Venise, un refuge romantique

De
Publié par

Fascinante de nos jours, Venise l'est déjà entre 1830 et 1848 pour des auteurs aussi célèbres que George Sand et Alfred de Musset, mais également pour nombre d'artistes de notoriété moindre. Symbole d'un monde disparu, Venise, république déchue, meurtrie par Napoléon, occupée par les Autrichiens, devient un lieu de fuite et une source d'inspiration. Au sein d'oeuvres de fiction et de récits de voyage, la ville est tour à tour célébrée et désacralisée.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
Lecture(s) : 143
Tags :
EAN13 : 9782296179134
Nombre de pages : 226
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Venise, un refuge romantique
(1830-1848)

Autre publication :

«Vcenise :apitale de ladouleur dansLes Mémoires d’outre-tombeetla
Recherchedu temps perdu», inBulletinde la SociétéToulousained’études
classiques, n°217-220,Décembre2005.

© L'HARMATTA,2007
5-7, rue del'École-Polytechnique; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03829-5
EAN: 9782296038295

Florence BRIEU-GALAUP

Venise,un refuge romantique
(1830-1848)

L'Harmattan

EspacesLittéraires
Collection dirigée par MaguyAlbet

Déjàparus

LaurentFOURCAUT,Claudeougaro:la bête est l’ange,2007.
NorbertCOL(sousladir.),Écrituresde soi,2007.
Bettina KNAPP,JudithGautier,2007.
RenaudDUMONT,De l’écritàl’écran,réflexions sur l’adaptation
cinématographique,2007.
W.B.BERGet L.BLOCKdeBEHAR,France-Amérique latine. Croisementsde
lettres etdevoies,2006.
MichèleRACLOT(dir),CatherinePaysan,une marginalité flamboyante,2006
BernardFAGUET,L’ange et la bête,2006.
AlainCOUPRIE,Marquise ou la«déhanchée »deRacine,2006.
BouazzaBENACHIR,Le soucide l’autre,2006.
AminaELFASSI,JacquesBrel:lyrisme et ironie,2006.
GisèlePIERRA,Lecorps,lavoix,le texte.Artsdu langage en langue
étrangère,2006.
Donat RÜTIMANN,AlbertoGiacometti.Écrire la déchirure,2006.
AugustinGIOVANNONI,Écrituresde l’exil,2006.
FrançoisBEAL,Vialatte,l’intemporel,2006.
MarcelBOURDETTE-DONON,Raymond Queneau, cet obscur objetdudésir,
2006.
M.C.BALCON,LireJean-PierreFaye,2005.
LucDELISSE,Lefeucentral,2005.
HédiKHELIL,JeanGenet:Arabes,oirs etPalestiniensdans sonœuvre,
2005.
BéréniceBONHOMME,ClaudeSimon,l’écriturecinémato-graphique,2005.
SébastienLEPOTVIN,Lettres maliennes.Figures etconfigurationsde
l’activité littéraireauMali,2005.
JeanGOLDZINK,Alarecherchedu libertinage,2005.
CorinnePASQUA,SimoneWeil, biographie imaginaire,2005.
CatherineSPENCER,Àcorps perdus.Théâtre, désir,représentation,2005.
ValèreSTARASELSKI,Aragon.Laliaisondélibérée.Faits etTextes(édition
revue et augmentée),2005.
MédouneGUEYE,Aminata SowFall,oralité et sociétédans l’œuvre
romanesque,2005.
YoumnaCHARARA(textes présentés et annotés par),Fictionscolonialesdu
e
XVIIIsiècle.Ziméo,Lettresafricaines,Adonis, oule bon nègre,anecdote
coloniale,2005.

« LADAME– […]Où voulez-vousaller ?
ZUCCO–ÀVenise.
LADAME– Venise ?Quelle drôle d’idée.
ZUCCO– Vousconnaissez Venise ?
LADAME–Bien sûr.Toutle monde connaît Venise.
ZUCCO–C’estlàque je suis né.
LADAME–Bravo.J’aitoujours pensé
que personne ne naissait à Venise
etquetoutle mondeymourait. »

KOLTES,Roberto Zucco

ÀJacques,leVénitien…

Une hégémonie culturelle

AVAT-PROPOS

«[…] etencoreUne vue de Venise. »
Charles Baudelaire,Salonde 1845

Quand il ne suscite pasun dégoûtdûàune présence hégémonique,
qu’évoque le nom deVenise dans lasociétéactuelle ?Selon le destinataire de la
question, des images bien dissemblables.Dansune perspective populaire,
Venise symbolise laville desamoureux.Si cette image caricaturale et
populaire, malaiséeàdater précisément, faitfigure d’illusion, elle repose bien
cependantsur lanature dulieu(configurationarchitecturale qui facilite
l’isolement) etn’estpas le seul faitd’un mythe.MaisVenise estaussiuneville
d’art,uneville historique;c’estégalement un lieuréelavec des données
sociales particulières.Pourtant, ce lieuréeltendàêtre supplanté par la
dimension romanesque qui lui estattachée. «Certainesvilles ont un poids
1
littéraire énorme» etVenise, en effet, estaussi lacapitale d’une géographie
littéraire.Lavilleainspiréun nombre incommensurable d’écrivains etpossède
toujoursun large rayonnementdans notre culture.L’éditionactuelle nous
submerge d’ouvrages laconcernant, carnets devoyage,albums de
photographies, livres d’art, bandes dessinées etégalementanthologies.Si nous
concentrons notreattention sur cesanthologies, nous observons l’élaboration
d’une histoire de lavgenre liille comme «ttéraire ».Cetinventaire,
«aprèscoup »,en rassemblantdes morceauxépars sans souci d’analyse, ne propose
uneapproche quetrop superficielle.Ladiversité proposée par lanature propre
de l’anthologie, lamultiplicité detextesauxquels laville seule donneun point
commun, ne permettentni de rendre compte de l’importance etde lavaleur
accordéesà Veniseausein de l’œuvre dontelle estextraite, ni de repérer les
composantes précises d’une image de lavilleàun momentdonné.Ces
compositions, souvent thématiques, en reliantdestextes d’époques etde genres
différents, juxtaposentdes images deVenise presque semblables.Ces images
n’en formentalors qu’une seule,auxcontours mouvants, lafaisantsemblerau
résultatobtenupar le praxinoscope,ancêtre ducinématographe :«L’arrivéeà
2 34
Venise », «Arriverà Venise », «Laville des peintres », «Les peintres
56 7
vénitiens », «Vivreà Venise »,«ÊtreVénitien », etc.Lamosaïqueainsi

1
M.Butor, «Laville commetexte »,RépertoireV,Éditions deMinuit, 1982, p.33.
2
C.Ausseur,Guide littérairedeVenise,Paris, éd.Hermé, 1994, p.21.
3
Venise entre les lignes,Paris,Denoël, 1999, p. 15.
4
Ibid., p. 163.
5
C.Ausseur,op.cit., p. 135.

9

obtenue peutlaissercroireàun intérêtpour laville certes constantmais de
même intensité etde même contenu ;or ce n’estpas exactementle cas.
Au-delàde lafacilité de l’exercice que constitue lacomposition d’un
florilège detextes, de l’attraitpurementesthétique pour desœuvres qui
privilégientle descriptif etdupotentiel romanesqueattribuéaulieu, quelle estla
genèse d’untel engouementpourVenise ?Cette surabondance d’études et
d’écrits dans laculture contemporaine est, selon nous, l’héritage d’une histoire
d’amour entre le peuple français etlaville quivade l’émerveillementd’un
Philippe deCommynes, en passantpar l’étonnementd’unMontaigne, jusqu’à
l’acharnementimpérieuxdeNapoléonBonaparte etau-delà.Mais cette
présence excessive, repérable sur des supports de communication multiples,
outreune relation privilégiée etnationale,traduit uneVenise devenue le
symbole de préoccupations internationales : ceuxqui,telRégisDebraydans son
Contre Venise, notentavec écœurementl’omniprésence de laville dans notre
culture etfontde latrop fameuse presqu’île le refuge exclusif des nantis,
oublientsouventd’interpréter les causes de cette omniprésence etn’en restent
qu’auxmanifestations les plusvisibles mais les moins significatives.La
suprématie de l’image deVenisetientàlatransformation de laville enun
symbole, «signe de reconnaissance »pourune partie de notre population.La
conservation deVenise, envisagée comme le fragmentd’une civilisation et
d’une organisationurbaine idéales, estdevenueun enjeuqui préoccupeacteurs
detous bords, notammentlesFrançais etpas seulementdesVénitiens qui se
considèrentparfois envahis etdépossédés.Au-delàde dimensions patrimoniales
8
etéconomiques, laville est-utopiquement-un refuge;etc’estmême
actuellementl’ultime refuge :beaucoup rêventdevivreà Veniseafin de
changer de mode devie, de mode de pensée.Le lieucristallise le rêve de fuite
de l’Européen occidental qui chercheàéchapperàses responsabilités.L’attrait
vénitien ne réside donc pas exclusivementdansune débauche de luxe, mais
dansune soif de contemplation dubeau, dans larecherche d’un lieudevie
séduisant, oùle corps entretient une relation inéditeavec l’espace, oùl’être
humain peutenvisagerunealternativeauxdésagréments dumonde moderne.
Cette idée de refuge, en filigrane dans notre perceptionactuelle deVenise,
e
peutse lire déjàdans lalittérature duXIXsiècleavec des causes contextuelles,
certes différentes, mais qui sontcependantàl’origine des nôtres.Plus encore

6
Venise entre les lignes,op.cit., p.275.
7
A.Michaux,Le romandeVenise,Paris,AlbinMichel, 1996, p.223.
8
Àtitre d’exemple, mentionnons le film d’OtarLosseliani,au titre évocateur deLundi
matin, où un ouvrier, lassé de son quotidien, décide de fuirà Venise.Cettetentative de
changer devie etce désir d’épanouissementpersonnel se révèlentici parfaitement
illusoires.Dansunautre registre, évoquons l’écrivain français,PatrickRambaud, quia
prévude mourirà Venise en2027, faceaucimetière deSanMichele…(propos
rapportés parJérômeGarcin, «Rambaud3»,LeouvelObservateur,27janvier-2
février2005, p. 87).

10

peut-êtreque lesœuvres d’imagination, les récits devoyage « phagocytent» le
folklore etl’Histoirevénitienne, en compensation d’une identité perdue etde
repères qui fontdéfaut,touten insistantcomplaisammentsur lanostalgie
suscitée parun lieuaupassé glorieuxetauprésentdélitescent.Les
contemporains de lafin de la République deVenise etde sadéchéance
immédiate ontcertainementeule sentimentd’être lestémoins privilégiés de la
chute d’uneville etd’unEmpire dignes de ceuxd’Alexandrie.Cette chute
résonne encore dans notre monde contemporain etahisséVeniseaurang
d’autres grandesvilles mythiquestellesNinive ouBabylone, de cesvilles dont
le destin fut tragique.

11

ITRODUCTIO

1830- 1848 :un refuge romantique

«Venise n’estpasuneville de rêve, c’est un rêve deville, laforme pure
que peutsouhaiter rencontrer l’imaginaire dans ses divagations
9
architecturales . »Elle estinespérée entantque contenuartistique propreà
suscit: elle mer le désir de créeratérialise lesvisions fantasmées de pays
imaginaires, en ce qu’elle estconstituée d’éléments jugés incompatibles oudont
lacoexistence paraîtincertaine dans leur réussite.Premièrevilleausensactuel
10
du terme, c’est-à-dire construite surun plan d’urbanisme bien précis, elle est
le comble de lacivilisation en ce milieufascinantqu’estl’insularité.Si nous la
qualifions d’inqualifiable, c’estque, pour filerune métaphore langagière, elle
est une sorte d’hapaxdumondeurbain.Quelleville peutse prévaloir d’untel
site, d’unetelleHistoire etégalement, car làestle paradoxe, d’unetelle
longévit«é ?On peutavoirvu toutes lesvilles dumonde etêtre surpris en
11
arrivantà Venise »nous ditMontesquieu.Elle offre desaspects exceptionnels
danstous les domaines :religieux, politiques, littéraires, moraux,théâtraux,
artistiques, musicaux.Venise est unique etles seuls parangons qu’elle puisse
faire naître sontde l’ordre de l’imaginaire : pointd’autreville semblable en ce
mondeà Venise.Jean d’Ormesson, quiyséjourne régulièrement, conserveà
son égardun sentimentextatique :

Aucunevilleaumonde, niNew York, niIspahan, niLahore, niPersépolis,
niPalmyre ouFathepurSikri, niFlorence ou Sienne - ni mêmeParis,
Jérusalem, ou Rome, la ville par excellence -, n’asuscitéautantde rêves et
12
faitcoulerautantd’encre queVenise .

L’Italie et Venise ontsouventété étudiées dans leurs rapportsavec lalittérature
e
française,toutspécialement Veniseavec celle de lafin du XIXsiècle.La ville
yestle salon intellectuel etmacabre d’écrivainstels quePaulBourget,Henri de
Régnier,PaulMorand
ouencoreMauriceBarrès.DansParis-Venise18871932: La« folievénitienne »…,SophieBasch s’estintéresséeàla Venise de
ces écrivains.Elle nousapprend, citant Jacques d’Adelswärd-Fersen, que
Venise « est aussi "le dernier refuge des monstres etdesartistes", ces monstres

9
DictionnairedesLittératures française et étrangères, «articleVenise »,Paris,
Larousse, 1985.
10ee
Cf. l’ouvrage deE.Crouzet-Pavan,Venise:une inventionde lavillesiècle, XIII -XV,
Seyssel,ChampVallon, coll.Époques, 1997.
11
Montesquieu, «LettreXXXI»,Lettres persanes,Paris,Larousse,2002, p. 114.
12
J. d’Ormesson,Venise entre les lignes,op.cit., p. 9.

13

etcesartistes que lasociété industrielle se chargerad’éliminer enaplanissantet
13
uniformisant toutl’univers ».Lalittérature concernée ici,très différente de
celle qui nous occupe, prolonge cependantnotre idée de fuite.
Bien que présence non ostentatoire, lavilleaimprégné profondémentle
tissulittéraire de lagénération précédantcette génération dite «décadente ».
S’il est vrai queVenise detout temps fascine, le courantromantiqueasu
exploiter l’image que l’époqueavaitde lavilleafin de l’intégreràson
esthétique.Cette époque romantique, etparticulièrementlesannées 1830-1848,
de la Révolution deJuilletàla Révolution deFévrier, sous le règne perturbé de
Louis-Philippe, estmarquée paruneaugmentation considérable des écritsayant
traità Vles éenise :vénements historiques d’alors semblentêtre en relation
directeavec l’augmentation de ces écrits, etceàplusieurs niveaux.Laville
possèdeunevaleur exemplaire etelle estsouventprise comme modèle ou
repère pour repenserun monde,vécucomme chaotique, en évolution rapide et
constante.Aspects politiques, religieux, mystiques, industriels, sontredéfinisà
l’aune d’un système disparumais rayonnantde sens.Les deuxdates choisies
sontdonc motivées d’un pointdevue contextuel.Elles le sontégalementdu
pointdevue de l’activitéartistique.En 1829,CasimirDelavigne inaugure le
théâtre romantiqueavecun épisode de l’Histoire deVenise, lafin dudoge
MarinoFaliero et, en 1848, sontpubliées lesMémoiresd’outre-tombede
Chateaubriand.Pour 1848, il s’agitbien, concernantnotre étude, d’une date
symbolique, puisque letexte surVenise deChateaubriand n’apuinfluencer les
14
ouvrages qui nous intéressent.Entre ces deuxdates, nos écrivains,artistes
reconnus ou voyageurs ordinaires,auteurs d’œuvres de fiction oude récits
autobiographiques,vontse livreràunevéritable célébration deVenise.
Complexe, lanotion de romantisme désigne plus iciune période et un
paysageartistique qu’un ensemble de règles stylistiques.On saitlapolysémie
dumotetles nombreuxparadoxes qu’il semble contenirtantsurun plan formel
qu’idéologique.FrancisClaudon évoqueainsi la« coexistence [de]tendances
contradictoires »dans lapoétique des romantiques etl’article duDictionnaire
des littératures française et étrangèresinsiste sur les contradictions de l’artiste
romantique, « monarchiste puis libéral,aristocrate etpopulaire, cynique etplein
d’énergie ».OrVenise semble idéale pour incarner les contradictions des
romantiques etleurattraitpour ladialectique des contraires.Alliantgrandeur et
décadence, lavilleassocieununivers instableàununivers contrôlé dontle
contraste estsource de sublimitles oé :uvertures maritimes etcélestes etla
splendide limitearchitecturale, l’élémentliquide etl’élémentsolide, la
réalisation d’une synthèse inattendue de différentes époques, de différents

13
S.Basch,Paris-Venise 1887-1932: La« folievénitienne »dans le roman françaisde
PaulBourgetà MauriceDebroka, éd.HonoréChampion,2000, p. 181.
14
Cf.BrieuFlorence,Venise:l’espacedudésirchez ChateaubriandetProust,
mémoire deDEAsoutenuàl’Université duMirailII, sous ladirection deM. le
professeurPierreGlaudes, non publié.

14

conceptsartistiques sontautantde matériauxinespérés pour l’imagination. «La
foi romantique »qui, comme nous le ditPaulBénichou,aprécisémentpour
ambition de «relier leterrestre etl’humainàl’idéal »avec ce que cette chose
15
comporte « d’incertain etde dramatique »,trouve enVeniseun lieucontrasté,
àlafoistrivial etsublime, enchanté etdésenchanté,un lieumiraculeuxetdéchu
qui,telun paradis perdu,aété sanctionné pour ses fautes.MaisVenise offre la
possibilité de développer d’autres éléments chersaumouvementromantique :
les passionsamoureuses secrètes, lestraditions folkloriques, laprise de
conscience du temps qui passe, le lien entre l’Occidentetl’Orient.Plus
particulièrement, laville se faitle supportd’une fuite (dans le rêve, dans le
passé, dans l’imaginaire, dans l’exotisme, etc.) et, en mêmetemps, constitue le
supportd’une dénonciation ducapitalisme naissantetd’un refus durègne du
mercantilisme.
Êtreun lieude refuge, c’estinitialementlapremière fonction deVenise :
l’îleacommencé parabriter des gens qui fuyaientles invasions barbares
menées parAttila.De plus, historiquement,Venisealongtemps étéune des
villes les plus libres.Notre étude révèleuneville refuge géographique concret
mais égalementrefuge intellectuel,àlafois éditorial etlittéraire.Lesartistes se
réfugient à Venise (GeorgeSandyprolonge son séjour letemps que les
commérages parisiensàpropos de saruptureavecMussets’apaisent) maisaussi
les personnages historiques etleurs doubles de papier (Lorenzaccio).Àtravers
elle, certains écrivains échappent auxfrustrations liéesàleur pays ou àleurart:
la ville permetle dépaysementintérieur etextérieur, levoyage physique etle
voyage dans le passé.Se réfugier, c’estse protéger mais c’est aussi fuir, fuir
plutôtque de se révolter contreun contexte politique décevantet une réalitétout
aussi décevante.Fuirà Venise, c’ests’immerger dans les rêves que suscite la
splendeur d’un lieuoùl’illusion du temps suspendupermetlaréflexion etla
contemplation.La ville donne lapossibilité de s’évader,untemps, d’une réalité
oùle fini estomnipotentetde se retrouver dansun monde qui,aucontraire, est
infini.Ainsi, le lieuestsublime dans le sens oùil procureune jouissance
esthétique paroxystique etcommuniqueun sentimentd’élévation.
16
La ville, que défigure laprésenceautrichienne ,devientégalement un
espace de médiation qui faitéchoauxpréoccupations desvoyageurs français,
nouveaux«antiquaqires »,ui évoquentles dilemmes etlesaspirations de
l’époque.Les écrivains développent,àpartir dudécorvénitien,une dimension
mélodramatique fondée surune conception stéréotypée de la ville (lafolie etla
violence sontlesattributs dupeuple décrit),une dimension sociale etmorale
(description etexaltation des mœursvénitiennes),une dimension fantastique
(exploitation des légendes locales), politique (analyse de l’organisation
gouvernementale), religieuse (admiration pour lapiétévénitienne),

15
P.Bénichou,L’écoledudésenchantement,Gallimard, 1992, p.7.
16
En 1797,aprèsavoir mis finàla République,Napoléon lalivreauxAutrichiens.

15

ethnologique (importanceaccordéeaufolklore) etesthétique (description du
paysageurbain, exaltation de l’art vénitien).Par letruchementdeVenise, érigée
en capitale dudésenchantement, lesartistes exprimentleurs hésitations entre
évasion etrévolte,ainsi que leurs désirs de libre expression etd’affirmation de
l’individu, qu’ils confrontentaumodèlevénitien.
Cependant, pour nosauteurs, cette matière idéale estégalement
dangereuse : médusante, n’a-t-elle pas fourvoyé certains d’entre euxsur lapente
des lieuxcommuns ?Le critique littéraireNisard disaitpréférer, en parlantde
Musset, «un poète sans sujetqu’un sujetsans poète ».Malheureusementsi
nousappliquons ce chiasmeànotreville,Venise est un sujetpoétique mais
souvent un sujetsans poète.La ville possède ce que nous pouvonsappelerune
sorte de réservoirthématique mais il ne suffitpasàl’écrivain, quiaentrepris de
situer son roman ousonœuvreà Venise, de puiser dans ce réservoir pour écrire
un chef-d’œuvre.Pour certains de ces écrivains, l’intention n’estmême pas de
produireun chef-d'œuvre, mais d’être lupar le plus grand nombre enattirantles
lecteursavec ce que le nom seul de laville suffitàsusciter de rêves.La
répétition infinie etrassurante des mêmes descriptions, des mêmes formules,
des mêmes personnages ouidées nourrit une littérature populaire oùl’écrivain
disparaîtderrièreune représentationuniforme de laville.Ainsi, nostextes
véhiculentdes stéréotypes en mêmetemps qu’ils en créentde nouveaux: lieux
communs (idées devenues banales comme l’engloutissementpréditde laville,
lacruauté de la Sérénissime), clichés (formules figéestelles lagondole qui est
ucercn «ueil flottant», «Venise labelle »ou«Venise ressembleàun palais
desMille et une nuits»),archétypes (modèle fictionnel qui peuts’inspirer du
réel : la Vénitienne séquestrée dans son palais etenlevée par celui qu’elleaime)
etstéréotypes (opinions quitouchentauxliens sociaux: lesVénitiens sontpeu
communicatifs, lesVénitiens sontde grandsvoyageurs, etc.).Pour beaucoup de
voyageurs, en effet, laville estd’abordune « construction de l’espritsans
17
relationavec laréalité ».Ladimension mythique deVenise prend sasource
dansun ensemble de croyances, de perceptions illusoires, d’idéalisations liées
sans douteaucontexte de l’époque et àses insatisfactionsartistiques et
politiques.Lestextes montrentque lafascination suscitée par la ville la
transforme enun lieuirréel.S’appuyantsur des faits historiques, les légendes se
multiplient.Simplifié ouexagéré, le passé de la Sérénissimetendàfaire de
Veniseuneville exceptionnelle dontl’existence estquasi surnaturelle.Mais le
mythevénitien peut aussi faire référenceà une dimension fabuleuse :àlaréalité
de la ville peutse substituer lanarration d’un récitsymbolique quia valeur
d’exemplarité (par exemple, la ville d’essence divine estchâtiée pour ses
péchés).Si lesvoyageurs commencentpour certainsàdésacraliser lalégende
d’uneville d’une beautéunique etd’une puissance inégalée, peu àpeu,à

17
Dictionnaire historiquede lalangue française, définitmion de «ythe »,LeRobert,
2000.

16

l’image de la République glorieuse eteffrayante succède l’image d’uneville
vouéeàl’engloutissement.
D’autres écrivains ne se laisserontévidemmentpas enfermer dansunusage
conformiste etAlfred deMusset, par exemple, saura ajouteràsavision de
Venise l’ironie etle cynisme présents dans le reste de sonœuvre.Lestopoïque
nousavons repérés, dominants mais non exclusifs, laissentparfois placeàdes
compositions marginales qui se démarquent, en partie, des schémas
traditionnels, qui offrentdes éléments de renouvellementetqui proposent un
rapportplus intimeavec laville.Plus précisément, le lieucommun (dans son
origine grecque dekoinos topos, « fondementd’un raisonnement») concourtà
structurer l’écriture mais égalementparfoisàvivifier l’imagination.Le
stéréotype,ausens large, n’implique pas systématiquementlanotion de
péjoration, ni celle devéracité.Ladifficulté estde cerner dans quelle mesure le
stéréotype déterminé précède ounon l’époque choisie etàquel momentpeut
apparaître lapéjoration.Laconstitution d’une image littéraire deVenise est un
jeud’oscillations entre ladoxaetle paradoxe,ausens étymologique : « qui est
contraireàl’opinion commune ».Dans cette perspective,Venise devient un
enjeud’écritupore :urvivifier l’image deVenise, l’écrivain doitdonc
désamorcer le lyrisme,trouverune écriture et ununivers personnels.

17

1829

1830

1831

1833

1834

1835

1836

1837

1838

1839

Guideclassiqueduvoyageur enItaliedeJean-Marie-VincentAudin
MarinoFalierodeCasimirDelavigne
Lauitvénitienned’Alfred deMusset
PremièresPoésiesd’Alfred deMusset
Voyages historiques,littéraires etartistiques enItalie,
guide raisonné etcompletduvoyageur etde l’artistedeValéry
LeLandscape français, ouvrage collectif
LucrèceBorgiadeVictorHugo
Fragmensd’un livredevoyage: VenisedeJean-JacquesAmpère
L’Eccellenzaou les soirsauLido,Lea MarinideRoger deBeauvoir
Lettresd’unvoyageurdeGeorgeSand
LeoneLeonideGeorgeSand
Lorenzacciod’Alfred deMusset
Veneziala bellad’AlphonseRoyer
L’Italie,la Sicile,lesîlesEoliennespublié parLouis-EustacheAudot
Poésies nouvellesd’Alfred deMusset
Voyaged’un exilédeCharles d’Haussez
Angelo,tyrandePadouedeVictorHugo
De la civilisation.Venise etRagused’EusèbeSalverte
LaDanseusedeVenisedeLaureJunotAbrantès
MatteadeGeorgeSand
DeParisàaplesD’AugusteJal
LeCheminde traversedeJulesJanin
LesMaîtres mosaïstesdeGeorgeSand
FacinoCanedeBalzac
Voyaged’un solitaired’EdgarQuinet
aples etVenisedeMarie-Constance deMontaran
Souvenirsdevoyage ou lettresd’unevoyageuse malade
de lacomtesse deLa Grandville
Venise n’est plusd’AlexandreHope
MassimillaDonideBalzac
LaoblevénitiennedeLouis-MarieRonjon
[Lettresd’ItaliedeViollet-Le-Duc]
LaDernièreAldinide George Sand
Inèsde lasSierrasde CharlesNodier
Souvenirsd’Italie par uncatholiquedeP.E.Beauffort
Etudes et souvenirsdevoyage enItalie et enSuissedeCharles Flandin
Bluettes par un touristed’Alexandre-François-Dieudonné
deMetz-Noblat
LeFilsduTitiend’Alfred deMusset
L’Orcode GeorgeSand
Voyage enItaliedeJulesJanin
[LePoètedéchud’Alfred deMusset]

19

1840
1841

1842

1843

1844

1845

1847
1848

Pfeffers,trois joursà Venise,retour par leTyrol,auteuranonyme
LeSimplon et l’Italie septentrionaledeJ.-B.Belin
L’Italieconfortable,manueldu touriste…de Valéry
Venise pendant l’automne 1838dubaron Andrea Giordano
Curiosités etanecdotesdeValéry
Gaspard de lanuitd’Aloysius Bertrand
Consuelode George Sand
L’Uscoquede George Sand
Huit joursà Venised’Antonio Quadri
SafiadeRoger deBeauvoir
« Les romansvénitiens », d’Hippolyte BabouinRevuedeParis
Premiersvoyages enzigzagdeRodolphe Töpffer
L’Italiedes gensdu mondede Jules Lecomte
Caprices etzigzagsdeThéophileGautier
L’Italie pittoresqueouvrage collectif
ZamariadePaul deMusset
EnVoiturin:voyage enItaliedePaul deMusset
LesTroisRomede l’abbéJean-JosephGaume
Venise en 1847deFélixChevrollet

20

CHAPITREI

COTEXTE ÉDITORIAL
ETARTISTIQUE

1. De lavillevécueàlaville imaginée

Venise danslesrécits devoyage
L’engouementpourVenise entre 1830et1848transparaîtausein de
nombreuxdocuments,œuvres de fiction, poésies,articles, correspondances,
essais ouencore récits devoyage dontlesauteurs sontencoreaujourd’hui des
écrivains célèbres oubien,aucontraire, de parfaits inconnus qui connurent
pourtantàleur époqueun large succès.Dans le domaineautobiographique, si
les ouvrages deJean-MarieAudin, deValéry, pseudonyme d’Antoine-Claude
18
Pasquin etdeJulesLecomte, respectivement, leGuideclassiqueduvoyageur
19
enItalie, lesVoyages historiques,littéraires etartistiques enItalieetL’Italie
des gensdu monde, n’ontpas été retenus par lapostérité, en revanche, ils
connurent un rayonnementconsidérableaumomentde leur publication et
remplacèrent, en matière de référence, les ouvrages deLa Lande, dePierreDaru
20
etdeLadyMorgan .Le syntagme de «récitdevoyage »semble le mieux
indiqué pour rassembler sousun dénominateur commun lesœuvres qui nous
intéressent.Si le récitdevoyage recouvre deuxdimensions, lapremière
concernantle savoirtransmis par letémoignage, etladeuxième, lastructure
21
formelleadoptée, il ne présente pas cependant une « forme narrative stable ».
Nos ouvragesautobiographiques portentd’ailleurs les qualificatifsaussivariés
qu’imprécis de « mémoires », « guide », « lettres », « souvenirs », « études ».

18
Nous conservons le pseudonyme choisi par cetécrivain (difficileàporteraujourd’hui)
car c’estainsi qu’il estfréquemmentcité.
19
Chateaubriandvoyageaitavecun des guides deValérylors de son deuxièmevoyageà
me
Veniseainsi qu’il l’indiqueà MdeRécamier dansune lettre datantdu12septembre
1833: «LeValéryest untrès bon guide, mais quand on estsur les lieux, onvoitqu’il
nevousarien fait voir. »
20
JérômeLa Lande,Voyaged’unFrançais enItalie,Paris,Desaint, 1769,Daru,
Histoirede la RépubliquedeVenise,Paris,F.Didot, 1821,Lady Morgan,Italie,traduit
elle
de l’anglais parMA.Sobry,Paris,P.Dufart, 1821.Si le nom deDaruestbien connu,
celui de lady Morgan, fille dudirecteur dethéâtreRobert Owenson, mariéeà un
médecin et auteur de romans maisaussi d’ouvrages historiques, l’estmoins.Son récitde
voyageà Venise sembleavoir marqué par son exploration de lieuxmoins connus,
notammentl’île deSanLazzaro.
21
DictionnairedeLittérature française et étrangères, «article récitdevoyage »,Op.
cit.

21

Nous pouvons néanmoins distinguertrois grands groupes. Dans le premier,
Veniseoccupe le premier plan, elle estl’objetsur lequel se focalise l’attention,
mais essentiellementdansune perspective informative (L’Italiedes gensdu
mondedeJulesLecomte,LeLandscape français, etc.).Dans le deuxième, la
ville continueàstructurer le discours, mais lapersonnalité du voyageur
commenceàpasseraupremier plan jusqu’àfaire basculer parfois le récit vers
l’essai, dans le sens oùl’entendait Montaigne devagabondage de lapensée
(aples etVenisedeMarie-Constance deMontaran,Voyaged’un solitaire
d’EdgarQuinet, etc.).Etdans letroisième, laformeadoptée par lesauteurs fait
osciller les limites du texte entre registreautobiographique etregistre fictionnel
(Lettresd’unvoyageurdeGeorgeSand,Bluettes par un
touristedeMetzNoblat, etc.).Dans cetroisième groupe, lestextes,ànouveau, paruneattention
plus importanteaccordéeàlasubjectivité du voyageur,tendent à appartenirau
genre de l’essai.Mais ce n’estpas le seul élémentqui les distinguce sone :t
aussi de fauxrécits devoyage qui développent une intrigueavec des
personnages fictifs, brouillantles frontières génériques.Ainsi, dans lesVoyages
enzigzag,RodolpheTöpfferattribue le «je »durécit à un des élèves qu’il
emmène en excursion, se mettantlui-même en scèneàla troisième personne.
Ausein de cestrois groupes,Venise constitue rarementle sujet unique.Nos
ouvrages concernentsouvent un ensemble plusvaste, celui du voyage enItalie.
Cette sous-exposition relative n’oblitère pas l’existence detopoïdans les
différentes représentations de la ville, dans le sens oùnous retrouvons les
mêmestypes de discours.Nosvoyageursancrentleur expérience dansun
monde livresque, d’oùlaproduction d’un discours répétitif qui se fonde sur
l’héritage d’un savoir d’origine souventpopulaire.Cette fixité entraîne le
plagiatdestextes ou aucontraire leur remise en cause.De plus,auniveaudes
contenus, nous ne sommes plus dans le domaine de ladécouverte, nous sommes
dans le domaine de l’agrément: on n’explore plus mais l’onvisite.La
modernité, le progrès, qui réduisentles distances etfacilitentles déplacements,
contraignentle récitdevoyageàévoluer,àprivilégier laréflexion égotisteaux
péripéties de l’exploration d’un nouveaulieu.Valéryinsiste particulièrement
sur cette double évolution (matérielle et textuelle) :

Si j’avaisvoyagé du temps deMontaigne, j’aurais pu, comme lui, dès le
commencementde monvoyage, donner le détail de mes petites journées, de
mes divers gîtes, parler même impunémentde lachère que j’aurais faite, du
vin que j’aurai bu, etrapporter les nouvelles, les événements, les histoires,
les prodiges que j’auraisappris en chemin.Mais les prodiges de notre
civilisation, les grandes routes, les journaux, ne permettentplus, etontpeu à
peuprès détruitcette partie durécitdesvoyageurs.Mesaventures
paraîtraient vulgaires, mon étonnementseraitridicule, etmes nouvelles
surannées.Cetteancienne manière n’estplus maintenantreçue :aujourd’hui,
pour ne pas manqueraupublic,unvoyage doitêtreun livre. (Voyages
historiques…,Paris,Baudry, 1838, p. 1)

22

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.