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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Oscar de Poli

Aux bords du Tibre

SEPT MINUTES DE PIE IX

Par une claire matinée du mois d’octobre 1863, au Palais du Vatican, je traversais d’un pas allègre la cour de Saint-Damase, si royalement majestueuse avec ses trois ordres d’élégants portiques.

Un buste colossal de Titus ayant frappé mon regard, je pensais que, plus heureux que le fils de Vespasien, je n’avais pas perdu ma journée, puisque j’avais obtenu de la bonté du Cardinal Antonelli pour un ancien employé pontifical, vieux et sans ressources, un mot de recommandation auprès du Cardinal Silvestri, ministre des grâces et pensions.

Pour expliquer la méprise qui va suivre, je dois noter que, sortant de l’audience de Sa Majesté le Roi des Deux-Siciles, j’étais en frac avec mes décorations papales et napolitaines en brochette et la plaque de l’Ordre espagnol de Charles III sur l’habit.

Je descendis rapidement le magnifique escalier de marbre que Pie IX avait fait construire récemment, à l’entrée du palais, par l’architecte Martinucci, et que se rappellent tous ceux qui ont fait le doux pèlerinage de Rome.

Je rendis à la Garde Suisse le salut qu’elle donnait à mes croix, et me voilà sur la place Saint-Pierre.

Je cherche du regard le legno qui m’a conduit du palais Farnèse au Vatican, et mon attention est attirée par un groupe de soldats français qui, les yeux sur moi, causent à mi-voix avec des gestes animés.

Le plus âgé des lignards n’a guère plus de vingt-sept ans, sauf un, dont la moustache est grisonnante et la manche ornée de trois chevrons de laine ; vrai type de la « vieille brisque » légendaire, du grognard blanchi sous le harnais ; type qui, soit dit entre parenthèse, est allé rejoindre les vieilles lunes.

 — Je vais lui parler, dit une grosse voix dans le groupe, et nous verrons bien !

Lui, c’est moi, je n’en peux pas douter, puisque quatorze paires d’yeux sont braquées sur ma personne, avec une expression unanime d’anxiété.

Mais tu ne sais pas quatre mots d’italien ? objecte un des pioupious.

La vieille brisque, visiblement froissée dans son amour-propre, ne réplique que par un haussement d’épaules, vient vivement à moi, me fait le salut militaire, et me donne bravement, à brûle-pourpoint, un échantillon de son italien.

Entre nous, mon interlocuteur me fait tout l’effet d’être le même que ce prodigieux soldat du corps d’occupation qui, ne parvenant pas à se faire comprendre d’un boucher romain, lui disait avec un dédain sincère :

 — Comment ! Voilà quatorze ans que nous sommes à Rome, et tu n’as pas seulement pu apprendre le français !...

Si ce n’est lui, c’est donc son frère ! Quelle langue, grand Dieu ! Un salmigondis de français dénaturé, de charabia, de basque, de nègre, — le patois des environs de la tour de Babel !

Vraiment, les braves ne doutent de rien !

Le fou-rire m’envahit, me poigne, me talonne, mais je lutte pour le terrasser, parce qu’il me semble démêler dans son patois, dans ce pathos, une pensée touchante.

 — Monsignor.... recommence avec obstination le chevronné.

 — Mais, lui dis-je, je n’ai pas l’honneur d’être un Monsignor, je ne suis rien qu’un ancien soldat du Pape, un simple soldat comme vous, et je suis français comme vous.

 — Ah ! bon ! s’exclame joyeusement le vieux brave, en faisant vigoureusement signe aux camarades d’approcher.

Ils allongent le pas comme un seul homme, et les treize figures s’épanouissent quand il leur jette ces mots :

 — C’est un frrrrançais !...

 — Pour lors, Monsieur, me dit l’orateur de la compagnie, voici la chose : les camarades et moi, nous avons notre congé, recta ; mais, avant de nous en retourner au pays, nous voudrions voir le Pape. Vous comprenez, çà ferait de la peine, là-bas, à la vieille bonne femme de mère s’il fallait lui dire qu’on a quitté Rome sans être allé chez le Pape. Or donc, si c’était un effet de votre bonté, que les Suisses vo us présentent les armes, conséquemment que vous êtes quelque chose dans la maison et que vous n’avez qu’à dire au Pape : « Il y a en bas quatorze troupiers français qui ne voudraient pas s’en aller sans avoir salué Votre Majesté, rapport à la vieille mère ! » Pour sûr, mon cher monsieur, que le Pape vous répondra : « Faites monter Chapizot et ses camarades ! » Chapizot, Jean-Marie, trois congés, quinze campagnes, Afrique et Rome, deux blessures, trois punitions en vingt ans et sept mois, proposé pour la médaille militaire. Voilà, monsignor !

Auriez-vous gardé votre sérieux, vous qui me faites la grâce de me lire ? Je le gardai pourtant, car mon rire eût pu blesser à l’âme Chapizot (Jean-Marie) et ses camarades.

 — Je vous félicite cordialement de votre filiale pensée, leur dis-je ; mais des soldats français n’ont pas besoin de protection pour arriver au Pape. Demandez audience, je vous ferai la demande, si vous voulez, et vous aurez certainement une réponse favorable d’ici à quelques jours.

 — Mais, répondent en chœur les quatorze troupiers, nous partons ce soir.

 — Oh ! alors... la réalisation de votre excellent désir me paraît presque impossible.

Ah ! si vous aviez vu la déception douloureuse, la désolation profonde qui se peignit sur tous les visages !

 — Si c’est comme çà, ronchonne le grognard, en mordillant sa vieille moustache, si le Pape n’a pas tant seulement cinq minutes à donner à des soldats qui montent la garde à Rome depuis quatorze ans ?... La vieille bonne femme de mère ne voudra pas le croire !... Ah ! nom de nom !...

 — Vous méconnaissez le cœur de Pie IX ; cœur de Pape, cœur de père ; tous les catholiques sont ses enfants, et de bons fils sont toujours bien accueillis chez un bon père. Mais pourquoi vous y prenez-vous si tard ?

 — Trois congés, quinze campagnes, Afrique et Rome, deux blessures...

 — Voyons, réfléchissez, est-ce que vous entreriez chez l’empereur comme cela ? Pourtant il n’a à gouverner que la France, lui, tandis que la vigilance du Souverain Pontife s’étend sur les cinq parties du monde.

 — Trois punitions en vingt ans et sept mois, proposé pour...

 — Les instants du Saint Père sont donc absorbés par d’incessantes et bien graves occupations... Mais je ne veux pas qu’il soit dit que de braves soldats, des compatriotes, se sont adressés à moi sans que j’aie fait l’impossible pour tâcher de leur donner la pieuse satisfaction que leurs cœurs ambitionnent. Attendez-moi ; je vous promets de faire de mon mieux.

 — A la bonne heure ! dit gaiement Chapizot (Jean-Marie). Notre affaire est dans le sac ! En place, repos !

Je perçois derrière moi comme un concert de chuchotements de gratitude, tandis que je repasse devant les gardes suisses.

J’avais dû tout récemment à la courtoise bienveillance de Monsignor Pacca, majordome de Sa Sainteté, l’insigne et doux honneur d’une audience particulière de Pie IX. Je remonte le grand escalier de marbre, et je me présente chez le noble prélat.

 — Monseigneur, lui dis-je, Votre Excellence a devant soi l’avocat de quatorze soldats français qui, devant quitter Rome dans quelques heures, ont eu la filiale pensée de ne partir point sans avoir eu l’honneur et l’allégresse d’approcher Notre Très Saint Père.

Puis je fais à Mgr Pacca le récit que vous venez de lire, sans oublier la vieille bonne femme de mère, les trois congés, les quinze campagnes, les deux blessures, les trois punitions en vingt ans et sept mois ; et je conclus :

 — Monseigneur, que Votre Excellence ait la bonté de solliciter le cœur de Pie IX en faveur de mes braves compatriotes, et je suis sûr que Sa Sainteté daignera répondre : « Faites monter Chapizot et ses camarades ! »

L’aimable majordome sourit, puis m’objecte l’impossibilité : le Saint Père va se rendre dans un instant à Sainte-Agnès-hors-les-murs son carrosse et sa garde-noble sont là ; désolé, mà non si puo.

J’insiste respectueusement, ardemment, si bien que Mgr Pacca me dit, comme j’ai dit aux quatorze fantassins :

 — Attendez-moi ; je vous promets de faire de mon mieux.

Me croirez-vous ? Pendant l’attente, le cœur me bat comme s’il s’agissait de la perte ou du gain d’une bataille. Mais l’attente n’est pas longue.

 — Vite, vite, me crie Monsignor maggiordomo, courez chercher vos soldats ; Sa Sainteté n’a que sept minutes à leur donner.

Je redescends au galop, je cours à mes clients qui m’accueillent par une exclamation de joie :

 — Ah !... Eh bien, monsieur ?...

 — Eh bien ! dis-je en prenant un air désolé, le Saint Père est attendu à Sainte-Agnès...

 — Et il n’a pas tant seulement, grogne Chapizot, cinq minutes à donner à...

 — Mais, pour des soldats français, Pie IX daigne retarder son départ de sept minutes !... Peloton en avant, pas de gymnastique, marche !

Chapizot et ses camarades, d’abord, n’en croient pas leurs oreilles ; mais la surprise fait aussitôt place à la joie, et vivement, en bon ordre, grognant à présent de plaisir, ils emboîtent mon pas, franchissent en courant le seuil du palais pontifical, saluent les Suisses au passage, gravissent quatre à quatre le grand escalier de marbre, traversent comme une trombe la cour de Saint-Damase.

Là, Mgr Pacca les recueille et les conduit dans une salle magnifiquement décorée de marbres précieux et de fresques merveilleuses, où prestement ils se mettent sur un rang, Chapizot tenant la droite, tous le shako sous le bras gauche.

Quant à leur avocat, il se dissimule modestement derrière eux, dans le fond de la salle.

 — A droite, alignement ! commande Chapizot, fixe !

Au même instant, une porte s’ouvre, et Pie IX apparaît.

 — Genou, terre !

Les quatorze soldats fléchissent le genou, la main au front, immobiles, graves, émus.

Suivi de deux jeunes camériers qui portent des plateaux chargés de précieux objets de piété, le doux Pontife s’approche du rang de soldats, questionne avec bonté chacun d’eux sur sa famille, lui remet autant de chapelets qu’elle compte de membres, touche paternellement chaque tête de sa main auguste.

En arrivant au quatorzième et dernier troupier, Pie IX dit avec un accent de particulière bienveillance :

 — Ah ! voici un vieux soldat !

 — Oui, mon Pape ! Chapizot, Jean-Marie, trois congés, quinze campagnes, Afrique et Rome, deux blessures, trois punitions en vingt ans et sept mois, proposé pour la médaille militaire. Fini mon temps, je vas rejoindre la vieille bonne femme de mère qui vous aime bien, mon Pape.

 — Trois punitions en vingt ans et sept mois ? dit Pie IX avec cette inflexion doucement et finement malicieuse que revêtait parfois sa belle et harmonieuse voix.

 — Oui, mon Pape. Si Votre Majesté veut voir mon livret ?

Le Souverain Pontife, en souriant, donne tout bas un ordre à l’un des camériers, qui s’incline et quitte prestissimo la salle.

 — Mes enfants, dit Sa Sainteté, soyez toujours de bons chrétiens comme vous avez été de bons soldats. Je vous bénis, vous, vos familles et votre patrie.

Chapizot est consterné ; le Pape l’a oublié, ne lui a rien donné pour sa mère et pour lui.

Le grognard est visiblement à genoux sur des épines.

Le camérier revient et présente au Saint Père un petit écrin rouge aux armes papales.

Alors Pie IX se rapproche de Chapizot et lui dit avec la même inflexion malicieuse :

 — Voici un chapelet pour « la vieille bonne femme de mère » qui m’aime bien, et voici pour le vieux soldat qui n’a eu que trois punitions en vingt ans et sept mois !

Quand le grognard voit scintiller devant ses yeux une belle croix au ruban rouge, — la croix de Chevalier de Saint Grégoire le Grand, — il devient fou de joie, il sanglote, de grosses larmes sillonnent sa figure bronzée, il veut dire sa félicité, son ivresse, son orgueil, son enthousiaste reconnaissance, mais l’émotion lui coupe la parole et l’on n’entend que ces mots entrecoupés :

 — Ah ! mon Pape !... Ah ! mon Pape !...

Sa Sainteté se retire, non sans avoir eu la bonté d’adresser un regard et une bénédiction paternels à l’humble avocat de Chapizot et de ses camarades.

Bientôt nous entendons un roulement de carrosse, des piaffements et des cliquetis d’armes.

Le Pape n’est plus là, les soldats sont encore à genoux : Chapizot (Jean-Marie), dans son exultation, oublie de commander : Debout !

En sept minutes, Pie IX avait fait quatorze heureux, — sans me compter.

*
**

L’HONNEUR CHRÉTIEN1

I

Qu’un moment de vivacité
Peut causer de calamité !

Je ne me rappelle jamais cette sentence du chansonnier sans avoir un serrement de cœur, parce qu’elle me fait ressouvenir de l’un des épisodes les plus émouvants de ma jeunesse. Tenez, il faut que je vous conte cela ! Ce n’est pas d’une gaîté folle, sans doute, mais la vie militaire n’est pas faite que pour rire.

C’était en 1843. J’étais sorti de l’école deux ans auparavant, pour entrer au 21e léger, un beau régiment, solidement commandé, où la discipline et la fraternité militaire étaient en honneur.

Nous étions en garnison à Nantes, belle garnison, ma foi ! plaisante et hospitalière au soldat aussi bien qu’à l’officier.

Mon Euryale, mon Pylade, mon inséparable en ce temps-là, s’appelait Olivier Fontaine ; nous étions du même âge, du même grade et de la même humeur, sauf sur un point que je vous dirai ; nous étions de la même promotion, et rien n’avait encore altéré notre amitié confiante et forte qui datait de Saint-Cyr, où nous nous trouvions voisins d’étude, de réfectoire et de dortoir.

Olivier appartenait à une vieille famille de la haute bourgeoisie toulousaine ; sa mère, dernier rejeton d’une race chevaleresque dépossédée par la Révolution, l’avait élevé avec un soin tendre dans les sentiments de la piété la plus fervente.

C’est en cela que notre humeur différait ; j’avais eu le malheur, moi, de perdre ma mère à mes premiers pas dans la vie, et ce n’est pas le boniment du pion qui remplace jamais les enseignements du cœur maternel.

Je n’étais pas irréligieux, je ne l’ai jamais été, mais j’étais indifférent, en dépit de Lamennais, comme nous le sommes presque tous dans l’armée, parce que l’honneur nous tient lieu de tout.

Olivier, lui, pratiquait avec ferveur ; il remplissait ses devoirs religieux, au régiment comme à l’école, discrètement mais sans ombre de respect humain.

A Saint-Cyr, le matin en se levant, le soir en se couchant, je le voyais faire le signe de la croix et dire sa prière, coutume pieuse qu’il avait conservée ; j’en fus bien souvent témoin dans le joli logement que nous avions loué de compagnie dans la rue d’Argentré.

Pour un rien, à Saint-Cyr, l’aumônier de l’école l’aurait canonisé, et monseigneur l’évêque de Nantes, qui avait été officier de cavalerie avant d’entrer dans les ordres, disait quelquefois d’Olivier :

« Il ferait un meilleur évêque que moi ! »

Je m’empresse d’ajouter que la dévotion du lieutenant Fontaine ne gênait en rien nos allures ; il évitait de parler des choses de la religion ; il respectait notre indifférence, comme nous respections tous sa foi sincère ; au demeurant, c’était un bon et aimable compagnon, de type un peu féminin peut-être, mais loyal, actif, zélé, attaché à son devoir, un modèle d’officier.

La tournure de son esprit le portait de préférence aux entretiens graves, aux lectures sérieuses, mais, entre camarades, il entendait fort bien le petit mot pour rire et donnait même la réplique parfois, lorsque le mot n’était pas trop salé.

En somme, au 21e, tout le monde aimait le lieutenant Fontaine, et je vous ai confessé que je faisais comme tout le monde.

Il était de manières douces et courtoises, mais très ferme dans le service ; on eût dit alors qu’il y avait deux hommes en lui faisant à tour de rôle leur office : le séminariste et le lieutenant.

II

Nous avions au régiment un autre lieutenant, qui était à peu de chose près l’antithèse vivante d’Olivier.

Court, épais, de physionomie bourgeonnante, de parler gras, d’allures presque populacières, hostile avec violence à toute délicatesse, à toute noblesse, à toute supériorité, ennemi déclaré des aristos et des calotins, le lieutenant était entré dans l’armée par la porte de 1830.

Pendant les Trois glorieuses, cet aimable citoyen avait eu la fortune, dans le faubourg Antoine, de recevoir sur le sinciput un petit coup de latte de gendarme ; en guise d’emplâtre, le gouvernement nouveau lui avait collé d’emblée l’épaulette de sous-lieutenant et avait gratifié de sa présence la brave légion de Hohenlohe, devenue le 21e régiment d’infanterie légère.

Le pauvre régiment fit la grimace en recevant ce joli cadeau ; mais le ministre avait parlé, le colonel avait baissé la tête, et, en fin de compte, le régiment fit comme le colonel.

C’est l’honneur de l’armée d’avoir subi, dans la dignité de la discipline, les révolutions et leurs conséquences.

Pas n’est besoin de vous dire quel officier faisait le lieutenant Trouillefou ; le colonel, un vieux de la vieille pourtant, qui avait fait toutes les campagnes de l’Empire, avait des tremblements du plus loin qu’il l’apercevait.

Il est vrai que le héros des Glorieuses vous lâchait par la figure, et sans crier gare, des bordées de jurons, de cuirs et de velours à défrayer la chronique de cent et un régiments à la Noriac, à dérider pour la vie toutes les brigades de gendarmerie de France et d’Algérie.

En voulez-vous un exemple, au hasard de la mémoire ?

Un beau jour, nous étions cinq ou six officiers qui devisions des gloires militaires de la France. Le lieutenant Trouillefou, qui jusque-là s’était tu, s’écria brusquement :

 — Avant la grande Révolution, il n’y avait pas d’armée en France !

 — Comment cela, répondîmes-nous en chœur avec une patente stupéfaction.

 — Oui, reprit-il d’un ton doctoral, qui était, je vous jure, grandement risible, oui, il n’y avait que des troupeaux de serfs commandés par des aristos, et voilà !

 — Tant que vous voudrez, dit Olivier, mais ces serfs et ces aristos ont eu leurs jours de triomphe ! Et d’abord c’est calomnier l’ancienne France que de prétendre que les nobles seuls parvinssent aux grades ; on a confondu, non sans une intention malveillante, le point de départ et l’arrivée ; tout officier devenait noble, c’est ainsi qu’il n’y avait que des nobles qui fussent officiers. Les faits historiques abondent à l’encontre de votre proposition : Fabert, maréchal de France sous Louis XIV, était fils d’un typographe ; le chevalier Paul, lieutenant-général et vice-amiral de France sous Louis XIII, était fils d’une blanchisseuse ; Catinat, maréchal de France, était de souche bourgeoise ; Saint-Hilaire, lieutenant-général sous Turenne, était fils d’un savetier ; Chevert, lieutenant-général sous Louis XV, était fils d’un bedeau de Verdun1.

Je ne cite que les plus connus. En somme, les troupeaux de serfs commandés par des aristos ont remporté pas mal de victoires françaises, témoins les Bayard, les Clisson, les Duguesclin, les Barbazan, les Montmorency, les Villiers de l’Isle-Adam, les Sain trail les, les Chabannes la Palice, les Choiseul, les Ornano, les Gramont, les Luxembourg, les Turenne, les Villars, sans parler du maréchal de Saxe.

Au cours de cette riposte, le lieutenant Trouillefou était devenu tout d’abord plus rouge qu’à son ordinaire, puis garance et enfin cramoisi.

Au fond, il ne comprenait pas grand’chose à la tirade patriotique d’Olivier, si ce n’est qu’elle démolissait un des mensonges de la sacro-sainte Révolution. Il ne connaissait de Luxembourg que le palais, qu’en 1830 il avait envahi, de la Palice que la chanson, et de Montmorency que les cerises.

Au nom du maréchal de Saxe, le héros de juillet éclata.

 — Ah ! ah ! nous dit-il en ricanant d’un ton triomphant, le maréchal de Saxe n’était pas d’avant la Révolution !

Il vous expectorait ce mot-là avec trois r et trois l à la clef.

 — Comment cela ? fis-je en me pinçant les lèvres pour ne pas rire au nase du camarade.

 — Certainement ! reprit-il avec un haussement d’épaules plein de commisération... Puisqu’il fut tué à Marengo !

 — C’est vrai, dit gravement le capitaine Roubault qui nous écoutait, mais à Marengo le nom du maréchal de Saxe se prononçait Desaix.

Le lieutenant Trouillefou fit un signe d’acquiescement et quitta notre groupe du pas solennel d’un pédagogue qui va porter ses lumières dans un centre moins obtus et moins arriéré.

Eh bien ! ce butor avait pris en grippe mon camarade Olivier, et cela se comprend, après tout : Olivier était jeune, beau, intelligent, vertueux, instruit, zélé, sobre, gracieux, sympathique, tandis que le ci-devant citoyen Trouillefou était usé, laid, bête, vicieux, ignare, négligent, ivrogne, ridiculement odieux.

Si borné, si plein de lui-même qu’il fût, ce grotesque héros de barricade se doutait vaguement qu’il pouvait être inférieur à « l’officier modèle » du 21e, et le sentiment de son infériorité le martelait, l’affolait, comme le taureau qui voit rouge.

Il s’en vengeait à sa manière, c’est-à-dire grossièrement, en mettant les pieds dans le plat du lieutenant Fontaine chaque fois qu’il en trouvait l’occasion — ses gros pieds de barricadier glorieux.

Un dimanche matin qu’Olivier revenait de la cathédrale, M. Trouillefou, qui avait déjà consommé un carafon de cognac, apercevant le jeune officier, frappa bruyamment son puissant abdomen en disant d’un timbre rogommeux :

 — La voilà, ma boîte à messes à moi !

Olivier l’entendit fort clairement, mais ne le montra pas, pour n’avoir rien à démêler avec cet ivrogne.

Un autre jour, il s’imagina d’appeler Olivier « Mademoiselle Fontaine ». Olivier le sut par moi, et le lui passa pour la même raison.

Un soir, enfin, au café Cambronne, comme on parlait de la messe officielle qui s’était dite, dans la matinée, à l’occasion de la fête du roi Louis-Philippe :

 — Ah ! les messes, ricana le barricadier en dévisageant le lieutenant Fontaine, c’est votre affaire, cela, monsieur le curé !...

Mon cher camarade, répondit Olivier d’un ton courtois, mais sec et tranchant comme une lame d’épée, je ne crois pas vous avoir jamais dit une parole désobligeante ; je vous prie donc de ne pas renouveler cette petite plaisanterie.

Trouillefou allait réclamer, lorsque le commandant Marbotin, qui avait assisté au colloque, lui coupa la réplique en ces termes :

 — Vous avez tort, lieutenant Trouillefou ! Vous oubliez que l’armée est une école de respect mutuel et que le régiment est une famille, ventrebleu ! En dehors du service, chacun de nous est libre d’aller où il veut, même à la messe ! C’est l’avis de Béranger et c’est le mien ! Après tout, il vaut encore mieux faire des prières que des barricades ! Cela, du moins, ne fait de mal à personne, et les gendarmes n’y trouvent pas à redire.

Le sous-lieutenant de juillet, à ce coup de boutoir dans l’estomac, faillit crever d’apoplexie ; il ne broncha pas, ne souffla pas cependant, mais un éclair de haine passa dans ses yeux rougis, et sa pipe chérie se brisa entre ses dents avec des craquements sinistres.

Après cela, vous auriez entendu respirer un sylphe dans le café Cambronne.

Les officiers se retirèrent discrètement un à un ; le lieutenant Trouillefou demeura seul, rivé à son siège, immobile, muet, frappé de stupeur, changé en statue de sel — de gros sel, veux-je dire.

III

De ce jour, Trouillefou s’abstint de toute plaisanterie à l’égard d’Olivier : la leçon du commandant Marbotin avait fait son effet.

Quant à « l’officier modèle », il paraissait avoir oublié la scène du café Cambronne, car il n’avait pas changé sa manière d’être envers le mauvais plaisant ; il se montrait froid, plein de réserve, mais de courtoisie.

Le « héros » semblait désarmé par l’attitude du jeune lieutenant ; mais, pour un observateur perspicace, il était évident que le feu couvait sous la cendre — le feu de la haine et de la vengeance.

Un matin, après déjeuner, les lieutenants étaient la plupart au café Cambronne, les uns humant le moka, les autres jouant au carambolage, ceux-ci faisant un cent de piquet, ceux-là causant à bâtons rompus.-Nous étions de ces derniers, Olivier, trois autres officiers et moi.

A une table voisine, le lieutenant Trouillefou lisait béatement le Siècle en culottant une nouvelle pipe.

Je me souviens que le lieutenant Maudoré de Vauchabert, qui était allé passer un congé

Dans les vallons de l’Helvétie nous faisait part de l’impression saisissante qu’il avait ressentie en contemplant l’incomparable monument consacré par le génie de Thorwaldsen, et par l’âme de la Suisse, à ceux de ses enfants tombés au 10 août 1792, martyrs de l’honneur et de la fidélité.

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