis à mort des opposants du régime, omniprésence de la police
politique, le scénario du maintien au pouvoir de la majorité des dirigeants
africains suit le chemin des dictatures. Sa seule particularité : l’absence presque
totale d’idéologie politique. L’exemple le plus frappant demeure celui d’Idi
Amin qui se déclare, lors des interviews, un socialiste dont la personnalité
politique préférée est Hitler. De toute façon, la caractéristique principale des
régimes politiques en Afrique est leur contrariété intrinsèque car, le remarquent
Hervé Bourges et Claude Wauthier dans Les 50 Afriques « Le poids culturel de
18
la colonisation ne facilite pas davantage les équilibres » et se définit par
« l’inadéquation des systèmes politiques reçus, le caractère plaqué des idéologies,
les structures néo-colonialistes de nombre d’Etats dont les rouages sécrètent
l’inégalité, la bureaucratie et le gaspillage, l’incapacité des responsables, à de
rares exceptions près, à imaginer ou mettre en œuvre des formes d’organisation
19
décentralisées, adaptées à des populations aux quatre cinquièmes rurales (…). »
Les mêmes chercheurs observent le processus d’écroulement d’un certain
pluralisme vécu au sein du système colonial qui « cède le pas au parti unique et à
l’homme fort, père de la nation. A l’extrême, tel se sacre empereur, tel crée le
vide et sème la terreur, tel autre impose un rituel hors d’usage sous couleur
d’authenticité. Pharmacopée douteuse, au secours des maladies infantiles de
20
l’indépendence ». Ces chercheurs sont également les premiers à mentionner le
terme de « maladie » en faisant référence à la situation de l’Afrique après les
Indépendances. Parfois, le syntagme « Afrique suicidaire » est employé afin de
définir une situation complexe où la victime devient, par la suite, son propre
bourreau comme le suggère Jean-Paul Ngoupandé dans son article L’Afrique
suicidaire :
« Aujourd'hui, nous sommes nous-mêmes les principaux fossoyeurs de notre présent et de
notre avenir (…) Aujourd'hui, les Etats sont liquéfiés dans la plupart de nos pays, les
gardes prétoriennes et les milices politico-ethniques ont supplanté l'armée, la police et la
gendarmerie, qui ne sont plus que les ombres d'elles-mêmes. L'insécurité s'est généralisée,
21nos routes et les rues de nos villes sont devenues des coupe-gorge ».
Comment un tel saut dans le vide est-il possible et quels ressorts
poussent un continent entier vers la folie de l’autodestruction ? Une possible
réponse vient de l’histoire européenne récente, riche, elle aussi, en exemples de
                                                                    
18 Les 50 Afriques, ed. Herve BOURGES, Claude WAUTHIER, tome 2, Paris: Seuil, 1979, pp. 640.
19friques, ed. Herve BOURGES, Claude WAUTHIER, op. cit., pp. 640.
20 Ibidem, pp. 641.
21
NGOUPANDE, Jean-Paul. L’Afrique suicidaire. Le Monde, nov. 2002, n° 18, pp. 8.

30
cruauté humaine, à travers la voix de Primo Lévi qui parle du statut des victimes
survivantes à la Shoah dans un livre intitulé Les Naufragés et les rescapés : « Qui
a été torturé reste torturé. (…) Qui a subi le supplice ne pourra plus jamais vivre
dans le monde comme dans son milieu naturel, l’abomination de
l’anéantissement ne s’éteint jamais. La confiance dans l’humanité, déjà entamée
dès la première gifle reçue, puis démolie par la torture, ne se réacquiert
22
jamais ». Le même schéma de la victimisation semble être suivi par un continent
entier sombrant peu à peu dans sa propre tragédie ; au beau milieu de celle-ci, des
êtres sanglants se succèdent en jouissant d’un pouvoir absolu qu’ils exercent avec
une rage destructrice. Ce sont eux ou bien ceux qui les prennent pour des
modèles que les textes étudiés dépeignent. Pourrait-on parler pour autant de
romans « réalistes » et engagés ?
I.1.2. Un engagement litteraire
« Quand je vais à l’hôpital, ça me dépasse, ces pauvres diables qu’on crève
de quinine parce qu’il n’y a pas de médicaments. Tandis que les mecs de là-haut
s’amusent à acheter une voiture toutes les deux semaines et à construire des villas
d’un luxe assassinant. Le socialisme de Poche, je le combattrai jusqu’au bout,
ouvertement ou clandestinement, même en faisant de la contrebande idéologique
23
comme ils le disent » écrit Sony Labou Tansi dans une lettre adressée à
Françoise Ligier ; le 4 mai 1974. Ses affirmations synthétisent l’attitude de la
majorité des écrivains africains contemporains par rapport à l’Histoire. Cette
« contrebande idéologique » serait au cœur même de leur démarche selon les dits
de Sony Labou Tansi. Néanmoins, il ne faut pas ignorer que s’est toujours lui qui
propose l’expression d’ « homme engageant » par opposition à « auteur engagé »
en invitant ainsi son lecteur à prendre part directement, à travers l’acte de lecture,
à une prise de position tantôt discrète, tantôt ouverte face aux abus des régimes
politiques. Afin d’étudier ce qu’on peut appeler « engagement » compris
« comme un engagement contre un pouvoir dont on conteste la nature et les
24
modalités », il faudrait le placer tout d’abord dans un contexte plus large, celui
de la littérature postcoloniale pour pouvoir ensuite se pencher sur sa spécificité,
existante ou non, chez les auteurs africains et pour le « réduire », enfin, au
rapport qu’on peut lui trouver avec la problématique étudiée.
                                                                    
22
LEVI, Primo, Les Naufragés et les rescapés, Paris: Gallimard, 1989, pp. 25 : „Chi è stato torturato rimane
torturato. (…) Chi ha subito il tormento non porta più ambientarsi nel mondo, l’abominio dell’annullamento
non si estingue mai. La fiducia nell’umanità, già incrinata dal primo schiaffo sul visto, demolita poi dalla
tortura, non si riacquista più.”
23 SONY LABOU TANSI. Correspondance. Paris: Revue Noire. 2005 pp. 125.
24
Dictionnaire des littératures, sous la direction de Jacques Demougin, Paris: Larousse, 1985, pp. 509.

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Concernant son encadrement dans ce qu’on appelle la littérature
« postcoloniale » on pourrait le situer, à l’instar de Bill Ashcroft, Gareth Griffits
et Helen Tiffin, dans la troisième période du développement de cette littérature,
c’est-à-dire à l’heure de l’émergence de ce qu’ils appellent les littératures
25
postcoloniales modernes , mouvement précédé par des périodes de domination
exercée par la métropole qui impose sa propre vision du monde conquis à travers
des récits de voyage ou des comptes rendus administratifs ainsi que l’imitation de
sa littérature, par la suite, à travers les productions des rares colonisés ayant accès
à l’éducation. En outre, cette naissance d’une littérature originale se caractérise
par une prise de possession de la langue imposée par la métropole et par les
directions différentes qu’adoptent désormais les écrits. Ce mouvement de
libération de l’écriture commence en Afrique bien avant les indépendances quand
les auteurs revendiquent leur « négritude » en exploitant déjà un filon original.
C’est la mise en cause de ce concept, comme le remarque Lilyan Kesteloot, avec
son « obligation de s’exprimer comme un Noir, comme un Africain (qui) avait
26
fini par peser sur les écrivains », qui semble avoir fait place à d’autres combats,
cette fois-ci, plus éclatés, plus fragmentés dans leurs démarches ainsi que dans
leurs objectifs. C’est ainsi qu’en parlant de la représentation du pouvoir
dictatorial, considérée à la fois comme prétexte et comme enjeu de l’écriture
parmi tant d’autres, on insiste sur sa dimension plurielle, multiforme et en
perpétuelle mutation, comme indicateur d’une volonté commune d’exprimer son
individualité. Dans ce contexte, au cœur de l’interrogation sur la place de
l’engagement des auteurs africains dans les littératures postcoloniales, ce qui doit
être mis en cause est, comme un Salaman Rushdie le fait, l’expression même de
littérature postcoloniale qui propose une vision critique impliquant plutôt les
27
« frontières imaginatives » que politiques ou linguistiques. L’engagement de
ces auteurs se définirait ainsi comme la part que la fiction doit à la réalité qu’elle
28
couve dans un récit « dont la cohérence est moins rationnelle que symbolique ».
Néanmoins, la façon dont cet espace bien réel est rendu dans le roman se
constitue en la spécificité des écrivains de notre corpus et mène l’analyse vers une
autre piste de définition de leur fameux « engagement ». Même si cette
interprétation critique des œuvres se propose de ne pas faire usage du biographisme
                                                                    
25 ASHCROFT, Bill, GRIFFITS, Gaerth, TIFFIN, Helen. The Empire Writes Back. op. cit., pp 6: „The
development of independent literatures depended upon the abrogation of this constraining power (the power of
the Empire) and the appropriation of language and writing for new distinctive usages. Such an appropriation is
clearly the most significant feature in the emergence of modern post-colonial literatures”.
26 KESTELOOT, Lilyan. Histoire de la littérature négro-africaine. op. cit., pp. 263.
27 RUSHDIE, Salaman. Patries imaginaires. Paris: Christian Bourgeois éditeur, 1993, collection 10/ 18, pp. 85 :
Je crois qu’il est possible à théoriser des facteurs communs à des écrivains de ces différentes sociétés – les pays
pauvres ou les minorités déshérités des pays riches- et de dire que l’essentiel de ce qui est nouveau dans le
monde de la littérature vient de ce groupe.
28
MOURA, Jean-Marc. Francophonie et critique postcoloniale. Revue de Littérature comparée, Janv-Mars,
1997, n°1, pp. 109.

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