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VULNÉRABILITÉS, ÉCHANGES ET TENSIONS
LES ÉCHANGES DANS L’ESPACE ÉdÉitdeituerus :rsDANS L’ESPACE MÉDITERRANÉEN
EURO-MÉDITERRANÉEN
L’AMER MÉDITERRANÉE Laure Lévêque
LES ÉCHANGES DANS L’ESPACE Laure Lévêque,’ Éditeurs :Éditeurs :À lire l’actualité, l’espace euro-méditerranéen évoque aujourd’hui massivement Philippe Bonfls, Yusuf KocogluLe présent ouvrage entend dépasser la facilité des stigmatisations et le EURO-MÉDITERRANÉEN- Philippe Bonfls, Yusuf Kocogluune zone de confits, culturels, religieux ou économiques, plus ou moins ouverts, Laure Lévêqueportrait peu fatteur que certains médias brossent à l’envi, sur fond de Laure LévêqueThierry Santolini, Delphine van Hoorebeke
jusqu’à menacer le vivre ensemble de communautés que caractérisent pourtant, sur poussée migratoire et d’exacerbation du radicalisme religieux, d’un espace Thierry Santolini, Delphine van HoorebekeÀ lire l’actualité, l’espace euro-méditerranéen évoque aujourd’hui massivement ir’tlit’s-itrrjr’assivement Philippe Bonfls, Yusuf KocogluPhilippe Bonfls, Yusuf Kocoglula longue durée, des pratiques d’échanges qui ont assuré, d’une rive à l’autre, une euro-méditerranéen, politiquement déstabilisé, qui s’enfoncerait dans une une zone de confits, culturels, religieux ou économiques, plus ou moins ouverts, une zone de confits, culturels, religieux ou économiques, plus ou moins ouverts,
cohabitation renouvelée, sinon toujours pacifque. Thierry Santolini, Delphine van HoorebekeThierry Santolini, Delphine van Hoorebekecrise économique endémique, ouvrant la voie à tous les aventurismes.jjussqu ’’à menacer le viivrre enssemblle de communauttés que carracttérrisent poouurrttaanntt, s, suur r
Les analyses ici réunies questionnent plus particulièrement trois leviers de Au-delà de ces raccourcis, délaissant la corde sensible de l’émotionnel, la longue durée, des pratiques d’échanges qui ont assuré, d’une rive à l’autre, une llrrti’ssr’ril’autre, une l’intégration au sein de sociétés euro-méditerranéennes plongées dans une crise il veut lutter contre une capitulation intellectuelle qui ne sert que le repli cohabitation renouvelée, sinon toujours pacifque. LES ÉCHANGES DANS L’ESPACE ittilijrif.systémique aux implications tant politiques que sociales dont les retentissements communautaire pour rendre sa place à l’analyse lucide, seule à même de Les analyses ici réunies questionnent plus particulièrement trois leviers de listilrtilireviers de
relèvent de ce qu’Amin Maalouf appelle « identités meurtrières » : la question des VULNÉRABILITÉS, ÉCHANGES ET TENSIONS redonner voix à un dialogue que ces rives savent multiséculaire. EURO-MÉDITERRANÉENl’intégration au sein de sociétés euro-méditerranéennes plongées dans une crise l’intégration au sein de sociétés euro-méditerranéennes plongées dans une crise
langues qui, loin de la malédiction biblique qui condamne le babélisme, fait du LES ÉCHANGES DANS L’ESPACE LES ÉCHANGES DANS L’ESPACE C’est dans cette perspective d’ouverture que les contributions ici réunies ssyyssttéémmiiqquue e aauux x iimmpplliicacattiioonns s ttaannt t ppoolliittiiqquuees s qquue e ssoocciiaallees s ddoonnt t llees s rreteteennttisissesemmeenntts s
multilinguisme un maillon cardinal dans la dialectique du même et de l’autre qui DANS L’ESPACE MÉDITERRANÉENs’intéressent à ce que pourraient être les conditions d’un multiculturalisme relèvent de ce qu’Amin Maalouf appelle « identités meurtrières » : la question des rl’ill ititrtrirs uestion des EURO-MÉDITERRANÉENEURO-MÉDITERRANÉENcommande l’ouverture à autrui dans la permanence de soi à soi ; celle des politiques réussi, dont deux dimensions sont ici privilégiées : celle, épineuse et Formes et dynamiqueslangues qui, loin de la alédiction biblique qui condamne le babélisme, fait du llilmlitiilillme, fait du éducatives, décisives dans la formation de compétences sur lesquelles toute société reparaissante, de confits religieux qui, depuis les croisades au moins, multilinguisme un maillon cardinal dans la dialectique du même et de l’autre qui ltiliilrililtie l’autre qui
entend asseoir son autorité, pour peu que ces compétences trouvent à s’investir L’AMER MÉDITERRANÉEn’ont cessé d’être instrumentalisés au service de causes moins saintes commande l’ouverture à autrui dans la permanence de soi à soi ; celle des politiques commande l’ouverture à autrui dans la permanence de soi à soi ; celle des politiques Formes et dynamiquesFormes et dynamiquesdans le système ; celle, cruciale, des circulations dans un espace moins ouvert que profanes ; celle des modalités d’intégration dans un espace que les éédduucacattiivveess, , ddééccisisiivvees s ddaanns s lla a ffoorrmmaattiioon n dde ce coommppététeennccees s ssuur r lleessqquueellllees ts toouutte e ssoocciiétété é
qu’il ne le dit où la nature de ces fux, touristiques ou migratoires, conditionne les institutions internationales ne sont manifestement pas parvenues à unifer, entend asseoir son autorité, pour peu que ces compétences trouvent à s’investir tssitrit’investir termes de l’échange et le statut de ceux qu’il implique.laissant aux organisations privées la charge de reprendre à leur compte cette dans le système ; celle, cruciale, des circulations dans un espace moins ouvert st lrilirltisoins ouvert
responsabilité sociale dont les sociétés civiles portent la demande pressante qu’il ne le dit où la nature de ces fux, touristiques ou migratoires, conditionne les ’ililtrftrtiirtirsditionne les
et qui paraît bien détenir la clé de la soutenabilité d’un avenir commun.termes de l’échange et le statut de ceux qu’il implique.tr’tt’ili.L’Axe stratégique Civilisations et Sociétés
Euroméditerranéennes et Comparées, éditeur pluriel
de cet ouvrage, fédère l’ensemble des équipes
L’Axe stratégique Civilisations et Sociétés Euro-’xtrtégiquivilisations eociétés Euro-L’Atratiiilistiiétés Euro-de recherche en Sciences humaines et sociales de l’Université de Toulon qui
méditerranéennes et Comparées, éditeur pluriel iterranéenes et Cres, éiteur pluriel érrnorsdeur pluriel s’intéressent à l’espace euro-méditerranéen. Pluridisciplinaire, il travaille
de ceet o uvurvargage, fe, fédéèdrèe lre l’en’seenmsebm le dble des ées équipqeus dipee s rr’sles équipes sur des thématiques de recherche transversales : le développement
(sociode recherche en Sciences humaines et sociales de l’Université de Toulon qui rdee chreecrchhere echn Se en cieSnciceens hces humuaminaeins ees et st oscoiacilaels des de l e ’Ul’Uninvieversirstité dé de Te Toouulolon qn quui i économique, local, durable...), les formes d’échanges et de relations (tourisme,
s’intéressent à l’espace euro-méditerranéen. Pluridisciplinaire, il travaille s’intéressent à l’espace euro-méditerranéen. Pluridisciplinaire, il travaille s’intéressent à l’espace euro-méditerranéen. Pluridisciplinaire, il travaille migrations, multiculturalité…), le patrimoine culturel (langues, imaginaires,
sur des thématiques de recherche transversales : le développement (socio-srstisrrsrsls lent (socio-trsaunr dsfeers tts chéumltuarteiqls euet ms de rodèelcehs derce che ivtirlaisnastivoenr…sa). Cles : l’est à se dévoen ilonpitpieamtieve qnt (use loceio s -
économique, local, durable...), les formes d’échanges et de relations (tourisme, ilrl.)frltis (tourisme, chercheurs qui ont contribué à ce volume ont été sollicités pour apporter leur économique, local, durable...), les formes d’échanges et de relations
migrations, multiculturalité…), le patrimoine culturel (langues, imaginaires, irtisltiltrl)triiltrlsmaginaires, expertise sur des questions qui engagent notre devenir.(tourismeigrations, multiculturalité...), le patrimoine culturel (langues,
transferts culturels et modèles de civilisation…). C’est à son initiative que les trsfrtltrlliilisti)’sitive que les
imaginaires, transferts culturels et modèles de civilisation…). C’est à son chercheurs qui ont contribué à ce volume ont été sollicités pour apporter leur chercheurs qui ont contribué à ce volume ont été sollicités pour apporter leur Illustration de couverture : « Mosaïque des îles et des villes de la Méditerranée », initiative que les chercheurs qui ont contribué à ce volume ont été sollicités expertise sur des questions qui engagent notre devenir.expertise sur des questions qui engagent notre devenir.eIV siècle ap. J.-C., Musée du Bardo, Tunis. Photo : Janusz Samardakusz.pour apporter leur expertise sur des questions qui engagent notre devenir.
Illustration de couverture : « Mosaïque des îles et des villes de la Méditerranée », Illstrirtr sïlilliterranée », Collection Histoire, Textes, Sociétés
eeIV siècle ap. J.-C., Musée du Bardo, Tunis. Photo : Janusz Samardakusz.il.-.sristsrusz.Illustration de couverture : Abraham Cresques, Atlas catalan, vers 1375, Bibliothèque dirigée par Monique Clavel-Lévêque et Laure Lévêque
Nationale de France.
CCoCoolllllleceecct ttiiiooonnn HHHiisisstttoiooi irerree,,, T T Teeexxxtetetess,s,, S S Soooccciéiéiétététésss
dirigée pae par Monique Clavel-Lévêque et Laure Lre Lévêqueeiriill-arévêque
ISBN : 978-2-343-08955-3
ISBN : 978-2-343-12325-7 9 782343 089553
28,50 €
34 €
ISBN : 978-2-343-08955-3ISBN : 978-2-343-08955-3
9 782343 0895539 782343 08955328,50 €28,50 €
Laure Lévêque, Philippe Bonfls, Yusuf Kocoglu,
LES ÉCHANGES DANS L’ESPACE
Laure Lévêque, Philippe Bonfls, Yusuf Kocoglu,
LES ÉCHANGES DANS L’ESPACE Laure Lévêque, Philippe Bonfls, Yusuf Kocoglu,
LES ÉCHANGES DANS L’ESPACE
Laure Lévêque, Philippe Bonfls, Yusuf Kocoglu
VULNÉRABILITÉS, ÉCHANGES ET TENSIONS
Thierry Santolini, Delphine van Hoorebeke (Éds.)
Thierry Santolini, Delphine van Hoorebeke (Éds.)
Thierry Santolini, Delphine van Hoorebeke (Éds.)
EURO-MÉDITERRANÉEN
Thierry Santolini, Delphine van Hoorebeke (Éds.)
EURO-MÉDITERRANÉEN
EURO-MÉDITERRANÉEN
DANS L’ESPACE MÉDITERRANÉEN




Vulnérabilités, échanges et tensions
dans l'espace méditerranéen
L'Amer Méditerranée

Collection Histoire, Textes, Sociétés
dirigée par Monique Clavel-Lévêque et Laure Lévêque


Pour questionner l'inscription du sujet social dans l'histoire,
cette collection accueille des recherches très largement ouvertes
tant dans la diachronie que dans les champs du savoir.
L'objet affiché est d'explorer comment un ensemble de référents a
pu structurer dans sa dynamique un rapport au monde. Dans la
variété des sources – écrites ou orales –, elle se veut le lieu d'une
enquête sur la mémoire, ses fondements, ses opérations de
construction, ses refoulements aussi, ses modalités concrètes
d'expression dans l'imaginaire, singulier ou collectif.

Déjà parus


Maya Khaled, L’écriture d’Amin Maalouf à la lisière de deux
langues. Une approche pluridisciplinaire, 2017.
Laure Lévêque, Philippe Bonfils, Yusuf Kocoglu, Thierry
Santolini, Delphine van Hoorebeke, Les échanges dans l’espace
euro-méditerranéen. Formes et dynamiques, 2016.
Daniel Faivre, De l’acte fondateur au mythe de fondation. Une
approche pluridisciplinaire, 2016.
Laure Lévêque, Philippe Bonfils, Yusuf Kocoglu, thierry Santolini,
Delphine van Hoorebeke (dir.), L’espace euro-méditerranéen entre
conflits et métissages. Rencontres, échanges, représentations,
2015.
Marie-Claude L’Huillier et Anne Jollet (dir.), Guerre et paix.
Troisièmes rencontres d’Histoire critique, 2015.
Antoine Casanova, Figures de Dieu, entre masculin et féminin : la
longue marche, 2015.
Monique Clavel-Lévêque, Autour de la Domitienne. Genèse et
identité du Biterrois gallo-romain, 2014.
Enrique Fernández Domingo, Xavier Tabet (textes réunis et
présentés par), Nation, identité et littérature en Europe et
e eAmérique latine (XIX -XX siècles), 2013.
Laure Lévêque (éditeur), Les voies de la création. Musique et
littérature à l’épreuve de l’histoire, 2012.
Sidonie Marchal (éditeur), Belfort et son territoire dans
l’imaginaire républicain, 2012.
Éditeurs scientifiques :
Laure LEVEQUE
Philippe BONFILS, Yusuf KOCOGLU
Thierry SANTOLINI, Delphine van HOOREBEKE






VULNERABILITES, ECHANGES
ET TENSIONS
DANS L'ESPACE MEDITERRANEEN
L'Amer Méditerranée











L’Harmattan















COMITÉ SCIE NTIFIQUE



Jacques-Emmanuel BERNARD, Professeur de Littérature ancienne et comparée,
Université de Toulon
Mohamed BOUGROUM, Professeur d’Économie, Université Cadi Ayyad,
Marrakech

André BOYER, Professeur en Sciences de Gestion, Université de Nice
Sylvie BRODZIAK, Maître de Conférences HDR en Littérature française et
francophone, Université de Cergy-Pontoise

Philippe GILLES, Professeur d’Économie, Université de Toulon
Luigi LABRUNA, Professeur de Droit romain, Université Federico II, Naples

Laurent REVERSO, Professeur d’Histoire du Droit, Université de Toulon
Sylvie TACCOLA-LAPIERRE, Maître de Conférences en Sciences de Gestion,
Université de Toulon












© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-12325-7
EAN : 9782343123257






Le présent ouvrage est le troisième volume d’Actes qui vient enrichir la série
des travaux que conduit l’Axe Civilisations et Sociétés Euro-méditerranéennes et
Comparées de l’Université de Toulon, dans une perspective résolument ouverte aux
pratiques interdisciplinaires et aux partenariats coopératifs.
Il prend ainsi rang après les ouvrages suivants, qui sont le fruit des
recherches collectives menées au sein de ce réseau d’experts :

– L’Espace euro-méditerranéen entre conflits et métissages. Rencontres, échanges,
représentations, L. Lévêque, Ph. Bonfils, Y. Kocoglu, Th. Santolini, D. van
Hoorebeke (éds.), Paris, L’Harmattan, 2015.
– Les Échanges dans l’espace euro-méditerranéen : formes et dynamiques, L. Lévêque,
Ph. Bonfils, Y. Kocoglu, Th. Santolini, D. van Hoorebeke (éds.), Paris,
L’Harmattan, 2016.
– Continuité et rupture des échanges en Méditerranée. Histoire, religion, littérature,
société, J.-E. Bernard, N. Huchet, Y. Kocoglu, A. Leiduan, L. Lévêque (éds.),
Toulon, Babel « Transverses », 2016.

Manière d’illustrer cette dynamique des échanges entre les deux rives de
notre millénaire mare nostrum, les éditeurs ont cette année souhaité confier à une
plume du Sud le soin d’éclairer les enjeux qu’affronte actuellement l’espace
euroméditerranéen, afin d’assurer la circulation des manières de voir et l’équilibre des
points de vue. C’est à cette tâche délicate que Souleïman Bencheikh* a accepté de se
prêter en répondant à notre invitation.
Qu’il veuille bien trouver ici l’expression de notre reconnaissance.


Les éditeurs




* Souleïman Bencheikh est un journaliste et essayiste marocain. Il dirige le groupe de presse
Big Media House qui édite notamment le mensuel Dîn wa Dunia, consacré aux cultures et
aux religions.
Ancien correspondant de L’Express au Maroc, ancien rédacteur en chef et éditorialiste à
TelQuel, co-fondateur du mensuel historique Zamane, son ouvrage Le Dilemme du roi ou la
monarchie marocaine à l’épreuve (Casa Express éditions) est l’essai qui s’est le plus vendu au
Maroc en 2014.









AVANT-PROPOS


La lecture des actes du colloque tenu à Toulon en 2016 et intitulé L’Amer
Méditerranée : Échanges, tensions, vulnérabilités m’a procuré, en tant que
journaliste, un indicible plaisir : le plaisir de réunir une à une les pièces d’un puzzle
qui dessine notre horizon méditerranéen, le plaisir de me replonger dans la saveur
de détails qui relativisent la tentation universaliste très prégnante aux alentours de
cette « mer du milieu », le plaisir, tout simplement, de prendre le temps dans un
monde qui semble ne plus en avoir. On est loin ici du discours médiatique ambiant,
on est loin également du discours politique ou idéologique. On se situe au contraire
dans l’exacte illustration de ce que la culture universitaire en Méditerranée peut
produire de meilleur : expertise, rigueur scientifique, pluridisciplinarité et
vulgarisation, le tout au service du savoir et de son partage.
Faut-il rappeler que l’aire géopolitique méditerranéenne se caractérise aussi
par la prégnance et l’ancienneté de sa tradition universitaire ? Il suffirait pour cela
de noter que, sur les dix universités les plus anciennes au monde, seule une, celle
d’Oxford, ne se trouve pas sur le territoire d’un pays qui jouxte la Méditerranée ;
toutes les autres ont été érigées au Maroc, en Égypte, en Italie, en France ou en
Espagne. Encore faudrait-il souligner que l’actuel Royaume-Uni qui, a priori, n’est
certes pas riverain de la Méditerranée, est pourtant engagé dans les affaires
méditerranéennes depuis l’Antiquité : de lointaine dépendance de l’Empire au
temps de la Pax romana, il est devenu la principale puissance en Méditerranée tout
eau long du 19 siècle. Aujourd’hui, en contrôlant la position stratégique du rocher
de Gibraltar et du détroit éponyme, le Royaume-Uni reste une puissance
incontournable en Méditerranée.
Comment donc expliquer cette coïncidence que les universités les plus
anciennes au monde aient toutes été instituées dans des pays peu ou prou rattachés
à l’aire géopolitique méditerranéenne ? Un élément de réponse réside sans aucun
doute dans le fait religieux lui-même, tel qu’il s’est développé en Méditerranée. De la
même manière qu’elle avait constitué le débouché commercial naturel de la région
du « Croissant fertile », où étaient apparues les premières civilisations agricoles,
la mer Méditerranée a été le vecteur immédiat des religions dites révélées, qui ont


Souleïman Bencheikh


elles-mêmes donné naissance à des civilisations dont la vocation universelle s’est
matérialisée aussi bien dans le djihad que dans les croisades. Reste que le principe
même de révélation implique l’expérience d’un savoir supérieur, l’initiation à une
connaissance qui passe par la lecture : « Au commencement était le Verbe », dit la
Bible « Lis, au nom de ton Seigneur », dit l’ange Gabriel au prophète Muhammad
en ouverture du Coran.
Aussi, en terre d’islam comme en terres chrétiennes, l’université fait presque
toujours la part belle au premier de tous les savoirs, à la mère de toutes les
disciplines, à savoir la théologie. Mais les universités sont également les foyers où
rayonne la science arabe médiévale (Al-Qaraouiyyine, Al-Azhar) et où se
développent les ferments humanistes de la Renaissance (Bologne, Florence,
Avignon, Valence). Ainsi, la conjonction du monothéisme, de son caractère
universel et normatif – devant s’imposer à tous – et d’une puissance politique qui
procède du religieux tout en ayant parfois besoin de s’en émanciper, a pu favoriser
l’éclosion précoce des universités aux alentours de la Méditerranée plutôt
qu’ailleurs dans le monde. Mais, si les premières universités sont apparues au sud de
la Méditerranée, c’est sur sa rive nord qu’elles essaimeront le plus, tout au long du
Moyen Âge, s’appuyant en cela sur la tradition juridique de l’Empire romain, la
lutte contre les hérésies orchestrée par la papauté étant l’un de leurs principaux
moteurs de développement.
Jusqu’à la fin du Moyen Âge la Méditerranée est donc au centre du monde, à
la fois en termes d’échanges économiques mais aussi en terme de production de
savoir. Deux événements majeurs vont contribuer à reléguer cette « mer du
milieu » dans un rôle plus secondaire au cours des siècles qui suivent. C’est d’abord
le passage du Cap de Bonne-Espérance par Vasco de Gama qui ouvre la porte de
l’Asie par la pointe de l’Afrique, c’est aussi la découverte d’un nouveau continent,
l’Amérique, qui offre aux pays européens la perspective d’une puissance décuplée.
Il ressort de cette brève esquisse historique que la Méditerranée ne peut être
assimilée à un « lac européen », même si la rive sud est un horizon sur lequel s’est
constamment projetée la puissance du Vieux continent. On ne peut, en effet,
oublier les tentatives venues du Sud pour se projeter au Nord : l’âge d’or de
l’Andalousie musulmane en Méditerranée occidentale, ou encore l’apogée ottoman
en Méditerranée orientale pendant toute l’époque moderne, ou pour remonter plus
loin, le florissant commerce des Carthaginois, et des Phéniciens avant eux. On ne
saurait non plus céder au stéréotype facile qui consiste à croire que le berceau et le
destin naturel de l’islam ne sont autres que le désert, habitat naturel du bédouin,
que la civilisation arabo-musulmane n’appartient pas autant à l’histoire de la
Méditerranée que la civilisation occidentale.
8

Avant-propos



Le conflit civilisationnel des siècles passés s’est mué dans la bouche des
commentateurs en un conflit Nord-Sud. Le fait est que la Méditerranée est
aujourd’hui la frontière naturelle la plus mortifère au monde, avalant et rejetant sur
ses berges des milliers de naufragés chaque année. L’Europe est devenue pour des
millions de Méditerranéens cantonnés au Sud un horizon, un rêve inatteignable.
Elle est pour des millions d’autres, campés au Nord, un mirage, un rêve évaporé, et
malgré tout consommé jusqu’à la lie. L’Europe est désirée au Sud de la Méditerranée,
conspuée au Nord. Partout prospèrent les populismes identitaires qui se
nourrissent de la colère des peuples : islamismes d’un côté, extrêmes droites de
l’autre. Par endroits, certes, fleurissent aussi des initiatives populaires porteuses
d’espoir, gonflées par le vent de l’optimisme.
Ce sont toutes ces questions d’une brûlante actualité que les textes du
présent ouvrage permettent de mieux appréhender. Non pas en y apportant des
réponses toutes faites, mais en donnant à voir la complexité protéiforme inhérente
à l’espace méditerranéen.
La première partie explore les imaginaires collectifs des deux rives de la
Méditerranée dans un va-et-vient permanent entre culture et politique, prenant le
colonialisme à rebours en questionnant la littérarité de sa production ou
s’engouffrant dans la brèche de la politique fiction avec cet anachronique récit du
capitaine Danrit qui met en scène, un siècle avant l’heure, un chimérique « État
islamique » qui manque d’écraser toute la civilisation occidentale. Si la symbolique
et la littérature donnent le ton à la première partie, la deuxième s’attache aux
mouvements historiques de fond : la révolution juridique qui s’est enracinée dans le
Moyen Âge chrétien, notamment à travers l’exemple de l’École de Bologne ; la lutte
pour le pouvoir en Méditerranée livrée par la France au Royaume-Uni du Directoire
à l’Empire ; la perception mouvante d’une « question méditerranéenne » dans
l’Italie contemporaine. Le troisième volet de cet ouvrage pose la question des
modalités d’échanges et de coopération dans le cadre d’un espace méditerranéen à
repenser : guerres commerciales et spéculation, enjeux d’alliances et de puissance,
construction européenne et crispations nationalistes. Enfin, la quatrième et
dernière partie s’engouffre dans le champ des pratiques, notamment celles liées au
travail, dans l’espace méditerranéen. Le monde du travail est en effet le creuset du
multiculturalisme, il est l’ultime épreuve, empirique, qui permet de valider, ou pas,
toutes les théories élaborées sur la responsabilité sociale de l’entreprise, son
ouverture aux différentes formes de culture, ou sa gestion du pluralisme
linguistique.
9

Souleïman Bencheikh


Les pages qui suivent aideront sans aucun doute le lecteur curieux,
e« honnête homme » de ce 21 siècle, à mieux appréhender la complexité
méditerranéenne. En attendant, il nous reste peut-être un vœu pieux à formuler :
que le voile amer qui est aujourd’hui notre horizon se lève sur une nouvelle vision,
celle de la Méditerranée célébrée par les Anciens, une mer aux côtes accueillantes, au
climat bienveillant, une mère nourricière qui fit longtemps fructifier les échanges
des peuples qui l’apprivoisaient.

Souleïman BENCHEIKH








10
















PREMIÈRE PARTIE

CROISADES ET CONTRE-CROISADES :
LUTTES, RÉSISTANCE, ENGAGEMENT








L’ITINÉRAIRE DE PARIS À JÉRUSALEM :
UNE ŒUVRE COLONIALISTE ?


[Blanca] : « Qu’Aben-Hamet soit chrétien, qu’il m’aime,
et je le suis au bout de la terre ».
[Aben-Hamet] : « Que Blanca soit musulmane, qu’elle
m’aime, et je la sers jusqu’à mon dernier soupir ».
1Chateaubriand, Les Aventures du dernier Abencérage, 1821

Dans la préface à la première édition de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem,
Chateaubriand prévient son lecteur et insiste sur le fait que son récit de voyage
n’est qu’une prise de contact avec l’autre, une découverte de l’autre rive de la
Méditerranée, sans prétention ni académique ni épistémologique. Il affirme :
« Je prie donc le lecteur de regarder cet Itinéraire moins comme un voyage
que comme des mémoires d’une année de ma vie. Je ne marche point sur les
traces des Chardin, des Tavernier, des Chandler, des Mungo Park, des
Humbolt : je n’ai point la prétention d’avoir connu des peuples chez
lesquels je n’ai fait que passer. Un moment suffit au peintre de paysage pour
crayonner un arbre, prendre une vue, dessiner une ruine ; mais des années
entières sont trop courtes pour étudier les mœurs des hommes, et pour
2approfondir les sciences et les arts » .
Cette mise en garde ne doit pas occulter l’idéologie orientaliste de
Chateaubriand. Son récit de voyage, son périple au sud de la Méditerranée
témoignent, comme le note Edward Saïd, d’« un style occidental de domination, de
3restructuration et d’autorité sur l’Orient ». Non sans nostalgie pour les
Croisades, Chateaubriand justifie et légitime l’expansion coloniale. Toutefois,
l’idéologie explicite du récit de voyage ne doit pas réduire l’œuvre littéraire à un
« manifeste du colonialisme » parce que l’Itinéraire de Paris à Jérusalem est une
création artistique où le sujet, déstabilisé par la chute de l’Ancien Régime, cherche à
recentrer son identité.
Selon Chateaubriand, la colonisation est une entreprise humaniste,
c’est-àdire une mission à la fois religieuse et humanitaire. Elle se justifie par le fait que
l’Orient déchristianisé sombre dans la sauvagerie. Considéré par Chateaubriand
comme religion de guerre et de violence, l’Islam a transformé les hommes en
barbares n’ayant qu’un seul génie, celui de la destruction :

1 Les Aventures du dernier Abencérage, Paris, Gallimard, 1971, pp. 204-205.
2 Itinéraire de Paris à Jérusalem, Jean-Claude Berchet éd., Paris, Gallimard, 2005, p. 56. Ce sera
l’édition de référence.
3 Edward Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 2005, p. 21.


Hassen Bkhairia


« Que l’on contemple la Grèce, et l’on apprendra ce que devient un peuple
sous le joug des Musulmans. Ceux qui s’applaudissent tant aujourd’hui du
progrès des lumières, auraient-ils donc voulu voir régner parmi nous une
religion qui a brûlé la bibliothèque d’Alexandrie, qui se fait un mérite de
fouler aux pieds des hommes, et de mépriser souverainement les lettres et les
4arts ?
Les peuples d’Orient sont beaucoup plus familiarisés que nous avec les
invasions (…). Accoutumés à suivre les destinées d’un maître, [les peuples
orientaux] n’ont point de loi qui les attache à des idées d’ordre et de
modération politique : tuer quand on est le plus fort leur semble un droit
légitime ; ils s’y soumettent ou l’exercent avec la même indifférence (…). La
liberté, ils l’ignorent ; les propriétés, ils n’en ont point : la force est leur dieu.
Quand ils sont longtemps sans voir paraître ces conquérants exécuteurs des
hautes justices du ciel, ils ont l’air de soldats sans chef, de citoyens sans
5législateurs, et d’une famille sans père » .
Les Orientaux constituent une menace pour l’humanité, pour la culture et
6pour la civilisation parce qu’ils « sont du côté du chaos » . Ces peuples n’ont aucun
7idéal ni politique ni moral et vivent sous le joug des gouverneurs despotiques . À
Jérusalem, Chateaubriand fait ainsi remarquer que tout est désolant à cause des abus
des pachas mettant en place « un système destructeur que les Turcs suivent
8naturellement et comme par instinct » . Dans ce sens, il note :
« Jérusalem est donc livrée à un gouverneur presque indépendant : il peut
faire impunément le mal qui lui plaît, sauf à en compter ensuite avec le
pacha. On sait que tout supérieur en Turquie a le droit de déléguer ses
pouvoirs à un inférieur ; et ses pouvoirs s’étendent toujours sur la propriété
et la vie. Pour quelques bourses, un janissaire devient un petit aga ; et cet aga,
selon son bon plaisir, peut vous tuer ou vous permettre de racheter votre
9tête » .
En arrivant à Tunis, Chateaubriand a la même impression, et bien que les
10hommes « [soient] moins cruels et plus civilisés que les peuples d’Alger » , grâce
11au bey qui « entend mieux la politique de l’Europe que la plupart des Orientaux » ,

4 Itinéraire de Paris à Jérusalem, op. cit., pp. 372-373.
5 Ibid., p. 388.
6 Tzvetan Todorov, La Peur des Barbares. Au-delà du choc des civilisations, Paris, Robert Laffont,
2008, p. 32.
7 Sur ce point, Chateaubriand est héritier des philosophes des Lumières comme Montesquieu et
Voltaire.
8 Itinéraire de Paris à Jérusalem, op. cit., p. 441.
9 Ibid., pp. 441-442.
10 Ibid., p. 493.
11 Ibidem.
14

L’Itinéraire de Paris à Jérusalem : une œuvre colonialiste ?


12« le peuple, qui se montre peu au dehors, a quelque chose de hagard, de sauvage » .
13De la même façon, en Égypte, ne « règnent [que] l’ignorance et la barbarie » .
Selon l’auteur de l’Itinéraire, c’est sous l’Empire ottoman que ces peuples
sont aliénés, déshumanisés. Despotiques, les Ottomans n’ont pas édifié « un
14gouvernement libre » . Ce qui est preuve que la barbarie des Orientaux est
structurelle. Selon Chateaubriand, cet univers où règnent l’arbitraire et l’injustice
s’apparente à une jungle où le plus fort écrase les autres. En effet, à Alexandrie,
Chateaubriand remarque : « Je prêtais l’oreille, un talisman fatal plongeait dans le
silence le peuple de la nouvelle Alexandrie : ce talisman, c’est le despotisme qui
15éteint toute joie, et qui ne permet même pas un cri à la douleur » . Autrefois
e16« berceau des sciences, mère des religions, et des lois » , l’Égypte du début du XIX
siècle a perdu son âme, sa civilisation, son héritage pharaonique. Le voyageur
rapporte :
« Est-il possible que les lois puissent mettre autant de différences entre les
hommes ! Quoi ! ces hordes de brigands albanais, ces stupides musulmans,
ces fellahs si cruellement opprimés, habitent les mêmes lieux où vécut un
peuple si industrieux, si paisible, si sage ; un peuple dont Hérodote et
17surtout Diodore se sont plu à nous peindre les coutumes et les mœurs » .
Prisonnier d’un ethnocentrisme manifeste, Chateaubriand estime que les
musulmans (Arabes et Turcs) insultent la grandeur de l’Orient et défigurent sa
culture. Pratique récurrente dans ce récit de voyage, la citation d’Hérodote et de
Diodore trahit une prise de position colonialiste. Elle permet de soutenir que les
peuples orientaux n’ont ni art ni architecture. Éternels nomades, ennemis de la
culture, ils n’ont construit aucune œuvre digne d’admiration. C’est ce que suggère
la description de la mosquée de Jérusalem dans l’Itinéraire. Gâmeat-el-Sakhra est
considérée comme reproduction ou imitation des pyramides :
« Les monuments vraiment arabes appartiennent donc à la première
dynastie des califes et au génie de la nation en général : ils ne sont donc pas,
comme on l’a cru jusqu’ici, le fruit du talent particulier des Maures de
l’Andalousie, puisque j’ai trouvé les modèles de ces monuments dans
l’Orient (…). Je crois apercevoir dans l’architecture égyptienne, si pesante, si
majestueuse, si vaste, si durable, le germe de cette architecture sarrasine, si
légère, si riante, si petite, si fragile : le minaret est l’imitation de l’obélisque ;
les moresques sont des hiéroglyphes dessinés au lieu d’hiéroglyphes gravés
(…). Peuples vagabonds, conquérants, voyageurs, ils ont imité en courant

12 Ibid., p. 492.
13 Ibid., p. 459.
14 Ibid., p. 461.
15 Ibid., pp. 459-460.
16 Ibid., p. 458.
17 Ibid., p. 464.
15

Hassen Bkhairia


l’immuable Égypte : ils se sont faits des obélisques de bois doré et des
hiéroglyphes de plâtre, qu’ils pouvaient emporter avec leurs tentes sur le dos
18des chameaux » .
Dans ce récit de voyage, la mosquée de Jérusalem révèle une « oppression
esthétique », résultant d’une architecture arabo-musulmane « fantaisiste ». Ainsi,
sur un ton sarcastique, le voyageur note : c’est l’« architecture du désert, enchantée
comme les oasis, magique comme les histoires contées sous la tente, mais que les
19vents peuvent emporter avec le sable qui lui [sert] de premier fondement » .
Quant aux Turcs, « [ils] ignorent absolument l’architecture ; ils n’ont fait
20qu’enlaidir les édifices grecs et les édifices arabes » . Ici, « la perception des autres
est », comme le remarque Todorov, « réduite à la caricature, quand ce n’est pas au
21néant » . Travaillé par l’islamophobie, Chateaubriand procède à un
« réductionnisme » systématique de l’autre pour ne célébrer, à Jérusalem, que
l’église du Saint-Sépulcre, présentée comme un chef-d’œuvre, qui contraste avec la
laideur de Gamaet-el-Sakhra :
« L’église du Saint-Sépulcre, composée de plusieurs églises, bâtie sur un
terrain inégal, éclairée par une multitude de lampes, est singulièrement
mystérieuse ; il y règne une obscurité favorable à la piété et au recueillement
de l’âme. Les prêtres chrétiens des différentes sectes habitent les différentes
parties de l’édifice. Du haut des arcades, où ils se sont nichés comme des
colombes, du fond des chapelles et des souterrains, ils font entendre leurs
22cantiques à toutes les heures du jour et de la nuit » .
Ce que suggère ce passage, c’est que les seuls pays qu’on peut considérer
comme civilisés sont ceux où les chrétiens sont passés. Tel est le cas du Caire qui,
grâce à la campagne de Bonaparte, semble plus civilisé que les autres contrées du sud
de la Méditerranée :
« [Le Caire] conserve encore beaucoup de traces du passage des Français :
les femmes s’y montrent avec moins de réserve qu’autrefois ; on est
absolument maître d’aller et d’entrer partout où l’on veut ; l’habit européen,
loin d’être un objet d’insulte, est un titre de protection. Il y a un jardin assez
joli, planté en palmiers avec des allées circulaires, qui sert de promenade
23publique : c’est l’ouvrage de nos soldats » .

18 Ibid., p. 404.
19 Ibid., p. 406.
20 Ibid., p. 407.
21 Tzvetan Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil,
1989, p. 406.
22 Itinéraire de Paris à Jérusalem, op. cit., p. 350.
23 Ibid., p. 474.
16

L’Itinéraire de Paris à Jérusalem : une œuvre colonialiste ?


La colonisation revêt ainsi une valeur civilisatrice, universelle. C’est une
entreprise qui consiste à sauver le patrimoine de l’humanité et à faire face à des
hordes barbares.
Pour sauver l’Orient de la dégradation, pour que la mère des religions et le
berceau des civilisations ne succombent pas devant le péril que constituent les
musulmans, une conquête militaire est inévitable. Selon Chateaubriand, qui adopte
une vision manichéenne, la colonisation répand la chrétienté, une religion qui,
contrairement à l’Islam, est porteuse de valeurs humaines. C’est pourquoi il fallait,
een ce début de XIX siècle, de nouvelles Croisades afin de favoriser la
régénérescence de l’Orient ruiné :
« N’apercevoir dans les Croisades que des pèlerins armés qui courent
délivrer un tombeau en Palestine, c’est montrer une vue très bornée en
histoire. Il s’agissait non seulement de la délivrance de ce tombeau sacré,
mais encore de savoir qui devait l’emporter sur la terre, ou d’un culte
ennemi de la civilisation, favorable par système à l’ignorance, au
despotisme, à l’esclavage, ou d’un culte qui a fait revivre chez les modernes le
génie de la docte antiquité, et aboli la servitude (…). Ces entreprises
guerrières (…) pensaient à sauver le monde d’une inondation de nouveaux
Barbares. L’esprit du mahométisme est la persécution et la conquête,
24l’Évangile, au contraire, ne prêche que la tolérance et la paix » .
Le discours ethnocentriste, militariste, est placé sous le signe de la
contradiction : il reproche à l’autre une sauvagerie, un tempérament belliqueux qu’il
autorise aux croisés. Sur ce plan, l’on peut se référer à l’ouvrage d’Amin Maalouf, Les
Croisades vues par les Arabes. La barbarie franque en Terre Sainte, pour relever
toutes les contradictions que comporte le discours des croisés. Il y a là un démenti à
l’image que Chateaubriand cherche à donner des Croisades. Maalouf prend le
contrepied de l’auteur de l’Itinéraire et retrace l’histoire des « religions
meurtrières », les épisodes sanglants et cruels qui ont accompagné la prise de
Jérusalem par les Francs en 1099 :
« Quand la tuerie s’est arrêtée, deux jours plus tard, il n’y avait plus un seul
musulman dans les murs. Quelques-uns ont profité de la confusion pour se
glisser au-dehors, à travers les portes que les assaillants avaient enfoncées. Les
autres gisaient par milliers dans les flaques de sang au seuil de leurs demeures
ou aux abords des mosquées. Parmi eux, un grand nombre d’imams,
d’ulémas et d’ascètes soufis qui avaient quitté leur pays pour venir vivre une
pieuse retraite en ces lieux saints. Les derniers survivants ont été forcés
d’accomplir la pire des besognes : porter sur leur dos les cadavres des leurs, les
entasser sans sépulture dans des terrains vagues, puis les brûler, avant d’être, à
25leur tour, massacrés ou vendus comme esclaves » .

24 Ibid., p. 372.
25 Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, Paris, Jean-Claude Lattès, « J’ai lu », 1983, p. 8.
17

Hassen Bkhairia


Chateaubriand nie la violence comme dimension ontologique, indépendante
de toutes les appartenances et de tous les dogmes. S’adressant à son lecteur pour
solliciter son adhésion, il omet les épisodes sanglants de l’histoire des Croisades.
De ces événements, il ne retient ni barbarie ni cruauté, comme le montre la
conclusion à laquelle il parvient : « Quant aux autres résultats des croisades, on
commence à convenir que ces entreprises guerrières ont été favorables au progrès
26des lettres et de la civilisation » .
Dans l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, la colonisation de l’Orient et des
contrées non chrétiennes de la Méditerranée se présente comme une cause noble,
servant toute l’humanité à travers la diffusion du christianisme et
l’anéantissement du mahométisme. L’écrivain, qui affirme que « Jérusalem [est]
27l’objet principal de [son] voyage » , y voit une délivrance des « légitimes maîtres
28de la Judée, esclaves et étrangers dans leur propre pays » . C’est pourquoi les
echrétiens du XIX siècle doivent effectuer un pèlerinage en Terre Sainte, dans le
sillage de Saint-Louis.
Mais l’enthousiasme pour la colonisation de l’Orient pourrait surtout être
une expression de la haine de l’Empire et une réaction contre Napoléon. Sur un
mode métaphorique, on peut associer le despotisme oriental, « un système qui
29programme la dissolution de toute identité personnelle » , à l’Empire
napoléonien. Comme le fait remarquer Jean-Claude Berchet, la dénonciation de la
tyrannie des Turcs, dans l’Itinéraire, « vise de manière indirecte, mais assez claire,
celui qui règne alors à Paris : le système continental établi en Europe par Napoléon,
régime politique générateur de marasme politique, pourrait bien relever de la même
30analyse » . Les deux empires, oriental et occidental, ont en commun une tendance
à absorber les différences, à aliéner l’individu en s’opposant aux idéaux de la liberté
et de l’égalité.
Outre l’inscription dans l’histoire de l’époque, la haine de l’autre, le refus de
la différence, le colonialisme de Chateaubriand s’explique par une autre motivation,
plus profonde. Ce n’est pas seulement par nationalisme, par compassion pour les
Grecs – rappelant en cela le philhellénisme de Lord Byron dont on trouve de larges
échos dans les œuvres romantiques – que l’écrivain s’en prend aux Turcs et aux
Arabo-musulmans. Et c’est en dehors même de la défense de la cause grecque que
cette attitude se donne cours :

26 Itinéraire de Paris à Jérusalem, op. cit., p. 373.
27 Ibid., p. 460.
28 Ibid., p. 449.
29 Ibid., p. 37.
30 Ibid., p. 41.
18

L’Itinéraire de Paris à Jérusalem : une œuvre colonialiste ?


« L’Itinéraire est devenu (…) une carte topographique du théâtre de cette
guerre sacrée, sur laquelle tous les peuples aujourd’hui ont les yeux attachés. Il
s’agit de savoir si Sparte et Athènes renaîtront, ou si elles resteront à jamais
ensevelies dans leur poussière. Malheur au siècle, témoin passif d’une lutte
héroïque, qui croirait qu’on peut, sans périls comme sans pénétration de
l’avenir, laisser immoler une nation ! Cette faute, ou plutôt ce crime, serait
31tôt ou tard suivi du plus rude châtiment » .
De toute évidence, c’est un lyrisme rebelle qui détermine l’attitude
colonialiste de l’auteur de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. « Le radicalisme de ce
32refus » et la glorification des Croisades s’inscrivent dans le cadre d’une quête des
origines. Ici, à l’instar des Mémoires d’outre-tombe, l’histoire individuelle rejoint
l’histoire collective et « le jeune homme monarchiste et chrétien » défend son
identité aristocratique déstabilisée. Selon l’expression d’Alain Guyot, ce que le
discours de l’Itinéraire laisse entendre, « c’est peut-être le sentiment d’être encore
33exilé, un apatride sur la terre de ses ancêtres » . L’expansion coloniale est ainsi une
« expansion du moi ». Tourmenté, affligé par un mouvement de l’histoire qui
conduit la France à s’engager dans la voie de la séparation du religieux et du
politique, le sujet romantique se cherche outre-mer. C’est là, sur l’autre rive de la
Méditerranée, que le jeune romantique trouve du réconfort, qu’il crie sa haine d’un
univers sans idéal. À l’image de Joseph de Maistre ou de Louis de Bonald, son
ethnocentrisme est l’expression du refus des valeurs de la Révolution. Sur ce point,
le récit de voyage de Chateaubriand est riche en enseignements :
« Il peut paraître étrange aujourd’hui de parler de vœux et de pèlerinages ;
mais sur ce point je suis sans peur, et je me suis rangé depuis longtemps dans
la classe des superstitieux et des faibles. Je serai peut-être le dernier Français
sorti de mon pays pour voyager en Terre-Sainte, avec les idées, le but et les
34sentiments d’un ancien pèlerin » .
Examiné d’un point de vue lyrique, le texte permet de nuancer l’affiliation
colonialiste de son auteur et l’apparente à une expérience poétique associant
réflexion historique et rêverie personnelle. Le voyageur en Orient,
« superstitieux », « faible », en « pèlerinage », est en rupture avec une patrie qui
a mis fin à la monarchie et aboli les privilèges du clergé et le pouvoir de l’Église.
C’est un sentiment de désespoir qui rappelle le désarroi du héros romantique,
l’angoisse de René qui considère la Révolution comme une dégradation des mœurs
et des valeurs :

31 Ibid., p. 69.
32 Jean-Claude Berchet, ibid., p. 37.
33 Alain Guyot, « “Le Voyage à Tunis” : une drôle de fin », Fabula, L’Itinéraire de Paris
à Jérusalem de Chateaubriand, URL : http://www.fabula.org/colloques/document423.php, p. 6.
34 Itinéraire de Paris à Jérusalem, op. cit., pp. 75-76.
19

Hassen Bkhairia


« Jamais un changement plus étonnant et plus soudain ne s’est opéré chez
un peuple. De la hauteur du génie, du respect pour la religion, de la gravité
des mœurs, tout était subitement descendu à la souplesse de l’esprit, à
35l’impiété, à la corruption » .
De ce point de vue, le voyage en Orient est, pour Chateaubriand, « une
remontée dans le temps, c’est-à-dire une anamnèse qui ne le conduira pas à la
rencontre de fallacieuses altérités, mais à la recherche de ce qui fonde, depuis
36toujours, sa propre identité » . Ce passage où l’auteur rêve d’un paradis perdu,
glorifiant les valeurs chevaleresques, le laisse entendre :
« Lorsqu’en 1806 j’entrepris le voyage d’outre-mer, Jérusalem était presque
oubliée ; un demi-siècle antireligieux avait perdu mémoire du berceau de la
religion : comme il n’y avait plus de chevaliers, il semblait qu’il n’y eût plus
37de Palestine » .
L’on voit ici le moi se reconquérir à travers l’autre, l’identité se construire à
travers l’altérité, l’Occidental à travers l’Oriental. Ainsi émotion personnelle et
destinée collective se rejoignent dans la douleur. Pour se démarquer des
révolutionnaires et pour garder son identité centrée sur les idéaux de ses ancêtres
dont il ne peut se détacher, Chateaubriand procède à une sublimation, à une
projection. Les idées reçues de l’Arabe nomade et pilleur, le Turc tyrannique et
« malade », le musulman persécuteur ne sont que l’expression d’un malaise
provoqué par le climat politique de la Révolution française qui, selon
Chateaubriand, sape tout sans mettre en place de nouvelles bases solides.
Ainsi le récit de voyage montre-t-il que la détérioration de l’édifice religieux
provoquée par l’histoire déclenche un lyrisme rebelle, une posture individualiste
très romantique beaucoup plus qu’une expression de l’européocentrisme :
« Autrefois la chrétienté entière serait accourue pour réparer le sacré
monument ; aujourd’hui personne n’y pense, et la moindre aumône
38employée à cette œuvre méritoire paraîtrait une ridicule superstition » .
Les troubles de la France postrévolutionnaire (chute de l’Empire, révolution
de 1830...) justifient ce sentiment d’incertitude et de rébellion. Dans ce contexte,
c’est sur l’autre rive de la Méditerranée que Chateaubriand puise son équilibre
identitaire, trouve un remède à ses afflictions, accède à un univers « où il colmate
ses déchirures ».
Beaucoup plus qu’une étude de l’idéologie colonialiste de l’Itinéraire de
Chateaubriand, notre étude interroge les rapports complexes entre la littérature et

35 René, Paris, Gallimard, 1971, p. 154.
36 Itinéraire de Paris à Jérusalem, op. cit., p. 10.
37 Ibid., p. 68.
38 Ibid., pp. 450-451.
20

L’Itinéraire de Paris à Jérusalem : une œuvre colonialiste ?


l’Histoire, entre le sujet lyrique libéré par sa création artistique et le contexte
contraignant dans lequel il s’inscrit. C’est surtout une tentative pour fonder une
autre approche de la réception des textes qui traitent des rapports problématiques
entre le sud et le nord de la Méditerranée. En dépit de l’ethnocentrisme,
Chateaubriand fonde le paradigme du récit de voyage littéraire en Orient, et
Lamartine, Nerval, Gautier, Flaubert ou Maupassant, bien qu’ils témoignent d’une
attitude différente par rapport à la question de la colonisation, lui emboîtent le pas
sur la voie de l’ouverture à l’autre, celui qui crée un trait d’union entre deux univers,
différents mais inexorablement destinés à se compléter.


Hassen BKHAIRIA
Université de Gafsa

21

Hassen Bkhairia





Références bibliographiques :

- BASSAN, Fernand, Chateaubriand et la Terre sainte, Paris, Presses Universitaires de
France, 1959.
- BERCHET, Jean-Claude, « De Paris à Jérusalem ou le voyage vers soi », Poétique, n° 53,
1983, pp. 91-108.
- BERCHET, Jean Claude, « Chateaubriand et le despotisme oriental », Dix-huitième
siècle, n° 26, 1994, pp. 391-421.
- MAALOUF, Amin, Les Croisades vues par les Arabes. La barbarie franque en Terre sainte,
Paris, Jean-Claude Lattès, « J’ai lu », 1983.
- MAALOUF, Amin, Les Identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998.
- MOUSSA, Sarga, « Chateaubriand en Orient : le voyage comme affirmation de soi »
dans La Relation orientale, Paris, Klincksieck, 1995, pp. 27-58.
- ROULIN, Jean-Marie, Chateaubriand. L’Exil et la gloire, Paris, Champion, 1994.
- SAÏD, Edward, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 2005.
- TODOROV, Tzvetan, La Peur des Barbares. Au-delà du choc des civilisations, Paris, Robert
Laffont, 2008.
- TODOROV, Tzvetan, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine,
Paris, Seuil, 1989.
- WULF, Judith, « Le poétique dans l’Itinéraire de Paris à Jérusalem », Questions de style,
n° 5, 2008, pp. 1-14.

22




GUERRE DE RELIGIONS, GUERRE DE RACES, GUERRE DE CIVILISATIONS ?
L’ÉTAT ISLAMIQUE VU PAR L’INVASION NOIRE DU CAPITAINE DANRIT


« Le monde de la civilisation est gardé à ses deux portes, vers
l’Afrique et l’Asie, par les Espagnols et les Slaves, voués à une
éternelle croisade, chrétiens barbares opposés à la barbarie
musulmane ».
Jules Michelet, Introduction à l’histoire universelle, 1831

« Trop souvent, ce que nous appelons chez les autres
invasion, fureur, barbarie, nous l’avons appelé, quand il s’est
agi de nous, progrès, intervention, civilisation ».
Edgar Quinet, La Révolution, 1865

J’ai bien peur de devoir donner raison à ceux qui, l’année dernière, m’avaient
jugée atteinte d’hybris avec la politique de grands travaux méditée dans les chotts
tunisiens et algériens par l’armée française, en poursuivant cette année encore la
politique fiction – encore que la résonance que ces textes entretiennent avec
l’actualité invite à questionner cette dernière dimension –, mais à une échelle sans
commune mesure. Jeu d’enfant, en effet, que cette conquête des terres que Jules
1Verne, après Roudaire, projette dans le sud Sahara auprès de la conquête de l’Europe
que met en scène le Capitaine Danrit dans L’Invasion noire, surtitrée La Guerre au
eXX siècle, roman d’aventures d’abord paru en 1894, magnifié par les illustrations de
Paul de Sémant, chez Flammarion dans ces livraisons de 8 pages qui diffusent les
valeurs d’une science conquérante et d’une géographie militante, avant de connaître
2 l’année suivante une publication en librairie, en 4 volumes :
1. Mobilisation africaine
2. Concentration et pèlerinage à La Mecque
3. À travers l’Europe
4. Autour de Paris
Trois continents sont donc concernés : l’Afrique, avant le Proche-Orient
asiatique et l’Europe.

1 Voir Laure Lévêque, « L’échange inégal : l’idée de mare nostrum et ses limites dans L’Invasion de la
mer de Jules Verne », in L. Lévêque, Ph. Bonfils, Y. Kocoglu, Th. Santolini, D. van Hoorebeke
(éds.), Formes et dynamiques des échanges dans l’espace euro-méditerranéen : réalités et représentations,
Paris, L’Harmattan, 2016, pp. 29-46.
2 Édition originale devenue presque introuvable. Nous renvoyons pour notre part ici à l’édition de
1913, toujours chez Flammarion mais refondue en 3 volumes, 1 : La Mobilisation africaine ; 2 : Le
grand pèlerinage à La Mecque ; 3 : Fin de l’islam devant Paris. Toutes les références, données entre
parenthèses dans le corps du texte, iront à cette édition.


Laure Lévêque


Et, en dépit du titre, c’est bien plutôt d’une invasion islamiste qu’il s’agit, ce
que l’envoi à Jules Verne rend immédiatement perceptible, Jules Verne qui n’est
jamais très loin, mais le maréchal Lyautey n’avait-il pas conclu que « depuis vingt
ans, les peuples qui marchent ne font plus que du Jules Verne » ?
« Permettez-moi de vous remercier en vous dédiant ce nouveau livre,
L’Invasion noire, c’est-à-dire l’invasion future de l’Europe par les masses
musulmanes d’Afrique fanatisées par un sultan de génie.
Il repose sur une donnée bien problématique, puisque, à l’époque où nous
vivons, c’est l’inverse qui se produit, les puissances européennes découpant
le Continent noir en tranches proportionnées à leur appétit et s’en
partageant comme un vil bétail les populations primitives » (I, 3).
Le lien est donc fait d’emblée pour placer cette politique fiction sous le
double signe du fait colonial et du fanatisme religieux, dont la combinaison,
explosive, accouche d’un monde à l’envers, retournant en tous points les positions
d’un Victor Hugo sur l’aventure algérienne : « C’est la civilisation qui marche sur
la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous
sommes les Grecs du monde ; c’est à nous d’illuminer le monde. Notre mission
3s’accomplit, je ne chante qu’hosanna » . C’est dire que, si tant est qu’il faille
rattacher L’Invasion noire à la modalité du roman colonial, littérature aujourd’hui
doublement proscrite : comme paralittérature, dévalorisée par l’institution ;
comme compromise du côté des théories de l’inégalité biologique et culturelle des
4races, l’actualisation du genre, conformément au jugement élogieux de Jules Verne ,
est des plus originales car, au sein de cet ensemble à visée hagiographique pour la
France coloniale, tous les textes ne se valent pas et la prose de Danrit mérite
incontestablement attention, même si ce n’est pas là la vulgate de la critique, très
condescendante quand elle n’est pas totalement muette à son égard. À quoi n’est
peut-être pas étranger le fait que Danrit soit l’anagramme transparente de Driant,
gendre du général Boulanger, donc forcément suspect de nationalisme obtus. Mais,
hormis chez Sainte-Beuve, cela peut-il suffire à discréditer son œuvre ?

3 Victor Hugo, Choses vues 1830-1848.
4 Dans sa réponse à l’hommage que Danrit lui faisait du roman : « Vous voulez bien me dédier votre
nouvel ouvrage L’Invasion noire ; cependant, après le succès de La Guerre de demain, personne ne
peut penser qu’un parrain soit nécessaire pour présenter vos livres au public lettré. Ne se
recommandent-ils pas d’eux-mêmes par leur originalité toute spéciale ? Je n’accepte donc ce titre que
parce qu’il me permet de vous donner un double témoignage d’estime personnelle et de confraternité
littéraire » (I, 4), quand bien même il faut aussi faire la part de la captatio benevolentiae et de la
camaraderie littéraire, au sens que prend le terme dans la querelle du même nom.
24

L’État islamique vu par L’Invasion noire du Capitaine Danrit


Dès le seuil du texte pourtant, son œuvre tranche sur les productions d’un
5Louis Noir ou d’un Louis Boussenard qui campent une France sûre de son droit et
de sa mission civilisatrice. En revanche, des codes du genre, Danrit retient
l’arrimage au plus près de la conjoncture et de ses enjeux : « roman sur le Dahomey
6en 1892-93, sur Madagascar peu après, sur la guerre des Boers en 1900, etc. » , note
7Jean-Marie Seillan, spécialiste du roman colonial .

Fiction et anticipation : mahdisme et post-mahdisme
8Et, en 1894 , roman où passe la guerre des Mahdistes du Soudan qui met aux
prises, de 1881 à 1899, l’autorité coloniale anglo-égyptienne à des rebelles désireux
de s’y soustraire pour fonder un émirat indépendant, l’État mahdiste étant instauré
en 1881, et conforté après la spectaculaire chute de Khartoum, qui entraîne celle du
gouvernement Gladstone en Angleterre. Il subsistera jusqu’en 1898, après quoi
l’ordre britannique s’imposera, garanti par le brutal lord Kitchener qui se targuait,
en novembre 1899, qu’après la dissolution institutionnelle du régime, la Mahdiyya
9ne soit « plus qu’un souvenir » .
C’était sans doute aller un peu vite car, outre qu’Iris Seri-Hersch montre le
rôle identitaire qu’assument le conflit et sa mémoire, ce sont ces événements et leur
signification qui servent de matrice au roman de Danrit, quand bien même il n’est
pas le premier à s’en emparer, André Laurie l’ayant fait avant lui, avec ses Exilés de
la terre (1888) qui campent même – il est vrai que c’est 10 ans avant Fachoda –, un
consul de France pressant les Anglais d’envoyer des renforts, plaidant la solidarité
européenne (à moins qu’elle ne soit coloniale), pleinement conscient que « c’est
10une guerre sacrée qui commence » , dont l’enjeu n’est rien autre que la survie. Si, de
11Laurie à Danrit, des échos se font entendre , Danrit innove en cela qu’il échappe à

5 Dans Six-cents lieues dans le Sahara (1899), Louis Noir invite les colons français à s’emparer des
marchés africains à coups de mitrailleuses. Moult fictions civilisatrices prolifèrent alors, qui nient les
génocides évoqués par Danrit.
6 e Jean-Marie Seillan, « La (para)littérature (pré)coloniale à la fin du XIX siècle », Romantisme,
n° 139, 2008/1, pp. 33-45.
7 Et auteur d’une lecture très sévère du roman, Jean-Marie Seillan, Aux sources du roman colonial.
eL’Afrique à la fin du XIX siècle, Paris, Karthala, 2006, pp. 228-253.
8 De même qu’en 1912 le roman s’intéressera aux Sénoussistes, qui hantent véritablement la
littérature du temps, chez Danrit (I, 118, 139) comme chez Verne qui évoque l’essor de la secte
islamiste de la Senoussiya en Tripolitaine dans les années 1880 dans Mathias Sandorf (1885), dans
Au-dessus du continent noir (1912), Danrit s’intéresse à l’activisme meurtrier des Snoussia du Tchad.
9 Cité par Iris Seri-Hersch, « Nationalisme, impérialisme et pratiques patrimoniales : le cas de la
Mahdiyya dans le Soudan post-mahdiste », Pratiques du patrimoine en Égypte et au Soudan, n° 5-6,
2009, pp. 329-354. Ici, p. 329.
10 André Laurie, Les Exilés de la terre, Paris, Hetzel, 1888, p. 8.
11 Qui touchent à l’inquiétude de puissances coloniales qui se tiennent pour assiégées. « Ils sont deux
ou trois millions au bas mot, parfaitement disciplinés, obéissant aveuglément à leurs chefs, armés
25

Laure Lévêque


la stricte référentialité soudanaise pour s’élever au niveau des fonctions, politiques
et idéologiques, que met en jeu le modèle. Et c’est précisément dans ce lieu
géométrique que prend naissance le soulèvement qui va nous occuper.
12L’action débute aux lendemains de « l’Exposition de 1900 » (I, 7), vitrine
s’il en est de la civilisation. « Abd-ul M’hamed, sultan détrôné de Constantinople
par les intrigues anglaises » (I, 11) rassemble une vaste fédération ouverte aux
musulmans noirs désireux de s’émanciper de la tutelle coloniale. Bien que renversé,
il demeure le « chef incontesté de l’Islam » car resté « le grand khalife de la
Mecque, le grand chérif ! C’était lui le maître de l’Afrique musulmane, de l’Afrique
e du XX siècle » (I, 11-12).
In medias res, le rideau s’ouvre comme, dans un Atougha de légende qu’il faut
situer aux confins du Congo et du Darfour, une mission italienne sur le point de
s’emparer de fabuleuses mines d’or « qui devai[en]t arracher [l’Italie] à la
banqueroute menaçante » (I, 7) est massacrée jusqu’au dernier homme sur ordre du
Sultan. C’est le « prélude des hécatombes sans précédent qui allaient ensanglanter
l’Europe » (I, 23). Sur un monceau de cadavres qui n’est que le premier d’une longue
suite de charniers, il s’exprime en « arabe de l’Hedjaz », « idiome primitif des
premiers croyants », pour être sûr d’être compris de ceux du Sénégal, du Bornou, du
Kordofan et des Grands-Lacs (I, 14). Des transcriptions arabes sont données dans
le texte (I, 14), qui comprend aussi des sourates du Coran.
La rhétorique sonne assez familièrement à nos oreilles : qu’Allah « reçoive
dans son paradis ceux de vos enfants qui viennent de tomber sous les balles des
infidèles. Et ceux-là que dieu les maudisse ! » (I, 15). « L’heure de la Djihad que
13nous attendons depuis longtemps » approche (I, 15) . Au programme :
« l’anéantissement de l’Europe », « la domination de l’Islam sur les royaumes
14infidèles » , « la vengeance de l’Afrique opprimée ! De l’Afrique trop longtemps

jusqu’aux dents, disposant de ressources immenses… N’avez-vous pas entendu parler du Mahdi ? »
(id. ibid.), prévient le consul Kersaint qui ne sait pas encore que ses chiffres sont bien loin d’être
actualisés.
12 Et le déferlement sur l’Europe intervient lui, deux ans plus tard (III, 82, 86).
13 Effectivement, avec l’entrée de la Turquie dans la Grande Guerre, le Sultan de Constantinople
appellera au djihad en novembre 1914.
14 Islam dont la diffusion est en phase d’expansion, comme s’en félicite le Sultan : « Ah ! l’on a parlé
de notre décadence (...), on a dit que nous étions une race abâtardie, finie, usée ; nous allons prouver
au monde que l’ère des conquêtes n’est pas close pour nous ! En décadence la religion du prophète !
mais si le christianisme nous a repris l’Espagne, la Sicile et une partie de la France que nous
occupions au second siècle de l’Hégire, nous avons en revanche conquis une partie de l’Inde et de la
Chine, le Turkestan et les pays à l’Est du Volga ; sans Pierre le Grand nous tiendrions toute la
Russie : nos ancêtres n’avaient converti que les régions de l’Afrique qui bordaient la Méditerranée.
On obéit aujourd’hui au Coran de l’Atlantique à l’Océan Indien » (I, 38-39).
26

L’État islamique vu par L’Invasion noire du Capitaine Danrit


morcelée et que la volonté d’Allah met à cette heure tout entière dans ma main pour
l’accomplissement de ce qu’il a résolu » (I, 15).
Les enfants du Soudan, du Sénégal, du Congo, de Tripolitaine, du Niger et du
Tchad, du Maroc à l’Égypte, de Guinée, et jusqu’au Transvaal, unis par la foi et, plus
encore, par les vexations, qu’elles viennent des Anglais, des Français, des Portugais,
des Allemands ou des Italiens, sont derrière lui. Les Noirs, avec la foi des néophytes,
se dévouent « à une religion qui avait chez eux supprimé l’esclavage » (I, 29). Des
noms illustrés par l’histoire pour faits de résistance à la violence coloniale lui ont
fait allégeance : les fils du Mahdi du Soudan, de Samory, de Béhanzin du Dahomey,
qui a renoncé aux sacrifices des Grandes Coutumes pour embrasser l’Islam. Tous
sont mus par une active propagande partie du Tchad, des confins entre Sahel et
Sahara, et qui rayonne sur l’Afrique du Nord.
Pour « mettre en feu la moitié du monde habité », le Sultan dispose de 13
millions de combattants (I, 20). La Reconquista africaine, objet du premier volume,
s’appuie sur :
- une armée de 800.000 Marocains et Algériens qui marcheront sur Alger. Il
faut en exclure les Tunisiens, « gens efféminés, complètement
soumis aux chrétiens et sur lesquels il ne faut pas compter » (I, 51) ;
- l’armée de Maurétanie, grosse de 200.000 combattants ;
- un corps de 60.000 Touareg ;
- 300.000 guerriers venus du Sénégal et du Haut Niger.
15Soit 7 armées totalisant 1.800.000 hommes qui doivent se défaire des
conquérants français, anglais, allemands, portugais en Afrique et se trouver aux
portes de l’Europe, à Tunis, à Tanger, en Sicile… La résistance d’Abd-el-Kader à la
conquête française n’a pas été perdue : « l’armée française d’Algérie, 25.000 hommes
commandés par le » prémonitoire « général Quarteron, a été massacrée... jusqu’au
16dernier homme » (II, 80) et c’est son règlement militaire de 1839 qui prévaut au
sein des 30 armées (I, 153) qui vont déferler sur l’Europe, après un pèlerinage
purificatoire à La Mecque dont la fonction est d’insister sur la dimension religieuse
17d’une entreprise qui ne doit donc pas tout aux armes . Sans compter que l’émir a

15 Loin de former des bandes dépareillées, les troupes sont divisées en compagnies sur le modèle
européen, français spécifiquement d’après les contingents indigènes du Sénégal.
16 De Melval estime « judicieuses » (I, 157) ses instructions et c’est toujours sur le modèle des
troupes d’Abd-el-Kader que le Sultan agence ses immenses effectifs (II, 157).
17 Quand bien même il est difficile de prendre en défaut la préparation militaire des assaillants. Le
secret du plan d’attaque est remarquablement bien gardé par des fidèles qui ont la culture du secret et
des réunions d’État-major interviennent pour préparer et coordonner l’attaque. Les trois armes
seront représentées et tout a été pensé : ainsi l’artillerie ne sera-t-elle formée qu’à Constantinople,
quand des routes pourront l’acheminer. Une fois les hostilités déclenchées, l’armée observe « une
rigoureuse discipline » (II, 186). Leurs chefs sont compétents comme ce cheikh Ahmed,
27

Laure Lévêque


vraisemblablement inspiré le personnage d’Omar, qui seconde son père dans son
grand dessein, et qui présente la spécificité d’être un produit d’assimilation
18puisqu’il a étudié dans les écoles européennes où il a rencontré le héros français de
19l’histoire, Léon de Melval , qui a été son condisciple à Saint-Cyr et à qui l’unissent
des liens profonds d’honneur et d’amitié qui font l’intérêt d’une intrigue plus
nuancée qu’il n’y paraît en confrontant chacun des deux camps à un jeu dialectique
d’où l’autre ne peut être totalement expulsé puisque, ainsi que le rappelle
opportunément le colonel de Polignac : « Le “connais-toi toi-même” de Socrate
s’applique mieux encore aux Nations qu’aux individus. Pour se connaître, il ne suffit
20pas de se regarder dans la glace, il faut regarder par la fenêtre et voir les autres » . À
l’articulation du même et de l’autre, Omar doit sans doute beaucoup à un ancien
élève que le capitaine-instructeur Driant a formé à Saint-Cyr : Khaled El Hassani,
petit-fils d’Abd-el-Kader, dont le père « était le chef du parti réputé pro-français de
21la famille ». Venu de Syrie en France à 17 ans, il est admis à Saint-Cyr en 1893 .
Mais s’il y avait eu des plans pour lui inspirer l’amour du drapeau tricolore, ils
furent déjoués puisque, après avoir servi comme capitaine indigène, c’est en
22représentant du nationalisme algérien qu’il mourut en 1936 . Driant le tenait en
haute estime, qui en parlait à la Chambre comme d’« un homme d’une très haute
valeur, parlant admirablement le français, connaissant très bien les besoins des
indigènes auxquels on ne doit pas s’étonner qu’il se dévoue – mais aussi les
23obligations qu’il a vis-à-vis de la France sa patrie d’adoption » . Cheval de Troie de
la fiction, qui en fait l’égal d’Achille (III, 142), il a trouvé son Patrocle en de Melval,

« stratégiste remarquable » qui manœuvre les Anglais sur le delta du Nil tout en épargnant le sang
de ses hommes (II, 274). S’il y a un manque criant d’encadrement, Constantinople en fournira, où,
primés par les occupants anglais, les officiers turcs sont prêts à s’employer pour mener ce « troupeau
humain ».
18 Il a aussi fréquenté l’école militaire allemande lorsque, pour mettre fin à son intrigue avec une
Parisienne, son père l’a arraché à Saint-Cyr et lui a trouvé un autre point de chute.
19 Pleinement topique de ce type de fiction, le capitaine de Melval, au carrefour entre armée et grands
travaux, est bien représentatif de l’expansion que connaît alors la Plus Grande France. Avec son
détachement, il protège les travaux du transsaharien lorsqu’éclate le soulèvement. Fait prisonnier, sa
camaraderie passée avec Omar le protège : prisonnier sur parole, il gagnera l’estime du Sultan.
20 Colonel de Polignac, France et islamisme, Alger, Imprimerie L. Remordet & cie, 1893, p. 7.
21 Ce qui est en outre pleinement conforme à la chronologie romanesque puisque le tombeau élevé à
Omar porte l’inscription « Élève de Saint-Cyr (promotion de Siam) » (III, 385), soit, précisément,
la classe de 1893.
22 Daniel David, Le Colonel Driant. De l’armée à la littérature, le Jules Verne militaire, Thionville,
Gérard Klopp, 2006, p. 45.
23 Annales de la Chambre des députés : débats parlementaires, Vol. 102, partie 1, Imprimerie du
Journal Officiel, 1914, pp. 668-678. Voir aussi Charles-Robert Ageron, « Enquête sur les origines
du nationalisme algérien. L’émir Khaled, petit-fils d’Abd El-Kader, fut-il le premier nationaliste
algérien ? », Revue de l’occident musulman et de la Méditerranée, n° 2, 1966, pp. 14-15.
28

L’État islamique vu par L’Invasion noire du Capitaine Danrit


preuve que le choc des civilisations n’est pas inéluctable, ce que le système des
personnages a charge de dire, sous la brutale et apparemment univoque ligne de
l’intrigue.
Actant le constat que Michelet faisait en 1831 dans l’Introduction à l’histoire
universelle – « Le monde de la civilisation est gardé à ses deux portes, vers l’Afrique
et l’Asie, par les Espagnols et les Slaves, voués à une éternelle croisade, chrétiens
24barbares opposés à la barbarie musulmane » –, c’est par ces deux extrémités que les
forces islamistes comptent attaquer une civilisation sur laquelle nous aurons à
revenir, en faisant sauter le verrou que représentent les deux rochers anglais de
Gibraltar – position inexpugnable que l’on projette de déjouer par une invasion qui
25emprunterait le tunnel sous-marin construit par les Espagnols (I, 125) – et de
Périm où, pour contrer la double menace des musulmans d’Afrique et d’Asie,
l’Angleterre a massé ses troupes, comprenant que la maîtrise du seul canal de Suez
26ne suffira pas et qu’il faut sécuriser le Yémen . Manière aussi pour le roman de
mettre en scène la direction qu’exerce le Proche-Orient arabe sur les peuples du
Sahel dans une optique offensive contre l’Europe. Puisque, ce sultan ottoman le sait,
« Ce n’était pas avec les Turcs qu’il était possible de réveiller le fanatisme religieux
dans toutes les couches de l’islamisme. C’était avec les Arabes » (I, 44).
Alors, guerre de religions, de races ou de civilisations ? Les termes ont
tendance à se recouvrir et leur contenu fait l’objet d’intenses circulations. Reste
l’altérité de ces peuples qui sont « d’un autre monde, d’une autre race, d’une autre
religion » (I, 273).

Guerres de religions ?
Mais il est certain que, pour planter le décor, Danrit met l’accent sur les
ferments de conflits religieux, suivant en cela un Ludovic de Polignac qui se voulait
27fin connaisseur de l’Islam, et dont le livre France et islamisme mettait en garde, en
1893 :

24 Jules Michelet, Introduction à l’histoire universelle, Paris, Hachette, 1831, pp. 27-28.
25 En Espagne, le souvenir d’Al Andalus fanatise les chefs d’armée, pressés de revoir cette terre par
eux fécondée (I, 124) et Cordoue, Séville et Grenade doivent être épargnées (I, 125).
26 De même, quand, enfin convaincue de la réalité du danger, l’Europe s’unit, envoie une flotte de 49
navires de guerre en mer Rouge et, commençant à pénétrer le dessein de l’armée islamique, tente de
prendre pied sur la péninsule arabique, c’est peine perdue : des « troupes Wahabites » empêchent
tout débarquement à Djeddah (II, 96).
27 Dans le roman de Danrit, les Français ont du mal à penser la question, même si « Évidemment,
depuis quelque temps, on s’était inquiété en France des progrès du mahométanisme. On s’était
préoccupé aussi (...) du nombre de massacres qui avaient marqué les dernières années, mais on était
loin de supposer tous ces faits inspirés par la même tête » (I, 110).
29

Laure Lévêque


« Nous n’avons pas, à l’heure présente, de politique musulmane africaine. Il
devient urgent d’en fonder une (...). Depuis le Maroc jusqu’à la Mer Rouge,
depuis le rivage Sud de la Méditerranée jusqu’aux Grands Lacs et au Congo,
tout, en Afrique, est sous l’influence musulmane. Devant cette puissante
unité, nous ne pouvons agir par politique locale, il nous faut unité de plan et
28de conduite » .
Or, c’est précisément ce qui va constamment manquer, à la France et à
l’Europe. Alors que le plan du sultan est appuyé sur de très solides compétences
stratégiques et tactiques, qui prévoit de désolidariser les puissances européennes en
s’en prenant d’abord aux seules possessions françaises, attaquées à Alger et à Tunis.
C’est aussi l’apport de Danrit que de donner à voir le risque de division interne à
l’Europe. Le sultan sait ainsi habilement, en fomentant des soulèvements contre les
détachements français, « laisser à l’Europe, le plus longtemps possible, l’illusion
que la France seule était menacée dans ses possessions » (I, 119), ce qui ne peut que
réjouir les puissances rivales. Au premier chef, bien sûr, les Anglais, qui ne jouent
que leur propre jeu et soutiennent les activistes maures de Melilla contre les
Espagnols en leur fournissant des armes (I, 213).
29À l’inverse, les musulmans ont su réaliser l’union sacrée . Lorsque Alger,
devenue le réceptacle des colons terrifiés qui ont abandonné la région des oasis pour
30remonter au Nord , cède à la panique, former un détachement de tirailleurs s’avère
impossible, même en doublant les primes, et c’est ce signe qui inquiète le plus le
gouverneur-général :
« Les Arabes, généralement divisés en sectes hostiles les unes aux autres
nous ont fait la part belle avec leurs dissensions depuis soixante-dix ans :
aujourd’hui, sur un ordre que l’on dit venir du Niger, ils oublient leurs
divisions pour marcher sous l’étendard du prophète (...) nous ne trouvons
plus d’espions » (I, 226).
Le premier volume s’achève sur la déroute du général Quarteron et
l’exultation du bien nommé Saladin : « Oui, le fanatisme musulman allait de
nouveau imposer sa loi au monde » (I, 310).

28 Colonel de Polignac, France et islamisme, op. cit., pp. 5-6.
29 Le cadi de Damas crédite en effet le Sultan de ce succès diplomatique : « les vieilles rivalités entre
Turcs et Arabes sont oubliées ; nos frères d’Europe ont compris que tu étais seul capable de relever
dans le monde le prestige musulman dont ils sont les derniers représentants sur le continent
chrétien » (II, 106). Le seul à ne pas donner son concours est l’empereur du Maroc (I, 123), qui
s’appuie sur les prétentions des puissances européennes sur son territoire pour monnayer son soutien
et asseoir son autorité, toute financière. Aussi le Maroc est-il « un pays à sauver et à transformer »
(I, 124).
30 À l’inverse, les indigènes se replient vers Biskra et le sud : « c’est une véritable émigration »
(I, 249).
30

L’État islamique vu par L’Invasion noire du Capitaine Danrit


Et cela d’autant mieux que le fanatisme des masses est très largement
instrumentalisé pour les diriger au titre de force de frappe, comme l’expose crûment
Omar :
« le fanatisme religieux est de ceux qu’on provoque, qu’on dirige même en
leur donnant un but bien déterminé comme le nôtre, mais qu’on n’arrête
plus. Nous avons mis en branle une machine extraordinaire, et la voilà
partie ; elle nous mettrait en miettes si nous voulions l’arrêter. C’est,
d’ailleurs, ce qui fait sa puissance et amènera son triomphe » (II, 259).
Le Sultan lui-même le sait bien, qui prend la précaution de s’assurer que
personne n’écoute lorsqu’il précise à Omar que « Le levier du fanatisme religieux
est le plus puissant de tous : quel autre eût pu ébranler de pareilles masses ? »
(II, 288). Et, pour ne rien laisser au hasard, le Sultan lui-même ne craint pas de
31fomenter un miracle , « adroitement machiné » (II, 300), autrement dit une
« supercherie » (II, 313, 315), qui va lui rallier tous les cœurs. Pour faire bonne
mesure, il y en aura même deux : à La Mecque, il obture la canalisation de la source
sacrée du zem-zem qui – présage funeste – se tarit, avant de rendre à la fontaine son
32bouillonnement ; à Médine, des filins d’acier habilement dissimulés assurent la
lévitation du tombeau du prophète qui s’élève comme le Sultan profère :
« Mohammed, lève-toi !... Mohammed, lève-toi !... » (II, 315), désignant
Abd-ulM’hamed pour son successeur. Résultat de ces machineries de théâtre, un cri
s’élève : « En avant, renouvelé des croisades » (II, 316).
Opium du peuple diront certains, la religion est pour Abd-ul-M’hamed un
levier. Mais lui-même échappe à l’enfumage qui, « avec beaucoup de musulmans
instruits, (...) ne croyait pas aux récits du Rauzat-us-Safa (jardin de pureté) »
(II, 290) : sa vraie foi va à la justice, « et il lui paraissait impossible qu’un dieu juste
eût créé une race privilégiée et une race sacrifiée. Il allait donc essayer de changer
tout cela » (II, 290).
« Celui qui eût pu lire au fond de cette âme y eût trouvé surtout la haine de
l’injustice et de l’oppression. Le souvenir de ce qu’il avait souffert lui-même
et de ce qu’il avait vu autour de lui chez les peuples asservis du continent
africain, avait plus fait pour l’œuvre qu’il tentait que toutes les convictions
religieuses. Le monde, tel qu’il le voyait, lieu de jouissance pour
quelquesuns, séjour de misère et de souffrance pour l’immense majorité des autres,
lui semblait mal fait. (...) Et ce qu’il ne pouvait admettre, c’était ce dédain,
cette main-mise d’une race sur une autre. Ce qui lui paraissait odieux et

31 Sachant pouvoir compter sur sa puissance de suggestion, il annonce : « Frères de tous pays, rois,
princes, soldats de la guerre sainte, priez pendant que s’accomplit ce mystère dont on parlera à travers
les siècles : tous ceux qui auront vu de leurs yeux cet incomparable miracle seront invincibles dans les
combats et leur place est marquée dans le Paradis ! » (II, 310-311).
32 Un ouvrier hindou de confession bouddhiste à qui, souterrainement, sont confiés les travaux,
paiera de sa vie la nécessaire conservation du secret des opérations (II, 300).
31

Laure Lévêque


souverainement injuste, c’était cette exploitation des Noirs par les Blancs
depuis le commencement du monde » (II, 289-290).
Guerres de races ?
Si l’étendard vert du Prophète ne cache pas exactement le drapeau rouge, les
causes premières se sont déplacées et les professions de foi religieuses couvrent des
professions de foi politiques et, si guerre des races il y a, les races en question sont
davantage fonction de couleur politique que d’épiderme. C’est l’appartenance à la
33condition de dominés qui permet de subsumer une multitude de peuples sous les
espèces d’« une race entière qui se lève » (II, 223). De fait, on est bien loin ici des
34nauséeuses théories racialistes et c’est sur la base de la résistance à l’exploitation des
Noirs par les Blancs, expression du colonialisme, que des peuples très divers, d’Inde,
de Chine ou du Caucase – qui n’ont rien de noir ni d’arabe et dont l’islam n’est pas
la religion dominante – vont rentrer dans la grande coalition djihadiste et
participer de ces « efforts de toute une race » (I, 156), portant dépassement des
clivages de type racial et religieux.
De même que l’opportunité de secouer le joug de l’exploitation coloniale
rallie sans coup férir un Somali du Nord qui « s’étai[t] opposé avec acharnement à
35l’invasion italienne » ou les fellahs égyptiens, « réduits par les exactions [des
Anglais] à la dernière des misères sur le sol qu’ils fécondaient » (II, 274) ; de même,
36hors l’Afrique, c’est la résistance au colonialisme qui, plus que le prosélytisme ,
fédère l’action des coalisés. L’Inde en présente un cas emblématique, avec ses 70
millions de musulmans sur 280 millions d’habitants, qu’une politique habile a unis
aux Hindous contre les empiètements britanniques. Aussi quand l’Angleterre,

33 Puisque l’invasion concerne « des peuples » (I, 170).
34 Distance est clairement prise d’avec les préjugés racistes des Européens : « Longtemps en Europe
les nègres connus sous [le nom de Niam-Niam] avaient passé pour avoir une queue comme les singes,
et nombre de disciples de Darwin n’avaient pas manqué de les regarder comme des êtres transitoires
tenant le milieu entre l’homme et le gorille. Ils allaient faire rapidement justice de ces imputations en
montrant aux peuples d’Europe qu’ils étaient conformés comme eux et savaient manier les fusils les
plus perfectionnés, ce à quoi le singe n’arrivera jamais » (I, 30).
35 « Pour lui, l’ennemi, c’était l’Italien dont l’appétit colonial, ne se contentant pas du littoral de la
mer Rouge, avait cherché à s’étendre sur la côte de l’océan Indien sur un espace de 1600 kilomètres,
du cap Gardafui jusqu’à l’Afrique orientale anglaise » (II, 99). Son discours dénonce les préjugés de
ces Européens qui les croient « encore armés de lances et de casse-tête » (II, 100) et qui ne vont pas
tarder à s’aviser que la lutte va être moins déséquilibrée que prévu : « Peuvent-ils (...) se douter que
des barbares comme nous disposent de moyens assez sérieux pour les inquiéter ? » (II, 104).
36 Bien présent néanmoins : on travaille la Chine et ses 30 millions de fidèles, où « chaque jour le
Coran gagne[e] du terrain » (I, 38) et la Russie, asiatique autant qu’européenne, où les fidèles de
l’Islam sont nombreux. Depuis dix ans que le Sultan met au point ses plans, il a encouragé la
propagation de la foi au Turkestan, en Mongolie, en Mandchourie, au Tibet si bien que lorsque
l’invasion se déploie, la domination russe est remise en cause en Sibérie.
32

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