Vies possibles, vies romanesques

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La revue Itinéraires LTC explore la littérature et ses marges en favorisant le contact entre cultures et disciplines.
Ce numéro consacre un dossier à la question des"vies possibles" romanesques. S'interrogeant sur sa vocation, le roman découvre en effet qu'il lui revient en propre de représenter la durée d'une vie et qu'il n'est jamais mieux lui-même que lorsqu'il donne à éprouver l'espace ouvert des possibles, les morsures du "cela aurait pu être".
Publié le : samedi 1 mai 2010
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EAN13 : 9782296249387
Nombre de pages : 198
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Varia

Itinéraires.Littérature,textes,cultures
2010,1

Varia

Centre d’Étude desNouveauxEspacesLittéraires
UniversitéParis13

L’Harmattan

Direction
Anne Tomiche et Pierre Zoberman

Comité derédaction
AnneCoudreuse,VincentFerré, XavierGarnier,Marie-AnnePaveau,
ChristophePradeau.

Comitéscientifique
RuthAmossy,Marc Angenot,PhilippeArtières,IsabelleDaunais,Papa Samba Diop,
ZiadElmarsafy,éric Fassin,GaryFerguson,VéroniqueGély,Elena Gretchanaia,
Anna Guillo,Akira Hamada,ThomasHonegger,AliceJardine,PhilippeLejeune,
MarielleMacé,ValérieMagdelaine-Andrianjafitrimo,DominiqueMaingueneau,
Hugues Marchal,WilliamMarx,Jean-Marc Moura,ChristianeNdiaye,MireilleRosello,
LaurenceRosier,TiphaineSamoyault,WilliamSpurlin.

Secrétariatd’édition
Centre d’Étude desNouveauxEspacesLittéraires
François-XavierMas(Paris13,UFR LSHS)
UniversitéParis13
99,av.Jean-BaptisteClément
93430Villetaneuse

Diffusion, vente,abonnements
ÉditionsL’Harmattan
5-7,rue de l’École polytechnique
75005 Paris

Périodicité
4numérosparan.

Publicationsubventionnée parl’universitéParis13.

ISSN :2100-1340

©L’Harmattan,2010
5-7,rue de l’Ecole-Polytechnique,75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN :978-2-296-11224-7
EAN :9782296112247

Sommaire

Dossier«Viespossibles,vies romanesques»

MarielleMACÉet ChristophePRADEAU. Introduction........................
IsabelleDAUNAIS.De lavie idéaleaux viespossibles.......................
YannickROY.La volontébalzaciennecomme donnée formelle
deLa Comédie humaine....................................................................
BarbaraCARNEVALI.Le désird’uneautrevie.
Proust,Girard et..............................................................l’« envie »
JulieAUCAGNE.La correspondance deJacquesRivière
etAlain-Fournier:uneaventure de lalecture...................................
MarielleMACÉ.Rejoindreune phrase, s’y poursuivre......................
ThomasPAVEL. Immersion and distance in ictional worlds.............
ChristophePRADEAU. Faire une in....................................................

Varia

AuroreTOUYA.Narration etmontagecinématographique:
As Ilying downde W. Faulkner........................................................
Fatima ZohraLALAOUI-CHIALI.Stéréotypes, écritscoloniaux
etpostcoloniaux :lecasde l’Algérie ................................................

Comptes rendus
JudithSCHLANGER,L’Humeur indocile(MarielleMacé)...................
RégineROBIN,Mégapolis.Les derniers pas du lâneur
(FrançoisMasse) ...............................................................................
IsabelleDAUNAIS,LesGrandesDisparitions
etDes ponts dans la brume(ChristophePradeau)............................
BéatriceJONGY,YvesCHEVRELetVéroniqueLÉONARD-ROQUES(dir.),
e e
LeFils prodigue et les siens,XX-XXIsiècles(LydieLaroque)..........

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Dossier«Viespossibles,vies romanesques»
Coordonné parMarielleMacé etChristophePradeau

Introduction

« Ce qui nous aspire danslesillagetortueuxducriminelsans cesse menacé,
derrière le iacre de Fantômas ou l’ascenseur d’Arsène Lupin qui crève le
toitetdébouche en pleinsublime,ce n’est plus seulement le goûtpaisible,
souriantdumerveilleux,c’est l’appel,comme d’un poumon versl’air,à
l’épanouissement dupossibleforcé dans ses tanièresparlavie moderne
comme lecriminel l’est parlapolice,c’est l’attirance du zigzag de foudre
quitraceàtraversle mondeune des seuleslignesdechance,une des seules
1
lignesdeviequi puissentletraverserencore .», écritJulienGracq ; trèsbelle
imagequecettechasseaupossible, pousséàsortiraugrand jourdu roman
modernecommeunebête desonabri…Kundera,àsontour, poseque

[l]eroman n’examine paslaréalité maisl’existence.Etl’existence n’est
pascequi s’est passé, l’existence estlechamp despossibilitéshumaines,
tout ceque l’homme peut devenir,toutce dontil estcapable.Les romanciers
dessinentla carte de l’existenceen découvrant telle ou telle possibilité
humaine.[…] Il fautdonc comprendre etle personnage et son mondecomme
2
possibilités.

Chacunàleurmanière,GracqetKunderareconnaissentainsi
lasolidaritéqui s’est imposéeàl’époque moderne entre le genre du roman, le
sentimentde lavie, etle goûtdespossibles–cette « élationversl’éventuel »
dont l’auteurduRivage desSyrtesfaisaitl’énergie propre du romanesque.
Thibaudet,Gide,CailloisouencoreMusilavaientfaiteux aussi dugoûtdes
possibleslapassion motrice ducréateuretdulecteurderoman, nommant
ceque nous semblonsdésormais tousattendre des récits.Le présentdossier
avoulu retracerl’évolution parlaquellecetteattentecommune s’est peu
àpeu imposée, en nommerlesenjeux, etobserver quelles transformations
de lavision de l’existence etdeceque leroman en fait, ontpuplacercette
énergie despossiblesaucœurdesenjeuxlittérairesmodernes.

1.JulienGracq,AndréBreton,quelques aspectsde l’écrivain[JoséCorti, 1947], dansŒuvres
complètes,t.I, éd.BernhildBoie,Paris,Gallimard,coll. «Bibliothèque de la Pléiade »,
1989, p. 455-456.
2.MilanKundera,L’Artdu roman,Paris,Gallimard, 1986, p.61.

1

0

INTRODUCTION

On peutdater approximativementl’irruption des« possibles» dans
l’histoire de lapensée du roman:elleapartie liéeaveclesuccèsde
laphilosophie deBergson,avecles bouleversementsde l’individualité démocratique,
etnotammentlalaïcisation de l’idée de vocation,avecles interrogations
3
de lapsychologie mais aussiavecla«crise du roman ».Pour toutes ces
raisons, lanotion s’est progressivementplacéeau centre dudébatà compter
e
despremièresannéesduXXsiècle.
Ellecommenceàse faire jourdanslasérie d’études queJulesdeGaultier
consacreaubovarysme, « faculté départieàl’homme de seconcevoirautre
qu’il n’estentantque l’homme est impuissantàréalisercetteconception
4
différentequ’il se forme de lui-même».L’expression,qui fait rapidement
fortune, désigneune pathologie de lalectureromanesque et, par-delà,une
certaine impuissanceàvivresavie, ou,comme l’écritGide, glosantJulesde
Gaultier,cettesorte d’aveuglement quiconsisteà« doubler[sa]vie d’unevie
5
imaginaire,à cesserd’êtrequi l’on est, pourdevenir qui l’oncroitêtre».
Dans le même temps qu’elle identiie une déviance, la notion debovarysme
contribueàmettreaujour unressortprofond de lalectureromanesque:le
goûtdes romansimpliqueunecuriosité pourlesautres vies, lebesoin de
6
s’éprouverautre;etce « goût,saisissantmaisdifforme, desautres vies»,
pour reprendreune formule deJudithSchlanger,
estessentiellementdynamique (il n’estdestructeuretaliénant quesurlesmarges):il participe, en
effet, de l’initiation, decetélan, decette grande poussée internequi préside
àl’invention desoi.
Avec Thibaudet, dans unarticlecélèbre de 1912, laquestion despossibles
se pose dupointdevue ducréateur:

Le romancier authentique crée ses personnages avec les directions ininies
desavie possible, leromancierfactice lescréeaveclaligneunique desavie
réelle.Levrairoman estcommeuneautobiographie dupossible, la biographie
parSextusTarquin detouscesSextusTarquins que,
dansl’apologuequitermineLa Théodicéede Leibniz,la divinitémontre à Sextus peuplantàl’inini
l’ininité des mondes possibles.Il sembleque certains hommes,lescréateurs

3.VoirMichelRaimond,La Crise du roman.DeslendemainsduNaturalismeauxannées
vingt,Paris,JoséCorti, 1966.
4.JulesdeGaultier,LeBovarysme.Essai sur le pouvoir d’imaginer,Paris,Mercure deFrance,
1902,p. 217.L’ouvragereprend desanalysesantérieures plus spéciiquementcentrées sur
leroman deFlauberten élevantlebovarysmeàladignité de principeanthropologique.Voir
«LeBovarysme.Lapsychologie dansl’œuvre deFlaubert»[1892],reprisdansLeGénie
deFlaubert,Paris,Mercure deFrance, 1913.
5.AndréGide,Dostoïevski[1923], dansEssaiscritiques, éd.P.Masson,Paris,Gallimard,
coll. «Bibliothèque de la Pléiade », 1999, p.601.
6.JudithSchlanger,Fragmentépique.Uneaventureauxbordsde laphilosophie,Paris,
Belin,2000, p. 9.SurJudithSchlangeret sapensée desformesexistentielles,voirici même
lecompterendudeL’Humeurindocile(infra, p. 173-178).

MARIELLE MACÉ ET CHRISTOPHE PRADEAU

devie,apportentla conscience decesexistencespossiblesdansl’existence
réelle.S’ils prennentpour sujetde leurœuvrecette existenceréelle, ellese
réduit en cendre, elle devient fantôme, sous la main qui la touche.Elle a eu
sa vie, elle n’apas droitàuneautre.Le génie du roman fait vivre le possible,
7
il ne faitpas revivre leréel .

Dans une entrée desonJournal, en mai 1925,CharlesDuBosappelle
la«théorie des virtualitésintérieures» le faitdeconsidérer,comme le fait
Thibaudet, la créationromanesquecommeune façon de «conduire jusqu’à
l’être,[de]donnerl’êtresuccessivementàtouteslespossibilités qu[e le
romancier]porte en lui-même,[de]s’incarnerenquelquesorteautantde
8
fois qu’ilamène despersonnagesaujour. »Ilest signiicatifquel’idée
nesoitpasassociéeaunom deThibaudetdansl’espritdeDuBos ;elle est
proprementinsituable etcomme infusée dansl’airdu temps ;il l’observeà
l’œuvrechezGide ouMauriac comme,aussibien, dansl’évolution desa
propre pensée.Ce même moisde mai 1925,Giderecopie dans sonJournal
des Faux-Monnayeurslapage deThibaudet que nousavonscitée plushaut,
textequeMartin duGard,quirelitalorsdevieuxnumérosdeLa NRF,
vientdesignaleràsonattention et qui emportesibiensonassentiment
qu’ilsonge, écrit-il,àl’« épingler[…]en guise de préface, entête des
9
Faux-Monnayeurs».Il renoncera inalementà cetteidéemais, en la citant
dansladernière page duJournal des Faux-Monnayeurs,Gide imposerala
déinitionde Thibaudetcommeun lieuemblématique delapensée du
roman,une formule éminemmentcitablequicircule,vis-à-visde laquelle on
prend position.En 1913,unanaprèslapublication de l’article deThibaudet,
JacquesRivière élargissaitàsontourla«théorie des virtualitésintérieures»
et tenaitensemble pointdevue dulecteuretpointdevue ducréateuren
annonçantl’avènementprochain du«roman d’aventure »,véritableroman
despossiblesoùà aucun momenton nevoit« le présent sortir toutfaitdu
10
passé »,unroman oùl’auteurdoitdonnerlesentimentdevivre dans une

7.AlbertThibaudet,«Rélexions sur leroman.Àproposd’un livrerécentde M.Paul
Bourget»[La NouvelleRevue française,août1912], dansRélexions sur la littérature, éd.
A.Compagnon etC.Pradeau,Paris,Gallimard,coll. «Quarto »,2007, p. 106.
8.CharlesDuBos,Journal,1920-1925, éd.LouisMouton,Paris,BuchetChastel,2003,28
mai 1925, p. 920.DuBosécritencore:«Qu’il[leromancier]ne puissealors seservirde
l’effectivement vécu tiendraitd’une partà ceque lavieaépuisé pourluicetteréalité-là, de
l’autre à ceque,mêmequand ellenel’apasépuisée, ellel’a comme déleurie, désenchantée
aupoint que lafacultécentrale etimaginative du romancierne puisse plus s’exerceràson
sujet» (ibid., p. 920-921).
9.AndréGide,Journal des Faux-Monnayeurs[Éd.Éos, 1926 ;Éd. de la NRF, 1927],Romans
et récits,t.II, éd.P.Masson,Paris,Gallimard,coll. «Bibliothèque de la Pléiade »,2009,
p. 557.L’éditeurduJournal des Faux-Monnayeursn’apas réussiàidentiier lasource dela
citation et renvoie, pardéfaut,àlaVie deMauriceBarrèsdanslaquelleThibaudetaproposé,
en effet, l’une desnombreuses variations que l’onrencontre dans son œuvresur une formule
quiconcentre l’essentiel desapensée du roman.
10.JacquesRivière, «Leroman d’aventure »[La NouvelleRevue française, mai-juillet

11

1

2

INTRODUCTION

11
« intimitéaveugleavec sesimaginations».L’aventure,ainsi entendue,
étaitmoinslamatièreque laforme de l’œuvre,unecertaine façon de faire
battre lecœurdulecteuren lui donnantàéprouver«ce délicieuxdéploiement
de l’âme en face de l’avenir toutproche etencore muet», en laissant venir
àlui « laviecomme elle est»,contradictoire etinattendue.
Quelquetempsavant samort,Thibaudetarepris sonanalyse despossibles
romanesquesetnoué ensemblecesenjeuxdans«Leroman deMontaigne »
(publié en mars1935, dansLa Revue universelled’HenriMassis,revue
concurrente età bien deségards unadversairerésoludeLa NRF, mais
àlaquelleThibaudetcollabore néanmoinsassez régulièrement,comme
d’ailleursGide le faitaussiàl’occasion).Il s’agit de l’un de ses derniers
12
grandsarticles, l’un de ses essais les plusambitieuxetlesplusoriginaux.
Thibaudet s’y propose de lire Montaigne àtraversMauriac aindemettre
aujourles« linéamentsderoman possible », les virtualitésderomanqu’il
entrevoitdansLesEssais.Ilreconnaîtdansle livre deMontaigne,àl’état
de potentialité (dansletemps) etàl’étatd’esquisse (question detaille),un
roman,un pré-roman, desbribesderomans…àlafois un genre présentet
un genre promis,un effetet un effort,uneactualité et une possibilité.La
tentation du roman incarne enMontaigne laquête d’une intelligence des
possibles.C’estbien lanotion de « possible »qui offre iciunereformulation
complète desenjeuxdela iction, et permetà Thibaudetdereconnaîtreun
mythe en germe dansl’essai:

Decettetangence deMontaigneau roman, dece dialogue deMontaigne
avec ce fantôme deroman qui n’est pasencorené, ce Marcellus qui lui
apparaîtdansleslimbesdupossible,uneaddition manuscrite deses toutes
dernièresannéesauchapitreXXIdupremierlivre nousapporteuntémoignage
13
complexe .

Etlecritique decitercechapitre oùMontaigne,racontantdeshistoires,
commente l’intérêt qu’ilya àse demander sises récits sont véridiques:

il sufit qu’ils soient possibles… Advenu ou nonadvenu, à Paris ouà
Rome,à Jean ouà Pierre,c’est toujours untoutde l’humainecapacité,

1913], dansÉtudes(1909-1924).L’Œuvrecritique deJacquesRivièreàLa NouvelleRevue
française,Paris,Gallimard, 1999, p.341.
11.Ibid., p.336.
12.AlbertThibaudet, «Leroman deMontaigne.DeMauriac à Montaigne »,Revue
Universelle,t.LX,15 mars1935, p.655-677.Surcetarticle,voirMarielleMacé, «“Le
roman deMontaigne”deThibaudet.Reconnaissance etplaisirgénérique », dansM.Macé
etR.Baroni (dir.),LeSavoirdesgenres,Rennes,Presses universitairesdeRennes,coll. «La
Licorne »,2007, p. 173-186.
13.AlbertThibaudet, «Leroman deMontaigne.DeMauriac à Montaigne »,op.cit.,
p.668.

MARIELLE MACÉ ET CHRISTOPHE PRADEAU

duquel je suis utilement aviséparcerécit.Jelevoiset j’enfais mon proit
aussi bien en ombrequ’encorps.
Le commentaire apportéparThibaudetachève d’identiier romanesque et
possibilité:

[C]equi portesurle possible –c’est-à-direcequiseraitlamatière du
roman – lui paraîtplusimportant, plusinstructifquecequireproduitleréel
[…].Plutarque, c’estdu possiblepassé.Mais leroman produit indéiniment
dupossible présent,DonQuichotterendraità Montaigne le mêmeservice
14
– etbien mieux–que peutluirendretellevie dePlutarque[…].

L’entrée du roman danslerépertoire desgenresestalorsprésentéecomme
l’événementàlafoisesthétique etcognitif de lamodernité:«cette
obscurité[de l’introspection pratiquée parMontaigne]n’existe pluspournous,
précisémentparcequ’elleaété dissipée, pénétrée de lumière, parl’âge
15
moderne, parl’âge du roman. » Ce faisant,Thibaudetproposeunevue
cavalière de l’histoire du roman, depuisla Renaissance jusqu’àl’époque
contemporaine,centréesurlaquestion despossibles.Cettecoupure dans
l’histoire du romanque l’onsitue généralementdansle premier tiersdu
e
XIXsiècle,qu’Auerbachappelle
l’avènementdu«réalismesérieuxmo16
derne »,Thibaudetlanomme d’unautre nom:l’avènementdu roman
de la condition humaine.CeromanqueMontaigne ne pouvaitconcevoir
mais queson œuvre contienten puissance, Thibaudet le déinitcommeune
façon de peindre l’humainecondition «aumoyen desautres» etnon d’après
soi-même, ou, plusexactement, d’aprèslesautresensoi.Il luisembleque
l’avènementdu roman de la condition humaine introduitdansl’histoire
de l’artnarratifunecoupureaussi importantequecelleque laperspective
17
linéaireaétablie entre lapeinture deCimabue etcelle deMasaccio .
***
Onvoitl’importance decesenjeux: àlafoispromotion de l’élan
vital, nouvelle façon deregarderlamultiplicité du réel, nouvelle façon de
considérerlaforme deshistoires, et reconnaissance d’un plaisirinéditde
lecture, l’idée de possibleapparaîtbiencomme le mot-clé de l’esthétique du
roman moderne.Nouant singulièrementlavie etles récits, lanotion inviteà
reconsidérerl’évolution despenséesdu roman etdupersonnage, etàfaire
droitàladynamique propre de l’expérience deslecteurs.

14.Ibid., p.668-669.
15.Ibid., p.670.
16.ErichAuerbach,Mimésis.La représentation de la réalité dansla littérature occidentale
[1946],trad.CornéliusHeim,Paris,Gallimard,coll. «Tel », 1968,chap.XVIII«Àl’hôtel
de la Mole », p. 450-488.
17.AlbertThibaudet, «Leroman deMontaigne.DeMauriac à Montaigne »,op.cit.,
p.672.

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1

4

INTRODUCTION

Lapassion moderne despossiblesintéressetoutd’abordune pensée
dugenreromanesque, etplusgénéralementde lanarrativité.Plusieursdes
e
œuvres romanesquesmajeuresde lapremière moitié duXXsiècle ontpu
être lues,àlalumière du texte programmatique deRivière,comme
l’exploration de lavibration même despossibles–à commencerparLesCaves du
VaticanetLesFaux-MonnayeursdeGide,romansd’unromancier qui «se
refuseàprévoir» et qui,contre lesprétentionsde la«conséquence » etdes
déterminismes, s’interrogesurlapossibilité d’unacte gratuitou surlaplace
duhasard dansl’ordre des vies.Si,commeJudithSchlangerl’asuggéré,
la question de la« vocation » (c’est-à-dire des justiicationsetdesformes
quechacun peutdonneràsavie)constitue « lasubstance même du roman
18
moderne», c’est unequestionque le genreromanesque n’apu manquer
derencontreraumomentoùil s’interrogeait,comme il l’afaitau tournant
e e
desXIXetXXsiècles,surlespouvoirsde lanarration et surcequ’ilavaiten
propre.Le propre du roman,répondaitThibaudet, estdereprésenterladurée
d’unevie.De fait, les typologiesproposéesparles théoriciensdugenretout
aulong de lapériodequeMichelRaimondaplacéesouslesigne de la«crise
du roman », necessentde déclinerce nœudqui faitdu roman lecadreapriori
delajustiicationd’unevie etdelavie cemouvement qui s’impose en retour
commeun véritable déi au roman: commentréalisercequi netientpasen
place?Aux romansdu« débutdanslavie »,avecleurspersonnages quise
projettentdansl’espace ouvertdespossibles,répondentainsi les romansde
lamémoire,recherchesdu tempsperdu, odysséesdu rétrospectif enquête
d’unitéque menacentlesmorsuresducela aurait pu être.
Ce momentparticulierde l’histoire du roman, momentoùle
genrerencontre l’énigme desformesexistentiellesetde l’énergievitale elle-même,
oùilbutecontre lesentimentde l’aléatoire mais surtoutoùil lesprend en
charge, a eu ses penseurs.Lapassion romanesque des possibles, aussitôt
qu’identiiée,nes’est pas révéléesimplementeuphorique; souvent
laméditation desformesde l’existence etdespouvoirsdu romans’estdoublée
d’unerélexion sur les occasions manquéesdel’époque.Elle a constituéle
19
cœurde l’interrogation deBenjaminqui, dans«Leconteur», posait que
leroman est toujoursl’histoire d’un individumal intégré.Elleatrouvé dans
leSartre desCarnetsde ladrôle de guerreun lecteurimpliqué;leregard du
jeune hommesaisitl’éloignementd’une époquebasculantbrutalementdans
le passé etle dénuement que l’on découvre ensoiaumomentd’affronter
l’avenir.Tout sepasse commesi lasituation inédite dela drôle deguerre,
20
cette guerre «àla Kafka», mettaitànul’énigme idéaliste dudestin, en

18. JudithSchlanger,La Vocation,Paris,Seuil,coll. «La Couleurde lavie », 1997, p.73.
19.WalterBenjamin,«Le conteur.Rélexions sur l’œuvre de NicolasLeskov »[Orient und
Okzident, nouvellesérie, n°3, octobre 1936], dansŒuvres,t.III,trad.M. deGandillac,R.
RochlitzetP.Rusch,Paris,Gallimard,coll. «Folio »,2000, , p. 114-147.
20.Jean-PaulSartre,Carnetsde ladrôle de guerre, nouvelle édition,
éd.ArletteElkaïmSartre,Paris,Gallimard,1995, p.35.

MARIELLE MACÉ ET CHRISTOPHE PRADEAU

exacerbait l’obscurité, manifestait ce qu’unevie a d’injustiiable.Carc’est
une guerresansforme et sans action,une irréalisation dont touthorizon et
toutfuturestprovisoirement«barré »;« l’attente et laperte
despossibi21
litéspropres»,voilàl’expérience imposéeaujeuneSartrecommeaux
autres,uneattente passive et une lentetransformation desoi enchose.Ces
notes, danslesquelles un individudetrente-quatreanss’interrogesur ses
« possibilitéspropres» et sur sasituation dansl’existencesont, entreautres
choses,un magniique autoportraitdelecteur,uneméditation sur lalecture
22
romanesque et ses ressources.Lamobilisationaété l’expérience detoute
une génération;elleapesé fortement surlerapportqu’écrivainsetlecteurs
pouvaientavoiravecles romansetles récits quise placenten permanence
àl’horizon de l’existence.
Aucoursdu siècle, lerécitentant quetelad’ailleurs semblé devenirle
lieuprivilégié d’une épreuve despossibleset, dansleur suite, duhasard et
des incertitudes,lesbifurcations narrativesigurant la formemême delavie
lorsqu’elle explore « enacte »sesproprespotentialitésetlescheminsdesa
liberté. «Dans unroman[…] aucun possible n’estanéanti,aucun nerestesans
23
conséquence, puisqu’ilareçulavietêtue etdérangeante de l’écriture »,
écritencore Gracq.Àvraidire,unegrandepartdela« narratologie» moderne
prolonge la conscience decettesolidarité entre laformeromanesque etles
viespossibles.Danslasuite duQu’est-ceque lalittérature?deSartre, depuis
UmbertoEco jusqu’à, plus récemment,MeirSternberg,c’estlanarrativité
elle-mêmequi estconçuecomme lamise en forme d’une dispositionaux
possibilités: bifurquantentresesprolongementspotentiels,choisissantà
chaque instant unevoiecontreuneautre, lerécitapparaîtcomme laforme
exemplaire de l’individualité moderne –vibrante, incertaine, plurielle.
Ilaura aussi fallu touteune évolution de lapensée dupersonnage
pour que leroman devienne l’espace parexcellence d’une dispositionaux
24
possiblesexistentiels.IsabelleDaunaisformule ici
deshypothèsesimportantes surles raisons qui ont substitué les«viespossibles»aux«vies
idéales» dansl’histoire du roman moderne;dressantfaceàface laThéorie
du romandeLukàcset«Leroman d’aventure » deRivière, elle montre
commentlesformesde l’héroïsme ontévoluéaveclasociété démocratique
etavecl’incrédulité desindividusdevantdes rêvesmodélisésapriori:
faceàun monde fondamentalement«variable », où touteslesopinionset

21.Ibid., p.30.
22.Pour une lecture deslectures sartriennes,voirMarielleMacé,
«Êtresesproprespossibles: Lecture etimagination moralechezSartre », dansJean-CharlesDarmon etPhilippe
Desan (dir.),Pensée morale etgenres littéraires,Paris,PUF,2009, p. 179-194.
23.JulienGracq,Enlisanten écrivant[JoséCorti,1980], dansŒuvrescomplètes,op.cit.,
t.II, p.639.
24.Surl’ontologie dupersonnageromanesque élaborée parIsabelleDaunais,voirlecompte
rendudesesdeuxdernierslivres,LesGrandesDisparitionsetDesPontsdansla brume
(infra, p.184-190).

1

5

1

6

INTRODUCTION

toutes les actions sontpossibles,ce n’est plus la conformationàun idéal
mais« l’aptitudeà circulerau sein même de lavariation, de l’habiter[…]
qui devientlaforme de l’héroïsme ».Le monde moderne n’accueille plus
de vies idéalisées, mais des hypothèses ;il fautdésormais savoir transformer
ceshypothèsesen « forme nouvelle » derêve, en monde oùdéployer ses
proprespossibles.Lareconnaissance decettecapacité de l’individu moderne
às’imaginer«autre » (etdu romanà abriter son énergie de multiplication
desoi) peutinviterà bien des relectures.YannickRoymontrecombien,
lecteursdeBalzac,Baudelaire etGautieront su reconnaître en
luiunvéritable « don d’avatar»qui poussaitleromancieràs’incarnerdansdescorps
différents,às’égarerouàse disséminerdans une œuvrequ’il necherchait
pourtantjamaisàmaîtriser ;le goûtdupossible, déplacé dupersonnageau
créateur,ygarde le même poidsexistentiel.C’estdanslebutde mettre en
lumièretoutecetteanthropologie moderne dudésir queBarbara Carnevali
relitProustcontreRenéGirard;observantlesprésupposésetlesimplications
de lathéorie mimétique etdesavisionsombre dudésircommealiénation ou
dégradation dumoi, elle propose dechanger radicalementde perspective et
de prendreau sérieux, dansleroman proustien, le désirdespersonnagesde
« vivreune autrevie», aind’y réhabilitercesexpériences souventdévaluées
quesontle désir, l’espérance oulesnobisme.Non pluspassiontriste mais
multiplicationactive devie, lapossibilisation desoise place décidément
aucœurde l’attraction etduprestige du roman.
Le possible esten effetl’objetd’une expériencecontinue de lecteur,
c’en estmême peut-être le nom propre.AutourdeBergson, lapromotion
du possible, del’incertain, del’aléatoire consistaitàidentiier un « nouveau
plaisir»,celui d’êtrequelqu’unàquiquelquechose peutarriver, etàen faire
le propre de l’individumoderne;JulieAucagneretrace ici l’émergence de
cetteconception de l’aventure lectriceàtraversla correspondance deJacques
Rivière avec Alain-Fournier ; révélantdans lalectureune igure fondamentale
du« lien », elle observe laséparation progressive de
deuxpersonnalitéslittéraireset spirituellesautourd’une pratique d’abord partagée (mieux, liante
etdestinale).À distance,on peutàvraidirey reconnaîtrelepoint vif detoute
expérience de lecture.Ilyaplusieursfaçonsderegardercerapportpropre du
lecteurauxpossibles romanesqueset leproit qu’il y trouve :perspective de
vie, horizon d’action,réserve de diction…La considération dupassage de
lavie idéaleàlavie possiblechezIsabelleDaunais, embrasseaussiune idée
de lalecture:lavierêvée dulecteurcesse desetenirdansle lointain, elle
devient simplement unevie «autre », présenteàtoutmomentetparallèlement,
image decequi peut surveniren permanence danslaréalitécomme l’une de
seséventualités, entre lesquellesle hasard peutchoisir.En permanence, en
effet.Observantladynamique de lalectureà cette échelle – non plusdansle
grand mouvementde ladestinée, maisdanslatemporalité individuellequise
rouvre et serejoueàl’occasion dechaque phrase –MarielleMacés’appuie
surlapensée dePaulhan pourcomprendre lafaçon dontnous«vivonsavec

MARIELLE MACÉ ET CHRISTOPHE PRADEAU

les phrases»qui nous viennentdes romans,c’est-à-dire lamanière dontnous
nouscontinuonsdanslesformes touten nous yportant un peuau-delàde
nous-mêmes.Ladimension de laphrase enrichitlaquestion despossibles:
lesdirectionsdevieque dessinechacune desphrases que nouslisonsne
sontpasprisesdans une logique decarrefours qui nousplacerait,à chaque
étape, devant unbouquetde destinéespotentiellesentre lesquelleschoisir;
c’est unautre mouvement qui estmisen lumière,unva-et-vient que noue
continûmentle lecteuravec cequ’il lit, lorsqu’il place lesphrasesau-devant
desoicommeautantde pistes,s’yengage et s’yétonne d’êtreaussicela,
prenantconscience d’unautrerapportàsesproprescapacités,consentantà
un effortdetraction desoi-mêmeverslesformesetlesœuvres.
ThomasPavel,àqui l’on doit toute lareconsidération du rapportdu
romanàl’idéal,approfonditcesentimentdespossiblesenaccentuantle
mouvementqui porte le lecteurvers la iction:on neperçoit pas seulement
un universictionnel,montre-t-il,on yadhère,on y participe activement,on
s’ydirige dansdes situationsneuves.L’auteurdeLaPensée du romantrouve
dansle modèle pictural de laperspective desoutilspourdécrirecette
directionnalitétemporelle,spatiale etmorale,cette orientationactive dulecteur
vers la iction,la force d’attraction qui lemeutet lerush foraction orfor
projectsqui naîten luiàmesurequesurvient une « explosion » d’hypothèses
etd’attentes.Lanotion de possible décrit sansdoute mieux quetouteautre
lesformesactuellesde notreaccèsetde notreadhésionaux romans, lafaçon
dont nous y rejouonsactivement,plutôt qu’un idéaldevie désormais mal
formulable, lesimpleemportement versl’existenceque déclenchetoute
iction:« rien ne feraplus ques’efface cemenucoupd’onglesur l’esprit
du lecteur, coupd’onglequientre encompositionaussitôtavectout lereste
[…].Toutcequi estditdéclencheattente ou ressouvenir,toutestporté en
25
compte, positif ounégatif»,écrivaitGracq,toujourslui.
Si leromanviten nousde lavie phosphorescente despossibles, il le
doitaussi, etpeut-êtresurtout,à ceciqu’iladramatisé le momentoùl’espace
ouvertdu récit sereferme, oùlasurprise incessamment renouvelée duce
quiadvientseretourne en mémoire del’advenu.Parcequ’il n’estcontraint
paraucunerègle de composition,parcequela in nes’imposepasàlui,
comme le dénouementauxgenresdramatiques,àlafaçon
d’uncouronnement quiaimante,verslequel onse hâte, parcequ’ilseconstruit,à bien des
égards,contresa in,intimement perçue,par leromancieret par lelecteur,
commeunrenoncement, leromans’estdonnéàlui-même l’injonction de
penserla in,ou,pour le dire autrement, de faire desapropre in
uneques26
tion.CommeProustl’asi nettementétabli dans«Journéesde lecture »,

25. JulienGracq,En lisantenécrivant,op.cit., p.639.
26.MarcelProust, «Journéesde lecture »[1906], préface du traducteuràSésame etles
lys,recueillie dansPastiches et mélanges[1919], dansContreSainte-Beuve, précédé de
Pastichesetmélangeset suivi deEssaisetarticles, éd.P.ClaracetY.Sandre,Paris,Gallimard,
coll. «Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 170-171.

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1

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INTRODUCTION

aucunautre genre ne donneàéprouvercomme leroman lamélancolie de la
in. Aussi bien apparaît-elle comme le lieu où s’expose le propre du genre.
ChristophePradeauétudie lesenjeuxdecette injonctionque leromanse
donne àlui-même de«faireune in »àtravers quelquescasde igure :Le
Dernier HommedeCousin deGrainville,TheLast MandeMaryShelley,
LaPeaudechagrindeBalzac,Albertine disparueetLeTemps retrouvéde
e e
Proust.Leroman desXIXetXXsiècleséprouveunevéritable fascination
pour la igure du survivant, dernier homme, dernierdesMohicans, fossiles
duCabinetdesantiquesou travestispoudreuxdu«Bal detêtes»;il est
possible d’y voir lesymptômequel’avènementdu genre apartieliée avec
cette nouvelleconception du temps, laïcisée etentropique,quicommence
e
àse faire jourdanslespremièresannéesduXIXsiècle,conceptionqui est
cellequi prévautaujourd’hui, dans lemondeglobaliséquiest lenôtre,tant
auniveaudesconsciencescollectivesqu’auniveaudesconsciencesindivi-
duelles,selon laquellela indoitdésormais se dire en termesbiologiques,
commeune extinction,une in qui nerésout rien,qui n’est pas undénouement,
unerévélation, maisporte en elle lesoupçon d’unedissipation, l’hypothèse
déréalisante d’un effacementde nos vies.
Lesanalyses rassembléesdansle présentdossierontencommun
d’inviteràvoirdans leroman quelque chose commeune iction vitale,unemise
en œuvre de la conscience deceque laviead’imprévisible etdecréateur.
Ilyaeu quelquechose de décisif dansletournantmodernequia conduit
àpenserl’expérienceromanesqueselon lamultiplication despossibles,
c’est-à-direselon desdirectionsénergétiques que l’existenceréelle (celle
quichoisit) faitévanouir, mais que lesétatsdeconscience lesplusintenses
sontcapablesde mainteniretd’enrichiren nous.Le genre n’yestplus
seulement unequestion de forme, ouderéserve devaleurs, mais une direction
pratique et unevirtualité d’action.

MarielleMacé
CRAL,CNRS-EHESS

ChristophePradeau
UniversitéParisIV-Sorbonne

Abstract

De la vie idéaleaux viespossibles

ThenovelasLukacsdeines it up to Dostoievsky is characterized byahero who
dreamsofalife he is abletorepresent to himself:for thishero,the ideal life is alife
thatcanbeprojectedthrough the igures of exemplary models.Atabout thesametime
asLukacs,whilewritingThe TheoryoftheNovel, foresees the fading outofsucha
heroand, along with him,the endofthegenre, JacquesRivière callsforanew kind
ofnoveland anewbreedofhero.ForRivière,this new herodoes notdream of alife
that isalready mappedout, but of alifethat is unknown,or to put itdifferently, alife
of endless possibilities.Thisarticlelooksat theway in which thischangein what is
deined asan ideal lifeisat once anevent in thehistory ofthenoveland a consequence
of modernity.Flaubert’slastnovel,Bouvard etPécuchet,servesasan illustration for
this transformation,whichconcerns thewaybothcharacterandrealityare deined.

Keywords:modern novel,ideal, Lukacs, JacquesRivière,Bouvard etPécuchet
Motsclés:roman moderne, idéal,Lukacs,JacquesRivière,Bouvard etPécuchet

DansLa Théorie du roman,GeorgLukácsdistingue deuxfaçonspourle
héros romanesque desesituerfaceaumonde:oubien le hérosconsidèreque
sonâme estplus« étroite »que le monde,àla conquête duquel ilse lance
alorsaindel’élaourgir ;bien ilconsidèreque c’est lemondequiest plus
1
étroit,insufisant, décevantet, de craintequesonâmene« s’étréci[sse]»
aucontactde lasociété, ils’efforce des’en détourner sice n’estmême de la
fuir.Lepremiercasde igure, commeon lesait, estceque Lukácsappelle
l’idéalismeabstrait:le personnageaspireàune grandeur quiaudépartlui
faitdéfautet qu’ilchercheà atteindre entravaillantàsetransformerdansle
sensdeson idéal,imitantà cette in l’actiondegrands modèles.Lesecond cas
de igure estceluiduromantisme de ladésillusion,quiconstitueunrapport
inverseaupremier:le personnage perçoit sonâmecomme étant« pluslarge

1.GeorgesLukács,La Théorie du roman,trad.
coll. «Médiations», 1963, p. 91.

JeanClairevoye,Paris, Gonthier,

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