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Barga, maître de la brousse

De
245 pages
Au sud du Niger, dans les dernières années du temps précolonial, un "Maître-chasseur" traditionnel affronte les dangers de la brousse. Sa force, mais surtout son ingéniosité et ses capacités de réflexion assureront la réussite de ses entreprises.
Jean Sermaye, dans ce roman qui reçut le Grand Prix de Littérature coloniale en 1937, dresse le tableau d'un pays intact et fait le portrait d'hommes qu'il a fréquentés et aimés, avec une précision documentaire qui n'est pas un des moindres intérêts de cette oeuvre.
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BARGA, MAITRE DE LA BROUSSE

COLLECTION AUTREMENT MÊMES conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation : voir en fin de volume

Jean Sermaye

BARGA, MAITRE DE LA BROUSSE Roman de mœurs nigériennes
Présentation de Jean-Claude Blachère avec la collaboration de Roger Little

L’HARMATTAN

En couverture : Archer nigérien (D.R.).

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12067-9 EAN : 9782296120679

INTRODUCTION par Jean-Claude Blachère

Ouvrages de Jean-Claude Blachère
Le Modèle nègre : aspects littéraires du mythe primitiviste au XXe siècle chez Apollinaire, Cendrars, Tzara, Dakar : Les Nouvelles Éditions africaines, 1981 Négritures : les écrivains d’Afrique noire et la langue française, Paris : L’Harmattan, 1993 Les Totems d’André Breton : surréalisme et primitivisme littéraire, Paris : L’Harmattan, 1996 Sony Labou Tansi : le sens du désordre, textes réunis par J.-Cl. B., Montpellier : Centre d’études du XXe siècle : Axe francophone et méditerranéen, Université Paul Valéry, Montpellier III, 2001 Amadou Kourouma, textes réunis et présentés par J.-Cl. B., n° spécial d’Interculturel Francophonies [Lecce, Italie], n° 6 (nov.-déc. 2004) Roland Lebel, Le Livre du pays noir : anthologie de littérature africaine, avec une préface de Maurice Delafosse et 14 bois gravés de Jean Hainaut, réédition présentée par J.-Cl. B., avec la collaboration de Roger Little, coll. Autrement Mêmes 16, Paris : L’Harmattan, 2005 Eugène Pujarniscle, Philoxène, ou De la littérature coloniale, réédition présentée par J.-Cl. B., avec la collaboration de Roger Little, coll. Autrement Mêmes 61, Paris : L’Harmattan, 2010

INTRODUCTION : AVANT LES BLANCS, L’EDEN ? En 1937, le Grand Prix de littérature coloniale est attribué à Barga, maître de la brousse : roman de mœurs nigériennes, publié par les éditions du Moghreb à Casablanca. L’auteur, Jean Sermaye, n’a produit jusqu’alors que quelques articles sur la peinture parus dans la presse marocaine du Protectorat, une étude sur « L’Extrême sud marocain et la route des caravanes » (Revue de géographie, 1934), ou encore une plaquette sur le Maréchal Lyautey (Lyautey, sa vie, son œuvre au Maroc, s.d.). Malgré l’obtention d’une récompense, le livre ne bénéficie pas d’une grande notoriété, à peine signalé par des notules ou des mentions bibliographiques dans Le Mercure de France (1937), Les Études jésuites (1937), Les Nouvelles littéraires (1938), ou dans la revue Books Abroad de l’Université de l’Oklahoma (1938). Ce premier roman, réédité sous une forme abrégée en 1947 (La Renaissance du livre), donne lieu en 1941 à une suite : Barga l’invincible, toujours publiée aux éditions du Moghreb. Les deux ouvrages, dont l’action se situe vers 1894-1896, juste avant la conquête coloniale française, racontent les aventures d’un « Maître-Chasseur » de l’ethnie des Mawri, dans le cadre d’une région du Niger actuel, à 300 kilomètres au sud-est de Niamey. Le héros, Barga, y affronte animaux sauvages et féticheurs hostiles, y déploie sa force et son ingéniosité et finit par triompher des trahisons et des coutumes rétrogrades qui voudraient nuire à son bonheur conjugal et à sa fortune. Le territoire où se déroulent ces événements, à l’époque très arboré et giboyeux, était, et est encore, marqué par une grande originalité : autour de Dogondoutchi, la capitale du « Dallol Mawri », vivent des populations qui furent parmi les dernières à résister à l’islamisation, et qui parvinrent longtemps à préserver leurs coutumes culturelles, sociales et religieuses. La confrérie des Chasseurs (dont on enregistre toujours aujourd’hui les chants traditionnels1) jouait un rôle majeur dans
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Diffusés par l’OCORA.

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cette société animiste, où la puissance politique des « sultans » devait composer avec le pouvoir occulte des « Féticheurs », dont la Saraounia – titre de la grande prêtresse de la ville de Lougou – fut l’une des figures qui marquèrent la conquête, par la résistance qu’elle opposa aux colonnes françaises en 1899. Dans le « Dallol Mawri » coexistent deux communautés, les Arewa et les Gubawa ; Barga appartient à la première, qu’on appelle aussi, lorsqu’on fait référence à la croyance animiste, les Azna. La religion des Azna fait une grande place au culte d’un panthéon des Bori, Esprits nombreux et variés dont on s’attache les bonnes grâces par le sang et les danses de possession. Cette région du Niger est restée longtemps mal connue des Occidentaux. À telle enseigne qu’un ethnologue pouvait encore écrire, en 1967, que le Dallol Mawri ne bénéficiait que de rares études et qu’on manquait d’informations sur les Mawri1. On comprend dès lors qu’elle ait pu intéresser Jean Sermaye, qui trouvait matière à une description fidèle, originale et documentée, puisqu’il avait séjourné à Dogondoutchi. Mais quand ? Pendant combien de temps ? À quel titre ? En l’état actuel des recherches, la biographie de Jean Sermaye reste très lacunaire. Certaines sources, non recoupées, disent qu’il fut « a young administrator in Dogondoutchi »2, sans préciser la date ; Sermaye lui-même, dans son « Avertissement », en tête du premier roman, suggère qu’il a eu pour « ami » un membre de la confrérie des Chasseurs et qu’il a « profondément aimé » ce « monde noir » ; enfin, un relevé de correspondances dans des archives privées3 le donne comme « ancien officier des troupes coloniales » : la date de cette lettre le montrerait vivant au Maroc, où on le dit « peintre », encore en 1955. Ajoutons qu’il a vécu suffisamment longtemps dans le pays pour y apprendre quelques mots de la langue locale, mais le vocabulaire ne dépasse pas le niveau des formules de politesse et des ordres courants.
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Marc-Henri Piault, après trois missions sur place en 1962, 63 et 65, à l’instigation de Jean Rouch, publie des notes sur « Les Mawri de la République du Niger », in Cahiers d’études africanistes, vol. 7, n° 28 (1967), p. 673-678. Adeline Masquelier, Women and Islamic Revival in a West African Town, Bloomington, Indiana University Press, 2009, p. 287. Archives de Jean Bardoux, déposées aux archives départementales du Puy-deDôme.

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C’est tout, et c’est peu. Mais après tout, une telle opacité est doublement symptomatique et fait sens, même si elle est dommageable pour notre curiosité. Cette ignorance est à la mesure de celle que l’on voue aujourd’hui ordinairement à la littérature coloniale, « continent perdu » des études littéraires ; elle est aussi le reflet, quand bien même il serait involontaire, des options esthétiques et idéologiques de Jean Sermaye. L’auteur s’est effacé de son roman pour rester cohérent avec son projet d’évoquer une Afrique précoloniale. Il n’y a pas (pas encore, on le verra) de place pour le Blanc dans le monde de Barga. * * * Les choix de Sermaye fondent l’intérêt que l’on peut encore aujourd’hui porter à ces deux romans, dont l’auteur proclame, dès l’Avertissement de 1937, la nouveauté : Il est nécessaire d’avertir le lecteur qui peut être dérouté par les premières pages de cette histoire de la brousse. Certes, il n’y trouvera pas ce qu’il découvre habituellement dans les romans qui se déroulent au cœur mystérieux de l’Afrique […]. Ce livre n’est pas plus un roman qu’une étude : c’est une traduction. (p. 3) Objet littéraire hors catégorie ? Il convient d’y regarder de plus près. Évidemment, le récit n’est pas une « traduction » de quelque langue vernaculaire : il s’agit plutôt de traduire une « atmosphère », de décrire le plus exactement possible la vie d’un être, le chasseur Barga : Ce « film » de la vie africaine a le mérite de l’authenticité. Comme Barga, le puissant Maouri, les lieux, les coutumes, qu’elles touchent à la vie domestique ou aux rites religieux, les combats, les chansons, les poèmes sont réels. Tout étant fidèlement rapporté, l’auteur a voulu que l’atmosphère vînt de la seule description. (p. 3) Pour autant, Sermaye n’échappe pas aux lois du genre romanesque, ni même aux poncifs qu’il essaie de révoquer. Il y a tout ce qu’il faut dans les deux Barga en matière de figures, au sens

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rhétorique : un héros pourvu de toutes les qualités, sans peur et sans reproches, qui maîtrise toutes les armes, toutes les langues, héros accompagné d’un fidèle et dévoué second – même si c’est un « captif » ; et d’une épouse remarquable, aimante… et artiste exceptionnelle – même si c’est une griotte. L’indomptable Barga et sa belle Diagoma ont un fils, qui naît dans des circonstances formidables, par une nuit de tempête, comme il sied à un fils de héros. On trouve bonne mesure de grands combats, contre les hyènes ou les hommes, avec force coups d’épieu ou de flèches qui ne manquent jamais leur but. On n’est pas sevré non plus de trahisons, de coups d’éclat, de rebondissements. Il ne manque même pas de quelques discrètes scènes d’érotisme… Sermaye, quoi qu’il en ait, a bel et bien utilisé les « ficelles » du métier ; on souhaiterait même parfois qu’il se soit montré davantage écrivain et moins ethnographe. Il y a sans doute d’indéniables réussites comme par exemple la naissance du fils, ou la halte au campement peul (et le romancier montre alors qu’il sait habilement croquer des saynètes de pure comédie quand Barga et l’éleveur négocient un troc1). On apprécie également que l’auteur ait su parfois insuffler à son texte les accents de l’épopée. Les épithètes et les nombreux vocatifs homériques n’y sont pas étrangers, mais Sermaye confère à certains récits de combat le ton des évocations griotiques (BMB, 194-196). Le plus souvent, pourtant, les descriptions paraissent monotones et la fin du deuxième Barga, par exemple, laisse une curieuse impression d’inachevé. Mais peut-être n’était-ce pas là l’essentiel pour Jean Sermaye, qui avait précisé d’emblée son ambition de « saisir sur le vif les caractères et les scènes de la vie quotidienne du monde noir » (p. 3), au prix d’une fidélité radicale aux événements et d’une recherche assumée de l’exhaustivité : Comment être fidèle à la vérité en décrivant la vie d’un être si l’on passe sous silence la majeure partie de ses actes, si, agissant en romancier, on hypertrophie certains d’entre eux pour effacer les autres ? (p. 3) La littérature coloniale, dans sa quête désespérée d’une identité qui permît de la distinguer de l’exotisme touristique, proclamait
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Voir p. 100 et ca.

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depuis longtemps la nécessité d’être vraie. Il suffit de se reporter aux travaux de Roland Lebel, dès 1925, aux articles dans la grande presse de Pierre Mille, ou encore à l’essai d’Eugène Pujarniscle, Philoxène, ou De la littérature coloniale, paru en 19311, dont nous extrayons ce jugement sur ce que doit être l’écrivain colonial : un homme « à qui tout du pays, paysages et âmes, est également familier »2. Ainsi se trouve justifiée la minutie des descriptions de Sermaye, qui entendait bien faire concurrence à l’ethnographie. Pour ce faire, l’auteur déploie des qualités d’observation qui attestent de la profondeur de son enquête. Sermaye a-t-il été chasseur lui-même ? A-t-il seulement accompagné son ami dans ses expéditions ? On ne sait : mais le résultat est que Barga, maître de la brousse pourrait fort bien passer pour un manuel cynégétique, tant les détails y foisonnent sur l’affût, le relevé des traces, le découpage et l’équarrissage des dépouilles, le boucanage et la préparation des peaux. Si Sermaye récusait le roman, il n’a pas manqué en revanche d’illustrer un des sous-genres mineurs de la littérature coloniale : le récit de chasse. Les deux ouvrages, véritables manuels de survie en brousse, contiennent par ailleurs une mine de renseignements sur la pharmacopée traditionnelle, la manière de se nourrir des ressources naturelles. Il s’agissait de peindre un milieu et des groupes humains mal connus dont les pratiques et les rites demeuraient entourés de secret et d’inventorier minutieusement tous les aspects de la vie des villageois. La narration des aventures de Barga est donc sans cesse soumise à des impératifs extra-romanesques : Sermaye ne fait grâce au lecteur d’aucune des cérémonies, d’aucun des événements qui marquent les jours du pays Mawri : tenue d’un grand marché, audiences princières, danses de cultures, danses de possessions, funérailles de chasseur, etc. Quel que soit l’intérêt de cette documentation, il faut bien reconnaître qu’elle n’échappe pas à la maladie congénitale de la littérature coloniale : en voulant faire connaître un monde nouveau, on court le risque de noyer la narration, ou tout au moins de la
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Et réédité en 2010 dans la collection Autrement Mêmes (chez L’Harmattan), avec une présentation de Jean-Claude Blachère, en collaboration avec Roger Little. 2 Page 51 de la réédition citée.

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ralentir, sous des masses de données tellement exotiques qu’elles finissent par être étrangères à l’horizon d’attente du lecteur. Encore faut-il porter au crédit de l’auteur d’avoir su éviter le suremploi des termes vernaculaires, si pratiques pourtant, non seulement pour nommer des objets ou des actes inconnus du lecteur, mais aussi pour obtenir à moindres frais des effets de couleur locale. Sermaye donne bien, par exemple, le nom du cache-sexe des jeunes filles mawri, le « banté » : mais la pratique reste discrète : il n’y a guère d’obstacles à la compréhension immédiate du texte. On ne saurait en dire autant de tous les romans de littérature coloniale qui nécessitent des glossaires ! Outre le projet documentaire, Sermaye a eu l’ambition – cohérente avec la volonté de parler d’une Afrique noire d’avant le Blanc – de restituer le monde de Barga vu de l’intérieur. La narration est faite à la troisième personne, mais le narrateur n’est pas un Européen – du moins, n’est-il pas un juge ou un critique. Le narrateur observe, restitue le plus fidèlement possible ce qu’il voit, explique, enregistre : le pacte ethnographique est respecté. Sermaye s’inscrit ainsi dans un courant, minoritaire mais réel, d’auteurs coloniaux qui ont essayé, avec des fortunes diverses, de se mettre dans la peau et l’âme de l’indigène1. Le Batouala de René Maran avait réussi à déstabiliser la bonne conscience du voyeur blanc, vu à son tour (comme le relèvera Sartre dans son Orphée noir), et jugé. D’autres auteurs s’y étaient essayés : DiegoBrosset, dans Sahara : un homme sans l’Occident (1935)2, au titre significatif ; ou encore ce missionnaire, le Révérend Père Carret, signant sous un pseudonyme emprunté à l’ethnie Bassa du Cameroun, Kindengue N’djok, son roman Kel-Lam, fils d’Afrique (1958). Jean Sermaye tente d’écrire comme ses personnages parlent : langage tout fleuri de nombreux proverbes, émaillé de multiples vocatifs et de salutations qui tiennent de fait une si grande place dans la sociabilité africaine. Il veille à ne jamais employer les mots « nègre » ou « négresse », dont il mesure bien la

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Je me permets de renvoyer à ce sujet à mon article « Regards biaisés », Francofonía, n° 9, Université de Cadix, 2000. 2 Publié aux mêmes éditions du Moghreb où Sermaye, deux ans après, va publier son Barga.

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charge péjorante : sauf pour placer ces vocables dans la bouche des cruels – et racistes ! – Touaregs. Comme le soulignait l’Avertissement, Barga maître de la brousse pourrait bien décevoir les amateurs de roman conventionnel : les péripéties y sont rares, les descriptions et les énumérations abondantes ; mais le lecteur y trouvera tout de même matière à s’intéresser à ces deux volumes, qui offrent un rare exemple d’une documentation sans doute de première main sur une ethnie et une caste réputées particulièrement hermétiques à la curiosité occidentale. Ce n’est pas un mince mérite : beaucoup de publications d’écrivains coloniaux contemporains de Sermaye se contentaient trop facilement d’un exotisme de pacotille, sinon d’un racisme à peine mâtiné de condescendance, pour qu’on n’apprécie pas la nouveauté de la tentative.

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NOTE TECHNIQUE Le présent texte reprend celui de la première et unique édition de Barga, maître de la brousse, publiée à Casablanca, aux Éditions du Moghreb, sans date ni achevé d’imprimer. L’ouvrage ayant reçu le Grand Prix de littérature coloniale en 1937, cette date est sans doute celle de sa publication. De nombreuses coquilles ont été rectifiées sous silence. L’orthographe flottante, surtout en ce qui concerne les noms propres, a été régularisée suivant la forme utilisée majoritairement par l’auteur. Alors qu’il écrit le plus souvent « Maori » pourtant, nous avons cru bon d’éviter toute confusion avec les indigènes néo-zélandais en préférant « Maouri », plus proche de l’orthographe maintenant retenue de « Mawri ». J.-Cl. B., R. L.

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BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE Œuvres de Jean Sermaye : Lyautey : sa vie, son œuvre au Maroc, Casablanca, Édition de la Terre marocaine, s.d. Barga, maître de la brousse, Casablanca, Éditions du Moghreb, s.d. [1937]. Grand Prix de littérature coloniale, 1937 L’Œuvre française au Maroc, Casablanca, Éditions des imprimeries réunies, 1938 Barga l’invincible, Casablanca, Éditions du Moghreb, 1941 Diagoma, griotte haoussa : ouvrage annoncé « en préparation » dans Barga l’invincible mais qui ne semble pas avoir vu le jour Ouvrages à consulter : Pour une approche de la littérature coloniale : Lebel, Roland, Le Livre du pays noir : anthologie de littérature africaine (1927), rééd. coll. Autrement Mêmes 16, Paris, L’Harmattan, 2005, présentation et étude de Jean-Claude Blachère, en collaboration avec Roger Little Seillan, Jean-Marie, Aux sources de la littérature coloniale, (18631914) : l’Afrique à la fin du XIXe siècle, Paris, Karthala, 2006 Sidikou, Aïssata, « De l’oralité au roman : Sarraounia ou la reine contre l’Empire », The Romanic Review (nov. 2002) Généralités : ouvrages et études sur l’histoire, la sociologie et l’ethnographie de la région (* = accessibles sur le site persée.fr) : Beidi, Boubacar Hama, Les Peuls du Dallol Bosso, Paris, Sépia, 1993 Mariko, Abdourhamane Kélétigui, Le Monde mystérieux des chasseurs traditionnels, Dakar, Les Nouvelles éditions africaines, 1981 (contient quelques pages sur les Azna) *Masquelier, Adeline, Women and Islamic Revival in a West African Town, Bloomington, Indiana University Press, 2009 *Piault, Marc-Henri, « Les Mawri de la république du Niger », Cahiers d’études africaines, vol. 7, n° 28 (1967), p. 673-678

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*Raulin Henri, « Un aspect historique des rapports de l’animisme et de l’Islam au Niger », Journal de la société des africanistes, n° 32-2 (année 1962), p. 249-274 Urvoy, Yves, Histoire des populations du Soudan central, Paris, Larose, 1936 Discographie : Chasseurs du Dallol Mawri, OCORA (France), 2005, réf. C 560170 Reflets romanesques : Diego-Brosset, Charles (Charles Diego, général Brosset), Sahara (1935), rééd. Paris, Éditions de minuit, 1946, sous le titre de Sahara : un homme sans l’occident ; rééd. Paris, L’Harmattan, 1991 Doelle (pseudonyme de Christine Garnier), Va t’en avec les tiens, Paris, Grasset, 1951 Mamani, Abdoulaye, Sarraounia, Paris, L’Harmattan, coll. Encres noires, 1980 Moati, Serge et Yves Laurent, Capitaines des ténèbres, Paris, Fayard, 2006, rééd. Le Livre de poche, 2007 Filmographie : Sarraounia, réalisé par Med Hondo (1986) Capitaines des ténèbres, réalisé par Serge Moati (2006)

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BARGA, MAITRE DE LA BROUSSE

Avertissement Il est nécessaire d’avertir le lecteur qui peut être dérouté par les premières pages de cette histoire de la brousse. Certes, il n’y trouvera pas ce qu’il découvre habituellement dans les romans qui se déroulent au cœur mystérieux de l’Afrique ; car l’auteur s’est attaché à saisir sur le vif les caractères et les scènes de la vie quotidienne du monde noir dont il eut la faveur de découvrir certains aspects avant lui ignorés des blancs, de ce monde noir qu’il a profondément aimé et qu’il aime encore avec la fidélité qui nous rattache à tout ce qui nous rappelle une évasion vers l’inconnu et l’aventure. Le plus petit détail de ces scènes demande l’attention du lecteur. Il en sera récompensé par la facilité avec laquelle il comprendra les réactions de l’homme au sein du monde si particulier où il vit. Ce livre n’est pas plus un roman qu’une étude : c’est une traduction. Comment être fidèle à la vérité en décrivant la vie d’un être si l’on passe sous silence la majeure partie de ses actes, si, agissant en romancier, on hypertrophie certains d’entre eux pour effacer les autres ? Au surplus, ce « film » de la vie africaine a le mérite de l’authenticité. Comme Barga, le puissant Maouri, les lieux, les coutumes, qu’elles touchent à la vie domestique ou aux rites religieux, les combats, les chansons, les poèmes, sont réels. Tout étant fidèlement rapporté, l’auteur a voulu que l’atmosphère vînt de la simple description. Ce que l’on a écrit de fantaisiste sur l’Afrique justifiait ces pages. Puisse le lecteur y trouver de quoi chasser les préjugés qui font de l’homme noir un sauvage, aux yeux de beaucoup trop d’entre nous. La société noire a sa civilisation, ses lois, son contrat social, sa beauté. Et voici que ce monde vous est ouvert pour que vous y cherchiez l’attrait du dynamisme humain, de la volonté de puissance s’épanouissant dans une nature prodigieuse qui exige des hommes forts. Que ceux qui ont perdu le sens de la vie le retrouvent dans 3

celle de Barga, le chasseur, l’ami fidèle de celui qui a voulu rouvrir pour vous, aujourd’hui, et pour lui-même aussi, les portes d’ébène du Continent Noir.

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Dans le silence nocturne, un roucoulement assourdi se fit entendre. Puis ce furent des battements d’ailes et le cri saccadé du toucan annonçant l’approche du jour. La brousse peu à peu s’emplit de bruits légers. Une lueur blafarde précisa les contours de touffes d’euphorbe et de buissons épineux. La buée lourde, rampant sur le sol, éleva lentement ses flocons opaques, découvrant l’entrée étroite d’un ravin. Sur les branches d’un baobab desséché, des urubus crissèrent du bec et, brusquement, de toutes parts, jaillirent les sifflements discordants des merles, saluant le soleil surgi à l’horizon. Le lion, étalé à plat ventre sur sa proie, le mufle enfoncé dans la chair broyée, souleva la tête, humant la brise du matin. Ses yeux, clignotants, fouillèrent du regard les environs. Ses oreilles tendues au vent scrutèrent les rumeurs confuses, n’y décelant rien de suspect. Debout, il s’étira, ouvrant ses mâchoires dans un long bâillement, et, repu, s’enfonça dans les halliers en quête d’un abri pour dormir. Il boitait. Une de ses pattes, tuméfiée, pendait inutilisable. À peine s’était-il éloigné que les urubus tombaient sur la proie abandonnée, aussitôt recouverte d’une masse emplumée et grouillante. Il avait plu pendant la nuit. Une des premières averses de la saison s’était abattue sur la terre desséchée, formant dans chaque dépression de petites mares frangées d’écume jaunâtre. Le jour était livide. Des gouttelettes d’eau tombaient des feuilles reverdies. Une fraîcheur humide, traversée d’âcres senteurs, montait du sol boursouflé. Le soleil cependant continuait sa course, dissipant les brumes, attachant des lueurs aux pierrailles des bas-fonds, mettant des clartés mouvantes sur les flancs arrondis des dunes. Le paysage s’ouvrait sous la lumière plus vive. C’était aux confins nigériens, à la limite des terres argileuses, une contrée encaissée dans le Dallol Azaouak, ancien lit de fleuve, capable de garder par endroits les eaux agglomérées pendant l’hivernage. Une végétation robuste y brave les ardeurs solaires, y retient, en tout temps, loin des lieux habitables, une faune pullulante. Le sol ne porte que l’empreinte des fauves et des oiseaux, la trace des reptiles et celle des insectes. Nul sentier, nulle 5

piste, autre que les innombrables passages des animaux vers les mares : foulées profondes des grands carnassiers, piétinement léger des singes, des gazelles et des biches, alvéoles fourchus des antilopes et des phacochères, ongles des volatiles, sente étroite et lisse des fourmis, galeries argileuses des termites. C’est la zone où règne le croc et la griffe, la défense ou la corne, le crochet ou le dard venimeux, la région que l’homme n’a pas encore disputée à la bête Pourtant, une corde neuve s’attache aux naseaux du buffle dont le lion s’est repu, corde qui s’agite sous les coups de becs voraces des urubus acharnés à la curée. Une lanière de cuir entrave encore les pattes de devant de l’animal, dont la bosse porte des cicatrices provenant du frottement d’un bât. C’est le cadavre d’un buffle porteur, proie facile pour le lion boiteux, mais qui indique, dans cette contrée inhospitalière, le passage d’une caravane ou l’installation audacieuse d’un campement. Soudain, des pintades s’envolèrent avec des cris apeurés. Des aigrettes suivirent, puis des merles. Inquiets, les urubus s’arrachèrent à leur festin, dressèrent leurs cols déplumés, et sautillant, pour prendre leur vol, s’enfuirent à larges coups d’ailes. Un homme de haute stature se dirigeait vers le ravin. Il marchait tantôt lentement, tantôt vite, souvent penché vers la terre, mais fréquemment aussi grimpant sur un arbuste, se haussant sur une termitière pour observer, au loin, l’ombre de chaque buisson, de chaque aspérité du sol. Ses regards s’arrêtèrent sur l’endroit d’où étaient partis les urubus, et certain désormais de la piste à suivre, il se dirigea vers la dépouille du buffle. Il portait à son bras gauche un épais bouclier de peau de girafe. Sa main étreignait deux longues sagaies au fer barbelé. Son torse musculeux, d’un noir rougeâtre, était nu. Ses bras étaient cerclés, au-dessus du coude, de lourds anneaux de pierre grise. Un collier d’amulettes et de coquillages ornait son cou puissant. Sa tête couverte jusqu’aux oreilles d’un chaperon en cuir d’antilope montrait, sur les joues, trois zébrures allant des tempes au menton. Sourcils épais, nez légèrement arqué, lèvres relativement minces, son rude et jeune visage révélait une intelligence et une énergie peu communes.

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