Babylone et ses merveilles, ou le Réveil de sémiramis, recherches historiques sur la splendeur et les ruines de la reine des cités, par C. A. B.

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chez les marchands de nouveautés (Paris). 1819. In-8°, XVIII-107 p..
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BABYL0NE
ET
SES MERVEILLES
BABYLONE
ET
SES MERVEILLES|
LE RÉVEIL DE SÉMIRAMIS
RECHERCHES HISTORIQUES SUR LA SPLENDEUR
ET LES RUINES DE LA REINE DES CITÉS.
PAR C. A. B.
PARIS,
CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
1819
INTRODUCTION
Pour offrir au public l'idée la plus juste possible de
cette fameuse Babylone, qui était située sur les bords
de l'euphrate, et qui passait pour la plus étonnante
merveille du monde par son immense étendue, son,
luxe, ses richesses et la beauté de ses édifices, nous
avons consulté tous les auteurs qui ont parlé de sa
magnificence et tous ceux qui virent cette ville célèbre
cesser, insensiblement d'être la reine des cités et s'en-
velopper du nuage obscur qui nous cache presque
jusqu'aux preuves de son existence. Nous avons aussi
mis à contribution les plans que plusieurs savants,
distingués nous ont donné de; la disposition de ses
rues, delà position de ses principaux monuments, de
sa figure géométrique et de l'étendue de ses limites.
Nous avons recueilli ce que les voyageurs les plus
dignes de foi nous ont dit de ses ruines, et surtout
la précieuse table de bronze conservée au monastère
des trois églises d'Irivan, ville d'Arménie appelée
Terva dans Ptolomée, modèle le plus détaillé et le
plus authentique de Babylone et de ses vastes consr-
tructions (r). Aidés de ces lumières, et de l'inspection-
des restes des édifices des mêmes contrées et du même-
temps, nous nous sommes approchés de la vérité
autant qu'il a été en notre pouvoir. Qu'on ne pense
pas retrouver dans les palais et les temples de Baby-
lone les élégantes proportions de l'architecture des
Grecs et des Romains. Dans ces premiers siècles du
monde, les hommes, grands et robustes enfants de
la nature, avaient un génie mâle, élevé, et des pen-
sées sublimes. Leur; conception n'embrassant que des
•objets ouvrages de::la main divine, ne formait 'que
des projets vastes et dignes de laisser des monuments
immortels. Les palais de Babylone , semblables à
celui de Tentyre en Egypte (2) sur la plate-formé
duquel on bâtit depuis une ville entière, étaient si
Vastes et d'une hauteur si prodigieuse, qu'on pourrait
comparer les colonnes qui décoraient leurs portiques
à la colonne Trajane, ou plutôt à la colonne triom-
phale érigée à la gloire des armées françaises. Tout
était colossal, tout était dé la beauté la plus majes-
tueuse , la plus implosante,: et dé là solidité là plus
parfaite dans ses constructions. Clés ouvrages fameuxs
semblaient moins appartenir a l'industrie humaine
.qu'à la puissance infinie d'un Dieu. C'est en vain qu'on
chercherait, dans ces moles sublimes, de ces détails
riches et gracieux dont l'ensemble présente à nos
regards la plus séduisante harmonie. On ignorait
alors l'usage même dés voûtes : les plafonds étaient
formés de grosses poutres ou d'énormes laves de -
pierre et de granit posées sur. des piliers dont les
proportions frappaient d'étônnement et d'admira-
tion, tant elles étaient mâles et sagement entendues.
Les ornements qui les décoraient étaient rares, mé-
nagés, et d'un style a la fois noble, pur, large d'exé-
cution, mais qui se ressentait partout de l'art encore
vij
au berceau. Les sculptures de ces temps éloignés
étaient généralement lourdes, massives, peudétà-
çhées de la pierre, et souvent d' une monotonie qui'
décelait des intentions vagues, absolument dénuées
des secours de l'étude et des finesses d'une élégante
composition. Les statues étaient sans action, sans,.-.
grâces et sans vie. Ce qui a fait; dire à un poëte mo-
derne qui avait: savamment; observé celles qui nous
restent de cette haute antiquité :
Autrefois la statue, immobile, roidie,
De la.main du sculpteur sortait toujours sans vie,
L'oeil fermé, les pieds joints, les bras collés aux flancs : _
Tel le Nil, vit ses Dieux presque dans tous les temps.
L'industrieux Dédale, honneur de la sculpture,
Des liens du maillot dégagea la figure,
Fit jouer ses ressorts, lui rendit l'action,
Et fut, pour l'animer, le vrai Pygmalion.
Non-seulement la sculpture s'ouvrait à peine une
carrière, mais tous les arts; d'imitation étaient encore
voilés des épaisses ténèbres de l'inexpérience, et de
l'ignorance des grands moyens que l'homme possède
pour manifester qu'il est le plus parfait des êtres,
après son Créateur.
Les ruines de l'Egypte, de la Perse , des Indes-
Orientales et de la Chine, nous offrent des statues et
des bas-reliefs, où nous devons reconnaître, l'état du
dessin et de la sculpture chez les peuples les plus
anciens de notre continent. Nous reconnaissons dans
ces précieux fragments les premiers efforts du sta-
tuaire inspiré par la seule nature, dont il était, sous
les rapports de la plus,extrême simplicité , l'élève trop
docile et le trop scrupuleuximitateur. Quoi qu'il en
puisse être des défauts qu'onreprocha, jusque dans
des siècles de lumières, à la sculpture, son origine
ne s'en perdait pas^ moins dans la mût des temps (3).
L'architecture, fille active de la nécessité et d»
besoin, fit des progrès infiniment plus rapides; on
la voit, dès les premiers temps du monde, élever des
temples majestueux au fanatisme, de superbes et
vastes palais aux despotes, à côté des chaumières
qu'elle construisait aux peuples opprimés dont elle
empruntait l'industrie, la, persévérance et les bras.
La première pierre qu'elle posa pour servir de base
au sanctuaire d'une idole, ou à la demeure Sun
homme riche et puissent, fut sans doute arrosée de
larmes, et le premier ciment qui servit au même
usage, détrempé des sueurs du pauvre ou du juste
persécuté (4).
Le palais des anciens rois de Perse, encore presque
debout, ou dont il nous reste dès vestiges considé-
rables (5), nous offre d'excellents et nombreux mo-
dèles de l'architecture orientale dans son origine.
Quelques contrées de la Chine (6), les bords du Gange
et les sables déserts de l'Arabie sont riches dé ces
fragments précieux où le curieux, le savant et l'ar-
tiste peuvent puiser de grandes leçons pour bien se
pénétrer de l'esprit, des moeurs et des' talents des-
peuples qui précédèrent, dans l'art de bâtir, les
beaux jours de la Grèce et de Rome. Ce n'est pas
quand un char touche au but qu'il est intéressant de
l'admirer c'est quand il. s'élance dans; la carrière
qu'il doit parcourir; c'est dans sa course qu'il faut le
suivre pour apprécier l'élasticité, de ses ressorts. Il
en est de même de l'art qu'on veut bien connaître et
qu'on veut sagement apprécier dans tous ses détails-
Ce n'est pas lorsqu'il vient d'atteindre sa perfection,
qu'il est possible de se rendre un compte fidèle des
nuances qui caractérisent sa vraie beauté; il faut le
fixer dès son berceau et marcher avec lui depuis
Bélus jusqu'au règne brillant d'Auguste. Le botaniste
-jugerait bien faussement une plante, si, pour s'atta-
cher à l'étude de sa fleur, il négligeait d'observer ses
racines et sa tige.
Lorsqu'on réfléchit sur les essais des hommes
avant de rechercher, les résultats de leurs longues
méditations et. de. leurs travaux , on s'identifie
mieux avec leur génie et l'on s'aplanit les chemins
qu'ils ont suivis, pour arriver avec eux au degré su-
prême qu'ils voulaient atteindre. Je dirai plus : celui
dont l'âme est encore empreinte du grand caractère
que lui donna la nature, trouvera plus de charmes
dans l'étude.des monuments fruits de l'art qui vient
de naître, que dans ses observations sur les temples
et les statues, prodiges des siècles de lumières; Ainsi
que l'homme vertueux aime à reporter ses pensées
vers les premiers pas de son enfance, l'artiste philo*
sophe, qui doit un jour étonner par les productions
de son talent, se. plaît à consulter son art au sortir
des mains de la nature, et l'accompagne avec pru-
x
dence dans toutes ses vicissitudes jusqu'au jour de sa
gloire.
L'histoire de nos antiquités est sans doute dû plus
vif intérêt; nous aimons naturellement a nous entre-
tenir des souvenirs que nous rappellent les monu-
ments bâtis par nos ancêtres, et la nécessité de leur
étude se fait sentir dans tous les arts dépendants du
dessin. Mais, avant que d'être Français, nous sommés
des hommes, et les Muses, filles du Ciel, ne con-
naissent point de bornes à leur empire sur la terre.
L'artiste,le savant et le sage ont pour concitoyens
tous les habitants du globe, et pour patrie l'univers
entier. Il y a de l'égoïsme et de l'erreur à ne consi-
dérer essentiellement que ce qui à rapport à l'histoire
nationale dune seule contrée. Les grands génies
d'Athènes et de Rome n'ont-ils arrêté leurs regards
que sur des ouvrages conçus et exécutés sur les bords
du Scamandre et du Tibre? —Non, les Grées per-
fectionnèrent les arts qu'ils avaient empruntés aux
Égyptiens, et les Romains recueillirent des uns et
des autres le germe.des beautés que nous admirons
dans leurs chefs-d'oeuvre. Les philosophes, les ar-
tistes et les poëtes de l'antiquité avaient toutes les
nations présentes à leur pensée, et dans leur amour
pour elles, ils ont laissé leurs immortelles produc-
tions à la postérité toute entière.
La source du grand, du sublimé est dans ces masses
antiques et colossales éparses où les premières villes,
du monde élevaient avec orgueil leurs têtes couron-
nées d'obélisques et de crénaux. Les contours qui
les sillonnent et représentent sur leurs surfaces des
figures grossièrement sculptées d'hommes, d'ani-
maux, de fleurs et de fruits , sont eux- mêmes
un centre où la pensée doit se reposer un instant,
et d'où peuvent s'échapper des rayons de lumière.
Toutes les nations primitives semblent avoir reçu
de la nature un même caractère. L'architecture et la
sculpture sont deux soeurs qui se ressemblent pres-
que partout au berceau. L'observateur s'étonne lors-
qu'il examine des fragments de leur enfance sur les
différents points du globe. A quelques nuances près,
on retrouve, dans les ruinés des anciens monuments
de l'Asie, le goût et l'exécution qui caractérisent les
débris des temples et des palais de l'Egypte, de la
Gaule et du Mexique. Les Gaulois surtout ont im-
prirné| sur tous leurs ouvragés en ce genre un
caractère qui paraît être le calque ou le type des
édifices dont on admire les restes sur les bords du
Nil. Le règne des druides celtes, qui commence,
selon les uns, Tan du monde 2232 , et selon d'au-
tres, l'an 2140, n'a-t-il pas succédé à quelques
dinasties de prêtres, absolument du même ordre
que ceux d'Isis et d'Osiris? ou la ressemblance du
culte de l'Egypte avec celui des Gaules ne date-
rait-elle que de l'époque de l'émigration des Celtes
et du premier Brennus vers l'Orient, l'an 3774?
L'extrême,analogie qu'on remarque entre les idoles
du Nouveau-Monde et celles de la Chine et de l'ïn-
dostan, ferait penser que le nord de M Scythie, très-
peu connu des anciens, joignait, dans les premiers
siècles, notre continent à l'Amérique. — O nuit des
temps,. dans quel cahos tu plonges celui qui veut
pénétrer tes mystères ! N'importe; tes effortspour
nous cacher des origines qu'il nous est indispensable
de connaître, seront vains une main savante, .doit
écarter un jour tes épaisses ténèbres, et nousdévoiler
la vérité que tu recèles dans ton sein. En attendant
la science, d'un, nouveau Zoroastre pour découvrir
les secrets de cette haute et silencieuse antiquité
étudions les monuments, précieux que le ravage des
années et la fureur des hommes ont épargnés. Ou-
, vrons les yeux sur les ruines de Babylone, de Mem-
phis et d'Ecbatane. Mais quand, des sentiers étroits^
tortueux et quelquefois immenses que l'art suivit à
son aurore,, nous avançons à grands pas vers ses
chefs-d'oeuvre, qu'un esprit trop national ne nous
arrête pas plus qu'il ne faut aux siècles, d'ignorance et
de barbarie qui succédèrent malheureusement aux
époques glorieuses qui virent élever les temples de la-
Grèce et le Panthéon d'Agrippa. L'empire romain;
déchu de sa splendeur, vit les Goths et les Vandales
apporter dans nos contrées la dégradation la plus
monstrueuse de l'architecture et du dessin. Ce n'est
pas la multiplicité des ornements et l'extrême déli-
catesse de leurs contours qui constituent le vrai beau;,
il est dans la pureté du goût qui les a formés, dans
leur choix, et dans la sagesse qui sut les employer àr
propos. De simples blocs de pierre posés l'un sur
l'autre par des mains savantes ont plus dé droits' à
l'admiration, du connaisseur que tous les miracles
de persévérance qui décorent nos temples gothiques.
Je dirai plus : mon âme s'agrandit à l'aspect des ro-
chers entassés par l'art robuste des Gaulois, et je sens
qu'elle: s'anéantit lorsque mes yeux s'arrêtent sur les
nombreux et bizarres ornements d'une ancienne ca-
thédrale. Rampants et tout à la fois présomptueux
imitateurs, les Goths ont cru surpasser leurs modèles
et sont tombés dans tous leurs défauts Sans pouvoir
atteindre une seule de leurs perfections. Tour dans
leurs Ouvragés décèle d extravagantes prétentions ',
et Surtout une ignorance absolue des règles de la
belle architecture, de la peinture et du dessin. Les
Maures se sont éloignés comme eux de la noble
simplicité de la nature , en multipliant aussi les dé-
tails; mais ils-ont mieux senti le grandiose dens la
distribution, là forme et l'ensemble des corps solides,
qui sontles beautés essentielles d'un édifice.
L'art de construire des maisons est un des p1us
anciens (7). La ville que Caïn bâtit, et â laquelle il
donna le nom de son fils Hénoch, la construction
de l'arche de Noé avant le déluge , et celle du mer-
Veilleux édifiée de la Tour de Babel, qui suivit d'assez
près ce terrible événement, sont autant de preuves
qui écrasent l'opinion absurde qui fait des hommes'
pendant une longue suite de siècles, autant de sau-
vages qui auraient été plus stupides, et moins intel-
ligents que les bêtes , s'ils eussent emprunté d'elles
leurs tanièrés pour se loger (8). Nous l'avons dit
xiv
les pays qui furent peuples par les premières géné-
rations des enfants de Noé, sont remplis de restes
précieux de bâtiments faits dans ces tempsreculés,
et dont les ruines font voir encore le haut point de
perfection où l'on avait dès-lors porté l'architecture^
Les hommes ont donc presque toujours su se faire
des logements proportionnés à leurs besoins, relati-
vement à leurs moeurs, au temps où,ils ont vécu, et
au climat qu'ils ont habité: mais il ne faut pas juger
des maisons des anciens par les nôtres. En général,
et surtout en Égypte et dans tous les pays orientaux,
les toits des maisons étaient en terrasses, qu'on ornait
ordinairement de verdure et de fleurs. On s'y-pro-
menait, on y couchait souvent , on y montait dans
les grandes allarmes. De là la loi de Moïse, qui or-
donnait de faire tout, autour du toit un mur d'ap-.
pui, de peur que. quelqu'un ne se tuât en tombant.
<4,e|st aussi ce qui fait entendre cette expression de
l'Évangile : Cequi vous a été dit à l'oreille, pu-
bliez-le sur les toits ; chaque maison; étant comme
une grande tribune toute, dressée: pour(quiconque
voulait se faire;entendre de loin.
Les fenêtres des maisons n'étaient fermées que par
des treillis pu par des rideaux. On croit; seulement
que vers les derniers temps de la république romaine,
on avait,trouvéle moyen de les fermer en forme de
vitres par des matières transparentes (9). Mais ce qui
nous paraît plus étrange, c'est que l'usage des che-
minées, fût ignoré, des anciens. C'était dans la partie
de la maison qu'on nommait atrium 3 lieu presqu'en-
tièremént décoùvert, que se faisait le feu pour cuire
les viandes, et pour fournir de la braise allumée
qu'on portait dans lés!appartements quand il faisait
froid. On mettait seulement sur les brasiers un bois
si sec qu'il ne fît aucune fumée; et chez lés riches,
c'était ordinairement du bois odoriférant. Le feu de
l'atrium était commis à la garde de la portière ou du
portier, qui était assez communément un esclave en-
chaîné ! ! ! Il faut encore observer que les portes des
maisons s'ouvraient, en dehors; et qu'il était ordonné
par une loi de police, que ceux qui voulaient sortir;
fissent du bruit à la porte avant que de l'ouvrir, pour
avertir ceux qui passaient dans la rue de s'éloigner,
afin de n'être pas pris entre la porte qui s'ouvrait et
le mur. Il est bon aussi d'observer que les maisons
étaient assez.souvent isoléeset séparées les unes des
autres , même dans les villes , ordinairement avec des
jardins, et quelquefois des terres labourables.
La.beauté des maisons des anciens consistait;moins
en des ornements placés à quelques endroits dé l'in-
térieur et de l'extérieur, que dans la forme entière,
dans la taille et la liaison des pierres, dans la solidité
et les justes proportions de la charpente. Ils avaient
grand soin que tout fût bien uni et bien dressé au
plomb, à l'équerré et au niveau. C'est ainsi qu'Ho-
mère parle des, bâtiments dont il loue la belle ordon-
nance;et on admire encore cette espèce de mérité
dans ce qui nous reste des bâtiments des anciens
Égyptiens. Les Israélites employaient les bois odori-
férants, somme le cèdre et le cyprès, pour revêtir
xvi
en dedans les bâtiments les plus riches, en faire des
lambris et des colonnes; Les descriptions bien détail-
lées que Plibele jeune nous a laissés de ses deux mai-
sons , peuvent suffire pour donner une idée de la
forme, dé l'étendue, et de la magnificence de celles
des riches, Romains. A Babylone, elles avaient plus
de simplicité et ressemblaient davantage aux maisons
égyptiennes, comme il est aisé de s'en convaincre par
l'inspection de celles du plan que nous offrons à la
curiosité publique. Quelles singulières oppositions!
nos plus grands édifices auraient disparu; à l'ombre
des moins considérables de Babylone, et les plus
hautes et. les plus belles maisons; de cette Capitale
immense se remarqueraient à peine à côté de celles
de Paris. Ce contraste très-avantageux pour les mo-
numents de Babylone , est cause* qu'on distingue fort
peu ceux de Paris. Les uns extrêmement vastes et
d'une hauteur: prodigieuse, s'élevaient comme des
montagnes et des pics inaccessibles au-dessus de tout
ce qui les environnait , tandis que les autres; sont en
quelque sorte confondus dans la masse générale des
habitations qui les entourent; Sous tous ces rapports;
l'aspect d'une ville aussi Considérable que Babylone
est donc bien plus pittoresque , bien plus majestueux
et bien plus imposant que celui de nos plus belles et
de nos plus grandes villes modernes. Dans la pre-
mière , tout se dessine agréablement à l'oeil et prend
un caractère de magnificence et de supériorité qui
frappe, étonne, subjugue et plonge dans l'admira-
tion; dans les secondes, tout n'offre à la vue qu'une
immense réunion de sommités inégales comme les
vagues d'une mer agitée, et présente l'image du dé-.
sordre et de la confusion. Ne nous éblouissons pas;
aucune de nos cités ne rassemble assez de beauté
d'architecture pour soutenir le parallèle avec celles
de l'antiquité; et les ruines de Palmire sont à tous
égards plus dignes de fixer nos regards que nos palais
où la mâle simplicité, qui fut si recherchée des -an-
ciens , est partout sacrifiée à des décorations qui se
ressentent du mauvais goût qui construisit nos édi-
fices gothiques. La pureté et l'élégance noble et vraie
qui séduit dans les monuments de la Grèce et de
l'Italie que le temps et la main des hommes, n'ont pas
entièrement détruits, semblent reprendre depuis peu,
chez les artistes, l'empire qui leur est dû. L'architecte,
le peintre et le sculpteur n'obéissent plus - aveuglé-
ment au goût du jour. On aime, on recherche les
modèles qui seront de tous les temps, et le mépris
s'attache aux conceptions mesquines du siècle de
Louis XV Dans l'attente d'une entière régénération en
France dans les arts dépendants du dessin, .quittons
un instant les rives de la Seine, du Rhône, de la
Saone et de la Loire, pour suivre le cours de l'Eu-
phrate et nous asseoir sur les débris épars de cette
Babylone fameuse qu'on surnommait la Reine des
cités lorsque Jérusalem, Memphis, Samarie, Persé-
polis, Ecbatane, Bactre, Athènes, Damas, Thebes et
Ninive brillaient de l'éclat de toute leur splendeur.
Vrais amis des arts, c'est pour vous que la pre-
mière, la plus grande et la plus belle capitale de l'u-
xviij
nivers est sortie des ténèbres d'une longue suite de
siècles; c'est un légitime hommage que nous osons
offrir au mérite , puisse-t-il nous accorder ses suf-
frages , ou plutôt son indulgence !
BABYLONE
ET
SES MERVEILLES.
L'AN du monde 1788, les enfants de Noé s'étant fort
multipliés, ce patriarche partagea la terre entre eux.
Ce fut vers la naissance de Phaleg, qui signifie di-
vision.
L'Asie occidentale, depuis les monts Taurus et
Aman, et toute l'Europe, échureut à, Japhet.
La Syrie, l'Arabie et toute l'Afrique à Cham, et
Sem eut toute l'Asie orientale.
Nembrod était fils de Chus et petit fils de Cham.
Il usurpa le premier l'autorité souveraine. Parce qu'il
était grand, robuste, adroit et courageux, qualités
extrêmement estimées dans les premiers temps du
monde où la chasse des animaux féroces, qui s'étaient
considérablement multipliés, était l'exercice le plus
noble et le plus utile à la société, on consentit à lui
obéir. Nembrod, terrible dans les forêts, prit insen-
siblement le caractère des lions et des tigres qu'il
combattait, et devint le despote du peuple qui s'était
mis sous sa protection. Il se fit détester; et ceux
mêmes qui s'étaient empressés de l'élever au pouvoir
suprême, conspirèrent sa perte. Bélus, homme d'une
taille extraordinaire,d'une force invincible, et qui
réunissait a un génie Supérieur, toutes les vertus d'un
philosophe et d'un héros, fut choisi pour lui succéder.
La royauté est l'image de l'autorité, que dans les
premiers temps les pères avaient sur leurs enfants et
sur toute leur famille, dont ils étaient les chefs et les
législateurs. On en voit un exemple dans le supplice
de Thamar, ordonné par Juda son beau-père. Ho-
mère et Platon attestent également cet ancien empire
paternel. Un souverain, pour être digne du trône,
doit donc être juste, bienfaisant, et le père de son
peuple, plutôt que son roi. Bélus, en succédant à
Nembrod, fit briller ces qualités rares et si chères à
l'humanité; il fonda Babylone, dont il fut l'idole et
la gloire, et le tyran haï, méprisé, alla mourir de
honte et de misère sur les rives du T ygre, ou Ninus
éleva les murs de Ninive.
Babel, c'est-à-dire confusion, c'est le nom de la
fameuse tour que Nembrod et les descendants de
Noé bâtirent dans la plaine de Sennaor, pour se faire
une marque ou un signe de ralliement, n;y ayant
point d'objet qu'ils pussent voir de loin. Ils s'opiniâ-
trèrent à y rester.Mais Dieu, dit l'Ecriture, traversa
leur entreprise en les faisant tous parler un langage
différent. De là vient le nom de Babylone, capitale
de la Chaldée, ville immense et superbe, mise au-
dessus de toutes les merveilles du monde.
A peine Babylone voyait ses édifices élancer leurs
pyramides (10) et leurs coupoles majestueuses vers
le ciel, et ses murailles ceindre orgueilleusement sa
( 21 )
vaste étendue, quelle fût proclamée reine de toutes-
les cités du globe. Sa renommée s'étendit sur toute-
la terre; et les peuples, appelés par ses richesses, son
luxe et ses plaisirs, vinrent de toutes parts déposer
dans son sein les productions les plus rares et les plus
précieuses de l'univers. Son nom fût répété avec tant
d'enthousiasme et d'admiration chez les nations de
l'antiquité ; qu'il est, passé jusqu'à nous avec tout son-
éclat. Après plus de trois mille ans, Babylone, comme
au premier jour de sa gloire,. éveille l'attention des-
hommes de tous les climats par le souvenir de ses
prodiges, et semble leur reprocher comme un sacri-
lége d'avoir pu quelquefois oublier qu'Athènes et
Rome n'ont jamais atteint son degré de splendeur.
Ses murailles étaient à tous égards une merveille.
Elles avaient quatre-vingts pieds d'épaisseur, trois
cent cinquante de hauteur, et quatre cent quatre-
vingts stades de circuit
Cette magique enceinte formait un quarré parfait-
Les murailles étaient construites de briqués larges
séchées au soleil, et cimentées de bitume; liqueur-
épaisse et glutineuse qui sort de la terre dans ce pays-
là, et qui joint plus fortement que le meilleur ciment
que l'on ait jamais eu. Elle devient même par la suite
plus dure que la pierre dont elle sert de liaison.
La ville était entourée d'un vaste fossé rempli d'eau
et revêtu de briques des deux côtés. La terre qu'on
avait tirée en le creusant avait servi pour faire lés
briques dont les murailles étaient construites. Ainsi,
par l'extrême hauteur et épaisseur des murs, on,
peut juger quelle était là largeur et la profondeur
des fossés.
Chaque côté dé ce grand quarré avait vingt-cinq
portes, ce qui en faisait cent, toutes d'airain massif.
D'où vient que quand Dieu promit à Cyrus la con-
quête de Babylone, il lui dit : Je romprai les portes
d'airain.
Entre deux de ces portes il y avait une tour qui
s'élevait encore au-dessus des murs, sans en compter
quatre autres bien plus grandes, placées aux coins
de ce grand quarré.
Des vingt-cinq portes qui étaient à chaque côté
partaient autant de rués qui aboutissaient aux portes
du côté contraire ; de sorte qu'il y avait en tout cin-
quante rues, qui se coupaient à angles droits et dont
chacune avait cent cinquante pieds de large. Il y
avait encore quatre autres rues qui n'étaient bâties
que d'un côté, étant bordées par le rempart. Onaurait
pu, en les suivant, faire le tour de la ville. Elles
avaient deux cents pieds de large.
Les maisons y étaient de trois où quatre étages au
plus; et n'étaient pas toutes contiguës les unes aux
autres. On les avait ainsi disposées tant pour là com-
modité des habitants, qui avaient chacun leur jardin ,
que pour aérer la ville, et la rendre plus saine, et
obvier aux ravages du feu.
L'Euphrate traversait cette grande ville du nord au
midi. On passait ce fleuve sur un pont qu'on a re-
gardé comme un des plus grands ouvrages de Baby-
lone. Comme le fond de la rivière était entièrement
( 23 )
sablonneux, on avait été obligé d'y enfoncer une grande-
quantité de pilotis, qui n'étaient rien moins que des
poutres énormes de cèdres et de cyprès. La maçon-
nerie semblait devoir atteindre le terme de l'immor-
talité. C'étaient dès pierres d'une épaisseur et d'une
grandeur prodigieuse jointes avec du plomb fondu,
et liées entré elles avec des crochets de fer.
Le temple de Bel avait deux parties, l'ancienne et
Ta nouvelle. La première ne comprenait que cette
fameuse tour bâtie, à ce qu'on croit, par Bélus, des
débris de deux autres tours élevées successivement
par Nembrod et les enfants d'Adam lors de la Con-
fusion des langues. Ce fameux édifice, plus considé-
rabler peut-être que les deux premiers auquels il avait
succédé, surpassait de beaucoup la plus grande py-
ramide d'Egypte, encore aujourd'hui si vantée. Celle-
ci formait un quarré de sept cents pieds dans chaque
face par le bas , et portait plus de quatre cent quatre-
vingt-un pieds de hauteur. La Tour de Babel était un
chef-d'oeuvre bien plus admirable. Comme la pyra-
mide, elle était quarrée; mais chacun de ses côtés
avait, disent quelques auteurs, Cent pieds de moins,
et sa ligne perpendiculaire étant de six cents pieds,
où plus ; elle excédait la merveille Égyptienne de cent-
dix-neuf pieds, et peut-être d'avantage, ce qui mé-
rité une attention singulière, eu égard à la diminu-
tion qu'on donne à sa base. C'est un quart sur le tout.
Elle était toute bâtie de briques et de bitumé,, comme
lès murailles de la ville. On ne peut rien déterminer
ait surplus, sur les proportions de ce monument,
( 24 )
que tous les anciens disent avoir été le plus, haut, de
l'univers. (11).
On y montait par deux rampes obliques prises
dans l'épaisseur du mur,lesquelles tournaient quatre
fois en dehors avant que d'arriver au sommet, ce qui
formait une apparence de huit tours posées l'une sur
l'autre, qui allaient toujours en diminuant et dont
chacune avait soixante-cinq pieds.
... On,y avait pratiqué plusieurs appartements avec
des voûtes plates soutenues par des piliers; et toutes
ces chambres firent partie dû temple,, lorsque la tour
fut consacrée à un usage idolâtre. Le plus haut étage
était réputé le plus saint.
Au sommet, de la tour était une large plate-forme,
ou observatoire, par le secours duquel les Babylo-
niens s'étaient rendus plus habiles en. astronomie
qu'aucune autre nation. Car, lorsqu'Alexandre prit
Babylone, le philosophe Gallisthènes qui l'avait suivi,
s'informa, sur la prière de son maître Aristote, des
observations astronomiques des Chaldéens, et ils lui
en donnèrent de 1903 ans, ce qui remontait jusqu'à
la 115e année depuis le déluge; la 15e depuis la con-
struction de la Tour de Babel, et du commencement
de Nembrod.
Jusqu'au règne de Nabuchodonosor , le temple de
Bel ne contenait que la tour et les chambres qui ser-
vaient à son culte. Mais ce monarque en accrut extrê-
mement l'étendue par les grands édifices qu'il fit
bâtir tout au tour dans un quarré de huit cents toises,
ce qui excédait de trois cents l'enceinte de celui de
( 25 )
Jérusalem. Tout ce vaste corps de bâtiment avait la
fouine d'une immense tour bastionnée, ornée d'une
colonnade et de portes d'airain massif ; et c'est à quoi
fut sans doute employée la mer d'airain, les colonnes
etautres objets;considérables du même métal, qui
avaient été enlevés dû, temple de Jérusalem et-trans-
portés à Babylone. Car l'Histoire Sainte dit que le
vainqueur, impie les mit dans la maison de son dieu.
Au surplus, la descriptieh de cet édifice fameux ne
doit être considérée que comme celle qui s'approche
• peut-être le plus de la vérité. Ce qu'il y a de certain,
c'est que cette tour était d'une hauteur prodigieuse,
et , si l'on en croit quelques ,-auteurs, son sommet
surpassait celui des plus hautes montagnes. Le temple .
bâti par JNabuchodonosore subsistait encore du temps
de Xercès. Mais ce prince, pour se venger et se dé-
dommager des pertes qu'il avait essuyées dans sa mal-
heureuse expédition de la Grèce, le démolit entière-
ment, après avoir enlevé les trésors immenses qu'il ,
contenait, parmi lesquels il y avait plusieurs statues
d'or massif, sans compter une grande multitude de
vases, d'ustensiles et autres ornements. En un mot ,
c'était l'amas des voeux, des libéralités et des sacrifices
mémoriaux offerts pendant dix-neuf cents ans à la
principale divinité de l'Orient. Alexandre avaitformé la
résolution de le rebâtir, et d'abord il employa dix
mille hommes ; mais ce prince ayant été surpris par
une mort violente environ deux mois après, son pro-
jet finit avec lui,
Près du temple, et du même côté oriental du
fleuve, était situé le vieux palais des rois de Babylone;
qui sans doute n'aurait plus montré, au temps d'Hé-
rodote , qu'une triste ruine, s'il n'avait été entretenu
par quelques rois d'Assyrie, qui y étaient venus de
temps en temps passer une partie de l'hiver Deux
lieues de cheminenfaisaient le tour.
Vis-à-vis, de l'autre côté-du fleuve, était placé le
nouveau palais, ouvrage de Nabuchbdonosdr-ïë-
Grand. Il formait un carré de quatre lieues en cir-
conférence; par conséquent, le doublede l'ancien. Il
était entouré de murailles et bien fortifié à la manière
de ce temps-là,
Mais ce qu'il y avait de plus remarquable, c'était
ces jardins suspendus, si renommés parmi les Grecs,
et que la postérité a connus sous le nom de jardins
de Sémiramis. Ils contenaient, à ce qu'on croit, un
carré de quatre cents pieds sur leur longueur, ou
près de soixante-sept toisés. C'était une espèce d'am-
phithéâtre charmant formé de trois terrasses, dont,
selon quelques-uns, la plus basse, et selon d'autres la
plus haute, était le niveau des murs de la ville. Oh,
montait d' une terrasse à l'autre par un escalier large
de dix pieds, placé on ne sait si c'est à l'intérieur ou
à l'extérieur de l'édifice. La masse entière était sou-
tenue par de grandes voûtes plates, bâties l'une sur
l'autre , et fortifiée d'une muraille de vingt-deux pieds
d'épaisseur, qui l'entourait de toute part. Sur le
sommet de ces espèces de voûtes, on avait posé de
grandes pierres plates de seize pieds de long et de
quatre de large. Il y avait ensuite une forte couche.
( 27 )
de roseaux enduits d'une grande quantité de bitume,
puis deux rangs de briques fortement liées ensemble
avec du mortier. Tout cela était couvert de plaques
de plomb; et par-dessus était la terre du jardin. Ces
plates-formes avaient été ainsi construites, afin que
l'humidité de la terre ne perçât point en bas, et ne
s'écoulât au travers des voûtes jusque dans les appar-
tements pratiqués dans l'intérieur de l'édifice. La
terre qui y avait été portée était si profonde, que les
plus grands arbres pouvaient y prendre racine. Ces
terrasses en étaient couvertes, aussi bien que de tou-
tes sortes de plantes et de fleurs propres à embellir
Un lieu de plaisance. Il y avait sur la plus haute ter-'
, rasse un aqueduc et une pompe,. parle moyen de la-
quelle on tirait de l'eau de la rivière, et de là on arro-
sait tout le jardin. Enfin l'art avait fait la plus riante
colline qu'on puisse imaginer, bu plutôt la montagne
la plus riche des productions terrestres, et la plus
majestueuse, au milieu de la plus belle ville du
monde, et d'une plaine qui avait mérité tous ces
avantages.
On dit qu'Amytis, femme de Nabuchodonosor,
ayant été élevée dans la Médie, dont Astyage son père
était roi , s'était beaucoup plue aux forêts et aux mon-
tagnes de ce pays là. Elle souhaitait d'avoir quelque
chose de semblable à Babylone; Nabuchodonosor,
pour lui plaire, fit construire ce superbe édifice, ou
plutôt l'exhaussa des terrasses supérieures ; sa fonda-
tion et ses premiers embellissements étant attribués à
Sémiramis.
Comme on était résolu de convertir en merveilles;
tout ce qui était dans Babylone, il fallait rendre le
fleuve qui la traversait aussi propre et aussi agréable que
peuvent être les canaux magnifiques qui embellissent
les jardins de nos rois. Nabuchodonosor en avait formé
leplan, mais Hérodote en attribue l'exécution à Nito-
cris, sa bru, mère de Baltazar. Pour cet effet, on fit
bâtir des deux côtés du fleuve, une lieue au-dessus et
ane lieue au-dessous de la ville, une grande mu-
raille de briques et de bithume, portant quatre-vingt,
sept.pieds d'épaisseur, qui formait un quai superbe,
et le plus riche point de vue qui fût possible. Chaque
rue y aboutissait par une descente large et commode,,
dont l'entrée se fermait toutes les nuits par une porte
d'airain. Ainsi l'on pouvait passer la rivièrcen bateau,
dans tous les quartiers de la ville qui étaient trop
éloignés du pont. Cet ouvrage servait tout à la fois
d'ornement à la ville, et de digue contre les innonc-
dations.
Nabuchodonosor n'en demeura pas là. Il fit creuser
des canaux et des lacs artificiels destinés à décharger
le fleuve de la surabondance de ses eaux dans les
temps de crues. Car, aux approches de l'été, le soleil
venant à fondre les neiges des montagnes d'Arménie,
il arrivait souvent que l'Euphrate franchissait ses
bornes et se répandait dans les campagnes; ainsi que
le Nil en gypte. Comme la ville et le pays en soufr
fraient beaucoup, ce prince, pour y remédier, fit tirer
fort au-dessus de la ville, deux canaux artificiels,
pour détourner et conduire les eaux débordées dans
( 29)
le Tigre. Le premier de ces canaux se déchargeait
près de Séleucie., et le second vis-à-vis d'Apamée,
Celui-ci était marchand et navigable.
Pour le lac, c'était un vaste lit capable de recevoir
dans son sein toutes les eaux du fleuve, et qui servait
de décharge comme les canaux. Il commençait un
.peu plus haut que Babylone, au-dessus 1 du quai du
côté occidental, tournait au-dehors de la ville et ra-
menait les eaux dans leur lit ordinaire. Il fut creusé
pour la commodité dés ouvriers qui travaillaient aux
-quais et au pont. On verra quel usage en fit Cyrus
pour la ruine de Babylone.
On avait élevé à l'entrée de ces canaux et du lac
une forte digue bâtie dé briques à la hauteur qui
était nécessaire, afin qu'il ne restât dans le fleuve
-qu'autant d'eau qu'il en fallait pour faire un canal
à-peu-près toujours uniforme. C'est par la rupture de
ces digues que les Mèdes mirent l'Euphrate à sec, et
se jetèrent en foule dans la ville.
Telle était Babylone dans sa splendeur; et sa gloire
venait d'être portée au plus haut point, lorsque son
empire tendait à sa décadence. Car tous ces im-
menses ouvrages ne furent entièrement finis que
sous le dernier de ses rois, et presque dans le mo-
ment fatal où elle tomba sous la puissance des Mèdes
et des Perses.
Après avoir tracé le plan de Babylone, il est natu-
rel de peindre ses habitants.
Ceux qui sont amateurs de ce qui s'appelle pa-
rures, habillements superbes, équipages magnifiques.
(30)
auraient été pleinement satisfaits au milieu de cette
grande ville. Ils auraient vu un, peuple vêtu des plus
riches étoffes que les orientaux sussent fabriquer,
teintes en couleur de pourpre (12), violet, vert, bleu
ou écarlate, et quelquefois brodées d'or du haut en
bas ; car c'était de grandes robes unies qui descen-
daient jusqu'à fleur de terre. Quelques-unes étaient
enrichies de rubis, de saphirs, diamants, ou autres
pierres précieuses, dont l'orient abondait alors, et
que les marchands venaient y apporter de toute part,
comme dans le lieu où ils en trouvaient un fort débit
Mais les plus brillantes étaient réservées pour orner
la Thiare. C'était une espèce de toque fort élë#e
qui fixait leurs longs cheveux, et au milieu de la- ...
quelle s'élevait une aigrette où des panaches. Ils por-
talent quelquefois sur la chair. une chemise de litt
qui leur descendait jusqu'aux pieds; ils mettaient
par dessus une robe de laine, et s'enveloppaient,en- ,
suite d'une soubreveste blanche, richement ornée de
broderies ou d'applications d'un grand prix. Leurs
souliers ressemblaient à ceux des Thébains ; ils se
laissaient croître lès cheveux et la barbe, et se oignaient
tout le corps de liqueurs odoriférentes ; chacun d'eux
portait au doigt son cachet, et marchait avec un bâ-
ton bien façonné, au bout duquel on voit une
pomme, une rosé, un lys, un aigle, ou quelqu'autre
signe. Il ne leur était pas permis de porter de bâton
sans qu'il y ait au-dessus de ces sortes d'ornements
ou enseignes.
A ce luxe des habits venait se joindre les voluptés
( 31 )
de tous genres. Ils étaient,;singulièrement passionnés
pour les. odeurs. Il n'y en avait point d'assez fortes
pour les. Babyloniens. La modestie ne permet pas le
détail des circonstances où ils s'en servaient le plus
communément; ils se parfumaient même tout le corps.
Dans les places publiques, dans leurs temples, dans
leurs maisons, et surtout pendant les repas, tout fu-
mait des plus suaves aromates et des senteurs de
l'Arabie. La délicatesse des tables répondait à ce raffi-
nement de sensualité. Nulle part, dit Quint-Curce,
on ne vit tant d'étude pour flatter les sens et exciter
les plus honteuses passions. On peut dire qu'en gê-
nerai le caractère de ces rois fut l'orgueil et la du-
reté; celui des prêtres, l'imposture; et l'impureté
celui des citoyens. Mais elle ne leur était pas tellement
propre qu'elle ne fût aussi commune aux autres.
Le sérail des rois de Babylone avait succédé à ce-
lui des souverains de Ninive; avec cette différence que
l'iniquité s'était jointe à la luxure, comme on le voit
dans le fameux repas de Baltasar. D'un autre côté
les sacrificateurs de Bel, abusant de la déférence qu'on
avait eue pour leur ministère, séduisaient le sexe trop
crédule, sous l'horrible prétexte d'honorer la divinité.
Le premier sacrifice que les vierges devaient offrir
était celui de leur honneur.
Toutes les fois qu'un Babylonien veut avoir la com-
pagnie de sa femme, dit Hérodote, il fait brûler sous
lui des parfums, la femme fait la même chose, et sur
le matin ils se lavent tous deux, ne touchent aucun
vaisseau ayant qu'ils ne se soient lavés; les arabe»
( 32 )
observent la même coutume que je trouve très-loua-
ble. Mais ils ont une loi que je* regarde comme in-
fâme ; c'est que toutes les femmes du pays sont obli-
gées une fois en leur vie de se prostituer dans le
temple de Vénus à des étrangers. Celles qui pensent
mériter une certaine considération se font porter,
dans des litières jusqu'à l'entrée du temple \ où elles
se présentent, ayant laissé derrière elles leurs ser-
vantes et leurs valets ; les autres vont s'asseoir dans le
temple, vêtues légèrement et couronnées de fleurs.
Aucune d'elles ne peut retourner à sa demeure sans
avoir reçu l'argent de l'étranger dont elle a été pré-
férée, et qu'elle n'ait accompli avec lui le devoir
honteux de la plus vile prostitution sous les auspices
de la déesse Mylitte, 'nom que les Assyriens donnent,
à Vénus. Il ne leur est pas permis de refuser cet ar-
gent, quelque modique que puisse être la Somme ,
parce qu'on le croit sacré. La femme ne peut refuser
non plus celui dont elle a été choisie; elle est obligée
de le suivre; de quelque condition qu'il soit. On n'aura
pas de peine à croire que les belles sortent les pre-
mières du temple; quant aux laides, .elles sont con-
traintes d'y rester long-temps avant de trouver celui
qui doit recevoir le sacrifice qu'elles sont forcées de
faire à Cypris. Elles attendent souvent plusieurs an-
nées sans qu'aucun étranger daigne compatir aux
voeux ardents qu'elles adressent à la mère des amours.
Quand les filles sont dans l'âge d'être mariées, on
les fait assembler dans une enceinte où se rencontrent
aussi quantité de jeunes garçons : alors un crieur pu-
( 33 ).
blic les met en vente, mais c'est toujours la plus belle
qu'il livre la première. Quand elleest vendue à haut
prix, il met à l'enchère celles qui la suivent en' beauté,
et de l'argent que rapporte leur vente, on marie les
laides et celles qui ont, des défauts corporels, Il n'est
pas permis de marier sa fille à sa Volonté, ni à celui
qui l'achètede l'emmener sans donner caution qu'il
l'épousera. Si les parties ne peuvent s'accommoder,
il est convenu de rendre l'argent à l'acheteur
Leur médecine a quelque chose d'unique dans
l'histoire. Aussitôt que quelqu'un leur était tombé
malade, on le portait sur une place publique; et là
on s'informait de tous les passants si eux on quelqu'un
de leur connaissance n'avaient jamais, été attaqués
de pareille maladie. On leur demandait quel remède
ils y avaient apporté, et duquel ils avaient reçu leur
guérison. Tous ceux qui passaient .étaient obligés de
répondre et de donner leur avis sur la maladie pour
laquelle on les consultait. Il n'y avait point d'autres
médecins à Babylone : peut-être ne s'en trouvait-on
que mieux.
Voici ce que les historiens disent de cette Sémi-
ramis, à qui l'on attribue les étonnantes merveilles
de Babylone, et dont le nom semble devoir passer au
dernier âge de la postérité, tant elle se rendit fameuse
par son génie, son courage et ses exploits, Dès sa
naissance, le ciel sembla se manifester en sa faveur.
Décerts, jeune Syrienne de la ville d'Ascalon, eut le
malheur de déplaire à Vénus; la déesse, pour la
punir, lui inspira une violente passion pour un jeune
3
( 34 )
homme dont elle eut une fille La honte et le regret
qu'elle eut de sa faute, se firent sentir si vivement
dans son coeur, que de désespoir elle tua son amant,
exposa son enfant, et se,jeta elle-même dans un lac.
Les Syriens, pour honorer son généreux repentir,
lui élevèrent un temple près du lieu où elle s'était pré-
cipitée, et publièrent qu'elle avait été métamorphosée
en poisson depuis la ceinture jusqu'aux pieds; et par
respect pour elle, il n'osaient manger de tout ce qui
vivait dans l'eau.
Sémiramis était cet enfant que sa mère avait aban-
donné en pleine campagne. Elle y trouva des nour-
rices auxquelles on n'aurait pu s'attendre. Des co-
lombes lui apportaient régulièrement du lait, qu'elles
lui dégorgcaient dans la bouche, et lorsque l'enfant fut
capable d'une nourriture plus forte , c'était du fro-
mage que ces oiseaux dérobaient pareillement chez
dés paysans dû voismage. Ceux-ci s'étant aperçus du
larcin trop fréquent, qui excédait le besoin de ces
animaux, prirent Un jour la résolution de les suivie
de vue. Ils remarquèrent l'endroit où se terminaient
tant de voyages; ils y allèrent, et trouvèrent un enfant
dont la délicatesse, le sourire et les charmes avaient
quelque chose que la nature n'avait pa s encore mis
ailleurs. Ils prirent cette intéressante et petite créa-
ture, et en firent présent à un certain Simma, dont
ils gardaient les troupeaux. Leur maître eut soin; de
son éducation, et la nomma Sémiramis, c'est-à-dire
oiseau.
Sémiramis devint grande et belle. Ménon, que
( 35 )
Ninus avait établi gouverneur de Syrie, l'aima et l'é-
pousa. Il la cpnduisit à Ninive et de là au sièges de
Bactre,où elle fit une action si courageuse ,que Ninus
lui-même , étonné de sa valeur et de la grandeur de
son génie, la demanda à son mari pour en faire son
épouse et la reine d'Assyrie, Il agit dans cette circonsn
tancé avec toute l'autorité d'un roi et l'ardeur d'un
amant. Ménon, qui ne voyait que des tourments et
la mort attachés à son refus, voulut se débarrasser
tout d'un coup des sollicitations de son maître Il
s'étrangla lui-même. Excès de désespoir-qui lui con-.
venait moins qu'à Sémiramis.
Ninus en eut un fils qu'il nomma Ninias, et mourut
quelque temps après, dans la cinquante-deuxième
année de son règne, pendant lequel il avait été le
fléau de l'Asie.
Après la mort de Ninus, elle n'osa confier les rênes
de l'empire à des mains aussi jeunes que celles de
son,fils Ninias, ni les prendre ouvertement elle-
même. De peur que tant de peuples, qui ne souffraient
qu'avec peine;la domination d'un seul homme, ne
pussent encore moins supporter celle d'une femme »
elle se déguisa si bien qu'elle passa pour son propre
fils. Sa taille, le son de sa voix, la ressemblance des
traits du visage favorisaient la tromperie. Elle se cour
vrit le, bras jusqu'au poignet, prit une tiare et tout
l'ajustement d'un homme ; mais de crainte que.
ce nouvel habillement ne semblât cacher quelque
chose de mystérieux,, elle le fit prendre, à tous ses su-
jets, qui conservèrent depuis cet.usage,
( 36 )
Sémiramis, ainsi déguisée, commença à exécuter
tout ce que le plus grand foi aurait jamais osé entre-
prendre; elle fit, dit-on, bâtir les murailles de Baby-
lone et tous ses édifices si fameux depuis tant de
siècles, et dont le souvenir ne s'éteindra qu'avec la fin'
dés temps. Heureuse prévention que l'ignorance en-
fanta peut-être pour faire honneur à une princesse
de Ces grands ouvrages, auxquels on ne pensa; selon
des auteurs, que plus de mille ans après sa mort.
Livrée aux grandes entreprises, Sémiramis se per-
suada que ce n'était pas assez pour elle de conserver
l'empire aussi grand que Ninus l'avait laissé. Elle
porta là guerre jusque dans l'Egypte et l'Ethiopie ,
qu'elle soumit à sa puissance. Après les avoir assu-
jetties, elle vint consulter l'oracle de Jupiter-Ammon
sur sa destinée. Il lui fut répondu qu'elle serait ré-
compensée par les honneurs divins que lui rendraient
les peuples d'Asie.
Elevée au-dessus de l'envie par là grandeur de ses
exploits, elle crut pouvoir déclarer : son sexe ; aveu
délicat, qui bien loin de diminuer son autorité ne
fit qu'augmenter l'estime que les peuples avaient
conçue' pour elle, sous l'idée du plus grand homme.
Enfin le temps prédit par l'oracle étant venu, Sé-
miramis devint elle-même la cause de son malheur.
Aussi voluptueuse que femme illustre, elle voulut
regarder Ninias, non comme son fils, mais comme
son mari. Ce jeune prince eut horreur drune propo-
sition si criminelle, et oubliant qu'elle était sa mère,
il lui enleva de sa propre main une vie souillée par
( 37 )
l'abandon de toutes les vertus d'un sexe dont la
pudeur doit faire le plus bel ornement On couronna
tant de merveilles, en disant qu'elle fut métamor-
phosée en colombe. Fiction puérile, qui passa néan-
moins pour un fait constant, et qui porta les Assy-
riens à l'honorer sous ce symbole,
Ces excès affreux ont donné lieu, sans doute, au
reproche qu'on lui à fait d'avoir voulu forcer Ninias
de l'épouser. Mais il y à plus d'apparence que ce qui
porta ce prince à conspirer contre elle, n'était autre
chose que l'ambition qui lui faisait regarder d'un oeil
jaloux une femme occuper le trône qu'il croyait lui
appàrtenir. Il la fit mourir en secret ; et pour déguiser
son crime par l'accomplissement de l'oracle, il pro-
fita de la circonstance de quelques colombes qui pas-
saient sur le palais, et dit que c'était sa mère qui s'en-
volait au. ciel. C'était là soixante-deuxième année de
son âge, et la Vingt-quatrième de son règne, plus de
douze cents ans avant la naissance de Jésus-Christ.
Ainsi finit cette reine fameuse, la gloire de l'Orient;
cette reine qui s'exprimait ainsi, entourée de ses tro-
phées, et foulant au pied de son trône les dépouilles
des nations vaincues par son courage.
« J'ai régné à Ninive et à Babylone; mes États
« étaient bornés à l'orient par le fleuve Hindmanès ;
« au midi par le pays qui porté l'encens et la myr-
« rhe; au nord par les Saques et les Sogdiens. Avant
« moi, les Assyriens et les Babyloniens n'avaient
« point vu de mers; j'en ai soumis quatre à ma puis-
« sance. J'ai forcé les fleuves de couler où j'ai voulu,
(38)
« et je leur ai fait porter leurs eaux aux" pays qui' en
« avaient besoin, J'ai rendu fertiles les-terres les plus
<< arides, en les arrosant par ces fleuves qui étaient
« mon ouvrage. J'ai construit des forteresses impre-
« nables. J'ai dompté par le fer les plus durs rochers;
« et j'ai employé mes richesses à ouvrir,des chemins
<< dans des endroits où les bêles sauvages ne pou-
« vaient pénétrer. Malgré tous ces grands travaux G{
« ces occupations, j'ai trouvé du.temps pour mes
« plaisirs et pour ceux de mes amis. Que l'univers
« révère mon pouvoir, et que l'avenir se souvienne
« que j'ai vécu. »
En effet, non-seulement elle conserva les conquêtes
de son mari, mais elle y en ajouta de nouvelles, soit
du côté de l'Inde, soit en Egypte et dans l'Ethiopie.
Elle bâtit un grand nombre de villes et de forteresses
pour contenir ses nouveaux sujets.Mais convaincue
que l'on ne devait pas compter sur une obéissance
sans bornes et dont la terreur fait, toute la sûreté,
elle s'appliqua à leur rendre sa domination aimable
en faisant servir son pouvoir, à l'utilité et à la com-
modité publiques» Elle fit réparer avec soin les che-
mins qui étaient dans toute l'éte
elle en fit ouvrit de nouveaux au. travers des rocs et
des montagnes,, pour faciliter le passage de ses trou-
pes et là communication des provinces. Elle fit Cons-
truire des ponts sur plusieurs rivières, creuser des
lacs pour recevoir les eaux des débordements ,et de
là pratiquer des canaux qui les faisaient couler dans
les campagnes que le défaut de pluies, avait rendues
arides.Entre plusieurs chemins qu'elle avait fait tail-
ler, dans le roc, celui de Bagisthages sur la route de
Babylone à Ecbatane était remarquable parles bas-
reliefs qu'elle y avait fait s
Pour marquer à jamais le lieu de la sépulture de
Ninus, elle éleva un mausolée comparable par son
immense construction et sa hauteur à une montagne
prodigieuse. Il avait neuf stades en ligne perpendicu-
laire, ce qui fait, environ une demi-lieue. Quelques
auteurs prétendent que ce tombeau n'était autre
chose que la,fameuse tour de Babel; d'autres que
c'était réellement une montagne artificielle, monu-
ments usités dans ces premiers siècles, et plus dura-
bles que toutes les précautions de l'architecture. On
assure plus raisonnablement que Sémiramis avait fait
élever une pyramide sur la tombe de Ninus,et que
ce mausolée se voyait encore du temps d'Alexandre
sur l'une;des places de Babylone, à peu de distance
du vieux palais.
Tant de hauts faits et de travaux fameux furent
souvent accompagnés des plus honteuses débauches.
Sémiramis ne pouvait contraindre ses penchants à la
volupté. Tant il est vrai qu'on vient plutôt à bout de
dompter des nations belliqueuses et puissantes, que
de surmonter une seule de ses passions ; celle devant
qui tout l'Orient n'était que faiblesse, n'eut pas la
force de se vaincre elle-même. S'il en faut croire, plu-
sieurs historiens, les palais écartés et les jardins dé-
licieux qu'elle fit construire, devinrent des lieux en-
core plus célèbres par ses déréglements. On lui im-
( 40 )
pute même d'avoir eu cette cruelle maxime de faire
périr aussitôt ceux avec qui elle avait partagé ses plai-
sirs. Quelques-uns la comparent à Pasiphaé.
Babylone brillait de tout l'éclat de sa splendeur;
une longue suite de souverains puissants-et victorieux
avaient porté son nom au plus haut faîte de la gloire;
la terre entière était occupée de ses merveilles et de
la grandeur de ses conquêtes ; heureuse et fière des
hommages de tous les peuples, elle semblait défier
dans ses murs prodigieux- les armes de tous les rois
du monde. Elle aurait pu peut-être les braver
toujours avec sécurité, si elle ne se -fût rendue
coupable en retenant les enfants d'Israël captifs : mais
elle avait osé enchaîner le peuple de Dieu à ses triom-
phes, et les prophètes indignés de ses vices, de son
orgueil et de sa tyrannie, avaient prédit sa chute et
sa confusion, Celle qui, dans l'enthousiasme de ses
hautes prospérités, avait dit : Je suis la reine des
villes de l'Univers, touchait à sa ruine. Cyrus ap-
prochait de ses remparts à la tête d'une armée for
midable. Elle le vit, et du sommet de ses tours elle
jeta sur lui et ses soldats des regards de mépris. In-
sensée! peux-tu douter de ta destruction quand la
voix du Très-Haut a fait entendre ces paroles ter-
ribles : ■
« Orgueilleuse Babylone., descends du trône; il
« n'en est plus pour toi : couche-toi par terres
« couvre tes cheveux de cendre et de poussière ; on
« ne vantera plus ton faste et la beauté. Traverse en .
« «sclave les fleuves qui t'environnent, pour suivre
« tes maîtres. Prépare-toi aux; travaux les plus vils,
<< et aux traitements les plus indignes. Entré dans
« le cachot ténébreux ; qui va être ta demeure, et
<< garde-toi de te plaindre : songe que tu n'es plus
« la reine des cités et des empires. Je vais meven-
<< ger de toi , et personne ne m'empêchera de satis-
« faire mon juste ressentiment. »
Le fils de la célèbre Nitbcris régnait sur les États
de Nabuchodonosor, lorsque Cyrus vint mettre le
siége devant Babylone. Il marcha Contre elle avec une
armée considérable et de grandes munitions, qu'il
avait fait préparer avec soin avant que de partir pour
cette expéditionµ. On portait, entre autreschoses, de
l'eau du fleuve Choaspes qui passe "dans Suze, parée
que les rois de Perse ne buvaient que de l'eau de
Cette rivière. Un grand nombre de chariots, traînés
par des mulets, portaient, dans des Vaisseaux d'ar-
gent, cette eau qu'on avait fait bouillir avant d'être
présentée au monarque guerrier. Quand Cyrus fut
arrivé avec ses troupes sur le rivage du Ginde, qui des-
cend des montagnes, et vient mêler ses ondes à celles
du Tigre, pour se perdre ensuite dans la mer Rougë,
après avoir traversé là ville d'Opis,il fit ses efforts pour le
traverser. Comme il considérait Comment il pourrait,
gagner la rive opposée, un de ses chevaux blancs,
qui sont consacrés au Soleil chez lesPerses, sauta
brusquement dans le fleuve, et tenta, mais en vain,
de le passer à la nagé ; la force dû courant l'emporta
et l'engloutit dans ses abîmes. Cyrus ne pouvant Sup-
porter cet outrage, s'il est permis de parler ainsi,
jura de se venger du; fleuve, en rendant son cours si
petit et ses eaux si basses, que les femmes pourraient
le traverser à l'avenir sans se mouiller les genoux.
Après avoir fait ce serment, insensé, il différa le siége
de Babylone, et divisa son armée en; deux corps; en-
suite, ,il traça au cordeau,,de chaque côté du fleuve,
cent quatre-vingtscanaux, qui commençaient sur le
rivage, et les fit creuser par ses gens. Il employa tout
l'été dans cette extravagante entreprise. Ainsi, Cyrus
se vengea du Ginde en épuisant ces eaux. Au retour
du printemps, il continua sa marche contre les Baby-
loniens , qui l'attendaient avec une armée, qu'ils
avaient déjà mise en campagne. Il ne se fut pas plu-
tôt, approché de leur ville, qu'ils en vinrent aux- mains
contre lui, mais ils perdirent la bataille et furent
repoussés dans leurs murs. Babylone, munie de pro-
visions de toute espèce, n'appréhendait pas un
siège ; et Cyrus, voyant qu'il avait déjà perdu beau-
coup de temps sans la forcer de lui ouvrir ses portes,
résolut d'employer le seul moyen qui pouvait le faire
réussir à s'en rendre maître. Il fit mettre une partie
de.ses troupes où l'Euphrajte entre dans la ville, et
l'autre à l'endroit où Je fleuve quitte ses murailles,
et leur commanda d'entrer dans Babylone au mo-
ment où son cours deviendrait guéable. Après avoir
donné cet ordre, il alla vers le lac; fit creuser des
fossés qui conduisirent les eaux de l'Euphrate dans
son vaste bassin, et bientôt le fleuve fut à sec. Les
Perses se jetèrent soudain dans Babylone par le ca-
nal de la rivière. Ils surprirent les habitants un jour
( 43 )
où, livrés aux divertissements d'une fête de Vénus,
chacun d'eux était plongé dans une profonde ivresse>
Ainsi, leur roi Nabonide, qu'on appelle aussiDarius-
le-Mèdc, ne, put défendre Babylone, que Nitocris sa
mère avait si bien fait respecter. Ce monarque indo-
lent fut cruellement puni de l'oubli de ses devoirs ;
il vit couler le sang de ses peuples, et lui-même,
chargé de honteuses chaînés, fut condamné à mourir
de misère et de désespoir au fond de la Caramanie.
La ville était si grande, que, s'il en faut croire le
récit des anciens, ceux qui demeuraient aux extré-
mités étaient déjà pris, que ceux qui demeuraient
dans le centre ne le -savaient-..pas, encore; Ainsi furent
accomplies ces paroles du Tdut-r Puissant : « Baby-
lone! sois dans l désolation; je mettrai à sec les
fleuves qui t'arrosent; Cyrus a été choisi pour être
le vengeur de mon peuple ville trop fière de ta force
et de ta beauté , t seras renversée d faîte de ta
gloire et changée en une vaste solitude, où les trou,
peaux viendront paître et se reposer ( 14 ). Tes défen-
seurs seront comme un amas de branches et de
feuilles mortes où des femmes mettent le feu ; et le
sage s'écriera : Je suisla sentinelle du Seigneur':
assidue à mon poste jour, et nuit , j'observe tout.
Je viens, de voir ton guerrier (15) sur un char
traîné par un âne et un chameau; je l'ai inter-
rogé , et il, m'a répondu Babylone n'est plfljcs ;
elle est tombée, du faîte de sa grandeur, et tous ses
Dieux ontété brisés dans sa chute.
Babylone fut soumise au joug de l'étranger; mais

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