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Béatrix

De
318 pages

Par une soirée du mois de novembre 177..., trois personnes étaient assises près d’un feu assez médiocre, autour d’une table de bois noir, éclairée par une chandelle fumeuse, dont l’odeur nauséabonde les saisissait à la gorge et les faisait fréquemment tousser. Cette lumière insuffisante laissait deviner, à travers les nuages, une habitation rustique, des murs sans tenture, des meubles grossiers, des siéges incommodes. Une propreté scrupuleuse était le seul luxe de cette pauvre demeure ; quelques plats d’étain, placés sur des dressoirs, brillaient comme de l’argent, à côté d’assiettes de terre dont le vernis rappelait de très-loin les porcelaines, qui, à cette époque, ne se trouvaient encore que sur les tables des grands.

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À propos de Collection XIX

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BIBLIOTHÈQUE DE LA JEUNESSE CHRÉTIENNE APPROUVÉE PAR S. ÉM. LE CARDINAL ARCHEVÊQUE DE TOURS

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« Que Saint Julien, patron des voyageurs, et Saint Bonnet vous récompensent, mes braves amis1 »

Comtesse de Veilles

Béatrix

CHAPITRE I

LA VISITE

Par une soirée du mois de novembre 177..., trois personnes étaient assises près d’un feu assez médiocre, autour d’une table de bois noir, éclairée par une chandelle fumeuse, dont l’odeur nauséabonde les saisissait à la gorge et les faisait fréquemment tousser. Cette lumière insuffisante laissait deviner, à travers les nuages, une habitation rustique, des murs sans tenture, des meubles grossiers, des siéges incommodes. Une propreté scrupuleuse était le seul luxe de cette pauvre demeure ; quelques plats d’étain, placés sur des dressoirs, brillaient comme de l’argent, à côté d’assiettes de terre dont le vernis rappelait de très-loin les porcelaines, qui, à cette époque, ne se trouvaient encore que sur les tables des grands. Un bon fusil de chasse, suspendu au-dessus de la cheminée, annonçait une main habile à s’en servir ; un beau chien épagneul de la plus forte espèce, assis gravement au coin du foyer, ouvrait de temps en temps son œil attendri, le reportant vers le fusil, pour s’assurer apparemment qu’il était encore là, et que ses plaisirs reprendraient bientôt.

En face du chien, dans un fauteuil à oreilles, seul meuble un peu confortable de cette chaumière, se tenait une femme âgée de quarante ans à peu près, d’un visage doux et mélancolique ; ses cheveux relevés, selon la mode du temps, s’attachaient dans un chignon, couvert d’un bonnet garni par une bande de mousseline ourlée. Le reste de son costume répondait à cette simplicité plus que mesquine. Ses habits de bouracan gris, usés à toutes les coutures, étaient raccommodés à plus d’un endroit ; mais pas une tache, pas un grain de poussière n’en ternissait les plis. Cette femme tricotait un bas de laine grise, et s’arrêtait de temps en temps pour regarder une jeune fille de quatorze à quinze ans, jolie, blonde, vêtue d’un fourreau de camelot vert (on appelait un fourreau les robes des jeunes personnes). Ce fourreau lui pinçait la taille et lui encadrait les épaules ; elle, avait autour du cou un fichu de grosse mousseline éblouissant de blancheur, attaché sur sa poitrine par une épinglette en acier. La jeune fille raccommodait une veste de toile, et y appliquait une pièce au coude avec un talent et une patience rares, à son âge surtout.

Enfin, plus loin, un homme un peu plus âgé que la femme, plus simplement vêtu, si c’est possible, fixait un regard humide de larmes, bien qu’empreint d’une profonde résignation, sur les deux travailleuses. Il était en manches de chemise, malgré le froid : évidemment la jeune fille rapiéçait en ce moment son seul habit. Il tenait sur ses genoux un livre très-vieux, annonçant un long usage, dont les feuilles ne s’attachaient plus ensemble. C’était une Imitation de Jésus - Christ, « le plus admirable livre qui soit sorti de la main des hommes, puisque l’Évangile vient de Dieu. » Il en lisait quelques lignes, qu’il interrompait par un soupir ; enfin la douleur fut la plus forte, il cacha sa tète dans ses mains en sanglotant et en répétant :

« Ah ! je ne puis pas ! je ne puis pas ! »

La jeune fille se leva précipitamment ; et courant à lui, elle se mit à genoux et essaya de séparer ses doigts, à travers lesquels elle voyait couler des larmes.

Mon bon père ! je vous en supplie, ayez pitié de vous et de nous ; vous nous brisez le cœur, » dit-elle.

La mère les regardait tous deux avec une émotion contenue ; elle s’imposait une contrainte extrême, et ses larmes aussi tremblaient à ses paupières.

« Mon ami, reprit-elle, ce n’est pas bien, vous devriez être le plus fort de nous trois ; vous oubliez que Dieu est le maître de nos destinées, que s’il nous éprouve il a ses desseins, et vous oubliez surtout les paroles que vous venez de lire vous-même :

Notre Seigneur nous abreuve de croix lorsqu’il nous aime ; nous devons les porter en les bénissant, et en songeant qu’il est mort pour nous après avoir porté la sienne.

« Si c’est la volonté de Dieu que nous souffrions, il faut souffrir, continua-t-elle ; ne pas murmurer, et le remercier de ce qu’il nous épargne.

  •  — Oh ! si j’étais seul ! reprenait le malheureux père ; mais vous, mais nos enfants !
  •  — Nos enfants et moi nous devons partager votre sort et l’adoucir par nos soins et notre tendresse. Nous savons que cette infortune, quelque grande qu’elle soit, n’est pas méritée ; nous savons que des circonstances imprévues, inflexibles, ont amené la ruine totale de nos espérances ; nous portons notre misère sans honte, et nous ne sommes déchus ni devant Dieu, ni devant les hommes justes, parce que nous n’habitons plus le château de vos ancêtres. Nous pouvons dire : Tout est perdu fors l’honneur. N’est-ce pas assez pour un gentilhomme, pour un chrétien ?
  •  — Ah ! vous êtes admirable, mon amie ; vous êtes bien toujours vous-même, la sainte, la noble comtesse de Rochemontée. Vos haillons semblent de la pourpre, tant vous les portez fièrement, et la reine sur son trône n’a pas une plus belle couronne que la vôtre : la vertu et la résignation.
  •  — Je n’ai d’autre vertu que celle envoyée de Dieu, celle qu’il donne à tous les faibles, à tous les éprouvés lorsqu’ils la lui demandent : la confiance en lui.
  •  — Mais il ne me la donne pas à moi, mon amie ; ou plutôt le spectacle de notre misère, des privations que vous endurez toutes deux, m’ôte le courage de l’implorer. Souvent le désespoir m’accable, et souvent aussi, que la bonté divine me le pardonne ! il me vient des idées de vengeance contre le misérable qui nous a réduits à cette misère en nous spoliant, en nous volant comme il l’a fait.
  •  — Les vues de la Providence sont infinies, Monsieur ; nous étions riches, nous n’avions eu que la peine de naître, vous et moi, pour obtenir cette fortune. Les premiers jours de nos enfants se sont passés dans l’opulence, maintenant nous n’obtenons le nécessaire qu’au prix d’un travail obstiné. Cette chaumière, cet héritage laissé à Béatrix par sa nourrice, est notre seul asile ; lorsqu’elle lui fut donnée on la reçut presque en raillant, et maintenant, si ce toit modeste nous manquait, où irions-nous reposer notre tête ? Il y a là un grand enseignement. Peut-être, si notre position fût restée la même, peut-être nos coeurs se fussent-ils amollis dans le luxe. Peut-être Béatrix, peut-être Lionel fussent-ils devenus semblables à tant de jeunes créatures nées pour la gloire de leur famille et dont les dispositions s’étouffent sous le poids de l’or et l’habitude des plaisirs. Ils s’épureront au feu de l’adversité. Plus tard, s’ils retrouvent ce qu’ils ont perdu, ils sauront alors en faire un bon usage, après en avoir été privés si longtemps. Ne le pensez-vous pas comme moi, ma fille ?
  •  — Ma mère, pardonnez-le-moi, en ce moment je ne pense à rien qu’à la douleur de mon père. Je vois ses larmes, et je voudrais au prix de mon sang en tarir la source. Ah ! si Dieu ordonnait mon sacrifice, comme autrefois celui d’Isaac, ou de la fille de Jephté ! Sauver mon père ! moi, je serais trop heureuse.
  •  — Ma fille, ne vous laissez point aller à l’exaltation de vos sentiments ; quelque louables qu’ils soient, les mouvements du cœur veulent être réglés. La raison doit servir de boussole à la vie d’une femme, et la diriger en tout. Prenez, vous et votre père, la force de souffrir, dans la foi, dans la prière. Mettez-vous entre les mains du souverain Maître, il sait mieux que nous ce qui nous convient. J’ai la conviction qu’un événement heureux pour nous est proche : si nous doutons de la bonté du Ciel, il nous abandonnera ; si nous nous reposons sur lui, son appui ne nous manquera pas. Mais voyez Actéon, il écoute, il dresse l’oreille, quelqu’un marche sur cette route détournée ; par un temps semblable, la montagne doit être bien mauvaise : quel peut être le malheureux voyageur égaré sans doute à pareille heure et sous la pluie qui tombe à flots ? Bénissons le Seigneur s’il nous donne, dans notre misère, la possibilité d’être utiles à quelqu’un et d’exercer le devoir de l’hospitalité. »

Elle parlait à peine, qu’Actéon s’élança vers la porte en aboyant, et qu’on entendit frapper avec un bâton.

« Faut-il ouvrir, mon père ? demanda Béatrix.

  •  — Certainement, il faut ouvrir, ma fille, répondit-il. Qu’avons-nous à redouter ? nous ne craignons pas les voleurs, ajouta-t-il avec un sourire amer. Mais il n’est point convenable que ce soit vous ; laissez-moi voir ce qui nous arrive. »

Il essuya ses yeux, se leva et alla du côté de l’entrée, devancé par Actéon, qui sautait devant lui. Il s’informa, avant d’ôter la barre, du nouvel arrivant.

« Un voyageur égaré, mort de froid et de faim, mouillé jusqu’aux os. Recevez-moi, au nom du Ciel !

  •  — Au nom du Ciel ! tirez le verrou, Monsieur, on ne peut rien refuser à qui implore ainsi. »

M. de Rochemontée obéit. Actéon, impatient, grattait, remuait la queue, donnait des signes évidents de sa joie.

« L’instinct des chiens les trompe rarement, continua la marquise à voix basse : Actéon nous annonce un visiteur agréable. Préparez le souper, mon enfant, il en prendra sa part. »

La porte était ouverte, un homme de trente ans, d’une figure franche, d’une grande et forte taille, vêtu comme un fermier riche, essuya la boue de ses pieds et secoua son chapeau sur le seuil, en disant :

« Que saint Julien, patron des voyageurs, et saint Bonnet vous récompensent, mes braves amis ; vous me rendez un fameux service.

  •  — Entrez, Monsieur, répondit Mme de Rochemontée avec son grand air, dont elle ne pouvait se défaire, même sous ses guenilles ; le peu que nous avons vous est offert de grand cœur. »

Le son de cette voix, ces expressions choisies, la taille majestueuse et le visage imposant de la comtesse, étonnèrent tellement le voyageur, qu’il resta immobile, ne sachant comment accorder une semblable réception avec un semblable lieu.

« Avancez, avancez, Monsieur, poursuivit Béatrix en jetant un fagot dans l’âtre. Nos montagnes d’Auvergne sont froides au mois de novembre, voici une bonne flamme qui vous réchauffera. »

Ce fut une autre surprise. M. de Rochemontée dut le prendre par le bras et le pousser doucement vers sa femme, qui l’attendait debout.

« Pardon, pardon, murmurait-il tout interdit, je ne savais pas où j’entrais.

  •  — Vous entrez chez de pauvres gens, Monsieur, qui ne peuvent pas faire ce qu’ils désirent et qui ne vous en recevront pas moins de tout leur cœur. Le peu qui est ici vous appartient, disposez-en. »

Cet homme était, ainsi que je l’ai dit, un demi-monsieur, un de ces braves et honnêtes campagnards auxquels l’instruction manque, mais qui n’en ont pas moins, par la tradition, les exemples, les principes de leurs pères, toutes les notions d’honneur et de probité que donnent la religion et la conscience. Il sentit instinctivement que ses hôtes n’étaient point de la même classe et n’avaient pas la même éducation que lui ; il ne se rendit pas compte de leur position et ne sut comment s’expliquer leur misère apparente avec leurs nobles façons. Il se tint sur la réserve, craignant ou de les blesser ou de se familiariser avec eux. On fut obligé de lui répéter plusieurs fois d’approcher du feu avant qu’il s’y décidât. Béatrix lui plaça un tabouret, pendant que M. de Rochemontée étalait devant la flamme son manteau de voyage.

« Vous commettez une grande imprudence, Monsieur, en restant aussi tard seul par les chemins, reprit Mme de Rochemontée, pour mettre tout à fait son hôte en confiance ; vous êtes étranger, sans doute, ce pays est plein de fondrières et de précipices, il faut les connaître parfaitement pour les éviter.

  •  — Je ne suis point tout à fait de ce pays, c’est vrai, Madame, mais les montagnes me sont familières. J’habite les environs d’Issoire, et les intérêts de mon commerce m’appellent sans cesse dans la haute Auvergne. Je suis marchand de bois ; je dois me trouver demain à Saint-Bonnet, pour l’adjudication de la forêt, et...
  •  — Saint-Bonnet ! murmura le comte en se détournant.
  •  — Vous allez à Saint-Bonnet, Monsieur ? à... Rochemontée... probablement ? ajouta la comtesse.
  •  — Oui, Madame, justement à Rochemontée. Le nouveau propriétaire fait une coupe de bois dans le grand parc, et il y aura, je crois, une bonne affaire à risquer : pourtant M. Bretin est difficile à vivre, il ne lâche pas facilement ses pièces.
  •  — Le misérable ! continua M. de Rochemontée, il coupe le grand parc. Oh ! mon père ! mon père !
  •  — Connaissez-vous M. Bretin ? poursuivit l’étranger, sans remarquer le trouble que ce nom apportait chez ses hôtes.
  •  — Oui, oui, Monsieur, nous le connaissons, répliqua la mère en étouffant un soupir, nous le connaissons en effet.
  •  — Eh bien ! je ne vous en félicite pas ; c’est un homme qu’on n’aime point et qu’on n’estime guère, à ce qu’il paraît. Il a fait mourir son vieux et digne maître de chagrin, après l’avoir ruiné ; il a réduit cette famille à la misère, et le nouveau comte est peut-être à mendier sur quelque grand chemin : ce qu’il y a de sûr, c’est que son fils est soldat, et que sa fille....
  •  — Monsieur, interrompit vivement la comtesse en se levant avec une dignité imposante, vous êtes chez le comte de Rochemontée, mon mari, et voici ma fille. »

Le pauvre homme resta tout interdit, il balbutia quelques mots sans suite et se tapit dans le coin de la cheminée, si embarrassé de sa contenance, que la comtesse en eut pitié.

« Ne craignez rien, Monsieur, nous ne saurions vous en vouloir ; une des conditions de ceux qui tombent c’est d’entendre parler de leur chute. Il est très-vrai que feu M. le comte de Rochemontée a été dépouillé de ses biens, pour avoir eu trop de confiance, et pour n’avoir pas assez soigné peut-être, par une bonté excessive, les intérêts de ses héritiers. N’accusons personne, soumettons-nous, et soyons indulgents pour ceux mêmes que les apparences nous montrent coupables ; Dieu seul voit le fond des cœurs. Vous êtes notre hôte, nous vous offrons volontiers le peu que les événements contraires nous ont laissé, et nous serons heureux que vous vouliez bien l’accepter de même. »

Mme de Rochemontée était une de ces personnes dont la vue inspire tout d’abord le respect et la sympathie. Cette misère si noblement portée, ces haillons si proprement et si majestueusement drapés, semblaient une parure. Le marchand de bois se trouva comme les autres sous le charme de cette impression ; il eût volontiers baisé le bas de cette robe fanée, pour faire excuser son indiscrétion.

Pendant ce temps Béatrix retirait du feu la marmite qui contenait le souper ; elle disposait un couvert éblouissant de blancheur, et un linge parfumé de thym, de serpolet et de violettes. Son père ne quittait pas le banc de bois sur lequel il s’était assis derrière sa femme, sans prendre aucune part à la conversation. La jeune fille s’approcha de lui, lorsque tout fut prêt, et lui dit avec une grâce pleine de cœur :

« Mon bon père, voulez-vous engager notre hôte à se placer près de ma mère ? »

L’étranger se leva à cette invitation ; il se mit très-respectueusement au bout de la table, sans oser approcher davantage, prononça à peine quelques paroles, malgré tous les efforts de la comtesse pour le mettre à son aise, et dès que le souper fut terminé, il balbutia un remerciement, en ajoutant qu’il allait continuer son voyage.

« A une pareille heure, Monsieur ! s’écria la comtesse, et dans un pays que vous ne connaissez point ! Nous ne le souffrirons pas. Ma fille vous a préparé dans le cabinet qui touche à cette chambre une botte de fougère fraîche ; cette couche est modeste sans doute, mais elle est saine, et des membres fatigués peuvent y trouver le repos. Demain, au point du jour, mon mari vous indiquera votre route.

  •  — Non, Madame, je vous remercie, il m’est impossible d’attendre jusque-là. Dès cinq heures je veux être au château et voir M. Bretin, la réussite de mon opération en dépend. En causant avec lui, peut-être empêcherai-je la vente ; mes conditions doivent lui convenir, et je n’aurais plus de concurrents à redouter. Je vais partir tout à l’heure.
  •  — Monsieur, dit Béatrix, ces montagnes ne sont pas sûres.
  •  — Je ne crains personne, Mademoiselle, avec mon gourdin emmanché à mon bras. Bien hardi qui m’attaquerait.
  •  — Vous vous égarerez de nouveau.
  •  — Oh ! pour cela, Madame, voilà l’affaire. C’est très-possible, et... et... je donnerais bien un écu de six livres à celui qui me remettrait dans mon chemin. Je le gagnerai, de reste, en arrivant le premier. »

Le brave marchand prononça ces mots en hésitant ; il n’osait offrir un salaire à un homme de ce rang, et d’un autre côté il comprenait à merveille son indiscrétion, s’il le dérangeait pour lui rendre service. Si son étoile l’eût conduit chez de simples paysans, il ne se fût point gêné, il eût trouvé le guide qu’il ambitionnait, sans crainte de blesser personne. Mme de Rochemontée se retourna vers son mari et lui dit avec une douceur ineffable :

« Mon ami, si vous preniez votre fusil, et que vous alliez conduire Monsieur jusqu’à Villenave. Actéon vous accompagnerait. Une fois à Villenave, notre voyageur n’aura plus peur de s’égarer, c’est une chaussée toute droite jusqu’au château, sur la crête de la montagne.

  •  — Oui, la chaussée construite par mon père, répondit le comte d’un ton amer, je la connais apparemment ! »

La comtesse lui jeta un regard de reproche et de pitié ; les révoltes perpétuelles de cette âme brisée contre le sort l’affligeaient vivement. Elle eût voulu lui donner la même résignation qu’à elle, cette résignation évangélique, fruit d’une religion éclairée et inébranlable, le plus beau don que Dieu puisse nous faire dans l’adversité.

« Je conduirai volontiers notre hôte, mon amie, et cela sans l’écu de six livres qu’il a bien voulu me promettre, seulement pour le diriger vers le château de Rochemontée et l’estimable M. Bretin.

  •  — Monsieur ! Monsieur ! lui dit sa femme d’un ton de reproche, vous oubliez que vous parlez à notre hôte et que vous n’êtes plus qu’un ouvrier, heureux de gagner son salaire pour nourrir sa femme et ses enfants. »

Le comte baissa la tète. Cette réprimande sévère le rappela à lui-même ; il devait sinon accepter l’aumône, du moins se montrer reconnaissant envers ceux qui rémunéreraient ses services, puisque ce moyen seul lui restait de trouver le pain de chaque jour.

« Partons, Monsieur, reprit-il ; nous aurons joint Villenave en une heure par des sentiers de traverse. Nous y rencontrerons quelques loups peut-être ; mais vous n’avez rien à craindre : Actéon et moi nous connaissons leurs ruses, et nous sommes accoutumés à les vaincre sans peine. »

Béatrix décrocha le fusil, remit à son père la veste qu’elle avait raccommodée, la lui croisa sur la poitrine, en lui recommandant de ne point prendre de froid, d’avoir bien soin de lui et de revenir le plus tôt possible.

« Nous ne serons point inquiètes, vous ne courez pas de dangers ; seulement ma mère voudra vous attendre, et vous savez qu’elle doit se coucher de bonne heure. »

Pour toute réponse, M. de Rochemontée embrassa sa fille, déposa un baiser sur la main de sa femme, dont le regard empressé ne le quittait pas, et, précédé d’Actéon qui gambadait en aboyant, suivi du marchand de bois saluant jusqu’à terre, il sortit de la maison, en refermant avec soin la porte derrière lui.

CHAPITRE II

LA VEILLÉE

Des que M. de Rochemontée se fut éloigné, dès. qu’on n’entendit plus le bruit de ses pas sur la neige, Mme de Rochemontée reprit son travail, pendant que sa fille achevait de ranger la chambre. Le temps avait changé dans la soirée. Vers le coucher du soleil les nuées brumeuses s’étaient éloignées, le ciel était devenu serein, les étoiles brillaient, la neige, liquide et boueuse, reprenait de la consistance, et les arbres, dont les branches chargées de pluie avaient si fortement mouillé notre ami Rimblet, le marchand de bois, se couvraient maintenant d’une belle perruque de givre, éclatant de mille couleurs aux rayons de la lune.

« Votre père aura beau temps, ma fille ; il est bien capable de se laisser entraîner à l’affût de quelque chevreuil. Je n’aime guère à le savoir, sur cette route pourtant ; ses souvenirs l’y poursuivent trop.

  •  — Ma mère, répondit Béatrix en s’approchant calinement de la comtesse, puisque nous sommes seules, en attendant mon père ne me raconterez-vous point, ainsi que vous me l’avez promis, tous les détails de cette triste histoire ? Ma tante l’abbesse ne me l’a jamais voulu dire ; elle a prétendu que vous seule étiez libre de m’apprendre ce qui s’est passé dans ma famille. Depuis mon arrivée auprès de vous, nous avons à peine eu le temps de causer quelques minutes. Nous sommes si occupés maintenant ! Notre petit ménage est assez long à faire pour des gens qui n’en ont pas l’habitude. Je commence à être habile, n’est-ce pas, ma bonne mère ? et à mériter un encouragement ?
  •  — Vous êtes une bonne et sage enfant, Béatrix ; je ne saurais trop remercier Dieu qui m’envoie cette consolation. Vous avez compris notre position à tous, vous vous y êtes résignée, soyez bénie, ma fille, et comptez sur un meilleur avenir ; la Providence est toujours juste, elle vous récompensera.
  •  — Je ne fais que ce que je dois, ma mère : ma récompense est dans votre approbation et dans ma conscience, je n’ai pas besoin d’en avoir d’autre. Pourtant, si vous vouliez me raconter.....
  •  — Très-volontiers, chère petite ; ne craignez point de me demander ce que vous désirez, ne cherchez pas de faux-fuyants, soyez toujours franche et vraie ; c’est un principe dont une femme, dont une chrétienne, ne doit jamais se départir. Prenez votre ouvrage, votre chaise, placez-vous auprès du feu et écoutez-moi. »

Béatrix se hâta d’obéir à sa mère ; elle attendait avec impatience ce récit, qu’elle avait ignoré jusque-là. Élevée depuis sa première enfance par la sœur de sa mère, abbesse des Ursulines à Clermont, elle était demeurée étrangère à ces événements. Sa mère ne l’avait rappelée qu’après la chute de sa maison, pour consoler son père, pour la soutenir, et pour partager avec elle le fardeau de leurs douleurs.

« Cette histoire sera pour vous un enseignement utile, ma fille ; elle vous apprendra à diriger même vos bons instincts ; elle vous apprendra qu’il faut être maître de soi en toutes choses. Il n’est pas permis de s’abandonner à ses inclinations sans les raisonner, sans les soumettre au jugement de la religion, de la saine morale ; elle vous apprendra aussi qu’un des grands dangers de la vie est la bonté poussée jusqu’à la faiblesse. Ce danger est d’autant plus imminent qu’il a plus de charmes. Il est si doux de se laisser entraîner vers le bien lorsque notre nature nous y porte ! On suit si volontiers la pente fleurie où l’amitié nous entraîne !

J’ai épousé votre père, vous le savez, à un âge où d’ordinaire les jeunes filles sont encore sous l’aile de leur mère. Orpheline dès ma naissance, héritière de grands biens, surtout par l’entrée volontaire de ma sœur en religion, mon tuteur, le comte de Rochemontée, me destina à son fils, et conclut cette union, ratifiée par nos cœurs, aussitôt que la loi lui permit de le faire. Ma belle-mère, morte jeune, ne lui avait laissé que ce fils unique, objet de toute sa tendresse et d’une affection non raisonnée, à laquelle nous avons dû notre perte.

Nous habitâmes ensemble le château de Rochemontée, alors le séjour le plus agréable et le rendez-vous de la noblesse des environs. Je faisais les honneurs du salon et de la table ; nous vivions entourés de luxe, de fêtes, de joies brillantes et variées. Nous nous amusions en véritables enfants gâtés, sans nul souci de l’avenir, heureux seulement du bien que notre richesse nous permettait de répandre autour de nous, et ne croyant pas que jamais les orages pussent nous atteindre.