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Beauséjour

De
286 pages

En se succédant, les saisons nous apportaient des bénédictions nouvelles. Victorine avait déjà donné le jour à deux charmantes fillettes, Rose et Marguerite ; Mme Barcel avait vu sa progéniture s’augmenter d’un jeune Louis, d’une charmante petite Thérèse, d’un petit Charles plus mignon encore. Martial et Camille venaient d’atteindre leur huitième année. Il y avait trois ans que leur éducation avait été commencée.

Trois ans ?

Que dis-je ?

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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Dominique de Beaurepaire de Louvagny

Beauséjour

LA GRANDE ILE

CHAPITRE PREMIER

PREMIÈRE ÉDUCATION. — REPRISE D’ANCIENS TRAVAUX

En se succédant, les saisons nous apportaient des bénédictions nouvelles. Victorine avait déjà donné le jour à deux charmantes fillettes, Rose et Marguerite ; Mme Barcel avait vu sa progéniture s’augmenter d’un jeune Louis, d’une charmante petite Thérèse, d’un petit Charles plus mignon encore. Martial et Camille venaient d’atteindre leur huitième année. Il y avait trois ans que leur éducation avait été commencée.

Trois ans ?

Que dis-je ?

Cette éducation datait du jour où ils avaient prononcé leur première parole. Dès lors, on leur avait appris à joindra leurs petites mains et à balbutier de leurs lèvres innocentes le Pater et la Salutation angélique, on les avait habitués à élever vers Dieu leur cœur ingénu.

N’est-ce pas là le prélude obligé de toute éducation sérieuse ?

A peine avaient-ils atteint leur cinquième printemps qu’on les avait initiés aux mystères de la lecture, aux habiletés de l’écriture.

Leur développement précoce, leur force hâtivement augmentée par le genre de vie que les circonstances leur imposaient les rendaient aptes à rendre une infinité de légers services.

De jour en jour, ils devenaient de plus utiles auxiliaires.

Il était temps de passer à de plus hauts enseignements.

Encore une fois le catéchisme manuscrit que j’avais écrit fut lu et relu par nos jeunes gens, il fut commenté par moi. Mais il commençait à s’user.

Cela nous démontra plus impérieusement que jamais tout ce qui nous restait à accomplir pour sauvegarder dans l’avenir nos utiles possessions.

Les richesses contenues dans la partie de la grande île la plus récemment explorée, étant les moins difficiles à atteindre, nous nous en étions d’abord assuré la jouissance.

En détruisant les lianes et une forte partie des serpents qu’elles abritaient, nous avions aussi rendu plus grande notre sécurité.

Cela ne nous avait pas fait oublier que le fer était notre conquête la plus indispensable.

Nous résolûmes de pousser avec ardeur les travaux de la route qui devait nous conduire au pied du volcan.

Ces travaux n’avaient jamais été complètement abandonnés. Chaque automne, nous y avions consacré quelques journées, nous avions défriché et empierré un certain nombre de toises.

Ainsi nous n’avions pas perdu le temps consacré naguère à l’établissement d’un moulin.

Il convient d’ajouter qu’une fois la terre durcie par les ardeurs d’un soleil brûlant, il devenait impossible de travailler sans relâche.

Il fallait attendre que, grâce au moulin, la terre fût détrempée.

L’issue de la saison des pluies fut donc fixée pour la reprise de ce travail.

Malheureusement, c’était aussi l’instant propice pour de nombreux travaux des champs.

Et ceux-là étaient de première nécessité. Pour toutes ces entreprises, il fallait des bras.

Dieu nous en avait donné.

Martial et Camille, avec leurs huit ans révolus, suivraient le docteur et David, préposés à l’achèvement de la route.

A eux deux, les enfants accompliraient à peu près la besogne d’un bon ouvrier, pourvu qu’on leur ménageât les tâches les plus aisées, les moins fatigantes.

En même temps, leur éducation se poursuivrait.

Chaque soir on leur ferait lire quelques lignes, tracer quelques mots.

A l’heure des repas, comme à Beauséjour, du reste, la conversation reposerait sur un sujet intéressant.

Enfin, ils acquerraient, avec de l’expérience, des connaissances nouvelles.

Ils apprendraient mieux par le contact des choses, que par les plus habiles leçons.

Quant à Pierre et à Jean, âgés maintenant de sept ans, et robustes, eux aussi, ils aideraient dans la limite de leur force les travailleurs demeurés à Beauséjour.

Pour Camille et pour Martial, David avait confectionné de mignonnes brouettes qui permettraient des charges légères, mais encore assez respectables.

Comme toujours, le départ fut fixé au lundi matin, le retour au samedi suivant.

Camille et Martial ne se tenaient pas d’aise.

C’était leur initiation à la vie d’aventures qu’ils ne connaissaient encore que par nos récits et avec laquelle ils brûlaient de se sentir aux prises.

Nos conversations au retour de chacun de nos voyages avaient enflammé leur imagination et ils rêvaient de rencontres périlleuses, de combats homériques.

Quant au docteur et à David, leur espoir était tout opposé.

En effet, dans le cas où, face à face avec un animal féroce, il nous faudrait lutter contre le danger créé par une telle présence, l’intervention de nos jeunes champions constituerait une infériorité.

Leurs aînés n’auraient qu’une pensée, les défendre, et se découvriraient peut-être plus qu’il ne faudrait.

Tous les cœurs frémissaient à la seule évocation d’une pareille éventualité.

Cependant, elle n’était pas trop à redouter, du moins dans la partie de la grande île la plus rapprochée de Beauséjour.

Jamais nous n’avions cessé d’y faire les excursions commandées par le besoin de nos approvisionnements. En conséquence les animaux malfaisants en avaient été peu à peu éloignés.

Quoiqu’il en soit, leur retour offensif était une circonstance avec laquelle il fallait sans cesse compter.

Dans tous les cas, restaient les crocodiles, qui infestaient toujours la rivière, malgré la guerre acharnée que nous faisions en toute occasion à leurs œufs et à leurs petits.

Or, la rivière du Cormoran était, pour les travaux qu’on allait effectuer, le plus puissant auxiliaire.

C’était aussi notre voie la plus commode. En dépit de notre entière confiance en Dieu, ce fut donc l’âme inquiète que nous vîmes partir les pionniers.

Ce fut le cœur en joie que, le samedi, à l’heure convenue, nous les vîmes réapparaître. Mme Barcel surtout était heureuse. Pour la première fois, elle avait dû se séparer de ses premiers-nés sur la terre de sa nouvelle patrie, et cette séparation, ajoutée au départ d’un époux chèrement aimé, lui avait été presque cruelle.

Aussi les effusions du revoir empruntèrent-elles à ces circonstances une tendresse encore plus intense.

Comme toujours, l’arrivée avait précédé de peu d’instants le moment du repas.

Comme toujours aussi, les interrogations se pressaient sur toutes les lèvres.

  •  — Laissez-nous apaiser notre faim, dit le docteur. Après le dîner Martial vous racontera nos péripéties, peu nombreuses du reste. Cela l’habituera à coordonner, à suivre ses pensées. La semaine prochaine, ce sera le tour de Camille.

C’est ainsi que les leçons de choses se continuaient.

Lorsque le dîner fut achevé, la vaisselle rangée, chacun reprit sa place autour de la table, les femmes occupées de leurs travaux d’aiguille, Eugène dessinant, Pierre et Jean se préparant à écrire, en guise de dictée, le récit qu’allait faire Martial.

Quant aux voyageurs, leurs mains avaient assez durement travaillé pendant la semaine pour rester inactives durant une courte demi-heure.

Martial commença, de sa jeune voix fluette encore.

L’air grave qu’il prit était tout à fait amusant.

Ainsi qu’un orateur, il réfléchit quelques secondes.

  •  — Surtout, sois franc, dit le docteur.
  •  — Je n’y manquerai pas, répondit l’enfant.

Et il s’exprima en ces termes :

  •  — Camille et moi nous étions bien contents de la permission qui nous était donnée de suivre père et David, nous marchions gaiement et ce fut avec un grand plaisir qu’arrivés au point où les travaux devaient commencer, nous nous mîmes à la tâche.

Notre ardeur fut trop vive.

Malgré les recommandations do père, nous faisions de trop grands efforts, de sorte qu’avant que l’heure du repos fût sonnée, nous fûmes obligés de nous arrêter, de nous étendre à l’ombre.

Il nous fallut la journée tout entière pour nous remettre.

Nous avions cru faire mieux qu’on ne nous avait demandé, produire une somme plus importante de travail, et voilà qu’au contraire la majeure partie de notre journée était perdue.

Père ne nous gronda pas.

Il nous dit simplement ce que je viens de rappeler et nous démontra qu’il fallait se fier à l’expérience de nos parents, ne pas vouloir en savoir plus qu’eux et obéir à leurs indications, persuadés que ces indications étaient dictées par la prudence.

C’est ce que nous n’oubliâmes pas les jours suivants. Père nous avait surtout recommandé de ne pas nous éloigner de lui. Il nous indiquait la distance qu’il nous était permis de parcourir. Bien nous en prit de nous conformer à ses prescriptions.

Deux jours s’étaient passés sans incidents.

Camille et moi nous commencions à nous impatienter de n’avoir pas encore aperçu quelqu’un de ces animaux que nous n’avions jusqu’ici vus qu’à l’état de cadavres.

Jeudi, nous fûmes servis à souhait.

Il allait être midi, nous étions en train de remplir nos brouettes — les dernières avant notre repas — lorsque nous vîmes un gros, très gros serpent qui traversait la rivière juste à l’endroit où nous étions occupés, et qui se dirigeait vers nous. Il avait bien dix toises de long, il était plus gros que père et sa tête était affreuse. Sa gueule était ouverte, il montrait de fortes dents aiguës, une langue fourchue très longue. Il était horrible à voir.

Ici Martial s’arrêta.

  •  — Continue ! dit son père, ne dissimule rien, tu me l’as promis.
  •  — Oh ! s’écria l’enfant, comme nous avons eu peur ! Nous avons crié !

Et à ce souvenir, le pauvre petit était encore tout pâle.

Mme Barcel l’était plus que lui.

Elle aussi tremblait.

Quoiqu’il en soit, elle savait que dans la vie qui devait être leur partage, il était nécessaire que ses fils apprissent le sang-froid, l’énergie.

Quant au courage, il ne s’apprend pas. Elle put constater avec une émotion comparable à celle de M. Barcel, que Martial et Camille n’en manquaient pas.

La voix de Martial s’affermit.

  •  — Mais le serpent, reprit-il, avançait rapidement. Il allait être sur nous. Papa nous avait dit qu’en pareil cas la fuite serait inutile. Elle ne ferait qu’exciter l’ennemi qui hâterait sa course. Il nous gagnerait trop facilement de vitesse.

Alors, nous nous jetâmes, Camille à droite, moi à gauche, afin de causer au serpent une certaine hésitation.

C’est ce qui arriva.

En même temps, nous appelions à grands cris père et David qui, eux aussi, avaient aperçu le serpent.

Ils accouraient, armés de leurs fusils, qu’ils tenaient toujours à portée de leurs mains.

Tuer un serpent est un exploit auquel père et David sont habitués.

La gueule ouverte du monstre leur offrait une cible d’autant plus facile qu’indécis entre Camille et moi, le boa restait depuis quelques secondes immobile.

Deux coups partirent et l’affreux reptile qui allait atteindre la terre retomba dans le fleuve. Dans la transparence de l’eau, on apercevait son grand corps étendu et s’agitant encore.

Il n’était plus dangereux.

Deux ou trois minutes de plus et il serait mort.

Tous les esprits — celui de Mme Barcel surtout — étaient suspendus aux lèvres du conteur. Ses aveux naïfs, sa peur très justifiée, avaient ému ses auditeurs.

Le courage réel avec lequel il avait résisté à l’impulsion qui le portait à fuir, le sang-froid qu’il avait montré en calculant ses meilleures chances de salut, les remplissaient de sentiments admiratifs.

Le cœur de Mme Barcel se gonflait d’un légitime orgueil.

  •  — Termine ton récit, fit le docteur.

Ce fut l’affaire de quelques mots.

Le reste de la semaine s’était achevé sans incidents nouveaux, les travaux avaient été menés avec entrain et la route praticable s’était allongée d’un nombre de toises assez respectable.

Camille méritait autant que Martial les éloges et les caresses qu’on ne leur ménagea pas. Tous deux avaient partagé le danger, tous deux avaient fait preuve du même courage, du même sang-froid.

Ils avaient droit aux mêmes félicitations.

  •  — Et maintenant mes enfants, reprit M. Barcel, allez vous coucher. Il faut vous reposer afin d’être dispos lundi.

Martial et Camille ne se firent pas répéter cet ordre deux fois.

Ils étaient habitués à l’obéissance.

Quant à nous, nous prolongeâmes notre veille de quelques minutes encore.

Nous éprouvions tous le désir de connaître l’appréciation de M. Barcel sur la conduite des deux enfants.

L’heureux père l’avait deviné.

Il n’était pas d’ailleurs moins empressé de nous faire partager ses sentiments.

  •  — La manière dont Martial et Camille, dit-il, ont agi en cette rencontre, et du reste, pendant toute cette semaine, est au-dessus de tout éloge, actifs, prudents, adroits, obéissants, ils ne m’ont pas donné une seule fois l’occasion de leur adresser un reproche. Quoique j’eusse une grande confiance en l’intelligence de ces chers enfants, j’avoue que je n’attendais pas autant de leur soumission, de leur perspicacité.
  •  — Vous et Mme Barcel, dis-je, vous recueillez déjà les fruits de l’excellente éducation que vous donnez à votre jeune famille.
  •  — Education, interrompit M. Barcel, à laquelle, Monseigneur, vous avez la plus grande part.
  •  — A laquelle, poursuivis-je, nous participons tous. Dieu nous a fait la grâce de recevoir de nos parents des principes solides de foi. Nous transmettons ces principes à nos descendants, et avec eux les germes de toutes les vertus. Car la foi les contient sans exception.
  •  — Vous avez raison, Monseigneur, ajouta Eugène. Quand on croit en Dieu, on évite de l’offenser, on cherche à le satisfaire. Or, pour satisfaire à l’infinie justice d’un Dieu tout puissant, on comprend qu’il faut tâcher de se rapprocher de la perfection autant que le permettent les défauts de notre fragile nature.
  •  — Bien dit ! approuvai-je. Que ce soit toujours notre loi.

Et là s’arrêta notre conversation.

Nous nous retirâmes après la prière faite en commun selon notre habitude, et bientôt le sommeil vint clore toutes les paupières. Le lundi, après cette journée du dimanche passée en famille aux pieds du Seigneur, et toujours si réconfortante, chacun retourna à ses travaux.

Au retour, le samedi suivant, Camille n’eut à raconter que des incidents sans importance. Rencontre d’animaux inoffensifs et déjà connus, récolte de fruits et de plantes alimentaires qui, à chaque exploration, avaient été mises à contribution par les voyageurs. Doué d’un entrain plus grand, d’un esprit plus incisif que son frère, il le fit avec une gaîté communicative. Sans aucune méchanceté, il excellait à trouver la note comique propre à égayer son auditoire.

Cela naturellement et sans viser à l’effet. S’il avait eu quelque disposition à verser dans ce défaut, il eût été vertement réprimandé.

Sa naïveté, sa simplicité, sa bonhomie étaient si grandes que la peine de lui faire des reproches nous fut épargnée.

L’été se passa de la sorte.

Ainsi qu’il avait été fait dans l’autre partie de l’île, des cabanes furent érigées et échelonnées comme des relais le long de la route.

La seconde était à peine terminée, quand arriva la saison des pluies.

L’heure des leçons de choses était passée, les leçons théoriques allaient se développer.

CHAPITRE II

COURS ET ÉTUDES DIVERSES

Il convenait de bien employer notre temps. Pour cela, il fallait procéder avec ordre.

Nous ne devions non plus rien négliger de ce qui assurait notre vie, notre avenir. Dans une société restreinte comme devait l’être la nôtre pour longtemps encore, la force physique et l’adresse jouaient nécessairement un grand rôle.

Je ne dirai pas un rôle prépondérant. En effet, la force et l’adresse perdraient beaucoup, sinon tout de leur pouvoir, si elles n’étaient pas dirigées par l’esprit.

Nous en trouvions en nous-mêmes une preuve flagrante.

Que serions-nous devenus sans les connaissances multiples du docteur ?

A quoi ces connaissances nous eussent-elles servi, s’il n’eût existé des bras pour mettre en œuvre les plans que l’esprit concevait ?

Il nous était donc impérieusement commandé de développer également nos diverses facultés. Tout le monde certes n’est pas apte aux mêmes besognes.

A mesure que l’éducation s’achèverait, chacun irait où ses goûts, ses dispositions le porteraient de préférence.

Il fut donc convenu que les matinées se passeraient en. études multiples ; les après-midi, en guise de récréation, on aiderait David dans ses travaux de menuiserie, d’ébénisterie.

Grâce aux lumières qu’avait le docteur en toutes choses, on découvrirait peut-être le moyen de fabriquer quelque objet nouveau, instrument de musique ou instrument aratoire.

L’espérance de conquêtes nouvelles ne nous était pas défendue.

La soirée enfin serait remplie par une sorte de cours que nous ferions alternativement le docteur et moi.

Je fus désigné pour donner la première conférence.

Notre programme comprenait la religion, la science sociale qui n’en peut être séparée, les sciences pratiques.

Je me défendais du privilège qui m’était réservé.

  •  — A tout seigneur, tout honneur, dit le docteur.
  •  — Il y a longtemps, répondis-je, que j’ai commencé cet enseignement par l’Histoire sainte et le catéchisme. C’était le principal. Quant à la constitution d’une société, je pense que nous avons tous les mômes idées sur ce sujet.
  •  — Les événements qui nous ont chassés de France, poursuivit Eugène, ne peuvent nous avoir laissé d’impressions différentes.
  •  — D’ailleurs, ajouta le docteur, le droit de réponse ne nous est pas contesté. Si une objection se présentait à notre esprit, nous la pourrions formuler, à condition toutefois d’en demander la permission à l’orateur, afin d’éviter que la leçon ne dégénère en conversation, voire en discussion.
  •  — Ceci est bien entendu, fit Eugène. Dans tous les cas, je suis intimement convaincu que le fait ne se présentera pas souvent, si toutefois même, il se présente.
  •  — Je partage votre avis, conclut M. Barcel.

Le silence s’établit, ie me préparai à prendre la parole.

Auparavant, je parcourus des yeux mon auditoire. Notre chère famille — excepté les plus jeunes enfants qui dormaient dans leurs berceaux — était rangée comme à l’ordinaire autour de la table ; mais toutes les mains étaient inactives. On ne voulait pas que l’attention fût détournée de ce que j’allais dire.

Ne s’agissait-il pas de la règle qui devait assurer le bon ordre, la paix dans notre colonie grandissante ?

Chacun le comprenait.

Je commençai :

  •  — Mes enfants, dis-je, m’adressant surtout à Martial et à Camille, à Pierre et à Jean, le sujet que je vais développer est peut-être bien sérieux pour votre âge ; mais il n’est jamais trop tôt pour apprendre à penser, à défendre son imagination d’utopies plaisantes, mais dangereuses. D’ailleurs, notre état présent vous oblige à devenir des hommes avant d’être arrivés à l’âge où d’ordinaire commence l’adolescence. Et puis notre société, très restreinte aujourd’hui, s’accroît rapidement, à mesure que les années se succéderont, elle s’accroîtra plus rapidement encore.

Il convient donc de vous préparer sans retard aux devoirs qui vous incomberont alors.

Vous ne connaissez encore que l’autorité du Ministre de Dieu, que celle du père de famille. Ceux-ci ne sont pas éternels.

Entendons-nous.

Ils ne sont pas éternels en tant que personnes.

De par les lois immuables que le créateur a imposées à la nature, un jour viendra où M. Barcel ou moi nous disparaîtrons.

L’autorité que nous exerçons demeurera.

Il lui faudra de dignes représentants. A votre tour, vous en exercerez une part dans la famille qui s’élèvera autour de vous.

Mais au-dessus de vous, pour maintenir, pour coordonner les forces dont chacun disposera, pour les obliger à contribuer au bien-être, à la sécurité de tous, il faudra une autorité supérieure.

Malheureusement, l’exercice de cette autorité tentera les plus ambitieux, et il s’en trouvera parmi vous, ceci est inévitable, tant la nature humaine est imparfaite.

Si vous voulez être heureux, prospères, il vous faudra réserver cette autorité au plus capable de l’exercer honnêtement, avec justice.

Tâchez donc d’élever vos cœurs, d’épurer vos esprits afin de former, quand l’heure viendra, des fils à votre image.

Les événements dont notre chère patrie a été le théâtre durant les dernières années de notre séjour sur le sol natal — événements dont nous avons été les victimes — m’ont depuis suggéré bien des réflexions.

Ces réflexions sur des sujets non entrevus jusqu’ici sont pour moi chose nouvelle.

Vivant dans la quiétude d’un ordre social établi depuis des siècles, le croyant indestructible en dépit des sombres prodromes qui se manifestaient et que nul ne voulait comprendre, personne ne s’imaginait qu’une société nouvelle eût la prétention de s’élever sur les ruines de l’ancienne.

On se croyait en face d’un mouvement comme maintes fois, au cours de notre histoire, il s’en était produit.

On attendait sans trop d’émoi la fin de la tempête.

Il fallut bien se réveiller.

Ce fut cruel.

Je ne sais s’il en est de même pour tout le monde ; mais je ne puis détacher mon esprit de ces choses, j’en examine les causes, j’en considère les effets et je me représente par l’imagination ce que pourra être une société née dans le sang.

  •  — Tel est aussi mon souci, dit le docteur, tandis que je prenais haleine.
  •  — C’est ma constante pensée, ajouta Eugène.
  •  — Quant à moi — fit David gaiement — je n’ai point d’opinion à exprimer. J’ai toujours fait ce qu’on m’a commandé — rudement parfois. Quoiqu’il en soit, je suis heureux de n’avoir pas à me préoccuper de semblables questions. Mon cerveau éclaterait si on m’obligeait à me prononcer là-dessus.
  •  — Je ne veux pas dire — repris-je — que tout était parfait dans l’ancien ordre social. Loin de là. Il y avait certes des injustices, des besoins nouveaux. Mais il me semble que le mal eût pu se réparer, le bien se faire sans secousse violente. Notre bon roi Louis XVI avait déjà consenti beaucoup de concessions, la noblesse avait renoncé à maints privilèges, la transformation était en voie de se faire paisiblement. Malheureusement les ambitieux, ceux pour qui le pouvoir n’est autre chose qu’une source de fortune, ne reculent devant rien. Il faut aussi compter avec ceux que la haine — haine parfois irraisonnée — domine. Ceux-là sont terribles. D’autant plus que souvent, ils ne cherchent qu’à accomplir une vengeance personnelle, à satisfaire leurs appétits sous couleur de prendre parti pour les déshérités.
  •  — Nous l’avons trop vu ! — ne put s’empêcher de s’écrier Eugène. — Combien de nos amis ont été guillotinés parce qu’ils avaient justement puni quelque malfaiteur ou parce que leur château était convoité par leur intendant.
  •  — Hélas ! — murmura M. Barcel.
  •  — Mais — poursuivis-je — je n’ai pas l’intention de vous faire l’histoire de la Révolution. Ces souvenirs sont trop attristants. Ils empoisonneraient nos jours si nous nous y complaisions.

Plus tard, je vous dirai comment à l’Assemblée Constituante dont l’œuvre pouvait se poursuivre et se perfectionner, succédèrent la Législative, puis la Convention.

Ce fut le règne de la plus atroce cruauté. Dans ce moment, je veux seulement vous dire à la suite de quels événements m’est venue à l’esprit la conception de ce que devrait être une société aussi parfaite que l’imperfectibilité humaine le permet.

C’est cette conception que je veux vous exposer.

Ces explications ne sont point oiseuses, inutiles, puisque, vraisemblablement, nous sommes appelés à fonder une société.

Il faut que cette société soit établie sur des bases durables. Il faut qu’elle soit équitable.

C’est la condition d’existence sine qua non.

Sans cela elle serait appelée à disparaître rapidement.

Je veux donc essayer de vous préserver d’utopies dangereuses que nous avons vues se manifester en France, mais qui ne sont pas nouvelles.

Dans l’ancienne Grèce, dans la Rome antique, elles troublaient déjà de nombreux esprits.

Je veux parler de l’égalité des conditions, de l’aptitude de tous à conduire les affaires publiques.

Ce sont là des théories malsaines et irréalisables.

Pour qu’une société s’organise, pour qu’elle devienne prospère pour qu’elle continue à l’être, il lui faut une classe dirigeante, une aristocratie.

Par ce mot, je ne veux pas dire noblesse, classe privilégiée, émancipée de tout devoir.

Bien au contraire.

A mon sens, aristocratie signifie élite, supériorité intellectuelle et morale.

Un plus grand attachement au devoir, une justice plus stricte, une abnégation plus entière, un dévouement plus absolu aux intérêts généraux, telles sont les vertus de toute aristocratie digne de ce nom.

Dans une société commençante surtout, il faut compter avec la force physique. Nous l’avons dit et expérimenté ; mais pour que cette force soit utilement employée, elle doit être dirigée et non pas agir en aveugle.

C’est pourquoi, à mesure que croîtra une société, cette aristocratie indispensable se créera d’elle-même.

Sans qu’on le lui conteste — du moins pendant quelque temps — elle se trouvera placée à la tête de la nation naissante et la mènera vers ses destinées.

Et vous allez comprendre qu’il n’en peut être autrement.

Quoiqu’on en puisse prétendre, tous les hommes ne sont pas nés égaux.

Loin de là.

Une notable partie de l’humanité — la plus nombreuse certainement — sera toujours composée d’esprits faibles, inférieurs. Il y aura des incapables, des paresseux, des vicieux aussi.

Ceux-ci n’auront pas les qualités morales pour se bien diriger, pour diriger leur famille, à plus forte raison pour diriger les affaires de la collectivité.

Mais il se rencontrera des intelligents, des actifs, des économes.

Quoiqu’ils soient les moins nombreux, c’est en ceux-ci que résidera la véritable force.

Les autres seront obligés de s’en remettre à eux.

C’est ainsi que l’aristocratie se trouvera fondée.

Cependant rien n’est parfait en dehors de Dieu.

A mesure que le temps marchera, les passions mauvaises se développeront, des ambitions surgiront.

Ce sera la lutte.