Aventures, investigations et recherches en Afrique des plus intrépides voyageurs... par Auguste Baron

De
Publié par

E. Ardant et C. Thibaut (Limoges). 1866. In-8° , 190 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : lundi 1 janvier 1866
Lecture(s) : 20
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 189
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

BIBLIOTHÈQUE
RELIGIEUSE, MORALE , LITTÉRAIRE,
POUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE,
PUBLIÉE AVEC APPROBATION
DE S. E. LE CARDINAL-ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX.
.AVENTURES
INVESTIGATIONS ET RECHERCHES
EN AFRIQUE
DES
PLUS INTRÉPIDES VOYAGEURS
LE MAJOR LAING, LE MAJOR DENHAM, LE CAPITAINE
CLAPPERTON, RENÉ CAILLIÉ, JOHN
ET RICHARD LANDER.
LIMOGES,
EUGÈNE ARDANT ET C. THIBAUT
Imprimeurs-Libraires-Editeurs.
VOYAGEURS
EN AFRIQUE.
LE MAJOR LAING.
VOYAGE DANS L'AFRIQUE OCCIDENTALE.
(1822.)
IL était survenu entre l'alman: ou roi des Mandingues
et un chef de second ordre du même pays, sur les côtes
occidentales de l'Afrique, un différend qui avait amené
une guerre sérieuse. La colonie britannique de Sierra-
Leone, sur les mêmes côtes, vit alors interrompre ses rela-
tions commerciales avec les Mandingues. Le gouvernement
anglais résolut de pacifier les états belligérants, et, dans ce
but, elle prépara une ambassade qui devait visiter le camp
des Mandingues.
Le major Laing fut chargé de cette mission importante.
Arrivé au camp, le major anglais trouva qu'Amara, roi
des Mandingues, avait eu recours au roi du Soulimanas,
qui lui avait envoyé une nombreuse armée. Alors les Man-
dingues avaient marché contre Sannassi, le chef révolté,
l'avaient fait prisonnier, et s'étaient emparés de Maladjia,
la ville qu'il gouvernait.
6 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
Sannassi devait mourir, après l'accomplissement de cer-
taines cérémonies. Mais, comme Sannassi était l'âme de la
colonie anglaise de Sierra-Leone, aussi le major Laing se
décida à intervenir.
A neuf heures, il était à peu près à quatre milles delà
rivière Maladjia, dans une grande plaine que couvrait le
camp des Mandingues. En ce moment, brûlé par la fièvre
autant que par les rayons d'un soleil implacable, Laing se
mit à l'abri des premiers feux du jour, les plus dangereux
en Afrique, sous un toit d'herbes sèches placé sur trois
pieux fichés en terre et réunis par le haut de manière à
simuler une tente triangulaire. De là, sa vue s'étendait sur
tout le camp des Mandingues, qui ressemblait plutôt à une
foire très bruyante qu'à un campement d'hommes disci-
plinés. Les huttes des soldats, semblables à la tente cham-
pêtre du major anglais, capitonnaient la savane et s'éten-
daient sous les arbres et sur les monticules aussi loin que
le pouvait découvrir, et des pavillons de diverses cou-
leurs signalaient à quelles tribus chacune de celles des
chefs appartenait. On entendait retentir de toutes parts les
musiques barbares, tandis que des hommes d'armes, ridi-
culement vêtus, se montraient ici et là brandissant des
coutelas et se livrant à des gestes et à des gambades d'une
excentricité grotesque, selon les accords du bruyant con-
cert qui s'élevait de la plaine. Le voyageur s'abandonna
quelque temps au plaisir de contempler ces scènes curieu-
ses ; mais peu à peu le sommeil le saisit, car la fièvre
épuisait ses forces. Pourtant, à l'heure de midi, il se ré-
veilla, et fut informé que le roi des Mandingues était dis-
posé aie recevoir et désirait l'entretenir le plus tôt possible.
Lorsqu'il arriva devant la tente d'Amara, on lui fit
signe de s'asseoir à l'ombre d'un grand berceau composé
de branches de cocotiers et de feuillages, sous lequel près
VOYAGEURS EN AFRIQUE.
de mille hommes pouvaient s'abriter du soleil. Le roi vint
alors l'y rejoindre, et aussitôt un tambour de guerre se
faisant entendre, le berceau fut envahi par le plus original
assemblage de nègres-soldats. Les nègres du Soulimanas,
du Sangara, du Benna et de Tambaccas, envahirent d'au-
tres berceaux d'une étendue semblable, placés à chaque
angle du berceau royal. C'était un ensemble de dix mille
hommes. L'espace libre compris entre ces berceaux était
abandonné aux danseurs, aux lutteurs et aux musiciens.
L'entrevue, qui dura quelque temps, eut pour résultat
de sauver la vie au chef Sannassi ; après quoi le major
Laing, échangeant de grandes protestations d'amitié avec
Amara, lui dit adieu et retourna à Sierra-Leone.
A peine rentré dans la colonie, et mal guéri de la fièvre,
Laing entendit circuler de nouveau le bruit que la vie de
Sannassi était en danger ; de sorte que le gouverneur dési-
rant éloigner cette grande armée, dépêcha le même major
vers les Soulimanas, mais, à raison de sa santé, il le fit ac-
compagner d'un médecin.
Ce fut à la belle ville de Maladjia, résidence de Sannassi,
que se rendit le major Laing: mais il la trouva rasée par le
roi des Mandingues. Alors des naturels, cachés dans les
ruines, sortirent de leur retraite et annoncèrent à l'émis-
saire anglais que le camp d'Amara était levé, et que son
armée se portait vers Boukaria, ville placée à trente milles
au nord, par l'est de Malacouri, et à douze milles de Fou-
ricaria, où l'on pouvait se rendre par eau.
Le 7 février 1822, Laing arriva au camp, qui s'étendait
au nord et à l'est de Boukaria, où les principaux chefs
avaient leurs quartiers. Là, on lui dit que liberté pleine et
entière était rendue à Sannassi, mais qu'en brûlant sa
ville, on avait aussi pillé ses domaines. Ce fut un motif
pour que l'Anglais exprimât aux chefs noirs le méconten-
8 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
tement du gouverneur. Amara, pour sa décharge, éleva en
l'air le Coran et prétexta que ce livre lui avait prescrit sa
conduite, mais que c'était contre son coeur qu'il avait donné
des ordres aussi cruels. Laing lui repartit qu'il avait fort
mal interprété son Coran
Puis, il se rendit chez un autre chef du nom de Varadi,
qui le reçut au milieu de danses et au brait de concerts à
la façon soulima. Après avoir montré ses femmes chargées
d'ornements d'or et de verroteries, Varadi admira en dé-
tail toutes les parties du costume du major. Quand il le vit
ôter ses gants, sa surprise fut extrême : il recula, et
mettant ses deux mains devant sa bouche toute grande
ouverte :
— Allah akbar, s'écria-t-il, il s'est arraché la peau des
mains !
Bientôt il devint assez familier pour frotter tour à tour
les cheveux de M. Mackri, qui accompagnait l'émissaire, et
l ' émissaire lui-même, et enfin, il poussa un grand cri, en
s'écriant :
— Ce ne sont pas des hommes ! Ce ne sont pas des
hommes !
Aussi, dans le doute où il se trouvait, demanda-t-il
plusieurs fois à l'interprète si ces Anglais avaient des os.
Cette entrevue dura près d'une heure, après quoi Laing et
le docteur Mackri dirent adieu aux Soulimas et aux Man-
dingues, pour retourner à Sierra-Leone.
Ces Mandingues sont originaires de la ville de Manding,
voisine de Ségo, sur le Niger : ils forment un peuple su-
périeur à tous ceux qui, comme eux, sont devenus les ha-
bitants de l'Afrique orientale. Pourquoi ces Mandingues
ont-ils déserté leur mère-patrie, située à sept cents milles
à l'est de la côte? La seule réponse que l'on puisse faire,
c'est qu'ils sont répandus sur tout l'occident de l'Afrique,
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 9
où ils se trouvent plus favori ses par la nature que dans leur
contrée native.
Rien de simple comme le costume des Mandingues,
mais aussi rien de plus propre : il se compose d'une che-
mise qui tombe sur de larges culottes de toile qui s'arrê-
tent aux genoux. Plus la culotte est large, plus le Mandin-
gue est considérable. La coiffure n'est autre qu'un bonnet
conique, bleu ou rouge, qui a pour bordure des dessins
originaux faits de fils de diverses couleurs. Des sandales
garantissent leurs pieds. Un pagne d'une aune de large
forme le vêtement des femmes. Une sorte d'écharpe descend
de leur tête sur leurs épaules, et sert à voiler leur figure,
s'il leur arrive de boire ou de manger en présence de quel-
ques hommes.
Jamais un Mandingue ne sort sans avoir un fusil sur
l'épaule, et sur la cuisse un coutelas qui lui sert à se défen-
dre contre un ennemi d'abord, mais ensuite à se frayer un
chemin dans les bois et les broussailles, à couper la cas-
save et à dépecer un taureau pour l'alimentation. Le Man-
dingue est d'ordinaire un excellent boucher.
Il y a peu de distinction de rang chez les Mandingues :
nous avons dit que c'était l'ampleur des culottes qui les
signalait. Tel chef a des culottes qui n'ont pas moins de
vingt aunes d'étoffe de coton. Après le roi, ce sont les prê-
tres qui forment la seconde caste. Viennent ensuite les
professeurs, puis les naïma halahs, c'est-à-dire les étran-
gers, puis les hommes libres, mais dépendants, et enfin
les esclaves qu'on ne revend pas ou ceux qui n'ont perdu
leur liberté que par suite de dettes ou comme châtiment.
Les heures du travail sont les heures du soir, après le cou-
cher du soleil, pour ceux qui s'instruisent à lire et à écrire.
Alors on allume de grands feux, et, rangés tout autour, les
enfants lisent à haute voix les caractères tracés sur une
10 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
planche avec une peinture blanche, a laide de plumes. Ces
enfants lisent tous à la fois des caractères différents : mais
telle est l'attention du maitre qu'il devine et reprend la
moindre faute malgré le tapage et le désordre des voix.
Le mahométisme est la religion des Mandingues : ils
l'altèrent par quantité de superstitions. Ils font leur prière
en produisant avec leur index un mouvement de rotation
à l'aspect de la nouvelle lune, dont les phases deviennent
pour eux autant de motifs de pronostics. En outre, ils por-
tent des gris-gris et des sapins, amulettes et petites prières
écrites par les prêtres ou marabouts, sortes de charmes
qui préservent de bien des maux, dans leur croyance.
La contrée qu'habitent les Mandingues est généralement
boisée : mais, pour former leurs cultures et élever leurs
fermes, ils ouvrent des clairières et de vastes espaces libres,
en brûlant arbres et plantes afin de féconder le sol. Ils ont
de gras pâturages et de nombreux troupeaux gardés pré-
cautionneusement par les enfants, les hommes et même
les chefs, à l'imitation des anciens patriarches.
On voit avec bonheur les Mandingues vénérer les vieil-
lards : aussi ne voit-on jamais un vieillard mendier ou
souffrir du besoin parmi eux.
Le riz, la cassave, les ignames, la noix et le plantain
forment la principale production du pays. Du miel et du
riz, mélangés ensemble, composent la nourriture des in-
digènes ; et ceux qui peuvent se procurer du lait en boivent
de préférence.
LE ROYAUME DE TIMANNI.
Cependant le major Laing étant revenu à Sierra-Leone,
voulut visiter Talaba, capitale du Soulimanas, qui en est
éloignée de deux cents milles, est-nord. La rivière de la
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 11
Rokelle formait la route et la direction que devait suivre le
voyageur, à travers de longues contrées intermédiaires.
Le major quitta Sierra-Leone, le 16 avril, sur des em-
barcations qui remontaient la Rokelle, et ce fut sur l'île de
Tombo, dans la factorerie des frères Commack, qu'il se
reposa le premier soir. Le lendemain suivant, au point du
jour, il continua sa marche et, vers quatre heures, il at-
teignait Maharre, ville timanni , placée sur un mamelon
qui domine la plaine et le cours du fleuve, sur la rive gau-
che. Il salua le chef du pays, en entrant dans sa ville, par
une décharge de coups de fusils, selon l'usage en Afrique.
On lui fit, et à ceux qui l'accompagnaient, une réception
cordiale et on les engagea fort à passer la nuit à Maharre :
mais ils poursuivirent leur route jusqu'à sept heures; qu'ils
entrèrent dans la petite ville de Rosa, où ils couchèrent.
Quand ils visitèrent le chef, il leur raconta qu'il avait été
matelot chez les Anglais et qu'il avait été fait prisonnier
parles Français. Sa captivité avait été longue : aussi parlait-
il bien français et passablement l'anglais. Il savait même
un peu d'allemand. Les compagnons de Laing et ses ser-
viteurs passèrent une partie de la nuit à danser et à boire.
En quittant Rosa, le 18, il continua sa marche, et à dix
heures, arriva à Macabelé, petite ville fort propre et très
jolle, se drapant sur les talus d'une colline, près de la rive
droite de la Rokelle. Il visita le chef de la contrée, qui
portait le nom de Bakobala. C'était un vénérable vieillard,
dont la barbe blanche couvrait la poitrine : il semblait d'une
extrême.bonté. Une chemise de très beau coton, avec un
large manteau jeté sur les épaules avec une certaine ma-
jesté, composait son costume. Un collier de grains de corail
entremêlés de dents de léopard lui entourait le cou. Son
langage fut très réservé, et, pendant tout une demi-heure,
à peine changea-t-il de position. Toutefois il offrit aux
12 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
blancs un chevreau et une calebasse de laitage. Les An-
glais se félicitèrent de ce cadeau, car ils n'avaient encore
rien mangé, ce jour-là.
Après avoir dit adieu au chef de Macabelé, ils traversè-
rent le fleuve et débarquèrent, car ils durent renoncer à la
navigation, la Rokelle n'offrant plus alors qu'un lit très
rocailleux, à raison de la sécheresse du moment. Ils mar-
chèrent donc à pied pour compléter le trajet du jour, et, à
trois heures de relevée, ils se trouvèrent à Rokon, ville
principale du district timanni qui longe la rive gauche de
la rivière.
Le 19, le major fut appelé à se présenter devant le roi du
Timanni, qui sachant que l'Anglais devait traverser son
territoire, venait d'arriver à Rokon, tout exprès pour rece-
voir les dons qu'en pareil cas un blanc doit offrir.
Ce genre de réception prend le nom de palaver.
Mais le palaver timanni diffère du palaver mandingue,
en ce que, dans cette dernière contrée, on y joint un sé-
rieux imperturbable et un décorum majestueux, tandis que
chez les Timannis ce n'est qu'une misérable farce. Ainsi,
la réunion une fois complète du roi, de sa suite, des cu-
rieux et des Anglais, on s'accroupit sur le sol, et un ora-
teur, armé d'une branche de genêt desséché, parut sortant
d'une des huttes de la cour, et se découvrant la tête :
— Loanta! loanta ! s'écria-t-il à plusieurs reprises.
— Soyez tous sauvés ! telle était la signification de ce
loanta.
Puis le noir continua :
— Je vais prononcer un grand palaver, un palaver en-
core inouï à Rokon, le palaver d'un blanc! Pourquoi per-
sonne ne se présente-t-il?
Sur cette interpellation, deux ou trois nègres sortirent
des huttes et vinrent s'asseoir dans le cercle. Le parleur
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 13
prit place avec eux. Il allait parler alors d une façon suivie,
quand, se ravisant, il cria de nouveau :
— Cela ne peut aller ! je veux avoir plus de monde pour
m'écouter. Venez, venez, ou je ne dis plus rien aujour-
d'hui...
Une soixantaine de nouveaux personnages pénétrèrent
alors dans la cour du palaver, et se posèrent sur le sol,
dans l'attitude de gens qui vont écouter, mais aussi de
temps en temps ils se permirent de dialoguer avec l'ora-
teur. Celui-ci parla pendant une heure au moins, obser-
vant sans fin la physionomie du roi, cherchant à deviner
ses impressions, devinant plus ou moins ses pensées, et
parlant en conséquence. Le refrain général de son discours
était :
— L'homme blanc va loin ; il se rend aux montagnes du
Kouranko ! Il va dans des contrées dont le peuple du
Timanni n'a jamais entendu parler : il se dirige vers le
pays de l'or et de l'argent. Aussi le blanc doit donc bien
payer le roi, ou il ne passera pas ! Il faut au roi des fusils,
des épées, de la poudre, des habits magnifiques et des
colliers, ou sinon le blanc reprendra la route qu'il vient de
suivre pour arriver ici.
Enfin le roi, par un mouvement de tête, fit comprendre
au babillard personnage qu'il en avait dit assez, et l'ora-
teur termina. Aussitôt l'assemblée tout entière se tut, et,
faisant face au souverain, elle appliqua le revers des mains
sur la poussière du sol et hurla avec frénésie :
— Loanta ! loanta !
Puis, ces paroles dites et redites, les assistants se levè-
rent et sortirent.
Tel fut le palaver dont le major Laing fut le héros ; et
telle l'invariable étiquette du palaver timanni. Au moment
de quitter l'assemblée, notre Anglais échangea une poi-
14 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
née de main avec le roi qui lui exprima le désir dvoir
tout ce qu'il avait pour lui, et ajouta qu'il voulait beaucoup
d'argent.
Le soif, le voyageur alla porter au roi un pistolet, qua-
tre barils de poudre, quatre bouteilles de rhum et quatre
brasses de toile de coton bleu.
Laing fit ensuite deux milles à travers une contrée riche
et pittoresque. Alors il atteignit une petite ville du nom de
Terre, mot timanni qui veut dire rocher, à cause des
roches et des bois qui couvrent le pays. Rien de plus frais
que Terre, qu'ombragent des arbres à plantain et qu'arrose
un joli ruisseau.
En marchant pendant une heure encore vers l'est, le
voyageur atteignit la ville de Nunkaba, où il ne trouva
point d'hommes, car ils étaient tous absents, et dont toutes
les femmes étaient occupées à nettoyer leur coton pour le
filer ensuite. Il traversa peu après une prairie et arriva à
Toma, à soixante milles déjà de Sierra-Leone. Là, jamais
encore on n'avait vu de blancs. Aussi quelle ne fut pas la
surprise de la première femme qui aperçut le major! Elle
demeura soudain immobile comme une statue, et pas un
de ses muscles ne s'agita tant qu'elle vit défiler la troupe
de Laing. Alors elle poussa un cri de profond étonnement,
et, en signe de terreur, elle se couvrit la bouche de ses
deux mains, et suivit les Européens dans tout le parcours
de la ville, par curiosité.
Une fois sortis de Toma, on marcha vers Rodoma,
groupe de cinquante à soixante huttes où l'on passa la
nuit, après avoir enfermé les bagages.
La marche fut reprise le lendemain, 23, sur un chemin
fort pierreux et à travers d'épaisses broussailles, jusqu'à
onze heures que l'on entra dans le petit village de Mokun-
dama, où les blancs s'arrêtèrent dans la hutte du palaver,
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 15
afin de se mettre à l'abri des rayons du soleil, d'une inten-
sité formidable ce jour-là. Ce village est enveloppé d'une
ceinture d'arbres à plantain qui s'y montrent d'une magni-
fique végétation.
Une heure après, ils étaient à Romoutaine, où, pour
pouvoir aller plus loin, ils durent subir un palaver qui
heureusement ne dura pas longtemps.
Enfin, ils purent partir pour Balanduco, la seule ville
qu'ils eussent vue depuis Rokon. Ils trouvèrent les négres-
ses de ce pays occupées à séparer, de la noix du palmier,
le fruit plein de jus et couleur de safran de cet arbre. C'est
ce fruit qui, pilé et préparé par l'ébullition, produit l'huile
de palme dont on fait un grand commerce dans ces con-
trées
Ils quittèrent Balanduco. et, par un bois épais, gagnèrent
Matuko, où ils furent obligés d'attendre que les indigènes
eussent consulté leurs gris-gris, sorte de prêtres habillés ou
plutôt travestis de la façon la plus grotesque, sur l'opportu-
nité de les laisser aller plus loin. Les gris-gris n'ayant pas
fait d'objection, la petite caravane s'avança, parmi des bois
touffus, jusqu'à Roketchick, grande ville où elle reçut
l'hospitalité pour la nuit. On y demeura même tout le jour
du 24, à cause de la fatigue de plusieurs des suivants de
Laing.
Ils partirent, le 25 avril, à sept heures du matin, et
après avoir dirigé leur marche vers l'est un peu par le sud,
ils arrivèrent à midi à un petit village du nom de Ma-
Yollo. A trois milles au-delà de Roketchick, au lieu de
taillis épais, comme ils en avaient eu jusqu'alors à traver-
ser, ils trouvaient des prairies, ceintes de touffes de bois
d'une profondeur de cent verges. On put remarquer alors,
sur la droite, deux éminences dans un éloignement de trois
16 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
milles, qui, seules, capitonnaient les immenses plaines
qu'ils traversaient.
Rokanka, une sale réunion de misérables huttes, fut le
village qu'ils trouvèrent ensuite, et Laing dut y passer la
nuit, à cause de la fatigue de ses porteurs. D'ailleurs,
pendant toute la marche, l'eau manqua, et les indigènes
ne consentirent jamais à en offrir la moindre tasse. D'autre
part, Laing craignit d'en envoyer chercher dans les bois,
car les clameurs du purrah se faisaient entendre dans les
bois. Or, le purrah est une cérémonie mystérieuse des
nègres, à l'instar des mystères de l'antiquité, et il n'eût
pas été sans danger de se trouver en curieux involontaire
au travers de ces bacchanales.
Le major Laing fit ensuite route vers Ma-Yosso, où l'on
arriva vers le soir. C'est la principale ville du Timanni.
Elle est située sur une hauteur et proche de la rive droite
de la rivière de Kamaranka, qui coule au-delà de la ville,
vers l'ouest-sud-ouest. Elle est navigable pour les grands
canots ; mais, si le courant est modéré pendant l'été, lors
des pluies elle devient rapide et dangereuse. Les naturels y
parurent au major supérieurs à la masse des Timannis,
et en même temps plus affables et plus communicatifs.
Le 6 mai, après avoir obtenu du roi la permission de
passer et avoir reçu l'avis de se tenir sur ses gardes en
traversant le pays des Kourankos, perfides et traîtres, l'ex-
plorateur gagna Mamboun, composé d'une vieille ville et
d'une ville neuve, séparées l'une de l'autre par trois cents
pas environ. Les Timannis habitent la première ; la seconde
est occupée par les Kourankos et quelques Mandingues.
En arrivant ensuite à Kouranko, Laing dit adieu aux
Timannis.
Dans le royaume de Timanni, d'où Laing allait s'éloi-
gner, les maisons sont faites de terre, carrées de formes,
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 17
et couvertes d'un toit conique composé de chaume ou de
branches de palmier: mais elles ne sont ni propres ni
commodes.
On ne voit chez les Timannis rien qui décèle un cos-
tume caractéristique : chacun s'arrange à sa façon, en
empruntant des parties de son habillement à telle ou telle
tribu de son voisinage. Ainsi, généralement, les chefs por-
tent la chemise et les larges culottes mandingues, avec le
bonnet rouge ou bleu : d'autres s'affublent de la chemise
et adoptent des culottes aussi longues et plus collantes que
des pantalons. Les femmes sont de même aussi mal-
habiles à se vêtir.
Les Timannis sont fous de la danse : mais cet exercice
n'a chez eux ni grâce ni vivacité. Leurs musiciens, quels
musiciens! occupent le centre de l'espace, et nègres et né-
gresses, confondus pêle-mêle, dansent à l'entour, sans
changer de place à peine. Leurs mouvements consistent
dans des inclinaisons de tête et de cou, et des soubresauts
du torse. La décence est loin d'être observée dans ce triste
délire.
Les moeurs sont pitoyables, généralement. Dans le
voisinage., une Timanni a mauvais renom. La cause
de cette tendance au désordre est le commerce d'es-
claves : on remarque, en Afrique, que la disruption so-
ciale est plus grande que partout ailleurs à l'embouchure
des principales rivières de la côte qui furent longtemps les
principaux marchés de la Traite des Noirs. Les mères,
par appât du gain, voudraient encore y vendre leurs en-
fants. Le major anglais fut par deux fois gravement injurié
par des mères auxquelles il refusait d'acheter leurs fils et
leurs filles. Un soir même, une clameur effrayante s'éleva
contre lui, comme blanc et ennemi du commerce des escla-
ves, qui faisait jadis la prospérité de leur pays.
18 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
Les contrées des Timannis sont fort entrecoupées de
rivières et de criques navigables. Il en résulte que les
hommes, pour la plupart, et beaucoup de femmes, sont
très habiles à manoeuvrer les canots.
Il est assez fréquent de trouver dans les villes des huttes
servant de dépôt pour les cadavres des rois ou chefs. Ces
huttes ne sont jamais ouvertes; mais on a pratiqué dans la
muraille de petits jours par lesquels on fait entrer et tom-
ber dans l'intérieur, à certaines époques, des provisions et
du vin de palme. Les Timannis ont la croyance que les
morts réparent leur force spirituelle par cette alimentation.
Ils supposent leurs défunts bons ou mauvais esprits, sui-
vant le caractère qu'ils ont montré pendant la durée de leur
existence terrestre.
En tout cas, les nègres sont très respectueux vis-à-vis
de leurs morts : jamais ils ne mangent ni ne boivent sans
leur avoir réservé une petite portion de leur nourriture, ou
bien de leur boisson. Un blanc ayant, par ignorance, sa-
tisfait un besoin sur un terrain qui contenait un mort, fut
vivement attaqué par les parents. Un palaver eut lieu, et le
blanc, domestique de Laing, fut condamné à payer une
indemnité. Au moment de la payer, le noir prétendit exiger
le double, parce qu'il s'agissait d'un blanc. Refus complet
dès-lors de rien payer du tout. Aussi le noir courut à la
maison du gris-gris, et, là, faisant le sacrifice d'une vo-
laille et d'un peu de vin de palme, il invoqua le gris-gris
et s'écria :
— Si le blanc mange, que ses aliments le suffoquent !
S'il marche, que les ronces le déchirent! S'il se baigne,
que les alligators l'avalent ! S'il va en canot, que son em-
barcation coule! Et que jamais, jamais, il ne rentre à
Sierra-Leone !
Chez les Timannis, la volaille blanche, les moutons et
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 19
les chevreaux sont regardés comme des animaux de bon
augure. Aussi servent-ils à calmer les mauvais esprits, et
en fait-on offrande aux vivants pour fêter leur bienvenue.
Ils ont aussi des éminences couvertes de bois touffus,
qu'ils consacrent à leurs gris-gris, et qui dès lors sont
réputés sacrés. On n'approche de ces lieux qu'avec une ter-
reur respectueuse, et la plus petite irrévérence à l'occasion
de ces endroits vénérés attirerait sur les coupables les plus
terribles châtiments des purrahs. Nous avons dit que le
purrah est une institution ou association très redoutée chez
les nègres : le pouvoir du purrah dépasse celui des chefs.
Leurs arrêts de mystères et de ténèbres sont aussi peu
examinés ou mis en question que les sentences et les ca-
prices du Grand-Turc.
Le sol timanni produit du riz blanc, du riz rouge, des
yams, des noix et de la cassave. On y voit croître sans cul-
ture les plantains, les bananes, etc. On fait des boissons
enivrantes, et l'ivresse est très commune dans ce pays. On
ne voit, par exemple, exercer aucun métier, ni celui de
forgeron, ni celui de cordonnier. Généralement le Timanni
est dépravé, haineux, indolent et avare.
Les revenus des chefs étaient considérables jadis, au
temps de la traite. De nos jours, les sujets des chefs sont
obligés de leur fournir, annuellement, autant de riz qu'il en
faut pour couvrir le sommet de leur tête, alors qu'ils sont
debout, en plein air. Mais il y a des chefs qui n'ont aucun
revenu. Il advient de là que certains étrangers, en entrant
dans une ville Tamanni, apprennent que Pa un tel est chef;
c'est vrai, mais ce Pa un tel est inférieur à l'étranger, car
celui-ci a plus d'argent, et en conséquence est plus influent.
Quand les voyageurs traversent une ville, ils ont à payer
un impôt.
Tout animal, conduit à la corde, est de même soumis
20 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
à une taxe. Afin de l'éluder, les Timannis portent d'ordi-
naire les moutons et les chèvres à la vente dans des paniers
qui sont attachés au front du propriétaire et retombent sur
ses épaules. C'est alors chose curieuse que de voir sur les
chemins une file de ces sortes de vendeurs, et il devient
plus amusant encore quand les animaux accompagnent
cette procession de leurs bêlements et de leurs plaintes,
car les pauvres bêtes ne sont nullement à l'aise.
PAYS DES KOURANKOS.
Le major Laing quitta, le 6 mai, la ville Kouranko de
Maboum, dont nous avons dit la contrée environnante très
boisée, en mille endroits coupée de gras pâturages et ani-
mée par des troupeaux que gardent des enfants et souvent
des vieillards très vigilants.
Il arriva, le soir, à Simera, capitale d'une partie
Kouranko et résidence du roi. Cent maisons, au plus,
composent cette ville ; maisons composées d'une seule
chambre ronde, mal agencée, dont les parois sont formées
de branchages entrelacés crépis d'une couche de terre, et
coiffée d'un toit conique mal couvert de chaume.
Le matin du 18 mai, devenu ami avec le roi du pays,
Laing s'éloignait de Simera avec le roi lui-même et dix de
ses femmes, ce qui, avec les porteurs, formait un nom-
breux cortège. La marche fut aussitôt dirigée vers l'est.
On marcha tout le jour dans cette direction, la route faisant
des zig-zags continuels, à cause des montagnes qu'il fallait
franchir. Mais s'il en résultait quelque fatigue, on était
amplement dédommagé d'autre part par la vue de vallées
fertiles et pittoresques, arrosées de nombreux ruisseaux,
qui, courant du nord au sud, se réunissent derrière la
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 21
haute montagne de Botato, et viennent grossir ensemble la
grande rivière de Kamaranka.
Après une marche modérée, les voyageurs atteignirent
une ville d'assez belle construction, appelée Bondnajia,
dont le chef prend le nom de Boudnakia. Après un court
palaver, Laing fit un présent au chef qui, non-seulement
ne fut pas satisfait, mais exprima assez hautement sa mau-
vaise humeur au roi de Simera : celui-ci lui imposa si-
lence.
On poursuivit la route, et après trois nouvelles heures
de voyage, on gagna Nyiniah, qui s'appelle aussi Monkofis,
dont les maisons, bien bâties, étaient aussi fort commodes
et propres, et les cours spacieuses. Nyiniah est entourée de
toutes parts de hautes montagnes, excepté vers l'ouest,
qui ouvre une vaste et belle vallée, peuplée de nombreux
troupeaux de bétail rouge et de moutons magnifiques.
Le 20 mai, la caravane quitta Nyiniah : mais alors le
major Laing et sa suite se séparèrent du roi Pa-Simera et
de son cortège. Le voyageur anglais gravit aussitôt une des
montagnes placées à l'est, et il ne fallut pas moins de trois
quarts d'heure pour atteindre le sommet, d'où la vue la
plus ravissante se développe sous l'oeil ébloui. C'était une
immense vallée, couverte d'herbe naturelle ici, là soigneu-
sement cultivée, que zébraient partout de Ion gues lignes
de palmiers, que capitonnaient des massifs de camwoods,
dont l'ombrage opaque faisait ressortir la nuance plus lé-
gère de la verdure qui couvrait le sol. Une rivière faisait
étinceler ses capricieux méandres dans cette oas is embau-
mée, et ce splendide tableau, encadré dans un magnifique
amphithéâtre de montagnes superposées avec majesté,
charmait le regard, qui ne cessait de découvrir des beautés
nouvelles.
Le major traversa cette vallée de l'ouest à l'est ; puis il
22 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
recommença à monter pendant deux heures, après les-
quelles il se trouva dans une plaine très vaste, tapissée
d'un gazon court et rare. Alors il franchit plusieurs cours
d'eau, affluents de la Rokelle, et enfin s'arrêta dans la jolie
ville de Neta-Kouta, abritée par des montagnes.
Le 27 mai, vers le milieu du jour, Laing entra dans la
ville de Kama, propre et parfaitement tenue, car chacune
des maisons est blanchie, et les clos qui les entourent sont
fermés par des treillages. Seulement il n'y avait pas beau-
coup d'habitants : tous les nègres en état de porter les ar-
mes étaient allés en guerre. Mais cette guerre ne fut pas
bien terrible, car, vers doux heures, tous les soldats ren-
traient dans Kama.
Les indigènes de ces contrées du Kouranko ont une
grande ressemblance avec les Mandingues, et par le cos-
tume et par la langue : mais ils sont loin d'avoir un corps
élancé, une physionomie aussi ouverte et une intelligence
aussi grande. En outre, ils ne sont pas mahométans, mais
adorateurs du feu, sans cloute, car le major vit un certain
nombre de Kourankoniens qui priaient en se tournant vers
le soleil. A part cela, les habitants du Kouranko ont une
confiance absolue dans leurs gris-gris, et, à l'exemple des
Mandingues, ils ont à l ' entrée de chacune de leurs villes
des maisons qui leur sont consacrées. Toutefois, leur su-
perstition ne s'étend pas jusqu'à vêtir des mannequins pour
les représenter. Une des grandes passions du Kouranko-
nien est de posséder des clochettes ; les danseurs et les
danseuses surtout s'en parent avec profusion. Les Kouran-
koniennes ont beaucoup d'adresse pour se coiffer, et se dé-
corent très richement la chevelure. Le devant de leur tête
demeure découvert, parce qu'elles rejettent la laine qui
forme leur chevelure en arrière, et qu'elles la rassemblent
en gros noeuds sur chaque tempe. Elles l'ornent alors de
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 23
cowries ou de grains de faux corail. De ces noeuds partent
plusieurs nattes, faites avec art, qui voltigent sur le cou,
et à l'extrémité desquelles sont attachés d'autres cowries
et des grains rouges. Mais, chez les danseuses, ce sont des
grelots qui remplacent ces ornements. Les Kourankonien-
nes liment leurs dents en pointes, et on voit leur dos et
leur poitrine chargés de toutes sortes d'empreintes faites
à l'aide du feu, sorte de tatouage très prisé de ces né-
gresses.
Les Kourankoniens cultivent beaucoup plus de terres
que les Timannis, et ils l'emportent à tous égards sur ces
derniers. Chaque demeure a son clos, et dans chaque clos
on trouve la cassave, les épinards, les ognons, le rankara,
herbe qui, séchée, remplace le tabac, car les naturels sont
d'énergiques fumeurs. On voit aussi chez eux le riz, le
plantain, les ignames, la noix, des pins, et de délicieuses
bananes. De leur côté, les femmes filent le coton et prépa-
rent les étoffes pour les vêtements.
Dans le Kouranko, on enterre les morts le jour qui suit
le dernier soupir. La nuit des funérailles est consacrée à
toutes sortes de danses, dont les acteurs tiennent en main
des haches et des javelots qu'ils brandissent continuelle-
ment. Le défunt est-il d'importance, on loue des musi-
ciens et des pleureuses. On tue alors des boeufs et des
moutons : en même temps les lamentations à gage et les
réjouissances se font plusieurs jours.
On ne reconnaît aucun culte chez les Kourankoniens :
ils admettent cependant l'existence d'un Dieu.
ROYAUME DU SOULIMANA.
Après avoir été malade, quoique faible encore, le major
Laing s'éloigna de Kuma, monté sur un cheval que lui
24 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
avait envoyé le roi de Soulimana, pour venir dans ses états.
Il marchait à peine depuis une heure, qu'il lui fallut gravir
une montagne, et quand il eut atteint son sommet, il vit,
au nord, à la base de la montagne, la Rokelle roulant avec
rapidité ses eaux et murmurant sur son lit de cailloux avec
un bruit qui arrivait jusqu'à ses oreilles.
Il gagna ses rives alors : la rivière, lorsqu'il eut atteint
ses bords, lui offrit un aspect tout différent. Elle glissait
rapidement toujours, mais dans un silence majestueux. Il
suivit son courant pendant un mille et demi, et arriva au
point où il devait la traverser. Cette opération se fit à l'aide
d'un nyankata, curieuse construction fort en usage dans le
pays mandingue, pour franchir les cours d'eau non guéa-
bles, et qui n'est autre qu'une échelle de cordes qui monte
à un arbre colossal placé sur le bord de l'eau, traverse le
fleuve en une courbe gracieuse sans plonger dans la nappe
liquide, et, se relevant sur l'autre rive pour se rattacher à
un autre arbre ou à un rocher, en descend ensuite jus-
qu'à terre.
En continuant sa marche, l'explorateur atteignit, après
une heure, la jolie ville de Ramia, la plus méridionale du
royaume Soulima, où l'accueil hospitalier qui lui fut fait
lui révéla immédiatement qu'il foulait aux pieds le sol
d'une autre contrée.
Le 7 juin, il reprit son voyage et s'achemina vers Simba,
qu'on lui annonçait comme une ville grande, riche et
peuplée. Après une marche dans le nord-est par l'est, il
atteignit Tomba, puis deux autres villes qui se touchent,
Sambaba et Laiah. De cette dernière ville, vint au-devant
des blancs une troupe de musiciens et des ambassadeurs
chargés de prier le major de passer la nuit parmi les habi-
tants, ajoutant que l'on tuerait un taureau en son honneur.
Laing s'excusa de ne pouvoir accepter cette invitation, et
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 25
en effet, continuant à s'avancer dans le pays soulimana,
il arriva à Kaniako, puis à quatre heures à Kallakogah,
et enfin, le soir, à Simba, qui lui sembla digne de sa re-
nommée. Là, une bande de musiciens vint aussi à sa ren-
contre : cette musique se composait de deux tambours, de
deux flûtes et d'un balafon. Entouré de cette escorte, le
major anglais entra dans la ville, fut accueilli par les poi-
gnées de main de sept à huit cents nègres bien vêtus, et,
conduit dans une maison, il put alors se reposer de ses fa-
tigues.
Ainsi que Kama, Simba occupe le sommet d'une émi-
nence considérable, mille quatre cent quatre-vingt-dix pieds
au-dessus du niveau de la mer. Deux portes seulement
donnent accès dans la ville, qui est palissadée dans tout
son pourtour.
Ce fut là, le 8 juin, que Laing reçut des envoyés du chef
de Soulima, qui lui exprimèrent l'impatient désir de le
voir que ressentait leur maître.
Aussi s'éloigna-t-il de Simba, le 9 juin, se dirigeant
vers le nord-est, à travers d'immenses prairies couvertes
d'une herbe si haute qu'elle dépassait de plusieurs pieds
la tête du voyageur monté sur son cheval.
A quatre heures de relevée, les blancs arrivaient à Kou-
kodongoro, ville d'esclaves appartenant à Falaba, très vaste
et contenant de trois à quatre mille habitants.
Enfin, le lendemain, vers dix heures, Falaba se montrait
à l'horizon, dans une vallée encadrée de longs et larges
talus de terrain, et y occupant un immense espace. Ils
atteignirent la ville par le côté du sud, mais on les fit tour-
ner jusqu'à la porte du nord, par où ils purent entrer dans
la capitale du royaume du Soulimana. Là, il dut pénétrer
dans une sorte de rue en défilé, aboutissant à une vaste
place, occupant à peu près le milieu de Falaba.
Voyageurs en Afrique. 2
26 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
Il se vit alors en présence de près de deux mille nègres
armés de lances, d'arcs et même de mousquets. Aussitôt
que le major parut, il fut salué par une décharge générale
de toutes les armes à feu. Mais le silence reprit soudain,
sur un signe du roi : les tambours cessèrent de battre, le
cliquetis du fer se tut. Laing, épuisé de fatigue, espérait
qu'il pourrait bientôt saluer le prince et se retirer dans le
logement qu'on lui assignerait, mais le roi Soulima le
retint et lui dit qu'il avait encore quelque chose à entendre.
Le major reprit sa place. Alors un jellé, c'est-à-dire un
chanteur, élégamment vêtu du costume mandingue, les
coudes et les poignets armés de sonnettes, jouant du
balafon avec un charme extrême, se mit devant lui, et,
exécutant d'abord une sorte d'ouverture, en parcourant les
notes de son instrument avec beaucoup de rapidité, de me-
sure et de goût, fit entendre enfin un chant, auquel répon-
dirent les négresses, formant un choeur, qui l'entouraient.
Voici cette sorte de chant qui peut donner une idée de la
littérature soulimana :
Le jellé, appelé aussi guiriot : — Il est un homme
blanc, venu de lointaines régions, d'au-delà de l'eau salée,
et que jamais encore ne vit un Soulimana. Honneur à lui
de nos parts à tous, car il vient pour être utile aux hom-
mes de mer du grand Assana-Yra, si terrible dans la guerre.
Faisons voir à l'homme blanc que notre Assana-Yra est
bon, très bon, et que son peuple l'aime parce qu'il est bon.
Mais on veut mes femmes pour se joindre à mes chants.
Les négresses se lèvent alors, inaperçues qu'elles avaient
été jusqu'alors.
Les négresses : — Nous voici; maris, nous avons peur
de la peau de l'homme blanc ; nous craignons que ses gris-
gris ne nous fassent périr, rien que pour le regarder. Que
les hommes le regardent, mais la femme, la femme le
craint !
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 27
Le jellé : — Approchez-vous, femmes, et regardez
l'homme blanc. Venez, venez le féliciter de sa venue ! ses
gris-gris sont puissants, oui, mais il est bon, et il ne vient
dans cette contrée que pour notre avantage à tous.
Les négresses : —Alors, nous voici; mais nous fer-
merons les yeux, pour que la peau blanche de cet étranger
ne nous éblouisse pas. Honneur donc à lui ! Nous lui chan-
tons le grand Assana-Yra, fameux à la bataille; et à Yradi,
son frère, vaillant entre les plus braves !
En ce moment, dix femmes, magnifiquement vêtues,
ayant des bracelets aux mains et aux pieds, leurs cheveux
ornés de cowries et de bandelettes d'étoffes, se joignirent
au jellé, et, passant derrière Yradi, le frère du roi
Assana-Yra, entonnèrent en son honneur un chant nou-
veau d'un rhythme très animé : les négresses l'accompa-
gnaient non pas en chantant, mais en hurlant au point que
les veines de leur cou en étaient gonflées. Le major avoue
n'avoir jamais entendu des voix de femmes monter aussi
haut. Aussi ce n'était plus un spectacle pour, le pauvre
Anglais, c'était un supplice.
Une' seule chose était charmante : c'était l'air mélodieux
joué par le jellé sur son instrument, le balafon.
Pendant ce chant à la gloire d'Yradi, celui-ci prenait les
attitudes les plus en harmonie avec les faits militaires que
célébraient le chanteur et les chanteuses. Quand enfin le
chant fut à sa fin, il fit entendre un hourrah de toute la
puissance de ses poumons, se précipita en avant, et suivi
de ses hommes de guerre, il simula le combat qu'il avait
livré jadis aux Foulahs. Puis, l'épée à la main, il sembla
lutter, seul, contre douze soldats armés de fusils. Ces
hommes firent feu sur lui : mais ce fut inutilement, par la
raison bien simple que la poudre du bassinet brûlait, mais
non la charge. Enfin, il parut venir à bout d'eux tous et
28 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
les contraignit à s'agenouiller devant lui. Aussitôt il leur
donna ordre de tirer en l'air, ce qu'ils firent, au grand
étonnement du major, sans qu'aucun fusil ratât. Yradi
semblait attribuer son invulnérabilité aux gris-gris qu'il
portait et secouait, comme un défi, devant ses prétendus
ennemis.
Le 14 juin, le major Laing, se trouvant mieux, apprit
du fils du roi que ce jour était une grande fête dans la ville
de Falaba, car, selon l'usage établi pour les naturels de
donner au roi trois journées de travail dans l'année, l'un
pour semer le riz, l'autre pour le sarcler, et le troisième
pour le moissonner, ce jour-là était précisément celui des
semailles. Aussi, dès le matin, entendit-on dans la ville
battre le tambour des chefs qui convoquait les esclaves et
les sujets au travail en faveur du roi. Laing sortit en toute
hâte pour se faire l'observateur de la fête. Déjà les travail-
leurs se réunissaient sous les bannières de leurs quartiers.
A l'heure prescrite, Laing se rendit dans la demeure
royale. Le roi se montra presque aussitôt dans un vête-
ment plus humble que celui de tous les hommes de sa
suite. Il tenait un arc d'une main, et de l'autre des flèches
empoisonnées. En voyant l'Anglais présent, il se mit à
rire, l'appela à lui d'un geste et lui serra cordialement la
ain, en lui disant que s'il revenait malade, il devait s'at-
endre à le mettre fort en colère. En même temps, lui
ontrant un cheval richement harnaché à la mode des
aures, il prit tous les chefs qui l'entouraient comme té-
oins qu'il donnait ce beau cheval à l'Anglais Laing. Sur
uoi, les jellés présents répondirent :
— Kaase, kaase ! C'est vrai, c'est vrai !
Le major se joignit donc au cortège et fut ravi, une
is qu'il sortit de la ville, de trouver de magnifiques cam-
agnes et les paysages les plus pittoresques. Après un mille
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 29
de marche, on arriva dans une plaine qui s'élevait graduel-
lement jusqu'à la base d'une montagne qui servait de toile
de fond. Déjà les haies et arbustes avaient été brûlés, afin
que leurs cendres fécondassent le sol : il n'y avait plus qu'à
semer. Trois mille hommes à peu près, rangés sous des
bannières différentes et portant des symboles variés, se mi-
rent à l'oeuvre au son. des flûtes, du balla, des guitares,
des cornets faits de dents d'éléphants, et au bruit des tam-
bours. En même temps des groupes de danseurs exécutè-
rent les danses les plus bizarres. Des troupes de cavaliers
se livrèrent de leur côté à des fantasias indescriptibles. La
mousqueterie, les tambours, les clameurs de joie, rien ne
manquait pour servir d'accompagnement à la joie de ce
peuple en délire. Mais-, sur un signe du roi, le silence se
rétablit, et de sa propre voix Assana-Yra engagea son peu-
ple à bien travailler.
En effet, on se mit à l'oeuvre sur deux longues lignes :
la répandait le grain, et la seconde le recouvrait
au moyen de la houe.
Pendant ce travail, le roi, les chefs et le major se tenaient
assis à l'ombre d'un arbre. Ils semblaient radieux, en
voyant l'intérêt que l'homme blanc prenait à cette scène,
et on félicitait Assana-Yra sur son grand nom qui avait
engagé un homme venu de si loin à se présenter à lui.
Le major Laing, enfin rétabli, reprit sa route et se rendit
à cheval à Sangouya, très grande ville placée sur les fron-
tières du Soulimana, et à dix milles de Falaba. Ce ne fut
plus un voyage, mais une charmante excursion vers le
nord-nord-est, dans les régions les mieux cultivées, et
parmi des vallons et des collines du plus délicieux aspect.
Il atteignit, le 11 juillet, vers dix heures du matin, San-
gouya, entourée d'un mur de terre glaise et située dans
une grande plaine environnée de hauteurs qui s'élèvent
30 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
par degrés et couvrent un mille de terrain. A peine avait-il
pénétré dans la ville, dont la propreté lui parut extrême,
qu'on lui désigna la cour et la demeure du chef. On l'y reçut
avec l'étiquette d'usage. Il parcourut ensuite la ville, qu'il
trouva construite avec élégance : mais ce qui le frappa da-
vantage, ce fut la cour du second chef, Edrissa, composée
de deux cercles de maisons concentriques, placées l'une
dans l'autre, et ayant des entrées élégamment voûtées. Il
remarqua l'extérieur de ces habitations, revêtues de figures
hiéroglyphiques en terre, et leurs portes de bois sculpté
fermées avec des cadenas. Les négresses de ces demeures,
proprement vêtues de soie ou de coton, se livraient aux
soins du ménage avec un soin tout particulier, tandis
qu'une foule de petits négrillons, près de leurs mères,
jouaient avec des moutons, des chèvres et des poules.
Le 18, rendu plus fort par un exercice salutaire, Laing
résolut de s'avancer vers l'est davantage encore. Il savait
que la source du Niger ne pouvait être à une grande dis-
tance de Falaba, et il désirait ardemment y arriver, d'au-
tant plus qu'il apprit des marchands d'une caravane plu-
sieurs détails qui lui donnaient la certitude de s'y trouver
en trois jours de marche. Malheureusement tous ses beaux
projets s'évanouirent quand on lui dit que la contrée à tra-
verser était en guerre et le trajet fort dangereux.
Ce qu'il put accomplir seulement, le 28 août, ce fut de
se rapprocher du pays du Niger et de regarder longtemps
d'un oeil curieux une haute montagne en pain de sucre,
nommée Konkadongore et d'y monter avec ses guides sou-
limas. Il atteignit son sommet en trois heures, et là, favo-
risé par ia pureté de l'air, il put se rendre compte du gi-
sement de la Loma, haute montagne d'où sort ce curieux
et mystérieux Niger.
Le 2 septembre, il se dirigea vers les sources de la
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 31
Rokelle, dont il avait suivi longtemps le cours durant son
voyage, et, à deux heures de relevée, il atteignit le village
de Sacotia, où, épuisé de fatigue, il passa la nuit.
Le 3, son guide, qui avait la prétention d'être le seul
habitant de Falaba qui eût connaissance du Salekungo ou
sources de la Rokelle, le réveilla au point du jour, et aus-
sitôt ils firent route à l'est, pendant dix milles, à travers
un bois très touffu, mêlé de hautes herbes et de broussail-
les. Enfin ils découvrirent la source cherchée, mais non
sans peine, car ils durent se glisser péniblement dans
d'affreux massifs encombrés de jungles, où de fortes lianes
grimpantes et rampantes semblaient devoir mettre un
obstacle infranchissable à leurs efforts.
La source ou tête de la Rokelle sortait de la base d'un
grand rocher, ombragé par l'épais feuillage de nombreux
dattiers qui l'entourent. A soixante mètres du rocher,
l'eau n'a guère qu'une largeur d'un pied et prend son
cours rapidement vers le sud-sud-est. Après quelques
milles, elle s'avance entre Sitacolia et Ridjiatamba, où,
grossie par plusieurs affluents, elle prend une importance
qui l'empêche d'être guéable.
Enchanté du succès de sa course, le major se coucha
sous l'abri du feuillage, et, malgré une pluie violente, s'en-
dormit profondément.
Le lendemain, au lever du soleil, Laing contemplait en-
core d'un regard avide la montagne de la Loma, d'où le
Niger descend d'une hauteur de mille six cents pieds au-
dessus du niveau de l'Atlantique. Il lui fut bien pénible de
ne pouvoir étudier de plus près ce berceau du plus grand
des fleuves du monde nègre.
Le Niger, lui aussi, comme tout ce qui est grand et mys-
térieux, est entouré de traditions.
On raconte, par exemple, que bien qu'il n'ait qu'un pied
32 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
et demi de largeur à sa source, néanmoins, si un profane
essayait de le franchir, il serait immédiatement précipité
dans son eau et y trouverait la mort. Mais on ajoute qu'en
l'enjambant respectueusement, il n'en résulte aucun dom-
mage.
Il est aussi défendu de prendre de l'eau à sa source, et
si l'on se permet cette familiarité, la calebasse qui sert à
la puiser, et même le bras qui tient la calebasse, sont
arrachés soudain par une force invisible.
A sa source, le Niger porte le nom de Tembié, nom qui
signifie eau.
En entrant dans le Kankan, il prend l'appellation de
Baba, Djoliba et Dialiba, c'est-à-dire grande rivière, qu'il
porte jusqu'à Ségo, Jenné et Tombouctou.
Après ces villes, le Niger reçoit une infinité d'autres
noms, plus ou moins connus; mais sa dernière désignation
est Kora ou Quorra.
Le major anglais Laing, revenu à Falaba, y passa en-
core quelques jours parmi ses nombreux amis noirs du
Soulimana.
Il trouva chez eux des moeurs excentriques et des usa-
ges étranges; ainsi, ce sont les hommes qui s'occupent
des labeurs du ménage, traient les vaches et se livrent aux
soins de la laiterie, pendant que l'agriculture est aban-
donnée aux femmes. Ce sont encore ces dernières qui bâ-
tissent les maisons, remplissent les fonctions de barbiers,
celles de chirurgiens, alors que les hommes lavent le linge,
cousent et réparent les vêtements.
Du reste la seconde moitié du genre humain y est fort
libre dans ses allures, et cela tient à ce que l'autre moitié
ne lui montre que peu d'égards et n'a pour elle aucune pré-
venance.
La mort punit le meurtrier; autrement, les crimes d'or-
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 33
dre inférieur sont punis par le fouet, des amendes ou
l'esclavage.
Là aussi, comme dans toutes les régions à demi civili-
sées et à demi barbares, les funérailles deviennent l'occa-
sion de divertissements.
Voici comment on se salue dans le Soulimana : deux
hommes appliquent leur main droite paume contre
paume, la portent ensuite au front et de là au coeur, pour
exprimer que tant que la tête est droite le coeur demeure
toujours sincère. Rencontrent-ils un chef, ils enlèvent
leurs chaussures avant de le saluer, et, quand c'est le roi,
ils lui baisent l'épaule gauche.
Le kora, sorte de guitare, le balafon, espèce de clarinette
très douce, la flûte à trois notes, destinée à accompagner
les autres instruments, et les tambours, composent les mu-
siques des Soulimas.
Du reste les Soulimas ont le coeur bon et se montrent
très hospitaliers. Quand le major Laing quitta Falaba, le
roi et nombre de ses sujets accompagnèrent le voyageur
pendant plusieurs milles, et le roi ne le quitta qu'en pleu-
rant, comme ceux qui l'entouraient, et en répétant à plu-
sieurs reprises :
— Homme blanc, aie souvent la pensée vers Falaba,
car Falaba aura toujours la pensée tournée vers toi ! Les
hommes noirs riaient quand tu arrivas parmi eux ; les
femmes et les enfants avaient peur et se cachaient : main-
tenant, vois, ils ont tous la tête dans les mains et les lar-
mes dans les yeux, parce que tu les quittes. Pars, mais
reviens nous voir !
Et de nouveau le brave Assana-Yra couvrit ses yeux de
ses deux mains pour cacher les pleurs qui inondaient son
visage.
Laing s'éloigna en effet, l'âme triste, lui aussi.
34 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
Le 2 octobre, il fut reçu en audience par Ballan-Sama,
roi du nord du royaume de Kouranko, qui vint le visiter à
Kamato, où l'Anglais se trouvait. Lorsque ce roi entra dans
la ville, il avait une escorte de trois cents cavaliers tous
armés, et d'à peu près le même nombre de femmes. Cette
cavalcade était précédée de l'assemblage le plus curieux
de musiciens grotesques. Les uns, n'en pouvant plus de
souffler dans leurs cornes d'ivoire, ne faisaient entendre
que des sons rauques et isolés ; les autres battaient le tam-
bour, raclaient des violons, estropiaient les balafons : mais
les plus amusants étaient trois hommes habillés d'unifor-
mes anglais tout neufs qui jouaient de tambours de basque
avec une inexpérience des plus comiques. Le défilé ter-
miné, et quand on fut assis dans le lieu de réception,
Ballan-Sama accueillit le voyageur avec la plus grande
cordialité et lui offrit un grand pendant d'oreille en or. Il
lui annonça que pendant trois jours ils mangeraient ensem-
ble du boeuf, boiraient du singin, sorte de liqueur fermen-
tée, et regarderaient danser les nègres et les négresses.
Le major descendit ensuite le cours de la Rokelle, et, à
la fin du mois, rentrait à Sierra-Leone.
Hélas ! cinq ans plus tard, le major Laing s'aventurait
dans le grand désert du Sahara, en partant de Tripoli, et
en se dirigeant vers la ville de Tombouctou, dans le
Soudan, dont cette ville est la capitale. Mais après l'avoir
visitée, il se dirigea vers l'ouest et tomba entre les mains
des Touaregs, qui le firent périr cruellement.
C'est à René Caillié, comme nous le verrons, que l'on
doit les tristes détails de sa mort.
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 35
LE MAJOR DÉNHAM.
VOYAGE DANS LE NORD ET LE CENTRE DE
L'AFRIQUE.
(1822 — 1824.)
LE Soudan, le Bornou, le lac Tchad, cette mer Caspienne
de la zone torride, en un mot l'Afrique centrale, deman-
daient depuis longtemps un Christophe Colomb.
Il s'en présenta trois : le major Denham, le capitaine Clap-
perton et le docteur Oudney, trois intrépides savants anglais.
Partis de Tripoli, le S mars 1822, ils se rendirent
d'abord à Sockna, dans la régence de Tripoli, puis à
Moursouh, capitale du Fezzan.
Après quatorze jours de marche, la porte principale de
Moursouh, tellement étroite qu'un chameau chargé ne la
franchit pas sans difficulté, leur donna accès dans cette
ville, entourée de murailles bien bâties et d'une élévation de
vingt pieds. Ils se trouvèrent aussitôt dans une rue large
et longue, bien bordée de maisons, servant de marché aux
esclaves et conduisant à une place que décore le château,
enveloppé lui-même d'une muraille. Ils logèrent dans une
maison comprise dans l'enceinte de ce château, où ils s'em-
pressèrent d'aller saluer le sultan, qui leur fit un bon
accueil, tout d'abord, mais dont ils n'eurent pas toujours
à se louer.
Ils firent un long séjour à Moursouh, car leur départ ne
put avoir lieu que le 30 novembre suivant.
Déjà MM. Clapperton et Oudney, impatients, avaient
36 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
pris l'avance, et attendaient leur compagnon à Gatrone.
Le major Denham partit enfin, avec sa suite de servi-
teurs, des marchands de Mesurata, Tripoli, Sockna et
Moursouh, et environ deux cents Arabes au service du
pacha de Tripoli, qui étaient destinés à servir d'escorte
aux voyageurs anglais jusque dans le Bornou.
L'Arabe, en général, est fluet et maigre ; il a la figure
pleine d'expression, souvent belle. Ses mouvements sont
vifs, et la façon dont il accompagne ses paroles de gestes
saccadés, ne laisse pas d'étonner. Mais il est fier, il est
irritable. Fils du désert, il ne ressemble en rien aux hom-
mes de la civilisation. Il est brave, éloquent, sensible à la
honte : parfois il se montre bruyant et tapageur. Avant
toute chose, il met sa gloire à bien manier les armes et les
chevaux; sa grande joie est d'offrir l'hospitalité. L'Arabe
pauvre lui-même se montre charitable et généreux. On
lui reproche sa malpropreté. C'est un tort : ses ablutions
fréquentes le maintiennent dans un état de pureté qui le
justifie de ce reproche. Chose remarquable ! leur costume
n'a subi aucune modification depuis des siècles : c'est tou-
jours le burnou blanc, de fine laine, les pantalons et le
turban. Ajoutons à l'éloge de l'Arabe qu'il est fidèle à ses
attachements, scrupuleusement exact à sa parole, et pieu-
sement respectueux envers ses parents. Il est essentielle-
ment conteur, et passe des heures entières à écouter des
récits. Quand il parle, la poésie coule à flots de ses lèvres,
et ses descriptions sont enrichies de figures et de métapho-
res inspirées par les merveilleuses beautés de ses déserts.
Mais l'amour de la patrie lui est étranger, car attaché à sa
vie nomade, il erre de pâturage en pâturage, et son unique
plaisir est une vie vagabonde, irrégulière et martiale.
Le major Denham quitta donc Moursouh le soir du
30 novembre : nombre d'habitants de la ville, à cheval, lui
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 37
firent cortège à une assez grande distance. Ses chameaux
étaient partis dès le matin, et les tentes étaient dressées ;
il arriva dans son campement tout préparé à Zesow, simple
hameau composé de huttes.
Sa caravane arriva le lendemain, vers midi, à Traghan,
l'une des cent neuf villes dont le Fezzan se fait gloire,
jadis aussi opulente que Moursouh, capitale de cette partie
orientale de la contrée et séjour d'un sultan, logé dans un
château en ruines. Le marabout de Traghan reçut le voya-
geur anglais et lui offrit la plus généreuse hospitalité.
On se dirigea ensuite vers Maëfen par des terrains for-
més de sable et de sel. Maëfen se compose de misérables
huttes, et l'eau y est mauvaise.
Denham pénétra bientôt dans une plaine déserte, où il
marcha pendant quatorze heures pour arriver à Mestoota, où
les chameaux purent brouter quelques plantes. Il en repar-
tit le lendemain, au point du jour, et s'avança pendant
toute la journée à travers le désert sans voir ni homme, ni
oiseau, ni insecte. Dans un tel désert, quel calme et quelle
magnificence pendant les nuits. A la brûlante chaleur du
jour succèdent des brises rafraîchissantes ; le ciel est con-
stamment illuminé par de larges et brillantes étoiles, ou
par une lune sans nuages. Enfin le bruissement du sable
que soulève la brise ressemble au murmure d'un tranquille
ruisseau. Ajoutons encore un silence imposant, solennel,
religieux, et un écho extraordinaire qui provient sans doute
de la nature compacte et solide d'un sol de sable qui n'ab-
sorbe pas le son.
On atteignit Gatrone, entourée de hauts et riches dat-
tiers, agréablement située au milieu de collines sablon-
neuses et d'éminences de terre couvertes de petits arbustes,
où le major Denham retrouva ses compagnons, le capitaine
38 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
Clapperton et le docteur Oudney, l'un et l'autre souffreteux
et se plaignant du climat.
Les voyageurs passèrent la journée près de quelques
huttes assez bien groupées, qui forment le village El-
Bahhi, dont les femmes, le lendemain, les accompagnèrent
en chantant leurs chansons jusqu'à une distance de plu-
sieurs milles. Le soir on campa à Médroosa.
Le lendemain, la caravane atteignit Kasrowa, vers trois
heures de relevée. Puis, le 9 décembre, ils arrivèrent à
Tegerhy. Aussitôt les Arabes de l'escorte saluèrent les ha-
bitants par la décharge de leurs armes, parce que cette
ville est la première que l'on trouve sur le territoire des
Tibbous. Alors les gens du pays, en retour, ne cessèrent
de danser et de chanter avec eux, pendant toute la nuit.
On passa quelques jours dans Tegerhy, afin de permettre
aux deux malades de se reposer. Du reste, c'est un agréable
séjour que celui de cette ville : elle est entourée de toutes
parts de plantations de dattiers, dont les fruits sont les
meilleurs de l'Afrique, et font l'unique richesse des habi-
tants. Nombre d'oiseaux, tels que bécassines, oies, canards
sauvages se trouvent dans le voisinage. Les indigènes sont
absolument noirs, mais ils n'ont pas la face épatée des
nègres. Les hommes sont fort laids et les femmes moins.
La bouche des premiers est grande et engloutit tout ce
qu'on leur présente, même le tabac à priser, quand on leur
en offre. Rien de plus gracieux que les corbeilles et les va-
ses à boire faits par les négresses avec de simples feuilles
de palmier.
Le 13 du même mois de décembre, la caravane reprit son
chemin à travers des plaines semées d'éminences de terre
et de sable recouvertes de plantes appelées athila, et que
les chameaux savourent avec bonheur. Elle atteignit, après
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 39
six heures de marche, un puits du nom de Omah, où les
tentes furent dressées et où l'on campa.
Le 16, les voyageurs franchirent des bois de palmiers qui
forment une ceinture autour d'Omah, et marchant à travers
les sables, ils arrivèrent à Ghad vers trois heures de
l'après-midi, après avoir rencontré sur leur route des quan-
tités innombrables de squelettes humains ou de fragments
de squelettes.
Le 17, ils parcoururent une plaine semée de pierres, où
la végétation ne se produisait nulle part. Ils eurent alors
en vue une chaîne de montagnes qui s'élève au sud-ouest
et qui s'appelle Alowère-Seghrir. Alowère-el-Kébir, une
autre chaîne plus élevée, est placée plus à l'est, mais ne
pouvait être aperçue des explorateurs. Ce sont les plus
grandes montagnes du pays des Tibbous.
Le 19, les trois Anglais dirigèrent leurs gens à l'ouest,
par une route sinueuse, et ils gravirent une colline de
trois cents pieds, qu'ils descendirent ensuite pour marcher
vers l'est. Au beau milieu de la journée, une naga fort
belle, c'est le nom que l'on donne à la femelle du chameau,
mit bas subitement, puis reprit immédiatement sa route en
suivant son petit, que l'on hissa sur un des chameaux.
Le 20, l'expédition traversa une région fort insignifiante
et, vers le soir, se trouva au pied des Hormut-el-Wahr, la
plus haute chaîne que l ' on eût rencontrée depuis le Fezzan,
car l'un de ses pics n'a pas moins de cinq à six cents
pieds. C'était un spectacle bien étrange que ces montagnes
noires sillonnant l'horizon d'une façon sinistre, lorsque
depuis plusieurs jours déjà les yeux étaient constamment
frappés par l'éclat des sables. On s'enfonça bravement
dans les montagnes, par un passage de deux milles de lar-
geur et se dirigeant vers le sud. On avait fort à souffrir en
montant ce chemin abrupte, d'autant plus qu'il fut long et
40 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
qu'on n'arriva qu'à dix heures du soir dans la vallée
d'El-Whar, où l'on campa, près d'un puits de bonne eau,
où hommes et bêtes purent enfin se désaltérer.
On atteignit le lendemain la chaîne de El-Baab ; puis on
franchit une plaine fort pierreuse, après quoi l'on atteignit
El-Garba, une montagne conique et solitaire, située à
l'ouest de la route, où l'on passa la nuit.
La journée suivante offrit la même monotonie du sol
et nul signe de végétation n'apparut. S'il pleut dans ce
désert, c'est à torrents, et alors il y pousse une herbe drue
à la hauteur de plusieurs pieds. Mais le soleil l'a bientôt
desséchée et réduite en poussière. Il advint que tout en
cheminant, les Arabes avisant quelques racines de cette
herbe desséchée, s'en emparèrent avec avidité, en poussant
des cris de joie, et les donnèrent à leurs chameaux affa-
més. Puis, alors que l'astre du jour disparut derrière les
montagnes de l'ouest, la caravane descendit dans une vallée
où une demi-douzaine de palmiers rabougris révélaient la
présence de l'eau. Mais voyez combien l'esprit de l'homme
est accessible à la joie ! la vue seule de cette misérable vé-
gétation rappela le courage dans l'âme des voyageurs.
Malheureusement, les puits étaient si pleins de sable, qu'il
fallut plusieurs heures pour les déblayer avant de pouvoir
abreuver les chameaux.
Le 25, on aperçut à l'ouest-sud-oucst les montagnes
appelées Tiggerindumma. Puis, à quatre milles de Mafras,
on rencontra une petite vallée peuplée de dattiers couverts
de fruits, mais verts encore.
Les jours suivants, la caravane continua à traverser des
montagnes d'un aspect pittoresque, et atteignit une vaste
plaine qui s'étendait à l'est jusqu'aux bornes de l'horizon.
Elle dépassa ensuite la chaîne de la Caba, et fit halte, vers
neuf heures du soir, dans la vallée de Izhya, que les
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 41
Tibbous appellent Yaat. Elle renferme quatre puits, si l'on
peut donner ce nom à quatre trous creusés dans le sable
à une profondeur de deux ou trois pieds.
On dépassa peu après les monts Ametradumma, à l'ouest
desquels la nature a creusé une vallée de palmiers qu'on
appelle Seggedem et où se trouve de bonne eau. Les petites
caravanes y sont assez ordinairement dépouillées par des
Tibbous pillards, qui s'y tiennent presque constamment
à l'affût. Mais celte tribu sauvage n'osa pas attaquer la
nombreuse escorte des Anglais.
Le 1er janvier 1823, après une marche de six milles, les
voyageurs arrivèrent à la vallée d'Ikbar et y passèrent toute
la journée du lendemain. Depuis plus de huit jours, ils
n'avaient pas rencontré d'endroit plus frais et plus agréa-
ble : on y trouva de l'herbe en abondance et les dattiers y
formaient de nombreux bocages. Aussi ce ne fut pas sans
regrets qu'ils s'éloignèrent de cette charmante oasis dont
l'admirable verdure tranchait prodigieusement sur l'affreuse
tristesse de l'immense désert qu'on allait avoir à parcourir.
Le 3, ils firent vingt-quatre milles et le campement se
fit au pied du mont Tummeraskumma, mot qui veut dire :
Vous boirez bientôt de l'eau ! Quatre chameaux tombèrent
épuisés sur cette route sillonnant la solitude.
Le 4, dans la matinée, ils passèrent entre deux pics des
montagnes nommées Gummaganumma, et, à l'heure de
midi, ils furent en vue d'une énorme masse de tuf noir et
poli, haut d'une centaine de pieds. Un peu plus loin, ils
arrivèrent à Trehat, puits profond de quelques pouces seu-
lement et environné de grosses herbes. Enfin, ils atteigni-
rent Anay, une ville des Tibbous, formée de quelques
huttes élevées sur un massif de tuf semblable à celui dont
nous avons déjà parlé, et dispersées à sa base. Cette ville
est souvent attaquée par les Touaregs, qui pillent les habi-
42 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
tants et leur enlèvent leur bétail : aussi toutes les choses
précieuses sont-elles enfermées au sommet du rocher, et
c'est là que se réfugient les naturels en cas d'attaque. On
ne peut atteindre les huttes du plateau qu'à l'aide d'une
échelle, et comme le pic de tuf est parfaitement escarpé, on
peut s'y défendre en lançant toutes sortes de projectiles et
en accablant de pierres les assaillants.
Le sultan tibbou était absent au moment du passage des
Anglais il visitait son territoire, qui s'étend d'Anay à
Bilma, et notamment la ville de Kisbée, située au sud-est
d'Anay. Il fit prier Boo-Khaloom qui commandait les Ara-
bes de l'escorte de venir le joindre à Kisbée, et la caravane
s'y rendit tout entière.
Celte ville est un point central pour les caravanes et les
marchands : aussi le sultan tibbou y fait-il percevoir les
tributs qui valent aux donateurs le droit de traverser ses
états. Elle est située à huit journées d'Ag-Dass, à vingt-
quatre de Kashna, et à vingt-sept du Bornou. Quand ies
Anglais virent le sultan des Tibbous, ils reconnurent qu'il
ne brillait ni par sa majesté ni par sa tenue. La suite qui
l'accompagnait était composée de sept à huit Tibbous
aussi hideux qu'il est possible de se figurer un nègre.
Le 6, l'exploration laissa sur sa gauche une vallée que
les Tibbous appellent Kilboo, et se dirigeant vers la chaîne
de montagnes dite Ametrigamma, elle atteignit Ashenn-
mma, qui est à quatre milles plus loin, entre de hautes
montagnes à l'est, et à l'ouest d'une délicieuse vallée capi-
tonnée de palmiers et d'arbres superbes. A Tiggema, où
elle campa, elle avait atteint le point le plus élevé de la
chaîne, et dominait même les maisons qui couvrent les
rampes du pic situé à l'extrémité méridionale de l'enfonce-
ment que composent les ramifications des hauteurs. Ses
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 43
flancs sont perpendiculaires, et de profonds précipices
isolent ce pic des autres montagnes. Il n'est pas étonnant
dès lors que ce soit là que se réfugient les naturels, avec
ce qu'ils ont de plus précieux, lorsque les Touaregs ten-
tent une invasion. L'intérieur des maisons de Tiggema est
assez propre, et les naturels semblent contents de leur
sort, tant que les' Touaregs ne les inquiètent pas. Une
assez fertile vallée longe la direction des montagnes à la
distance de plusieurs milles, au pied de la ville, et on y
trouve de l'herbe et des dattes. On voit aussi un lac salé
que fréquentent beaucoup les oiseaux d'eau : le capitaine
Clapperton en tua deux de l'espèce des pluviers.
Le 8, en longeant la chaîne de montagnes de Tiggema,
la caravane dépassa Alighi et Tukumani, bâties au sud des
hauteurs et protégées par elles.
Dans ces contrées, à l'approche des Anglais, les natu-
rels venaient à leur rencontre, et quand ils étaient à cin-
quante pas des cavaliers, ils se mettaient à genoux, chan-
taient, et frappaient un tambourin qui, paraît-il, fait tou-'
jours accompagnement dans leurs réjouissances.
En quittant Tukumani, les voyageurs s'éloignèrent des
montagnes et marchèrent au sud-ouest. Là, à l'heure d'une
halte, et pendant qu'ils étaient couchés à l'ombre de beaux
acacias, très nombreux dans ces parages, ils eurent la
surprise bien agréable pour eux de voir paître un troupeau
de boeufs. C'était un spectacle bien rare, sinon tout-à-fait
inconnu.
Vers deux heures de l'après-midi, ils arrivaient à Dirkée.
Aussitôt des négresses en très grand nombre vinrent exé-
cuter des danses en face des tentes du camp anglais. Ces
danses n'étaient pas sans grâce, et rappelaient celles de
l'antiquité, la pyrrhique des Grecs notamment. Comme on
44 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
stationna à Dirkée, le sultan, le lendemain, fit prier à
dîner les étrangers, et pour tout mets leur servit du fro-
mage, avec une sorte de noix que produit le Soudan.
Ajoutons que ce fromage, fort dur, tellement dur que pour
le manger il fallait le mouiller, était du reste assez bon.
Cette ville de Dirkée, située dans une vallée, a un mille de
circonférence et renferme deux laquets carbonisés de
soude. Elle ne ressemble à aucune des villes de ce pays,
et, par sa position, elle est bien plus exposée aux incur-
sions des Touaregs : aussi sa population et son étendue
sont très peu considérables. Les nègres visitaient alors
Kisbée, Bilma, etc. ; et les négresses apportaient aux An-
glais d'excellentes dattes dans de jolis paniers de jonc en
forme de coeur, et quelques pots de miel et de beurre.
Le 11, la caravane s'achemina sous l'ombrage de la
vallée; et, s'étant arrêtée pour attendre les chameaux re-
tardataires, des Tibbous se mirent à lutter sous les yeux
des Européens, en lançant fort habilement leurs javelots.
Ils plient le bras, et leur main n'est pas plus haute que leur
épaule lorsqu'ils projettent l'arme ; en même temps ils lui
impriment avec les doigts un mouvement énergique de
rotation, de sorte qu'elle tourne en l'air pour arriver au
but.
Le 12, les Anglais étaient à Bilma, capitale des Tibbous
et résidence du sultan. Celui-ci était revenu dans sa ville,
et, afin de faire honneur à l'expédition, il vint à sa rencon-
tre à un mille de Bilma, suivi de cinquante de ses hommes
de guerre et de cent femmes au moins. Les premiers
étaient armés d'arcs et de flèches, et tous portaient des
javelots. Une fois à Bilma, les voyageurs s'arrêtèrent à l'om-
bre d'un grand arbre en attendant que leurs tentes fussent
dressées. Aussitôt les femmes se mirent en danse. Deux
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 45
négresses se placent vis-à-vis l'une de l'autre, et accompa-
gnées par la musique, lente d'abord, d'un tambourin formé
d'une peau de bouc placée sur une calebasse, elles s'appro-
chent si lentement qu'on ne voit pas bouger leurs pieds,
et se contentent de remuer avec une sorte de frénésie, à
droite et à gauche, en avant et en arrière, la tête, les mains
et le corps. Puis, tout-à-coup, l'instrumentiste jouant
avec plus de force et de rapidité, elles se mettent à sauter,
à bondir, à cabrioler, en faisant claquer leurs dents, en se
frappant les mains les unes contre les autres, le tout avec
une vigueur inimaginable, jusqu'à ce qu'elles tombent à
terre, épuisées par la fatigue. Alors deux nouvelles dan-
seuses les remplacent.
Bilma est construite dans un bas-fond et entourée de
murs en terre qui offrent un aspect aussi misérable que les
maisons mêmes qui la composent. A deux milles, au nord,
sont quelques huttes placées sur les rives de quelques lacs
salés qui fournissent du sel d'une blancheur éblouissante,
dont on fait commerce dans le Bornou et dans le Soudan.
Les terribles Touaregs ne s'approvisionnent nulle part
ailleurs, et, cette année-là même, ils avaient dérobé jus-
qu'à vingt mille sacs de cet excellent sel aux malheureux
Tibbous.
On remarque aussi, non loin de Bilma, à un mille, une
source qui jaillit de terre, et arrosant le sol à une certaine
distance, le couvre de la plus riche végétation : mais allez
au-delà de cette circonférence, toute trace de verdure dis-
paraît et on entre dans un désert qui compte au moins
trente lieues.
Le 16, la caravane continua sa route. Le sable du désert
devint tellement mouvant que les chameaux enfonçaient
jusqu'aux genoux. D'affreuses solitudes se développaient
46 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
partout aux regards : le soir on les voyait capitonnées d'é-
minences de sable ; le lendemain toutes ces montagnes
avaient disparu, enlevées par le souffle du vent. Tantôt les
traces des chameaux formaient à l'arrière de la marche un
large sillon; le vent ne se levait pas plus tôt qu'immédiate-
ment des nuages de sables avaient tout effacé. Heureuse-
ment les Tibbous savent reconnaître leur route à des poin-
tes de roc qui, à certains intervalles, lèvent la tête sur
l'immensité de cette vaste mer de sable. L'une de ces têtes
de rocs nous appela vers une partie du désert où se trou-
vent une infinité de petites éminences de vingt à soixante
pieds, dont les rampes escarpées sont fort difficiles à gravir,
surtout pour les bêtes de somme. Aussi les Arabes qui les
dirigent prennent-ils les précautions les plus grandes pour
la descente de ces sortes de montagnes. Ils se suspendent
à la queue des animaux, et par le contrepoids qu'ils éta-
blissent ainsi, ils les rendent plus solides sur leurs jam-
bes. S'ils ne s'avisaient pas d'user de ce moyen, le chameau
tomberait en avant et toute sa charge passerait par-dessus
sa tête.
Le 20, on donna l'assurance aux Anglais que l'on aurait
bientôt de l'eau en abondance : toutefois, il fallut encore
franchir vingt milles avant d'atteindre les puits. En atten-
dant, on dépassa deux montagnes appelées Geisyoe. Enfin
on trouva l'eau dans la vallée du Dibla : mais elle était
très saumâtre et imprégnée de carbonate de soude. Néan-
moins, comme elle était d'une extrême fraîcheur, on la but
avec délices. Puis, comme la vallée voisine était parsemée
d'herbages, les bêtes de somme allèrent y faire un excel-
lent repas.
Le 21, les explorateurs arrivèrent à Chegarub, à dix
milles de Dibla, et après quatre autres milles, ils campé-
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 47
rent à Keosherma : malheureusement il n'y avait là ni bois
ni eau.
On campa, le lendemain, dans le petit vallon verdoyant
de Kasama-Foma, après une marche de vingt-quatre
milles dans le désert, sans même avoir en vue la moindre
élévation pour en rompre la monotonie.
Puis, le 23, on atteignit la vallée d'Aghadem, où arbres,
fourrages et puits, rien ne manqua : on mit en fuite, en y
arrivant, un magnifique troupeau d'au moins cent têtes de
gazelles.
Le 25, au moment où la caravane s'ébranlait pour se
mettre en route, arrivèrent deux Tibbous. au grand trot
de leurs chevaux, venant de Bornou et se rendant à Mour-
souh, pour y porter la nouvelle que le cheik El-Kanemy,
gouverneur du Bornou, avait eu un grand succès dans une
expédition contre le sultan de Beghami. Ces gens croisè-
rent la marche des' Anglais : ils sont les seuls Africains
qui osent entreprendre une traversée aussi pénible, car le
chemin est semé de tant de dangers. Ces Tibbous étaient
en selle sur de magnifiques juments et ne faisaient pas
moins de six milles à l'heure. Ils avaient pour tout bagage
un petit sac de cuir, dans lequel se trouvaient leurs vivres
consistant en quelques poignées de blé grillé et une petite
outre d'eau. Un autre petit sac, attaché sous la queue de
leurs chevaux, recueille la fiente de ces animaux, afin de
la brûler et de s'en chauffer au besoin.
Le 27, la verdure venait quelque peu. A chaque instant
on rencontre des touffes de belles herbes, et le pays res-
semble quelque peu à des landes. Le soir, émergent du sol,
dans le lointain, beaucoup d'arbres, et on arrive à Geogo-
Balwy, où la caravane fait halte et où mangent les cha-
meaux.
Mêmes aspects, le lendemain, durant une partie de la
48 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
marche. A Beere-Kashifery, on trouve des puits très pro-
fonds, et les Arabes sont obligés d'y descendre pour en
retirer beaucoup de sable, afin d'y faire boire.
Le 30, le vent et les tourbillons de sable sont si violents,
que les Anglais sont contraints de ne pas sortir de leurs
. tentes de tout le jour : en. outre, le major Denham devient
lui-même malade, comme Oudney et Clapperton. Il avait
porté depuis Moursouh une large chemise qui, formant son
unique vêtement, pouvait facilement laisser tomber le sable
dont le vent la couvrait, en la secouant de temps en temps.
Mais bientôt le soleil, dont il était peu garanti par cette
chemise, détermina une inflammation sur tout son corps.
Il fallut alors avoir recours au remède du pays, c'est-à-dire
frictionner le malade avec de l'huile ou de la graisse, ce
que les nègres savent parfaitement opérer
Le vent tomba vers le soir, et l'azur du ciel reparut dans
toute sa pureté : alors le cheik tibbou et ses gens, hom-
mes et femmes, se présentèrent devant les étrangers, ap-
portant les provisions les plus maigres, lait de chamelle
aigri et sale, graisse rance, etc., et enfin un mouton osseux
et dans un état déplorable. Les jeunes négresses chargées
de ces aliments étaient pour la plupart jolies, petites et plus
délicates que celles des villes. Leur peau est plus cuivrée,
leur front haut et leurs dents d'une extrême blancheur.
On marcha jusqu'à midi, le lendemain, 31. On atteignit
en ce moment le puits de Kanimani, c'est-à-dire du Mou-
ton. Aussitôt les bêtes de somme coururent à l'eau ; et,
pendant ce temps, on servit aux Anglais d'excellent lait de
chameau dans d'immenses bouteilles d'osier : quelques
mois auparavant, ce même lait eût révolté les Européens;
mais il leur parut alors le plus excellent mets du monde et
le plus délicieux breuvage ; tant il est vrai que l'homme se
conforme aisément à la nécessité
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 49
Kanimani dépassé, le paysage sembla devenir moins
monotone et moins triste : on marcha pendant tout le jour
au beau milieu d'une vallée ravissante de fraîcheur, et, le
soir venu, les tentes furent dressées à Aaohl-Mull, où l'on
put prodiguer le fourrage aux montures des cavaliers et
les jeunes pousses de nombreux arbrisseaux aux chameaux,
qui les mangèrent avidement.
Le 1er février, la caravane suivit une route couverte d'une
herbe si haute qu'elle montait aux genoux des bêtes de
somme. Ce fut dans un creux voilé par ces herbages que
l'on rencontra pour la première fois un serpent que les
Arabes appellent liffa. Sa morsure est mortelle, à moins
que l'on ne tranche immédiatement la chair blessée. Ce
liffa était d'une taille effrayante : on le tua sans peine.
Le 2, les voyageurs cheminèrent, comme l'a veille, dans
une large vallée, bornée des deux côtés par de basses mon-
tagnes. Au milieu du jour, ils suivirent une pente douce
et s'avancèrent au milieu d'une plaine vaste et fertile, om-
bragée d'arbres et de taillis épais. Ils campèrent le soir
près du puits de Kofée. Leur arrivée avait été annoncée au
cheik El-Kamemy, qui avait sa résidence à Kouka. En
avançant dans le pays, quel ne fut pas l'étonnement du
chef des Arabes de trouver l'un de ceux qu'il avait envoyés
en courrier sur un chameau, seul, nu, et attaché à un
arbre. La pauvre victime-raconta qu'il avait été mis dans
cet état par la tribu des Tibbous qui se nomme Wandela.
Ces misérables Arabes lui avaient volé ses lettres. Quant à
son compagnon, ils l'avaient emmené en le menaçant de le
tuer si on ne le rachetait pas. Ces Wandelas, paraît-il, sont
d'audacieux et infâmes brigands qui ne vivent que de
pillages, et qui, ne possédant rien, vivent sur les lignes
du désert qui sont privées de puits, afin qu'on ne puisse
les poursuivre.
Chasseurs en Afrique. 3
50 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
Le 3, la caravane se dirigea vers le sud, à travers une
assez belle contrée. Ainsi franchirent-ils une forêt magni-
fique, où sans cesse ils faisaient lever de nombreux trou-
peaux de gazelles et une immense quantité d'oiseaux. Elle
plaça ses tentes, le soir, près de Miltimee, qui possède
quarante à cinquante puits excellents, abrités par de su-
perbes, bouquets d'arbres autour du tronc desquels se for-
ment des réseaux de plantes grimpantes du plus bel effet,
car, après être montées jusqu'à l'extrémité des branches,
elles retombent vers la terre en festons gracieux.
Avant d'atteindre Lari, les Anglais rencontrèrent deux
campements de Tibbous-Traita, qui prétendirent être les
gens du cheik : ils n'avaient pas de nombreuses tentes,
mais ces tentes ou plutôt ces huttes étaient irrégulièrement
dressées en carré, dont le centre était occupé parle bétail.
La propreté la plus grande se montrait dans ces huttes,
formées de nattes qui, mettant obstacle aux rayons du so-
leil, laissaient cependant pénétrer le jour et l'air. On y
voyait des vases de bois très nets, munis d'un couvercle
d'osier et contenant le lait et quelques provisions.
EXPLORATION DU LAC TCHAD.
Vers le soir du 4 février 1823, les explorateurs anglais
arrivèrent à Lari, située sur une éminence.
De cette hauteur ils découvrirent aussitôt, avec ravisse-
ment, le lac Tchad, étincelant à cette heure sous les rayons
d'or du soleil.
Il semblait tout au plus à la distance d'un mille.
Lari a pour habitants des Africains de Kanem, appelés
Kanembous. Leurs femmes sont des négresses de belle
prestance, mais fort rieuses. La plupart d'entre elles por-
taient une pièce triangulaire ou carrée d'argent ou d'étain,
VOYAGEURS EN AFRIQUE. 51
attachée sur le derrière de leur tète, au moyen de leurs
cheveux qui, retombant en nattes minces et nombreuses,
ne dépassaient cependant pas le cou.
Le 5, au point du jour, le major Denham se dirigea
vers le lac Tchad pour visiter ses bords. Il était porteur
d'un fusil et avait l'intention de tuer quelques-uns des
nombreux oiseaux qu'on y rencontre. Mais ces pauvres
volatiles, ne se doutant pas de ses projets perfides, semblaient
par leur confiance lui souhaiter la bienvenue. Des masses
d'oies et de canards sauvages, d'un plumage splendide,
faisaient tranquillement un repas à une demi-portée de
pistolet. Aussi le brave major, qui n'était pas un ardent
chasseur ni un visiteur inhumain (ces deux expressions,
dit-il dans sa relation, lui semblent synonymes), oublia
bientôt ses hostiles intentions de guerre et se livra tout
entier à l'étrangeté du spectacle. En effet, tandis qu'il
avançait vers eux, ces oiseaux se rangeaient à peine à
droite et à gauche, et eussent pu facilement être pris à la
main. Cette façon d'agir était si nouvelle pour notre voya-
geur, qu'il n'osait abuser de cette étrange confiance. Il voyait
là tout autour de lui, et fort au loin, des pélicans, des
grues, hauts de quatre ou cinq pieds, gris, variés en cou-
leurs, et blancs : les uns et les autres jouaient à quelques
pas de lui. Il vit aussi un autre oiseau qui ressemblait en
même temps à une bécassine et à un coq de bruyère, mais
qui était plus gros que l'une ou l'autre. Il y avait encore
d'immenses becs-en-cuiller d'une blancheur de neige, des
cercelles, des pluviers aux pattes jaunes et une infinité
d'autres oiseaux aquatiques inconnus de l'explorateur.
M. Denham trouva l'eau du lac douce et agréable à
boire. Le lac Tchad offre de très nombreux poissons que
les naturels pèchent d'une façon fort étrange. Trente ou
quarante femmes s'avancent dans le lac avec leurs vête-
52 VOYAGEURS EN AFRIQUE.
ments retroussés, et se tenant toutes par la ceinture, de
telle sorte qu'on dirait un long chapelet qui se déroule. *
Elles forment un cordon à quelque distance du bord; puis,
revenant vers la terre, elles se serrent de plus en plus et
font ainsi une battue si générale du poisson, qu'il est forcé
de se laisser prendre à la main, et que parfois même il
saute sur la rive.
Au centre et au nord-est du lac, on voit émerger des
eaux quantité d'îles habitées par les Biddiomah, peuples
qui ne vivent que du pillage qu'ils exercent sur la contrée
riveraine, et qui emportent tout ce qui tente leur cupidité.
La terreur qu'ils inspirent aux peuplades qui entourent le
lac est presque égale à celle qu'ils ressentent à l'endroit
des Touaregs. Les premiers toutefois sont moins rapaces
et moins cruels que les seconds.
Le soir venu, le major Denham visita Lari. Cette ville-
est située sur une éminence et possède deux mille habi-
tants. Les huttes qui la composent sont formées de roseaux
qui proviennent du lac Tchad : leur toit est conique et
leur donne la ressemblance de meules de grain soigneuse-
ment recouvertes de paille. Chacune d'elles se dresse au
centre d'un enclos, à travers lequel serpente un sentier
qui conduit à la porte, mais après une infinité de zig-zags.
Des chèvres, des volailles, parfois même une vache, peu-
plent ces enclos. Les négresses sont généralement occupées
dans leurs demeures à filer du coton, car cette plante
pousse facilement dans les environs du lac, sinon en
abondance. Bien de plus propre que l'intérieur de ces ca-
banes, qui sont circulaires et n'ont d'autre ouverture pour
communiquer l'air et la lumière que celle de la porte, com-
posée d'une simple natte.
Lorsque les explorateurs quittèrent Lari, leur caravane
entra sous une épaisse forêt d'acacias. Ils y avaient à peine

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.