Bercy au cœur du pouvoir

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Rigueur, plans sociaux, dette publique, réforme fiscale, G20... Même à l'heure de l'hyperprésidence de Nicolas Sarkozy, le ministère des Finances est en première ligne. Bien au-delà de l'influence de ses locataires actuels, Christine Lagarde à l'Économie et François Baroin au Budget, Bercy reste un des lieux de pouvoir les plus emblématiques de France. Des ministres en rivalité permanente, un subtil jeu de cache-cache avec l'Élysée et Matignon, une force de proposition qui n'a d'égale qu'une redoutable capacité de nuisance, des hauts fonctionnaires puissants dont le réseau s'étend à tous les étages de la vie politique et économique... Bienvenue à Bercy, un ministère qui a, chevillés au corps, le service de l'État et le sens de l'intérêt général, autant que le goût de l'opacité. La forteresse était réputée imprenable? Cette enquête, basée sur plus de cent cinquante témoignages, explore dans ses profondeurs le ministère le plus puissant et le plus secret de la République.
Publié le : vendredi 27 avril 2012
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EAN13 : 9782207111017
Nombre de pages : 282
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BERCY au cur du pouvoir
Thomas Bronnec Laurent Fargues
BERCY au cur du pouvoir Enquête sur le ministère des Finances
©Éditions Denoël, 2011
PR OL OGUE
Si curieux que cela puisse paraître, il ny a jamais eu den-quête pour cerner linfluence quexerce Bercy sur la vie poli-tique et économique française. Le ministère des Finances a beau squatter Google Actualités en permanence, occuper quo-tidiennement les pages des journaux, faire régulièrement la une des 20 heures, personne navait relevé le défi. Un livre sur Bercy ? Beaucoup de nos interlocuteurs, au sein de lad-ministration, ont dabord trouvé la démarche surprenante. Un inspecteur des finances pensait même que notre travail avait été commandé par le ministère lui-même, comme si per-sonne dextérieur à cette forteresse ne pouvait être habilité à en explorer les recoins. Ce livre sur Bercy, cétait une drôle didée, à en croire ces hauts fonctionnaires chez qui revenait régulièrement la même question : « Vous pensez vraiment que ça va intéresser les gens ? » Comme si ce qui se passe à lin-térieur du ministère le plus puissant de la République devait à tout prix rester secret, comme si la façon dont se fabrique la politique économique du pays devait conserver des allures de boîte noire dans laquelle seuls « ceux qui savent » auraient le droit de pénétrer. Ce qui est décidé derrière les murs de Bercy concerne pourtant tous les Français.
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Tant de pudeur sexplique peut-être par un excès de modes-tie. Les apparences jouent contre Bercy. Le ministère ne contrôle plus les prix depuis 1986. Lindépendance de la Ban-que de France, puis ladoption de leuro, la privé de larme du taux de change. Le traité de Maastricht a fortement limité ses marges de manuvre sur la politique budgétaire. Et les vagues de privatisations qui se sont succédé depuis vingt-cinq ans ont réduit le périmètre des entreprises publiques à la portion congrue. Mais ce qui est frappant, cest que tout cela sest fait avec lassentiment de Bercy. Ladministration a joué un rôle moteur pour « faire entrer la France dans la mon-dialisation », comme nous lindiquait un haut fonctionnaire. Cest sans regret que le ministère des Finances a abandonné des pans entiers de son pouvoir, conformément à lorthodoxie économique qui suinte derrière chacune des portes closes dans les longs couloirs de cet immense bâtiment qui surplombe la Seine. La transformation de léconomie française devait faire entrer le pays dans la modernité. Le résultat ? Un État au bord de la faillite. Ce nest pas nous qui le disons, mais le Premier ministre, François Fillon, qui avait employé le terme dès 2007, avant même que la plus grave crise économique depuis près dun siècle ne vienne faire valser toutes les certitudes des responsables politiques. Fruit de plus de trente années de déficit chronique, la dette va atteindre les 1 600 milliards deuros et continuer, pendant plusieurs années, de croître. Malgré une démographie favo-rable, le taux de chômage reste à un niveau proche des 10 %. Les jeunes et les seniors sont les plus touchés. Et près de 8 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 950 euros par mois. À qui la faute ? Il serait absurde de rejeter la responsabilité sur les hauts fonctionnaires de Bercy, qui se défendent davoir transformé leur paquebot en Titanicet laissent volontiers aux politiques le rôle dassumer ce bilan. Le pouvoir politique décide, et eux, ils exécutent. « Sil ny a pas de consensus politique et social, ce nest pas une administration qui peut renverser le cours des choses,
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nous assurait un des directeurs de la maison. Cest fondamen-tal de comprendre que ladministration na pas le pouvoir. » Elle na sans doute pas le pouvoir, mais cela ne signifie pas quelle na pas de pouvoir. « Cest intéressant davoir cette discussion sur Bercy, nous confiait Laurent Fabius en marge dun des deux entretiens quil nous a accordés. On a limpres-sion que cest technique, mais en fait cest très politique. » Cest cette question du pouvoir qui nous a intéressés, et qui sert de fil rouge à cette enquête. Bercy, ce nest pas, ou pas seulement, une administration qui exécute sans ciller. Cest aussi un ministre qui pèse plus ou moins dans la politique menée par lensemble du gouvernement. Un ministre qui sait, ou ne sait pas, saffranchir de linfluence des directeurs de la forteresse qui, un à un, tentent de lui inculquer la « pensée Bercy ». Cette idéologie, quen dautres temps certains avaient baptisée « pensée unique », a marqué la politique menée par les gouvernements successifs. Malmenée, vilipendée, raillée, elle a aussi pris sa revanche, avec la prise de conscience col-lective de la gravité de la situation économique dans laquelle est plongé le pays aujourdhui. Le pouvoir de Bercy, cest tout cela à la fois : un pouvoir de décision, un pouvoir dexé-cution, un pouvoir dinfluence, un pouvoir de nuisance. Le ministère des Finances est une puissante machine qui na pas de rivale dans notre république et qui déploie ses ramifica-tions dans lensemble de la vie économique française. Car le pouvoir de Bercy ne se limite évidemment pas aux frontières de la vie publique. Les hommes et les femmes formés au ministère ont colonisé lensemble des lieux de pouvoir en France, y compris au sein dun secteur privé qui na pas com-plètement coupé le cordon ombilical avec lÉtat. Quand nous nous sommes lancés à labordage de ce navire, nous ne savions pas quels trésors ou quels cadavres nous allions trouver dans les placards. Nous sommes entrés dans la forteresse un peu par effraction, en progressant par cercles concentriques, de lextérieur vers lintérieur, en amassant, rencontre après rencontre, des pièces du puzzle : députés,
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sénateurs, anciens ministres, économistes, syndicalistes, avocats fiscalistes, hauts fonctionnaires  quils soient des Finances ou dailleurs  et, privilège rare, les plus importants directeurs de Bercy, des personnes qui ont le sens du service public chevillé au corps mais qui, devoir de réserve oblige, ne relâchent pas facilement leur garde et excellent dans leuphé-misme. Au total, quelque cent cinquante entretiens qui ont nourri notre réflexion pendant un an et demi  sauf mention contraire, toutes les citations et références de cet ouvrage sont exclusives et proviennent de ces rencontres. Bercy est une pieuvre qui est loin de se réduire à ses seuls ministres. Chris-tine Lagarde et François Baroin se font happer sans déplaisir apparent par le temps de plus en plus court des médias et privilégient les discours formatés de quelques minutes à la radio ou à la télévision, où ils manient à merveille la langue de bois. Mais au-delà de lécume que soulève le paquebot, nous avons tenté de décrire et danalyser ce quil laisse dans son sillage. Bienvenue dans les couloirs de Bercy. Au cur du pouvoir.
1 Bercy et ses ministres : « Je taime moi non plus »
Cest un grand paquebot de verre, glacial à souhait, qui surplombe la Seine et toise Paris avec une certaine suffisance. Un monument à la Kafka, à larchitecture soviétoïde, com-mandé par François Mitterrand au début des années 1980, conçu par un architecte communiste au moment même où, de lautre côté de lEurope, sécroulait le monde issu du sta-linisme. Comme dans une immense prison, il abrite plus de 40 kilomètres de couloirs forés à travers plusieurs bâtiments baptisés daprès les noms des plus grand commis de lÉtat, Turgot, Colbert, Sully, Necker et autres Vauban. Des milliers de bureaux, portes invariablement fermées, sont numérotés selon une logique accessible aux seuls initiés, et ces numéros sont, curieusement, tous précédés dun M, pour « Ministère », ou dun D, pour « Douves ». Oui, « Douves » Même le vocabulaire officiel, ici, fleure bon les clichés les plus éculés : le ministère des Finances est bien une forteresse. Lorsque les grands directeurs de la maison reçoivent leurs visiteurs, ils peuvent leur faire lhon-neur de leurs bureaux standardisés, longs de douze travées de 90 centimètres de côté et dotés de superbes baies vitrées qui donnent sur le fleuve. Ou les faire mariner dans des salles de
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réunion où la lumière du jour tente, tant bien que mal, de se frayer un chemin à travers des meurtrières tracées à interval-les trop réguliers. « Cette configuration illustre à merveille notre ouverture desprit, confie avec humour lun des maî-tres de céans. Il y a lhuile bouillante, aussi, pour les grands jours. » Bienvenue à Bercy, temple français de lintelligence, où la densité de cerveaux au mètre carré na dégale que celle des costumes anthracite et des cravates sombres. Idée reçue ? Lorsque Paul Chemetov remporta, avec Borja Huidobro, lappel doffres pour construire le ministère, il fit le tour des fonctionnaires pour sentir latmosphère. « Noubliez jamais que notre bleu de travail, cest le gris », le prévint un inspec-teur des finances. La fantaisie devait être à jamais bannie de lenceinte où se gère largent des Français. Cest réussi. « Larchitecture est faite pour écraser les visiteurs, décrypte un inspecteur des finances passé dans le privé. Vous arrivez, il y a cette ligne verticale, cette ligne horizontale. Cest oppressant. Avant même de pénétrer dans lenceinte, vous rognez la moi-tié de ce que vous étiez venu demander. » Froideur, rigueur, austérité sont des valeurs fièrement revendiquées. « Nous avons tous les traits qui tombent un peu, le teint cireux Cest vrai que nous avons de drôles de vies », observe avec une distance douce-amère un des directeurs de la maison.
La malédiction de Bercy Pour un peu, on la croirait hantée, cette maison. Les minis-tres qui sy sont succédé, en tout cas, ont longtemps été frap-pés dune curieuse malédiction. Les uns à la suite des autres, ils sont tombés comme des mouches. Certains, comme Alain Madelin ou Hervé Gaymard, sont restés quelques semaines à peine. Dautres, comme Dominique Strauss-Kahn ou Thierry Breton, ont tenu un peu plus de deux ans. Mais entre 1995 et 2007, cest-à-dire en douze ans, ils ont été onze à se suc-céder dans ce grand bureau, au sixième étage de lhôtel des
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