Avec l'aide de Dieu, par F. Villars

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Mégard (Rouen). 1857. In-8° , 191 p., planche.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1857
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AVEC
PAR F. VILLARS
ROUEN
MÉGARD ET Cie. IMPRIM.-LIBRAIRES
1857
BIBLIOTHÈQUE MORALE
DE
LA JEUNESSE
PUBLIÉE
AVEC APPROBATION
AVEC
PAR F. VILLARS
ROUEN
MÉGARD ET Cie, 1MPR1M. - LIBRAIRES
1857
APPROBATION.
Les Ouvrages composant la Bibliothèque morale
de la Jeunesse ont été revus et approuvés par un
Comité d'Ecclésiastiques nommé par MONSEIGNEUR
L'ARCHEVÊQUE DE ROUEN.
L' ouvrage ayant pour titre : Avec, l'Aide de Dieu ,
a été lu et admis.
Le Président du Comité,
Les Éditeurs de la Bibliothèque morale de la
Jeunesse ont pris tout à fait au sérieux le titre qu'ils
ont choisi pour le donner à cette collection de bons livres.
Ils regardent comme une obligation rigoureuse de ne rien
négliger pour le justifier dans toute sa signification et toute
son étendue.
Aucun livre ne sortira de leurs presses, pour entrer
dans cette collection, qu'il n'ait été au préalable lu et
examiné attentivement, non-seulement par les Éditeurs,
mais encore par les personnes les plus compétentes et les
plus éclairées. Pour cet examen, ils auront recours parti-
culièrement à des Ecclésiastiques. C'est à eux, avant tout,
qu'est confié le salut de l'Enfance, et, plus que qui que ce
soit, ils sont capables de découvrir ce qui, le moins du
monde, pourrait offrir quelque danger dans les publica-
tions destinées spécialement à la Jeunesse chrétienne.
Aussi tous les ouvrages composant la Bibliothèque
morale de la Jeunesse sont-ils revus et approuvés
par un Comité d'Ecclésiastiques nommé à cet effet par
MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE ROUEN. C'est assez dire
que les écoles et les familles chrétiennes trouveront
dans notre collection toutes les garanties désirables, et
que nous ferons tout pour justifier et accroître la confiance
dont elle est déjà l'objet.
AVEC
I.
UNE VENTE AUX ENCHÈRES.
— A mettre à prix la pendule, une pendule de petit
salon, avec un socle d'un seul morceau de marbre blanc
et un sujet de bronze.
— Je la connais, dit à son voisin une des personnes qui
remplissaient la salle. C'est le dénicheur d'oiseaux, un
bronze très-bien traité. La pendule est de Lepaute;
Mme Delys l'avait payée trois cents francs.
Pendant ce court aparté , l'objet en question était en-
8 AVEC L'AIDE DE DIEU.
touré, admiré ou critiqué par les acheteurs, suivant leur
désir de le mettre au rabais pour l'obtenir à meilleur
compte, ou selon la portée, de leurs connaissances artis-
tiques.
— Cinquante francs la pendule, dit tout à coup le com-
missaire priseur, à qui un gros monsieur venait de dire
bas quelques mots.
— Cinquante-cinq, fit entendre un des assistants.
— A cinquante-cinq francs la pendule, reprit de sa
voix de basse-taille l'officier public. Personne ne dit mot?
A cinquante-cinq francs...
— Soixante.
— A soixante francs 1a pendule... Elle vaut quatre fois
ce prix...
— Soixante et dix.
— Soixante et quinze.
— Quatre-vingts.
— Cent francs.
À ce chiffre énoncé par l'un des enchérisseurs, les autres
firent entendre un murmure de découragement et sem-
blèrent se retirer de la lutte.
— A cent francs la pendule, reprit le commissaire-pri-
seur. A cent francs ; continua-t-il eh jetant un regard inter-
rogatif autour de lui. Personne ne dit mot ? Personne ne
dit plus rien ? Une fois deux fois trois fois....
Adjugés
Le gros monsieur emporta triomphalement sa pendule.
Un meuble de salon, en velours grenat fut ensuite mis
en vente; débattus, et laissé au quart de sa valeur. On passa
à d'autres objets de luxe qui: témoignaient de la fortune et
du bon goûtde leur ancien propriétaires.
Pendant que la vente s'achevait, diverses- conversation»
s'établissâient entre ceux qui, n'ayant plus dessein de
AVEC , L'AIDE- DE DIEU, 9 :
rien acheter , restaient néanmoins là par curiosité et
comme à un spectacle où les places sont gratis.
— Par ma foi, dit l'un d'eux , à face débonnaire , com-
merçant en droguerie retiré des affaires, je plains ces
pauvres. Delys ! Ils ; n'ont pas dû être à la, noce depuis dix
jours que dure cette vente !
— On ne les voit plus;, répondit son interlocuteur^
dont la figure commune:indiquait un mélange de bêtise et
d'astuce. Les voisins ; m'ont dit. qu'ils ne sortaient plus. Ça
leur apprendras porter le nez plus haut que les autres.
— Voulez-vous dire qu'ilsétaient orgueilleux? Je nel'jsi
jamais trouvé, Feu Mme Delys la jeune se servait chez nous
et. elle accompagnait quelquefois la domestique. quand elle,
venait aux provisions ; eh bien ! elle avait toujours un ton.
poli et gracieux. Je me.rappelle, qu'une,fois, elle trouva
ma petite, qu'on venait d'endimancher pour la promenade,
elle l'arrêta très-bien pour l'embrasser, et me dit : «.Vous.
ayez là, monsieur Borayons, une jolie enfant. Ce sera une
belle fille, un jour. "Eh! eh! ma Lolotte n'a pas fait
mentir la prédiction!
— Je ne dis pas pour Mme Delys, Mais...
— Eh bien ! quoi ? La vieille Delys est encore plus,
abordable. Celle-là s'est assise plus d'une fois dans mon
magasin, me traitant de pair à compagnon. Elle a connu
de mauvaisjours, et elle s'en souvenait pour être bonne
avec le pauvre et bienveillante aux gens. C'est une sainte
femme, allez! et une mère prudente et bien avisée aussi ;
et si, son-fils- avait écouté ses, conseils, il n'en serait pas, où.
il en est.
— Je ne dis pas,non,,, mais il, n'en est pas, moins dur
pour moi de voir mes pauvres économies perdues, et qui
n'ont servi qu'à faire coucher ces gens-là dans la plume
pendant que j'étais sur la paille, et à donner une éduca-
10 AVEC L'AIDE DE DIEU.
tion de princesses à deux petites bégueules , pendant que
je refusais à ma fille Dorothée les leçons de clavecin dont
elle avait envie
— Mais on dit que nous perdrons peu de chose.
— Bah ! bah ! ce sont des contes ; vous verrez que nous
n'aurons pas seulement moitié de nos créances. Pauvre
Dorothée, va ! elle n'en a pas dormi de huit jours que je
n'ai pas voulu lui donner un maître !
— Bon ! vous auriez bien trouvé quelques sacs d'écus
cachés quelque part chez vous , si vous aviez voulu...
— Qu'est-ce à dire? interrompit le petit homme d'un,
ton à la fois colérique et craintif. Croyez-vous, par hasard,
que j'aie des monts d'or, moi qui vis au jour le jour, et qui
suis obligé de me priver de tout ?
— Vous êtes juge de votre conduite. Tant pis pour vous
si, ayant de l'aisance, vous n'en jouissez pas. C'est abso-
lument comme si vous ne l'aviez pas. Mais, pour en
revenir à la famille Delys , il est bien vrai, par exemple,
que les demoiselles ne sont pas toutes deux méritantes
comme leur mère et leur grand'mère. Mlle Léonie est une
bonne fille, mais Mlle Caroline, dit-on, est fière et
capricieuse.
— Oui, répondit le petit homme au regard de fouine,
charmé de trouver enfin de l'écho dans son voisin, elle
est glorieuse et malhonnête comme tout! Dorothée lui
fait ses robes; eh bien! elle n'est jamais contente. Le dos
est trop large.... la ceinture ne me serre pas assez; les
épaules ne tombent pas. Ou bien : On voit les pointes; cousez
cela plus adroitement..., vous travaillez comme une sotte. Je
vous demande un peu ! ma fille qui, dans sa classe, n'a
jamais eu que des prix de couture !
— Et Mlle Léonie?
— Oh! Mlle Léonie prend les choses comme elles
AVEC L'AIDE DE DIEU. 11
viennent. Celle-là ne dit rien, l'autre en dit trop
Mais suffit ! ces jours-ci ont dû rabattre son caquet, et
monsieur son père me lèvera peut-être son chapeau quand
il me rencontrera.
— S'il ne le faisait pas , c'est qu'il ne vous reconnais-
sait pas ; car il n'est pas du tout fier, je vous assure. Si
aujourd'hui il est forcé de vendre, s'il a ruiné sa famille ,
vous savez bien d'où cela provient ; il ne faut pas lui en
faire un crime , ce n'est qu'un malheur.
— Oui ! et sa belle maison de campagne qu'il faisait
bâtir avec les capitaux que, comme des imbéciles, nous
placions chez lui ? La pierre n'était pas assez belle, il
fallait à monsieur des marbres qu'il faisait venir de loin.
Est-ce là un malheur ?
— Quant à ça, vous avez bien un peu raison ; M. Delys
a été trop vite. Sa fortune était en bon train, mais elle
n'était pas faite, et il l'a oublié. Il a été imprudent et
léger ; mais, à tout prendre, ce n'est pas un malhonnête
homme. S'il fait perdre à ses créanciers , il livre tout ce
qu'il possède et se ruine tout le premier. Enfin, j'ai fait
comme les autres pour ravoir quelque chose de ma
créance, mais ce n'est pas moi qui aurais attaché le
grelot! Comme ça doit leur saigner le coeur de voir leur
beau mobilier vendu ainsi pièce à pièce pour un morceau
de pain !
Et la figure de l'honnête épicier exprimait la sympathie
qu'il ressentait pour ce malheur. Au contraire, celle de
son voisin témoignait une intime satisfaction. Ses instincts
envieux et jaloux étaient apaisés, et il allait de tous côtés,
se frottant les mains et dénigrant les objets à fur et à
mesure qu'on les mettait en vente.
II.
LA FAMILLE DELYS.
Mme Delys la mère, que l'épicier débonnaire appelait
une sainte femme, avait, en effet, quelque droit à cette
dénomination. Aimer et servir Dieu faisait sa grande et
sa principale affaire ; tout le reste était accessoire. Elle
avait coutume,de.dire, qu'avec l'aide de Dieu, rien de ce
qui. est bien n'est impossible, et sa vie avait été l'applica-
tion de, ces paroles.; car, née dans le luxe et habituée à
toutes les aisances qu'il peut donner, un jour était venu
ou elle avait perdu toute sa fortune, et, à dater de ce jour-
là , elle avait divorcé sans peine avec toutes ses chères
habitudes, de far-niente et de. bien-être.
Mme Delys; était.la, veuve d'un receveur principal des
droits réunis, à Schelestadt. Encore jeune, belle et riche
lorsqu'il mourut, elle fut plusieurs fois sollicitée de se
remarier; mais une tendre affection l'avait unie à celui
qui n'était plus ; elle avait foi en leur réunion dans le ciel,
et aucun des avantages terrestres qu'on lui offrait ne
pouvait, à ses yeux, compenser cette espérance céleste.
AVEC L'AIDE DE DlEÛ. 13
Elle resta donc veuve à trente ans , avec deux fils et une
fille en bas âge.
Résignée à sa perte, Mme Délys vécut quelques années
calme et paisible auprès de ses enfants, qu'elle entourait
de toute sa sollicitude maternelle , lorsque deux malheurs
l'atteignirent le même jour : sa fille mourut de la rougeole,
et le notaire chez lequel toute sa fortune était déposée
s'enfuit avec elle en Amérique.
L'enfant venait d'expirer quand on apprit à Mme Dëlys
qu'elle était ruinée. Le chagrin du coeur l'empêcha de
sentir cet autre chagrin qui ne s'adressait qu'à sa vie
extérieure. Mais le malheur n'avait pas fini de compter
avec la pauvre femme. Bientôt les symptômes de la
maladie qui avait emporté sa petite Blanche se déclarèrent
chez ses fils. Elle sauva l'aîné ; quant au second , il alla
rejoindre sa soeur ; et de cinq personnes qu'on avait vues
naguère heureuses et bien portantes, "il" ne resta plus ,
qu'une pauvre veuve et un enfant qui, chaque jour,
allaient porter quelques fleurs sùr trois tombés.
Néanloins, Mme Dëlys était trop sincèrement reli-
gieuse pour ne pas accepter courageusement toutes les
épreuves que lui envoyait la Providence ; et, après les
premiers et véritables moments d'angoisses et de désespoir,
elle essuya ses yeux et organisa sa vie nouvelle. Jugeant
qu'elle trouverait dans une grande ville plus de moyens
d'éducation pour celui qui était maintenant son seul enfant,
et aussi plus de débouchés pour vendre les petits ouvrages
de femme qu'elle se proposait défaire, Mme Delys résolut
de quitter Schelestadt et d'aller habiter Strasbourg. H y
avait un bon collège où elle pourrait mettre son fils. Son
seul désir, son seul but maintenant était de' faire du jeune
Anselme un homme instruit, un esprit "distingué, un
coeur chrétien. Peu lui importerait, quand elle l'aurait at-
14 AVEC L'AIDE DE DIEU.
teint, de mourir et de ne point laisser d'héritage à l'or-
phelin. Le meilleur héritage ne consiste-t-il pas dans une
bonne éducation qui rend un jeune homme apte à toutes
les carrières?
Mme Delys souhaitait que son fils entrât dans la même
administration que son père ; elle supposait avec raison
qu'il aurait là plus de chances de parvenir qu'ailleurs , en
raison ides amis qu'y avait M. Delys, et dont la veuve invo-
querait le patronage. Mais avant l'emploi, il y avait le
surnumérariat ; avant un gain quelconque, Une dépense
certaine et qui dépassait de beaucoup les moyens de
Mme Delys, réduite à une pension de 600 fr. comme veuve
de receveur.
Mais confiante dans la Providence, pleine de courage,
résolue dans l'action comme prompte dans la pensée , la
veuve vendit sur-le-champ à Schelestadt tout ce qu'elle
possédait en meubles et choses de luxe, et vint à Stras-
bourg, où, moyennant 200 fr., elle trouva, à proximité
du collège, un petit logement composé de deux chambres
seulement et d'une cuisine. Mme Delys préparait elle-même
sa nourriture. Une fois qu'elle eut mis son fils au collège ,
il lui resta beaucoup de temps qu'elle employa à broder.
Elle vendait ensuite ces broderies à un marchand qui
demeurait dans son voisinage.
C'est ainsi qu'en mettant à profit tous ses instants, en
économisant sou à sou et passant souvent une partie de
ses nuits au travail, Mme Delys put fournir aux dépenses
que nécessitait l'éducation du jeune Anselme, Ce dévoue-
ment , ces sacrifices , il ne s'en doutait pas — on réfléchit
si peu aux choses d'argent quand on est jeune 1,— mais
la tendresse qui les dictait, il la voyait, il la comprenait
et la récompensait de la meilleure manière possible,
c'est-à-dire en aimant et respectant sa mère de tout son
AVEC L'AIDE DE DIEU. 15
coeur, et en apportant à ses études toute sa juvénile
ardeur.
Tous les ans, et c'était là un beau jour pour Mme Delys,
un jour dont l'attente préoccupait longtemps d'avance sa
pensée, elle se rendait à la distribution des prix du col-
lège. Là, chaque fois, elle entendait nommer son fils
à plusieurs reprises, et les acclamations des élèves,
d'accord avec le jugement des professeurs, prouvaient
que leur condisciple était digne de tous les prix qu'il
remportait. Et son heureuse mère! oh! ce moment
solennel la payait amplement de tous ses sacrifices!
Lorsqu'elle rapportait dans son modeste logis sa mois-
son de couronnes, et lorsqu'elle les suspendait de chaque
côté du buis bénit qui surmontait le chevet de son lit, elle
se trouvait si fière, si glorieuse, qu'elle n'eût voulu
changer son sort contre aucun.
A dix-sept ans, les études d'Anselme étaient terminées.
Il fallait en avoir dix-huit pour subir les examens qui
devaient lui ouvrir les portes de sa carrière administrative.
- Il fut donc convenu qu'il passerait un an auprès 1 dé sa
mère à étudier certaines matières où il avait moins bien
réussi que dans d'autres , et à se perfectionner au dessin.
Mme Delys était bien heureuse d'avoir son fils tout à elle ;
cependant elle ne songeait pas sans un certain effroi que
le surnumérariat de l'année suivante pourrait envoyer
Anselme bien loin d'elle, et que, par conséquent, ses
dépenses seraient plus que doublées. Elle se remit avec
plus d'ardeur que jamais à ses broderies. Quelquefois son
fils , qui ne se doutait nullement de la vérité, lui disait :
— Mais, chère maman, vous êtes terriblement co-
quette ! C'est un véritable trousseau de broderies que
vous faites là. A qui donc est-ce destiné ?
— Tu es bien curieux , répondait Mma Delys en riant.
16 AVEC L'AIDE DE DIEU.
Qui sait? je travaille peut-être au cadeau de noces de ta
fiancée. C'est une. surprise que je te ménage.
— Apparemment, disait le jeune homme sur le même
ton de plaisanterie.
Il s'en fallait encore de six mois pour que l'année fût
écoulée lorsque Mme Delys, fatiguée par le travail forcé
qu'elle s'imposait, tomba malade. D'abord bénigne, sa
maladie ne tarda pas à devenir grave ; une fièvre typhoïde
se déclara, et pendant bien des jours le pauvre Anselme
craignit pour la vie de sa mère. Il avait pris une garde,
mais il la soignait et la veillait lui-même avec amour et
Sollicitude. Ce fut alors qu'il sut tout ce qu'il lui devait et
les privations de toute espèce qu'elle s'était imposées pour
lui; car, dans son délire, elle dit ce qu'elle avait si bien
caché jusque-là. Il sut que, quand au dîner elle refusait
tel ou tel mets, ce n'était pas parce qu'elle ne l'aimait pas,
mais bien parce qu'elle voulait le laisser en; entier à son
fils. Il comprit que le vin et la viande lui étaient donnés ,
à lui, à discrétion ; mais que leur usage étant coûteux,
elle s'en sevrait sous prétexte qu'ils irritaient son estomac
qui ne supportait que l'eau. Dans son délire y la préoccu-
pation constante de cette mère dévouée était cette an-
née de surnumérariat à laquelle elle voulait parer en
amassant, à l'aide d'un travail forcé, quelques économies.
A ces révélations inattendues , Anselme, indigné ,
attendri,: tomba à genoux devant le lit de sa mère.
— Et tu as pu me tromper ainsi ! lui disait-il, comme si
elle eût pu l' entendre. Tu t' es cru le droit de disposer de
la sorte de nos destinées, gardant pour toi tous les
Chagrins , toute la fatigue, me laissant tout le plaisir ! Je
dissipais quelquefois follement ce que tu amassais avec
tant de peine, et tu ne me disais rien ! Tu ne me jugeais
1 pas digne de partager tes labeurs ; pour me laisser les
AVEC L'AIDE DE DIEU. 17
joies et l'insouciance de mon âge, tu as fait: de moi un
fils ingrat..., peut-être, grand Dieu, un parricide!
Et, à cette pensée que peut-être sa mère mourrait
par suite de ses veilles et de la mauvaise nourriture
qu'elle avait prise, le malheureux Anselme cacha sa tête
dans la couverture et poussa un si douloureux gémisse^
ment; que la malade, quoiqu'en délire, en fut frappée et
se tut: Elle sembla un peu plus tranquille à dater de ce
moment et se'laissa arranger sur son lit par son fils. Il
ramenai avec soin la couverture sur ses épaulés ; puis il la
regarda longtemps ; ses larmes coulaient en contemplant'
ce doux et 'pâle' visage-qui lui avait' toujours été si bien-
veillant;- Il se remit à genoux ; toute la for que sa mère
s'était-efforcée de lui donner, et qui s'était-un' peu effacée 1
au contact de sa vie de collège , lui revenait devant l'irré-
parable malheur dont il était menacé ; mais en même temps
elle lui inspirait une pensée courageuse* qui fit briller son
regard d'une joyeuse espérance : -
« Seigneur, dit-il, rendez-moi ma mère, accordez-sa
vie â mes instantes prières; en récompense de ce bien-
fait, je promets ; je jure que je renoncerai à la carrière 1
qu'elle m'avait trop généreusement tracée, et que-je
n'aurai plus qu'un seul but : gagner ma vie, la sienne,
subvenir à ses besoins , dussé-je me mettre ouvrier ou
manoeuvre ! » .
Après cette prière', Anselme se sentit infiniment plus
tranquille.! Il lui semblait que Dieu ne pouvait pas faire
autrement que de l'écouter, et que son sacrifice était
accepté; En effet, depuis ce jour; le mal diminua insensi-
blement dé gravité, et la semaine 'suivante, Mme Delys
en pleine-convalescence, pouvait se lever plusieurs-
heures dans la journée et écouter la lecture 1 de livres
attachants que son fils s'était- procurés pour la distraire.
2
18 AVEC L'AIDE DE DIEU.
Anselme avait un coeur excellent, il avait acquis une
instruction solide; sa physionomie franche et ouverte
prévenait en sa faveur ; quelque chose de doux et de con-
ciliant dans son esprit et dans ses manières le faisait géné-
ralement aimer. On aurait pu lui reprocher un peu de
légèreté et d'imprévoyance ; sa vive imagination l'entraî-
nait souvent dans le pays des chimères, et il se décou-
rageait trop vite quand tout n'allait pas suivant ses désirs ;
ruais, au total, c'était un bon et aimable jeune homme ,
susceptible de dévouement pour ceux qu'il aimait. Aus-
sitôt qu'il vit sa mère bien rétablie et pouvant se passer de
ses soins , il lui dit le changement de ses projets.
En vain Mme Delys, consternée de cette résolution,
voulut-elle l'ébranler ; elle n'y put réussir et fut forcée de
céder.
— Accomplis donc ton voeu, dit-elle en pleurant et
embrassant son fils, Dieu nous viendra en aide et ne
laissera pas sans récompense une telle preuve d'amour.
filial.
Mme Delys ne se trompait pas. Cette résolution devint le
fondement de la fortune d'Anselme; car, étant entré comme
clerc chez un riche notaire, celui-ci s'attacha à lui, augmenta
progressivement ses appointements, et lui donna , après
quelques années, le premier rang dans son étude , qu'il
finit par lui offrir avec sa fille unique, dont c'était la dot.
Ce-mariage fut heureux, mais pas de bien longue durée.
Au bout de dix ans, M. Delys restait veuf. Le père et la
mère de sa femme étaient morts dans cet intervalle. La
jeune femme n'avait jamais eu d'enfants. Ce fut probable-
ment ce qui décida M. Delys à se remarier. D'après le
conseil de sa mère , il choisit cette fois une jeune orphe-
line sans fortune, mais douée des. plus aimables qualités.
Elle le rendit père de deux filles.
AVEC L'AIDE DE DIEU. 19
Mais il était dit que le bonheur conjugal de M. Delys ne
l'accompagnerait pas dans sa vieillesse. Il resta veuf une
seconde fois, quand Léonie, la seconde de ses filles,
atteignait à peine quinze ans. Elle annonçait la douceur et
la bonté, de sa mère , unies à la fermeté et au sens droit
de son aïeule. Caroline, l'aînée, était grande , élancée, et
ressemblait beaucoup à son père de figure, mais son air
était plus décidé, trop décidé, disait-on, pour une
jeune personne de son.âge. On l'accusait d'être vaine et or-
gueilleuse. Cela venait peut-être de ce qu'elle avait été plus
gâtée que sa soeur. Sa jolie figure, la facilité avec laquelle
elle apprenait tout ce qu'elle voulait, flattaient l'amour-
propre de ses parents , et ils avaient eu le tort de faire
d'elle, quand elle était enfant, une sorte d'exhibition
dans le monde , qui la portait à se croire un personnage.
Quand il y avait réunion chez Mme Delys la jeune , les
petites filles restaient levées jusqu'à dix ou onze heures;
Léonie prenait un livre d'images et ne bougeait guère du
coin de table où elle se plaçait ; mais, en revanche, la pe-
tite Caroline allait, venait, parlait, s'immisçait dans les
conversations, et forçait chacun à s'occuper d'elle. Après
le thé, on ouvrait le piano, et Caroline était priée de
chanter. On l'accompagnait bien doucement, et, sans
aucun embarras , le sourire sur les lèvres , elle disait une
romance ou une chansonnette qui était couverte d'applau-
dissements flatteurs.
— La. charmante voix ! Quelle jolie enfant ! Est-elle
gentille ! est-elle mignonne ! Si fine et spirituelle à six
ans, que sera-ce plus tard ! Comme elle sera séduisante f
Ou bien, c'était une fable qu'on lui faisait réciter et qui
lui valait encore les compliments de toute la société. Pas
une parole de toutes ces douces paroles n'était perdue
pour l'enfant, et, beaucoup mieux que tout le monde ,
20 AVEC L'AIDE DE DIEU.
elle savait parfaitement qu'elle était jolie, qu'elle était
gentille, et avait de l'esprit à revendre. Aussi regardait-
elle avec une espèce, de dédain, tempéré cependant par,
la bonté réelle de son coeur, ses petites compagnes moins,
bien douées qu'elle. A mesure qu'elle avançait en âge,
la bonne opinion qu'elle..avait d'elle-même s'accrut par la
facilité, qu'elle avait à apprendre, les leçons qui coûtaient,
tant de peine à sa soeur.
En effet, l'intelligence de celle-ci, moins vive ,.. sa mé-
moire peu heureuse, la forçaient, à un travail, assidu dans,,
ces mêmes études que Caroline semblait faire en se jouant.
Les maîtres qui étaient appelés .près des deux soeurs,
■entraînés en ayant par la vivacité et l'imagination de l'une,,,
s'occupaient peu de l'autre et la laissaient en arrière, Ils,
secondaient les succès de Caroline, parce que ces succès,,,
ils les obtenaient sans beaucoup de peine, et.en tiraient
honneur; et cependant, malgré les apparences, si. l'on
avait pu juger de l'instruction réelle des deux soeurs,il;
eût été difficile de décider laquelle, à l'âge de quatorze.ou,,
quinze ans, était le plus.en retard. , .
Léonie apprenait lentement et avec difficultés ;. mais ce
qu'elle savait, elle le savait bien. Conseillée par sa grand'-
mèrè , qu'elle aimait, beaucoup et allait voir.souvent, elle,
avait pris l'excellente habitude .de. ne pas s'endormir sans,,
avoir fait une revue de quelque, branche, d'étude.. Ainsi,,
un soir, elle cherchait à se rappeler et à. nommer les, roisri
de,France, l'un après l'autre, depuis le.premier jusqu'au
dernier; le lendemain , elle repassait,, toujours de mé.-r/
moire et dans son lit, les dates, principales, et les événe-
ments mémorables 4 de cette., histqire. Une, autre,,fois,
c'était Rome ou la Grèce qui l'occupait ; ou bien, elle-
essayait de se remémorer quelque belle page de poésie,.
Par,cet exercice répété, elle parvint à savoir, passable-,
AVEC L'AIDE DE DIEU. 21
ment de choses, et à les bien savoir. Si elle eût été seule ,
-elle aurait fait plus de progrès ; mais sa soeur, qui avait le
bonheur d'apprendre une leçon en la lisant deux fois , ne
souffrait pas d'être retardée et voulait qu'on continuât
plus loin /bien que Léonie ne sût que la moitié de la leçon
précédente. -
Malgré ses efforts, son instruction ne pouvait donc
'être qu'imparfaite; mais telle de Caroline était plus im-
parfaite encore , car elle apprenait tout et ne se Souvenait
'de rien. Toujours avide de nouvelles études, elle ne pre-
nait pas le temps de repasser les anciennes; ainsi, son
éducation se faisait vite et mal. Elle retenait cependant
par-ci par-là quelque fait mémorable, 'quelque action
retentissante qui avait parlé à son imagination, et elle
savait, avec beaucoup d'à- propos,'semer dans l'occasion
quelques citations qui lui faisaient grand honneur et ëm-
pêchaient qu'on ne découvrît 1 la portée réelle de son
instruction, là ou elle brillait , c'était 'dans 'les oeuvres
'd'imagination. " Elle faisait 'de f charmantes compositions
littéraires. Si parfois quelque faute de français "y'venait
choquer les oreilles, en revanche le style en était facile ,
élégant, lés images y abondaient; Te sentiment, le pathé-
tique et parfois l'éloquence s'y rencontraient. Là encore ,
Léonie ne pouvàit lutter contre elle ; car ses compositions
ne se distinguaient que par la correction , la simplicité et
la clarté du style.
Les deux soeursavaient eu des maîtres de musique et de
dessin. La vivacité de Caroline, son imagination exaltée r
son âniour du beau visible , si l'on peut s'exprimer ainsi,
la portaient irrésistiblement vers lés arts ; mais là encore,
cette funeste manié d'effleurer ^aris apprendre vînt s'ôp-
posër à'ses progrés réels. Elle commençaitrïes plus jolis
•dessins , mais dès qu'elle trouvait quelque difficulté se-
22 AVEC L'AIDE DE DIEU.
rieuse, elle les laissait là. Le dessin s'achevait cependant,
grâce à la trop grande complaisance du maître, et valait
à l'écolière des éloges qu'elle acceptait sans les avoir
mérités.
II en était de même pour la musique. Caroline déchif-
frait vite et assez bien , elle jouait avec goût une valse,
une mélodie facile; mais, manquant de courage et de
persévérance , elle ne savait jamais réellement une page
qui offrait des difficultés. Au lieu de chercher à les sur-
monter par des études consciencieuses, elle s'exerçait à
les escamoter en jouant à la place tel ou tel autre pas-
sage facile que sa mémoire lui suggérait.
Quant à Léonie, elle se sentait si peu de goût pour la
musique et le dessin, qu'on lui permit de ne pas les con-
tinuer. En revanche, lorsqu'à la mort de leur mère, leur
grand'mère, Mme Delys, vint demeurer auprès de ses
petites-filles, Léonie apprit d'elle à faire parfaitement
toutes sortes de travaux à l'aiguille. Quoique bien jeune
encore, elle put aussi, sous la surveillance de son aïeule ,
remplacer sa mère dans la tenue de la maison ; et si la
vivacité de son intelligence n'égalait pas celle de sa soeur,
si l'on n'admirait pas ses reparties fines et spirituelles ,
bien des gens pensaient que sa raison précoce, le bon
sens qui dirigeait ses actions, et la grâce modeste qui
accompagnait ses paroles, valaient mieux que l'esprit par-
fois trop peu retenu et piquant de Caroline.
Un des traits les plus saillants du caractère de celle-ci
était de s'élancer en. dehors de la réalité, de vivre de
chimères et de jeter son enthousiasme à tort et à travers.
Exagérée dans toutes ses impressions, elle ne savait rien
sentir à demi. Si on lui plaisait, elle adorait les gens; si
l'on n'avait pas le bonheur de conquérir du premier coup
d'oeil sa sympathie, elle vous détestait. Un trait de gran-
AVEC L'AIDE DE DIEU. 23
deur d'âme enflammait son imagination, le récit d'une in-
fortune mouillait ses yeux. Toujours prête à se passionner,
elle aurait au premier moment été capable de tous les
sacrifices, excepté de celui qui eût exigé d'elle une con-
tinuité de sentiments ou une persévérance d'action. Bonne
et sensible au fond, elle faisait néanmoins peu de bien,
parce que, après l'avoir conçu, elle oubliait de l'exécuter.
Elle rêvait de dévouement, regrettait de ne pas être ap-
pelée à de grands actes de générosité; mais, quand à
l'occasion elle pouvait faire le sacrifice d'un désir, d'une
espérance, elle reculait et attendait mieux.
La mère de Caroline, un peu faible , un peu aveuglée ,
lui évitait autant qu'elle pouvait toute espèce de chagrins.
Elle disait que contrarier un enfant, c'est le rendre pleu-
rard; qu'il faut d'abord lui donner l'habitude du sourire ,
et que, quand ce pli gracieux est imprimé à sa physio-
nomie , quand la jeunesse a succédé à l'enfance, il est
bien temps de lui faire voir que la vie a de mauvais
aspects. . '
Ainsi, Caroljne, habituée à voir s'accomplir tous ses
désirs, avait une peine infinie à se résigner à la moindre
contrariété , elle en contractait une maussaderie qui durait
jusqu'à ce qu'un nouvel incident vînf en faire oublier
l'objet.
Les deux soeurs, déjà si dissemblables de caractère,
différaient encore sur une chose bien importante : sur la
religion.
La piété de Léonie était profonde, sincère ; elle y subor-
donnait sans éclat tous les sentiments de son coeur, tous
les actes de sa vie; celle de Caroline était tout exté-
rieure , superficielle ; elle existait dans ses habitudes,
mais elle n'avait pas pénétré jusque dans son âme; par
conséquent, elle ne pouvait lui servir à rien. Ce n'est pas
24 AVEC L'AIDE DE DIEU.
qu'elle méconnût les beautés du christianisme, elle les
voyait, elle était même susceptible -de les admirer, mais
elle n'en était point touchée; son esprit s'exaltait, et son
coeur restait froid.
Malgré leur peu de ressemblance au moral, les deux
soeurs s'aimaient tendrement et chérissaient leurs parents.
A la mort de sa-mère, Caroline, se livrant à toute la vio-
lence de sa douleur, la nourrissant par les plus tristes
pensées et en parlant sans cesse, s'était rendue malade
et avait ajouté à la peiné de son père par les inquiétudes
qu'elle lui causa, tandis que Léonie, profondément
attristée, mais résignée-à la volonté du Seigneur, donnait
à M. Delys toutes les consolations dont il était susceptible
en lui rappelant les vertus de celle qu'il pleurait, et en
la lui montrant heureuse et les attendant au ciel.
H y avait deux ans que la mort avait frappé Mme Delys
la jeune quand arriva la catastrophe qui priva M. Delys
de sa fortune. Chacun se souvient encore à Strasbourg
des malheurs causés par la faillite de M. M***. Que de
fortunes grandes et petites y succombèrent! Que de
pauvres gens, qui avaient placé leurs économies chez ce
riche banquier, tombèrent dans la misère ! Que de tris-
tesses pour les uns, que d'effroi pour les autres! Dans les
premiers mois qui suivirent, cinq autres maisons man-
quèrent.
On savait M. Delys lié d'affaires avec M. M***, c'en fut
assez pour causer une panique générale chez tous les
clients du notaire, qui s'empressèrent à l'envi de lui
redemander leurs fonds.
M. Delys n'était pas préparé à ces remboursements. Il
perdait 50,000 fr. Chez-M***; d'un autre côté, il avait, un
peu imprudemment et contre l'avis de sa mère , fait bâtir
une belle maison de campagne à Marlenheim, charmant
AVEC L'AIDE DE DIEU. 25
village situé à huit kilomètres de Strasbourg, sur la route
de Saverne. 11 mit aussitôt cette maison en vente , mais
les temps n'étaient pas favorables ; on ne lui offrit presque
rien ; cependant les demandes en remboursements conti-
nuaient , les échéances des billets approchaient, M. Delys
n'avait pas de quoi y faire face. Il demanda du temps, qui
lui fut durement refusé ; alors, avec une profonde dou-
leur, il déposa son bilan. Il livra tout, il donna tout ce
qu'il possédait, et fut encore, malgré ses chagrins per-
sonnels, susceptible d'un vif mouvement de joie, quand
il put espérer que -ses 'créanciers ne perdraient presque ,
rien, à condition qu'il serait, lui, complètement ruiné.
Nous avons assisté à la fin de la vente du mobilier ; entrons
maintenant dans les appartements privés, et voyons ce
que fait la famille dépossédée.
III.
LA CHAMBRE DE L AIEULE.
Dans une des chambres les plus retirées du vaste hôtel
qu'occupait la famille Delys , sur un lit de douleurs
gisait-, depuis deux mois, MMe Delys la mère, qu'une pa-
ralysie privait momentanément de l'usage de ses jambes.
Ni ses souffrances physiques ni les tourments que lui cau-
sait la triste situation de son fils n'avaient réussi à trou-
bler le calme et la douce sérénité empreints sur le visage
de l'aïeule. La pureté des lignes était modifiée par la mai-
greur , la pâleur et l'altération des traits témoignaient aussi
des peines de l'âme, mais la physionomie restait heureuse
et belle, et le regard s'élevait vers le ciel avec autant de
, confiance que d'espoir. Deux jeunes personnes, de seize à
dix-sept ans, étaient assises à côté de son lit. L'une d'elles
lui ressemblait, comme un chaud rayon du soleil de juin
peut rappeler un pâle rayon du soleil d'hiver. C'était sur-
tout la même expression dans le regard, la même douce
quiétude dans les traits. On comprenait que cette ressem-
blance devait s'étendre jusqu'au caractère, et qu'elle avait
sa source dans les mêmes sentiments. L'autre jeune fille,
AVEC L'AIDE DE DIEU. 27
un peu plus grande, plus svelte, et d'une figure char-
mante , mais dont l'expression était moins aimable, parais-
sait en proie à de vifs mouvements d'impatience ; ses
sourcils noirs étaient froncés et se rapprochaient encore
chaque fois que la voix du crieur public , s'élevant davan-
tage, arrivait jusqu'à cette pièce retirée. Un homme d'une
apparence respectable et déjà arrivé aux limites de l'âge
où la maturité cesse et où la vieillesse commence, se pro-
menait à grands pas dans la chambre , les mains croisées
derrière son dos, l'air soucieux et chagrin. L'aïeule suivait
du regard cette promenade désordonnée.
— Mon fils, dit-elle d'une voix douce, remercions Dieu
M. Delys s'arrêta , étonné.
— Oui, poursuivit sa mère avec plus de force , remer-
cions Dieu, car si la fortune est perdue, l'honneur est
sauf. Vous vous êtes montré homme de coeur et de cou-
rage; ce n'est pas votre faute si les événements ont rendu
cette catastrophe inévitable. Un malheur n'est pas un
crime, et une faillite telle que la vôtre, une faillite où vos
créanciers ne perdent que vingt pour cent, tandis qu'elle
vous ruine, ne peut pas vous ôter l'estime des honnêtes
gens.
— Je suis sûr, dit amèrement M. Delys, que la plupart
de ces honnêtes gens qui sont là — et il indiquait le côté
de la salle de vente — ne se font pas faute de dire que
M. Delys est un coquin , et qu'M a tiré son épingle du jeu.
— Ceux qui peuvent dire cela ne méritent pas que vous
leur fassiez l'honneur de vous inquiéter de leur dire. Vous
êtes sans reproches devant votre conscience et devant
Dieu , que cela vous suffise.
— Pour moi, cela me suffirait. Dieu m'est témoin que
si j'étais seul à souffrir de tout ceci, mon parti en serait
bientôt pris. Mais vous voir réduite à la pauvreté, voir
28 AVEC L'AIDE DE DIEU.
votre vieillesse vénérable et leur jeune âge, dît-il en
montrant ses filles, manquer de toutes les aisances aux-
quelles vous êtes habituées, et qui vous sont nécessaires,
voilà plus-que je ne puis supporter.
— ■Et ce que vous supporterez néanmoins , mou; fils ,
avec l'aide de Dieu. Est-ce donc la première fois que vous
et moi serons- condamnés à là rude épreuve de la pauvreté ?
Ne vous souvient plus de vos jeunes années ?
— Ah! ma mère, rien ne me manquait, vous "étiez là !
Gomme un ange tutélaire, vous veilliez à tous mes besoins.
— Eh bien ! mon ami, c'est vous maintenant qui veil-
lerez aux miens. Et puis, ces petites filles , croyez-vous
qu'elles veuillent rester inactives ?
Caroline et Léonie ouvraient labouche pour protester.
La grand'mère continua : ,
— -Elles travailleront auprès de moi, qui ne pourrai
plus rien que leur donner de temps en temps un bon
conseil. Quand la journée aura été bien employée, que le
pain 'quotidien sera gagné, on se réunira autour démon
fauteuil, et la lecture d'un livre attachant, nos entretiens
de famille, feront les frais delà veillée. Dieu nous laisse
une conscience tranquille; à vous, mes enfants, une bonne
santé, à tous du courage et de la tendresse. Croyéz-vous
que bien des gens rie soient pas plus àplaindre que nous,
et que nous n'ayons pas à le'remercier ?
M. Delys vînt baiser - affectueusement la main de sa
mère.
— Oui, dit- il, je le remercie, nous le remercions tous
de vous avoir conservée à notre amour.
Les deux jeunes filles, attendries , joignirent leurs ca-
resses à celles de leur père ; et cette journée, commencée
sous de si tristes auspices , s'acheva dans le courage et
"dans la résignation.
IV.
NOUVELLE INSTALLATION ET PROJETS.
Il fallait songer à quitter cette maison où l'on avait passé*
de si beaux jours : elle était vendue M. Delys que Caroline
accompagnait, consacra presque une .semaine à la recherche
d'un logement dont la première condition devait être, le*
bon marché. Par surcroît il aurait voulu pouvoir réunir?un
emplacement .convenable, une position saine, et quatre
pièces avec une cuisiné bien éclairées. Il trouvait tantôt
l'un, tantôt l'autre, mais, jamais le confortable et le bon
marché réunis, Cependant il ne pouvait se décider à trop
mal loger sa mère,et ses filles; d'un autre côté, il était si
limité!. Le cinquième jour , Mme Delys , qui voulut en finir,
avec ces tergiversations, décida que Léonie sortirait avec,
son père, tandis que,Caroline resterait pour la garder..
Celte, combinaison-réussit. Léonie , en, effet,, s'était .avisée,
d'une,chose .bien simple,: c'est qu'il, fallait, s'éloigner des
quartiers élégants, ou, populeux, et chercher, un logement
dans, les faubourgs.
30 AVEC L'AIDE DE DIEU.
Près de l'église de la Madeleine, une maison de deux
étages, dont les fenêtres s'éclairaient au soleil levant, leur
montra un écriteau qui portait que le second était à louer,
lis entrèrent. Il n'y avait que trois pièces et une petite cui-
sine , mais tout était propre, clair, arrangé à neuf ; le
loyer, de 275 fr., fut cédé à 250. Léonie décida son père à
louer, et les paroles furent données. On s'occupa ensuite-
d'acheter les meubles et les choses les plus indispensables
à un ménage.
Heureusement pour la famille , Mme Delys avait mis de
côté, sans y toucher depuis deux ans , sa pension viagère
de 600 fr. ; on avait donc là 1,200 fr. d'avance; mais
quand le petit ménage fut organisé, et quelque économie
que Léonie, à l'aide d'une ancienne domestique, pût y
mettre, plus de la moitié de la somme avait disparu. Il
était donc urgent de prendre un parti, et c'est à quoi
M. Delys songeait. Il avait espéré trouver, soit dans les
bureaux de la Préfecture, soit à la Recette générale , un
emploi qui lui suffirait pour subvenir à l'existence de sa
famille et à la sienne. Des promesses lui avaient été faites ;
il avait de nombreuses connaissances et comptait sur quel-
ques amis ; mais quand le moment arriva où il eut besoin
d'eux, les uns se récusèrent, les autres ne pouvaient
réellement rien. Des malheurs publics avaient jeté la con-
sternation dans les esprits ; chacun s'occupait de soi et
de ses intérêts. Enfin, après quinze jours de démarches
vaines, M. Delys, pressé par les circonstances, se décida à
profiter de l'offre d'un de ses voisins de le faire agréer
par deux commerçants pour la tenue de leurs livres. II.
travaillerait le matin pour l'un, et l'après-midi pour
l'autre, et recevrait d'un côté 400 fr., de l'autre 500 fr.
C'était bien peu , sans doute ; mais puisqu'on n'avait pas
réussi à avoir mieux, il fallait se contenter de cela. L'a-
AVEC L'AIDE DE DIEU. 31
mour- propre de M. Delys souffrait parfois à l'idée d'être
simple teneur de livres , lui, homme instruit, capable, et
possédant naguère une belle fortune et une belle.position ;
mais, avant tout, il fallait vivre. Et M. Delys avait assez
d'esprit, assez de coeur surtout, pour comprendre que,
pour lui, le véritable honneur consistait à ne point rougir
de sa position actuellle et à subvenir aux besoins de sa
famille.
Lorsqu'il vint annoncer sa décision à sa mère, elle
l'embrassa tendrement: c'était lui dire qu'elle-l'ap-
prouvait.
— Eh bien ! mon fils, lui dit-elle, pendant votre ab-
sence, voilà des petites filles qui ont aussi formé des
projets.
— Oui, mon père, dit Caroline d'une voix résolue;
nous ne voulons pas que tu travaillés seul. Il faut que cha-
cun de nous apporte sa quote-part dans les labeurs et
dans les produits. Tu nous as fait donner une bonne éduca-
tion ; rien ne t'a coûté pour nous faire acquérir la science
et les talents qui devaient nous faire remarquer dans le
monde. Aujourd'hui nous les emploierons dans une autre
sphère et pour un but utile. Ma soeur, qui n'a pas cultivé
les arts, travaillera à des broderies. Elle brode parfaite-
ment. Je sais bien qu'on gagne très-peu et qu'on se fa-
tigue beaucoup pour un mince résultat; mais ce n'est pas
la faute de notre bonne Léonie si elle ne peut rien faire de
plus lucratif; ce bonheur me sera réservé. Je dessinerai,
je ferai de petites aquarelles.
— Es-tu sûre d'en trouver le débit, ma fille ? demanda
M. Delys.
— Comment s'écria Caroline, offensée d'un doute pa-
reil. Tu ne te rappelles donc plus le succès des deux der-
nières que j'ai faites pour l'anniversaire de ta naissance ?
32, AVEC L'AIDE DE DIEU.
Comme on les a louées! comme on les a admirées ! J'enten-
dais ces messieurs dire dans le salon que c'était dommage;
qu'un si gracieux talent ne fût pas stimulé par la nécessité
de produire , et qu'on serait presque tenté de regretter que
j'eusse une fortune toute faite, puisque je pourrais si faci-
lement m'en refaire, une.
— Mais, fit encore observer sou père, M. Guérin n'a-
vait-il pas travaillé à ces petits tableaux ? ,
— Presque, rien, quelques minutes à peine, dit Ca-
roline , qui croyait de bonne foi ce qu'elle affirmait. Oh !
continua-t-elle en s'exaltant, quel bonheur pour moi de-,
vous être utile, de te prouver, mon bon père, marecon-
naissance et mon amour! Combien de,fois , dans l'ardeur
de mes sentiments, n'ai-je pas désiré qu'un événement que-
je croyais impossible me permît d'être- seule le soutien de
votre vieillesse- comme vous avez été celui de mes jeunes
années !
— Merci du souhait, pour; ta grand' mère et pour moi,
mon enfant ! dit en souriant M. Delys,
— Oh ! pardon, mon cher-père Mais c'est qu'il m'était-,
doux de penser que vous tiendriez tout de moi, et qu'en
voyant ce que je ferais pour vous, vous m'en aimeriez da-
vantage.. Oh faites-moi au moins, cette grâce de ne pas!
vous, inquiéter de l'avenir, et dépenser que j'y pourvoi-
rai pour ; ma part et celle, de ma, soeur. Jusqu'à,présent, je;
ne t'avais rien dit de mes projets, parce- que la place surs
laquelle tu comptais devait nous donner: une certaine ai*-!
sance; mais tu ne l'as pas obtenue ; dès lors-, je,puis mes
mettre à l'oeuvre, et dès demain matin, je commencerai.
Léonie avait gardé un silence modeste pendant que sa
soeur parlait. Sa tendresse et sa partialité poun, Caroline
lui donnaient une pleine; confiance-dans ses-moyens de suc-
cès; et dans,l'humilité et la simplicité de son coeur, non*
AVEC L'AIDE DE DIEU. 33
seulement elle ne songeait point à réclamer une autre part
que celle qui lui était faite, mais elle se réjouissait sincè-
rement que sa soeur fût plus en état qu'elle-même de ve-
nir en aide à leurs parents.
Mme Delys allait beaucoup mieux ; l'air du quartier qu'ils
habitaient était plus pur , et déjà elle avait pu se lever et
rendre à l'église de la Madeleine , comme elle disait, une
visite de bon voisinage. On avait renvoyé la domestique ,
cordon bleu dont on ne pouvait désormais payer le gage ;
et il avait été décidé qu'une femme de ménage viendrait
tous les matins faire l'ouvrage de la maison et préparer
le repas de midi qu'on devait faire assez copieux pour qu'il
en restât quelque chose pour le repas du soir, afin de
s'éviter la peine de cuisiner de nouveau. Léonie , sous la
surveillance de sa grand'mère , prit la direction du mé-
nage et sut y faire régner l'ordre et l'économie.
En conséquence de ses projets, et fidèle à sa parole ,
Caroline, le lendemain ,. se leva de bon matin et se prépara
àpeindre. Elle avait réellement beaucoup de facilité et sur-
tout d'entente de la couleur ; car, avec un dessin pour
modèle, elle arrivait à faire son paysage à l'huile. Cette
facilité et son amour-propre la trompaient sur la valeur
de son travail. Ne voyant sur son modèle que du blanc
et du noir, tandis que la toile de son chevalet lui montrait
des teintes variées, elle se croyait de bonne foi composi-
teur. Quinze joars lui suffirent pour faire son paysage;
mais, imaginant qu'elle le vendrait beaucoup mieux si elle
pouvait en présenter le pendant, elle eut la patience , ex-
traordinaire pour elle, de ne pas le porter chez le mar-
chand , et. d'en commencer un second qu'elle mena avec
tant de vivacité, qu'il fut terminé au bout de douze jours.
Heureuse et triomphante, elle prit les deux tableaux, et,
accompagnée de son père, elle alla trouver un marchand
34 AVEC L'AIDE DE DIEU.
bien connu pour revendre de rencontre d'excellents ta-
bleaux aux connaisseurs et de mauvaises croûtes aux igno-
rants. On voyait dans ses magasins beaucoup de choses
curieuses et anciennes qui y attiraient les étrangers.
11 s'informa honnêtement du motif de la venue de
M. Dèlys, qu'il connaissait de vue et à qui, dans de meil-
leurs jours , il avait vendu des porcelaines antiques d'une
grande beauté.
— Monsieur Waldheim, dit tranquillement l'ancien no-
taire, autrefois j'ai acheté chez vous, aujourd'hui je viens
vous trouver pour vous vendre.... C'est le revers de la mé-
daille. Ma fille aînée s'est beaucoup occupée de peinture ;
voici de son ouvrage, elle vient vous le proposer et
savoir si vous pourriez lui procurer le débit de son
travail.
Le marchand avait reçu les deux paysages et les exa-
minait avec embarras.
— Monsieur, dit-il enfin , je dois vous- avouer qu'en ce
moment je n'ai aucun, besoin de tableaux. J'en ai de
toutes les couleurs et de toutes les dimensions.
■— Ceci, répondit M. Delys, n'est pas un obstacle. Vos
magasins sont assez grands pour en recevoir beaucoup
plus que vous n'en avez, et si le marché vous paraît bon,
vous n'êtes pas homme à craindre de faire une petite
avance de fonds, -
— Je suis heureusement en état de le faire , dit Wal-
dheim, dont l'orgueil fut agréablement chatouillé par celte
insinuation.
— Eh bien donc, qui vous arrête ? Voyons, mettez un
prix à ces tableaux.
Le marchand se gratta l'oreille. M. Delys changea de
ton.
— Ecoutez, Waldheim , lui dit-il, vous êtes marchand
AVEC L'AIDE DE DIEU. 35
et vous aimez à gagner ; maïs vous êtes honnête homme ,
et je ne crois pas que vous vouliez déprécier un objet
pour l'acheter au-dessous de sa valeur. Si vous faites tant
de façons pour ces tableaux, c'est qu'ils Vous paraissent
mauvais. Dites-le-nous franchement. Quant à-moi , je
n'y connais pas grand'chose , je ne me suis jamais occupé
de peinture. Et pour ma fille, elle est assez jeune pour
se corriger des défauts que vous voudriez bien lui indi-
quer. Expliquez-vous donc sans réserve.
— Vous le voulez, Monsieur, d'il Waldheim d'un ton
plein de déférence, je vous obéis, Mademoiselle, cer-
taines parties de ces paysages sont faites avec soin, l'exé-
cution en est réussie. Ces rochers s'élèvent hardiment, la
mousse qui les tapisse par endroits est d'un ton vigou-
reux et naturel, cette maisonnette est bien placée ; mais
votre ciel! mais vos arbres! Ces sapins nous disent que
nous sommes dans un pays froid, et vous vous êtes plu
à le douer d'un ciel d'Italie. Encore si c'était un vrai ciel
d'Italie, chaud, transparent ; mais ce bleu uniforme est
lourd comme un manteau de plomb. Vos arbres ont l'air
de n'être qu'ébauchés, ils forment une masse grossière
qui jure avec les parties finies; vos lointains paraissent,
placés au premier plan , l'air manque partout, le paysage
n'a pas de vérité
— Assez, Monsieur, assez ! s'écria Caroline, qui ne put
contenir davantage son courroux. Nous trouverons un
marchand moins difficile que vous , ou peut-être plus vé-
ritablement connaisseur.
Le marchand s'inclina sans rien dire.
Caroline lui arracha ses tableaux des mains et sortit
aussitôt de la boutique.
— Ecoutez, dit Waldheim à M. Delys au moment
où celui-ci le quittait après l'avoir poliment salué, je vou-
36 AVEC L'AIDE DE DIEU.
drais faire quelque chose pour vous. Si mademoiselle veut
30 fr. des deux paysages, je les lui dounerai.
Caroline, qui entendit cette offre, y répondit par un
regard plein d'indignation, tandis que son père remerciait
le marchand. Il laissa sa fille à ses réflexions, et tous deux
revinrent au logis sans avoir prononcé une seule parole.
V.
NOUVELLES COURSES, NOUVELLES DÉCEPTIONS.
M. Delys avait mis sa mère et sa fille cadette au courant
du résultat de la course chez M. Waldheim. Elles respec-
tèrent le chagrin de Caroline et évitèrent de dire un seul
mot qui pût ajouter à sa mortification. Le surlendemain ,
dans la matinée, l'artiste désappointée parut reprendre
quelque gaîté. Elle mit son châle et son chapeau et de-
manda à sa grand'mère la permission de sortir. Sa soeur
s'empressa de lui dire qu'elle était prête à l'accompagner;
mais Caroline refusa assez aigrement sa société, en deman-
dant si elle n'était pas assez grande pour sortir seule.
— Sûrement, dit avec douceur Léonie ; mais comme
ni l'une ni l'autre nous n'avons eu jusqu'à présent l'ha-
bitude de sortir seules Je pensais que cela pourrait t'être
désagréable, tandis qu'à deux
— Il est inutile, interrompit Caroline, de se déranger
à deux , quand une suffit. Nous n'avons plus des domes-
tiques à nos ordres pour nous accompagner, et il faut bien
savoir nous en passer. Autant commencer aujourd'hui que
38 AVEC L'AIDE DE DIEU.
demain, et, à moins que bonne maman ne le trouve
mauvais , je sortirai seule.
— Va , mon enfant, dit Mme Delys. La modestie et la
reténue sont le meilleur porte-respéct pour une femme ,
et je ne crains pas pour toi de fâcheuses rencontres. Mais
tu as refusé bien rudement le petit service que ta soeur
voulait te rendre, et tu lui as fait de la peine.
Caroline jeta un regard sur la figure attristée de
Léonie. Elle courut à elle , et l'embrassa.
— Pardonne-moi, lui dit-elle; ma tête est mauvaise,
maïs mon coeur est bon , et je t'aime. Je sors pour m'oc-
cuper de vous, de,nous. M. Waldheim; n'est pas le seul
marchand de la ville , et les autres seront peut-être moins
déraisonnables.
Mais la pauvre Caroline se trompait, et son amour-
propre, fut encore bien plus rudement malmené cette fois
que l'autre. Les marchands auxquels elle s'adressa, igno-
rant'que les paysages fussent d'elle, et n'ayant, du reste,
aucun motif de ménager sa susceptibilité , dirent, au pre-
mier aperçu, que c'étaientdes croûtes et qu'ils ne vendaient
jamais cela. L'un en offrit fr. pièce , les autres 6. Caro-
line regretta alors de n'avoir pas accepté l'offre de
M.,Waldheim mais y retourner! rien au monde ne l'y
déterminerait.Elle rentra tristement chez elle, dissimu-
lant comme elle pouvait les toiles honteuses sous son
châle..
Sa vue seule suffit à sa grand'mère et à sa soeur pour
deviner que ses courses avaient été infructueuses. Aussi
s'abstint-on de la questionner. Le lendemain et les jours
suivants, elle se leva tard, laissa sa soeur faire toute la
besogne et traîna son ennui et son découragement d'une
chambre à l'autre. La bonne Léonie, qui prévoyait une
gronderie delà part de Moe? Delys , supplia celle-ci de ne
AVEC L'AIDE DE DIEU. 39
rien dire et d'avoir patience quelques jours encore. L'o-
rage fut éloigné, mais il grondait sourdement, et il éclata
bientôt sur la tête de la coupable. Un matin , Léonie tra-
vaillait à un ouvrage de lingerie très-pressé, et qu'elle
devait rendre ce jour même.
• — Je crains, dit-elle à sa grand'mère, de n'être pas
exacte ; il y a plus à faire que je croyais. Je l'achèverais
bien si je pouvais ne pas le quitter, mais voici l'heure
d'aller au marché faire mes provisions ; et il ne faut
pas que je vous fasse jeûner , n'est-ce pas , bonne ma-
man ?
— Eh bien ! mon enfant, remets ton ouvrage à Caro-
line , qui y travaillera pendant, que tu seras forcée de faire
autre chose. De cette manière, il avancera toujours.
— Mais, dit Léonie, qui connaissait le peu de goût de sa
soeur pour la couture., si Caroline aimait mieux faire le
marché à ma place....
— .Oui! répondit, Caroline avec humeur, pour avoir
l'agrément de porter ce cabas à mon bras !
— Votre soeur le porte bien ! répondit sévèrement
Mme Delys ; vous croyez-vous plus grande dame qu'elle ?
Caroline murmura quelques mots qu'on n'entendit pas ,
et alla s'asseoir à la place de sa soeur, qui.mettait son cha-
peau et qui sortit l'instant d'après.
— Caroline, reprit la grand'mère, aussitôt qu'elles
furent seules , votre conduite est souverainement injuste
et déraisonnable. Non-seulement nous ne trouvons pas en
vous l'aide que nous serions en droit d'attendre, mais
votre mauvais caractère vous rend une charge pour tous
ceux qui vous entourent.
— Est-ce ma faute , à moi, s'écria la jeune fille en fon-
dant en pleurs, si je n'ai pas pu vendre mes tableaux ? N'y
ayais-je pas travaillé avec zèle ? me suis-je ralentie pen-
40 AVEC L'AIDE DE DIEU.
daiit ces trois semaines ? n'étais-je pas devant mon che-
valet dès le matin pour ne le quitter que le soir? N'est-il
pas bien dur de s'entendre dire qu'on est à charge dans la
maison quand on a fait tout ce qu'on a pu pour gagner
quelque chose ?
— Entendons-nous, ma fille. Je ne vous reproche
pas votre insuccès, mais je vous reproche la manière ,
dont vous supportez cet insuccès. Vos maîtres vous
ont mal enseignée, ou ils vous ont flattée en vous at-
tribuant un talent que vous n'avez pas ; ceci n'est pas un
crime pour vous. Mais ce qui est une faute grave , c'est
votre orgueil qui ne peut s'arranger de la vérité ; c'est ce
découragement et cette inconstance qui font qu'au lieu de
profiter des avis qu'on vous donne pour mieux faire, vous
aimez mieux renoncer à un art qui, plus consciencieuse-
ment cultivé , étudié par vous , pouvait amener pour l'a-
venir les résultats désirables que le présent ne vous donne
point encore. Vous ayez tout effleuré , vous n'avez rien
appris. C'est un malheur, mais il n'est pas irréparable ;
vous êtes jeune et vous pouvez vous perfectionner dans
votre incomplète science. Rappelez-vous qu'il vaut mieux
savoir à fond une seule chose utile que d'en effleurer dix
pour ne pas les connaître. Voyez votre soeur. Jamais on n'a
admiré ses talents ; Dieu ne lui a pas accordé votre facilité
et vos moyens pour l'étude, mais il lui a donné ce qui
vaut cent fois mieux : une louable persévérance dans la
volonté de bien faire et de se rendre utile. Quand elle ne
réussit pas une première fois , elle essaie une seconde,
une troisième, et finit par obtenir le résultat qu'elle désire.
Quand nous sommes tombés dans le malheur, elle n'a pas
dit comme vous avec emphase, que ce malheur servirait à
nous montrer son amour et sa reconnaissance ; mais elle
nous l'a prouvé. Dès le premier jour de notre installation ici,
AVEC L'AIDE DE DIEU. 41
elle s'est, sans rien dire, occupée à chercher de l'ouvrage
de couture ; elle en a trouvé, car elle coud parfaitement,
et depuis un mois, savez-vous ce qu'elle a gagné, tout en
épargnant la dépense d'une domestique? Vingt francs.
Comparez votre conduite et la sienne. Léouie se montre
toujours gaie, d'humeur égale ; vous êtes toujours à l'arc-
en-ciel ou à la tempête. Léonie se prête à des causeries
intéressantes qui font oublier ses peines à votre père,
tandis que , dans vos mauvais jours , beaucoup plus fré-
quents malheureusement que les bons , vous soupirez >
vous murmurez , vous prenez des airs de victime. Est-ce
ainsi que vous nous aimez ? Ah ! ma fille, la seule consola-
tion qui nous reste , c'est d'être unis , c'est de mettre en
commun peines et plaisirs ; nous ne sommes plus riches ,
nous n'avons plus de beaux salons , mais nous pouvons
encore trouver dans notre coeur plus de joies que le
monde n'en peut donner. Faire son devoir et rendre ce
devoir doux par l'amour, voilà la source de ces joies.
Caroline se jeta dans les bras de sa grand'mère ; ses re-
gards et ses paroles lui promirent son amendement. Elle
s'accusa, elle admira sa soeur, et, toujours extrême
dans ses résolutions, elle assura qu'elle surpasserait
Léonie elle-même par son assiduité au travail.
Mme Delys hocha la tête.
— Chère petite , dit-elle, je ne mets pas en doute tes
bonnes résolutions; mais combien j'y compterais davan-
tage si elles étaient appuyées sur une base religieuse !
Souviens-toi d'une chose: tant que tu ne demanderas pas
le secours du Seigneur pour vaincre tes imperfections, tu
ne te relèveras que. pour retomber. Avec l'aide de Dieu tu
peux tout sur toi-même. Sans lui, tu ne peux rien.
— Tu verras, grand'mère , tu verras ! fut la réponse
de Caroline.
VI.
ARC-EN-CIEL DANS LA MAISON.
Mme Delys avait justement comparé l'humeur de Caro-
line, tantôt à un arc-en-ciel, tantôt à une tempête. Quand
cette jeune personne formait quelque projet qui lui per-
mettait de livrer carrière à son imagination , tout était
pour elle joie et espérance. Ces jours-là, elle aidait sa
soeur , rendait mille petits soins charmants à sa grand'-
mère, et amusait son père par ses vives saillies. Tout,
alors, lui plaisait, tout l'intéressait. Leur logement était
petit, mais cela les rapprochait; et quand on s'aime,
n'est-ce pas un avantage ? Ils avaient, sous les fenêtres,
la vue du marché aux fruits. Quoi de plus agréable à voir
que ces belles paysannes d'Alsace , avec leurs costumes
pittoresques, leurs longues tresses pendantes et entre-
mêlées de rubans noirs et rouges, ou bien ces bons
rouges visages de campagnards allemands, venus du du-
ché de Baden et n'ayant à traverser que le Rhin pour
passer d'un pays à un autre?
AVEC L'AIDE DE DIEU. 43
— Je suis, sûre, papa, disait le lendemain Caroline à
son père, dans un accès de bonne humeur , je suis sûre
qu'il y a des gens bien plus à plaindre que nous.
— N'en doute pas , ma fille, répondit: M. Delys. Nous
possédons une conscience tranquille; c'est un. doux, et
moelleux;oreiller que les riches n'ont pas toujours.
— Puis, ajouta Mme Delys, Dieu a permis que nous ne
fussions pas séparés ; nous nous aimons, nous avons quel-
ques amis vrais, nous ne manquons pas du nécessaire.....
— Entre ma bonne grand'mère, mon père et ma soeur,
dit à son tour Léonie, je me trouve si heureuse, qu'il me'
semble que je n'ai aucun désir à former. .
— Oh ! quant à ça, reprit Caroline, je ne suis pas tout à
fait comme toi. Sans doute, nous possédons le bonheur
modeste qui satisfait un coeur peu ambitieux; mais que
de plaisirs pour l'esprit pourraient y être ajoutés par la
fortune ! Aussi je ne me fais pas faute de châteaux en
Espagne.
— Bah ! dit M. Delys, qui s'amusait de la vivacité de sa
fille aînée. Conte-nous-les un peu, tes châteaux Sur
quoi bâtis-tu ?
— Sur l'or et l'argent. Par exemple, je trouve un trésor.
Trouver un trésor, quoi de plus facile? Cela se voit....
— Oui.... Pas bien souvent, à.la vérité.
— N'importe, cela peut arriver. Avec ce trésor , j'a-
chète un hôtel à Paris, une maison à Strasbourg, un palais
et une villa à Florence.
— Rien que cela?
—r Oui, je suis modeste. Mon hôtel est un bijou du style
Louis XV ; ma maison contient les meubles les plus con-
fortables et les plus beaux de l'époque actuelle ; mon pa-
lais italien reçoit les chefs-d'oeuvre de l'Italie.; tous les ar-
44 AVEC L'AIDE DE DIEU.
tistes y sont reçus comme des frères et contribuent à le
décorer....
— Tu n'oublieras pas tes paysages dans la décoration ?
— Oh ! méchant père ! Quant à ma villa, la nature , le
beau site, les frais ombrages et les eaux limpides en font
les frais principaux. Dieu ! que nous y serons bien !
— Oui ; c'est dommage que la première condition pour
y être soit le trésor.
— Eh ! mon Dieu ! à défaut du trésor, il y a Léonie...
ou moi, qui pouvons faire un brillant mariage, épouser
quelque prince.
— Ali ! ma pauvre enfant, voilà qui est encore plus
chanceux que ton trésor. Cela ne se voit guère que dans
les contes des fées. Nous vivons dans un siècle positif où
l'on ne marie pas trop les jeunes filles sans argent.
—* Bon"! je déclare , papa, que tu es en veine de con-
trariété ! C'est égal ; nous avons encore les oncles d'A-
mérique.
— Les oncles d'Amérique? Eh ! où les prends-tu?
— Les oncles d'Amérique sont tous les oncles à suc-
cession. Nous en avons un en Allemagne, d'abord.
— Oui, qui n'a que cinq ou six enfants. A la vérité, cela
ne doit pas t'arrêter.
— Comment mon oncle Maùbourg a-t-il été en Alle-
magne ? demanda Léonie.
— Mon beau-frère avait eu, à ce que me dit dans le
temps votre pauvre mère, une jeunesse fort dissipée. A
bout de ressources, et n'ayant pu rester nulle part, à
cause de son peu de conduite, il partit pour Vienne, où
une de ses connaissances lui procura une éducation à
faire. Vous savez qu'à Vienne, comme à Londres , pres-
que toutes les grandes maisons veulent avoir une institu-
trice ou un gouverneur français. Maùbourg, instruit par
AVEC L'AIDE DE DIEU. 45
l'expérience , se conduisit mieux , et, après avoir passé
quelques années à donner des leçons , il réussit à obtenir
un petit emploi qui équivaut à la charge d'huissier. C'est
peu de chose, et ' il doit avoir de la peine à élever sa
nombreuse famille.
— Je vois, en effet, dit Caroline, que je ne puis pas
compter sur son héritage. Mais il reste celui de l'oncle de
Marseille. Qu'as-tu à dire pour celui-ci ? Il a 400,000 fr. ,
et il n'est pas marié , que je sache ?
— Non ; mais il était plus jeune que ta mère ; il a à
peine quarante-cinq ans , et chaque fois que je reçois une
lettre du Midi, je m'attends à trouver un billet de faire-
part de mariage.
— Pourquoi donc, demanda Caroline , ce frère de ma
mère est-il riche, tandis que son autre frère et elle-
même étaient sans fortune ?
— Un médecin très-fortuné de Marseille avait tenu
celui-là sur les fonts de baptême ; il l'appela près de
lui, lui fournit les moyens de commencer un commerce ,
et lui laissa, à sa mort, un legs de 50,000 fr. Cet argent
a fait la boule , et, il y a deux ans , mon beau-frère a at-
teint dans son inventaire le chiffre de 400,000 fr. Natu-
rellement peu ambitieux , modéré dans ses désirs , il s'é-
tait fixé cette limite pour cesser de travailler. Il a tenu
parole, a cédé son commerce , et s'est retiré dans une
bastide qu'il possède aux environs de la ville.
- — Ainsi, dit Caroline , sa fortune a commencé par
l'héritage de son parrain ? Eh bien ! il est aussi le parrain
de Léonie !
— Oui ; mais dussé-je flétrir tes espérances dans leur
fleur , je te dirai qu'une certaine gouvernante , qui a beau-
coup d'empire sur ton oncle et qui s'en sert, très-malheu-
reusement pour nous, a réussi à le brouiller avec ta mère
46 AVEC L'AIDE DE DIEU.
quelques années après votre naissance. Nous avons fait
tout ce que nous avons pu pour faire renaître la bonne in-
telligence , mais vainement ; et il nous a fallu renoncer à
'écrire des lettres auxquelles on ne répondait pas, et à
donner des explications qui n'étaient point acceptées.
— Mais pourquoi cette femme nous a-t-elle pris en
grippe ? Elle ne nous connaît pas. . .
— Elle voit en nous les héritiers naturels de son
maître ; elle est depuis quinze ans avec lui, et elle aime-
rait assez recevoir l'héritage pour son compte , voilà
tout.
— Il en sera ce que Dieu voudra, dit Mme Delys. Mes
enfants , il ne faut compter que sur soi-même pour être
1'artisan de sa fortune , et, de peur d'une déception , crai-
gnez de trop vous abandonner à des espérances qu'il ne
dépend pas de vous de réaliser.
— Chère bonne maman, tu sais bien que ce n'est qu'un
jeu de mon esprit, et que je ne m'y attache guère.
Caroline continua à être gaie, aimable. Evidemment elle
avait un projet. Elle ne tarda pas , en effet, à s'en ouvrir
à sa soeur.
— Je veux, lui dit-elle, me mettre à donner des leçons
de piano. Là, je ne puis avoir aucune déception; car , si
mon maître de dessin corrigeait les parties défectueuses
de mes tableaux , personne ne substituait ses doigts à mes
doigts quand je jouais ces morceaux brillants qu'on
écoutait avec tant de plaisir et qui me procuraient tant
de louanges.
Léonie en convint sincèrement.
— Eh bien ! papa payait mon maître 4 fr. le cachet ; je
ne compte pas prendre autant; je me contenterai de 2 fr. ;
je n'accepterai que quatre leçons par jour , c'est-à-
dire huit élèves, si elles ne prenaient que trois leçons par
AVEC L'AIDE DE DIEU. 47
semaine ; cela me fera 8 fr. par jour...., à peu près ce que
tu gagnes en deux semaines , ma pauvre Léonie ! Je pour-
rais avoir davantage , sans doute, en consacrant plus de
temps à dès élèves ; mais je ne veux pas trop me fatiguer,
et vous ne le voudriez pas non plus. D'ailleurs, 8 fr. par
jour, cela fait 48 fr. par semaine , presque 200 fr. par
mois. Au besoin, cela nous suffirait, et mon père .pour-
rait ne plus travailler. Oh! quel bonheur pour moi ! Quel
glorieux résultat de mes efforts I...
— Et de l'éducation que notre bon père t'a fait donner,
ajouta doucement Léonie. Mais es-tu bien sûre d'avoir la
patience nécessaire pour donner des leçons à des enfants?
— Sûrement j'aimerais mieux avoir des élèves avancées,
mais peut-être ne pourrais-je pas choisir. Maintenant,
comment faire pour m'en procurer ? Nous avons des cou-.
naissance brillantes....
— Qùe noùs ne pouvons plus yoir, parce que cela ne
conviendrait plus à notre position actuelle.
— Tu as peut-être raison. Ensuite , j'avoue que'je souf-
frirais d'entrer comme mercenaire dans ces maisons où
nous étions reçues comme égalés. Mais alors ?. .
— Si tu m'en crois, ma soeur, nous irons faire part
de ton projet à Mme Wolf. '
— La mercière d'en bas ?
~ Oui, la mercière. C'est une femme de très-bon con-
seil et d'une obligeance que j'ai souvent éprouvée. C'est
elle qui m'a indiqua les bons fournisseurs où je pouvais
trouver le meilleur marché ; elle m'a conduite elle-même
et recommandée partout. Il m'est arrivé quelquefois de
ne pas pouvoir sortir , quand grand'mère était souffrante,
eh bien ! c'est cette bonne dame Wolf qui faisait mon mar-
ché , qui me le montait. Une fois , nous n'avions pas une
assez grande provision d'eau , je pris la carafe pour aller
48 AVEC L'AIDE DE DIEU.
en chercher moi-même à la fontaine qui est à côté de la
maison ; Mme Wolf m'entendit descendre , elle m'arrêta à
mon passage dans l'allée , me prit la carafe des mains et
voulut faire la course pour moi. Elle connaît tout ce quar-
tier , et il est désirable que tu y trouves tes élèves pour
ne pas être obligée de courir au loin.
Caroline se croyait infiniment supérieure à sa soeur pour
l'esprit, l'instruction et la distinction des manières ; mais
elle rendait justice à son jugement et à son bon sens; elle
résolut donc de suivre son conseil. Les deux soeurs des-
cendirent , en conséquence, chez la mercière. Cette brave
femme, qui avait une prédilection marquée pour la ca-
dette , écouta cependant l'aînée avec bienveillance , et lui
promit de se mettre dès le même jour en campagne pour
elle.
— Seulement, ajouta-t-elle, je crains qu'on ne veuille
pas aller jusqu'au prix que vous fixez. Nous voulons bien,
nous autres petits marchands , que nos filles soient bien
élevées et qu'elles apprennent le piano — tout le monde
l'apprend aujourd'hui — mais c'est à condition que cela
ne coûtera pas trop cher ; car nous savons ce que vaut
l'argent.
VIL
LA MAITUESSE DE PIANO.
La bonne Mme Wolf tint sa promesse , et peu de jours
après celui où les deux soeurs avaient réclamé son obli-
geance, elles en ressentirent les effets. Elle vint leur an-
noncer qu'elle avait déjà trouvé deux écolières. C'étaient
deux commençantes , deux petites filles ; mais elle espérait
décider aussi le marchand de farine du coin à donner sa
demoiselle.
— Celle-là, dit la mercière, a été bien éduquée dans
une pension ; son père a gros de fortune , et Rosalie est
fort élégante ; je sais que sa maîtresse de piano va partir
pour Paris, et qu'on cherche quelqu'un pour la remplacer.
Pourvu qu'elle n'ait pas recommandé une autre personne !
Mais, en tout cas, j'irai parler de vous. Par exemple, je
dois vous dire que nulle part on n'a voulu entendre parler
de 2 fr. par leçon. Vous n'auriez pas eu une seule écolière.
Je suis-convenue de 1 fr., et de trois leçons par semaine.
Si l'on vous donne Rosalie, — c'est-à-dire si vous lui con-
venez , car on la laisse faire tout ce qu'elle veut — celle-là
50 AVEC L'AIDE DE DIEU.
ne vous marchandera pas, et son vieux bonhomme de
père sera assez fou pour ne pas craindre de sortir tous les
jours 2 fr. de sa poche pour satisfaire un caprice de sa
fille.
— Madame, dit Caroline avec une vivacité peu polie,
la musique est un art, et non un métier avec lequel on peut
marchander ; et vouloir l'apprendre, la connaître, est
peut-être non pas un caprice, comme vous dites , mais un
besoin de l'âme, un désir de l'intelligence qui aspire à
tout ce qui est grand, à tout ce qui est beau.
Mme Wolf, ébahie, regarda Léonie comme pour lui de-
mander l'explication de ce qu'elle entendait. Celle-ci se
hâta de couper court à la conversation, en remerciant de
nouveau et si amicalement sa voisine, que celle-ci oublia
la réponse de Caroline pour se réjouir d'avoir été utile à
sa soeur.
Aussitôt qu'elles furent de retour dans leur chambre ,
Léonie entreprit de remonter le courage de Caroline,
qu'elle voyait déjà faiblir. Elle lui rappela que les com-
mencements d'une carrière sont toujours difficiles ; mais
que, lorsqu'elle se serait fait connaître par quelques mois
de bonnes leçons, sa réputation s'étendrait dans le quar-
tier et lui permettrait de choisir ses écolières parmi celles
qui pourraient mieux la rétribuer suivant son mérite ; que,
d'ailleurs, plus elle aurait de peine, plus elle se rendrait
digne de l'amour de son père et aurait droit à la recon-
naissance de sa famille. Caroline se laissa persuader, et ce
fut avec la résolution de se montrer la plus patiente et la
meilleure maîtresse du monde qu'elle commença ses
leçons.
Au bout de la première semaine, elle fut encore encouragée
par l'augmentation du nombre de ses élèves : MUe Rosalie
Tieck lui fut confiée ; et presqu'en même temps, une autre
AVEC L'AIDE DE DIEU. 5t
petite fille, demeurant dans la même maison, réclama ses
soins. Il est vrai que, contrairement à l'opinion de la mer-
cière, M. Tieck s'était révolté contre les cachets à 2 fr., et
qu'il avait fallu se résoudre à ne recevoir que la moitié de ce
prix. Ensuite, M1Ie Rosalie, qui se croyait forte et qui
véritablement ne jouait pas mal, n'avait voulu prendre
que deux leçons par semaine. La dernière petite écolière
était aussi limitée à ce nombre. Le gain de Caroline n'était
donc pas considérable et ne répondait nullement à ce
qu'elle avait espéré -, en revanche , ce chiffre de 10 fr. par
semaine, venant de Caroline, jusqu'alors si inutile, labo-
rieuse avec si peu de suite, paraissait si agréable à la fa-
mille, qu'elle n'osait montrer combien elle le trouvait in-
digne des heures qu'il lui coûtait. Son père la nommait
son appui, sa bien chère enfant ; sa grand'mère l'embras-
sait et l'encourageait à la patience , et Léonie, qui con-
naissait son faible , lui disait :
— Tu gagnes bien plus avec ta musique que moi avec
ma broderie ! Maie je t'aime trop pour être jalouse que tu
sois plus utile à nos parents.
Stimulée par la tendresse, par l'amour-propre et aussi
par l'espérance d'un meilleur avenir, Caroline se donna
véritablement beaucoup de peine le premier mois. Le se-
cond .n'alla pas tout à fait aussi bien. La jeune maîtresse
commença à se plaindre de l'incapacité de ses petites
élèves.
— Quoi ! après un mois de leçons assidues, ne pas sa-
voir jouer une gamme sans faute et couramment ! Prendre
encore un la pour un ré / ne pas distinguer la clef de sol
de la clef de fa ! Ce sont de vraies petites buses ; elles n'ap-
prendront jamais rien.
— Mais , répondait Léonie, qui était la confidente de ces
plaintes, tu ne te rends pas assez compte des difficultés

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