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Voyages ou séjours d’écrivains espagnols en Europe 1890-1910
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-96936-0 EAN : 9782296969360
Élisabeth DELRUEVoyages ou séjours d’écrivains espagnols en Europe 1890-1910 Modalités hispaniques du récit de voyage
Préface de Jean-Claude Rabaté
Recherches et Documents– Espagne Collection dirigée par D. Rolland et J. Chassin La collectionRecherches et Documents–Espagnepublie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques, des documents et des recueils de documents. Dernières parutions FRANÇOIS Marie,Eau et développement en Espagne, Politiques et discours, 2012. GAUTHIER Michel,: leFederico García Lorca  Romancero gitano,2011.BOTTIN Béatrice,José Martín Recuerda aux prises avec l’Histoire,2011. DELAUNAY Jean-Marc,Méfiance cordiale, Les relations e économiques franco-espagnoles de la fin du XIX siècle à la Première Guerre mondiale,2010. DELAUNAY Jean-Marc,Méfiance cordiale, Les relations colonialese franco-espagnoles de la fin du XIX siècle à la Première Guerre mondiale,2010. DELAUNAY Jean-Marc,Méfiance cordiale, Les relations e métropolitainessiècle à lafranco-espagnoles de la fin du XIX Première Guerre mondiale,2010. ANTÓN Carmen,Chemin faisant. Espagne, guerre civile et guerre, 2009. MÉKOUAR-HERTZBERG Nadia (sous la dir.),Nouvelles figures maternelles dans la littérature espagnole contemporaine. Les « mères empêchées », 2009. MARQUÉS POSTY Pierre,Espagne 1936. Correspondants de guerre, 2008. PEYRAGA Pascale (textes réunis et présentés par),Le caprice et l’Espagne, 2007. ALVAREZ Sandra,Tauromachie et flamenco : polémiques et clichés. e e Espagne XIX – XX, 2007.
A mes parents A Vincent et Adrien
Avant-propos Cet ouvrage est le fruit d’un travail de recherches que l’auteure nous présente aujourd’hui en une synthèse claire, vigoureuse et pertinente ayant pour thème les voyages e d’écrivains espagnols en Europe, au tournant du XIX siècle. D’emblée, Elisabeth Delrue souligne l’ampleur et la difficulté de la tâche : cerner des caractéristiques génériques et des constantes formelles propres à ce type de narration intitulé « récit de voyage » ; en définir les modalités propres à l’Espagne de 1900, ou plus exactement à la charnière de deux siècles. L’introduction particulièrement dense, enrichie par la lecture d’abondants ouvrages théoriques français et espagnols, met en perspective le récit de voyages en termes de genre constitué et autonome, obéissant à des règles précises et à certaines contraintes qui impriment des marques particulières à ce même récit. Cette réflexion à propos des « modalités hispaniques du récit de voyage » s’organise ensuite autour de trois grands axes. Le lecteur découvre tout d’abord une étude théorique portant sur les questions complexes d’identité et d’altérité et dictée par le désir d’apporter des réponses claires à des questions délicates mais pourtant apparemment simples : les motivations des voyageurs, la nature de leur quête, leurs difficultés à appréhender des cultures étrangères. Lecorpus précis et rigoureux choisi par l’auteure met en lumière des figures d’écrivains journalistes comme Vicente Blasco Ibáñez ou Emilia Pardo Bazán ; leurs récits s’apparentent essentiellement à des reportages sous forme de « chroniques-lettres » destinées tout autant à la presse provinciale (El Correo de Valencia) qu’aux périodiques nationaux (El Imparcial). La seconde partie intitulée « Les images de la modernité » présente le grand mérite de brosser et d’analyser un contexte historique précis, celui de la fin d’un Empire espagnol sur lequel le soleil s’était définitivement couché. Avant même la date mythique de 1898, la réflexion et les essais de maints intellectuels désenchantés illustrent un profond pessimisme
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ambiant. L’Europe s’affirme alors comme un modèle pour l’Espagne et les capitales européennes deviennent une destination obligée pour des voyageurs fascinés par les espaces urbains, au premier rang desquels figure Paris, la Ville-lumière. L’auteure recrée parfaitement l’atmosphère des quartiers à la mode de la capitale française et analyse avec minutie les « images de la modernité » nées de lieux emblématiques, de circonstances exceptionnelles comme les Expositions Universelles, les manifestations artistiques et l’émergence de la modernité. Dans la dernière partie, consacrée à la construction du discours de la modernité, les différentes stratégies discursives sont bien mises en évidence par Elisabeth Delrue. Celle-ci analyse finement l’écriture et les procédés utilisés par les voyageurs pour mettre en lumière la richesse des confrontations entre différentes formes de cultures mais aussi la difficulté d’en retranscrire le caractère inédit. Le mérite de cet ouvrage est de ne jamais occulter la toile de fond historique en privilégiant le débat incessant entre l’exaltation de toutes les formes de casticismo,la crainte de voir l’Espagne perdre son identité et l’ouverture vers l’Europe si chère à certains intellectuels essayistes de 1900. En résumé, Elisabeth Delrue nous offre un ouvrage dense, riche et varié qui s’attache à l’étude de plusieurs objets de recherche à un moment charnière de l’histoire culturelle de l’Espagne contemporaine. Cette étude ambitieuse n’omet pas de s’interroger sur le statut du lecteur afin de mieux prendre en compte les différentes stratégies discursives. L’originalité de cet ouvrage vient de la volonté affichée de son auteure de toujours lier intimement les différentes sortes d’« images discursives » (locuteur, destinataire et modernité) à la personnalité même du locuteur, authentique « médiateur culturel » qui fait du lecteur un acteur à part entière dans cette Espagne de l’immédiat « après-désastre », partagée plus que jamais entre repli identitaire et ouverture vers les cultures de l’Autre. Jean-Claude Rabaté Université de la Sorbonne nouvelle, Paris 3
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Introduction Si la dénomination de « récit de voyage » adoptée désormais par la critique littéraire recouvre une grande diversité de réalisations textuelles et traverse les époques depuis les Histoiresd’Hérodote etAnabasede Xénophon qui en sont les 1 premières manifestations , le corpus qu’il constitue, en évolution constante, étalé au long des siècles, est,a fortiori, considérable. Dégager des marques génériques et des constantes formelles est une entreprise ardue que ne manque pas de constater Roland Le Huenen :
L’on est donc forcé de reconnaître, grâce à cette variété de pratiques et de formes, l’extrême difficulté sinon l’impossibilité à considérer et à décrire le récit de voyage en termes de genre constitué, autonome, faisant l’objet de règles et de contraintes a priori, présentant un réseau de marques et 2 de signes spécifiques .
Pierre Rajotte signale, en raison de la multiplicité de ses 3 formes, l’impossibilité d’une définition précise , tandis que 4 5 Jacques Chupeau et Geneviève Champeau soulignent les frontières poreuses d’un genre protéiforme. Adrien Pasquali, pour sa part, met en avant le montage de genres, de voix et de 6 textes que le récit de voyage est prêt à accueillir . Quant aux critiques espagnols, ils se risquent, néanmoins, à une définition. Pour Francisco Villar Dégano, ces livres 1 Roland LE HUENEN, « Le Récit de voyage : l’entrée en littérature »,Revue des études littéraires, Université de Laval, vol. 20, n° 1, Printemps, été 1987,L’Autonomisation de la littérature,p. 45. 2 Roland LE HUENEN, « Qu’est-ce qu’un récit de voyage ? », inLittéralesn° 7, « Les modèles du récit de voyage », Paris X-Nanterre, 1990, p. 15. 3 Pierre RAJOTTE,Lerécit de voyage. Aux frontières du littéraire, Montréal, Triptyque, 1997, p. 20. 4 Jacques CHUPEAU, « Les récits de voyage aux lisières du roman »,Revue d’Histoirelittéraire de la France, mai-août 1977, n° 3-4, p. 536. 5 Geneviève CHAMPEAU, « El relato de viaje, un género fronterizo »,Relatos de viajescontemporáneos por España y Portugal, Geneviève CHAMPEAU (éd.), Madrid, Editorial Verbum, 2004, pp. 15-31. 6  Adrien PASQUALILe tour des horizons. Critiques et récits de voyages, Paris, Klincksieck, 1994, p. 113.
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constituent un genre hybride, paralittéraire, à la base, qui se distingue de la littérature de voyage par son intentionalité informative et utilitaire à des fins commerciales ou de diversion. Ils partent d’une expérience réelle de l’émetteur pour transmettre au récepteur une nouvelle expérience presque toujours plurielle, fondée sur le plaisir, l’information pratique et historique différée, car les données fournies sont caduques. Sur le plan de l’écriture, l’emploi de la première personne y est de rigueur, elle matérialise le fil conducteur de l’expérience personnelle du voyageur qui promène sur une géographie inconnue sa propre vision du monde et déroule la spatialité dans 1 tous ses possibles . Pour Sofia Carrizo, dans ce discours à la fois narratif et descriptif, la fonction descriptive l’emporte sur les autres et embrasse des informations de natures diverses qui incluent les actes des voyageurs. Le récit résulte d’une sélection qui répond aux attentes spécifiques de la communauté 2 historiquement datée à laquelle il s’adresse .
A y regarder de près, il faut toutefois reconnaître que certaines permanences peuvent s’instituer en marques spécifiques de ce genre apparemment sans loi. Carlos García 3 4 Romeral Pérez et Jean Roudaut , entre autres, s’attachent, d’ailleurs, à les relever. Fruit d’une expérience réelle racontée à la première personne par le voyageur lui-même, ce type de récit à caractère multiforme (lettres, journal, mémoires), respecte le fil chronologique de l’expédition. La description qui ne lui est plus hiérarchiquement soumise devient son égale et peut même l’emporter sur la narration proprement dite. Discours descriptif objectif et discours subjectif se croisent, conditionnés par les connaissances du voyageur qui peut mêler langues spécialisées et langue familière et préfère les types socioculturels à la catégorie du personnage.
1  Francisco VILLAR DEGANO,Libros de viajes: Universidad de Murcia,. Murcia 1996, p. 31. 2  Sofia CARRIZO RUEDA, Libros de viajes, Murcia : Universidad de Murcia, 1996, p. 123. 3  Carlos GARCIA ROMERAL PEREZ,Bio-bibliografia de viajeros españoles (1900-1936),Madrid : Ollero Ramos, 1997. 4  Jean ROUDAUT, « Quelques variables du récit de voyage », inLa Nouvelle Revue Française, 377, 1984, pp. 58-80.
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