Aux femmes riches / par Deraismes

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chez tous les libraires (Paris). 1865. 12 p. ; in-fol..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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AUX
FEMMES RICHES
PAR
DERAISMES
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CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
1 865
Tous droits réservés.
AUX FEMMES RICHES
MESDAMES,
Si je m'adresse spécialement à vous, ce n'est point mu par
un sentiment aristocratique; vos semblables, quelle que soit
leur condition, ont droit à toutes mes sympathies.
Je vous choisis de préférence, parce que vous disposez de
trois moyens puissants : le loisir, l'argent, l'allention publique.
Ceci posé, accordez-moi quelque attention.
J'ai loi dans ma cause, et j'espère que la valeur du fond
triomphera des pauvretés de la forme.
Je vais vous dire des choses un peu nouvelles ; mais l'in-
connu a toujours une place toute prête dans l'esprit humain,
il y est attendu ou, pour mieux dire, il y existe en germe, une
parole du dehors suffit pour le féconder.
La société a grand besoin de votre concours, son orgueil
ne lui permet point de l'avouer, mais remarquez qu'en vous
défendant l'initiative, elle vous accuse, à tout instant, de ne
pas la prendre.—Notre concours! direz-vous en choeur,le lui
avons-nous jamais refusé ? — Non, certes; mais définissons
les choses.
La société représente deux activités bien distinctes : l'acti-
vité individuelle, l'activité collective. Et, pour qu'il n'y ait pas
confusion à ce sujet, je m'explique.
J'entends par oeuvre collective la réalisation d'un plan
unique par plusieurs, où chacun joue son rôle suivant ses fa-
cultés, sa fortune, sa position. Quand vous grouperiez tous
les actes individuels, jamais vous n'obtiendriez un mouvement
d'ensemble, car chaque partie, ayant pris une direction arbi-
traire, ne saurait converger au même but.
L'oeuvre individuelle, mesdames, vous l'avez accomplie
dans tous les temps. Vous vous êtes appelées Sémiramis,
Balkis, Débora, Corinne, Porcia, Cornélie, Hypatie, Blanche
de Castille, Jeanne d'Arc, Elisabeth d'Angleterre, Catherine H,
Marie-Thérèse, Madame Roland, Madame de Staël, et, de
nos jours, George Sand, Rosa Iîonheur. J'omets, à dessein,
le plus grand nombre; il faudrait y consacrer un livre. Par là,
vous avez prouvé glorieusement, mesdames, que vous êtes
aptes à toutes choses, que le mot devoir a une acception très-
étendue, qu'il n'est ni li\e, ni déterminé. En ell'et, l'occasion
seule le désigne et le précise ; ainsi, a un moment donné, un
soldat berce un enfant, une femme sauve sa patrie, et tous les
deux ont fait leur devoir, quoique sortant de la sphère habi-
tuelle de leurs fonctions : leur objet a été le bien.
Quant à l'oeuvre collective, il n'en est pas de même ; vous
ne pouvez l'enregistrer dans vos fastes. Sans doute, quand
vous preniez des villes, quand vous construisiez des cités,
quand vous donniez des lois et quand vous fondiez des acadé-
mies, vous rendiez des services d'un, intérêt général, mais
vous vous isoliez de vos pareilles en tant que femmes ; vous
vous exerciez sur un terrain qui leur était étranger ; ce que
vous faisiez, Édouard III, Charles-Quint, ou quelque autre
homme célèbre, pouvait l'exécuter comme vous, parce que le
genre masculin est susceptible de tous les actes de génie.
Lorsque je parle de votre oeuvre collective, je veux qu'elle
vous appartienne sans partage, qu'elle soit le propre de votre
naiure et de vos talents, que toutes y coopèrent, qu'elle soit
enfin l'oeuvre féminine par essence; et ne croyez pas, ici, que
ce terme en affaiblisse le mérite. Maïmonide dit : « L'homme
est un animal sociable; il ne peut rien par lui-même; il peut
tout par l'association.» Cette parole est vraie et s'applique
également à vous; on l'a bien commentée, bien traduite, et
nous la retrouvons dans cette devise : L'union fait la force.
Vous savez très-bien, en ell'et, que les forces divisées, en pre-
nant des directions différentes, se neutralisent : tout a besoin
d'entente et d'harmonie. L'homme seul n'a qu'une action
restreinte; il ne peut suppléer à l'aide de ses semblables,
même par son génie.
Les efforts partiels étant limités, sont presque toujours
infructueux ; aurait-on de grands capitaines sans armée? Sans
l'assistance d'ouvriers, Michel-Ange eût-il édifié la coupole de
Saint-Pierre? L'idée, en ell'et, se conçoit dans un seul cer-
veau, mais elle ne s'effectue que par la masse. Voyez tous les
réformateurs, religieux, politiques, moraux : leur premier soin
est de se faire un parti, et des milliers de bras s'engagent
pour soutenir une même cause. Que diriez-vous si, l'ennemi
étant aux portes, vous voyiez chaque citoyen sortir de sa mai-
son armé d'un fusil, s'embusquer dans le premier coin venu,
sans conférer avec les autres, sans mot d'ordre, sans rallie-
ment? Vous annonceriez ta prise de la ville et vous n'auriez
pas tort. Toutes les grandes choses proviennent de l'addition
des hommes, des intelligences et des forces. Que l'être se
meuve dans son orbe et séparé du reste, ses pensées ne sont
plus que des opinions, ses actes, des particularités.
Vous en êtes là, mesdames, il vous manque complétement
l'esprit d'association, entre vous aucune union, aucune com-
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munauté d'idées, aucun dessein d'ensemble, rien enfin de ce
qui constitue l'énergie des impulsions.
Espacées les unes des autres, toujours en rivalité, les inter-
valles qui vous séparent sont autant d'issues par lesquelles
entrent à flot les préjugés, les vices et les sottises. Grâce à
votre éloignement réciproque, vous n'avez garanti la société
d'aucun envahissement désastreux. Vos critiques partielles
n'ont pas amené de changement; ce que l'une blâme, l'autre
l'accueille avec ardeur. Les hommes, à coup sur, ne valent
pas mieux que vous; ils ont leurs défiances, leurs jalousies,
leurs petitesses; mais pour faire triompher une idée, une opi-
nion, ils se réunissent, se groupent les uns autour des autres,
ils font abnégation des mesquines rivalités, des rancunes in-
dividuelles, ils ne pensent plus qu'à une chose : mener leur
projet à lin.
Chez vous, mesdames, le moi orgueilleux n'admet point de
concession ; périsse l'opinion, plutôt que de renoncer au mo-
nopole de la beauté et de l'esprit. Prenez garde ! l'exclusivisme
a bien des dangers ! Vous ressemblez à ces divinités du poly-
théisme, réclamant chacune le culte unique, toujours en
guerre et rétrécissant mutuellement leur pouvoir par leur
perpétuel désaccord. Ce qui vous gâte, depuis le commence-
ment du monde, ce sont les succès faciles. Par le fait de vos
séductions naturelles et extérieures, vous charmez, vous
captivez, vous commandez et vous n'avez pour cela que la
peine de naître et de paraître. Une victoire aussi promptement
obtenue a bien de quoi vous étourdir; les hommes n'en enre-
gistrent jamais de pareille. Or, comme il y a moins à élaborer
pour devenir Gabrielle d'Estrées que Marie-Thérèse, vous pré-
férez prendre le chemin le plus court. Sur cette voie, par
exemple, il vous faut marcher seule; ici point d'assistance à
donner ni à attendre; c'est le système de l'exclusivisme le
plus absolu. Vous professez ces principes dans toutes les car-
rières que vous poursuivez ; qu'une femme très-supérieure
vous dépasse, loin de vous en faire honneur, de la citer
comme une protestation évidente de ce que votre sexe peut
produire, le dépit s'empare de votre Ame, vous vous rassem-
blez entre vous, vous réunissez vos efforts pour la railler, la
renier, de telle sorte qu'elle soit considérée comme ne faisant
plus partie de votre sexe. Vous tenez à lui rappeler qu'en sor-
tant de la règle commune, elle s'aventure; et vous profitez de
cette circonstance pour donner votre médiocrité comme une
vertu Vous accusez souvent avec moins de vivacité les femmes
qui abandonnent leurs devoirs pour se livrer aux amusements
du monde, que celles qui se dévouent à des études sérieuses.
Vous les taxez de pédanterie, vous les assaillez de plaisante-
ries amères dès leurs premiers pas. D'autre part, la femme
qui, par la force de son génie, a franchi le seuil du temple de
gloire, s'empresse d'en refermer la porte derrière elle, dans
la crainte qu'une autre ne s'y glisse à son tour. Enfin, vous
contestez entre vous vos talents, vous discutez votre esprit et
vous croyez vous faire un piédestal de l'infériorité de vos sem-
blables. Toutes les femmes supérieures ont eu ce travers ;
madame de Chardin, une de nos muses modernes, l'a par-
tagé comme les autres. Dans une de ses correspondances,
elle conseille aux parents de faire surtout apprendre à leur
fille à danser avec grâce. « Autrefois, dit-elle (1), un menuet,
une gavotte bien exécutée décidait du sort d'une jeune per-
il) Lettres du vicomte de Launay.
sonne. C'est là, en ell'et, pour une femme, qu'est le point le
plus important. »
Etrange aveu pour une femme d'esprit! Ah! si on l'avait
prise au mot et qu'on lui eût dit : Allez danser, madame !
Eh bien! cette constante division a maintenu votre infé-
riorité en diminuant votre énergie ; vous avez rejeté l'esprit
d'alliance, et c'est l'alliance qui vous tue. Vous vous trouvez
isolées dans un camp bien organisé. On vous répète sans
cesse que vous n'êtes pas aptes aux choses sérieuses; que les
petites idées remplissent votre cerveau; que votre force n'est
qu'un élan fiévreux ; que votre sensibilité n'est qu'une faiblesse
organique ; que vous êtes dépourvues de suite dans la pensée ;
que vous n'êtes que prévention, exagération; que votre vo-
lonté n'est que de l'entêtement ; et que Juvénal se charge de
vous faire parler : Sic volo, sic jubeo; sit pro ratione volontas.
Ainsi je le veux, ainsi je l'ordonne; ma volonté tient lieu de
raison.
Oh! vous vous révoltez souvent, mais individuellement.
Vous invoquez les grandes personnalités qui ont honoré votre
sexe. On vous répond invariablement : Vos exemples ne prou-
vent rien; ce sont des exceptions, et pour des exceptions on
ne refait pas des lois. Naît-il, par hasard, un géant, on paie
volontiers pour le voir, mais on ne modifie pas son jugement
sur l'homme ; on continue d'énoncer, dans les ouvrages qui
en traitent, que sa taille n'excède guère six pieds et que celte
mesure est généralement le maximum de sa dimension : on
n'exhausse pas les portes, on n'allonge pas les lits, parce qu'une
singularité ne prévaut pas sur le tout. Là-dessus vous protes-
tez, vous vous récriez, vous cherchez des exemples de tous
les cotés, près de vous et plus loin, vons mettez en lumière les
mérites des femmes de toutes les conditions. Eh quoi ! vous
nous refusez le courage! et qui donc a su mieux mourir que
Jane Grey, Marie Stuart, Anne de Boleyn, Marie-Antoi-
nette, madame Roland ? Nous n'avons pas de fermeté dans
nos opinions! vous oubliez donc nos martyres? Vous prétendez
encore que nous ne sommes capables ni de grandes entre-
prises, ni d'assiduité dans l'étude, ni de force d'impulsion!
comptez-vous pour rien l'industrie, le commerce, le professo-
rat, où la femme joue un si grand rôle? Mais que deviendraient
vos étoiles, vos tissus précieux, sans les ouvrières, les artistes
qui les font valoir? Et les fleurs, les broderies, les dentelles,
véritable travail de fée? Et vos boutiques, où en seraient-elles
si une femme n'était pas là au comptoir, engageant, entraînant
avec sa voix harmonieuse, ses finesses, sa tactique imprévue ?
En fabrique, elle est l'Ame, le démiurge fertilisateur. Elle se
charge des transactions du dehors, elle est l'intermédiaire, le
trait d'union entre l'acheteur et l'ouvrier. Faut-il modifier,
retrancher, ajouter, elle comprend jusqu'à la nuance; elle
transmet l'ordre, elle lui donne une forme plus intelligible.
Et le professorat! quel laboratoire de vertu! Des filles qui
restent filles pour soigner des parents infirmes et pauvres; des
filles qui se lèvent à la nuit dans l'hiver pour vaquer aux soins
du ménage et aller, enfin, dès le jour., doter de grammaire,
de musique ou de dessin des héritières qui leur donneront en
revanche quarante sous par heure. Et, et.... Mesdames, arrê-
tez-vous, calmez-vous; tout ce que vous citez là ne correspond
qu'à la vie et aux intérêts privés; l'oeuvre sociale n'a rien à y
voir. D'ailleurs, tous ces exemples sont plongés dans l'obscu-
rité d'une humble condition ; on en connaît un, pour mille
qu'on ignore. 11 faudrait, à l'instar d'Asmodée, découvrir le
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AUX FEMMES RICHES
oit des maisons pour prendre connaissance de ces grands
actes intimes, sinon on peut toujours les contester; ils n'ont
pas d'évidence publique.
On répète donc, sans tenir compte de vos réclamations :
Les femmes sont légères, peu aptes aux choses sérieuses, sans
profondeur, sans assiduité dans le travail, etc., etc., etc. Fi-
garo s'écrie : 0 être décevant! hélas ! que devait-il dire de son
maître?
Mais, oserais-je le dire, mesdames, on ne juge de la mar-
chandise que sur l'étalage. Vous occupez le sommet de l'é-
chelle, vous êtes en tête du genre, l'influence de vos actes,
bons ou mauvais, a une grande étendue; le luxe est un (lam-
beau qui éclaire toutes vos attitudes. L'appréciation qu'on fait
de vous se porte sur la totalité féminine, car c'est toujours
sur l'état moral de la haute société que s'établit la renommée
infamante ou illustre d'un siècle. Vous seules pouvez donner
l'initiative; vous êtes le principal moteur. Faites une chose, et
toutes les autres vous imiteront. De plus, vous vivez dans des
conditions très- favorables pour entreprendre et exécuter.
Tandis que les autres classes se fractionnent et se divisent
en différents cercles restreints, détachés dans toutes leurs
parties et s'ignorant mutuellement, vous, membres d'un
même monde, vous communiquez forcément entre vous; les
charges, les fonctions de vos familles vous rapprochent les
unes des autres, l'échange de vos idées devient alors tout na-
turel.
Qui vous empêche donc de vous réunir, de vous coaliser,
de donner un premier élan ? Il est si vrai que l'attention se
concentre sur vous, que depuis l'apparition du roman dans le
monde, vous n'avez guère cessé d'en être les héroïnes. Mais,
je m'interromps; je vois le soupçon se glisser dans vos âmes,
le doute plisse votre front, depuis que je vous parle; vous me
prenez pour un disciple de Saint-Simon. Vous me jugez ca-
pable de vous inciter à !a révolte, et de vous contraindre, en
réclamant vos droits, à partager les corvées masculines. Non,
mesdames, rassurez-vous; je ne fais pas partie de ces dange-
reux amis qui cherchent à vous rendre ridicules; loin de moi
cette intention niaise ou perfide. J'ai l'habitude, quand je veux
avoir une vue nette des choses, de consulter la nature, elle
me semble toujours la meilleure conseillère; lorsque le factice
tend à nous dominer, elle seule nous remet dans la voie : en
revendiquant ses droits, elle nous sauve.
La nature, mesdames, vous a indiqué vos fonctions sans
ambiguïté. Vous résumez toute la famille, la paternité s'af-
firme de votre vertu, car elle n'est, en vérité, qu'un acte de
foi. Sans vous, point d'intérieur, point de maison, point de
liens; l'éducation gît tout entière en vous. Je dis tout entière
parce que vous jetez les premières semences dans l'esprit hu-
main, semences qui décident de toute la vie.
En vous destinant Spécialement à la famille, ne croyez pas
être bornées au rôle purement sentimental ; pour moi, le sen-
timent qui n'est point dirigé par la pensée, n'est qu'une ma-
ladie. Vous allez me faire une objection , je vais aller au
devant.
La famille, me direz-vous. est une oeuvre privée, et vous
avez réclamé de nous, en commençant, l'oeuvre collective.
La famille, c'est la société en raccourci ; nous la retrouvons
même dans les conceptions les plus élevées, dans les théogo-
nies, dans les cosmogonies. La création revêt cette forme qui
est celle d'ailleurs de la divinité: rien ne se fait sans conjonc-
tion, sans alliance. Hors de la famille est la stérilité; elle
représente toutes les énergies, par conséquent., toutes les
vertus. Elle est l'école des grandes pensées, parce qu'elle est
celle des grands dévouements. Quintilien l'a dit, et Vauve-
nargues l'a traduit avec une vigueur qui a dépassé l'original :
« Les grandes pensées viennent du coeur. » Où le coeur a-t-il
plus de jeu que dans la famille? Les nations qui l'ont négli-
gée n'ont joui que d'une prospérité éphémère. La polygamie
qui, en divisant la famille, l'a détruite, est la seule cause de
la décadence des États chez lesquels elle est en usage. Par-
tout où les femmes sont dégradées, la société périclite; quand
leur vertu perd son indépendance, elle reste sans influence sur
leur entourage. Cette oeuvre de la famille vous appartient
sans partage; nul ne peut vous remplacer dans cette tâche.
Tâche immense, qui vous donne, avec la garde des jeunes
générations, l'avenir d'un pays et celui de la société. La pre-
mière direction des esprits est, sans contredit, la plus im-
portante.
Cette oeuvre est en même temps particulière et univer-
selle. Elle doit donc s'exécuter d'après un plan unique, adopté
par chacun et par tous.
Les maisons d'éducation ont, sans doute, l'intention d'agir
d'après une méthode irrévocablement arrêtée, mais leur en-
seignement, leur mode d'existence est banal. La règle est
fondée sur des caractères généraux, elle s'adresse à l'espèce
et néglige l'individu. Elle ne peut tenir compte des facultés
particulières qui le distinguent. Enfin, le côté individuel lui
échappe, elle ne peut s'y ajuster ; car elle cesserait d'être une
règle du jour où elle deviendrait impossible pour les autres.
Je ne veux pas épuiser cette question , j'ai à y revenir en
temps opportun.
J'ai ébauché votre rôle dans la famille privée.
Esquissons maintenant celui qui vous attend dans la
grande famille sociale; il n'est pas au-dessous du premier.
La nature vous a gratifiées de qualités spéciales; vous
exercez une fascination que l'on subit avant d'avoir le temps
de s'y soustraire. Aussi les hommes n'ont-ils pas voulu
ajouter à cette puissance naturelle celle que vous conférait le
droit.
Par prudence, ils vous ont refusé l'égalité intellectuelle, et
ont cru, en vous estimant de moindre valeur, échapper, en
partie, à votre empire. Malheureusement, ils n'ont pas com-
pris qu'en vous abaissant ils s'abaissent eux-mêmes, et que
le plus sur moyen d'en sortir honorablement, c'est, ne pou-
vant éviter votre influence, de la rendre intelligente.
D'un autre côté, vous vous êtes efforcées de conquérir,
par des voies détournées, ce qui vous était ouvertement in-
terdit.
De là, les procédés, les expédients, les ruses employées à
cette fin ; de franches que vous pouviez être, on vous a faites
hypocrites.
Les hommes, me direz-vous, détestent que nous brillions
par les qualités qui leur sont propres ; les femmes savantes
ont, pour eux, peu de charme. Oui, je le sais. Ils proclament
bien haut cette opinion , mais ils lui portent toute leur vie un
perpétuel démenti ; et le premier soin d'un mari est de re-
procher à sa femme l'étroitesse de ses idées et son igno-
rance. Cicéron délaissa Terentia pour courir après une cer-
taine dame qui, disait-il, entendait très-bien la philoso-
phie.

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