Bartolomeo Davy

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Dominant le village de Vaffel, le manoir Rickmunest s'élève avec fierté. Ses propriétaires, les Davy, membres d'une noblesse en proie à l'oubli, accueillent une nouveauté heureuse. Un fils, Bartolomeo.
Cet enfant se voit gratifier de nombreux dons naturels, dont une brillance intellectuelle qui le rend étrange et étranger au sein de sa propre famille.
Ce livre vous propose de suivre l'itinéraire de son existence. Parviendra-t-il à s'adapter à son univers, à des codes sociaux dont il ne comprend pas l'utilité ? Que deviendra cet être hors-norme ?
Vous le découvrirez au sein de cet ouvrage mêlant les genres : biographie fictive, roman noir, fantastique...


Publié le : mardi 16 février 2016
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EAN13 : 9782334090896
Nombre de pages : 208
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ISBN numérique : 978-2-334-09087-2
© Edilivre, 2016
Prologue
Un cri. Un hurlement perturbant le silence de la nuit. Une femme exprimait une souffrance déchirante, semblable à une plainte d’agonie. C’est sur cette note stridente qu’un bébé ouvrit ses petits yeux, à la couleur encore indéfinie, sur la vie. Dans l’une des vastes chambres d’un grand manoir luxueux surplombant un village à l’apparence sombre et miteuse.
Dans cette jolie chambre aux teintes rouges se tenait un imposant lit à baldaquins, juste en dessous d’un grand tableau représentant un personnage au visage émacié et au regard d’un gris tristement délavé. Arborant fièrement une ridicule moustache bien trop soignée, du même noir terne que ses cheveux courts savamment plaqués sur le côté gauche. L’artiste-peintre de l’œuvre ainsi exposée devait jouir de quelques talents pour réussir à octroyer une minuscule prestance à cet être ayant servi de modèle. Un modèle qui se trouvait là, dans cette pièce, juste à côté du lit, son corps fluet parcouru de tremblements d’une agitation anxieuse. Totalement dénué de charisme, il faisait injure à son double de peinture. L’insignifiant quarantenaire tenait en sa petite main celle, grande, d’une femme trentenaire couchée sur le lit. Quelle beauté rayonnante ! Ses yeux brillaient d’un bleu à la pureté enchantée, bien que légèrement brouillés de rouge, à cause des larmes de douleurs inondant ses joues à la peau lisse et sans défaut. Ses cheveux auburn et brillants, comme fous, occupaient tout l’espace du coussin de velours pourpre sur lequel elle reposait son admirable tête. « Vous devez accepter la douleur, ma tendre Violetta. C’est le prix nécessaire au miracle du don de la vie. Accueillez là comme une bénédiction. » Conseilla l’homme de petite stature avec ferveur. Violetta poussa un long soupir agacé, en guise de réponse. Elle souhaitait à cet instant, avec sa douceur naturelle, crever les yeux de son époux. Comment pouvait-il dire pareilles sottises alors qu’il ne connaîtrait jamais cette souffrance ? Le prix nécessaire ? Une bénédiction ? Mais quel idiot ! Se disait la charmante jeune femme. Pour réconforter ses pulsions de violence, elle s’appliqua à écraser avec vigueur les articulations de la main de son mari, Pierre Davy, qui contint difficilement un râle de douleur, essayant de rester impassible pour conserver son viril honneur.
C’est à cet instant précis qu’on frappa à la porte. Suite au grognement de M.Davy, qui masquait certainement une cordiale invitation à entrer, une femme à la corpulence si imposante que sa tenue traditionnelle de gouvernante menaçait de craquer, fit son apparition dans la chambre : « Me voilà Madame ! J’ai fait aussi vite que je pouvais ! Parvint-elle à articuler tout en reprenant son souffle, son gras visage ruisselant de sueur, empourpré par l’effort d’une marche rapide. – Comment va l’enfant Mme Steven ? S’enquit Violetta, l’inquiétude semblant plus forte que sa lourde fatigue. – Il se porte à merveille. C’est un petit garçon d’une vitalité incroyable. Dit la gouvernante d’une voix douce, tout en arborant un sourire rassurant fendant sa flasque figure, lui révélant une grâce étonnante. – Excellent. Un garçon plein de vie. Un héritier qui sera digne de mon nom. Je suis fier de toi ma tendre épouse. » Marmonna Pierre Davy, tout en tordant sa bouche courte et fine, ce qui devait être sa façon de sourire. Il embrassa sa femme sur le front, se tourna vers Mme Steven pour la remercier d’un hochement de tête puis se traîna vers la porte d’un pas si feutré que le parquet n’émit aucun grincement. Alors que le quarantenaire désormais père était sorti dans le couloir pour aller observer son
fils, la jeune mère semblait hésitante, la mine soucieuse. Elle ouvrit la bouche, la referma, continuant ainsi plusieurs fois de suite. Un manège qui n’échappa pas à la gouvernante : « Que se passe-t-il Madame ? Voulez-vous que je retourne chercher votre époux ? – Non… c’est… ce n’est pas… laissez-le voir son enfant. Mais… Comment dire… Ce fut mon premier accouchement, donc je ne sais pas si ce que j’ai ressenti est normal ou non. Commença Mme Davy, toujours indécise sur son désir de se confier. – Je vous en prie, je peux certainement vous éclairer. J’ai une belle expérience dans ce domaine ! L’encouragea Mme Steven. – Je souffre encore et ne peux contenir mes larmes. Ce ne sont plus les contractions, mais j’ai l’impression que mon bébé a puisé dans ma force vitale. Comme si… Comme s’il faisait son entrée en ce monde avec un fracas assourdissant. Je le ressentais pendant la grossesse déjà. Comme une chaleur très forte dans mon ventre. Une chaleur agréable mais extrêmement éprouvante. Je pense que… Ce ne sera pas un petit garçon comme les autres. – C’est simplement la fatigue post-accouchement, ça a été une lourde épreuve Madame. Vous devez vous reposer. Chaque mère craint que son enfant ne soit pas comme les autres. Tout ceci est logique, et vos larmes ne sont qu’épuisement ! Endormez-vous. Je veille sur vous et sur votre adorable progéniture. La rassura Mme Steven, avec une lueur attendrissante dans ses petits yeux noisettes. – Non. Je sais que c’était mon premier accouchement et que je ne peux comparer mais… mon enfant est comme habité par une force extraordinaire, je suis persuadé qu’il sera un être hors-norme. J’espère simplement que… qu’il fera les bons choix. Prononça Violetta, de manière saccadée, avant de sombrer dans un long sommeil sans rêves. – Dormez, ma si admirable maîtresse ». Murmura la douce gouvernante aux boucles d’un gris prononcé.
Mme Steven s’autorisa à contempler quelques instants cette femme qui l’avait engagé pour un poste de gouvernante, il y a maintenant plus d’un an. Elle se souvint qu’à cet instant de son existence, le désespoir hantait son quotidien. Elle ne trouvait aucun foyer qui avait besoin de ses compétences en matière éducative, malgré ses références côtoyant la perfection et ses services dans quelques illustres familles en tant que sage-femme et éducatrice. Depuis toujours, sa joie de vivre n’était motivée que par deux éléments qui s’accordaient parfaitement : Un amour débordant qu’il lui fallait transmettre pour s’épanouir et une passion inaltérable pour les enfants. Alors, participer à leur construction, les voir grandir, leur transmettre tout ce qu’elle savait… Un véritable rêve éveillé ! Être gouvernante était son aspiration idéale, sa drogue, son bien-être, son équilibre. C’est pourquoi elle frissonna en se remémorant cette douloureuse période d’inactivité où elle sombrait lentement dans une suffocante dépression… Mais elle sourit en se rappelant ce jour de lueur éclatante, cet épisode salutaire : la réception d’une lettre cachetée du sceau d’une dynastie d’une petite noblesse rurale, qui vivait dans un joli manoir construit sur une falaise surplombant un village traînant une réputation pour la moins douteuse : Vaffel. Cette lettre fut pour elle comme un halo de lumière blanche et chaude dans son long couloir d’errance froide et noire : Ces nobles, les Davy, tentaient d’avoir un enfant et l’appelaient à leur service. Il va sans dire que Mme Steven rédigea alors avec empressement une réponse enthousiaste et positive et se rendit à Vaffel.
Elle fut tirée de ses pensées par un bruit de pas feutrés dans le couloir, la démarche caractéristique du maître des lieux. Elle se déplaça, d’un pas bien plus lourd, vers la porte et sortit de la jolie chambre pour aller à la rencontre de Pierre Davy. Il était là, à quelques mètres d’elle, tenant une lanterne au bout de son bras droit. La lumière vacillante éclairait son visage, lui donnant un aspect encore plus sombre que d’habitude. Il n’eut aucune réaction apparente en remarquant la présence, pourtant volumineuse, de sa domestique. Il marcha lentement vers elle, balançant ses épaules tombantes à chaque enjambée, jusqu’à parvenir à sa hauteur. Il
leva la tête pour la fixer dans les yeux et lui demanda, d’un ton monocorde : « Comment se porte mon épouse ? – Très bien, Monsieur. L’accouchement l’a épuisé, elle s’est endormie. Lui répondit-elle, aimablement, mais sans la douceur qu’elle réservait à sa maîtresse. – Excellent. Qu’elle reprenne des forces. Venez avec moi. Il me faut un avis extérieur et… il n’y a que vous. Marmonna-t-il avec un certain dédain non dissimulé. – Bien, Monsieur. » L’étrange couple marchait dans le noir couloir avec pour seule lumière la lanterne de M. Davy. On pouvait apercevoir malgré tout que les murs étaient jonchés de tableaux. Des portraits, d’hommes en majorité et de quelques femmes, partageant tous un trait physique avec le maître du manoir. L’une de ces œuvres frappait l’œil, montrant un personnage particulièrement captivant. Le peintre avait réussi à rendre compte non seulement d’un visage naturellement beau, aux traits nobles et autoritaires mais surtout il sut capter un magnétisme, un charisme que l’homme ayant servi de modèle ne pouvait que posséder de son vivant. Mme Steven, qui l’avait pourtant maintes fois contemplé, fut encore frappée de la représentation de cet ancêtre de la famille Davy, avec ses longs cheveux noirs, sa moustache hirsute et sa barbe de guerrier. On pouvait lire sur le cadre doré, lorsque le couloir était éclairé par la lumière du soleil : « Davy Bartolomeo – Premier Seigneur de Vaffel ». La gouvernante entendait constamment Pierre Davy raconter avec passion les exploits de cet illustre aïeul : vanter les mérites de ce grand conquérant de Vaffel, anobli par le roi Auguste IV, alors qu’il n’était que fils d’éleveurs d’animaux de basse-cour. Quelques secondes s’écoulèrent avant que Mr. Davy s’arrête devant l’une des portes du couloir. Le cœur de Mme Steven fit un saut périlleux d’allégresse : Elle comprit où son maître l’amenait. Celui-ci ouvrit avec précaution la porte en bois d’ébène, pour éviter le moindre bruit. Ils entrèrent dans une pièce assombrie par la nuit. La lanterne eut pour utilité de mieux discerner le lieu : Une petite chambre où le mobilier brillait par son absence et où ne trônait qu’un luxueux berceau aux dominantes bleue et blanche sur un tapis richement décoré de motifs gris de forme rectangulaire. On pouvait aussi apercevoir une cheminée de marbre blanc, au foyer éteint. Au sein du berceau dormait à poings fermés un nouveau-né. Son visage rouge et fripé était paisible, un souffle régulier soulevant sa minuscule et chaude poitrine. Son père esquissa son tordage de bouche signifiant le sourire en observant le petit être. Mme Steven s’abreuvait de ce spectacle avec émotion, en imaginant avec joie les futures années à venir où elle pourrait lui apprendre les sons, les couleurs, les noms, la vie. Le petit homme brun à la moustache et aux cheveux soignés se tourna vers la femme corpulente : « Je vous ai amené ici pour vous demander votre avis sur une question qui m’est chère. En tant que patriarche actuel de l’illustre nom Davy, c’est à moi que revient l’unique décision. Commença solennellement Pierre Davy, tout en caressant sa redingote noire. – Je vous écoute. Fit la gouvernante, piquée par la curiosité. – Il s’agit du prénom de mon premier fils et héritier direct. C’est de la plus haute importance et vous devez mesurer l’honneur que je vous accorde en vous demandant conseil. – Je le mesure, Monsieur. – Je vous ai vu admirer le portrait de mon ancêtre, ce magnifique conquérant qui a anobli mon nom. – Oh. Je n’ai pas pu m’en empêcher, il est si… charismatique et mystérieux. Tenta d’argumenter Mme Steven, gênée. – Ne vous inquiétez pas, j’apprécie cette admiration, Marie. Vous êtes à notre service depuis un an maintenant, vous devez connaître ma passion pour cet homme et ses exploits. Marmonna M. Davy avec une chaleur inhabituelle.
– Je dois dire que cela ne m’a pas échappé, Monsieur. – Cela facilitera votre conseil. J’ai décidé de rendre hommage à deux personnes en cette nuit de félicité. » Pierre Davy se tut quelques instants pour se pencher vers son fils quelques minutes. Il fit quelques pas vers la fenêtre, les mains croisées dans le bas de son dos. Il se détourna lentement du panorama que la nuit noire rendait indiscernable, et se dirigea vers Marie Steven, s’arrêtant à quelques centimètres d’elle. Il prit une inspiration et annonça, non sans fierté : « Regardez ce futur grand qui repose dans son berceau de gloire ! Regardez ce fruit de mon sang et de ma chair, mon fils ! Il possède une vitalité hors du commun et je ne peux ignorer ce signe. Rendons hommage à un homme qui a marqué ma vie, rendons hommage à ma progéniture. Cet enfant s’appellera Bartolomeo Davy. »
Chapitre 1
Au cours d’un été d’une douce chaleur, un garçonnet aux soyeux cheveux noirs et aux yeux d’un bleu très pur se promenait dans un vaste jardin. Il s’arrêtait ça et là pour observer les parterres de roses, de géraniums et de lys, pour ensuite courir vers les haies hautes et basses et en admirer la verte couleur. Il semblait s’atteler à une minutieuse analyse de son environnement en ce plein après-midi de Juillet. Alors qu’il suivait le parcours programmé des abeilles et des papillons, qui pollinisaient allègrement les fleurs, son manège n’échappa pas à un regard amusé. Un homme, affairé à donner l’illusion que les clématites poussaient de manière sauvage, remarqua effectivement le minuscule individu d’à peine plus d’un mètre dans son costume et short bleu marine. Il s’accorda une petite pause dans son harassant travail pour observer l’enfant. Ce qu’il vit l’étonna quelque peu, il avait déjà vu des bambins gambader dans un beau jardin semblable à celui-là. Les voir courir partout où leurs courtes jambes pouvaient les emmener, crier pour manifester leur joie de se trouver dans un décor de couleurs vives, se rouler par terre dans l’herbe bien entretenue. Ce qui, cela va sans dire, irritait le jardinier qu’il était. Mais ce petit garçon n’agissait pas ainsi. Il ne criait pas, son visage poupin ne trahissait aucune émotion d’enthousiasme. Ses traits étaient parfaitement impassibles aux merveilles naturelles qui s’offraient à lui. Et pourtant… Il avait l’air parfaitement concentré et semblait suivre une méthode rigoureuse de découverte. Tout à coup, l’enfant s’arracha à la contemplation d’une statue entourée de plantes grimpantes et de belles roses odorantes et tourna sa charmante tête vers celui qui le fixait. Il marcha vers Ghislain le jardinier, le fixant directement dans ses yeux noirs. Il arriva en face de lui et lui demanda, avec une prononciation d’une clarté épatante pour son âge : « Bonjour. Pourquoi m’observez-vous ainsi ? Ma présence dérange votre travail ? Voulez-vous que je parte ? Ses yeux saphir clair continuant à se plonger sans sourciller dans ceux de Ghislain. – Hum… Non jeune maître ». Grommela le jardinier de sa voix rauque, de plus en plus mal à l’aise en présence du très jeune Bartolomeo Davy, soudainement envahi par la désagréable impression qu’il scrutait son âme. Le petit sourit alors et le bombarda de questions sur son travail, sur le nom des plantes, des insectes, de tout ce qu’il avait pu voir cet après-midi là. Le vieux jardinier oublia sa gêne et répondit avec plaisir et passion aux interrogations du fils de ses maîtres, qui durèrent jusqu’à la tombée du jour.
Un peu plus tard, en début de soirée. C’était le moment du souper, qui se tenait dans le Grand Hall du manoir Rickmunest, demeure des Davy. Comme toutes les pièces du domaine, il était encombré de bien trop de portraits des ancêtres de la dynastie, sur les murs revêtus de bois. Dans un décor très traditionnel au luxe presque austère avec ces mobiliers classiques aux dominantes sombres, rouge et noire. Mais, brisant l’harmonie, le sol était jonché de tapis frappant l’œil, aux couleurs vives : bleu électrique ou vert pomme. Mais ce n’était pas la seule étrangeté de ce lieu : Parmi les tableaux riches mais sobres, on trouvait une toile où se jouait une danse de personnages sans visage dans un village aux maisons violettes. Ou, sur un petit guéridon à l’aspect épuré, se dressait fièrement la sculpture d’une créature imaginaire, qui serait certainement le produit de l’amour entre une vache et un aigle. N’importe quel décorateur fier de ses connaissances aurait hurlé au scandale devant un tel manque d’uniformité ! Au milieu du hall trônait une immense table rectangulaire en bois d’ébène non loin d’une imposante cheminée de marbre foncé dont le foyer ne rougeoyait pas en ce mois chaud. Sur la table était disposé de nombreux mets apportés par un maître d’hôtel en costume
aussi gris que ses cheveux, de haute stature, au visage sévère et au port altier. Poissons, viandes, légumes… Sans oublier leur écrin ostentatoire d’argenterie tant pour les plats que pour les couverts. Le souper était très luxueux. Autour de cette si grande table ne se trouvaient que trois personnes, ridiculement éloignées. A l’extrémité proche de la cheminée se trouvait un homme, petit, au visage émacié et à l’aspect pâle et insignifiant. Arborant une coiffure plaquée sur le côté gauche et une moustache soignée. Des épaules tombantes, un long buste mais de très courtes jambes, dans son invariable costume complet où se mariaient le noir, le gris et le blanc. A l’autre extrémité, on pouvait admirer une grande femme d’une beauté stupéfiante. Aux cheveux auburn souples et brillants, aux yeux en amande d’un bleu très pur. Son nez de la même finesse que son menton ainsi que ses lèvres pleines et sensuelles semblaient l’œuvre d’un artiste aux dons peu communs. Elle ne portait qu’une mince robe d’un rouge très vif, épousant ses formes avec une élégance audacieuse. Sur le côté gauche leur fils était assis, balançant joyeusement ses petites jambes sous la table. Il ressemblait trait pour trait à sa mère, hormis ses lèvres très minces comme celles de son père. Ses cheveux héritaient de la couleur paternelle mais de la texture maternelle, c’est-à-dire noir mais souples et brillants. Pierre Davy regardait son fils, non sans fierté. Il savait déjà parler avec une élocution parfaite et un vocabulaire étendu grâce à sa maîtrise précoce de la lecture. Il venait d’avoir quatre ans, et il avait lu quelques-uns des livres de la bibliothèque du manoir. Encore plus épatant : Le petit garçon passait son temps à tout observer et à questionner, sa curiosité et sa soif d’apprendre semblaient sans limite. Quel bonheur pour un premier héritier ! Et qu’il était beau ! Qu’il était vif ! Il ferait la fierté de son glorieux nom, mais aussi de son prénom chargé de l’histoire d’un grand homme ! Se disait M. Davy avec certitude, cela ne pouvait pas être autrement. « Qu’as-tu fait cet après-midi, Bartolomeo ? S’enquit-il, après avoir terminé son assiette de porc gras et de savoureuses pommes de terre. – Je suis allé observer le jardin de notre propriété, Père. Comme hier et avant-hier. J’ai terminé la liste des plantes, des insectes et des constructions artistiques s’y trouvant. Commença le jeune Davy. – La liste ? As-tu écrit une liste mon petit ? Demanda Violetta Davy, désireuse de participer à la conversation. – Non. Dans ma tête, Mère. Je catégorise les connaissances ainsi. » Les deux parents échangèrent un regard, mi-impressionné, mi-interloqué. Le père reprit : « J’ai lu que c’est comme cela que fonctionnent les génies et les grands intellectuels ! Je suis fier de toi, Bartolomeo. Accordant l’un de ses rares sourires à son fils. – Pourquoi ? Le questionna-t-il. – Comment ça, mon fils ? – Pourquoi ressentez-vous de la fierté à cause de la façon dont je me souviens des choses ? Cela n’a vraiment pas de sens. – Car tu es mon enfant et que c’est une aptitude rare. Tenta d’expliquer Pierre Davy. – Oui, j’avais saisi Père. Mais cela n’a pas de sens. Vous pouvez ressentir de la fierté pour vos aptitudes. Pas pour les miennes. – Non, ce sont les liens du sang. Un parent peut et se doit d’être fier de ses enfants. Tu comprends ? Intervint Violetta Davy, avec douceur. Sentant son mari perdre pied devant le raisonnement de son fils de quatre ans. – Oui, je comprends mais je ne suis pas d’accord. Conclut Bartolomeo. – Tu es trop insolent ! Tais toi et mange ! S’énerva Pierre Davy. – Bien, Père. » Le reste du souper se passa dans un calme froid. Le père ne comprenait pas réellement ce qu’avait voulu dire son fils, il restait donc buté et agacé. La mère réfléchissait, inquiète de
l’intelligence de son enfant. Comment pouvait-il, à cet âge, remettre en cause un principe intangible de la famille pour une prise de position purement individualiste ? Peut-être ne se rendait-il simplement pas compte de ce qu’il avançait, et était dans un raisonnement trop logique pour considérer des valeurs subjectives comme la fierté paternelle ? Elle se rassura avec ça, se disant qu’il serait facile de lui inculquer la morale traditionnelle. Ce n’était encore qu’un tout petit garçon, après tout.
M.Thomas, le maître d’hôtel au costume gris, entra dans le Grand Hall par la porte noire lourdement ouvragée menant à la cuisine. Le mouvement de son arrivée brisa la froide ambiance inerte. Il avança de son pas noble vers la table pour y déposer une grande cloche d’argent. Tandis qu’il retirait les plats désormais inutiles, ainsi que les assiettes et les couverts sales, Violetta prit la parole : « Et que se cache-t-il sous cette mystérieuse cloche d’argent, M.Thomas ? – Une tarte aux pommes, Madame. J’espère que ce choix de dessert vous conviendra. Répondit-il solennellement, levant ses yeux d’un noir profond vers Mme Davy. – C’est un excellent choix. Je vous remercie. » Les parts de tarte servies et la table débarrassée, les Davy se retrouvèrent de nouveau seuls. Bartolomeo restait impassible. La remontrance de son père ne semblait pas l’avoir atteint, il mangeait son dessert tranquillement. Il jetait de temps à autre un regard vers son père, accompagné d’un doux sourire. Celui-ci fut attendri et décida de briser son mutisme : « Et alors, Bartolomeo ? Comment as-tu fait pour connaître les noms de ce que tu as appris aujourd’hui ? – Je l’ai demandé à Ghislain le jardinier, Père. Il a su répondre à chacune de mes interrogations, mais j’espère ne pas l’avoir empêché de travailler. » Dit Bartolomeo de sa voix cristalline. Son père sursauta suite à la réponse de son fils et, sous le coup de l’émotion, avala un morceau de tarte de travers et toussa quelques dizaines de secondes. Violetta se tourna vers son fils et lui dit avec douceur : « Je suis sûr qu’il a été ravi de te répondre, mon petit ange, mais je te félicite de penser à autrui. – Ce rustre peut au moins répondre aux questions sur son domaine de spécialité, c’est la moindre des choses. Articula Pierre Davy, essoufflé, le visage rouge et suintant. Mais, Bartolomeo, je t’interdis formellement d’adresser la parole à cet individu. Ce fou est amoureux de son travail et c’est la seule raison de sa présence, nous n’avons avec lui qu’une relation professionnelle. N’oublie pas qu’il vient du village et que nous ne nous mêlons pas avec ces petites gens. Leur saleté et leur stupidité sont notoires, ne va pas entacher ton jeune esprit noble avec la bouse des pauvres. Tu comprends ? – Je ne peux pas répondre, Père… Murmura le garçonnet. – Et pourquoi cela ? Je t’écoute. – Vous me taxerez une nouvelle fois d’insolence, car je ne saisis toujours pas le sens de vos raisonnements. – Explique nous, mon ange. Intervint une nouvelle fois la maman, tandis que son mari recommençait à bouillir de colère. – Il me semblait évident de poser mes questions à un homme s’occupant depuis toujours de jardins. N’est-il pas le plus compétent en ce domaine ? Argumenta Bartolomeo. – Si mon fils, je saisis ton incompréhension. Commença Pierre, en faisant de grands efforts pour calmer son irascibilité naturelle. Mais vois-tu, nous sommes les Davy. Ton prénom t’a été donné en honneur de ton ancêtre qui a conquis Vaffel il y a plus de mille ans, ainsi le sang des seigneurs de ces terres coule dans nos veines. Nous sommes les notables, et nous ne fréquentons pas le peuple. C’est la tradition, et nous nous devons de la respecter. Ce serait comme mélanger des foulards d’une soie immaculée avec des haillons couverts de boue. La
nature a fait que nous sommes supérieurs à eux. » Violetta regardait son assiette, c’était à son tour de faire de grands efforts pour ne pas exploser. Elle ne supportait pas la vision de son époux, qu’elle jugeait d’un archaïsme et d’une suffisance ridicules. Ce qui explique parfaitement son grand éclat de rire suite à la réponse de son enfant : « Pourtant, j’ai trouvé Ghislain très passionné par sa profession. Il ne m’a pas semblé inférieur à vous et encore moins plus stupide que vous, Père. » C’en fut trop pour le petit homme brun. La phrase de son fils blessa son ego. Une blessure narcissique aggravée par le rire clair de sa femme. Il se leva brusquement, faisant tomber sa chaise en bois d’ébène sur le seul tapis accordé à l’esprit du lieu (très classique, aux teintes rouge sombre et noir). Il marcha d’un pas rapide et décidé vers son fils et le gifla violemment. Mais, Bartolomeo Davy n’eut pas la réaction que son père attendait. Très lentement, il leva sa petite main pour caresser sa joue impactée et leva un visage parfaitement impassible vers celui, furieux, de Pierre. Ils se fixèrent pendant de longues secondes. L’innocence apparente de l’enfant déstabilisa l’adulte et il finit par ressentir la pesante culpabilité de son geste impulsif. Mais sa fierté était encore plus pesante, alors il ne dit mot et se dirigea vers la porte opposée à celle d’où était entré M. Thomas, qui menait au petit salon. La main sur la poignée, il regarda sa femme. Elle le fixait intensément, d’une colère si noire que ses yeux sortaient légèrement de leurs orbites. Le petit homme remarqua qu’elle s’était mordu la lèvre jusqu’au sang, il comprit qu’elle se retenait d’exploser pour ne pas fragiliser encore plus l’enfant par une querelle parentale. Il se sentit encore plus stupide, actionna la poignée et disparu du champ de vision de sa petite famille. Il se sentait très mal. Au bout d’un petit couloir sombre, seulement agrémenté d’une large commode de chêne où reposait un chandelier en argent massif, il ouvrit la porte du petit salon. C’était une jolie pièce, d’une vingtaine de mètres carré, où étaient disposés deux canapés rouge chaud, l’un en face de l’autre, séparés par une table basse du même bois que la commode du couloir. Trônant fièrement sur cette petite table, une grosse carafe de cristal remplie d’un liquide de couleur ambrée, accompagnée de quelques verres épais assortis. Pierre Davy s’affala lourdement sur le canapé le plus proche de la porte, et se servit un verre du liquide ambré. Il sortit de la poche de sa redingote noire un cigare qu’il alluma. Après avoir fini son premier verre, il s’en servit un autre, puis un suivant. Ses sens commençaient à se brouiller et il songea à la scène qu’il avait provoqué. Pourquoi avait-il frappé son unique fils ? N’était-il pas évident qu’il ne savait pas réellement ce qu’il disait ? Il n’avait que quatre ans ! Mais c’était réellement troublant, il s’exprimait déjà comme un adulte et ses mots, certainement innocents, le touchaient comme s’ils étaient proférés par un quelconque orateur doué dans le contrôle des émotions de son auditoire. Le petit homme à la moustache soignée se sentait perdu et il leva la tête vers l’unique tableau de la pièce. Un très grand portrait représentant un bel homme aux longs cheveux noirs et à la barbe hirsute. Il s’adressa à la peinture : « Mon cher ancêtre ! Bartolomeo Davy, premier du nom. J’aimerai savoir comment vous étiez, à l’âge de mon fils. Certainement aussi brillant et précoce que lui. Comme j’aurai besoin de vos lumières ! Je commence humblement à craindre d’être dépassé par lui. Vous rendez vous compte ? Il n’a que quatre ans et je l’ai frappé ! Il m’a mis hors de moi en me comparant à la vermine populaire ! Ah… mais… il n’est simplement pas encore suffisamment éduqué… Ce n’est justement qu’un enfant, il ne peut avoir déjà intégré l’éthique familiale. Je dois me méfier des trop grands espoirs que je fonde sur lui. Il n’est pas encore vous, mon cher ancêtre, il doit grandir pour devenir votre égal. » Il se resservit un quatrième verre et sortit un deuxième cigare. Il passa encore une heure à parler seul à son confident inexistant jusqu’à ce que l’alcool le terrassa et qu’il s’endormit sur le canapé. Suite à l’événement du repas, Violetta avait fait en sorte de rassurer son fils sans
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