Utopie et libertinage au siècle des Lumières

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Ce livre examine les liens entre romans utopiques et libertins au 18e siècle en France, en particulier les cas de "Thérèse philosophe" du marquis Boyer d'Argens, "Candide" de Voltaire et "Aline et Valcour" du marquis de Sade. Bien qu'antithétiques au premier abord, ces deux genres présentent d'importantes similarités. À travers l'analyse historique, culturelle et textuelle de ces œuvres, sont mises en lumière l'importance et l'influence des romans libertins, d'une part, et utopiques, d'autre part, dans le développement de la pensée des hommes de lettres au siècle des Lumières.
Publié le : mercredi 1 juillet 2015
Lecture(s) : 16
EAN13 : 9782336386614
Nombre de pages : 188
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HistoriquesHistoriques Historiques
série Travaux série Travaux
Utopie et libertinage au siècle des Lumières Murielle P
Une allégorie de la liberté
Le marquis Boyer d’Argens, Voltaire et Sade
Utopie et libertinage
Ce livre examine les liens entre romans utopiques et libertins au dix-huitième
siècle en France, en particulier les cas de érèse philosophe du marquis
Boyer d’Argens, Candide de Voltaire et Aline et Valcour du marquis de Sade. au siècle des Lumières
À travers l’analyse historique, culturelle et textuelle de ces œuvres, sont mises
en lumière l’importance et l’infl uence des romans libertins et utopiques dans Une allégorie de la liberté le développement de la pensée des hommes de lettres au siècle des Lumières.
Si de prime abord les deux types de roman paraissent antithétiques, ne serait-ce
que par leurs intentions narratives – celle d’édifi er une société exemplaire pour Le marquis Boyer d’Argens, Voltaire et Sade
le roman utopique, celle de transgresser l’ordre moral pour celui libertin –,
un examen approfondi des deux genres révèle d’importantes similarités.
Ces romans donnent corps aux tensions existant entre les concepts de liberté
individuelle et de bien commun à l’intérieur d’un paradigme sociopolitique.
Il s’agit donc ici de voir comment les auteurs de ces œuvres utopiques et
libertines sont conscients des contraintes sociales allant de pair avec l’idée
de société parfaite : égalitaire par nature, cette dernière s’oppose nécessairement
à la liberté individuelle. Respectant les conventions romanesques, ces auteurs
ne peuvent s’empêcher de penser un idéal social. Ce dernier, objet de cette
étude, prend alors la forme de microsociétés utopiques qui, si elles sont
découvertes stériles, demeurent néanmoins, pour ces auteurs, le miroir d’une
réfl exion sur le progrès social et consignent, page après page, mirage après
mirage, leur allégorie de la liberté.
Docteur en littérature française, Murielle PERRIER enseigne à l’université de
Princeton (États-Unis) où elle est directrice associée du programme de français.
Ses recherches portent sur l’utopie dans la littérature au siècle des Lumières, et sur
la littérature et la culture malgaches.
C o l l ec t i o n « Historiques »
dirigée par Bruno Péquignot et Vincent Laniol
Illustration de couverture : tous droits réservés.
ISBN : 978-2-343-06620-2
Historiques19 €
Travaux
Utopie et libertinage au siècle des Lumières
Murielle P
Une allégorie de la liberté








UTOPIE ET LIBERTINAGE
AU SIÈCLE DES LUMIÈRES




Historiques
Dirigée par Bruno Péquignot et Vincent Laniol

La collection « Historiques » a pour vocation de présenter
les recherches les plus récentes en sciences historiques. La
collection est ouverte à la diversité des thèmes d'étude et des
périodes historiques.
Elle comprend trois séries : la première s’intitulant
« travaux » est ouverte aux études respectant une démarche
scientifique (l’accent est particulièrement mis sur la recherche
universitaire) tandis que la deuxième intitulée « sources » a
pour objectif d’éditer des témoignages de contemporains relatifs
à des événements d’ampleur historique ou de publier tout texte
dont la diffusion enrichira le corpus documentaire de
l’historien ; enfin, la troisième, « essais », accueille des textes
ayant une forte dimension historique sans pour autant relever
d’une démarche académique.

Série Travaux

Jean-Claude COLBUS et Brigitte HÉBERT (dir.), Approches
critiques du plaisir (1450-1750), 2015.
Jean-Claude COLBUS et Brigitte HÉBERT (dir.), De la
satisfaction des besoins vitaux aux plaisirs des sens, aux délices
de l’esprit et aux égarements de l’âme (1450-1750), 2015.
Maxime RENARD, L’Héritage du jacobinisme, 2015.
Christian BÉGIN, Tocqueville et ses amis (2 tomes), 2015.
Christian FEUCHER, Buchoz-Hilton. Ennemi-bouffon de
LouisPhilippe, 2015.
Bernard CAILLOT, Lafayette. De l’Auvergne à l’Amérique,
1757-1784, 2015.
Yann GUERRIN, La France après Napoléon, 2014.
Émilienne LEROUX, Histoire d’une ville et de ses habitants,
Nantes. De 1914 à 1939, Tome II, 2014.
ÉmHitants,
Nantes. Des origines à 1914, Tome I, 2014.

Murielle Perrier











UTOPIE ET LIBERTINAGE
AU SIÈCLE DES LUMIÈRES
Une allégorie de la liberté
Le marquis Boyer d’Argens, Voltaire et Sade








































































































































































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06620-2
EAN : 9782343066202
À Elias et Marcus







































SOMMAIRE

INTRODUCTION:Lesenjeuxdulibertinage
utopiqueausiècledesLumières...............................11

CHAPITREI:LavoluptueuseutopiedeThérèse
dansThérèsephilosophe...............................................25

CHAPITREII:LesutopiesdansCandide.................73

CHAPITREIII:LesutopieslibertinesdeSadedans
AlineetValcour..............................................................117

CONCLUSION:L’allégorie...........................................165

BIBLIOGRAPHIE:Œuvrescitéesetconsultées...169
















INTRODUCTION : Les enjeux du libertinage
utopique au siècle des Lumières

L’utopie est pour eux comme un rêve qui pallie leur
Weltschmerz, douleur du monde, douleur de vivre,
toujours de la même façon, ne variant que peu dans ses
thèmes et ses modes d’expressions d’un moment à
1l’autre de l’histoire .



L’homme est non seulement avide de connaissance,
mais il questionne également ses propres modes d’accès
au savoir. En retour, l’ensemble de ces questions
épistémologiques l’incite à rechercher, par l’entremise des
arts et des sciences, ce qui le conduirait vers un monde
meilleur. Cette quête continuelle de bonheur, déjà
manifeste dans l’Antiquité, continue aujourd’hui. Le désir
de fonder une société reposant sur des concepts qui
aideraient l’homme à retrouver le bonheur qu’il a perdu,
ce désir de recréer le mythe d’une cité idéale où, si l’on
épouse la vision augustinienne, chaque homme aurait vécu
heureux avant la Chute, s’est fait ressentir à travers les
âges. L’envie d’améliorer les conditions de vie et de
valoriser la place de l’individu dans la société a incité
philosophes, hommes de lettres et sociologues à réfléchir
aux questions suivantes : comment l’homme peut-il être
heureux alors qu’il vit dans une société comprenant des
lois et des contraintes sociales ? Quel est le rôle de chaque
individu ? Comment ce dernier peut-il être complètement
libre dans un tel monde ?
C’est à partir de toutes ces questions que naît la notion
d’utopie, sujet de nombreux ouvrages, de Platon à Thomas

1
Jean Servier, L’histoire de l’utopie, p. 29.
11 2More et jusqu’aux temps modernes . Depuis More,
l’utopie est considérée comme un genre littéraire dont les
critères demeurent ambivalents puisque le terme signifie
soit ou-topos, « pays de nulle part » soit eu-topos, « pays
où tout fonctionne bien », voire les deux à la fois, selon
l’emploi qu’en font les écrivains. Pourtant, la seule chose
qui semble être représentative du genre, est qu’il dénonce
l’ordre existant et l’injustice du monde. Que ces appels
aux changements, à la remise en question de la morale ou
à la recherche du bonheur, passent par des traités
philosophiques, des traités politiques, des romans, des
contes philosophiques ou des romans oniriques, les
hommes de lettres font à chaque fois part de leur
mécontentement envers l’ordre établi et exigent un
bouleversement radical des institutions sociales, politiques
et religieuses.
L’utopie est une réflexion morale, religieuse et
politique. Elle bouleverse l’équilibre institutionnel. Dans

2 De Platon à Ray Bradbury, l’utopie prend des formes différentes.
Pour les utopistes comme Platon ou Ray Bradbury, l’utopie s’identifie
à un essai de construction de la cité idéale (l’utopie) ou la
déconstruction du mythe de la cité idéale (la dystopie). Pour Platon,
dans la République, la cité idéale repose sur quatre vertus qui sont la
sagesse, le courage, la maîtrise de soi et la justice. Dans son dialogue
avec Glaucon, Platon déclare qu’il « imagine d’abord que [la] cité a
été fondée correctement, et qu’elle [est] parfaitement bien. […] du fait
même, [qu’] elle a la sagesse, le courage, la maîtrise de soi et la
justice » (Platon, La République, Trans. Jacques Cazeaux, Le Livre de
Poche, 1995, p. 427).
Pour Ray Bradbury, dans Fahrenheit 451 (1953), Montag, le
personnage principal, se charge de sauvegarder une histoire culturelle
et littéraire dans la crainte que le monde moderne et technologique
conduise le peuple à une atrophie mentale. La littérature devient le
sujet principal. Bradbury revendique la conservation des livres donc
analogiquement, de la littérature. Au fil des siècles, la littérature
devient ainsi porteuse de messages. Elle véhicule en elle toutes les
craintes de l’homme et tente de dénoncer des problèmes liés à la
société ou de proposer des solutions.
12 Voyages au pays de nulle part, Raymond Trousson
déclare que l’utopie est « un instrument de propagande et
3 4de diffusion » qui ne se concrétise que dans un texte ;
ses caractéristiques sont l’isolation géographique et
l’établissement d’un système socio-politique égalitaire.
Hans-Günter souligne que le siècle des Lumières est
5reconnu comme l’âge d’or des récits utopiques . Signalons
qu’avant le dix-huitième siècle, le genre utopique évoquait
le modèle descriptif d’une société parfaite. Or au
dixhuitième siècle, les écrivains l’incorporent dans les traités
6 7politiques , les romans épistolaires , les contes
8 9 10philosophiques , les romans sentimentaux , le théâtre ,

3
Raymond Trousson, Voyages au pays de nulle part, p. 117.
4 Ibid., p.169.
5
Dans son article « L’évolution sémantique de la notion d’utopie en
français », Hans-Günter Funke explique que « [l]e siècle des
Lumières fut l’âge d’or du récit de voyage utopique, dont l’essor fut
impressionnant : l’inventaire des éditions enregistre plus de 80 textes
nouveaux et plus de 325 rééditions. De 1750 à 1789, plus de 80 textes
nouveaux furent l’objet d’un compte-rendu dans un des périodiques
les plus importants de l’époque », ce qui indique irréfutablement
l’importance du genre (p. 25).
6
Dans les œuvres théoriques comme Le Contrat social (1762) de
Rousseau ou L’Esquisse d’un tableau historique (1793) de Condorcet,
les écrivains indiquent comment l’homme doit réagir dans le monde et
l’incitent à avoir recours à la philosophie pour être éclairé.
7
Dans les lettres XI à XIV des Lettres persanes (1720), Montesquieu
inclut l’histoire d’un peuple imaginaire, les Troglodytes. Dans ces
échanges épistolaires, l’auteur véhicule l’idée voulant que la vertu et
la liberté soient liées dans un état démocratique.
8
Dans Candide (1758), Voltaire insère son passage sur l’Eldorado, où
il est question de société idéale. Pourtant, dans cette société parfaite,
Candide ne peut pas y rester car elle renie la liberté individuelle.
9 Dans La nouvelle Héloïse, Rousseau fait du cadre champêtre de la
ville de Clarens, le lieu utopique dans lequel évolue son personnage
principal, Saint Preux.
10
Dans L’île des esclaves (1725), Marivaux prend pour cadre théâtral
une île imaginaire, choisissant ainsi son décor pour donner l’illusion à
son spectateur d’être dans une utopie.
13 11 12les essais dialogiques , et dans les uchronies . Le terme
d’utopie implique alors une réflexion morale politique et
se fait avant tout le véhicule d’attaques acerbes contre les
normes sociales. Néanmoins, bien qu’au dix-huitième
siècle la thématique de l’utopie soit exploitée dans maints
genres littéraires, les romans incluant des passages
utopiques prennent de l’ampleur. Ceci coïncide
curieusement avec la montée du genre romanesque, genre
littéraire qui n’a pas encore de forme fixe. En effet, la
narration à la première personne, procédé narratif
représentatif du siècle des Lumières, met en scène
l’importance de l’homme en tant qu’individu, la
reconnaissance de la singularité de ses désirs et aspirations
13personnels .

11
Dans Le supplément au voyage de Bougainville (1772), Diderot
rapporte les paroles d’un vieillard qui fait ses adieux à Bougainville.
Dans cet échange, le vieillard reproche au voyageur d’avoir
bouleversé l’état de bonheur dans lequel le peuple vivait avant
l’arrivée de l’explorateur.
12 Dans L’An 2440 (1772), Mercier choisit un monde onirique pour se
ème
projeter dans le temps et imaginer un Paris du XXV siècle.
13 Le dix-huitième siècle veut abolir l’idée d’un type universel de
l’Homme tel que le véhiculaient les tragédies de Racine ou de
Corneille. Le dix-huitième siècle choisira le roman comme genre pour
pénétrer dans le cœur de l’homme. En effet, Ian Watt souligne dans
The Rise of the Novel que la montée du genre romanesque est liée à la
naissance de la classe bourgeoise au dix-huitième siècle en
Angleterre. L’Angleterre aurait ainsi influencé la France en proposant
des modèles romanesques avec des ouvrages tels que Robinson
Crusoe. Selon Watt, la recherche de ce qu’est le « moi » a permis aux
lecteurs de prendre goût au genre romanesque, ce qui explique son
essor. Contrairement aux tragédies classiques du siècle précédent, le
recours à l’écriture non codifiée du roman aurait permis la
vulgarisation du genre et la mise en place d’une réflexion sur le rôle
que joue l’individu dans la société. De plus, selon Margaret Doody
qui le mentionne dans The True Story of the Novel, le roman aurait
également incité l’individu à comprendre ses droits et ceci grâce à des
personnages auxquels les lecteurs, principalement des bourgeois et
des femmes, pouvaient facilement s’identifier. Ils pouvaient enfin
14 Les passages utopiques dans les romans du
dixhuitième siècle prennent la forme d’un cheminement
inéluctable pour les personnages, et ceci en vue de pousser
la réflexion sur ce que pourrait être un idéal social. Le
succès de ces œuvres n’est point fortuit puisqu’il reflète
les plus grandes préoccupations de tout homme. Les
écrivains de l’époque se servent fréquemment des topoï de
l’utopie classique, comme ceux de Thomas More, mais
rejettent incontestablement l’idée de perfection.
Au dix-huitième siècle, les auteurs s’écartent des
schémas traditionnels du genre et se tournent vers une
(re)configuration romanesque. L’utopie devient un
langage littéraire qui leur permet de s’opposer à toute
forme d’autorité. Si l’on suit le modèle de l’analyse
proposée par Louis Marin dans Utopiques : jeux
d’espaces, les utopies ne sont pas un réseau d’unités
thématiques mais évoquent plutôt un bouleversement du
14« discours idéologique » : « l’utopie comme figure
inscrite dans un discours affabulateur met en jeu le
discours idéologique, le système de ses représentations au
double sens d’un questionnement critique implicite et
d’une mise à distance, d’une réflexion interne qui révèle la
15
présupposition de certaines de ses évidences ». Au
dixhuitième siècle, les auteurs ne la traitent point comme cet
ailleurs géographique parfait, ni comme une thématique

aspirer à une ascension sociale, d’où la popularité du genre en
Angleterre. En effet, les personnages tel que Robinson Crusoe,
permettait au public d’avoir de l’ambition. Robinson Crusoe est selon
Watt « certainement le premier roman en ce sens où les activités
d’une personne ordinaire est continuellement au centre de la
narration » ([…] certainly the first novel in the sense that the fictional
narrative in which ordinary person’s daily activities are the centre of
continuous attention. p.74). L’essor du genre romanesque coïncide
ainsi avec la montée de la classe bourgeoise en Angleterre.
14 Louis Marin, Utopiques: jeux d’espaces, p. 249.
15
Ibid.
15 d’où découlent des conventions littéraires, mais la
proposent comme incidente ou épisodique dans la
narration. Elle est de l’ordre du discours et n’est que
figurée. Les utopistes ne cherchent pas à en faire une
réalité, puisqu’elle « ne signifie pas la réalité, mais
16l’indique discursivement ». De ce fait, l’utopie évoque
une figure de style aux enjeux sociopolitiques.
Conjointement au foisonnement des textes utopiques,
les romans libertins, considérés comme licencieux et
corrupteurs de mœurs, connaissent alors un grand succès.
Ils sont très prisés par un public friand de lectures
17illicites . Dans Edition et sédition, Robert Darnton
indique que les textes les plus appréciés de la Société
Typographique de Neuchâtel (STN) sont les livres qui
s’opposent à la religion, les livres obscènes ainsi que les
traités et les satires religieux, qui représentent à eux seuls
31,5 % des ventes. Puis, viennent s’ajouter les livres
politiques, qui regroupent 28,9 % de parts de marché, et
finalement les livres pornographiques, qui en constituent
14%. Au final, les ouvrages critiquant la religion ou la
politique et les écrits pornographiques représentent 74,4 %
du chiffre d’affaires de la STN. Quant aux ventes des
livres philosophiques tels que les traités philosophiques,
les recueils ou les ouvrages critiques de portée générale,
18elles ne représentent que 22,1 % au total . Ces
statistiques indiquent que les lecteurs du dix-huitième
s’engouent pour ce qui est« interdit » et « illicite ».

16
Ibid., p. 251.
17 À ce propos, Diderot dit dans la « Lettre adressée à un magistrat sur
le commerce de la librairie » : « mais je vois que la proscription, plus
elle est sévère, plus elle hausse le prix du livre, plus elle excite la
curiosité de le lire, plus il est acheté, plus il est lu… » (p. 66). Pour
cette citation, il faut se référer à la « Lettre adressée à un magistrat sur
le commerce de la librairie » dans le volume 66 des œuvres complètes
de Diderot de l’Edition établie par J. Assézat et M. Tourneux.
18
Robert Darnton, Édition et sédition, pp. 172-3.
16 Pour en revenir à l’histoire du libertinage, il est sans
doute nécessaire de se pencher sur ce que signifiait « être
19libertin » avant le siècle des Lumières. Au dix-septième
siècle, le personnage faisait référence aux « libres
penseurs », c’est-à-dire qu’était considéré libertin, celui
qui s’éloignait, dans ses écrits, de pensées religieuses et
20dogmatiques . Au dix-huitième siècle, en plus de
s’écarter des dogmes religieux, le libertin est affilié à une
société dont les mœurs sont perverties. Le libertin s’exalte
dans le plaisir et marque par là aussi bien un clair désir
d’émancipation qu’un net rejet des contraintes sociales et
religieuses. À la différence des « libertins érudits » du
dixseptième siècle, qui, par l’intermédiaire de démonstrations
scientifiques et philosophiques, s’attaquent aux croyances
religieuses, les libertins du dix-huitième siècle font du
genre un modèle discursif remettant en question le
concept d’historicité : ils se préoccupent constamment du
conflit qui subsiste entre les idées de nature et de culture,
de prise de conscience du moi et de rejet de son héritage
culturel fondé sur les valeurs morales. Cette rupture avec
le passé ou le refoulement de ce legs métaphysique
incitent au dialogue et sont propices à la revendication.
Les auteurs des romans libertins ont pour leitmotiv les
passions naturelles des hommes qu’ils opposent aux lois
artificielles (établies par l’homme). Il est ici question de
dissocier la croyance religieuse et les institutions
sociopolitiques, lesquelles sont culturelles, du corps et du

19
Pour comprendre en détails l’histoire du genre, se référer au livre de
Patrick Wald Lasowsky, Le grand dérèglement.
20
Pierre Bayle (1647-1706) est considéré comme un auteur libertin au
dix-septième siècle. Dans Les pensées diverses sur la comète, Bayle
propose une réflexion sur l’existence des comètes, leurs qualités
surnaturelles, la superstition et sur la tolérance religieuse. Avec ce
texte, le penseur remet en question les dogmes religieux, c’est
pourquoi on le percevait alors comme libertin.

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