Bartholoméo, ou le Doute, poème contemporain

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1867. In-12, 248 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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LE DOUTE
LE DOUTE
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J. DURANDEAU
BARTHOLOMÉO
ou
LE DOUTE
POEME CONTEMPORAIN.
« 0 Socrate ! j'avais déjà entendu dire
« que tu ne fais rien autre chose que de
(( douter et de mettre les autres dans le
« doute. »
PLATON.
PARIS
EN VENTE RUE DE L'ODÉON, 14
1867
ERRATA
Page i5, vers 3e : Ses grands — lise% Les hauts.
— 17, — 9e : il faut un point à la fin du vers.
— 27, — 8e : idem.
— 35, — 6e : Et bien — liseç Or bien.
— 79, — 20e : supprimez pas.
,— 85, — 3e : éperdus — lise% étendus.
— iao, — 3e : mettez un point à la fin du vers.
— 121, — 6e : idem.
— 202, — 2e : Dans ses monts — lise% Sur ses monts.
— 214, — t4e : pain — lise% gain.
Ce siècle, avant le temps, vieux, cassé, s'agenouille !
En enfance tombé, sa main porte quenouille,
Bâton qu'entoure un fil tissu de vieille foi!
La femme avec le prêtre à l'homme font la loi.
C'est l'heure d'emboucher la trompette sonore
Pour réveiller cette âme engourdie, où se dore
Un dernier rayon vif, faible feu du passé!
Qu'il s'agite, le mort, sous son linceul glacé,
Au récit de ces jours où, s'ouvrant une route,
Il marchait en Colomb sur l'océan du Doute;
C'est là sa grande gloire ! Avant de la ternir,
Revoyant son passé, qu'il songe à l'avenir,
Et, le râle au gosier, que la fin de sa vie
N'en soufflette pas trop la première partie !
PRÉFACE
Ici, point de préface ambitieuse, et, cependant,
combien la matière de soi s'y prêterait! Depuis Job
'jusqu'à nos jours, que de douteurs, et, dans le doute,
que de diversités! Pour qui d'entre nous l'heure
fatale de l'incertitude n'a-t-elle pas sonné? J'en
appelle aux indifférents : qui d'entre eux ne cache
un feu mourant sous la cendre? Ils n'ont pas connu
que les calmes plats, ces coeurs aujourd'hui insou-
cieux des choses d'en haut. Toutes les tempêtes
de l'âme, ils les ont essuyées, sans doute, avant
d'être des endurcis !
De ces révoltes éternelles de l'homme contre
Dieu, l'Inconnu, qui jamais écrira la longue et
douloureuse histoire ? Elle est à faire, après cinq
mille ans de luttes! Oui, ces Titans qui entassent
doutes sur doutes, science sur raison, Ossa sur
Pélion, et le Pélion sur l'Olympe, pour tenter
l'escalade des cieux, attendent encore leur Ho-
mère!
Ici, point de sombres détours avant d'entrer au
coeur de l'oeuvre : les longues avenues font peur,
surtout quand au loin, à l'opposite, l'oeil, au lieu
d'entrevoir sous un gai ciel le frontispice d'une
paisible demeure, ne plonge que dans l'horreur
d'un séjour qu'enveloppe une nuit coupée çà et là
des rais d'un jour sinistre. Tel est, hélas, le triste
aspect du Doute! Gardons-nous donc d'assombrir
le seuil de ce lugubre édifice qu'au détour d'une
des allées delà vie nous avons entrevu en frisson-
nant! Plus d'un, peut-être, y a laissé quelques
lambeaux palpitants de ses croyances, de son coeur !
Plus d'une vie pend là tout entière accrochée !
Plus d'un esprit, sans doute, aura fui à l'aspect
du lieu terrifié! Parti sage, que le grand nombre,
troupeau d'âmes faibles, fera bien de suivre encore,
car il est le plus sûr.
Pour moi, à l'âge où l'on chante la vie, les fleurs
et les femmes, autres fleurs, j'osai, d'un pas ferme,
m'engager dans le redoutable passage, bien résolu
de pousser jusqu'au bout et de conquérir ma foi
par la seule raison. J'avançai donc; j'allai, je lut-
tai ; mais quelle ne fut point ma surprise, à l'issue
de la route sombre, de me retrouver sous le ciel
ouvert, respirant à pleins poumons ! En quelques
années le passage avait été franchi, la mer de glace
rompue, le pôle nord atteint, puis dépassé, et, plus
heureux que bien des navigateurs, je revoyais la
patrie, le ciel, la lumière, mais tout cela plus
doux, plus calme, et surtout plus rempli des
rayons de Dieu, qui réapparaissait partout sous
une face nouvelle. Enfin! il était sorti de l'étui
étroit où chaque religion s'efforce de l'enfermer !
La gaîne avait éclaté, et la fleur, élancée sur sa tige,
resplendissait et m'enivrait d'un parfum de lis cé-
leste! Étranges jardiniers, pensais-je, que tous ces
prêtres, qui mettent une telle plante en des caisses
si étroites et si mal exposées qu'elle ne fleurit ja-
mais! Leurs formules l'enserrent au point qu'elle
ne saurait végéter ni progresser ! C'est ainsi qu'ils
étiolent Dieu, sans le savoir !
Et mes pensées n'étaient point seulement modi-
fiées sur Dieu, mais encore sur l'homme. Je n'en
faisais point un être à part, centre de l'univers, et
je n'invoquais plus en sa faveur les causes finales.
L'enfer aussi et le reste n'étaient plus à craindre
ou à espérer pour lui. Son salut dépendait bien
- 6 —
toujours de lui-même, mais ce salut n'avait plus
le même objet béat ou terrible. Après la mort,
aller droit comme flèche en paradis ou en enfer,
était assurément une idée inacceptable : les mérites
et les démérites d'ici-bas n'ayant aucune relation
ni avec la récompense ni avec la punition d'en
haut ; mais aller en se perfectionnant d'âge en âge,
de sphère en sphère, me parut chose fort natu-
relle, et plus sensée que tous nos beaux systèmes
si tranchants, si absolus, si pleins d'eux-mêmes et
de leurs folles espérances! En philosophie, les
violences de la table rase; en religion, les hardiesses
des divisions, des cases de cette vie future à trois
compartiments, le paradis, l'enfer, et, entre les
deux, le purgatoire, toutes naïvetés primitives, me
semblèrent avoir fait leur temps. Les métamor-
phoses du papillon m'en avaient plus appris sur
les destinées de l'humanité que tous les gros livres.
La nature, elle aussi, ne m'apparaissait plus
sous le même aspect. Loin de découvrir en elle
cette loi de l'harmonie dont on parle tant et si
commodément par cela seul que nul ne s'est piqué
ni de vérifier ni de contredire cette loi, j'obser-
vais que tout ce qui est fini est imparfait, c'est-à-
dire sans harmonie vraie; et, comme la nature,
— 7 —
disons le mot, la terre, est finie, il était clair à mes
yeux qu'elle se trouve, comme toute la création,
atteinte d'une infirmité radicale qui exclut d'elle
l'harmonie. Toute matière est imparfaite ! Où gît
en effet l'ordre en la nature? me disais-je; où le
désordre ? où l'harmonie ? où l'inharmonie ? Voyez
plutôt cette prairie, voyez, et dites-moi, je vous
prie, en me la montrant du doigt, quelle fleur,
quelle herbe est en sa place? — Vous ne le pou-
vez! — Mais, d'autre part, pourriez-vous m'en
indiquer une qui vous blessât les yeux ? — Encore
moins ! Ainsi la nature m'apparut comme le ré-
sultat d'un compromis entre l'ordre et le désordre,
et ces deux éléments m'y semblèrent mêlés de telle
sorte qu'il nous est impossible de discerner l'oeuvre
de l'un de celle de l'autre. De ces deux éléments,
le hasard est la résultante, et le hasard ne nous
blesse jamais: il surprend, il étonne; on admire (i)!
(i) Le hasard est un principe mixte, comme on le voit;
il procède à la fois de l'infini et du fini. Il est donc par
sa nature en parfait rapport avec notre être formé de
matière et d'esprit. Il régit tout. Aussi n'est-il pas un
seul des faits purement attribués au hasard où l'on ne
retrouve l'ordre logique d'un côté et de l'autre un parfait
désordre, ou un je ne sais quoi qui est arrivé et qui logi-
quement ne devait pas arriver.
— 8 —
Voilà pourquoi la nature est un grand et perpé-
tuel étonnement! Mais d'harmonie réelle il n'y a
en'elle que d'apparentes marques. En effet, enle-
vons cent fleurs de la prairie, au même endroit,
l'harmonie en est-elle détruite? Non, assurément.
Donc elle n'existe pas! Aussi n'avons-nous pu la
troubler. Il en irait tout autrement si nous opé-
rions sur un parterre, fait de main d'homme. Du
coup nous en détruirions la symétrie, cette hu-
maine harmonie.
Que reste-t-il donc à la nature en propre ? —
La vie; la vie à profusion et à tous hasards (i).
Dieu crée, la nature anime, l'homme aligne et
symétrise : telle est ma théorie. Mais revenons au
Doute, sujet du présent poëme.
Mon douieur, comme on le verra, se sauve du
Doute par l'amour ; d'autres, et je suis du nombre,
(i) La nature a été une perpétuelle embûche pour
l'homme. Ses phénomènes l'ont poussé à la superstition,
à la pluralité des dieux, à une foule d'erreurs que la
science a mille peines à déraciner de nos coeurs et de nos
imaginations. Elle est pleine de trompeuses apparences :
le ciel en voûte, solide et transparent, le mouvement du
soleil, l'arc-en-ciel mystérieux , les bâtons brisés dans
l'eau, etc., etc., et l'harmonie sont autant de pièges où
nous avons trébuché bien des siècles !
— g —
s'en tirent par les seules forces de la raison; d'au-
tres encore par la grâce ou la foi qui revient. Il y
a planche de salut pour tous. Le point est d'avoir
assez de poumons et de force pour nager jusqu'à la
planche. Mais que les noyés sont à plaindre ! — Et
le nombre en est grand ! — La plus terrible des
morts achever la plus sombre des vies ! On le verra
bien du reste par le peu qui en transpire dans ce
livre, mélangé de cris, d'espoirs déçus et de dou-
leurs. C'est le combat des clartés et des ombres!
La fantaisie du poëte, hors de danger, s'égaye,
court çà et là à travers l'oeuvre et rit, souvent avec
une larme dans les yeux. Qu'on ne m'en fasse pas
un reproche! N'est-elle pas naturelle cette joie de
l'homme sauvé qui savoure les délices du port en
regardant la tourmente du haut du rivage, et le
suave mari magno de Lucrèce n'est-il pas éternelle-
ment vrai et de mise ?
En somme, le mélange de tons et d'allures est
très-propre à enlever au poëme un peu de son as-
pect sombre, comme aussi de cette lourdeur tant
reprochée à ce genre d'écrits, et n'aurais-je gagné,
eii me jouant par échappées, qu'à rendre agréable
une oeuvre sévère, que je m'en féliciterais. Du
reste c'est un poëme que j'ai vécu avec mon siècle.
— IO —
Il s'est, pendant dix ans et plus, développé et mûri
en moi avec les événements; et je serais plus près
qu'Énée du vrai si, en faisant allusion à mes vers,
je m'écriais en langue virgilienne : « Lecteurs.
«■ vous m'ordonnez de raviver une douleur indi-
« cible! De vous dire comment le Doute a détruit
« les riches moissons de la foi en un jeune homme
« digne de toutes les pitiés ; tous malheurs affreux
« dont j'ai été le témoin et la plus grande victime ! »
« Infandum, regina, jubés renovare dolorem ;
« Trojanas ut opes et lamentabile regnum
« Eruerint Danai; quaque ipse miserrima vidi,
« Et quorum pars magna fui! »
DEDICACE
A M. HIPPOLYTE B.
PRÊTRE ET AMI
D'où vient que de nos jours, la tristesse à la joue,
Plus d'un esprit lassé laisse choir en la boue
Les trésors merveilleux de l'âme et de la foi ?
Ces hommes cependant ont même sang que toi,
Mon ami, même coeur et même intelligence ;
Entre eux et toi d'où donc naît cette divergence?
D'où vient que l'un dit Vie où l'autre répond Mort!
C'est qu'un serpent caché dans notre foi s'endort
Et lentement y verse un poison délétère !
Si dans ce siècle froid et rampant terre à terre,
Le baume de Jésus ne suffit plus aux maux
Qui font courber les fronts, comme ces noirs fléaux
Que l'on nomme la peste ou la dure famine,
C'est qu'aux crins du lion s'attache une vermine
12
Dont la dent acérée a plongé si profond
Que la chair est à jour : et le ver grouille au fond !
Tel est l'état de l'homme en lutte sur sa route;
Son coeur saigne et se tord sous les serres du doute,
Son idéal s'éteint! Par l'ombre environné,
L'Arbre de la Foi cache un front découronné!
Personne ne gémit sur toutes ces misères !
Et vous vivez en paix dans vos saints presbytères,
Hommes de Dieu, joyeux, exaltant vos vertus,
Mangeant et buvant bien, ne pensant rien de plus!
Un sermon par semaine, ô la rude besogne !
Un voeu de chasteté dont le ventre morgrogne
Tant il est bien repu, tant il est bien replet!
Ventres bénis ! sur vous l'oeil de Dieu se complaît !
Vous êtes les élus! mais nous, courbés sur terre,
Nous usons coeur et bras dans une lutte austère,
Qui pour avoir du pain, qui pour mettre son corps
' Dans un étui moins sale et moins froid !... Au dehors,
Nous supportons le poids d'une longue journée;
Au dedans, le penseur d'une ardeur obstinée
Dans ses veilles poursuit la lumière qui fuit ;
Mais vous, hommes de Dieu, dormez la grasse nuit!
Ami, ce n'est pas toi qu'ici j'ai voulu peindre :
Chaque jour ton esprit au travail sait s'astreindre;
Tu ne le cèdes pas aux plus vaillants lutteurs ;
En toi, rien de commun avec nos gras pasteurs.
Mais si ta vie est rude, et si ta croix pesante,
Eh bien, tu comprendras mieux la lutte présente.
i3
L'esprit d'intolérance en toi sera dompté,
Tu ne damneras plus l'homme par charité.
As-tu vu, mon ami, quand les pâleurs d'automne
Déteignent sur les champs, dans la nuit qui frissonne
Tomber du ciel profond des larmes sur les fleurs
Tellement qu'au matin la campagne est en pleurs?
Au deuil qui t'environne harmonisant ton âme,
Vois le signe du temps dans la terre qui pâme ;
Elle est grosse d'un Dieu qui trouble son sommeil ;
Chaque nuit la nature enfante son soleil.
Ainsi, quand le hasard jsltera sur ta route
Ce poëme chargé du vent brûlant du Doute,
Lis-le, ce sont des pleurs, c'est un sombre milieu :
L'humanité malade enfante aussi son Dieu !
JEAN BARTHOLOMÉO
a Mais ici commence un bien autre
« supplice, encore plus horrible, plus
u raffiné que la mort elle-même et que
« l'inconnu de la mort, le supplice de
ic l'âme qui les contient tous en suspens
« dans un mot : U Doute. »
LAMARTINE.
I
PROLOGUE
De l'arbre de la croix le sentier âpre et rude
Se couvrait d'herbe verte, et dans la solitude
Ses grands Christs vainement ouvraient leurs bras pâlis !
Au sol tout s'affaissait ! L'homme dans ses vieux plis
Croupissait, retombé, ne relevant la tête
Vers le ciel que pour voir s'il roulait la tempête
Ou cet air pur et bleu propice à ses moissons.
Dans tous les coeurs l'oubli des divines leçons
— i6 —
Germait, et la prière, en flèche d'or aiguë,
Ne montait plus du sol pour frapper à la nue.
C'en était fait, hélas ! des croyances du ciel !
L'homme perdait le sens de l'immatériel,
Quand d'étonnans penseurs surgirent sur le monde.
Secouant sa torpeur, notre âme moribonde
Se réveille en sursaut. Une fanfare encor
Inouïe élançait des sons neufs d'un vieux cor.
L'entendez-vous, mortels ! — C'est le noir cor du doute
Qui sonne dans nos camps ! — Fils de Voltaire, en route !
Et les sages du jour et les jeunes conscrits
Courent grossir les rangs du troupeau des esprits.
Des deux parts on s'observe ; on s'attaque, on se presse ;
On lutte contre Dieu dans une folle ivresse !
Plus agité cent fois que les flots et les vents,
Le combat gronde autour des grands christs émouvants.
Laissez faire ! laissez ! La tâche est grandiose !
Ne doute pas qui veut. Douter ! sublime chose !
0 Pascal, qui doutas en plein siècle de foi,
Je t'admire ! Le doute a du divin en soi,
Quoi qu'en pense le monde et ces âmes trop frêles
— i7 —
Sous le duvet des nids cachant d'oisives ailes.
De leurs réduits bien clos allongeant leurs gros cous,
L'air serein, le front bas et fuyant, voyez-vous
Tous ces oiseaux sans coeur fêter leur paix béate
Et d'aise se gratter l'estomac de leur patte !
Pour eux seuls la science et la sagesse aussi !
Ils ne doutent de rien ! Le ciel s'est éclairci :
Selon eux, il est rond et forme cette voûte
Que l'oeil embrasse au loin ! Entre eux aucun n'en doute
Du haut d'un frêle arbuste ils inspectent partout :
Pour eux la terre est plate et nul n'en sait le bout !
L'air à son tour remplit l'infini de l'espace,
Puisque dans leurs poumons il vient, passe et repasse.
Alors à becs ouverts, chaudement dans leurs nids,
Ils piaillent : « Tout est bien! 0 cieux, soyez bénis ! »
Mais, hardi dans son vol, voilà que du sol monte
Aux risques de ses jours, dans les airs qu'il affronte,
Un oiseau plein d'ardeur pour l'humble vérité ;
Il monte, il monte encore, et dans l'immensité
Il se perd! C'est un point! Un coup d'ailes l'élancé,
Ce n'est plus rien! Ainsi, sans trêve, il lutte, avance
— I» —
Et plane aux régions de l'infini! — Son oeil
Mesure l'étendue, et le soleil en deuil,
Comme un spectre lugubre, apparaît sur sa route :
Plus d'air ! La terre est ronde et les cieux sont sans voûte,
Du moins, il entrevoit ces hautes vérités !
Sa vieille foi se trouble à ces vives clartés,
Il redescend du ciel, mais sa voix, il l'y laisse :
Son coeur est trop gonflé d'une amère tristesse
Pour qu'un chant y résonne, ainsi qu'à son départ.
Revenu sur la terre, il médite à l'écart;
Dans le silence et l'ombre il éclaircit ses Doutes ;
Puis, un jour, remontant aux primitives routes,
Il entonne des chants d'allégresse et d'amour!
A ses illusions, détruites tour à tour,
Ont succédé le vrai, le juste, l'équitable ;
Il goûte des hauts mets que Dieu sert à sa table ;
Il est grand, il est beau, tout est splendeur en lui,
Il a conquis sa foi sans la raison d'autrui.
De ces ascensions vers la sphère céleste
Heureux l'esprit qui peut redescendre et, modeste,
Goûter la paix du coeur et de la vérité!
— ig —
Par cette lutte ardente il a bien mérité,
Celui-là dont le front s'éclaira de lumière
Et fut assez puissant pour vaincre la matière
Et les obscurités où trébuchent nos pas !
0 bienheureux aussi celui qui ne sent pas
La serre du vautour s'abattre sur son aile
Avant que la clarté dans son coeur étincelle,
Et qui peut fuir la mort jusqu'à cet âge où tout
Pour le morne tombeau lentement se dissout !
Du moins a-t-il goûté quelque paix en son âme ;
Il n'est pas mort brûlé d'une stérile flamme,
Et de l'indifférence il a fui les pâleurs,
Les jours décolorés et flétris sous des fleurs
Belles à la surface, ainsi qu'on voit sur l'onde
Celle des nénuphars à face grasse et ronde,
De ces plantes qu'un suc huileux laisse percer
Sur les marais croupis qui les font s'engraisser.
Malheur à celui-là qui chérit leur racine,
Il ne sentira rien battre dans sa poitrine !..
II
LE CADAVRE ET LA FOULE
Mais toi, qui t'enrôlas sur la foi de ton coeur
Pour cette grande lutte où tu bus la douleur,
Te voilà maintenant couché dans la poussière,
Témoignant par ton sang de l'action dernière
Qui te jeta soudain aux portes de la mort
Lorsque ta barque, hélas ! était proche du port !
0 Bartholoméo, près de tes chairs mortelles,
La foule avide afflue et ses rumeurs sont telles :
« Quel est donc ce jeune homme ? et quelle passion
« Lui poussa-t-il au coeur, comme en une nuit chaude,
« Dans le ventre d'un chien en putréfaction,
« Par cent, mille et milliers s'engendre, grouille et rôde
« Le ver rongeur qui vit où la mort a passé ? »
0 ver ! roi du tombeau ! sous ta dent doit renaître
Ce corps, fétu d'un jour, dont toi seul es le maître!
Dernier enfantement de mon être glacé,
Tu naîtras, tu vivras de ma chair corrompue ;
Par toi se renouera ma vie interrompue ;
Tu seras bien le fils de ce corps plein d'orgueil !
Tu pomperas mon sang au jour des funérailles ;
Tu rongeras mon coeur, mes os et mes entrailles ;
Et d'aise frémira vaguement au cercueil
Le mort froid, étonné que le chaud de la vie
Circule sous sa peau gisant pâle, engourdie !
Que ma chair en ta chair entretienne longtemps
Et la chaleur des jours et de nombreux printemps !
Qu'en ce monde nouveau, qui s'agite sous terre,
Je revive par toi, comme en son fils un père!
Et les voix de la foule allaient toujours croissant,
Car on médit du mort comme on fait de l'absent.
Des langues sans malice en des temps ordinaires,
Levant un coin de voile, allaient, les débonnaires,
Plonger leur dard aigu dans le défunt glacé,
De vices vrais ou faux maculant son passé.
Un jeune homme Brun dit : « Par saint Georges, je jure
« Que ce mort fut un lâche en son vivant ! Je crois
« Que quelque sale amour, comme on en voit parfois,
« Aura conduit cet tomme à cette mort impure !
« Mais, me trompé-je? Eh! quoi! N'est-ce pas là ce Jean,
« Cet insensé, ce fou, misérable indigent
« Qui blasphémait le nom de Dieu dans sa folie ?
« Maudit soit-il par nous qui connaissons sa vie ! »
III
L'AMI ET LE TOIT DE BARTHOLOMEO
Or, comme il achevait, le hasard voulut bien
Qu'un passant entendît ce propos peu chrétien.
C'était un beau jeune homme à la moustache blonde,
Aux longs cheveux bouclés et profonds comme l'onde,
Aux yeux rendant du ciel l'azur et la clarté.
Il courut tout d'un bond au cadavre insulté,
L'arracha du milieu de la foule étonnée ;
Et pleurant, et suant, dans sa marche obstinée
Il atteignit enfin le seuil d'une maison
Point coquette et riante avec un vert gazon,
— 26 —
Mais branlante et moussue, une masure borgne,
Indécise à tomber sur le passant qui lorgne
Son toit qui bâille à jour, son vieux mur qui se fend,
Sa poutre qui fléchit, et ses lézards chauffant
Leurs, ventres affamés sur là pierre entr'ouverte ;
Et c'était là le toit du mort à la peau verte,
Sous lequel un grabat gît lamentablement.
A la manière noire on peint facilement,
' Et si jamais j'étais romancier sans fortune,
J'accoucherais toujours d'une page bien brune,
Bien lugubre, bien sombre, et mon héros vivrait
Dans des milieux où l'on se suiciderait.
Je vous le dépeindrais et du corps et de l'âme
Plus laid que le sonneur chanté dans Notre-Dame;
Enfin il aimerait quelque Graziella,
Qui mourrait à vingt ans, comme font ces coeurs-là !
Muse, parle plus bas ! Eh ! je suivrai peut-être
Ce genre en ce poëme où Caprice, mon maître,
Se plaît à dérouter l'esprit du lecteur fort
Qui va son sillon droit, comme un boeuf, et s'endort
— 27 —
Au versant du feuillet de la dernière page,
Heureux de son labeur! — Pour moi, mon équipage
Va d'un tout autre train. Tantôt rapide, il court
Et, tout essoufflé, creuse un sillon long ou court ;
Tantôt mes chevaux las s'endorment sur la plaine,
Ou, frais, portent au loin leur soc et leur haleine.
Il faut avoir l'esprit souple et prime-sautier,
Si l'on ne veut les perdre au détour du sentier
Rien ne sert d'être chêne en face de l'orage,
Si le roseau pliant se sauve de sa rage ;
Et, de même, à quoi bon aller à pas de veau
Dans une oeuvre où le vol d'un gai papillon d'eau
Peut seul décrire en l'air tous les mille méandres
Où s'épand un coeur jeune et plein de pensers tendres,
Dénicheur d'inconnu, de bizarre ou de grand,
Qui marche, sans lisière, à l'abracadabrant ?
Mais enfin, belle Muse, il faut devenir sage.
Après m'avoir poussé dès la première page
A montrer mon héros expiré sur le sol,
Il convient maintenant de modérer ton vol,
De suivre le sillon de cette sombre vie,
— 28 —
De conter cette enfance et cette belle envie
Qui fit l'âme occupée et si pleine d'élans
De Bartholoméo dès ses plus jeunes ans ;
Et si par aventure un caprice t'emporte,
Il faut que, se liant au chant, en quelque sorte.
Il lui serve de thème ou d'accompagnement.
Par là tu trouveras encor quelque agrément
A tirer la perruque et la barbe vieillotte
Aux Boileaux cheminant dans la règle et la crotte.
IV
L'ENFANCE DE BARTHOLOMEO
S'il est un mois funeste et promettant des pleurs
A l'enfant né dans lui, c'est le doux mois des fleurs ;
Et mon héros naquit en plein mois de Marie !
Jean fut son seul prénom inscrit à la mairie.
Encerclé par des monts surmontés d'un ciel bleu,
Le bourg qui le vit naître est peu riche, et ce peu
Suffit abondamment aux besoins de la vie.
C'est qu'on travaille encor, c'est qu'on veille et l'on prie
Dans ce pays perdu dans le pli d'un vallon ;
C'est que l'oisiveté — cet antique démon
Descendu de l'Éden, qui travaille si vite
— 3o —
La pauvre humanité vieillie et décrépite —
Est inconnue à tout ce peuple laboureur
Qui naît sur un sol dur et vit de sa sueur.
Pauvreté n'est pas vice, et la pauvreté nue
Pour Bartholoméo, dès l'enfance venue,
Du chapelet du pauvre égrena tous les grains ;
Orphelin de naissance il en eut les chagrins.
Un prêtre l'éleva dans sa demeure obscure,
Nourrit son jeune esprit de la sainte Écriture,
Accoutuma son coeur à s'élever vers Dieu
Et sa main à porter l'encensoir au saint lieu.
Dieu lui tint lieu de mère assez mal, en sa peine ;
Qui peut le plus parfois ne peut le moins qu'à peine.
Le coeur du pauvre enfant, par quelque heureux ami,
Sentit bien qu'on supplée une mère à demi.
Avec l'âge il connut les extases secrètes,
Comme aux temps où la foi des saints anachorètes
Les transportait aux cieux parmi les légions
Des archanges voilés sous les divins rayons
De l'éternel Seigneur des sphères infinies !
— 3i —
Age plein de ferveur, âge heureux, où nos vies
Coulent, comme à pleins bords les ruisseaux au printemps,
Tu ne reviendras plus avec tes passe-temps!
Alors, que de fois Jean, en son âme candide,
Attendit du Seigneur la visite splendide !
Dans les livres des saints il lisait si souvent
Que Dieu les visitait sur les ailes du vent,
Qu'il espérait aussi, — car il était bien sage, —
Voir au moins un doux ange avec un doux langage
Venir à lui, le prendre en ses bras, le bénir,
Et lui montrer aux cieux un brillant avenir.
Déçu toujours, toujours il reprit espérance ;
Mais ce fut pour son coeur la première souffrance.
Elle lui vint du ciel, comme plus tard la mort,
Après une lutte âpre et les rigueurs du sort !
Abordons cette lutte aux sombres agonies.
V
PREMIERS PAS DE JEAN
VERS LE DOUTE.
Qui donc souffla le Doute avec ses insomnies
Au front de cet enfant dont la main, douce hier,
Broya sur son coeur jeune, enthousiaste et fier
Les fleurs de son parterre avec un sombre rire ;
De leur jus corrosif, imprégné de délire,
Exprimant l'amertume et buvant à longs traits
Cette absinthe brûlante encor de ses regrets?
Mais qui donc le premier eut assez d'assurance
Et d'énergie en lui pour prendre cette en Tance
Au sortir du berceau souriante, et planter
— 34 —
Dans cette terre vierge et, sûr d'y récolter,
Répandre à pleine main la "semence chrétienne ?
Sans doute il ignorait dans sa demeure ancienne,
Le bon prêtre, combien de périls suscitait
Cette vieille méthode où la croyance était
La règle, où la raison se taisait et, soumise,
Ne pensait qu'en vertu des canons de l'Église.
Il ignorait Voltaire et le siècle passé;
Il ignorait qu'un souffle étrange a traversé
Les hautes régions où se complaisait l'âme ;
Souffle de la raison violentant la flamme
De l'amour idéal qui brûle en l'Infini ;
Souffle bon ou mauvais selon qu'il vient uni
Au coeur par des liens formés du doux mélange
D'espérance et d'amour, ou qu'en noire phalange
Il se heurte, insensé, contre le ciel et Dieu !
Or voici que le Doute infesta son milieu.
D'abord, l'âge croissant, l'enfant remarqua vite
Qu'autour de lui vivait un monde qu'on évite
Sous un pieux prétextera l'instigation
Des prêtres; car le monde a leur aversion.
— 35 —
Les splendeurs de Satan, en langue hyperbolique,
Miroitent aux regards, dans un jour fantastique
Qui terrifie et charme à la fois ces esprits
Naïfs, ces fronts rêveurs par l'extase attendris,
Ces coeurs tout ingénus que le prêtre façonne ;
Et bien molle est la cire en l'âme qui se donne !
On en fait ce qu'il plaît ; et Bartholoméo,
Se sentant attiré vers un monde nouveau,
N'osait !
Mais vint le mois des bains. Dans la vallée,
Au bord d'un courant d'eau la jeunesse mêlée
Se baignait. C'était là que Satan tenait cour.'
Armé d'un grand courage, invoquant tour à tour
Dieu, la Vierge et les saints, le jeune homme s'avance.
11 craint d'être aperçu, se blottit en silence
Sous un buisson épais, et là cherche à saisir
La conversation qui flatte son désir.
Les mots que le vent porte à son oreille émue
Sont des jurons ou bien une langue inconnue.
Il regarde à travers le buisson et s'enfuit...
Il a vu des corps nus, et l'impudeur qui suit
— 36 —
L'homme attroupé sans honte étalant le mystère
De la chair, que combat le chrétien sur la terre ;
Ainsi qu'un vêtement impur et redouté
Rejetant loin de lui la charnelle beauté.
Ce spectacle attrista le coeur jeune et candide
De Bartholoméo. C'était là ce splendide
Et mystérieux monde où Satan enchaînait
Par des charmes secrets l'âme qui se donnait ?
C'était là ce qu'en rêve avait vu le bon prêtre,
Dont la langue naïve, à son insu peut-être,
Animant le tableau des folles voluptés,
Enflammait de désirs ses auditeurs tentés ! —
Il sentit un dégoût, comme un frisson de fièvre,
Parcourir tout son être et lui plisser la lèvre.
Son âme épanouie, en l'attente épiant
Le rayon de soleil tardif à l'orient,
Sur elle replia ses odorants pétales
Et les rêves dorés des nuits sentimentales.
Telle, aux bords des chemins, une petite fleur
Lève, dans une extase empreinte de pâleur,
- 37 -
Sa tête frêle au vent, tandis que son pied pose
Près d'un cours d'eau ténu qui doucement-l'arrose
Et fournit de fraîcheur les herbes d'alentour.
Elle espère, elle attend, languissante d'amour;
Elle rêve aux charmants papillons bleus qu'arrête
Au passage et retient mainte rose indiscrète
Et voilà qu'un bourdon passe, revient, repart,
Puis sur elle s'abat ! Sa tige plie ; un dard
Fouille, énorme, en son sein, lève la picorée
Et s'envole ! Mais Elle : « Oh ! l'affreuse livrée !
« Quoi ! papillons rêvés, vous êtes ainsi faits?
« Adieu mon idéal! Papillons, je vous hais! »
Disant, elle se clôt, et de son sein découle
La rosée en longs pleurs ! Mais une heure s'écoule,
Et le bourdon est loin ainsi que la douleur!
Le soleil au déclin tempère sa chaleur ;
Eh ! qui ne sourirait sur la terre embaumée !
Un pétale s'entr'ouvre en la plante fermée,
Puis un second, puis trois, et l'espérance encor
Dans la petite fleur rouvre ses ailes d'or !
Ainsi marche le monde ; ainsi l'âme flétrie
— 38 —
De Bartoloméo fut bientôt refleurie:
Les désirs par essaims bourdonnèrent en rond
Autour de cette fleur au calice profond.
VI
UNE SIMPLE METHODE
A ces premiers désirs, à ces inquiétudes
Qui lui troublaient l'esprit dans ses calmes études,
A tous ces traits d'enfant qui rejette le frein,
Reconnaissez dans Jean le pur froment, le grain
D'où germera bientôt une moisson hardie,
Que le Doute d'abord, sublime maladie,
Fécondera d'un souffle étonnant et nouveau,
Et puis desséchera si l'épi manque d'eau,
Si la foi ne revient couvrir de sa rosée
Ce champ de la raison par l'étude embrasée ;
— 4o —
S'il ne pleut en cette âme après les soleils chauds
De juin et de juillet, féconds pour les coteaux.
Le premier pas est fait; la lutte est engagée.
Sur la pente du Doute avançant insurgée,
La raison n'entend plus les conseils de la foi.
C'est un coursier sans frein, hennissant, plein d'effroi,
Bondissant, les naseaux entr'ouverts au zéphire
Et volant comme un trait vers tout ce qui l'attire.
Parquez, barricadez et surtout fermez bien
Le cabinet ouvert au muet entretien
De l'homme avec le livre et du livre avec l'âme :
Le livre est un brasier où la raison s'enflamme !
Le prêtre s'aperçut du trouble de ce coeur,
Et crut qu'il en serait facilement vainqueur
En tenant de plus près son jeune esprit en laisse.
Tout livre est interdit s'il n'est livre pieux ;
Les anciens sont soustraits à son oeil curieux ;
Même on proscrit Virgile ! 0 sublime sagesse !
Voilà donc le jeune homme en son élan maté !
Cette éducation est simple en vérité.
— 4i —
L'homme de foi se dit : « La raison incommode;
« Retranchons-la! — Le coeur voudrait vivre à sa mode;
« Émondons-Ie ! — Pour l'âme, elle a le sens de Dieu ;
« Forgeons un Jéhovah colère, armé de feu,
« D'enfer, d'éternité ! C'est une bonne chose !
« La peur ouvre la bourse et tient la bouche close. »
La guillotine un jour sur les peuples leva
Son couperet, et, sombre, une année activa
Son office de mort : le sang rouge en fontaines
Coula! Son glaive enfin repu de chairs humaines
Dans un dernier effort glissa sur le bourreau.
Robespierre avait dit : « Sans doute il serait beau
« De combiner entre eux le clergé, la noblesse
« Et le tiers état ; mais que d'art et que d'adresse
« Pour fondre en un grand tout ces divers éléments
« Divisés d'intérêts et de tempéraments !
« Coupons! simplifions! que l'unité jaillisse
« Avec le sang ! »
Voilà la pente où l'esprit glisse !
VII
LA BIBLE ET LE VIEUX QUAKER
J'aime les sons hardis des muses d'orient;
C'est la corde d'airain aux lyres du voyant !
La malédiction, comme un ouragan, passe
En strophes dont l'éclat retentissant entasse
Image sur image et jette la terreur
Dans le peuple tremblant aux pieds de son seigneur.
C'est Horeb ou Nébo! Le grand et l'immobile!
Quelque chose du sphinx, granit indélébile
Aux portes du désert regardant l'infini.
Là, Job sur son séant se lève. Il a béni
Ses douleurs et la main qui le frappait naguère;
— 44 — '
Mais il vient aujourd'hui criant justice et guerre.
Il cite à son fumier, redouté tribunal,
Le Juge universel, lui reprochant le mal
Qui frappe également l'innocent et l'impie.
0 sainte extravagance ! Admirable folie !
Comme le Doute est beau sur les lèvres de Job
Frémissant, cherchant Dieu, rejetant de Jacob
L'antique version d'un Être bon et juste
Dont la main, soutenant dans sa carrière auguste
Tout pieux patriarche, éloignait de son toit
Les fléaux réservés à l'impie, au coeur froid (i)!
Et Bartholoméo n'avait pas lu ce livre,
Ce premier pain de vie à qui désire vivre !
Ainsi qu'un livre impur on le tenait caché,
Et partout le jeune homme en vain l'avait cherché.
Comme il se promenait, méditant en lui-même
Quel instinct le poussait à sonder un problème
Dont la portée alors échappait à ses yeux,
Grâce aux soins redoublés de son pasteur pieux,
Et comparant son sort à l'état misérable
..■■-45-
De l'oiseau mis sous cloche et cloué sur la table
D'un récipient où l'air est raréfié,
Un homme s'avança lassé, souffrant d'un pié,
Et gagna près de lui la berge de la route.
Il était dans cet âge où la nature voûte
L'homme des champs. Son air était ouvert et doux ;
Sa mise pauvre ! Un sac de voyage en poil roux
Et de forme carrée à son dos tenait ferme.
Un parapluie énorme et béat, comme un terme,
Au haut de cet Olympe étalait sa grandeur,
Et narguait un chapeau déchu de sa splendeur.
A la main du bonhomme un bâton ! — Le grotesque
Ne se mêla jamais au vieux chevaleresque
Par des tons plus choquants, et la réalité
Ne se rit jamais mieux de l'idéalité.
Cet homme était un quakre (2) !
0 saint missionnaire
Qui sèmes la douceur et recueilles la guerre,
A travers tes haillons j'entrevois plus d'éclat
Que n'en porte à l'autel un gros et gras prélat !
C'est en vain que l'injure à tes pas attachée,
_46-
Comme un autre Judas, de sa bave crachée
Insulte à ton grand coeur; toi, fidèle à Jésus,
Tu marches dans ta foi, priant pour nous perclus,
Pour nous, qui ne voyons que par l'oeil des saints pères,
Pour nous tous qui doutons des avis salutaires
De la raison!... Apporte avec le livre saint
La lumière et la paix à ce jeune homme atteint
Du désir de connaître et de suspendre aux voûtes
De son temple une lampe éclairant tous ses doutes
Et tous les noirs sentiers où trébuchent ses pas.
Tandis que l'étranger entretenait tout bas
Cet ami d'un moment qu'une ardeur juvénile
Enflammait pour le vrai ; tandis que, malhabile,
Sa main tirait du sac la Bible qu'il offrait
Au jeune homme, le jour sur les monts se mourait
Avec l'astre tombé sous l'horizon rougeâtre
Et la voix des troupeaux et les refrains du pâtre.
Et Bartholoméo dans l'ombre cheminait
Sans rien voir du tableau, tant l'ardeur le tenait.
Il allait donc enfin sonder dans ses abîmes
— 47 —
Le dogme révélé, les colloques sublimes
De Moïse et de Dieu sur le Sina divin...
— Le ciel pourpre brillait sur lui, c'était en vain ! -
Il allait donc enfin t'embrasser tout entière
0 vérité terrible ! et son âme était fière
Et bondissait de joie à ce bonheur nouveau.
— Les astres étaient purs et le ciel était beau ! —
Mais si de cette épreuve, hélas! sortant boiteuse,
La Bible n'offrait plus qu'une fable douteuse,
Un faux reflet du ciel sur nos fronts attardé !...
Reniant son passé, sa jeunesse trompée,
Implacable adversaire, ennemi décidé,
La plume dans sa main devenait une épée.
A grands coups il frappait les colonnes d'airain
Du temple où se passait l'étrange jonglerie,
Et, montrant les ressorts de cette piperie
En usage autrefois dans le sénat romain,
Il prenait corps à corps et renversait l'idole,
-48_
L'arrachant de sa croix, sublime 'Capitole !... .
— L'angélus, qui tintait au loin par les hameaux,
Lui fit courber le front. Il marmotta des mots
D'une lèvre sans coeur, pliée à l'habitude
De ces épanchements ayant similitude
Entière d'oraisons^ mais n'en ayant rien plus !
Pour la première fois son coeur était perclus ;
Sous ce ciel grand ouvert son âme était fermée !
Le Doute, noir geôlier, sur la prière aimée
Tenait clos les verrous. Jean sentit frissonner
Une aile qui voulait et ne pouvait planer :
L'aile de la prière! — Il tomba pris de fièvre,
Sur le sol, suffoquant, le délire à la lèvre !... —
VIII
TRISTESSE DU POETE
Divin Maître, pardonne à mes vers irritants !
Je ne suis qu'un écho des hommes de mon temps ;
Car de hardis Colombs, montant des nefs impies,
Ont fatigué les flots des mers des utopies ;
Des frontières du Doute ont rapporté le bois
Qui devait consumer ton héroïque croix !
Sur cet auto-da-fé ces grands prêtres du monde,
Vêtus d'un deuil moqueur, devaient jeter de l'onde,
Comme en signe d'adieu, dans la chambre du mort,
— 5o —•
Le chrétien répand l'eau sur son frère qui dort.
Et toi, tu te taisais, victime expiatoire!
Tu laissais Enfantin proclamer sa victoire.
Découronné, ton front vers le ciel remonta :
La couronne de ronce est lourde au Golgotha !
De ce jour, ô doux Christ ! l'humanité pensante
Apprit que pour créer la douleur est puissante !
Le troupeau des esprits, novateurs turbulents,
S'enfuit de ton calvaire en se frappant les flancs !
C'est alors qu'il comprit qu'au fond de ta doctrine
Se cache une science accomplie et divine,
Bien qu'un âge ignorant ait travesti son sens,
Bien qu'un système faux l'exploite, et que les sens,
Les passions, les rois, les prêtres, toutes pestes,
Aient fait une curée avec tes amples restes.
Que les peuples toujours reconnaissent en toi
Leur vrai libérateur! Leur grand instinct de foi
Ne les égare pas. Ta doctrine est bien celle, —
Soeur de quatre-vingt-neuf, — dont l'ardente étincelle
Alluma dans nos coeurs le feu des libertés
Et fit trembler de peur les tyrans redoutés.
— 5i —
C'est elle qui permit de briser ses entraves
Au vieux monde, et de faire ainsi de nous, esclaves,
Des frères, des égaux, des hommes devant Dieu !
C'est elle qui, prêchant ta mort sur le haut lieu,
Abolit à jamais le rouge sacrifice;
Elle, qui rebâtit un nouvel édifice
D'idéal et de foi, le greffant sur l'ancien
Dans la peur qu'il parût isolé, sans lien ;
Car il faut un passé, quelque base assurée,
Lorsque l'on veut bâtir avec longue durée.
C'est ce qu'ils ont omis, tous ces réformateurs
Qui, pour t'abattre, ô Christ, allaient sur les hauteurs !
Ils ignoraient comment on greffe une doctrine
Sur un arbre vieilli, mais fort en sa racine ;
Ils ignoraient qu'il faut, s'ils l'eussent jeté bas,
Dans sa cendre semer ; que des legs du trépas
Nous vivons; que des morts on ne fait pas litière ;
Que le sage, avec soin, recueille leur poussière,
Car les sources de vie émanent de leur sein.
Le premier homme en nous vit encore, et demain
Nous vivrons dans nos fils, et toujours d'âge en âge

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