Aventures d'un voyageur en Australie : neuf mois de séjour chez les Nagarnooks / par H. Perron d'Arc,...

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L. Hachette (Paris). 1869. Australie -- Descriptions et voyages. 1 vol. (351 p.) : pl. ; in-16.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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VOYAGE
EN
AUSTRALIE
CouLOMMtEns. — Typo;?. A. MOUSS1X.
INTRODUCTION
La grande terre océanique, appelée d'abord Terre
australe (1G05), puis Nouoelle-Hollande (1642), et que les
voyageurs modernes ont enfin baptisée du nom d'Aus-
tralie, n'est à proprement parler qu'une île. Mais cette
île l'emporte tellement en étendue sur toutes les
autres, que les géographes l'ont admise parmi les
continents.
Séparée de la Papouasie au nord par le détroit de
Torrès, de la Tasmanie au sud par le détroit de Bass,
de la Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Calédonie à
l'est par un canal de quatre cents lieues de longueur,
elle est baignée à l'ouest par l'océan Indien.
Sa surface est de sept millions huit cent mille kilo-
mètres carrés, — le vingtième de la surface habitable
de notre globe.
Aussi, pendant qu'une des pointes de son arc —
coté du septentrion — se lord et se calcine sous les
baisers dévorants d'un soleil torride, l'autre — région
du sud — se rit et se délecte sous les fraîches ha-
leines des zones tempérées.
Les premiers navigateurs qui abordèrent les côtes
méridionales de la Nouvelle-Hollande, éblouis par la
Vuv. us AUSTRALIE. /
2 INTRODUCTION
richesse de sa flore, l'énorme dimension de ses arbres,
la douceur et l'égalité de son climat, s'imaginèrent que
tout devait être merveille sur celte terre bénie, que les
fleuves devaient avoir la magnificence du pays lui-
même et que les productions botaniques de toutes les
latitudes — plantes et Iruils — devaient s'y être donné
rendez-vous.
Malheureusement il n'en fut pas ainsi, et ces plages
heureuses qui avaient semblé à Hartighs, à Tasman, à
Dampier, à Cook, un des coins retrouvés du Paradis
terrestre, furent bientôt abandonnées par les premiers
colons qui s'y établirent, comme ne leur-offrant aucun
des avantages indispensables à une occupation per-
manente, et les grandes espérances que les récits
dorés de ces voyageurs célèbres avaient fait tout d'a-
bord concevoir, passèrent un moment pour ne devoir
jamais se réaliser.
La première déception, et la plus grave, vint de l'in-
suffisance et de la pauvreté des cours d'eau.
En Europe, dans l'Inde et surtout dans les deux
Amériques, les fleuves qui se jettent dans la mer rou-
lent ordinairement leurs ondes dans un torrent impé-
tueux, ou possèdent une telle puissance de volume,
qu'ils renversent, par le poids seul de leur masse^ tout
ce qui tenterait de leur faire obstacle.
Telle n'est pas l'allure dominatrice des fleuves de la
Nouvelle-Hollande.
Descendant avec rapidité des montagnes et se creu-
sant un lit profond au milieu des vallées, tous en général
manquent d'affluent sérieux; peu de rivières subal-
ternes, peu de ruisseaux tributaires viennent grossir
et accélérer leur cours. Aussi, réduits à leur propre
force, parcourant des pentes médiocres, et appauvris,
s'épuisent-ils de plus en plus à mesure qu'ils avancent
et ne peuvent-ils qu'à grand'peine toucher barres a
l'Océan.
INTRODUCTION 3
Les dunes, marges de sable lentement ourlées par
■ la mer au bord de la plage australe et qui dépassent
quelquefois de cinquante mètres le niveau du sol, leur
offrent presque partout des barrières infranchissa-
bles, les refoulent, comblent leurs embouchures, les
dispersent en marais d'eau douce et rendent impos-
sible toute communication directe de la mer à l'inté-
rieur.
Et comme si ces atterrissements qui s'élèvent le long
des côtes — semblables à un long cordon de murailles
compactes — n'avaient pas paru à la Fée jalouse qui
garde l'Australie des remparts suffisants pour empo-
cher toute approche, toute violation de domicile, elle a
encore encombré de récifs, comblé de bancs de corail
le très-petit nombre de havres, qui ont vaincu ces
masses sableuses et se sont donné vue sur l'Océan. '
Les coraux sont chargés d'une mission trop impor-
tante dans les mers du Sud et le rôle muet et gigan-
tesque qu'ils jouent au fond des eaux a trop contre
bué à'la composition géologique du grand paye qui
•noue occupe, pour ne pas en dire quelques mots en
passant.
Parmi les phénomènes les plue étranges des mers
chaudes, nous apparaissent tout d'abord ces coraux,
animauxsans viscères, arbrisseaux sans feuilles, pierres
et plantes à la fois, qui se reproduisent par boutures,
se propagent par la ponte, s'agglomèrent en républi-
ques et, de leurs bras soudés les uns aux autres, for-
ment la base de nouveaux mondes.
Autour de la Nouvelle-Calédonie, un récif de 900 ki-
lomètres est l'oeuvre de ces infatigables travailleurs.
A l'est de la Nouvelle-Hollande, ils ont formé un banc
de 1,600 kilomètres d'étendue, et l'archipel Dangereux
ou mer Mauvaise, qui a la même origine, mesur'ë
2,000 kilomètres de longueur sur mie largeur à peu
près égale.
4 INTRODUCTION
Ne sont-ce pus là les premières assises de futurs
continents'.'
Ce dendroïde aux branches pétrifiées, aux ramifica-
tions envahissantes, que Dieu emploie pour combler le
lit des mers, sert à la femme ; — les choses les plus
sublimes ne touchent-elles toujours aux choses les plus
futiles? — à se faire des boucles d'oreilles, des an-
neaux, des colliers, des montures de parasols.
Après les fleuves, qui ouvrirent la première porte au
désenchantement, car on avait compté sur leurs che-
mins liquides pour pénétrer dans l'intérieur, vinrent
les arbres, qui, étudiés à leur tour et leur robe de beauté
mise à part, se montrèrent inférieurs à ce que l'on
s'était plu d'imaginer.
Ces végétaux si grands, si majestueux, si superbes
d'apparence vus de loin, perdirent beaucoup de leur
prestige quand on vint à les examiner de près. D'une
utilité douteuse pour la plupart, quelques-uns, comme
le loi-waga (l'arbre de l'oiseau), possédaient des qualités
terribles ; leur contact paralysait.
D'autres, par la bizarre disposition de leurs feuilles,
collées pour ainsi dire les unes aux autres et affectant
le plan vertical, ne donnaient pas d'ombre à leur pied.
Ces berri-wagas ou « arbres sans ombre, » une des
meilleures plaisanteries de la nature australienne, fai-
saient pâmer d'étonnement les botanistes européens,
mais n'étaient goûtés que d'une façon médiocre par les
voyageurs ordinaires, accablés sous un soleil de feu.
Puis, peu de fruits dans la forêt. On marchait des
journées entières sous le couvert des bois, sans aper-
cevoir une baie savoureuse pendue aux branches, sans
découvrir une plante comestible émergeant des mous-
ses ou du sol. Dans leur ignorance complète des pro-
ductions du pays, les premiers explorateurs ne trou-
vaient rien à manger sur cette terre splendide. Cette
flore nouvelle et inconnue les déroutait; leurs VCUK
INTRODUCTION •>
inexpérimentés ne voyaient rien. Aussi, déçus et affa-
més, proclamèrent-ils que la Pomone australe était
un mensonge et que l'Australie entière était une mai-
son de disette où régnaient en permanence la soif et
la faim.
Ce qui est vrai pour la Nouvelle-Hollande et ce qu'on
peut lui reprocher avec justice, c'est l'absence presque
complète d'arbres nourriciers. Rien de ce qui croit
naturellement dans les autres archipels océaniens à
latitude égale ne se rencontre au penchant de ses col-
lines, sur ses terrasses et dans ses vallées.
Les arbres qui produisent les épices, malgré le voi-
sinage des Moluques, des Mariannes, des Philippines,
semblent ne pas avoir traversé la mer, et le bananier,
aux grappes délicieuses; le cocotier, qui croît sur
toutes les grèves; le jacquier, qui pendant huit mois de
l'année donne des fruits dont trois suffisent à l'homme
pour sa nourriture du jour, ne se montrent nulle part
à la Nouvelle-Hollande.
Mais l'Isis des forêts australiennes n'a pas soulevé
tous ses voiles ; la porte qui conduit au jardin de ses
surprises ne fait que s'entr'ouvrir, et cinq cents mil-
lions d'hectares de grands bois contiennent, à n'en pas
douter, des mystères de végétation que quinze années
d'études ne suffisent pas à classer et à reconnaître.
De ce vaste continent, les caps, les golfes, les pro-
montoires ont été visités ; tout ce que le flot baigne
est connu; partout où peut porter la voile et battre la
rame, de hardis explorateurs ont pénétré : mais jus-
qu'à ces dernières années personne n'avait pu donner
à l'Europe attentive des nouvelles précises de l'in-
térieur.
Ce n'est que d'hier et au prix des plus rudes épreu-
ves, souvent même au prix de vies précieuses, que plu-
sieurs itinéraires complets ont été tracés à travers le
diamètre entier de l'Australie.
6 iNTnonrcTiox
Si la faiblesse des cours d'eau, si la difficulté de
trouver des fruits savoureux et des plantes nutritives
indisposèrent tout d'abord les émigrants et leur firent
regarder comme une spéculation douteuse un établis-
sement permanent sur la plage australe;
Si devant le mauvais vouloir des natifs, qui se défen-
daient avec énergie, et mettaient tout en oeuvre pour
faire sombrer, dès le début, le vaisseau mal ancré des
envahisseurs, les Anglais à plusieurs reprises furent
sur le point d'abandonner leur conquête; ils y furent
cependant, et heureusement retenus par la beauté du
ciel, l'incomparable égalité de la température et la fer-
tilité des pâturages.
Ces interminables vallées, partout couvertes d'un
épais tapis de gazon fin, offraient à l'esprit, toujours
un peu pasteur des premiers colons, un attrait trop
irrésistible pour qu'ils n'essayassent pas d'en tirer
parti.
Quelques bêtes ovines (33 brebis et 5 béliers impor-
tés des Indes) furent lâchées dans ces prairies sans
limites oti gambadait la folle tribu des kangurous, et
l'élevage du mouton commença.
Sur ces entrefaites, Melbourne sort du sol comme
par enchantement, Melbourne se proclame et se cou-
ronne capitale.-
La colonie dont elle devient la tête se fonde et prend
le nom de Victoria.
Aussitôt les squatters l arrivent, se partagent le pays
en zones immenses et se disséminent dans le Buisson.
. Les troupeaux qu'ils y amènent et qui y vivent dans
une.fête éternelle d'herbes vertes et de soleil, s'y mul-
tiplient avec une rapidité telle, que dès 1840 la colonie
expédiait en Angleterre 195,000 livres de laine. En
1845, l'envoi se montait à 800,000 livres.
1 Sorte rie fermier se livrant, au milieu des bois, à l'éle-
vage du gros et du menu bétail.
INTRODUCTION /
Et aujourd'hui Melbourne, la reine des provinces de
l'ouest, en exporte annuellement à elle seule plus de
vingt-cinq millions de kilogrammes.
Les laines australiennes, les plus belles qui existent,
furent et sont encore le principal élément de la pros-
périté coloniale.
Enfin, le 3 avril 1851, sonne à l'horloge des grands
événements .financiers de ce monde.
Hargraves trouve de l'or dans la crique de Sommer
Hill (Sydney).
Au mois d'août de la même année, un charretier in-
connu trouve de l'or dans la crique d'Anderson (Mel-
bourne) '.
Les destinées de l'Australie se révélaient. La décou-
verte des métaux précieux, qui bouleversa toutes les
banques et une partie des têtes de l'Europe, consoli-
dait son édifice et faisait de cette région lointaine —
tant critiquée, tant dédaignée aux premiers jours —
une terre aux mamelles d'or, appelée, dans un court
avenir, à prendre place parmi les points les plus im-
portants, les plus prospères et les plus libres du monde
entier.
1 Le 14 août 1851, un drayman (conducteur de chariot),
traversant la crique d'Anderson, s'embourbe dans les vases.
En dégageant ses roues, son pic fait jaillir un lingot d'or de
32 onces.
L'AUSTRALIE
PROLOGUE
CHAPITRE PREMIER
Terrains aurifères de Mongayap. — Forêts en feu. — Voyage
à travers le Buisson. — Arbres tatoués en guerre. — Le
natif KoK-o-BuNO et la carabine de notre ami. — Appels
de détresse. — Mexicains perdus dans la forêt.
A la fin du mois de juin de l'an de grâce 1852, il
se manifesta sur les terrains aurifères de Mongagap, ou
nous nous trouvions alors, un fait étrange.
Un soir, au loin, quelques heures après le coucher
du soleil, les sommets de toutes les montagnes qui
fermaient l'horizon s'illuminèrent comme des phares.
De hautes flammes rouges jaillirent également de la
profondeur des vallées et, pendant trois nuits consécu-
tives, ces signaux lumineux ne cessèrent de se ré-
pondre.
Que signifiaient ces lueurs sinistres? Que voulaient
dire ces incendies?
Pourquoi ces feux immenses qui brûlaient dans leur
course folle des pans entiers de forêts?
Etaient-ce de nouveaux chercheurs d'or qui se
frayaient un passage à travers les difficultés épineuses
10 VOYAGE EN AUSTRALIE
du Buisson? étaient-ce les Nagamooks et les N'gotal:s, deux
puissantes tribus voisines, qui se réunissaient pour
nous attaquer?
La réponse à ces questions, je vous jure, valait la
peine d'être résolue.
Placés sur l'extrême limite de terrains en litige, fai-
sant la chasse à l'or dans des parages ou quelques
mois auparavant les indigènes seuls étaient maîtres et
chassaient en paix les wombats et les casoars, nous nous
trouvions au nombre de dix seulement sur ce terrain-
frontière, que l'Etat de Melbourne déclarait lui ap-
partenir, mais que les Nagamooks — possesseurs du
pays depuis des siècles — refusaient d'abandonner.
Devant nous, à droite, à gauche, jamais visibles,
mais cachés dans le pli des collines, dans la cime
touffue des gommiers, dans la gorge profonde des ra-
vins , nous savions que quarante à soixante sauvages
surveillaient nos allures, épiaient nos démarches et
n'attendaient qu'un signe peut-être pour se ruer sur
nous.
A cinquante kilomètres en arrière, il est vrai, se
trouvait une station anglaise, la plus hardie, la plus
avancée, la seule debout à quinze lieues à la ronde.
Getle station, qui, par malheur, datait à peine d'une
année, ne se composait guère, tant en maîtres, garçons
de service, chasseurs, charpentiers, gardeurs de trou-
peaux et autres, que d'une vingtaine de personnes,
toutes jeunes, solides, valides et vaillantes sans aucun
doute, mais toutes aussi, comme nous l'étions nous-
même, profondément ignorantes des projets, des moyens
d'attaque et des ressources des aborigènes.
Voilà pourquoi ces feux nocturnes, nous rappelant
notre nombre et notre isolement au milieu des bois,
avaient apporté dans nos tentes l'inquiétude et mis
sous nos chevets l'épine aiguë des insomnies.
Certains signes agressifs cependant, dont nous con-
VOYAGE EX AUSTRALIE II
naissions la valeur cl qui no s'étaient point encore ma-
nifestés, nous rassuraient un peu. La forêt demeurait
calme, ses échos sonores restaient silencieux. Les vents
du soir et du matin ne nous apportaient aucun de ces
hurlements sinistres : Tells (cri des chiens sauvages, la
nuit), que les indigènes, comme première annonce des
hostilités, ne manquent jamais de faire entendre. De
plus, aucun de ceux que le hasard nous avait fait aper-
cevoir au loin, se coulant courbés dans les hautes
herbes, n'avait à notre aspect brandi sa lance avec
menace : et preuve encore plus concluante que l'oiseau
de la paix sommeillait toujours sur sa branche, c'est
que nul de nous, malgré la surveillance la plus active,
n'avait vu un seul insulaire avec la figure et les che-
veux teints en blanc (couleur de guerre).
Une attaque prochaine n'avait donc pas été résolue
contre nous dans le conseil des chefs et l'extermina-
tion de notre petite troupe n'avait pas été jurée par les
jeunes sur la cuisse des vieillards '.
Que signifiaient alors ces grandes flammes livides,
qui, tous les soirs, se promenaient ôchevelées sur la
crête des montagnes?
Avant d'aller plus loin, chers lecteurs, un mot sur
nous, je vous prie.
Poussés par l'amour des aventures, chassés en avant
par cette puissance irrésistible qui emporte en triangle
à travers les espaces les grands oiseaux voyageurs,
plusieurs de mes amis et moi nous nous étions un
jour décidés à quitter les Gokls-Ficlds de Melbourne —
champs d'or épuisés pour la plupart — pour nous en
1 Lorsque deux natifs australiens se lient par serment,
ils s'asseoient sur la terre nue, se faisant face, les jambes
croisées, les talons sous le corps; puis, se posant mutuel-
lement à plat les mains sur les cuisses, ils jurent de faire
comme il leur est demandé.
Ce serment est inviolable et n'est jamais trahi.
1:> YOYACE F. N AfSTRAr.IF.
nllor au loin tenter la fortune et explorer les chaînes
occidentales et inconnues des Darlings.
Nous étions donc partis bien armés, bien portants,
pleins de joie,— cinq en nombre,— trois à cheval, les
deux autres conduisant un énorme dray, forteresse et
maison roulante contenant nos provisions.
Une belle chienne irlandaise de la race des grey-
hounds et deux grands chiens fauves à tète noire —
moitié limiers, moitié bouledogues — complétaient la
caravane.
Nous avions ainsi marché, boussole en main, pendant
plusieurs semaines , passant à gué les rivières, tour-
nant les montagnes, suivant de l'est à l'ouest cette
interminable chaîne de roches siliceuses qui semble
être l'épine dorsale de l'Australie, nous arrêtant parfois
tout un jour pour reposer les attelages, chasser clans
les plaines et tâter les terrains.
Le bonheur cependant semblait ne pas vouloir nous
sourire. Nos coups de pioche dans les terres n'étaient
pas lucratifs et nos marteaux d'acier, qui s'ébréchaient
sur tous les quartz de rencontre, n'avaient pas encore
mis au jour un seul grain de métal précieux.
Cette chasse vaine, ce sol ingrat, ces fonds (bot-
toms) dépourvus de richesses, cette absence prolongée
de l'or nous étaient, il est vrai, désagréables; mais nous
en prenions vaillamment notre parti et, le grand cordon
de l'espérance en sautoir, nous poussions toujours en
avant.
N'étions-nous pas, du reste, récompensés par mille
autres jouissances ? "•»
Qu'était-ce, en effet, que quelques livres de pou-
dre jaune eh plus ou en moins dans nos ceintures,
comparées aux magnificences que la nature austra-
lienne nous offrait gratis à chaque pas ?
Quel jardin , quel parc, quelle forêt d'empereur
avaient jamais possédé de semblables merveilles?
VOYAGE EX AUSTRALIE 13
Ces fleurs exquises, ces lapis sans lin de gazons
verts, ces figuiers gigantesques, ces boababs trapus
qui ressemblaient à des tours, ces pins immenses qui
s'en allaient en pointe comme la flèche aiguë des
vieilles cathédrales, ces bois de myrtes et de myalls
dont les doux parfums nous suivaient des lieues en-
tières, ne défiaient-ils pas toute comparaison?
Quelle volière de sultane avait jamais tenu prison-
nier, sous ses treillis d'or, un seul échantillon de ces
oiseaux superbes, qui, sous nos yeux, à chaque pas,
traversaient les clairières comme des nuages roses,
comme de mouvants arcs-en-ciel?
N'avions-nous pas aussi dans ces solitudes majes-
tueuses, troublées seulement de temps à autre par
l'aigre cri des aigles, la liberté? Cette liberté sainte,
enivrante, souveraine, qui ne respire bien que sous les
dômes de verdure, qui ne marche à l'aise que dans les
sentiers perdus des forêts séculaires, et qui, là, laisse
l'homme agir dans sa force et dans sa fantaisie, tran-
chant d'un choc de ses ciseaux magiques ces mille
chaînes, ces mille besoins factices qui le rendent es-
clave dans les villes, lui courbent le front, lui changent
le coeur, l'attachent aux boues de la terre et le rendent
le plus souvent — en dépit quelquefois de qualités pré-
cieuses — hypocrite et méchant ?
Aussi ne nous plaignions-nous que médiocrement de
ce que bien d'autres à notre place eussent appelé
« malchance. »
Notre chariot contenait encore pour plusieurs mois
tle provisions; notre esprit avait en caisse un inépui-
sable fonds de gaieté; la forêt abondait en kangurous
et en eaux courantes ; que fallait-il de plus?
Déjà cependant nous avions parcouru de grandes dis-
tances et franchi desrégions ignorées à cette époque:
Bundiar, Greenowgh, Gorbora, Boon-Garup. Nous devions
approcher de Momjagap, terre heureuse vers laquelle
14 VOYAGE EX AUSTRALIE
nous nous dirigions. Car nous n'avancions pas tout à
l'ait à l'aventure et il est temps de dire ici, je présume,
qu'un de nos bons amis, premier secrétaire de l'ingé-
nieur en chef Otley, chargé de la levée des plans et de
la subdivision territoriale de Mongagap, nous avait donné
sur un gisement de quartz de la plus riche appa-
rence — découvert dans cette môme province par des
ouvriers arpenteurs sous ses ordres — les renseigne-
ments les plus précieux.
Ses instructions écrites et verbales, du reste, étaient
d'une clarté parfaite, et le soin, la vérité qui avaient pré-
sidé à leur rédaction se manifestaient de plus en plus.
Chaque jour, nous comptions et reconnaissions la
forme des montagnes qui nous avaient été annoncées,
la teinte d'oere rouge de leurs sommets, les êchan-
crures sombres de leurs bases, les bandes noires et
jaunes des banksies et des ébéniers qui zébraient leurs
flancs.
Encore sept soleils, pensions-nous, et, si nos calculs
se trouvaient exacts, nous devions frapper et demander
la bienvenue aux portes de la station dont j'ai parlé plus
haut, laquelle précédait de trois jours de marche seu-
lement le mouillage aurifère, où nous comptions jeter
l'ancre et remplir nos paniers^
Mais si ces gorges brunes, ces cimes pourpre, se
trouvaient d'un côté d'excellent augure, si elles nous
révélaient le voisinage d'une « Terre promise, » elles
nous annonçaient d'autre part Un pays semé de dan=
gers.
Car la décision du gouvernement de Melbourhej qui
avait déclaré cet immense trapèze dé Mongagap de-
bonne prise et qui d'un trait de plume se l'était appro-
prié , n'en avait pas pour cela chassé les indigènes.
Ceux-ci n'acceptaient pas l'arrêt dictatorial qui les
dépossédait d'un pays dont ils étaient les maîtres ; ils
protestaient à leur manière, organisaient la résistance
VOYAGE EX AUSTRALIE 15
et traitaient en ennemis tous les Européens qui se pré-
sentaient pour le traverser.
La veille déjà, en longeant une excavation profonde
creusée par les eaux pluviales et se prolongeant en
ligne droite l'espace de plusieurs kilomètres, nous
avions reconnu à des écorces tatouées, à des entailles
singulières faites aux troncs des arbres, à des pierres
amoncelées en pyramides et sur le sommet desquelles
de longues lances à banderoles d'écorce étaient plan-
tées, que, ce ravin franchi, nous toucherions au terri-
toire en litige, territoire dont ces lances et ces dessins
mystérieux interdisaient l'entrée.
Malgré ces signes de menace et au mépris des za-
gaies natives, nous n'en avions pas moins franchi la
ligne, et depuis la veille nous nous trouvions sur un sol
ennemi,
Aussi n'avancions-nous que lentement et ne mar-
chions-nous qu'avec des précautions extrêmes, car
nous savions de bonne source que si les noirs, recon-
naissant leur infériorité, n'attaquaient jamais ouverte-
ment les hommes de notre race, ils étaient, en revan-
che, capables de toutes les perfidies et se faisaient une
joie, pour les détruire, de mettre en oeuvre toutes les
embûches, toutes les lâches trahisons.
Depuis trois jours, nous traversions ainsi des plaines
et des forêts battues en tous sens d'ordinaire par leurs
rôdeurs ; mais, par une chance heureuse, — dont nous
sûmes plus tard le secret, — nulle mauvaise rencontre
n'était venue nous heurter sur la route, nul cri suspect
d'aigle ou de faucon 1 ne s'était fait entendre et ne nous
avait avertis que nous étions suivis et découverts.
Quand le quatrième jour au matin, comme leschevatix
attelés attendaient immobiles le signal du départ et
que nous-mêmes, après avoir soigneusement éteint
1 Les natifs s'appellent et se répondent dans les bdis eu
hnilant le cri des grands rapacés.
1G VOYAGE EN AUSTRALIE
nos feux, nous nous préparions à nous mettre en selle,
deux coups de carabine, partis à cinq secondes d'in-
lervalle et provenant d'une assez grande dislance à
l'avant, retentirent tout à coup.
Nos chiens bondirent; mais sur un signe ils se turent.
Pug seul, l'insubordonné, fit entendre de sourds
grondements.
Nous nous consultions du regard, et O'Briau, qui ce
jour-là se trouvait être le capitaine, ouvrait la bouche
pour donner son avis, quand deux autres détonations
semblables vinrent une seconde fois nous faire tres-
saillir.
Un coup de feu tiré dans les taillis d'Europe sur un
merle qui chante ou sur un ramier qui passe est de peu
d'importance; personne à bon droit s'en préoccupe.
11 n'en est pas de même dans les forêts vierges de la
Nouvelle-Hollande, où chaque éclat de ce tonnerre de
l'homme — bien plus à craindre là que celui du ciel —
a sa signification.
Ces détonations régulières étaient évidemment un
appel, une demande.de secours, —peut-être aussi un
piège?
Sentiment bizarre, chose remarquable et triste ! dans
ces vastes solitudes où toutes les communautés blan-
ches devraient être amies et solidaires, devraient se
rechercher, s'aimer et se défendre, c'est le contraire
qui arrive.
Perdu soi-même dans une immensité sans roules,
dans des forêts aux limites inconnues, éloigné de tout
secours, privé de tout appui, errant seul, on n'en-
tend pas plutôt la voix de son semblable, on ne le voit
pas plutôt paraître au loin, sortant de derrière un ri-
deau do lianes , qu'au lieu de courir à lui bras ouverts
et se réjouir de sa rencontre, on cherche aussitôt à le
fuir, à lui donner le change, à se dérober à sa vue.
Pourquoi celle répulsion instinctive, pourquoi ce
V 0 Y A fi E E X A li S T RALIE 17
premier sentiment de haine? C'est que malheureuse-
ment bien des fois — les bons — sur ces plages loin-
taines ont été victimes de leur franchise, ont payé cher
leur bienveillance.
L'individu approche, et comme bien certainement
s'il souffre, votre intention, à vous, coeur loyal! est
de lui venir en aide, cet inconnu que vous acceptez
pour compagnon, que vous traitez souvent comme un
frère, tient dès lors — s'il est méchant— votre vie
clans sa main.
Et au premier moment favorable, la première fois
que vous tournez la tête ou que vous marchez devant
lui, — pour vos armes, votre cheval, pour l'or qu'il
vous suppose, — il vous frappe d'une balle dans l'o-
reille,vous abat, vous dépouille et, sans remords, laisse
votre cadavre en pâture aux animaux immondes de la
forêt.
Qu'a-t-il à craindre, qui l'a vu? Oii sont les témoins
de son crime, où sont les lèvres qui peuvent l'accuser
de meurtre et témoigner contre lui?
Des coups de feu, venant toujours du môme point de
la forêt, — ce qui constituait à n'en plus douter des
signaux de détresse, — continuant à frapper l'air, et
ces appels, par leur persévérance, devenant de plus
en plus pénibles à entendre, nous résolûmes,- d'un
commun accord, d'aller voir par nous-mêmes quelle
pouvait être la cause de ces bruits inaccoutumés.
Cette décision prise, trois d'entre nous, — O'Brian,
Smith et moi, — prenant aussitôt l'avance, partirent à
fond de train dans la direction du lieu, où, selon toute
apparence, se jouait à cette heure la dernière scène
d'une tragédie.
En moins de trente minutes, nous arrivions dans une
longue vallée encaissée entre deux montagnes.et si
étroite en certains endroits qu'à peine pouvions-nous
y marcher de front. Ce val, avec ses deux versants l.a-
2
18 VOYAGE EN AUSTRALIE
pissés de palmiers nains à feuilles ternes et rie hrouns,
sorte de genévriers à baies rouges, qu'adorent les
perruches, nous parut avoir un aspect sinistre. Ça et
là sur les cimes et dans les sillons des hautes pentes,
des cyprès balançaient dans le bleu leurs silhouettes
grêles et, devant nous, dans les parties basses, de
nombreux sophoras balayaient le sol de leurs longues
branches désolées.
Bientôt heureusement la scène changea; le sol
s'aplanit ; le défilé devint plus large. Nous pûmes enfin
marcher à l'aise ; un vent plus vif nous fouetta le vi-
sage, et au loin, devant nous, sur les bois clairs de l'ho-
rizon, le beau soleil — joie des yeux — se mit de nou-
veau à resplendir de tous ses rayons.
Mais si la lumière du soleil brillait au loin sur les
feuillages, elle n'éclairait pas notre recherche d'une
lueur bien vive; notre incertitude devenait grande.
Depuis notre départ, tout appel, tout signal avait cessé :
un silence de catacombe nous enveloppait.
Et néanmoins, si nos oreilles, habituées de longue
date à juger du point précis d'où venaient les sons
qui faisaient bruire la forêt, ne s'étaient pas trompées,
si des échos menteurs ne nous avaient pas fourvoyés,
le souvenir des bruits perçus nous disait que nous
touchions au lieu môme d'où les coups de feu étaient
partis.
La terre plane sur laquelle nous marchions alors, et
qui recevait toutes les filtrations s'échappant des hau-
teurs voisines, était spongieuse, et les pieds de nos che-
vaux, en mains endroits, y entraient jusqu'aux fanons.
— Éloignons-nous un peu les uns des autres, dit
O'Brian, et cherchons des traces.
Nous mîmes pied à terre et. nous avions à peine
marché ainsi quelques centaines de mètres, quand
Smith, qui tenait la droite, siffla légèrement, nous fai-
sant signe de venir à lui.
VOYAGE EN AUSTRALIE 19
Penché sur le sol, il examinait une empreinte.
Bien que notre surprise n'égalât pas celle de Robin-
son Crusoé quand il découvrit des vestiges de pas hu-
mains sur les sables de son île, je ne pourrais affirmer
que la marque du pied que nous vîmes alors nous
laissa complètement indifférents.
C'était bien évidemment la trace d'un pied nu, pied
petit, étroit, au talon large, au gros orteil formidable ;
un vrai pied de sauvage, s'il en fut jamais.
i Le natif qui avait passé là devait être de haute taille,
car c'est à peine si Smith, avec le compas exagéré de
ses longues jambes (Smith avait six pieds de haut et
des jambes de héron), pouvait atteindre la distance d'un
pas à l'autre; déplus, l'empreinte paraissait dater de
quelques heures, car l'eau qui filtrait lentement à tra-
vers les herbes n'en avait pas encore rempli toute la
cavité.
Ces traces, que nous nous mîmes à suivre comme
des chiens découplés, étaient uniques et par consé-
quent n'annonçaient le passage que d'un seul homme.
Mais les projets de cet homme n'étaient pas écrits
sur le sol humide comme y étaient restés gravés ses
vestiges. Etait-ce un espion, la sentinelle avancée d'un
corps nombreux de ses pareils? Etait-il allé prévenir
son monde, ou n'était-ce en réalité qu'un coupeur de
route solitaire que notre approche avait fait fuir?
Ce que nous ne pouvions surtout expliquer d'une
manière satisfaisante, c'étaient les coups de feu du
matin. Ils ne pouvaient à coup sûr provenir de ce na-
tif. Nous connaissions trop bien le profond effroi qu'à
cette époque encore les indigènes professaient pour
nos armes et nous avions été trop souvent témoins
nous-mêmes de la panique épouvantable qui les saisis-
sait, dès qu'un de nous faisait en leur présence parler
la poudre, pour accepter cette hypothèse. Tous alors,
hommes, femmes, enfants, vieillards, prenaient la fuite,-
20' VOYAGE UN AUSTRALIE
et les plus téméraires, qui n'auraient jamais eu la har-
diesse de toucher du doigt ces roseaux creux 1, auraient
encore bien moins osé s'en servir.
Notre ami le secrétaire, qui, avec son escorte et son
personnel du cadastre, avait vécu près de six mois
dans ces mêmes parages et qui, pour soulager ses ai-
des européens des travaux les plus pénibles, — porter
les chaînes et tenir droits les poteaux, — avait enrôlé
une douzaine d'aborigènes errants, chassés des vil-
lages pour avoir enlevé des femmes ou assassiné des
hommes, nous avait donné au sujet de cette peur uni-
verselle de curieux détails.
Voulant dès le premier jour inspirer à ces inconnus
dangereux une terreur salutaire, il les avait un matin
réunis tous sur une ligne, comme une rangée de sol-
dats; puis, par derrière, au-dessus de leurs tètes, à
quelques pouces de distance seulement, il avait or-
donné à cinq fusils du plus fort tonnage de faire feu.
Tous les guerriers n'gotaks et nagarnootks étaient
aussitôt tombés dans les herbes. La plupart, se croyant
tués, s'agitaient dans des convulsions violentes, et les
autres, les plus braves, muets de frayeur, se tiraient la
barbe et les cheveux pour s'assurer si ces chers objets
étaient toujours au même endroit.
Il nous avait également appris que Kog-o-Bung (celui
des noirs qui était le plus effronté, le plus vicieux,
mais aussi le plus intelligent de la bande) professait
pour sa carabine une bien plus grande vénération que
pour lui-même. Souvent il avait surpris Kog-o-Eung
parlant à cette arme, la saluant, lui faisant de longs
discours, la suppliant d'exterminer ses ennemis. Kog-o-
Jiung, qui était condamné à mort par les siens, si jamais
1 Avant l'arrivée des Anglais à la Nouvelle-Hollande, l'u-
sage du fer étant inconnu des peuplades natives, celles-ci
crurent longtemps que les canons de fusils étaient des ro-
seaux véritables, doués de pouvoirs surnaturels.
VOYAGE EN AUSTRALIE 21
il était repris par eux, pour avoir enlevé de force et
gardé quinze jours au fond des bois la femme favorite
de son propre chef, la belle Ulla-Dulla, —jeune native
de quatorze ans, — apportait chaque matin des Heurs
fraîches à la carabine, des insectes comestibles, des
oeufs d'oiseaux, des cailloux brillants qu'il déposait à
sa crosse, avec toute sorte d'évolutions respectueuses,
comme il eût pu le faire pour le karakul (magicien) le
plus redouté de sa nation.
C'était bien évidemment à la crainte que les naturels
avaient ressentie pour les fusils rayés d'Europe — dont
ils voyaient les effets terribles sans en comprendre la
cause—que l'ingénieur en chef, son secrétaire et le
parti blanc qui les accompagnait, avaient dû de ne pas
être massacré, pendant leur exploration du pays. Six
mois à peine nous séparaient de cette époque ; la même
terreur de nos armes devait encore, selon nous, régner
parmi les noirs.
Ne pouvant admettre que ce fût un indigène qui eût
fait feu le matin, où étaient les mains blanches alors
qui nous avaient appelés ?
Ayant suivi les traces de ce pied pendant près do
vingt minutes, nous fûmes conduits sur un large plateau
dépourvu d'arbres et dont le terrain, se dérobant pour
ainsi dire tout à coup sous les pieds, se mettait à des-
cendre en rampes presque à pic jusqu'au fond d'un
ravin. Des lèvres de cet abîme, d'où s'échappaient,
comme d'un immense encensoir, des vapeurs chaudes
et embaumées, le regard plongeait à des distances
infinies.
A notre droite, d'énormes masses de roches jetées
pêle-mêle les unes sur les autres et soudées entre elles
par tout un monde fleuri de salsepareilles, semblaient
être les débris gigantesques d'une Babylone renversée.
Du milieu de cet amoncellement de décombres, mon-
tagne de granit mise en nlietles par un bouleversement
22 VOYAGE EN AUSTRALIE
éruptif, se dressaient çà et là, comme des obélisques
restés debout, de grandes aiguilles de pierre, et sur le
sommet d'une de ces arêtes — immobile sur ses pieds
robustes-— nous aperçûmes un bel aigle rouge aus-
tralien (crimson-eaglé), qui, roi de ce désert, surveillait
son domaine et nous regardait gravement de son oeil
jaune, comme s'il se fût demandé qui nous étions.
A notre gauche, un assemblage épais d'arbrisseaux
et de fougères se prolongeait en bas fourré jusqu'aux
premiers grands arbres de la forêt ; derrière nous, le
val sombre que nous venions de traverser.
Pouvant de cette terrasse commander le paysage,
nous résolûmes de nous yarrêter et d'y attendre avec
patience la venue de nos amis. Nous dirigeant alors
vers ce désordre de roches dont j'ai parlé plus haut et
nous y frayant un passage, nous nous y enfermâmes
comme en une citadelle et y attachâmes nos che-
vaux.
L'aigle rouge cependant avait quitté son piédestal; il
se balançait dans le vide d'une aile majestueuse, et
nous admirions avec quelle grâce parfaite il naviguait
dans l'azur. Montant, montant toujours et commençant
à décrire ^es cercles concentriques, il inspectait évi-
demment la plaine et se cherchait une proie.
— Voilà un aéronaute qui doit jouir d'une vue im-
mense, remarqua O'Brian; il serait bien aimable de
nous dire s'il n'aperçoit pas quelques peaux noires ca-
chées dans les buissons.
Et nous suivions du regard le grand rapace, cherchant
effectivement si un brusque arrêt du corps, si un mou-
vement de surprise dans son vol, ne nous enverrait pas
un indice.
Tout à coup, cessant ses courbes, l'oiseau royal se
mit à planer au-dessus de nos têtes. Ses prunelles
fauves, que nous distinguions parfaitement, plongeaient
avec une fixité ardente dans le massif de hautes
VOYAGE EN AUSTRALIE 23
herbes que nous avions devant nous. Par un mouve-
ment machinal, nos yeux s'abaissèrent.
Au même instant, du milieu de ce fouillis de ronces
tropicales, vous vîmes surgir — apparition fantastique
— une forme humaine.
Un jeune homme pâle, tête nue, les yeux hagards, se
dressa de toute sa hauteur, ouvrit la bouche, voulut
parler ; — mais ses lèvres qui remuèrent ne firent en-
tendre aucun son. — Puis il chancela, tournoya sur
lui-même, battit l'air de ses mains et tomba tout d'une
pièce, comme un cadavre, derrière l'épais rideau de
broussailles qui l'entourait.
Nous nous précipitâmes et de longtemps je n'ou-
blierai le spectacle qui frappa nos regards.
Trois hommes couchés sur des manteaux gisaient
en cet endroit. L'un d'eux était mort; ses membres,
tordus dans les convulsions de la dernière agonie,
étaient rigides, et ses mains, que nous prîmes, étaient
glacées. Les deux autres n'étaient qu'évanouis.
Un fusil double, des selles, des harnais, des couver-
tures, des pcnny-cans (vases de ferblanc dont les cher-
cheurs d'or se servent pour chauffer l'eau et faire le
thé dans la forêt) se voyaient jetés çà et là, près des
corps.
Grâce à nos bonnes gourdes et à l'esprit de feu
qu'elles contenaient, les yeux atones de ceux dont le
pouls battait encore se réveillèrent à la vie et, après
plusieurs défaillances, ces deux êtres, au secours desr
quels la Providence nous avait envoyés d'une façon si-
miraculeuse, purent enfin, adossés contre l'appui que
nous leur improvisâmes, se maintenir sur leur séant.
Ces hommes auxquels il ne restait que le souffle, ces
harnais, cet abandon absolu, ce sauvage dont nous
avions le matin même découvert les traces et que nous
soupçonnions à bon droit mêlé à ce drame, étaient
pour nous autant de mystères.
'-!! VOY.W.E EN AUSTRALIE
Les survivants seuls pouvaient nous donner le mol
de l'énigme ; mais à cette heure, leur épuisement, leur
prostration étaient tels, qu'ils ne pouvaient ni parler
ni nous répondre.
La cause de cette faiblesse, du reste, n'était mal-
heureusement que trop visible, et le corps qui était là,
immobile, disait assez, par son effroyable maigreur,
par les os de sa face qui semblaient vouloir sortir de
leur enveloppe, qu'il était mort de faim. Ces rencontres
sont nombreuses dans le Buisson, et deux mois aupara-
vant, allant avec Smith des « puits Franklin » au « mont
Alexandre, » nous avions rencontré sur notre route un
groupe de trois squelettes, morts de soif probable-
ment, et dont les corps fouillés, rongés par les fourmis-
bouledogues, offraient des pièces d'anatomie splen-
dides.
Quelques minutes avant le coucher du soleil, nous
rendîmes les derniers devoirs au mort, qui, exposé de-
puis le malin à l'ardente morsure des rayons, se dé-
composait à vue d'oeil.
O'Brian, Irlandais et fervent catholique, choisit deux
jeunes branches de gommier, blanches et lisses comme
de l'ivoire, les attacha en croix et les fixa solidement
sur la tombe, après avoir inscrit sur l'écorce, avec la
pointe de son poignard, la date du jour funèbre.
Nous ne reprîmes jamais les mêmes routes ; nous ne
revîmes jamais le même plateau couvert de ruines, et
nul de nous ne peut dire ce que devint l'humble mau-
solée.
La nuit que nous passâmes en cet endroit fut des
plus calmes, et, sauf le chant lugubre du kakopo ', le
1 Perroquet nocturne et de grande taille, qui se plaît d'or-
dinaire dans les parties les plus sombres et les plus isolées
des forêts australiennes. Le kakopo, que l'on ne voit jamais
le jour, se relire comme nos chals-huants dans le d'eux des
arbres, sous les racines, dans la fente des rochers. Contrai-
VOYAGE EN AUSTRALIE -'.)
sifflement des chauves-souris vampires et les hurle-
ments lointains de quelques chiens sauvages, chassant
en meute un kangarou, aucune démonstration hostile
ne vint justifier la garde vigilante que nous nous étions
imposée.
Le lendemain, dans l'après-midi, nos deux invalides,
qui éprouvaient déjà un mieux sensible, recouvrèrent
la parole, et purent nous donner quelques explica-
tions. Leur récit confirmé par les recherches faites
le matin même par Smith et O'Brian, qui, dès le point
du jour s'étaient remis sur la piste de l'indigène, nous
donnèrent la certitude que ces trois hommes avaient
été les victimes d'un odieux guet-apens.
Leur histoire, dont nous ne sûmes tous les détails
que longtemps après, fera comprendre au lecteur quels
sombres épisodes ignorés de tous —jusqu'au moment
où le hasard ouvre sur eux sa lanterne — se trament
et se déroulent parfois dans la forêt.
renient à ses congénères, qui vivent par bandes joyeuses el
n'aiment que le soleil, lui, se promène toujours seul et
cherche sa nourriture à la pâle clarté des étoiles. Sa chair
est blanche et d'un goût exquis. Les natifs affirment que
c'est un oiseau doué d'une grande prévoyance et que plu-
sieurs mois avant l'arrivée de la saison mauvaise, il emmaga-
sine avec soin, dans des retraites sûres, des graines, des
racines, des baies sèches. Généralement taciturne, le kakopo
l'ait entendre, quand il vole, des notes sourdes el prolon-
gées, qui ressemblent à des plaintes.
Sa couleur est d'un beau vert, semé do points d'un jaune
brillant.
CHAPITRE II
Comment les Indigènes se débarrassent des hommes d'Eu-
rope dans le Buisson,
Nés à Tampico et âgés de ving-cinq à vingt-huit ans,
ces malheureux avaient fait partie de celte armée en-
vahissante, qui, des quatre points du ciel, était venue en
1849 s'abattre — affamée d'or — sur les placers amé-
ricains.
Dès leur début dans la carrière, la « chance heu-
reuse » leur avait été favorable.
La bonne déesse n'avait eu pour eux que des sou-
rires et semblait elle-même les guider dans leurs re-
cherches , tant ils avaient de bonheur à découvrir les
gîtes les plus opulents.
Dans de telles circonstances et avec une semblable
marraine, quelques mois leur avaient suffi pour accu-
muler une somme ronde, — vingt mille dollars, accu-
saient-ils, — cent mille francs.
Une visite qu'ils jugèrent alors indispensable de faire
à San-Francisco leur avait en peu de semaines, il est
vrai, enlevé ce que la fouille et le lavage des sables leur
avaient mis en ceinture.
Mais qu'importait ce détail ?
Cette fonte rapide de leur fortune n'étail-elle pas la
VOYAGE ÏX AUSTRALIE -'(
conséquence naturelle de sa conquête ? Ce que l'on ra-
massait avec une facilité si charmante pouvait bien se
dépenser de même.
Puis, ne connaissaient-ils pas maintenant une banque
inépuisable? Le Bio-de-la-Merced ne roulait.-il pas, mêlés
à ses graviers, pour des millions de parcelles pré-
cieuses, et les épaisses bruyères de Maripossa ne ca-
chaient-elles pas sous leurs racines des cavernes
pleines d'or, dont ils avaient le secret ?
Ruinés, passés à l'état d'étoiles nébuleuses, nos trois
amis, la poche vide, mais la confiance derrière l'oreille,
avaient repris en toute hâte le chemin des « placers »
et s'étaient remis au travail avec ardeur.
Cette fois cependant la fortune, qui est femme, —
c'est-à-dire, plus capricieuse qu'un mois d'avril, — eut le
mauvais goût de ne pas les reconnaître et, malgré toutes
leurs coquetteries à son égard, poussa l'oubli des con-
venances jusqu'à leur tourner les épaules. Elle aimait
ailleurs, l'heure de ses largesses était passé pour eux.
Durant près de deux années, deux siècles, nos trois
Mexicains ne firent que subsister d'une façon médiocre.
Luttant, malgré tout, contre le mauvais sort, et opi-
niâtres dans leur volonté, ils retombèrent un malin sur
la veine des anciens jours. Leur persévérance reçut sa
couronne ; une seconde moisson brillante vint récom-
penser leur énergie.
Un projet qu'ils avaient longtemps caressé et qu'ils
s'empressèrent alors de mettre à exécution, était de
quitter la haute Californie — les sables de la Merced
ne leur inspirant plus désormais qu'une confiance mé-
diocre — et de s'en aller tenter la fortune à la Nouvelle-
Hollande.
S'étant donc rendus sans retard sur le port, ils jetè-
rent un coup d'oeil sur les bâtiments en partance,
choisirent le Batavia, charmant brick écossais qui s'ap-
prêtait à ouvrir ses ailes blanches au veut du -large ;
28 V 0 Y A f. \ù EN .VUS ï 11 A L I E
et, s'étanl confortablement installés dans ses cabines,
ils s'envolèrent avec lui pour les plages australes, tra-
versèrent sans tempête une partie des mers chaudes, et
entrèrent enfin, satisfaits et pavoises, dans les eaux
bleues du portPhillip.
Arrivés à Melbourne après une navigation des plus
heureuses, nos citoyens de Tampico, que les brises
marines avaient rajeunis, se mirent à étudier cette ca-
pitale et à courir les aventures.
Descendus au Royal-Elisabeth, les ' loungers (flâneurs)
de la ville purent les voir pendant plusieurs semaines,
buvant du xerez-secco et-fumant des cabanas, assis comme
des pachas sous un baldaquin de plumes d'autruche,
placé au centre de la terrasse en bambou de l'hôtel.
Mais si San-Francisco, la reine du Pacifique, est un
puits pour les dépenses, Melbourne, la perle des mers
du Sud, est un cratère qui n'a pas de fond. Aussi,
avant la fin du deuxième mois, les nids d'hirondelles
à la mandarine, les langues de perroquets aux man-
goustes et les foies de cormorans à l'étuvée, dont
nos Mexicains se nourrissaient de préférence pour
s'habituer aux vivres du pays, les premières loges au
théâtre de Sainl-Stephen, et la danse aux écharpes des
Javanaises de Yarra-Street, frappèrent-ils leur soute
aux dollars d'une toux creuse tellement inquiétante,
qu'ils sentirent l'extrême urgence de la ravitailler au
plus tôt.
Us en cherchaient les moyens et allaient sans aucun
doute partir pour les terrains aurifères de Castlemainc
ou de Ballarat, quand, à ce moment peu fleuri de
leur histoire, vint descendre au Royal-Elisabeth, pour
vendre ses laines, un riche fermier des provinces de
l'Ouest.
Ce squatter, qui possédait de vastes propriétés, de
nombreux troupeaux et une station principale dans les
immenses forets du comté de Pcrth (forêts dans un
VOYAGE EX AUSTRALIE 2(J
coin desquelles nous nous trouvions à celte heure), se
lia tout d'abord avec les Mexicains. Puis, logeant au
même lieu, se voyant souvent, se promenant ensemble,
dînant à la môme table et fumant aux mêmes heures,
ils devinrent bientôt inséparables et bons amis.
Un jour, au lever de l'aube, en revenant d'un bal,
dans un moment d'épanchement intime et aux clartés
bleuâtres des bols de punch, chacun raconta son his-
toire, ses espérances, ses projets ; les confidences sui-
virent : les hommes du Sud avouèrent franchement leur
embarras.
Si bien que le squatter, qui avait alors fini la vente
de ses toisons et qui se disposait à retourner dans son
désert surveiller ses mérinos, fit à nos trois Mexicains
la proposition galante de les emmener avec lui, leur
promettant même de les faire conduire dans une con-
trée voisine de sa résidence, où des veines de métal
précieux se voyaient en abondance, disait-on, à fleur
de roc.
Cette offre, à l'allure généreuse, n'était cependant pas
aussi désintéressée qu'on pourrait le croire, le but
constant d'un squatter australien étant d'attirer sur ses
terres le plus grand nombre possible de chercheurs
d'or.
La raison en est simple et facile à saisir.
Qu'une mine, qu'un filon, qu'une couche aurifère se
découvre sur son domaine, aussitôt la forêt, silencieuse
jusqu'alors, résonne; les solitudes se peuplent; tous les
besoins qui suivent les foules se mettent à gronder
autour de sa maison. Il vivait seul, privé de tout con-
tact avec ses semblables, obligé d'envoyer au loin, par
des routes périlleuses, ses troupeaux sur les marchés :
une pincée d'or qui se trouve dans une fenle de sa
montagne, sous la racine des herbes do sa vallée,
change tout en un clin d'oeil.
A celte nouvelle, qui se propage comme une flamme
30 VOYAGE EN AUSTRALIE
dans les épines, des milliers d'hommes accourent, une
ville de tentes se dresse; les arbres s'abattent, les
feux s'allument, les travaux commencent. Cent indus-
tries surgissent, la soif et la faim frappent à sa porte.
Ses moutons, qui valaient à peine cinq francs la veille,
s'arrachent à trente francs le lendemain ; la chair de
ses taureaux se dispute, et le lait de ses génisses, qui
se perdait ou se donnait aux porcs, devient hors de
prix '.
Tout ce qu'il peut mettre en vente en un mot suit, à
dater de cette heure de fête, la même échelle ascen-
dante de bénéfice.
On conçoit dès lors avec quelle ardeur messieurs les
propriétaires coloniaux désirent voir faire le sérieux
essai de leur sous-sol.
C'est pourquoi l'arrivée d'une troupe de diggers, qui
bouleversent les plaines, fendent les collines, trouent les
montagnes, détournent les ruisseaux, les enivre d'une
joie profonde. Plusieurs font des avances considé-
rables pour obtenir ce résultat; on en cite môme
qui, ayant acheté pour dix et vingt mille francs d'or
vierge, d'or primitif, tel qu'il se récolte dans les glaises
et les graviers noirs, l'ont jeté de leurs propres mains
dans les mousses, au pied des arbres, dans la pous-
sière des chemins, pour le faire ensuite découvrir, et
attirer ainsi dans leur voisinage un abondant flot de
chercheurs.
Notre fermier de l'Ouest ressemblait donc sur ce
point à tous ses confrères, et les Mexicains, qui, comme
! Avant la découverte de l'or en Australie, c'est-à-dire
avant l'émigration et la réunion d'un grand nombre de mi-
neurs sur divers points de la forêt, les squatters, perdus
dans les bois et ne pouvant, faute de débouchés, se défaire
de leur gros et menu bétail, tuaient boeufs et béliers par
hécatombes, pour le seul profit des cuirs et des suifs.
En 1849, des moutons pesant 100 livres ne valaient dans
la colonie de Victoria que 4- sbilUngs par tête. (5 fr.).
VOYAGE EN AUSTRALIE 31
mineurs, possédaient une expérience de plusieurs an-
nées, qui avaient vu Ihe wps and downs, « les hauts et les
bas » du négoce, et qui, la bourse vide, mais le coeur
plein de passions belliqueuses, étaient prêts à de nou-
velles luttes, devenaient pour lui des instruments pré-
cieux.
Sa proposition faite et acceptée, il compléta la somme
dont ils avaient besoin pour quitter le Bugal avec
honneur, leur fit même quelques avances pour mieux
se les attacher; puis, par une matinée délicieuse, rose
et fraîche, les trois amis, le squatter et ses deux domes-
tiques, s'embarquèrent à bord d'un petit schooner qui
se rendait à Perth, atteignirent Guildford, s'engagèrent
sur la rivière des Cygnes, et, remontant le profond
sillon que ce cours d'eau creuse au milieu des forêts
et des sites les plus sauvages de la Nouvelle-Hollande,
arrivèrent enfin au but de leur voyage, à Wardarok-
Station, principale résidence du squatter.
Après s'y être reposé le temps convenable, les Mexi-
cains, pressés de se mettre à l'oeuvre et pris de ce
besoin de remuer et de laver la terre qui tourmente
les mineurs avides ou passionnés pour leur art, avaient
prié M. Sandridge (c'était le nom du squatter) de tenir
sa parole et de les faire conduire au pays promis.
Gomme tous les colons sédentaires éloignés des
grands centres et vivant seuls à Pavant-garde dans la
forêt, M. Sandridge avait chez lui, dans ses enclos,
plusieurs indigènes, qui, chassés des huttes de leurs
villages en raison des motifs déjà nommés, s'étaient
mis à son service pour abattre les arbres, empierrer
les routes, bâtir des logs-houses 1 et aider à la surveil-
lance des troupeaux.
Un d'eux, un Mongalung, qui, quelques mois aupara-
vant, avait en qualité de guide conduit dans la forêt
1 Maisons bâties de troncs d'arbres.
"2 VOYAGE ES AUSTRALIE
un parti d'Européens, chargé par le gouvernement co-
lonial d'explorer un territoire nommé « pays des Sept-
Montagnes,. » prétendait avoir été le témoin oculaire de
la découverte faite par ces messieurs de plusieurs
collines à base de quartz, dont les sommets d'une blan-
cheur de marbre étaient, sur presque toute leur sur-
face, piqués, marbrés, zébrés de paillettes d'or.
Ces signes opulents, semblables à ceux trouvés plus
lard sur les crêtes de Dunolhj, à'Ararat, de King-Gower,
annonçaient à n'en pas douter non-seulement d'immen-
ses richesses métalliques cachées au coeur du roc
même ', mais encore de larges dépôts aurifères en-
fouis dans les couches alluviales des environs.
Ce natif, qui, par une longue fréquentation des
Anglais, avait acquis assez de leur langue pour se faire
couramment comprendre, racontait souvent à M. San-
dridge la folle joie des visages pâles à la vue de ces
veines de métal jaune, qui, sous les feux du soleil,
illuminaient les quartz et les sillonnaient d'éclairs.
Il lui disait également comment, au lieu de. se cou-
cher et de dormir à l'ombre des grands arbres, quand
sonnait l'heure bénie des repos, ces blancs. insensés
s'en allaient passer toutes ces bonnes heures à taper
sur les rocs, qu'ils brisaient, pilaient, réduisaient en
miettes et dont ils finissaient toujours par extraire
quelques grains brillants. — a Grains durs, butin né-
gatif, ajoutait le sauvage, qu'ils ne buvaient ni ne
mangeaient, mais qu'avec toutes sortes de caresses et
de sourires ils enfermaient dans de petites boîtes et
cachaient à tous les yeux. »
Le squatter avait eu maintes fois l'envie d'aller lui-
même visiter les collines; mais, comme elles se trou-
1 La mi no de King-Gower, découverte par deux Allemands
dans le district du Loddon et creusée dans la roche dure, a
donné, pendant plus de six mois, mille livres ster/inçi de bé-
néfice par semaine (2i>,000 fi\).
VOYAfiE EN AUSTRALIE 33
valent à plusieurs jours de marche de sa demeure et
sur le territoire de tribus insoumises, le temps lui
avait toujours fait défaut. Sa rencontre avec les Mexi-
cains l'avait déterminé cette fois à tout tenter pour
connaître la vérité-
Dés que ceux-ci eurent entendu ces détails, leur ima-
gination, prenant aussitôt son vol, les conduisit d'un
trait sur la cime diamantée dos plus belles espérances.
Se voyant déjà récoltant l'or par kilogrammes et plus
riches que jamais, apercevant de nouveau Melbourne
luire à l'horizon, ils voulaient partir le jour même,
priant M. Sandridge de leur donner pour guide le pré-
cieux indigène qui paraissait si bien connaître un des
points les plus charmants de la forêt.
Le squatter crut alors devoir les avertir que des cinq
natifs qui s'étaient réfugiés sur son domaine, Mono-
rup, c'est ainsi que s'appelait le Mongalung, était bien
certainement le plus alerte et le plus subtil; mais que,
comme revers de la médaille, il possédait également et
avec bonne mesure tous les vices, toutes les imper-
fections de sa race; qu'il était voleur, menteur,
luxurieux, perfide, et que chez lui, sous une riante ap-
parence de bonhomie, l'esprit du mal, toujours en
éveil, ne sommeillait jamais.
Les Mexicains promirent de se tenir sur leurs gardes,
de surveiller de près les faits et gestes de cet aimable
enfant du Buisson, et, sur leur demande expresse, il fut
convenu qu'ils partiraient le lendemain.
Le Mongalung, grand gaillard vigoureusement char-
penté et paraissant avoir de ving-deux à vingt-cinq ans,
fut alors introduit.
Sa belle prestance, son grand oeil noir, dans un coin
duquel cependant logeait une pensée difficile à saisir;
ses membres souples, ses cheveux épais, bouclés, re-
levés sur les tempes par un bandeau de joncs agré-
menté de baies rouges; ses grosses lèvres sensuelles,
Vov EN AUSTRALIE. 3
3'i VOYAGE EN AUSTRALIE
ses dents étinceiantes qu'il possédait toutes, contrai-
rement à l'usage de sou peuple ' ; sa peau d'un brun-
grisâtre, luisante, tendue, pleine de sève et de santé ;
tout son ensemble enfin, qu'éclairait alors un bon sou-
rire, disposa favorablement les Mexicains en sa fa-
veur.
Aux demandes qui lui furent faites sur la dislance et
la difficulté de retrouver les collines, il répondit qu'il
en connaissait le chemin comme il connaissait le che-
min de son village, que les yeux de sa mémoire les
voyaient aussi distinctement devant lui que les yeux
de son corps voyaient en ce moment les nobles étraiir
gers, et que sept jours suffiraient pour les atteindre,
Interrogé sur les ressources et les dangers de la
route, il déclara que la forêt dans toute la ligne à par-
courir était une contrée d'ombre et de bonne chère,
sillonnée d'eaux vives, peuplée de kakatoès, d'iguanes,
de mollusques, de couleuvres, tous animaux de choix
et fournissant une alimentation supérieure.
Quant à la sûreté du voyage, il l'affirma parfaite, les
tribus voisines et hostiles devant être toutes parties à
cette heure pour le pays des Eoonmts, pays éloigné,
proche de la mer, où elles allaient chaque année, un
peu avant la venue de la saison pluvieuse, recueillir la
succulente provision des gommes.
De plus en plus émerveillés par ces réponses et ces
coïncidences heureuses (qui nous expliquaient à nous^
mêmes pourquoi notre traversée dans les bois q.yait été
si paisible), les Mexicains ne voulurent plus entendre
parler d'aucun retard. Ils proclamèrent Monorup le meil-
leur des guides, louèrent son intelligence et promirent,
' Il est d'habitude parmi la majorité des tribus de la Nou-
velle-Hollande d'arracher aux jeunes gens devenus nubiles
les deux incisives supérieures. Celte mutilation hideuse est
faite par le père ou le chef pour dire au fils ou au sujet,
que, devenu guerrier, il doit savoir supporter la douleur.
VOYAGE EN AUSTRALIE 35
une fois leur fortune faite, de remmener avec eux à
Tampico.
Et, le lendemain, tous les trois à cheval, fournis d'ar-
mes, de boussoles et de bons conseils, ils quittaient
Wardarok-Station pour les collines, refusant la compa-
gnie de deux Anglais que M. Sandridge, toujours pru-
dent, voulait leur adjoindre, et ne prêtant qu'une oreille
distraite aux dernières et sages recommandations du
squatter.
Le Mongalung, qui, pendant la nuit, s'était tatoué la
figure en jaune (couleur des expéditions pacifiques),
poussait devant lui un quatrième cheval, lequel por-
tait, dans une demi-douzaine de sacs et de paniers, tou-
tes les provisions de bouche qu'il avait été possible de
lui faire tenir en équilibre de la croupe au garot.
Tout alla bien pendant les trois premières journées,
Monorup, plein d'égards et connaissant effectivement
par coeur tous les sentiers de la forêt, prenait par les
vallées ombreuses, contournait les montagnes, évitait
les fourrés épineux et s'arrêtait chaque soir ~~ sous le
vert pavillon des grands arbres ■=-■ aux sources les plus
limpides.
Sa gaité, son bon vouloir semblaient inépuisables.
Toujours le rire aux lèvres, le voyage, sous sa direction,
semblait ne devoir être qu'une suite de jours heureux.
Malgré ces apparences néanmoins, et suivant pas à
pas dans le récit qui nous en était fait la marche des
événements, nous commençâmes bientôt à voir poin-
dre toute une chaîne d'actes perfides, qui, malgré sa
ruse, trahissaient la pensée secrète du Mongalung,
Il devint évident pour nous que l'intention de cet
homme, dès la première heure, avait été d'égarer les '
Mexicains dans la forêt et de les y laisser mourir.
Le quatrième jour au soir, en effet, h la suite d'une
orgie inutile, une grande jaue de rhum — tonique
précieux dans le Buisson — s'était trouvée brisée; ce
30 VOYAGE EN AUSTRALIE
qui restait de vivres avait été gaspillé sans motif, et le
sac de cuir qui contenait les farines, tombé dans les
herbes pendant la marche, affirmait le Mongalung,
avait été perdu.
Le sauvage ne faisait que plaisanter de ces désastres,
affirmant que ces pertes étaient insignifiantes, que la
forêt suffirait à tout.
Le lendemain, à la première halte, se disant four-
voyé et feignant de ne pouvoir trouver le ruisseau
sur lequel il comptait, il était parti en toute hâte à sa
recherche, laissant cette fois les Mexicains seuls — en
compagnie des paniers vides — pendant près de huit
heures, au milieu des bois.
Cette journée, pendant laquelle ils ne vécurent que
de baies, de racines crues et d'un peu d'eau bour-
beuse ramassée à grand'peine dans les sentiers cou-
verts , les avait beaucoup affaiblis.
Vers le soir du sixième jour et par des chemins
différents de ceux que nous avions suivis nous-mêmes,
Monorup les avaient enfin conduits sur le point culmi-
nant où nous les avions trouvés, plateau sauvage qui,
d'après ses calculs, devait être leur dernière étape.
Là, au pied d'une grosse roche de granit noir et à
demi cachée sous un épais rideau de joncs et de gra-
minées aquatiques, se trouvait une source, qui, creu-
sant patiemment le sol, s'était façonnée comme un
bassin naturel, — baignoire fleurie, pleine d'une eau
bleue, claire et profonde.
Tourmentés depuis la veille par une soif ardente, les
Mexicains, à cette vue, avaient poussé des cris joyeux
et s'étaient rués sur le frais liquide.
Le Mongalung, lui, s'était abstenu; il avait désellé les
chevaux, leur avait lavé les jambes et la tête, puis,
après leur avoir à peine permis de se mouiller les lè-
vres, il les avait chassés devant lui comme d'habitude
et mené paître dans les bas-fonds.
VOYAGÉ ES AUSTRALIE Oi
Après avoir allumé les feux, s'être fait des lits de
mousse et avoir vaqué aux premiers soins du campe-
ment, les Mexicains s'étaient remis à boire de cette
eau limpide. Pris bientôt de nausées violentes, mais ne
considérant ce malaise subit que comme une indispo-
sition passagère, résultat naturel de la fatigue et de la
chaleur, ils ne s'en étaient point autrement inquiétés :
couchés à l'ombre des grands nopals, ils attendaient
avec patience le retour de Monorup et les provisions
de bouche qu'il leur avait promises.
Mais Monorup ne revint pas.
La nuit fut terrible pour les trois amis, et le matin
les vit se tordre dans des convulsions affreuses. Une
dyssenterie funeste s'était déclarée.
La gorge en feu et tous les charbons de la fièvre dans
les entrailles, dévorés d'inquiétude, et la faim battant
son douloureux rappel dans leur poitrine, leur seule
consolation, à cette heure, était de se traîner à la
source, d'y plonger leur face entière, d'y boire encore,
d'y tremper leurs lèvres constamment avides.
Cette belle eau froide qui les attirait comme un ai-
mant calmait leurs souffrances, il est vrai, pour quel-
ques minutes, mais les rejetait bientôt plus pâles et
plus épuisés que jamais sur les gazons.
Toute cette septième journée— sept jours devaient
suffire au voyage, avait dit le Mongalung — se passa sans
nourriture.
Incapables maintenant de se mouvoir et mâchant la
feuille grasse des cactus que leurs mains pouvaient
atteindre, perdus, abandonnés, la position des hom-
mes du Sud devint terrible. L'un d'eux, le plus jeune,
s'éteignit pendant la nuit.
Les autres, au matin, sentant l'Ange noir les toucher
de son aile, firent appel à toute leur énergie. Ignorants
des moeurs et des periidies de la forêt, ne soupçonnant
Monorup d'aucune trame coupable et le croyant égaré
3S VOYAGE EN AUSTRALIE
lui-même, ils avaient dépensé leur dernier souffle à
crier son nom dans'les vents et, pour mieux le remet-
tre sur leur tracé, avaient tiré les coups de feu que
nous avions entendus au point du jour.
Monorup s'était bien gardé de paraître.
Caché sous les feuilles dans quelque creux obscur.
couché au frais, au plus profond d'un ravin, il y atten-
dait paisiblement, sans aucun doute, que la grande
Faucheuse eût accompli son oeuvre et que sa trahison
eût donné son fruit.
Pour nous, la fourbe du Mongalung était palpable.
Cette source à l'eau si pure était une source empoison-
née, — empoisonnée par lui, la veille môme, pendant sa
longue absence.
Ce mode d'empoisonnement, du reste, est l'arme
favorite des aborigènes pour se débarrasser sans
bruit des Européens, et souvent il arrive que des na-
tifs, pris pour guides dans les forêts, conduisent ceux-
là mêmes qui sont sous leur garde et qu'ils ont mission
de protéger, à des sources pareilles, remplies de plan-
tes de la plus dangereuse espèce,
Plantes vénéneuses et solanées, qui, engendrées par
une terre vierge et mûries par un soleil tropical, ont
des effets bien autrement rapides et puissants que
n'ont chez nous les plantes de la même famille.
Pour dégager ces trous d'eau de ces longues herbes
parasites, qui d'ordinaire les cachent et les obstruent,
les noirs — le sourire aux lèvres et des reflets d'inno-
cence dans les yeux — s'empressent de couper, de
briser, d'abattre à coups de baguette, tiges, fleurs et
fjlioles.
Ces végétaux meurtriers, par les sèves malfaisantes
qu'ils contiennent et qui coulent en abondance de
leurs blessures, empoisonnent en peu de temps le li-
quide dans lequel ils sont tombés.
Ceux qui ont le mallièur de boire de ces eaux gêné-
VOYAGE EN AUSTRALIE 39
raieraient glaciales et qui allèrent outre mesure, sont
aussitôt attaqués de dyssentcries aiguës, qui font rare-
ment grâce aux tempéraments européens.
D'autres fois, pour se défaire d'un parti de visages
blancs qu'ils conduisent à travers les bois, les guides
indigènes, afin d'éloigner d'eux tout soupçon, se font
aider dans ces machinations odieuses par des hommes
de leur propre tribu, qui, cachés et rampant dans les
broussailles, suivent de loin la troupe émigrante et
empoisonnent eux-mêmes, et d'avance, la pièce d'eau
vers laquelle ils savent que leur complice -- le guide
— conduit les étrangers.
Pour arriver à leurs Ans, ils jettent et fixent sur le
lit des sources, au moyen de lourdes pierres, deux à
trois brassées de ces plantes malsaines, dont ils ont
broyé les feuilles et lacéré les écorces.
Cette masse verte, qui dort au fond des eaux, qui se
confond avec les autres herbages et qui paraît inoflen-
sive à tout oeil non prévenu, rend mortel en moins de
deux heures tout le liquide dans lequel elle est plon-
gée. Et lorsque les malheureux voyageurs, mourant de
soif et sans défiance, ont bu de ces eaux perfides;
quand, peu de temps après, vaincus par la douleur,
inertes, épuisés, incapables d'aucune défense, ils ne
sont plus à craindre, alors, à un signal, à un cri d'oi-
seau de proie poussé par le chef, les sauvages appa-
raissent, tombent des branches, sortent du tronc des
arbres, s'élancent du milieu des cactus et, la hache au
poing, le corps tatoué de lignes blanches, la gorge
pleine de cris féroces, dansent la « ronde des sque-
lettes » autour des victimes, que bientôt ils égorgent,
si elles tardent trop à mourir.
Des milliers d'Européens, au premier jour de la dé-
couverte des métaux précieux, périrent de la sorte
dans le Buisson.
Aussi, peu de pièces d'or australiennes, roulant au-
il) VOVAGË i!N AUSTRALIE
jourd'hui joyeuses à travers le monde, qui ne soient
tachées d'une goutte de sang.
L'exploration des lieux et les preuves laissées der-
rière lui par le Mongalung, nous donnèrent la con-
viction qu'il s'était rendu coupable d'un crime de cette
espèce.
Le punir, ce crime, nous ôlait impossible.
Le bandit nous avait éventés. Il fuyait à cette heure
par des sentiers connus de lui seul; il galopait par les
routes sombres, tournait le dos à nos chemins et cou-
rait, selon toute apparence, offrir aux chefs de sa tribu
— pour le rachat de ses anciennes fautes — le récit de
son acte infâme et les chevaux volés aux Mexicains.
Telle était l'histoire lugubre des trois amis, dont
l'un, parti quelques jours auparavant plein de jeunesse
et rayonnant d'espérance, gisait maintenant inanimé,
payant de sa vie sa soif de l'or et la carte de ses im-
prudences.
N'en est-il pas toujours ainsi ?
Les projets des hommes ne sonl-ils pas comme ces
blocs de sable qu'amassent les fourmis autour des
brins■ d'herbes et que le moindre souffle renverse et
détruit?
CHAPITRE III
Fermes anglaises au milieu des bois. — Leur importance.
— La station des Cinq-Sources. — Drame d'amour dans la
forêt. — Prédictions sinistres des Coradjis. — Effroi des
tribus. — Ce qui en résulte. — Je me rends chez les Na-
sarnooks.
A la suite de ces événements, nous reprimes sans
nous en détourner davantage notre direction première,
et, le troisième jour au soir, un peu avant la tombée du
crépuscule, nous débouchions dans une vaste plaine,
où toute une armée de blancs moutons, divisés par
groupes et ressemblant à des tas de neige sur la ver-
dure sombre, broutaient paisiblement.
La vue de ces troupeaux nous réjouit le coeur et nous
fit oublier toutes nos fatigues, car ils annonçaient la
fin de notre course à travers les bois et nous disaient
que la station que nous cherchions était proche. A
cette époque, en efl'et, la province de Mougagap, en-
tourée de tribus hostiles, ne permettait pas d'envoyer
le bétail paître trop au loin.
Ces stations, ou grandes fermes, jouent dans les forêts
australiennes un rôle d'une telle importance, que.quel-
ques détails sur ce qui les concerne ne seront pas, je
l'espère,-indifférents au lecteur.
42 VOYAGE EN AUSTRALIE
Lorsqu'un Européen quelconque, mais surtout un
Anglais, — car aux Anglais est donné en toutes occa-
sions le fruit savoureux des préférences, — désire ac-
quérir ce qui s'appelle un Run sur les terrains vierges
du Buisson, il s'adresse aux agents spéciaux du gou-
vernement colonial, qui, après s'être enquis des res-
sources pécuniaires et de la moralité du postulant, lui
désignent et concèdent, moyennant une redevance an-
nuelle des plus minimes et quelques charges obliga-
toires dont nous parlerons plus loin, un espace im-
mense, — quelquefois l'étendue en terre d'un de nos
départements, — sur lequel il a seul le privilège de
faire paître ou plutôt courir (Run) des milliers d'ani-
maux : yacks, zébus, chevaux, bétes a cornes et à
laine.
Ges stations, s'ajoutant ainsi chaque jour les Unes
aux autres, avancent constamment dans la foret. Plus
envahissantes qu'une eau qui rompt ses digues, elles
poussent devant elles les tribus, les obligent à fuir et
de celte façon conquièrent chaque année de nouveaux
et d'immenses territoires à l'Etat.
Mais les indigènes que l'on dépossède de la sorte des
pays où vivaient leurs pèreSj que l'on expulse des val-
lées où leur race reste ensevelie, que l'on affame, puis-
qu'ils ne peuvent désormais ni chasser, ni pêcher, ni
récolter les fruits et les légumes qui constituaient leur
nourriture; qui ne peuvent môme, sans s'exposer à une
mort certaine, venir revoir ces lieux charmants qui fu-
rent les jardins de leur jeunesse, ne s'éloignent pas
sans résistance de ces contrées aimées et n'abandon-
nent pas les ruisseaux et les montagnes témoins de
leurs premiers jeux sans chercher à se venger.
Cédant à la force, mais, comme tout bon sauvage,
appelant à eux la ruse, ils incendient la nuit les bâti-
ments qui s'élèvent, volent ou empoisonnent les trou-
peaux, tendent des pièges aux bergers solitaires et
VOYAGE EN AUSTRALIE ià
attaquent en plein jour les maîtres eux-mêmes , chaque
fois qu'ils se trouvent en nombre suffisant pour le ten-
ter avec succès.
Nulle station dans la forêt n'a conquis le droit de
vivre et de prospérer sans combats. Aucune qui n'ait vu
ses premiers murs de planches noircis par les flammes*
ses tours de troncs d'arbres rougis par le sang.
Plusieurs de ces établissements, cernés à l'avance de
toutes parts, ont été ainsi, de 1848 à 1851, pris, incendiés
et détruits en quelques heures, par les Nagarnooks et
N'gotalcs rassemblés.
Disons maintenant un mot des obligations consenties
par les squatters qui s'établissent dans le Buisson.
Parmi les charges qui leur sont imposées par le gou-
vernement de Melbourne dans l'intérêt des émigrants
voyageurs, minéralogistes, chasseurs d'or et d'oiseaux
rares, qui, du premier janvier à la Saint-Sylvestre, bat-
tent et sillonnent la forêt dans tous les sens, il en est
une — la plus importante — qui les oblige à avoir
dans le bâtiment principal de leur demeure un magasin
public, contenant toujours une quantité spécifiée de
provisions sèches, comme farine, sucre, riz, thé, café,
sel, poudre et plomb, boussoles et outils de mineurs,
ainsi que quelques caisses des médicaments les plus
usuels et les plus en rapport avec les besoins du
climat.
Tout homme d'Europe qui traverse la forêt déserte et
qui, soit par, fatigue, blessure ou maladie, demande
l'hospitalité au squatter, doit être reçu, nourri et logé par
lui pendant au moins trois jours< Il est également obligé
de fournir à toute personne qui l'en requiert, et aux prix
de Melbourne, une certaine portion des denrées alimen-
taires qui constituent sa réserve, avec telle quantité
raisonnable de viande fraîche, boeuf ou mouton, porc
ou volaille, qui peut lui être demandée.
Sous peine de fortes amendes et de forfaire à la loi,
44 VOYAGiî ËX AUSTRALIE
lo squatter ne peut se refuser à ces exigences (ar-
ticles 4, 5 et 6 du cahier des charges).
Seulement, comme sa sûreté personnelle est sou-
vent mise en jeu et que tous ceux qui viennent ainsi
frapper à sa porte ne sont pas précisément des prix
de vertu, il lui est naturellement permis de prendre
toutes les mesures qu'il juge convenable pour se
garantir des violences, des vols et des coups de
pistolet, que méditent la plupart du temps — il faut
bien l'avouer — ceux qui viennent ainsi lui demander
asile.
Dans ce cas, après leur avoir fourni, en dehors des
clôtures, ce dont ils peuvent avoir besoin, les settlers,
qui sont en général d'excellents physionomistes et qui
mieux que personne savent reconnaître les loups sous
la peau des brebis, sont libres d'envoyer ces malan-
drins déguisés, boitant, geignant, le bras en écharpe,
fermant les yeux et se disant aveugles, dormir à la
belle étoile, sous les grands arbres de la forêt.
Cette prévoyance du gouvernement colonial, ces
obligations imposées par lui aux chefs des stations
avancées, ont sauvé la vie à des milliers d'êtres hu-
mains , qui, sans ressources, fiévreux, mourant de
faim, poursuivis par les indigènes, ou perdus dans cet
implacable écheveau de sentiers fleuris, mais em-
brouillés, qui s'appelle le Buisson, n'en fussent jamais
sortis vivants.
Heureux de nous voir au terme de notre voyage
sans plus fâcheuses aventures, nous campâmes cette
nuit-là — comme jadis Abraham et Jacob — au milieu
des brebis.
Et le lendemain, suivant l'itinéraire indiqué par les
•pastours, nous arrivions en vue de la station des Cinq-
Sources, Five Springs Station, vers la onzième heure.
L'emplacement de cette habitation avait été admira-
blement choisi. Placée sur le versant d'une colline à
VOYACK EX AUSTRALIE 4!)
large base, entourée sur trois faces par une futaie
séculaire d'eucalyptes et de gommiers bleus, ses portes
de façade s'ouvraient à l'est sur une vaste savane, qui
déroulait à perte de vue ses flots de gazons et ses bou-
quets de myrtes verts. Cinq sources jaillissantes, qui
sortaient du pied de la colline et qui s'étaient creusé
des lits profonds et tortueux, arrosaient la vallée dans
tous les sens et lui communiquaient une fraîcheur
incomparable.
Impossible par des paroles de rendre le charme, la
beauté, la grandeur sévère de ce merveilleux paysage,
qu'à l'heure de midi l'éclat de toutes ces eaux rem-
plissait d'éblouissements. Ce site enchanteur qui, par
son calme, son silence, ses grandes ombres paisibles,
aurait dû éloigner du coeur de l'homme toute pensée
mauvaise, toute flamme de haine et ne lui inspirer que
des sentiments de bienveillance, venait cependant d'être
le théâtre d'un drame odieux et cruel.
Voici ce que les bergers appartenant a la sation des
Cinq-Sources nous avaient raconté la veille.
Le chef de cet établissement de premier ordre, tant
par l'importance des bâtiments construits que par le
nombre des troupeaux, se nommait Mac Kloven.
Natif du Nord, venu de ce rude pays des frontières
où le Cumberland touche à l'Ecosse, il était, comme
tous les hommes des Highands (hautes terres), d'une
taille athlétique, d'une force de corps peu commune.
Sa barbe et ses cheveux d'un noir de jais l'avaient
fait surnommer par son entourage Black Mac (Mac le
Noir). La violence de son caractère était sans égale, ses
passions une fois allumées commandaient en maî-
tresses et remplissaient de tumulte sa maison. Impi-
toyable dans ses rancunes, toute volonté devait se
courber devant la sienne. Faisant bon- marché de sa
propre vie, la vie des autres à ses yeux valait zéro, et il
eût à toute heure du jour donné sans hésiter l'existence
4(i VOYAfi 13 liN AUSTRALIE
de dix de ses semblables, pour mener à bien une ven-
geance ou assouvir un désir.
Cette nature dominatrice était la terreur de tous ceux
qui l'entouraient.
Et cependant cet homme hautain, taciturne, d'un as-
pect glacial, — montagne de neige prête à devenir un
volcan,— cet homme à l'abord difficile, au sourcil froncé
pour tout le monde, au' caractère étrange — plein de
noeuds et d'épines comme un bâton de houx—deve-
nait humble et souriant lorsqu'il franchissait certain
seuil béni de son intérieur. C'est que là, au milieu de
tout le confort et l'élégance que l'or avait pu procurer,
vivait comme dans une châsse capitonnée d'amour et
de petits soins une toute jeune femme — dix-sept ans—^
belle et blonde, Suédoise née aux Antilles, nommée
Amyéthe.
Mac le Noir avait un jour ramené ce joyau de Mel-
bourne après l'avoir épousé. Connaître l'homme, c'est
dire avec quelle ardeur — quelle fureur — il aimait.
Depuis six mois qu'il s'était mis au doigt cette perle
blanche, sa passion n'avait fait que grandir. Il n'aimait
plus, il adorait, La créole paraissait le payer de retour,
et c'était vraiment plaisir à voir que ces deux êtres —
l'un type adorable de la grâce, l'autre puissant spécimen
de la force — lorsqu'emporfés par le vol de leurs che-
vaux, ils passaient sous les grands arbres, se souriant
l'un à l'autre, dans leur promenade du matin.
Mac Kloven était trop heureux et le bonheur parfait,
durable n'est pas de ce monde.
Jeune, riche, aimé d'une femme ravissante, voyant
tous ses projets fleurir et la réussite lui faire cortège,
Mac, l'oeil perdu dans son azur, ne voyait pas qu'à ce
moment même un gros nuage roux — chargé de tem-
pêtes — montait pour lui à l'horizon.
Comme il visitait un soir — ayant Amyèthe au bras
VOYAGE EX AUSTRALIE 47
.— quelques constructions nouvelles qu'il faisait élever
dans ses cours,
Il surprit entre sa femme et un jeune Canadien, di-
recteur des travaux, un regard qui lui fit au coeur l'effet
d'une morsure de serpent.
Il eut néanmoins assez de force pour se contraindre,
dissimula ses soupçons, et, sans mettre personne dans
sa confidence, se constitua lui-même l'espion de celle
qu'à dater de cette heure il regardait comme infidèle.
D'une nature sanguine, exubérante, à laquelle les
exercices violents étaient indispensables, ne se plaisant
que dans les longues courses, les chasses lointaines,
l'exploration des pays voisins, Mac ICloven était sou-
vent absent de chez lui des journées entières. Il ne
changea rien à ses habitudes, — en apparence du
moins, — s'éloigna comme toujours le sourire aux
lèvres et s'y prit si bien — si mal, diront les dames —
qu'avant que huit jours ne se fussent écoulés, il était
sûr de son infortune.
Amyèthe le trahissait.
Au fond du parc que Mac le Noir s'était taillé dans la
forêt géante et à une distance de près d'un kilomètre
des habitations principales, se trouvait une grotte na-
turelle, tapissée de lianes et presque à moitié cachée
sous les longues branches flexibles des sophoras pleu-
reurs.
Cette grotte, d'où la vue jouissait d'un panorama
élyséeu, était devenue depuis quelque temps la pro-
menade favorite d'Amyèthe, qui aimait y aller lire, bro-
der, rêver, effeuiller des roses pendant les absences de
son époux.
Mac Kloven, quelques mois avant l'époque où nous
sommes, avait approuvé le choix de cette retraite et
s'était empressé de faire jeter à pleines mains toutes
les fleurs de la Flore australe sur le sentier de gazon
i
qui y conduisait. Quel chemin pouvait être assez
48 VOYAGE EX AUSTRALIE
doux, assez parfumé pour les petits pieds d'Amyèthe?
Celte grotte solitaire et de laquelle aucun des ser-
viteurs n'aurait osé approcher — Marc le Noir Payant
formellement interdit — était le lieu choisi par la
blonde Suédoise pour ses rendez-vous avec le Cana-
dien.
Rendez-vous qui d'ordinaire se donnaient, aux heures
des siestes australiennes, heures silencieuses, pendant
lesquelles nul oeil n'est ouvert.
Alors eut lieu la scène dernière, la scène rouge, sau-
vage, éternelle et tragique des amours défendues.
Le mari surprit les deux coupables.
Comme un ange exterminateur, Mac le Noir, que l'on
croyait errant sur le piton des montagnes, parut au
seuil de la grotte, le revolver au poing.
Darbloze (c'était le nom du Canadien, Français d'ori-
gine) fit fièrement face à l'homme du Nord.
Sans prononcer une parole, Mac le Noir l'abattit d'un
coup de pistolet. Dans sa chute, il lui envoya une se-
conde balle qui lui fracassa l'épaule et, toujours impas-
sible, il allait presser une troisième fois la détente,
lorsqu'Amyèthe, revenant à elle, s'était précipitée sur le
corps de son amant et avait jeté à Mac Kloven cette
phrase-poignard, qui devait être son supplice en ce
monde :
— Je vous hais, soyez maudit!
Mac le Noir, ivre de fureur, avait a ces mots frappé
Amyèthe elle-même à la tête du fer de son arme et
l'avait couchée comme morte à côté du Canadien.
Puis il s'était mis à fouler aux pieds ces deux corps,
qui, immobiles et sans souffle, ne donnaient plus signe
de vie.
Amyèthe et Darbloze cependant revinrent à eux, leurs
yeux se rouvrirent'; leur premier mouvement fut de se
rapprocher et de se tendre les bras. La rage de Mac ne
connut plus de bornes, il devint plus féroce qu'un tigre
VOYAGE EN AUSTRALIE 49
et une idée véritablement infernale lui traversa l'esprit.
« Vous ne sortirez plus de cette grotte, cria-t-il.
Unis dans la trahison, soyez unis dans la mort. »
Les saisissant alors l'un après l'autre de ses mains
robustes, il les avait percé de son couteau.
Et, sans écouter les cris aigus de la malheureuse
Amyèthe, Mac le Noir avait de ses propres mains muré
de pierres l'ouverture de la caverne et, pendant un
jour et une nuit, — sans qu'un seul instant la pensée
du pardon lui vint à l'âme, — il était resté là, assis sur
un tertre, regardant constamment la grotte et écoutant
avec un rire idiot les plaintes de plus en plus faibles
qui s'en échappaient.
A l'aube du deuxième jour, toute prière, tout bruit
ayant cessé, Mac Kloven abattit d'un coup d'épaule la
muraille provisoire, jeta un noeud coulant au pied du
Canadien et, le traînant comme un chien mort l'espace
de plus d'une lieue, alla le précipiter dans un puits
profond — abîme de nuit et de silence — qu'il con-
naissait dans la forêt.
Quant à Amyèthe, il l'enterra lui-même, telle qu'elle
était à l'heure de la catastrophe, — tête nue, fleur au
corsage, ses beaux cheveux blonds relevés en diadème,
— parmi les racines d'un gommier gigantesque, sous la
sombre ramure duquel à chaque tombée du crépuscule
la jeune femme aimait k diriger ses pas pour assister à
toutes les splendeurs du soleil couchant.
Ce dernier acte funèbre accompli et la dernière pel-
letée de terre tombée sur le cadavre, le masque de
haine qui depuis trois jours contractait d'une façon
hideuse la face de Mac le Noir, sembla se détacher,
Ses yeux se mouillèrent, sa respiration devint pénible,
ses jambes fléchirent, il lit quelques pas en chancelant
et tomba comme une masse inerte sur le sol, où il
resta évanoui.
t Ses serviteurs, qui depuis la veille suivaient tous

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