Berthe l'Amoureuse, par Henry de Kock

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Charlieu et Huillery (Paris). 1865. In-fol., 48 p., fig..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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50 CENTIMES
LE VOLUME
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HENRI DE KOCK
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PARIS
CHARL1EU ET HU1LLERY, ÉDITEURS, 10, RUE GIT-LE-CQEUR.
BERTHE L'AMOUREUSE
PAR
HENRY DE KOCK
A 13. CHARLES PAUL DE KOCK
A toi, mon père, la dédicace de mon premier ouvrage.
HENRY DE KOCK.
PRÉFACE
v An jardin du Luxemliourg.
Jardin du Luxembourg, tu reçus autrefois
Des diables, des amours, des moines et des rois.
Et tu n'abrites plus par l'automne mourante
Que le passant rêveur qui, dans sa marche errante,
Contemple avec douceur cet antique séjour,
Ruine de grandeur, de puissance, d'amour.
CLÉMENCE ROBERT.
J'aime le jardin du Luxembourg; le jardin du Luxem-
bourg est ma promenade favorite. Je préfère mille fois son
silence et sa solitude que troublent à peine, vers le soir,
quelques tourlourous et des bonnes d'enfants, leurs com-
pagnes inséparables, à la foule tumultueuse et brillante qui
inonde sans cesse les Tuileries et le Palais-Royal. Au Luxem-
bourg on peut rêver à son aise, sous les vertes et spacieuses
allées de marronniers qui s'étendent de tous côtés, sans
craindre d'être troublé dans ses douces préoccupations par
la canne d'un lion qui vous froisse l'orteil, ou l'ombrelle
d'une panthère qui heurte votre chapeau. Les Tuileries
sont un Longchamps perpétuel, où chaque beau du jour va
se faire admirer. Le Palais-Royal est une place plantée de
cinq à six douzaines de pauvres arbres où les artistes, les
gens d'affaires et les étrangers attendent l'heure du rendez-
vous en fumant un cigarre; mais dans les Tuileries ni dans
le Palais-Royal je ne vois un jardin : ce titre, à mon avis,
le Luxembourg, seul, le mérite; encore, a-t-on essayé de le
lui ôter en y faisant de nouvelles constructions, et en em-
piétant sur la part du public pour mettre de côté quelques
'fitHTIIf: L'AMOUREUSE.
mètres de terrain à l'usage des jambes nobles, mais gout-
teuses, de MM. les pairs. Voilà comme, avec le temps, on
finit toujours par gâter ce qui est bien.
Au Luxembourg on donne aussi des rendez-vous; il a
même des allées consacrées à cet usage. Soyez certain,
jeune homme qui me lisez, que la femme,—une vertu selon
vos illusions, — qui vous dira de l'attendre demain à onze
heures. ;>u Luxembourg, avenue de l'Ouest ou de l'Obser-
vatoire... soyez certain, dis-je, que celle femme en est au
moins à sa sixième aventure gâtante. N'importe, elle est jo-
lie; le r.O'ur | alpitaul, les yeux fixés sur la grille par la-
quelle elle doit entrer, quelques fleurs à la main, promenez-
vous impatient et attendez-la... Bientôt vous l'allez voir ve-
nir... un voile rouvre sa tête pudique, mais vous avez re-
r■ nnu sa démarche gracieuse, son pied chaussé avec tant
de goût... vous volez vers elle... .elle prend voire bras...
Allez, jeune homme, soyez heureux, croyez aux serments,
aux doux aveux qu'une bouche charmante murmure à votre
oreille... croyez aux protestations de cet ange qui pleure
sur sa première chute... Croyez! croyez!... car c'est la foi
qui sauve.
Les gens qui se rencontrent à uç pendez-vous d'amour
sont ordinairement moins bruyants, quoique tout aussi ba-
vards, que ceux qui sont venus là pour causer sucre indi-
gène, réforme électorale ou cours des fonds publics. Ce ne
sont pas, non plus, quelques bonnes mères de famille, veil-
lant sur louis enfants, qui pourront déranger le moins du
monde l'homme qui cherche dans ce jardin un peu de repos
aux ennuis de la journée et un air plus pur que celui que
SI. le préfet de police lui donne le droit de respirer à sa fe-
nêtre, au-dessus d'une bout que de parfumerie ou d'un es-
taminet. Donc, mon Luxembourg reste toujours au premier
rang emirne séjeur de la tranquillité, cl quant à ce qui se
rappoile à ses ornements, s'il est un peu pauvre en belles
statues, il est riche en lilas parfumés... en dalhtas magni-
fiques; et selon moi, les fleurs valent bien le marbre...
Après cela je ne veux pas dissimuler ici les ombres de
mon tableau. Fur l'heure de midi, par exemple, deux ou
trois des avenues du Luxembourg sont envahies par des
armées d'écoliers qui se roulent, se battent et crient à en
faire tomber d'effroi les fruits des marronniers ; le dimanche,
le lundi et le jeudi aussi, vous rencontrez, à chaque pas,
l'étudiant, à la mise originale, aux cheveux longs, une pi-
quante grisetie sous le bras, sa pipe dans sa poclie, se ren-
dant à la Chaumière ou à Dobwo; mais si, comme moi,
vous vous plaisez à la vue de ces jeunes élèves en droit ou
en médecine, qui seront un jour des savants ou des orateurs
de talent, quand ils ne sont encore aujourd'hui que des
fous... mais des fous braves et généreux, aimant le phiisir,
mais aimant.aussi leur pays et leur rnerc!... Si comme moi
vous ne dédaignez pas le! laisser-aller de ces jeunes, habi-
tuées du Prado et autres bals plus ou moins pittoresques...
suivez un instant de l'oeil les gambades de ces enfants, prê-
tez un peu l'oreille à leurs rires si francs et si joyeux, sa-
luez, en passant, l'étudiant qui vous salue, souriez à sa
femme (terme d'usage) qui vous sourit; comme moi en-
core, si vous désirez ensuite ôire seul avec vos pensées,
prenez une allée couverte qui longe l'avenue de l'Ouest, elle
est presque toujours déserte... le bruit des écoliers en ré-
création n'arrivera pas jusqu'à vous... vous pourrez vous
asseoir, n moins que sa trop grande fraîcheur n'effraie votre
susceptibilité physique, sur un large banc de pierre... vous
pourrez être seul et, comme moi, enfin, évoquer en voire
mémoire ces souvenirs... ces confidences de gens qui vous
furent chers, et qui reviennent h vous parfois gais, parfois
tristes, mais toujours frais et remplis de charmes.
Venez donc au jardin du Luxembourg, jeunes gens qui
di's rez relire à votre aise la tendre correspondance de celle
que vous ne devez plus icvoir...
Venez an Luxembourg, charmantes filles qui aimez à rêr
ver au mnrtage.
Et vous aussi, jeunes poètes qui méditez Chénicr, Chateau-
briand, Lamartine ou Hugo.
Et vous aussi, pauvres mères entre les bras desquelles le
bon Dieu a pris hier ses anges.
Venez, vaudevillistes, voleurs mes amis... gentlemen rid-
ders d'un nouveau genre... amateurs furieux de la course à
l'idée.
Venez, flâneurs, heureux flâneurs!... qui savez si bien ne
rien faire.
Yençï! encore une fois, ici le feuillage est bie le
*able est bien fin, l'air pur, le silence profond.
Venez, au Luxembourg, on peut rire aux éclats... on peut
pleurer... on peut penser.
Mais n'approchez jamais de mon jardin chéri, vous tous,
vous qui n'êtes satisfaits qu'en parlant politique... garde
nationale... argent...
Et vous, coquettes fatigantes, qui demandez qu'on vous
admire sans cesse.
Vade rétro artistes:... qui n'en avez que le nom et cher-
chez à en singer la barbe ou les cheveux:
Journalistes de bonne foi... à tant la ligne... fabriquants
de réputations... d'hommes illu-stres inconnus;
Et vous, farceu'-s outind même;
Faiseurs de calemb.urgs prétentieux;
Lions, qui n'avez pas cinq francs dans votre poche;
Panthères, qui dînez chez votre portier.
Restez aux Tuileries, nous n'irons pas vous y chercher;
tachez de faire accroire aux béotiens de Paris et de la pro-
vince, que vous passez vos soirées' au foyer de l'Opéra, nouj
vous jurons que nous ne dirons pas le contraire... mais
n'empiétez pas sur nos droits... sur nos plaisirs... laissez-
nous le jardin du Luxembourg! , • •
Tout cela, cher lecteur, est afin de vous apprendre que
c'est au jardin du Luxembourg que j'ai conçu, pour la pre-
mière fois, la pensée de rédiger en chapiircs, en volumes,
cette histoire dont l'un des personnages, — Ulric, — est mon
plus ancien, mon plus intime ami.
Vous me répondrez, peut-être, que cela veus est parfaite-
ment indifférent, et que si le roman est Mauvais... le jardin
du Luxembourg n'y sera pas pour grand chose.
Or. c'est là que je vous arrête.
Mon opinion, à moi, est que si ma Derlhe l'amoureuse
ne vous amuse pas, vous vous en preniez au Luxembourg
qui m'a inspiré à tort.
Et dans ce premier cas, je vous supplie de ne lui en pas
t:op vouloir, à ce pauvre jardin! •
Au contraire, si ma narration vous attache, vous distrait
tant soit peu... Eh bien! je me recommande à vous... ne
m'oubliez pas.
PREMIÈRE PARTIE. —LUCIEN.
I
Lucien.
Oui. mais tout ça vous ruin\ M. Janot, faut pas Être
dc^pensirir comme ça, vous ferez un mouvais mûniige
au moins; vous êtes comme un panier percé, l'argent ue
vous tient pas.
DOM'IGNY.
Le soleil est une bien jolie chose!... les hommes sont
égaux seulement devant le soleil, car il les chauffe tous sans
la moindre partialité.
Je parle pour les gens qui aiment à se chauffer au so-
leil.
Un jeune homme, aux yeux bleus, aux cheveux et aux
moustaches bruns, jouissait paisiblement de ce bonheur,
par un beau jour de juin 18... Assis ou plutôt couché sur
deux chaises devant la fenêtre, ia seule et unique fenêtre de
sa seule et unique chambre, il fermiit doucement les yeux
sous les ravous de snn aimable visiteur, et si parfo.s, faisant
un effort, qui devait lui coûter beaucoup dans cet état de
farniente, il r'ouvrail faylement la paupière et fixait son
regard sur les spirales bleuâtres de tabac pure r.':/re qui
sortaient de ses lèvres... épuisé bientôt par cet acte de cou-
rage, il refermait l'oeil, étendait les bras, poussait un petit:
hùmt de bien-être, el conlinuiiil à lâcher de rares bouffées
sans donner autre signe de vie.
Celte occupation, si toutefois on peut appeler amsi l'action
de fumer, durait depuis quelques minutes, quand not.e
■jeune homme, troublé sans doule dans sa béalitu le par
quelque réflexion subite, se leva soudain en se secouant
comme une personne qui sort d'un rêve, posa sa pipe sur
la commode de noyerdont était orné son modeste apparte-.
ment, et visitant d un doigt inquisitif le fond des poches da
BERTIIE L'AMOUREUSE.
son gilet, se mit à compter de l'oeil les pièces de monnaie
qu'il en retirait une à une.
— Douze francs cinquante ' s'écria-t-il en jetant l'argent
sur le marbre de la cheminée, — douze francs cinquante
pour aller jusqu'à la fin du mois... et nous sommes aujour-
d'hui le dix-sept... c'est bien triste.... Sortiraî-je? et si je
sors, où irai-je? au café... ce vil métal y passera tout en-
tier... je ne pourrai jamais résistera une partie de billard
ou à un bol de punch... restons.
Et il reprit sa première posilion sur les deux chaises en
murmurant :
—Je ne me corrigerai donc jamais de la manie de manger
mon mois aussitôt que je l'ai touché!... Si, comme mon in-
fortunée tante le croit, et comme j'ai bien soin de le lui
écrire, je passais tranquillement mes journées courbé sur
les bureaux de M. Duhamel, je pourrais certainement vivoter
avec mes cent cinquante francs par mois... mais ayez donc
le courage, par un temps comme celui-ci.
El il montrait du geste l'horizon pur et bleu.
— Ayez donc la vertu de vous enfermer, depuis neuf
heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, dans un som-
bre cabinet d'affaires où pour toute distraction l'on a la lec-
ture d'une centaine de dossiers poudreux, et la visite de
quelques malheureux plaideurs et débiteurs qui demandent
à grands cris le patron.
—Non! mille lois non! reprit-il en se levant de nouveau...
je ne puis m'habituer à cette existence-là... c'est plus fort
que moi... j'aime mieux me faire soldat...
—Soldat! joli métier! passer sa vie dans une caserne avec
des brutes qui ne savent que boire de mauvais vin jusqu'à
extinction de pensées, ou se battre pour un mot qu'ils ne
comprennent souvent pas.
0 ma tante! ô ma respectable tante Félicité Gouvain, si,
comme vous, j'avais soixante-cinq ans, quarante mille livres
de rentes, et pour lout parent un neveu de vingt-quatre ans,
totalement dénué de père et de mère, comme je dirais bien
vite à ce neveu :
— Lucien, mon bon ami, je ne suis plus jeune; mon seul
bonheur, bonheur peu coûteux cl très candide.#est d'élever
des oiseaux plus ou moins étrangers, et de faire ma partie
de piquet le soir... sois assez aimable pour manger dès au-
jourd'hui l'usufruit... oh! rien que l'usufruit, par exemple...
de la fortune que je te laisserai un jour... amuse-loi! sois
heureux... et envoie moi de temps en temps quelques
chardonnerets, avec accompagnement d'un sixain de cartes
fines.
— Chère tante! si vous m'aviez dit cela, je vous aurais
baisé les mains à vous en ennuyer... Mais non! vous n'avez
jamais eu une telle pensée en.ma faveur... vous ne l'aurez
jamais... vous avez a faiblesse de tenir à vos quarante mille
livres dont vous dépensez au plus le douzième par an...
vous m'avez prié de quitter Rouen, où j'habitais depuis mon
enfance, sous le vain prétexte que j'y faisais énormément de
dettes; et que j'avais l'habitude d'y courtiser toutes les fem-
mes que je rencontrais.
— Vous m'avez envoyé à Paris... vous m'avez dit : va
apprendre les affaires chez M. Duhamel, et un jour il te cé-
dera son caoinet... ce sera moins cher à t'acheter qu'une
étude de notaire ou d'avoué, et cette raison me convient
beaucoup.
— Eh quoi ! ma tante, vous avez cru qu'-ivec mes idées
d'artiste et ma passion de liberté, je consentirais jamais à
devenir ce qu'on appelle un homme d'affaires c'est-à-
dire une espèce de métis, moralement parlant, ni assez
honnête pour qu'on l'estime, ni assez fripon pour qu'on le
pende un homme, tantôt à la pisle de quelque procès
honteux dont il dirigera sourdement les rouages, tantôt
chargé par quelque gros parvenu de l'achat d'une maison
doni il fera hautement sonner le prix à l'oreille de ses
clients,
— Non, ma bonne tante, non... je ne serai pas homme
d'affaires... vous me donnez dix-huit cents francs par an
pour apprendre celte profession... vous me les donneriez,
par mois, que je les mangerais tout aussi bien, et mieux,
môme, que mes cent cinquante francs, sans prendre- pour
cela plus de goût à cet affreux métier.
— Et pourtant! que faire! Jusqu'à présent M. Duhamel
s'est assez bien conduit à mon égard; il ne s'est encore
plaint qu'une fois à ma tante du tort que lui faisaient
mes absences réitérées de son bureau, mais un de ces jours
il se fâchera ma tante se fâchera... je me fâcherai et
alors...
—Ah! alors! nous verrons... au diable l'avenir! j'ai faim...
il doit être cinq heures... si j'avais une montre... ma pauvre
montre, qu'es-tu devenue? c'est mal, au moins, d'en avoir
vendu la reconnaissance... une montre qui datait de 89 et
venait de mon père.
— Ah bah! je ferai des recherches un de ces jours,
et je la retrouverai chez quelque amateur de curiosités.
— Allons dîner... Si je courais chercher Virginie... nbn...
elle est trop gourmande... je ne pourrais jamais lui faire
entendre qu'avec douze francs ciuquante dans sa poche on
doit se priver de salade de homard et de charlotte russe.
—Dirigeons-nous vers Passoir, j'y trouverai Edouard, flous
rirons... A demain les réflexions... à demain les regrets d?
n'avoir plus le sou.
Et il mettait son chapeau, en arrondissant coquettement
devant la glace les boucles brunes de sa longue cUevslure,
quand on frappa à la porte.
— Entrez! cria Lucien sans se déranger.
On entra.
— Tiens! dit Lucien? c'est toi, Edouard?
II
Vue Nouvelle.
Mauvaise tête et bon coeur.
{Une foule de vaudevilles,)
Edouard Durrieu était un grand jeune homme blond* au
caraclôre froid, au geste lent, à la parole réfléchie. Enfant,
il avait connu Lucien à Rouen, au collège où tous deux'
avaient reçu leur éducation, et dès lors il avait conçu pour'
l'orphelin, malgré la divergence d'humeur existant déjà entre '
les deux jeunes gens, une de ces amitiés solides qui n'aban-
donnent jamais celui qui en est l'objet. Lucien aimait aussi
beaucoup Edouard, et s'il passait parfois quelques jours sans
le voir, entraîné qu'il était par des plaisirs peu semblables
à ceux de son ancien compagnon d'étude, aussitôt qu'il
voyait le fond de sa bourse ou qu'une maîtresse l'avait trahi,
il revenait bien vite auprès de son ami, demander des con-
seils qu'il oubliait en le quittant, et de l'argent qu'il dépen-
sait le soir même.
Edouard, fils d'un banquier retiré des affaires, faisait son
droit à Paris; son ambition était de devenir notaire, et à
voir les lignes nombreuses'déjà gravées sur son front, on
devinait les longues nuits passées par lui devant un Bar-
thole ou un Polluer, on comprenait l'homme acharné à
poursuivre un but et devant l'atteindre bientôt. Lucien,
paresseux dans l'âme, nonchalant comme un lazzarone,
respectait pourtant la noble obstination de son ami, et s'il
aimait à lui conter ses aventures galantes ou ses victoires
au billard, il savait aussi l'écouter attentivement, et sans
trop bailler, quand celui-ci venait à lui parler ihôse ou exa-
men.
Et qu'on ne s'élonne pas de cette liaison entre deux jeunes
gens au caractère, aux goûts si dissemblables. C'est une
chose commune que ce rapprochement de contrastes, c'est
aussi un bonheur, parfois une nécessité, parfois encore une
consolation... surtout pour les hommes laids et bêtes qui,
presque toujours, ont pour maîtresses les femmes les plus
jolies et les plus spirituelles. Demandez à ces dames la cause
de cette anomalie.
Ce jour-là, Edouard avait le maintien plus sévère que de
coutume; il répondit froidement au sourire de Lucien, mais
il lui serra la main avec plus de force qu'à l'ordinaire, et
quand le jeune fou s'écria en boutonnant ses gants :
— Edouard, dînons-nous ensemble aujourd'hui? Edouard,
lui montrant un siège du doigt, répondit : *
— Lucien, j'ai quelque chose de grave à t'apprendre
assieds-toi.
Lucien ne comprit d'abord point qu'on pût lui parler d'un
sujet plus important que son dîner, mais subjugué par le
regard de 1 étudiant, il obéit machinalement, jeta son cha-
peau de côté et se laissa tomber sur une chaise.
— Lucien, lui dit alors Edouard, il est des chagrins qu'il
faut qu'un homme supporte avec courage et résignation, car
ils le frappent au coeur sans qu'il puisse parer le coup.
— Ah ! mon Dieu ! fit Lucien, tu débutes comme si tu
avais à m'annoncer ma condamnation aux travaux forcés.
— Je te parle comme je le dois... Ne souris point et ne
régarde pas dans la rue... il s'agit aujourd'hui de ton ave-
BERTHE L'AMOUREUSE,
«Ir... car d'aujourd'hui tu n'auras plus à rendre compte de
lea actions qu'à Dieu, sans que personne puisse t'arrêter si
tu commets une faute.
— Que veux-lu dire? répliqua Lucien troublé.
— Lis I
, El Edouard lui tendit une leltre.
Lucien était un enfant, un étourdi, ne rêvant que plaisirs,
.. erebant tous les moyens de s'en procurer, et oubliant tout
r Ors pour s'y liver jusqu'à la satiété... mais Lucien avait
i.ftme noble et généreuse... Il aimait comme une mère cette
vieille tante qui l'avait accueilli orphelin et sans fortune... et
si parfois, dans ses moments de détresse, le jeune homme
trouvait la bonne femme un peu revêchc à l'endroit des de-
mandes d'argent qu'il lui faisait souvent, il se reprochait
bien vile ces pensées en songeant qu'en définitive elle ne
lui devait rien, et qu'il lui devait tout.
En cet instant, l'oeil fixé sur cette lettre au timbre de.
Rouen, Lucien se sentit saisi d'un tnsle pressentiment; l'é-
criture n'était pas celle de sa tante... la suscriplion portait
l'adresse d'Edouard Durrieu ; enfin le cachet brisé par. celui-
?i était un cachet de deuil.
Lucien devint pâle, il regarda Edouard en murmurant:
« Elle est morte ? »
Edouard ne repondit pas, etXucien comprit qu'il avait de-
viné juste; il inclina sa têle sur sa poitrine, et ses mains,
laissant échapper le papier, se placèrent sur ses veux comme
pour y arrêter des larmes.
Edouard ramassa la lettre ; voici ce qu'elle contenait :
Rouen, 24 juin 18...
« Monsieur,
• D'ayant élé désigné par plusieurs personnes comme
• l'ami intime de il. Lucien de Liverval, je viens vous prier
« de vouloir bien vous charger d'une tâche pénible. Madame
« Gouvnin est morlc hier, frappée d'un coup de sang dont
«. la violence lui a laissé à peine le temps de me dicter ses
■ dernières volontés, lonles en faveur de son neveu, son
« unique parmi. Soyez donc assez I on pour accomplir, au
« plus tôt, ce triste devoir, car la présence de M. de Liverval
■ m'est fort nécessaire.
« Du reste, j'ai veillé moi-même à ce que chaque chose
« "se passât ici avec l'ordre et la régularité convenables : les
«.scellés sont mis sur la maison et les papiers de la défunte,
« et j'espère que mon api tude et mon zèle à la servir con-
« vcnablement, engageront M. de Liverval à me continuer
« la confiance dont feu madame Gouvain daignait m'ho-
« norer.
« J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre serviteur.
« ACHILLE BERSTROH, notaire. »
Cette leltre de mort, froidement écrite par un étranger qui
venait offrir ses services vénaux en vous brisant le coeur,
Edouard la posa doucement sur le bureau de Lucien. Ce n'é-
tait pas le moment de la lui donner à lire. L'étudiant savait
aussi que, dans les grandes et véritables douleurs, la soli-
tude est un besoin de l'âme que nulle consolation ne peut rem-
placer; et, laissant son ami tout entier à ses regrets et à ses
pensées, il sortit silencieusement.
111
Q&vcrics.
L'or et une chimère.
M. SCRIBE.
La fortune' oh' la fortune1... Avoir vainement, jadis,
cherché dans les cavités de so* eçilet, une simple pièce de
cinq francs qu'on dépensa la veille, et rencontrer mainte-
nant, sous ses doigts étonnés, de nombreux monceaux d'or
qui se heurtenten jetant un son plus mélodieux, à lui seul,
que toute la musique de Beethoven, de Weber et de Mozart.
Jeune homme, et par conséquent coquet, s'êlre dit, il y a
quelques jours encore, en regardant son habit qui s'éraille
et son chapeau qui blanchit : comment ferai-je pour avoir
un autre habit ? comment ferai-je pour avoir un autre cha-
peau'.... et maintenant, habillé par Humann et coiffé par
Desprcy, se promener, souriant et fier, sur un magnifique
alezan qui piétine et hennit.
Hier, cire entré furtif dans quelque misérable gargote où
l'on boit de l'eau, où l'on mange du cheval.., et maintenant,
moelleusements assis sous les plafonds dorés des frères
Provençaux, aspirer le Volnay... le Bordeaux au parfum de
violette... tenir sous sa fourchette une aile de perdreau...
voir fumer devant soi la truffe et frémir le Moka.
Souvent, hélas ! avoir hésité à donner quelques sous à un
pauvre honteux, qui rougit et se détourne en recevant votre
aumône, et maintenant glisser sa bourse entière dans la
main du vieux soldat, qui n'a conservé de ses beaux jours
de, gloire que des souvenirs... et sa croix cachée sous dcs;
haillons.
La fortune ! oh ! la fortune i ses jouissances les plus dou-:
ces, ses enivrements les plus vrais, ce n'est pas à vous qu'ils
sont réservés... vous, riches en naissant, et vous... riches à
force de temps et de peines... chez vous,l'habitude du plaisir
a tué le plaisir... chez vous, la souvenance des veilles et des
sueurs a refroidi les sens et restreint les idées.
Pour savoir noblement dépenser une fortune, vive ! vive
un jeune homme pauvre, qui hérite ! A ses désirs rien d'im-
possible, à ses souhaits rien de trop beau. L'or, qu'un coup
de foudre a semé sur sa tête, glisse entre ses mains et se
perd sous ses pieds; il ne ferme jamais les doigts pour ar-
rêter sa fuite... jamais il ne regarde derrière lui en pensant
à le ramasser... Que lui importent à lui l'ordre et l'écono-
mie?... Cette fortune inattendue, que de nombreux travaux
ont peut-être amassée, c'est philanthropie que de la dépen-
ser. Cette fortune qui dormait, captive, sous le chevet de
quelque vieux parent, c'est bonne oeuvre que de la remettre
en liberté.
Puis, quand il a tout mangé... quand il voit au fond de
sa bourse, se cacher, honteuse d'être rinsi isolée, une pièce
d'or que ses nombreuses soeurs ont abandonnée... alors...
Alors...
Oh ! malheur! c'est ici qu'est le revers de la médaille.
Décidément, la forlune dont un jeune homme hérite de-
vrait ne jamais s'épuiser.
IV
Esquisses. — Un jtinour, DUC Passade.
Les plaisirs sont amers d'abord qu'on en abuse.
DEsrrouLiÈiiEs.
Lucien était riche; il voulut aller dans le monde.
Lucien était riche, il fut parfaitement reçu partout.
Etre jeune, beau, et avoir quarante mille livres de rentes,
voilà, certes, trois avantages immenses pour réussir parmi
ces hommes élégants, titrés et aux bonnes manières, parmi
ces femmes jolies, spirituelles et parfumées, parmi cette
foule, enfin taillée à facettes, étincelante d'or et d'émail, qi.o
l'on appelle le monde.
Lucien possédait une voix admirable. Passionné pour la
musique, ce qui n'avait été pour lui, jadis, qu'un passe-
temps donné par la nature, lui devint alors, perfectionné par
des maîtres, un talent véritable.
Un soir, dans les salons de la comtesse M***, Lucien
chanta un duo d'il Barbiere avec une femme charmante
qu'on nommait madame de Sillières.
Madame de Sillières était veuve : elle recevait tous les
vendredis, elle invita Lucien à venir faire de la musique
chez elle.
Lucien, qui s'était épris, à première vue, des beaux yeux
de madame de Sillières, accepta avec empressement.
Ses amis, qu'il consulta sur le compte de la délicieuse
veuve, s'accordèrent à rendre justice à son mérite. Elle
donnait des fêtes ravissantes, recevait la société la plus
choisie, chantait divinement et valsait... mieux qu'on ne
valse à Berlin.
On ne lui attribuait encore que deux amants depuis son
veuvage, un par an, pas davantage.
Lucien écouta avec autant de dédain, qu'il avait eu d'a-
bord d'enthousiasme, cette dernière partie du chapitre des
renseignements. Il est dans la nature de l'homme de cher-
cher à se tromper, même là où il y aie moins à commettre
d'erreur; Lucien avait été séduit par la grâce et la beauté de
madame de Sillières, il l'aimait déjà... il voulait la possé-
der ; une certitude cruelle sur sa conduite antérieure eût
défloré ses espérances... il écarta jusqu'au soupçon de sa
pensée, et fît sa cour à la femme charmante. »
BERTHE L'AMOUREUSE.
Quelques mois après, Lucien était l'amant heureu.\ de
madame de Sillières.
V
Un Amour,
Est-ce qu'en une minute tu as perdu le souvenir de
nos douces promenades et nos projets enivrants ?
MOLE GENTILHOMME.
Aussitôt que Lucien eut madame de Sillières pour maî-
tresse, il se rappela ce qu'on avait répété à son sujet, sa-
voir : qu'elle était inconstante et légère.
Mais elle était si jolie, si remplie d'esprit, elle paraissait
avoir tellement d'amour pour lui, que le jeune homme se
dit : on m'a trompé, peut-être... et si l'on m'a dit vrai.,, eh
bien! grâce à mes soins, le présent, je l'espère, purifiera
le passé.
Marie, c'était son nom, pria un jour Lucien de venir avec
.elle habiter un château qu'elle possédait du côté de Fontai-
nebleau.
Lucien accepta avec empressement.
Marie lui dit, en souriant, qu'elle faisait cela pour être
toute à lui, qu'elle partait incognito, et que nul importun ne
pourrait ainsi troubler leur douce solitude.
Lucien la remercia avec effusion, et il pensa qu'elle l'ai-
mait véritablement pour lui faire, de son propre gré.^e sa-
crifice du monde et des succès nombreux qui l'y entou-
raient.
Ils partirent.
Les quinze premiers jours de leurs installation à Chailly
passèrent comme une heure, — comme une heure d'ivresse,
— d'ivresse du premier amour.
Le seizième jour Marie voulut aller à la fête du village.
Lucien lui dit qu'elle allait se trouver au milieu d'une
foule de paysans et de paysannes, et qu'il n'y avait généra-
lement rien de laid et de sot comme les paysannes et les
paysans.
Mais madame de Sillières répondit qu'elle tenait à jouir
du coup d'oeil d'une fête villageoise, et Lucien, cette fois,
prit son chapeau sans répliquer.
La fête villageoise était ce qu'elles sont toutes, c'est-à-
dire un assemblage pittoresque, mais laid, de femmes en
bonnets ronds, de jeux de bagues, d'hommes en veste, exha-
lant le vin à quinze pas, d'enfants criards, de mirlitons, de
maire avec écharpe, de tir au fusil et de macarons.
Comme ils goûtaient fort peu le plaisir de voir des hom-
mes, plus que gris, se battre en vociférant, et un gros mon-
sieur qu'on appelait M- le maire, lançant d'une manière
toute gracieuse, dans le sable, des morceaux de pain d'é-
pices, à des gamins déguenillés, nos deux amants s'enfuirent
de ce séjour d'innocence et de candeur, et remontèrent bien
vite en voiture.
Le lendemain, Marie, tandis que Lucien parcourait un
journal, s'avança timidement vers le jeune homme, et mi-
naudant d'une façon charmante :
— Lucien, dit-elle, ne trouvez-vous pas, comme Voltaire,
que la campagne "est un plaisir triste?
Lucien jeta son journal et fronça le sourcil, puis entourant
de ses bras sa maîtresse, et la faisant asseoir sur ses ge-
noux.
— Marie, lui répondit-il, d'une voix presque plaintive,
est-ce que tu t'ennuies déjà avec moi ?
— M ennuyer avec toi ! oh! non... mais avoue, franche-
ment, que si nous avions un peu de société ici...
— Eli bien?
— Eh bien, nous serions plus heureux de nous retrouver
seuls le soir, après une journée passée au milieu d'indiffé-
rents... Tu le sais, mon ami, le bonheur continu use le bon-
heur... et-je t'aime tant, fit-elle en clignant ses yeux noirs,
que je ne veux pas que notre amour s'éteigne...
Puis, comme si elle se fût armée de courage, elle conti-
nua d'un ton pins résolu, mais sans oser cette fois regarder
son amant :
— Demain, j'enverrai des lettres d'invitation à plusieurs
personnes, n'est-ce pas?
Lucien tressaillit; il se dégagea doucement de l'étreinte
de Marie, et se relevant, il lui dit en la baisant au front :
— Tu es chez toi... fais ce que lu veux.
Et il sortit.
Madame de Sijlièrcs ne comprit pas toute .l'amertume que
renfermait ce peu de mots... Elle s'attendait à des plaintes,
à d'amoureux reproches... elle craignait même une vive ré-
sistance à ses désirs de rompre cette solitude qui pesait déjà
si fort à son âme de femme du monde... et elle avait trouvé
obéissance passive... silence approbateur...
Elle courut écrire les lettres d'invitation.
Lucien, lui, se promena jusqu'à la nuit dans le parc.
Quand il revint près de Marie, il était très-pâle; la jeune
femme en fit la remarque, attribuant cette pâleur à la fraî-
cheur du soir.
Elle se trompait : Lucien venait de pleurer en pensant à
elle, — il avait deviné qu'elle ne l'aimait plus, ou plutôt
qu'elle ne l'avait jamais aimé.
VI
Huit jours après, il y avait quinze personnes au châ-
teau.
Ces quinze personnes couraient dans le parc avec madame
Sillières, se promenaient sur l'étang avec madame de Silliè-
res, faisaient, aux environs, des courses à cheval avec ma-
dame de Sillières... ces quinze personnes, enfin, étaient
l'ombre inséparable de madame de Sillières.
Lucien, seul, quand chacun s acharnait aussi:gracieuse-
ment après elle, s'éloignait sans cesse de Marie.
Il aimait, lui, lorsque, dans la journée, le château se trou-
vait abandonné par tous pour quelque lointaine excursion,
il aimait à se retrouver sous ces longues allées d'acacias qu'il
avait parcourues entête à tête avec sa jolie maîtresse... il
aimait, assis sur le banc où ils s'étaient assis ensemble, à
relire ce livre qu'ensemble ils avaient lu; parfois alors il
croyait l'entendre s'approcher... il croyait sentir son haieine
glisser dans ses cheveux... il se retournait le coeur palpi-
tant... elle n'était jamais là.
Et chaque jour il était plus triste, et chaque jour il s'iso-
lait davantage.
Pauvre fou! qui espérait ramener de la sorte sa maîtresse
à lui ! il ne savait pas encore'que l'amour d'une femme a
besoin d'être soutenu et ravivé parl'àmour-propre... Lucien,
ainsi qu'autrefois, cavalier assidu de madame de Sillières,
eût ainsi qu'autn fois effacé ses rivaux par sa bonne mine
et son esprit, mais Lucien se mettant à l'écart, jouant à la
passion rentrée, comme ne l'eût pas fait même un amoureux
de seize ans, n'était plus qu'un jeune homme très-ordinairé,
qu'on avait aimé, qu on ne détestait pas encore, mais qu'on
ne regarderait bientôt plus. ;
Pourtant on se devait toujours à de certaines convenan-
ces... il en est, même en amour... On ne pouvait abandon-
ner, tout d'un coup, un amant presque avoué... on crai-
gnait peut-être un éclat qui eût nui... Lucien possédait des
lettres et un portrait. — Aussi, vers minuit, quand tout dor-
mait au château, quelqu'un qui se fût avisé d'attendre dans
le couloir où se trouvait l'appartement de madame de Silliè-
res, l'eût vue... légère comme une nymphe, et vêtue d'un
simple peignoir, se diriger vers la chambre qu'occupait la
jeune mysanthrope, y entrer, et n'en sortir qu'à la pointe du
jour.
Lucien, lors de ces entrevues; retrouvait tout son bonheur et
tout son amour... il oubliait, dans l'ivresse de la nuit, les
chagrins et les ennuisde la journée... muet et sombre quand
Marie lui demandait l'explication d'une conduite qu'elle ne
pouvait comprendre, et qu'il ne voulait pas expliquer, il re-
devenait expansif et brûlant quand, se trompant aux voluptés
d'un baiser, et prenant la jouissance pour l'amour, Marie lui
disait :
— Lucien, je t'aime !
Pauvre fou !
Un soir, entraîné par ses rêveries, Lucien s'était assis au
pied d'un bouleau dans le petit bois qui terminait le parc.
L'air était doux et pur, le silence profond... seule, une faur
velte à tête noire troublait ce silence par ses trilles à perte
de vue, et Lucien écoutait, sans l'entendre, l'oiseau mélo-
dieux, en pensant à Marie.
Tout à coup, les accents d'une voix bien connue vinrent
interrompre les fioritures de la fauvette.
— Georges, disait celte voix, vous êtes cruel! Je vous.ai
dit que je vousairhais... vous voulez plus qu'un aveu... Non,
mon ami... j'ai des engagements à remplir, vous le savez...
mais je puis les briser bientôt... attendez...
— Vous êtes un ange, réj^oudii Georges.. . '.
6
BERTHE L'AMOUREUSE.
Et Lucien entendit le bruit d'un baiser... puis rien, que la
• fauvette qui se remit à chanter.
Après un instant de stupeur, Lucien se leva comme un fou
«t voulut courir après l'infâme qui le trahissait... mais ses
' jambes chancelaient... ses yeux n'y voyaient pas... II. appuya
'<son front contre le bouleau en murmurant des paroles in-
intelligibles.
Dix minutes se passèrent ainsi : Lucien était toujours im-
mobile sous l'arbre aux feuilles d'argent... lorsque, redres-
sant la tête, cemme s'il se fût éveillé d'un long rêve, il eut
l'air do réfléchir un irrstant et s'élança vers le sentier qui
conduisait au château.
Quarrd il entra dans le salon où l'on se réunissait le soir,
madame de Sillières terminait, aux nombreux applaudisse-
ments des auditeurs, un duo du Chdlet avec M. Georges
Delmar.
Lucien mêla ses bravos à ceux qui retentissaient de toutes
parts, puis s'approchant de Marie, et lui présentant le duo
d'il Barbière, qu'il avait chanté avec elle le premier jour
de leur rencontre :
— Vous plairait-il, madame, lui dit-il, d'être assez bonne
pour faire votre partie dans ce morceau.
Chacun se regarda étonné en entendant cette demande,
■ car, depuis quelque temps, Lucien refusait obstinément de
chanter.
Madame de Sillières s'inclina gracieusement devant lui et
■ répondit :
— Oh ! mille pardons, monsieur de Liverval; mais je suis
■ un peu faliguée... Remettons cela à demain, si vous le vou-
. lez bien.
— Demain, murmura Lucien dont les doigs se crispèrent
avec rage; demain !... il ne sera plus temps!
Et s'ipclinant à son tour, d'un air d'acquiescement, il sor-
• tit sans regarder Georges qui l'appelait.
' -Ce de Liverval est bien original! s'écria Georges
'Delmar, quand Lucien fut parti, — je le crois un peu fou !
VII
.......... J'aurai du moins le coeur
De la mener si bas que la honte l'en prenne.
A. DE MUSSET.
, Or, veici ce qui se passa cette nuit-là dans la chambre de
Lucien,!
Comme minuit et demi venait de sonner, une femme, re-
vêtue d'un léger peignoir de mousseline blanche, frappa
mystérieusement à la porte du jeune homme : il lui ouvrit
aussitôt, elle entra, et il referma la porte sur elle, en ayant
soin de retirer la clef de la serrure.
La chambre était éclairée comme si on y eut attendu d'au-
tres personnes qu'une maltresse; plusieurs bougies brûlaient
rdnns des cnndélabres, et une lampe d'albâtre, appendue au
plafond, mêlait sa douce lueur à leur clarté brillante.
Marie était entrée chez son amant en femme qui a l'habi-
tude d'une intrigue déjà usée. Sa main avait d'abord serré
machinalement celle du jeune homme, puis elle s'était laissé
■tomber sur un fauteuil, et là, plongée dans quelque réflexion
profonde, elle restait silencieuse.
Cependant, au bout de quelques minutes, Marie, n'entendant
rien autour d'elle, n'apercevant personne à ses côtés, sortit
brusquement de sa préoccupation. Elle se leva; la vue de
toutes ces lumières i'élonna d'abord, et remarquant que les
rideaux du lit de son amant étaient hermétiquement termes,
«lie crut à une nouvelle singularité de Lucien, et s'avança
en souriant vers le lit.
A son approche, le damas aux franges bleues s'ouvrit sous
une petite main potelée, et Marie jela un cri de surprise et
de fureur... Clarisse! Clarisse! sa femme-de chambre! était
dans ce lit, couchée entre les bras de Lucien, et regardant
sa maîtresse d'un air passablement ironique!
. Madame de Sillières sentit la rougeur de la honte lui brû-
ler le visrge... elle courut vers la porte et vit en frémissant
qu'elle était fermée.
- — Lucien, s'ecria-t-elle alors le regard étineelant, vous
êtes un lâche.
— Non, répondit Lucien, je ne suis pas un lâche.
— Lucien, je veux sortir !
■ — Mare, quand vous m'aurez entendu.
El ?e levant sur son séant, la main appuyée sur les formes
gratt.'uses de la jolie camériste, Lucien continua :
— Marie, je me venge de ce que vous m'avez forcé de
voys aimer quand vous n aviez pour moi qu'un caprice, qu'un
goût passager ; je me venge de votre délaissement de tous
les jours... de vos mensonges, de votre indifférence... et du
baiser que vous avez, ce soir, reçu de Georges Delmar.
— Un autre que moi, peut-être, vous eût craché au visage
en plein salon... un autre eût souffleté celui qui va devenir
uotre nouveau possesseur... moi, je pardonne à Georges,
mais je vous avilis parce que je vous méprise.
Vous tremblez de rage, n'est-ce pas... Rougir! rougir,
sans pouvoir se cacher dans un coin obscur, devant sa fem ire
de chambre... sa servante! c'est horrible!... Allez! cette
servante est aussi jolie que vous, et elle me sera fHèle au
moins! je la paierai pour cela, et ne lui demanderai pas de
m'aimer.
Marie, tandis que son amant parlait, avait caché son visage
dans ses mains; un tremblement nerveux agitait tout son
corps... ses dents claquaient... on eut dit qu'elle allait tom-
ber à la renverse.
Lucien eut, malgré lui, pitié de sa maîtresse; il prit sous
son oreiller la clef de la chambre et présentant cette clef à
la jeune femme :
— Je vous ai dit ce que j'avais à vous dire, fit-il; adieu,
Marie, maintenant vous pouvez partir.
Madame de Sillières tressaillit, et baissant ses mains sur
sa poitrine, elle jeta un regard égaré sur cette clef qu'on lui
offrait, comme si elle eût craint que Lucien ne la trompât
par une fausse promesse... Il ne la trompait pas... mais il
fallait, pour prendre ce bienheureux instrument de liberté,
s'approcher du lit de quelques pas... et ces quelques pas,
vers ce lit, étaient encore un surcroit de honte.
Marie hésita une seconde, puis surmontant enfin sa répu-
gnance, elle s'élança d'un bond, saisit la clef et disparut
avec un gémissement qui tenait à la fois de la joie et de la
colère.
Lucien resta quelques instants les yeux fixés sur la porte
qui venait de se. refermer sur Marie, et laissant échapper un
profond soupir :
— Je l'aimais bien ! dit-il.
VIII
Une Passade.
Constance vous adore;
Mép isez-la, cluissez-li, batrez-Iai
Si vous pouvez, faites-lui pis encore...
Elle est à vous.
LAFONTAIRE ,
La vengeance, pour être le plaisir des dieux, n'en a pas
moins, souvent, son but atteint, un arrière goût cruel d'a-
merlune et de douleur.
Lucien, afin de se venger d'une femme qu'il avait adorée,
l'avait avilie et souillée sous les yeux d'une servante.
Maintenant, dans son dépit, rendant responsable des f rutes
de sa maîtresse le monde qui le suivait du regard et blâmait
ses folies, le jeune homme se vengeait de ce monde, où l'ou-
bli des convenances est un crime immense, eu affectant un
•cynisme de conduite extraordinaire.
Il avait pris Clarisse... Clarisse! une femme de chambre
pour sa maîtresse !
Clarisse, la femme de chambre, avait voiture, appartement
superbe rue Saint-Lazare! Clarisse, la femme de chambre,
avait sa loge à l'Opéra... Insolente, elle frôlait au foyer telle
ou telle dame que jadis, respectueuse, elle avait introduite
dans le boudoir de madame de Sillières.
Partout c'était un scandale inouï... les femmes clahau-
daient... l'es vieilles surtout... les hommes riaient, et princi-
palement les amis de Lucien, qui trouvaient l'idée originale.
Mais on se lasse de tout.
Un jour Lucien s'aperçut qu'on ne se retournait plus sur
lui quand il entrait, Clarisse au bras, au théâtre ou au con-
cert, il s'aperçut aussi qu'il s'ennuyait fort, toujours en tête
à lêle avec sa maîtresse, franche et bonne fille au fond, m ris
n'ayant jamais reçu aucune éducation, et ne sachant que lui
dire : je t'aime... ce qui le fatiguait d'autant plus que, lui,
ne l'avait jamais aimée... bref, il en vint à penser que, dans
son dépit beaucoup trop prolongé, il ressemblait un peu à
cet entant qui... se fâchant pour un mot de sa mère... re-
fuse les douceurs d'un dîner délicat, et s'en va dans un coin
grignoter un morceau de pain sec.
Le dîner délicat... c'était cette foule de conquêtes que
rencontre chaque jour, sous ses pas, tout jeune homme
riche et beau, qui veut passer joyeusement la vie.
BERTHE L'AMOUREUSE.
Le morceau de pain sec, c'était Clarisse.
Un matin, Lucien dit à celte dernière :
— Clarisse, ma bonne amie, je vais te quitter.
— Que dites-vous? s'écria la jeune fille dont les traits se
• couvrirent aussitôt d'une pâleur mortelle.
— Je dis qu'à compter d'aujourd'hui. je ne suis plus ton
amant; je t'ai prise sans façon, un soir, tu le sais, en t'offrant
de te retirer d'une position où ta jolie figure ne pouvait, du
reste, le permettre de rester bien longtemps... alors lu ser-
vis mes projets; mais maintenant ma soif de vengeance est
loui-à-fiiii éteinte... et je ne puis rester davantage avec loi.
Je crois iir'ôlie bien conduit jusqu'à présent à ton égard...
eu te quittant, je ne veux pas non plus que tu aies rien à me
reprocher; tout ce qui est ici t'appartient, et voici dix mille
livres que je te prie d'accepter comme un souvenir d'amitié...
adieu...
— Lucien, interrompit Clarisse en saisissant la main du
jeune homme... Dieu me punk sans doute, aujourd'hui, d'a-
voir commis une bassesse en vous cédant pour de l'or...
mais je vous aime, moi... si vous ne m'aimez plus! Ne m'a-
bandonnez pas ainsi ! je vous en conjure ! privez-moi, si vous
le voulez, de ce luxe pour lequel je ne suis pas faite, et qui
vous ruine inutilement... ayez d'autres maiiresses qui ne
vous fassent pas rougir... je ne me plaindrai pas! je travail-
lerai! mais je vous airne, ne m'abandonnez pas!
— Tu es une folle, dit froidement Lucien en déposant un
baiser sur les blonds cheveux de !a jeune fille, esl-ce qu'on
aime? adieu!
— Lucien ! cria Clarisse se jetant à ses genoux.
Il la regarda un instant, et parut hésiter devant cette
femme courbée cl suppliante... une ride plissa son front...
une larme mouilla ses yeux.
Mais il partit.
IX
IiC Tnfîlcimr.
■ — Je suis un grand misérable! s'écriait un jour Lucien;
voici bientôt dix-huil mois que je suis riche, et depuis dix-
huit mois j'oublie, auprès de gens qui me déplaisent ou me
trahissent, l'ami véritable qui, tant de fois, m'obligea de ses
conseils et de sa bourse.
— Pauvre Edouard !
— Suis-je donc un ingrat! non! car je me le dis franche-
ment à moi-même, sans nulle arrière-pensée... sur ma vie,
j'aime Edouard, et je ferais tout pour lui!
— Pourtant! je l'ai abandonné comme un ingrat.
— A quoi m a servi, jusqu'à présent, cette fortune dont
j'ai déjà mangé la moitié? à f.iirc des folies qui ne laissent
en mon âme aucune trace de bonheur.
— Cette Marie que j'adorais, et qui m'a trompé si vite...
par elle, je le crois, si elle m'avait aimé, j'aurais pu devenir
tout autre que je ne serai jamais... oh! les femmes ne com-
prennent pas ce que les passions qu'elles font naître, ren-
ferment de puissance et de force.
— Les femmes sont égoisles! elles brisent souvent, pour
un autre amour dont la nouveauté les séduit, quelque large
•<•■■ enir que leur tendresse, hélas trop passagère, eut failger-
i er dans un coeur tout à elles.
— L'abandon de Marie me rend ma paresse et ma nullité.
— Les premiers essais d'un jeune homme, et principale-
ment d'un artiste, sont toujours offerts, secrètement, à une
personne mystérieuse donl le suffrage lui sera une plus douce
récompense qu'aucune louange du public.
— Parfois, c'est à sa mère qu'on pense en travaillant.
— Plus souvent c'csl à sa maîtresse.
— Je n'ai pas de mère et ne veux plus aimer... que m'im-
porte d'user ma vie pour acquérir du talent et de la réputa-
tion!... nul rcmercîment cher et intime ne me récompense-
rait de mes efforts.
— Jouissons de la vie, mais de la vie matérielle.
— Plus de poésie !
— Quittons Lamartine pour Brillât-Savarin.
— A Edouard seul, maintenant, le pouvoir de me rendre
quelques éclairs d'illusions et de croyances.
— Un ami vaut mieux qu'une maîtresse; pourtant il peut
moins qu'elle.
Lucien, plusieurs instants après, entrait, dans une maison
delà rue d'Enghien, demander M. Edouard Durricu.
M. Edouard Durrieu élait déménagé depuis'six mois, mais
l avait laissé une lettre avec ordre de la remettre à celui
qui dirait se nommer Lucien de Liverval.
Lucien se nomma donc au concierge, homme intègre mais
bavard, qui tenait à remplir sa mission consciencieusement,
et ne remit le billet qu'après s'être fait répéter dix fois que
c'était bien à M. Lucien de Liverval qu'il avait l'honneur de
parler.
Une fois possesseur de ce papier, Lucien n'eut rien de plus
pressé que de l'ouvrir; voici qu'il y lut :
« Lucien,
« Tu m'as ou' lié, c'est très naturel, et je ne t'en veux pas...
« Je t'aime pour toi, tu es heureux, sans doute, puisque lu
« ne trouves pas un instant à donner à Ion ami... sois donc
« heureux... l'ourlant pense un peu à moi.
« Je quille ma petite chambre où je travaillai si longtemps,
« car bientôt, je l'espère...
« Mais alors, j'irai le trouver... ce que je ne ferais pas
« maintenant, que tu pourrais croire ma visite intéressée...
« pardonne-moi ce mot... je loferai, quand, moi aussi, je
« je serai parvenu à mon but.
« Amitié. ËDOUAIID. »
Lucien resta pensif après la lecture de cette lettre... II re-
vint chez lui triste el souffrant.
La délicatesse d'Edouard, cette crainte de paraître devant
un ami, oublieux, dans sa fortune, des soins qu'on eut pour
lui, pauvre, et des services qu'on lui rendit..,, enfin, ce par-
fum éthéré de honte, qu'il méritait si peu, et dont la lettre
de l'étudiant étail imprégnée, tout cela émut Lucien bien plus
que ne l'eussent fait des reproches amers.
Il étail seul dans sa chambre à coucher, la tête entre ses
mains, pensant à Edouard, quant un domestique entra en
annonçant :
— Monsieur Pfeiffcl.
— Allez au diable, avec votre monsieur Pfciffel, cria Lu-
cien, furieux d'être troublé dans ses rêveries.
— Monsieur, hasarda le domestique, avait ordonné qu'on
fit venir le tailleur aujourd'hui.
— C'est vrai, j'ai tort, dit Lucien en se levant... Allons,
faites le entrer.
Au même instant, un grand homme blond et maigre, d'une
cinquantaine d'années, parut sur le seuil de la chambre.
— Je dérangé monsieur, dit-il en s'inclinant.
— Un peu, mais n'importe ! dépécbez-vous de me prendre
mesure pour un habit de courses... Je veux l'avoir après de-
main, en tendez-vous?
— C'est,bien lot, monsieur.
— C'est possible, mais je n'entends pas éprouver de re-
tard.
Lucien avait ôté sa robe de chambre et, debout devant une
glace, il attendait depuis quelques secondes.
Ne sentant pas les mains du tailleur se promener sur lui,
il se retourna vivement.
M. Pfciffel était immobile derrière lui; les mains jointes, il
regardait un tableau représentant une jeune fille à genoux,
penchée sur un prie-Dieu.
— Monsieur Pfeiffel, cria Lucien, je n'ai pas le temps d'at-
tendre.
— Pardon, monsieur, répondit le tailleur, troublé... mais
la vue de ce tableau me faisait à la fois tant de m:'l et de
plaisir... cette jeune fille ressemble tellement à ma Berlhc...
ma pauvre Berthe ! mon Dieu !
Il y avait un accent de douleur si vrai dans la voix du pau-
vre homme, que Lucien se retourna une seconde fois pour
l'examiner ; le tailleur essuyait en ce moment deux grosses
larmes avec son mouchoir, tout en tirant de sa poche une
espèce d'étui qui renfermait ses mesures.
Monsieur Pfeiffel, dit doucement Lucien... si ce tableau
vous rappelle les traits de votre fille morte... prenez-le, je
vous prie, je vous le donne.
— Oh ! vous êtes mille fois bon, monsieur, s'écria le tail-
leur, dont le regard brilla de reconnaissance et de surprise,
mais ma Berthe n'est pas morte... Dieu merci! el pourtant...
mieux vaudrait peut-être.
— Pourquoi cela? fit Lucien.
— De quelle couleur monsieur désire-t-il son habit?
Un Bienfait.
Tel donne à pleines mains, qri n'oblige personnft;
La façon de dprii.er vaut mieux que ce qu'on donne.
CORMJILLE.
— Vous avez désiré me parler en particulier, monsieur.
BERTHE L'AMOUREUSE.
dit la vieille dame, en avançant un fauteuil ; nous sommes
neuls... veuillez vous asseoir, je vous écoute... mais puis-je
savoir d'abord à qui j'ai l'honneur de parler?
— Madame, je me nomme Raymond, et je suis courtier de
commerce; depuis deux ans je me fais habiller par votre
mari, et depuis deux ans je n'ai eu qu'à me louer de lui, car,
jusqu'à présent, il s'était toujours montré fort disposé à ne
pas trop me tourmenter pour les paiements; mais hier, l'ayanl
fait venir pour un vêtement nouveau, M. Pfeiffel à refusé de
continuer à travailler pour moi, à moins que je ne lui sol-
dasse tout de suite l'arriéré... Dans cette circonstance, j'ai
pensé que je vous trouverais d'humeur plus accommodante
que lui, et, comme je sais qu'à cette heure il est rarement
ici... je suis venu...
— Inutilement, monsieur, car je n'ai aucun pouvoir dans
les affaires de mon mari et...
— Ecoutez-moi, madame... je n'ignore pas que M. Pfeiffel
est dans de mauvaises affaires.
— Qui vous a dit cela, monsieur? s'écria la vieille dame
en pâlissant.
— J'ai deviné, pensa l'étranger.
— Je l'ai cru, dit-il tout haut, à cause de son insistance à
vouloir de l'argent; du reste, madame, puisque vous ne pou-
vez rien faire pour moi, dites-vous, je ne vous presserai pas
davantage, et je m'arrangerai de façon à satisfaire M. Pfeiffel ;
veuillez toujours lui remeltre ce paquet; ij y trouvera quel-
ques papiers importants.
En disant ces mots, l'étranger se leva, et laissant la femme
du tailleur interdite de ce qu'il venait de lui dire et de sa
■ promptitude à s'éloigner, il se dirigea vers la porte du salon ;
. comme il allait sortir, une jeune fille, blonde et svelte, entra
en courant ; elle rougit et s'inclina devant l'inconnu, celui-ci
la salua en poussant une exclamation de surprise, puis il "dis—
" narut.
Quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis le dé-
■part de ce singulier visiteur, que M. Pfeiffel rentra chez lui;
le front couvert de sueur, les yeux égarés, il traversa rapi-
": dément l'atelier, occupé par ses nombreux garçons, et aus-
sitôt qu'il fut parvenu à la chambre où se tenaient sa femme
. et sa fille, il se laissa tomber sur un fauteuil en poussant un
gémissement de douleur et de découragement.
— Mon ami, mon père ! s'écrièrent aussitôt les deux femmes
1 en s'élançant vers lui.
—• Pas d'argent ! pas d'argent! le déshonneur demain!
murmurait le tailleur en abandonnant ses mains aux larmes
de sa fille et de sa femme... Le déshonneur après trente'ans
de travaux et de peines! une faillite à moi! une faillite pour
quelques misérables mille francs, que l'on me doit et que je
ne puis arracher!... oh! mon Dieu! mon Dieu!
Et il pleurait.
En cet instant, le paquet, qu'avait laissé sur la cheminée
l'étranger en s'éloignant, heurté par un mouvement de Berthe,
vint tomber aux pieds du vieux tailleur.
Madrme Pfeiffel saisit aussilôt les papiers dans l'intention
de ne les remettre que plus tard à son mari, mais ce dernier
avait remarqué, à travers ses larmes, la chute de cet objet
et la précipitation de sa femme à le ramasser; il se leva et
tendant la main :
— Qu'est-ce que cela, Jeanne? fit-il; donne-le moi... en-
■ core quelque nouveau refus, sans doute ! eh ! ne suis-je pas
préparé à tout.
Madame Pfeiffel obéit en détournant les yeux.
Le tailleur examina le paquet; il était cacheté avec soin et
assez volumineux; les trois mots que portaient l'enveloppe :
Pour M. Pfeiffel, étaient d'une écriture inconnue. Après
une seconde d'hésitation, le brave homme ouvrit enfin cet
objet mystérieux, mais que devint-il en y apercevant une
quinzaine de- billets de banque plies soigneusement, el fai-
sant entendre sous ses doigts incrédules ce ravissant frou
■ frou que vous connaissez, cher lecteur.
Le père, la mère et la fille étaient restés stupéfaits à cette
vue : une petit papier weynen azuré s'échappa alors d'entre
■ ses magnifiques compagnons, et, tout en voltigeant, s'abattit
1 près de Berthe.
Elle lut tout haut cette ligne qu'on y avait tracée au crayon.
« Acceptez ceci, monsieur Pfeiffel, et ne vous inquiétez pas
« de la main qui vous l'offre; »
— Jeanne' s'écria le tailleur, qui t'a remis ce paquet?
— Un jeune homme qui m'a dit se nommer Raymond.
— Raymond ! Raymond ! je ne connais personne du nom
ac Raymond!
— N'importé : grâces soient rendues à celui qui me sauve
ainsi de ma ruine... à celui qui éloigne de moi le déshonneur
et la misère... Jeanne, lu le reconnaîtrais, n'est-ce pas?
— Oui, mon ami!
— Et toi, Berthe?
— Oh ! oui ! mon père...
— C'est bien ! nous le retrouverons.
— Joseph, dit en rentrant ce jour-là Lucien à son valet de
chambre, quand M. Pfeiffel reviendra, vous le paierez et lui
direz que je ne veux plus qu'il travaille pour moi.
XI
Or tasle tire good, wrthout the fall toill 1
Par une belle matinée d'octobre, Lucien se promenait seul
au bois deVincennes dans une des belles allées qui côtoient
la route de Paris. Brisé parmi ennui sourd, par une de ces
vagues impatiences qui tourmentent les hommes à imagina-
tion vive, Lucien cherchait souvent parmi la solitude et le
repos de ce bois majestueux quelque trêve aux fatigues sans
cesse renaissantes de sa vie folle et agitée. Il se demandait,
alors, pourquoi cette fortune qu'il avait tant désirée jadis,
et qu'il possédait maintenant, lui laissait entrevoir ainsi des
instants de dégoût et de vide indicibles... Il s'efforçait de
rappeler à lui tous ces rêves séduisants qui l'avaient assailli
lors de l'arrivée subite de sa richesse... mais il avait beau
faire... un amour déçu... la perfidie d'une femme coquette,
avaient déjà détruit, chez lui, bien des illusions... il en ôlait
à regretter le passé.
L'air vif et piquant se glissait dans les cheveux de Lucien,
tandis qu'il marchait ainsi, pensif, sans s'inquiéter de son
cheval, noble bête qui suivait son maître comme ne l'eût pas
mieux fait le plus intelligent terre neuve, quand une feuille
de papier, soulevée par un coup de vent, vint, toute humide
encore de la rosée de la nuit, se coller au gilet du jeune
homme. Ce papier, sur lequel, avant de le jeter, il baissa
machinalement le regard, portait quelques lignes d'une écri-
ture fine et courue. C'était une leltre dont l'adresse avait été
enlevée. Elraîné par cet instinct de curiosité qui ne nous
abandonne jamais, même dans les occasions les moins.im-
portantes de la vie, Lucien voulut connaître le-contenu du
billet que le hasard lui livrait ainsi, et voici ce qu'il lut :
« Je suis pris, mais je ne parlerai pas, ne crains rien ;
quitte Avignon dans quelques mois seulement pour ne pas
éveiller les soupçons; j'en ai pour dix ans à Toulon, ce qui
est bien embêtant... et dix misérables mille fanes ne valent
vraiment pas ça !... mais après tout, dix ans, ce n'est pas la
mort d'un homme, et aussitôt que je sortirai de là-bas, j'irai
te retrouver et te demander ma part, que je laisse avec
confiance entre tes mains. Adieu, ne fais pas de bêtises jusque-
là... celui qui te remettra cette lcllre est muet et aveugle...
donne-lui deux ou trois loues de derrière pour l'obliger...
et au revoir. »
Ce papier ne portait ni signature ni date, mais l'encre jau-
nie et les traces d'un long séjour'dans la poche de quelque
vieux portefeuille, attestaient son ancienneté. Lucien le ren-
dit à la brise qui l'agitait entre ses mains, puis, remontant
à cheval il se dirigea du côté de Paris. Le cours de ses pen-
sées avait changé de direction, il oubliait en cet instant ses
douces tristesses d'homme blasé, pour réfléchir l'existence
de ces misérables, qui savent, avant même d'être jugés, la
peine qu'ils ont encourue et qu'ils doivent subir; il pensait
à cette confiance d'un voleur en un autre voleur... à ce se-
cret de complicité gardé dans l'espérance d'en recueillir, plus
tard, les fruits.
Puis il se mit à se prendre en pitié d'oser se plaindre en
face de la misère et de la philosophie d'un forçat.
Ce soir là,Lucien fut gai comme aux jours où il n'avait pas
le sou.
XII
Le Pari.
Lucien voulut voir l'Italie, il dit adieu à ses nombreux
amis, il dit adieu à ses maîtresses, puis il ordonna à son
valet de chambre de tout préparer pour partir le lendemain
même.
Vers les neuf heures du soir, la veille du jour où il devait
quitter Paris, Lucien, seul dans son boudoir, accoudé sur le
balcon de sa fenêtre, fumait avec une jouissance extatique
iin de ces délicieux cigarrês de l'Inde aux senteurs ambrées,
et pensait à Edouard, dont il regreUait l'amitié et déplorait
BERTHE L'AMOUREUSE.
l'abandon, quand tout-â-coup, une main, doucement posée
sur son épaule, vint -arracher le jeune homme à ses pensées ;
il se retourna vivement et poussa un cri de joie : Edouard
était là qui le regardait en souriant.
— Edouard ! s'écria Lucien en se jetant dans-les bras de
son ami, te voici donc enfin! méchant! m'ahandonner ainsi !
quand j'avais tant besoin de partager avec toi ma fortune et
mon bonheur...
— Et c'est ta fortune et ton bonheur que j'ai fui, Lu-
cien, car je me connais, sous mon enveloppe froide, je
n'en ai pas moins souvent aussi une soif ardente de plai-
sirs... toujours avec toi je n'aurais pu résister aux tentations
sans nombre qui m'eussent assailli... j'aurais négligé mes
devoirs... mes travaux... et je n'en serais pas où j'en suis
aujourd'hui, Lucien ! ,
— Tu es notaire ?
— Je suis notaire, cl dans un mois, je pense, je me ma-
rie... mon père paie la moitié de ma charge, la dot de ma
future paiera l'autre moitié...
— Edouard, si tu voulais... ce que je possède n'est-il pas
à toi?
— Merci, Lucien, ton argent me serait inutile... j'ai de
l'ordre, de l'économie, je veux, avant cinq ans avoir com-
plètement payé ma charge, sans avoir contracté d'autres
dettes...
— Et celle que tu épouses... Quelle est-elle ?
— La fille d'un ancien agent de change... une jeune per-
sonne charmante et bonne... peut-être un peu exaltée...
mais je saurai adoucir ce caractère trop ardent ! C'est à un
mari de corriger les défauts ou les imperfections de celle
qui porte son nom. Mais toi, Lucien, que fais-tu? comment
ta vie s'est-elle écoulée depuis que je ne t'ai vu?
— Edouard, ne me demande rien ! je rougis de l'existence
oisive que j'ai menée jusqu'à présent... j'ai honte de la pa-
resse qui engourdit mon esprit... mais que veux-tu, cette
paresse me gnrolte étroitement, je ne puis la fuir... je me
laisse vivre sans regarder derrière ni devant moi... cette
fortune que j'ambitionnais tant jadis, je m'aperçois mainte-
nant qu'elle ne suffit pas pour rendre heureux... Tu me
connais, je n'ai pas de caractère, mes plus belles résolu-
tions se brisent devant une idée de plaisir... cependant, je
me suis armé de courage, je veux aller retremper mon âme
au soleil poétique de l'Italie... demain je pars, viens avec
moi?...
— Enfant! et mes affaires, et mes travaux, et ma
emme, bientôt? Lucien, à toi les folies, à toi, riche,
indépendant, la vie agitée, les nuits joyeuses, les maîtresses
jolies:.. A moi, homme sérieux et positif, l'existence réglée,
la femme sage et douce, enfin, le bien-être péniblement
acquis...
— Eh bien donc ! suivons chacun notre route, nous ver-
rons qui se fatiguera le premier...
— Ce sera toi...
— Je le crains, fit Lucien, qui devint rêveur ; puis se le-
vant tout-à-coup :
— Edouard, dit-il, avant de t'enchaîner à jamais, il faut au
moins que tu saches ce que c'est qu'une nuit passée à table...
une nuit inondée de Champagne et de punch... tu vas souper
avec moi.
— Lucien, tu veux me perdre; n'importe, j'accepte... ce
sera la première et la dernière fois de ma vie...
— Tu- acceptes! Bravo! Joseph, deux couverts dans le
petit salon. '
XIII
Croyez-moi, réduisez l'amour à un itinéraire, que
vous inscrivez dans un coin de votre agenda; vous
aurez soin de mettre en marge le duel et le suicide
comme accidents rares, mais prévus, qui peuvent retar-
der le voyage. Quant à Cfc qui est de la résistance de la
femme, vous la mettrez pour mémoire seulement.
Un médecin,
— Les femmes, vois-tu les femmes ! on a dit atrocement
de mal d'elles ! on a eu raison ! on en a dit immensément
de bien ! on a eu raison ! les femmes sont un composé
effrayant de mal et de bien... les femmes! je les aime et les
méprise.
— Toutes?
— Toutes '
— Et si ta mère vivait, ne ferais-tu pas exception pour
elle?
— Si ma mère vivait et qu'on m'adressât cette question,
je baisserais la tête sans répondre.
Edouard, je connaissais, il y a cinq mois, un garçon char-
mant... le fils du marquis de Heyras... Anatole, de même
que tous les jeunes gens qui commencent leur carrière par
do faciles bonnes fortunes, se laissait aller à un mépris
instinctif pour un sexe léger et vaniteux... il avait vu qu'a-
vec une jolie tôle, de l'esprit et de la fortune, on pouvait,
presque à coup sûr, parvenir auprès d'une femme... il avait
encore vu parvenir avec une de ces qualités seulement, il
avait même vu réussir sans aucune de ces trois choses...
beauté,, esprit ou fortune... Anatole méprisa donc les fem-
mes... Une seule, Edouard, une seule, alors, resta dans son
âme, resta pure de tout soupçon... pure et grande... el la
confiance qu'il gardait en la vertu de celte seule femme
lui faisait espérer qu'il en pourrait, un jour, trouver une
seconde qui valût celle qu'il respectait tant... qu'il adorait...
sa mère...
Edouard, un jour, je vis Anatole pâle el triste comme la
tombe.
Et quelques jours ensuite j'appris la mort du malheu-
reux.
Anatole avait su, je ne sais par quelle voie, mais de source
certaine, que sa mère, elle aussi, avait une faute à se repro-
cher... il alla trouver et insulta celui dont la présence le for-
çait à rougir pour son père et pour lui... il fut tué dans le
duel qui suivit l'insulte...
Et sa mère eut deux crimes à pleurer... celui d'avoir trahi
son mari, celui d'avoir tué son enfant.
— Lucien, il serait triste de ne plus croire à rien... et mé-
priser sa mère, c'est ne plus croire à rien...
— Edouard, la perle des illusions resserre le coeur; mais
ne lui Ole pas le goût des plaisirs... crois-tu donc que je ne.
puisse plus être heureux, parce que j'ai rejeté loin de moi
les vaines croyances que la moitié des hommes s'efforce de
conserver malgré tout...
— Lucien, ne parle pas ainsi ! tu me fais mal ! tu me fais
douter de Ion amitié pour moi... ne parle pas ainsi, ou dis-
moi que c'est ce champajmc maudit qui t'excite à me jeter
ces sophismes cruels au visage ! un amour brisé... des con-
quêtes faciles dans un monde perverti, ont-ils pu déjà retirer
de Ion âme la confiance et la bonté.que j'y avais toujours
trouvées jusqu'à présent ?
— Edouard, je suis de sang froid... écoute-moi... ne te
marie point!
— Pourquoi?
— Ta femme le trahira.
— Lucien, cria Edouard qui se leva brusquement, tais-
toi!
— Edouard, tu recules devant une réalité qui t'effraie...
Je parie qu'avant deux ans je deviens l'amant de ta femme!
— Lucien, répéta le notaire, dont la ligure se contracta
d'une manière horrible, tais-loi! au nom du ciel !
— Je parie... je parie vingt-cinq... cinquante mille francs...
acceptes-lu ?
Edouard brisa son verre avec violence.
— Voyons... accepte!... que diable! c'est un pari comme
un autre c'est une chance de Bourse... c'est une af-
faire d'argent, où le tempérament de ta femme sera pour
l'un de nous l'agent irrécusable de hausse ou de baisse..
Edouard restait muet.
— Tu as peur ! continua de Liverval en souriant amère-
ment.
Cette fois le notaire fixa sur son ami un regard où la pitié
semblait avoir totalement remplacé la colère... il tendit la
main et dit d'une voix ferme :
— Lucien, j'accepte ton pari... je veux te corriger de tes
affreuses convictions... j'accepte... et te pardonne le mal que
lu m'as fait tout à l'heure... mais j'étais un sot alors... j'ai
affaire à un fou !
— Edouard, c'est cinquante mille francs qui sont en jeu
— C'est bien! la leçon n'en sera que plus sévère pour toi.
Et les deux amis se serrèrent la main.
En ce moment Joseph apportait un bol de punch.
Lucien se versa un plein verre de la liqueur enflammée,
et l'élevant devant lui :
— Je bois à la réussite de mon pari ! s'écria-t-il.
— Je bois à la conversion ! répondit Edouard.
El le bol se vida, et les yeux de Lucien étincelôrent, allu-
més par l'ivresse... et pour la première fois de sa vie,
.Edouard senlil sa raison chanceler et son regard devenir in*
certain.
Le lendemain, Lucien parlai! pour l'Italie. ■ " ' ."
10
BERTHE L'AMOUREUSE.
DEUXIÈME PARTIE. — LUCIEN
. XIV
Un homme d'honneur. — Retour.
Il était quatre heure de do l'après midi ; une femme, jeune
et jolie, nonchalamment renversée sur une large causeuse
près d'une cheminée élégante où pétillait un vaste brasero,
précaution nécessaire contre la fraîcheur encore assez vive
des soirées de printemps, lisait avec une attention grave et
Çicuse.'un volume de Victor Hugo : les Feuilles d'automne.
cul entière au charme répandu dans les strophes brûlantes
du poète, la rharmanlc lectrice sentait son coeur palpiter
d'une terreur subite en murmurant ce passage, trisle prédic-
tion de bien des avenirs :
Vieiiir. cnPn, viei.Iir, comme des fleurs fanées, .
Voir lilaucliii' nos cueveux et tomber nos années,
Ilappi'ler no rc enfance et nos l»-tuix jours flétris,
]i»ire le n-ste amer île ces parfums a gris,
Ktre j-nge, et iailler l'amant et le. poète,
J't lorsque n"iis louchons a a tombe muette,
Suivre, en les r;ipiv huit d'un oeil mnuirê ne pleurs,
Nos enfants, qui déjà sont tournés Vi-rs les leurs !
— Oh ! vieillir! s'écria la jeune femme qui ferma vivement
le livre et s'élança devant une glace; vieillir!... mais je ne
vieillis pas, moi! je suis jeune!
Et elle se mit à contempler, sérieuse et craintive, les lignes
gracieuses et pures de son visage... elle passa sa main blanche
et effilée entre les boucles f-oycuses de sa longue chevelute,
comme pour s'assutrr qu'aucun ri fit t d'argent ne déparait
leur admirable teinte débène... elle clifni ses yeux aux
longs cils... aucun sillon terrible ne plissa leurs paupières...
el'e essaya un sourire et vit briller des perles sous ses
lèvres.
— Je suis jeune! j'ai vingt ans! dit la coquette, satisfaite
pe cet examen... oh! j'ai le temps de vieillir... ce doit être
fi triste de vieillir!
Et elle reprit sa première position sur la causeuse, mais
celle fois, elle laissa fermé derrière elle le livre aux tranches
dorées. Le poète l'avail trop effrayé par ses paroles sombres,
elle craignait de renouer conversation avec lui.
Elle restait ainsi doucement pensive, quand la porte de son
boudoir s'ouvrit toul à coup, et deux messieurs s'avancèrent
vers elle ; le premier, qui tenait l'autre par la main, était
d'une taille au-dessus de la moyenne; sa figure était calme
et ni blc, un léger p nchant à l'obésité signalait en lui 1 homme
exempt de graves inquiétudes, l'homme heureux... ou qui
croit l'être... il portail la cravate blanche, l'habit noir, et les
cheveux à la ttlus.
Le second n'étail ni polit ni grand , sa figure élail belle,
mais quoique très jeune, elle se fatiguait déjà sous les traces
ineffaçables qu'impriment aux traits de dévorants plaisirs,
tels que le jeu el les femmes; il portail avec grâce un élégant
babil à la française, cl ses cheveux bruns, artistemenl bou-
clés, encadraient, sans prétentions, son visage pâle et spi-
rituel.
— Mn chère Louise, dit le premier personnage, en s'avan-
çnit vers la jeune dame, qui s'ôlatt levée à l'aspect des deux
visiteurs, je le présente monsieur Lucien de Liverval, mon
plus ancien ami... Lucien, je le présente ma femme.
Madame Durrieu, car c'était clic, s'inclina devant le salut
de Lucien; Edouard avança un siège à son ami : l'on s'assit.
— Voici un an, el plus, que tu es a1 sent, dit alors le no-
taire en prenant dans ses mains les mains de son ami, et
pondant un an, je n'ai reçu aucune nouvelle de toi... c'est
mal, sais-lu?
— Edouard, l'existence d'un touriste laisse si peu de mo-
ments à donner à ceulx qui sont loin de lui... la vie passe si
rapidement au milieu dis incidents toujours nouveaux, et
presque loujours pittoresques qui l'assaillent sûr sa roule...
l'Italie surtout....celle teriequi exhale de sa moindre pierre
un parfum tellement suave de poésie el de bonheur... tout
cela m'a fait oublier qu'il existait à Paris un ami qui pensait
à moi cl me regrettait.
— M. Durrieu me parlait souvent de vous, monsieur...
— Il était mille fois trop bon de s'occuper d'un ingrat,
madame.
— Tout est oublié, dit Edouard; te voilà!... tu dines aveo
nous, n'est-ce pas? Tu nous conteras tes aventures... lu dois
«voirdes histoires de brigands plein ton portefeuille?
— Mon Dieu ! non ! on m'a volé ma montre à Naples, trè»
simplement... comme on l'eût fait au passage des Panora-
mas... cela m'a même attristé .. j'ai cru être encore à Paris.
— Vous semblez regretter d'y êlre revenu, monsieur?
— Vous vous trompez, madame, car j'ai l'inleniion de ne*
plus le quitter désormais.
— Mais vous n'avez pas voyagé seul sans doute, mon-
sieur?
— Pas lont à fait, madame.
Le notaire sourit à celle réponse jéti'tiqne, car chacun
savait, dans le monde fasliiouahle, que Lucien avait rencon-
tré à Lvon une actrice célèbre, qu'il avait ravie à son direc-
teur furieux, et entraînée en ltilie.
Du reste, madame Durrieu semblait d'une bonne foi si
peu ironique en faisant celte question, que ni Edouard, ni
Lucien ne lui soupçonnèrent une arrière-pensée.
Et voulez-vous savoir maintenant ce qrre se disait la jeune
femme en s^asseyr.nt à lable, quelques instants après, entre
son mari etTami de son mari?
—■ Voici donc ce monsieur Lucien ; cet homme à bonnes
fortunes... cet original, qui court de la femme du grand
monde à la grisette, et de la grisolle à la femme du grand
monde... Erneslinc me parlail de lui hier... elle m'écrivait
qu'il était laid...
— Mais il n'est pas laid du tout!
— Ce doit êlre singulier, l'amour d'un homme blasé !
0 femmes ! chez vous, douter c'est croire ! penser, c'est
agir!
XV
Pensée».
— Oui, cette femme est jolie, spirituelle, charmante! mais
elle app: flicnt à Eoouard, je dois la respect- r.
Et pourtant, il m'a semblé hier que madame Murri u...
Allons ! chassons ces pensées ! je me suis conduit jusqu'à
présent comme un étourdi... j'ai dissipé en prodigue ma f r-
tune et ma jeunesse... mais ce passé sans souvenirs, ce pré-
sent sans couleur, cet avenir sans but... seul, j'en souffre et
j'en subirai les conséquences, puisque je n'ai pas le, courage
de m'y soustraire... N'ajoutons pas aujourd'hui un crime à
des fautes... d'autres avec moi pleureraient sur ses suites...
et leurs larmes me brûleraient le coeur.
Edouard a sans doute oublié notre pari de fous... je me
conduirai de manière à ne le lui rappeler jamais
Edouard avait-il, en effet, complètement oublié cette nuit...
nuit de débauche pour lui... où pour une somme de cin-
quanle mille francs,à la lueur des bougies qui se mouraient,
air bruit ries verres qui roulaient sur le plancher en se brisant
en paillettes étincelantcs, l'honneur de sa fiancée, le sien
propre... avaienl été mis en jeu, comme ony met un château,
une maîtresse... un cheval!...
XVI
Vue Visite h un ami.
Soyez donc honnête !
E. P.
— Daniel, vous restez ici n'est-ce pas?
— Oui, monsieur.
— C'esl bien ! je vais rejoindre ma femme à Sainl-Maur, et
je désire que vous ne quittiez point l'élude en mon absence;
il y a dans ma caisse une somme considérable qu'on m'a
remise aujourd'hui, je ne serais pas tranqurlle si je ne vous
savais ici.
Une légère contraction passa sur les trails du domestique
de confiance en entendara les paroles de son maître... il
étendit la main... il ouvrirla bouche comme pour parler...
M. Durrieu était déjà parti.
Quelques minutes après, le bruit d'un cabriolet qui sortai/
se fit entendre dans la cour; au même instant la porte d'un
pelit cabinet, placé près de l'antichambre-que venait de quit-
ter le notaire, s'ouvrit vivement, et un indiiidu d'une table
herculéenne, et armé d'une badine, digne de la main d'un
mouchard dissipant un rassemblement, vint se placer d'un
air jovial devant Daniel resté immobi!" et pâle à sa place.
— Eh bien, sacrédicu! il est donc parti, le bourgeois!
c'est pas-malheureux!... dit le géant, je commençais à me'
trouver mal à mon aise dans ce fichu cabinet où tu m'avais
BERTHE L'AMOUREUSE.
11
fourré comme un paquet de linge sale... mais nous v'ià
maîtres delà maison! en avant la bombance' j'ai faim!
— Levert! si tu veux m'être agréable, tu vas t'en aller tout
de suite... tu as failli déjà me compromettre tout à l'heure...
— Comment! te compromettre! ton notaire est donc bien
bégueule! il me semble que je suis vêtu as-ez décemment
pour pouvoir passer pour un de les amis, sans qu'on me
demande mes papiers... Est-ce que tu trouves que j'ai l'air
d'un gaillard qui a rotipU son ban depuis Irois jours?
— Silence! au nom du ciel !
— I.b ! puisqu'il n'y a persorne ici! puisque toute la se-
onelle est à là campagne! laisse-moi donc jacasser à.mon
aise...
— N'importe, Levert... je te le répète..., je veux que tu
pattes à l'instant même.
— Ali! tu veux! très-joli!
— Oui... je le veux! qu attends-tu d'ailleurs, encore au-
près de moi? ne l'ai-jc pas donné l'argent qui te -revenait?
— C'est vrai', lu es un honnête homme ! lu t'es parfaite-
ment conduit! je le comble de mon estime, Daniel ; niais tu
n'as fait que ton devoir, après tout... et si je t'ai retrouvé ce
n'est pas ta faute, lu te cachais à Paris, comme un grillon
dans son trou.
— Tu sais bien...
— Mon Dieu, je ne te fais pas de reproches, moi... au
contraire!... après avoir commis une bonne affaire à Avi-
gnon, tu l'avises d'avoir des remords... lu veux redevenir
honnête homme, lu en avais le droit .. Moi, qui te connais-
sais et qui voulais retrouver un jour mon argent, que par
bonheur j'avais remis entre tes mains, je me laisse condam-
ner sans nommer mon complice... je fais mes dix ans avec
une patience de nouveau né... Aujourd'hui lu me rends ma
monnaie... services pour services... nous sommes quittes!
— Eh bien' alors, adieu! adieu pour jamais! Levert...
écoute-moi... si là-bas, àAwgnon, la misère irr'a entraîné au
crime... depuis ce jour, si tu savais combien de larmes et de
douleurs ont expié ma faute!
— Bah!
— Cet argent! le fruit d'un vol... je l'ai donné jusqu'au
dernier sou...
— Pas possible!
— C'est la vérité... j'aurais craint qu'il ne me portât mal-
heur... Entré comme domestique chez M. Durrieu père, à
Rouen... mon travail, ma bonne conduite me méritèrent sa
confiance... il m'a envoyé à son fils comme un homme sur
lequel on pouvait compter... Je t'en prie, Levert, ne viens
pas détrure maintenant la position que je me suis faite...
n'as-tu pas assez des cinq mille francs que je t'ai remis, dis...
''ai quelques économies... elles sont à loi!
— Fi donc! dépouiller un ami! pour qui me prends-tu?...
Mais, mon verlueux Daniel... lu t'effraies comme une poule
mouillée, t'as tort! Jeté répète que je mangerais avec plaisir
un morceau sous le pouce... voilà tout!
— El lu partiras ensuite 1
— Parole!
— Attends.
Aussitôt Daniel, ouvrant une armoire, en retira les débris
CP'Ore assez confoi tables d'un pâté et d une volaille qu'il
plaça, ainsi qu'une doulcille de Bordeaux, devant son affamé
visiteur. Levert, dont le regard s'illumina, à celle vue, d'une
joie exirroidinaire, s'empressa de s'asseoir pour êlre plus à
même de faire honneur à ces app'lissants comestibles, et se
mil à dévorer avec l'acharnement d'un homme qui n'a pas
mangé depuis plusieurs jours. Pendant ce temps, Daniel,
appuyé contre une cheminée, regardait attentivement celui
dont la présence le faisait tant souffrir... Chaque morceau
nouveau que Levert plaçait sur son assiette, chaque vene de
vin qu'il buvait, semblaient au malheureux domestique un
allégement patiiel au poids qu'il avait sur la poitrine... il es-
péra:!, qu'aussitôt sou repas achevé, le forçai partirait, et ce
fut presque avec un sourire aux lèvres qu'il le vit, après
avoir hit disparaître ce qu'on lui avait servi, repousser la
table h'in de lui du geste d'un gastronome rassasié.
— Eh bien! es-tu content, maintenant, lui dil-il?
— Pas mal ! mais je boirais bien un peu de dur... Ton sa-
cré vin à cachet rouge, c'est molasse en diable!
— C'est du Bordeaux !
— J'aime mieux de l'eau-de-vie.
— En voici.
— Bon !... tu ne hors pas, toi!
— Je n'ai pas soif...
— Bah !... à notre santé ?
Daniel se versa une goutte d'eau-de-vie, ils trinquèrent.
— A la bonne heure, te voilà aimable! s'écria Levert en
faisant claquer sa langue et se dandinant sur sa chaise... dis
donc, Daniel, sais-tu que ce n'est guère ce que tu m'as don-
né?... cinq mille francs... ça ne durera pas longtemps, vois
tu?
— Je t'ai offert ce que j'avais.
— Allons donc, est-ce que je veux te priver de ton bien
Et il avala un second verre de Cognac.
— Mais ton maître... il est riche? hein?
Daniel pâlit el s'efforça de sourire en murmurant
— Les nolaircsont rarement beaucoup d'argent chez eux...
— Oui dà ! ce n'est pas ce qu'il te disait tout à l'heure,
pelit?
Celle fois un éclair passa devant Daniel; il comprit qu'il
était perdu... Levert avait entendu les recommand ttions de
M. Durrieu, celte obstination à rester avait donc un but...
Par une inspiration soudaine et irréfléchie, Daniel ne voulut
pas attendre qee le lion '.'atlaquàt... il voulut aller ui-devant
du lion... il fut, perdu, en effet, dès ce moment... la ruse eût
pu le sauver, l'ami,tee le tuait.
Le bâton noueux du Lev cri était sur une chaise près de lui,
Daniel s'élança de ce côté avant que le forçat eûl pu soup-
çonner son dessein; il saisit le gourdin, et allant se placer
devant la porte qui donnait sur l'élude.
— Levert, cria-t-il, je l'ordonne maintenant de partir.
— Hein! grommela Levert en se levant f'roidem ni!... tu
sautes sur mon bâton comme un chat sur un pierrot, et lu
m'exclus de ta société en faisant la grosse voix ! qu'est-ce que
c'est que ça! est-ce que tu es saoul? tu n'as pourtant pas
; beaucoup bu.
j — Levert!... tu es resté ici pour voler mon maître... tu me
i tueras avant...
Les yeux du forçat étincelèrent.
— C'est possible, dit-il... je crois que tu as deviné.
Et Daniel vit briller dans la main droite du misérable la
lame affilée d'un couteau-poignard.
Il y eut un moment de silence terrible • Levert, immobile,
les bras croisés sur sa large poitrine, regardait, avec un sou-
rire de hyène, l'adversaire frôle et chétif qui osait s'attaquer
à lui; Daniel, les dents serrées, la respiration bruyante, agi-
tait convulsivement entre ses doigts l'énorme branche de cor-
nourller.
— Daniel, dit le forçat d'une voix qu'il voulait rendre af-
fectueuse, et qui n'était qu'enrouée... je serais fâché de te
tuer, mais j'ai hefoin d'argent, vois-tu... laisse-moi passer.,,
tu auras ta part comme la première fois.
— Non! mille fois non! va-t-en!
Le forçat examina, sans répondre, l'attitude menaçante du
malheureux domestique; il resta une minuie immobile,
comme s'il eût hésité à avancer ou à reculer, puis, au mo-
ment où Daniel, surpris de ce retard, assurait son bâton dans
sa main, Levert, s'élançant comme la foudre, lui plongea son
couteau dans la poilrine avec tant de force que la lame s y
brisa.
Daniel poussa un cri étouffé, le sang lui jaillit par la bou-
che elles oreilles; il tomba raide mort, la face contre terre.
— Il l'a voulu, murmura le forçat en repoussant du pied
le corps de sa victime; au sérieux, maintenant... I' m' faut
d' la monnaie... j' suis v'nu ici pour ça.
Le lendemain de celle scène, M. Edouard Durrieu dépo-
sait sa plainte entre les mains du procureur du roi. A son
retour de la campagne, le notaire avait trouvé son domes-
tique assassiné et sa caisse forcée. On disait, et Durrieu le
répétait lui-même, qu'une somme peu considérable lui avait
été volée... ce qu'on disait étail faux... ce qu'Edouard répé-
tait, un mensonge... mais ce mensonge était nécessaire^
son crédt... La police, seule, avait appris la vérité : Levert
s'étail enfui avec une somme de quatre-vinc;t mille francs...
el nous savons que M. Levert avait l'habitude de prendre de
fort utiles précautions pour le placement du fruit de ses
travaux, el la tranquillité dé ses vieux jours.
XVII
Vue I.cttfrc.
Un père est un cai-sier donné par la nature.
Teas les fils de famille.
Rouen, le 2 juin 18..
A M. Edouard Durrieu, notaire à Paris.
« Mon fils,
« Ton honneur esl le mien, et je dois autant que toi vcil-
12
E L'AM.
« 1er à ce qu'il demeure intact; je ne veux pas que tu t'en-
« gages dans de mauvaises affaires en te servant de l'argent
« de tes clients pour couvrir la perte que tu viens de faire.
« Bien des notaires, à ta place, sans doute, emploieraient ce
« moyen, mais tu es un honnête homme et ton devoir est
à d'agir autrement. Si M. d'Oppienhel, qui t'a remis, la
« veille du vol, cette somme de quatre-vingt mille francs,
« venait à te demander, aujourd'hui, ses fonds, il faudrait
« qu'à l'instant même tu pusses les lui représenter. Tu me
« parles d'emprunts chez un banquier... enfant! avant de
« t'adresser à un étranger, n'as-lu pas ton père, et ce qu'il
« possède n'est-il pas ton bien? En te dotant, lors de ton
« mariage, je m'étais réservé, tu le sais, une somme de cent
« cinquante mille francs?... eh bien! cette fortune n'est-elle
« pas trop considérable pour un vieillard qui vit en pro-
« vince, et dont les goûts, d'ailleurs, sont simples et "bor-
» nés? Viens, mon ami, je t'attends... tes quatre-vingt mille
« francs sont prêts... ne me remercie pas et ne t'avise point
« surtout de me refuser... encore une fois, ce que j'ai est à
« loi... el puis, ne faut-il pas espérer que les recherches de
« la police parviendront un jour à un heureux résultat? et
« ne pourras-tu pas me rendre alors ce que je te prête
« maintenant.
« L'assassinat de ce pauvre Daniel m'a fait mal; j'aimais
« ce garçon, il était probe et tranquille... il est mort en dé-
« fendant le bien de son maître... son souvenir, Edouard,
« devra rester constamment gravé dans ton coeur.
« Adieu, mon ami, travaille! en quelques années tu sau-
« ras regagner ce que tu as perdu... surtout, ne t'avise pas
« de mettre a exécution le projet dont tu me parles dans ta
« lettre... Eh quoi? retrancher ton train de maison ! ren-
« voyer tes domestiques! vendre ta petite maison de Saint-
« Maur ! mais, malheureux, tout cela te perdrait!... en
« France et à Paris surtout, on remarque tout... on te croi-
« rait à la veille de la chute, si l'on te voyait user ainsi de
« tant d'économies... reste ce que lu étais... donne quel-
« ques fêtes même, si cela est nécessaire... Il faut parfois
« imiter les fripons pour demeurer honnête homme... Ces
« messieurs prennent assez souvent leur revanche, ils n'ont
« pas le droit de se fâcher.
a Adieu, je t'aime.
« Ton -père et ami,
« FRANCISQUE DDBIUEU. »
XVIII
Une Lettre.
Madame d'Inville, à Toulouse.
Saint-Maur, 26 juin 1G .
« Mon Dieu ! que je te plains, ma bonne Ernestme, d'être
« forcée de vivre ainsi en province!... combien je regrette
« d'être séparée de toi ! combien je souffre de ne plus te
« voir tous les jours comme autrefois... Ah! M. d'Inville a
« élé bien mal avisé en acceptant cette place de sous-préfet
« à Toulouse... si j'étais à ta place, je n'aurais pas assez de
« larmes pour pleurer.
« J'ai bien des choses à t'apprendre et bien peu de temps
« à le donner... je vais faire courir ma plume.
« Depuis ton départ, il y a du nouveau chez nous. Te rap-
« pelles-tu cet ami de mon mari que tu avais rencontré plu-
« sieurs fois dans le'mondc, et que tu m'avais dépeint sous
« de si sévères couleurs, M. Lucien de Liverval? Eh bien, il
« est revenu d'un voyage d'Italie et m'a été présenté par
« Edouard; tu le disais laid, Ernesline, mais comment l'a-
« vais-tu donc vu? M. Lucien, sans être ce qu'on appelle
« un joli garçon, n'en possède pas moins une figure fort
K agréable et remplie de distinction... ses grands yeux
« bleus, surtout, ont parfois une expression qu'on ne peut
« soutenir... Je le croyais, d'après toi, fat et avantageux, je
« l'ai trouvé simple et modeste... presque froid... ne s'é-
« cariant jamais des règles de la réserve... ne parlant ja-
« mais des femmes qu'avec enthousiasme... Ernestine! Er-
« nestine ! il faut que tu n'aies pas jugé toi-même M. de
« Liverval.
« J'habite maintenant une charmante petite maison à
« Saint-Maur, sur les bords de la Marne; mon mari qui con-
« naît mon goût pour la campagne, m'en a fait la surprise
« il y a quelques mois? le jour de ma fête. Je suis on ne
« peut plus heureuse ici. Nous recevons souvent la visite
« de M. de Liverval, et je t'avoue que je trouve beaucoup
« de charme a la conversation douce et intime de cet
« homme, qu'on m'avait décrit comme un Lovelace si dan-
« gereux... Seule parfois avec lui dans une élégante nacelle
« qu'il conduit à ravir, j'écoute, silencieuse et attentive, ses
« souvenirs sur l'Italie et l'Espagne... et souvent ainsi, faut-
« il te l'avouer encore... j'ai oublié l'heure... je n'ai pas vu
« la nuit arriver.
« Adieu, je n'ai pas le temps de t'en dire davantage...
« Voici mon mari qui revient de Paris... Adieu.
« Et lui? sais-tu ce qu'il est devenu? Il m'a oubliée tout-
« à-fait, sans doute? Oh! je pleure encore quelquefois, .Er-
» nestine, mais c'est de remords.
« Amitié, LOUISE. »
«'P. S. — Brûle cette lettre comme les autres. Ah! j'ou-
« bliais! les journaux t'ont sans doute appris le vol qui a
« été commis chez mon mari?... L'assassinat de notre pau-
« vre domestique m'a rendue malade plus de huit jours...
« Heureusement que la somme volée est asse.t légère...
« Adieu. »
XIX
^ Amour.
Il n'y a peut-être qu'une seule bonne excuse d'être
amoureux, c'est l'impossibilité de s'en défendre.
Un médecin.
Une pensée, à la fois douce et cruelle, assiégeait, inces-
sante, le eoeur de Lucien. Depuis son retour d'Italie, tout
était changé dans l'âme de>: notre héros. Ce n'était plus ce
jeune homme, amateur fou de plaisirs tumultueux et de
jouissances toujours nouvelles... plus de bals... plus de
courses... plus de maîtresses même... plus de folies! il était
devenu sage et triste... il aimait la. solitude... Il avait loué,
à Nogent-sur-Marne, une petite maison fort simple qu'il ha-
bitait en compagnie d'un domestique seulement ; rarement
il quittait son ermitage pour retourner à Paris... sa seule
distraction était d'aller à Saint-Maur, rendre visite à Edouard
et à sa femme... il est vrai que cette distraction revenait
tous les jours.
Les amis de Lucien critiquaient cette singularité : quel-
ques-uns, qui connaissaient l'état de délabrement de la for-
tune du jeune misanthrope, pensaient qu'il cherchait à faire
des économies, ce qui ne les empêchait pas de venir lui em-
prunter de l'argent le plus souvent possible.
La vérité est que Lucien avait conçu un amour violent
pour une femme qu'il voulait respecter; cette femme c'était
madame Durrieu. Près de Louise, Lucien avait retrouvé
toutes les illusions, toutes les croyances qu'inspire une pas-
sion vraie, et qu'il s'était imaginé avoir perdues à jamais en
perdant madame de Sillières : près de Louise, Lucien ou-
bliait ce mépris pour les femmes dont il avait fait parade
pendant si longtemps... près de Louise, enfin, Lucien se
se sentait heureux et régénéré : l'existence ne lui semblait
plus sans but comme autrefois... il comprenait qu'on j>ût
regretter de mourir.
De temps à autre, pourtant, au milieu des rêves les plus
enchanteurs dont Lucien aimait à se bercer, une image
odieuse et sombre apparaissait et faisait évanouir tous ces
feux follets de l'amour... Cette femme, se disoit alors Lu-
cien, mérile-t-elle qu'on lui fasse des sacrifices de coeur...
Sa possession vaut-elle bien l'amitié d'Edouard... N'est-ce
qu'une coquette sans passion et sans âme, comme madame
de Sillières?... Oh! pour trahir celui crai me montre tant
d'attachement, il me faut plus que de l'amour... il me faut
du courage!... Il faut encore que ce courage me soit donné
par l'assurance d'une large compensation entre le bonheur
que j'exigerai et la faute que j'aurai à me reprocher... Sé-
duire la femme de son ami et ne trouver qu'une maîtresse
d'un jour! ce serait horrible... en adultère, sa violence seule
peut atténuer le crime.
XX
Rencontre.
Que suis-tu, voyageur haletant sur la route?
— L'espérance, demain, je l'atteindrai sans doute. -
Et toi, penché rêveur sous cet arbre encor vert,
Qu'attends-tu 1 — Je soupire et je regrette hier.
Ainsi toujours les cfceurs de nous tous, pauvres hommes,
Sout à demain, hier, mais jamais où nous sommes.
N. MART:N.
— Enfant, je suis fatigué, prends les rames et côtoie la |
rive. . —
BERTHE L'AMOUREUSE.
13
— Oui, monsieur. ':•-.'
— Comment t'appelles-tu, petit?
— Léonard, monsieur.
— Ton âge?
— Quatorze ans. ;
— yue fait ton père?
— Je n'ai pas de'père', monsieur, et de mère non plus...
Passons-nous le barrage, monsieur?
— Sans doute... As-tu peur?
— Peur!... et de quoi? Voilà quatre ans que je fais ce
métier-ci... mon oncle me l'a assez enseigné, mon Dieu !
L'enfant poussa un soupir.
— Est-ce que tu n'es pas heureux chez ton oncle, Léo-
nard?
— Oh! monsieur, je ne suis pas à plaindre maintenant,
mais c'est le commencement du métier qui a été rude... J'a-
vais de l'aversion pour l'eau... mon oncle m'a donné des,
coups de corde pour m'apprendre à nager... à c't' heure, je
nage comme nne anguille... Les rames me semblaient trop
lourdes, j'en avais assez au bout d'une heure de travail...
mon oncle m'a si bien secoué les épaules, qu'aujourd'hui je
ramerais du- matin jusqu'au soir sans m'arrêter... Après ça,
je suis bien nourri, voyez-vous! à quatre heures, en été,
ayant de venir à la rivière, ma tante me prépare une bonne
soupe aux choux et un gros morceau de pain avec du lard,
que je garde pour mon déjeuner de midi... je rentre chez
nous quand vient la nuit... je soupe... si j'ai lait une bonne
journée mon oncle me donne un verre de vin ou une goutte
d>au-de-vie... puis, je me couche... et je ne boude pas
contre le sommeil, allez!
— Mais tu as des jours de repos... déplaisir?
— Oh! oui, monsieur... quand je ne travaille pas à la ri-
vière, je reste à la maison à faire des paniers d'osier avec
ma tante... ça me repose...
Et l'enfant se remit à siffler un vieil air campagnard en
faisant voltiger les ailes de sa barque sur la surface de
l'eau.
Lucien regardait son jeune rameur avec intérêt; la figure
de Léonard était d une régularité exquise, le hàle n'avait pas
encore altéré la couleur de son teint, ses beaux yeux bleus
possédaient, surtout, une expression de franchise et de
gaîtô qui faisait plaisir à voir. Lucien prit une pièce d'or
dans sa poche et la présentant à l'enfant :
— Tiens, lui dit-il, Léonard, voici pour toi.
Léonard regarda avec surprise ce qu'on lui offrait ; il tour-
nait et retournait le jaunet entre ses doigts : c'était la pre-
mière fois qu'il se trouvait possesseur d'un de ces morceaux
de mêlai qui font faire aux hommes tant de folies et de bas-
sesses.
— Monsieur, dit-il à Lucien, c'est une somme énorme
que vous me donnez là... ça vaut vingt francs, n'est-ce pas?
— Oui, mon ami...
— Oh bien! mon oncle sera fièrement content quand je
lui apporterai cette petite pièce jaune-là ce soir...
Lucien pensa qu en voulant faire un acte de générosité, il
venait tout simplement de commettre une gaucherie ; un na-
poléon à Léonard, c'était un cachemire à une paysanne...
un Elzévir à un écolier en sixième.
— Tiens, dit-il au petit batelier en lui tendant une pièce
de cinq francs : la pièce d'or est pour ton oncle... mais ceci
est pour toi, Léonard... pour toi seul, entends-tu... je te le
donne.
— Vous êtes bien bon, monsieur : j'ai besoin d'un cha-
peau de paille et d'une ceintura de laine rouge... je les achè-
terai en pensant à vous.
1 — C'est bien, mène-moi à bord, Léonard.
î L'enfant obéit; la barque, se courbant sous une main ha-
bile, tourna sur elle-même, et se dirigea, gracieuse, vers un
. bouquet de saules que Lucien désignait du doigt.
) Une jeune fille élait assise sur le gazon, occupée à faire
une couronne bleuets et de clochettes marines : derrière elle
une vieille dame lisait; à quelques pas des deux femmes un
grand monsieur sec , aux cheveux blonds tirant sur le gris,
lenail une ligne el consultait attentivement de l'oeil la plume
indicatrice que la vague entraînait.
Lucien allait mettre le pied sur la rive à quelques pas de
ce groupe silencieux, quand la jeune fille, troublée dans son
occupation par le bruit des rames, leva la tête; son regard
rencontra celui de Lucien, elle jeta un cri... Lucien resta
un moment immobile, incertain ; puis, comme Léonard s'ap-
prêtait à sauler à terre, il l'arrêta brusquement par le bras
cl s'élança vers l'arriéré de la barque, son chapeau enfoncé
sur les veux.
— Léonard, dit-il à voix basse... force de rames... nous
aborderons plus loin.
L'enfant, sans répliquer, fit ce qu'on lui commandait... la
nacelle s'éloigna avec rapidité du bouquet de saules.
La jeune fille aux bleuets restait rouge et tremblante, le.
regard attaché sur le bateau, qui fuyait comme un oiseau
effrayé.
— Eh bien, petite folle, qu'as-Ju donc à crier ainsi?... dit
le vieux pêcheur en s'avançantvers elle, tu m'as fait man-
quer une pièce superbe, j'en suis sûr... Mais vois donc,
femme, comme ta fille est agitée !
— C'est vrai' Berthe, qu'as-tu donc?
— Oh ! mon père 1 mon père ! je l'ai vu...
-Qui?
— Ce jeune homme... vous savez... M. Raymond.
— M. Raymond!... où cela?
— Dans cette barque, là-bas... il allait descendre près de
nous, quand ses yeux ont rencontré les miens...
— Et il s'est sauvé!... c'est une chose singulière! mur-
mura le tailleur en regardant la nacelle disparaître derrière
une petite île : voilà-un homme qui se cache d'une bonne
action avec autant de soin qu'un autre se cacheroit d'un
crime. N'importe ! il faudra bien qu'un jour nous rencon-
trions ce mystérieux bienfaiteur... il faudra bien que nous
lui rendions l'argent qu'il nous a prêté et qui nous a sauvés
de notre ruine;'c'est égal, cette conduite est étrange ! Pe-
tite, pourquoi pleures-tu? Jeanne, demande donc à ta fille
pourquoi elle pleure...
Berthe, sans répondre, se remit à tresser des bleuets.
XXI
Aveu.
Les nouvelles amours sont, à leur naissance, comme
les jeunes oiseaux, qui n'ont d'abord besoin que de cha-
leur et d'être, couvés ; ce n'est que plus tard qu'il leur
faut de la nourriture.
JEAN PAUL.
Lucien était, depuis une heure, assis auprès de madame
Durrieu; elle lui parlait voyages, littérature, spectacles... il
répondait voyages, littérature, apectacles... Parfois, au mi-
lieu de cette conversation heurtée et qui semblait peser à
tous deux, sans que l'un ni l'autre osât aborder un sujet
dont la richesse de pensées débordait de son coeur... par-
fois, dis-je, un mot, un regard surgissait, comme un rayon
de soleil vers la fin d'une grise journée d'hiver... mais aus-
sitôt le silence le plus profond faisait justice de cet acte
d'audace... Lucien aimait madame Durrieu... madame Dur-
rieu aimait Lucien... et chacun d'eux s'effrayait de cet
amour... chacun d'eux voulait être le dernier à parler.
— Ah ! je suis fatiguée ! s'écria tout-à-coup la jeune femme
en repoussant loin d'elle sa tapisserie; la chaleur est étouf-
fante ici... donnez-moi votre bras, monsieur Lucien, et al-
lons faire un tour de jardin... Mon mari revient bien lard,
aujourd'hui, ne trouvez-vous pas?
— Il est vrai, madame... ses affaires le retiennent sans
doute à Paris plus longtemps qu'il ne voudrait...
— Voyez donc, je vous prie, comme le ciel et pur et
bleu... aucun nuage ne le tache... Est-ce qu'en Italie le ciel
est vraiment plus beau qu'en France?...
— Le ciel est beau, madame, partout où l'on est heu-
reux.
— Ceci ressemble assez à une maxime et ne répond point
à ma question.
Lucien rougit devant le regard plein de finesse moqueuse
qui accompagnait ces paroles.
— Madame, reprit-il, aucun pays ne peut être comparé
à la France... et sous aucun rapport...
— Même sous celui des femmes?... On dit pourtant les
Italiennes jolies et passionnées... vous devez le savoir, mon-
sieur Lucien?
Lucien sourit sans répondre ; cette question semblait de-
mander des confidences qu'il ne voulait pas faire. 11 se con-
tenta de secouer la tête d'une manière que l'on pouvait trou-
ver, au choix, négative ou affirmative. Madame Durrieu ne
parul pas satisfaite de celle réponse tacite; elle prit ses yeux
de syrène les plus doux et appuyant sa main sur le bras de
Lucien :
— Voyons, dit-elle, parlez donc! voiii êtes d'un tris'c,
aujourd'hui!... est-ce que je vous ennuie?
Lucien tressaillit sous la pression de cette petite main qu'il
eût voulu couvrir de baisers; il regarda madame Durrieu :
H
BERTHE L'AMOURËULË.
elle semblait émue, sa poitrine se soulevait par bons iné-
gaux, Ses regards étaient humides... Lucien sentit son front
se couvrir de feu en la vovant ainsi agitée... Ils étaient alors
sous une allée touffue de tilleuls en fleurs, ils la parcou-
raient silencieux el pensifs... Tout-à-coup, tous deux s'arrê-
tèrent comme s'ils se fussent dit : -*■ c'est ici.. — Madame
Ilurricu se trouva dans les bras de Lucien, sa bouche sur la
sienne, ses -bras auUmr de son cou... un mot : je t'aime'
s'éteignit et se ranima deux fois sous deux bniser<... puis,
la voix d'Edouard se fit enlendre au loin. . Pauvre Edouard!
Louise se dégagea vivement de l'étreinte do son amant...
elle redevint calme!... elle redevint calme en entendant la
voix de son mari...calme! oh! si Lucien avait pu la voir en
ce moment... il eût été sauvé... mais Lucien élait fou, fou,
alors... il n'entendait qu'une chose.... il ne savait qu'une
chose... on iaimailt
XXII
Après l'aveu.
C'est une si bonne et si douce choie de pouvoir
dire : J'aime, je suis aimé.
Un médecin.
Tenez, mettez dans cette balance : un roi que ses chers
sujets ne cherchent pas trop à tuer, un ministre qu'on loae,
même dans les journaux de l'opposition, un avocat-général
qui fait condamner un prévenu, un forçat qui s'évade de son
enfer provençal... un auteur dont un comité sévère reço't, à
l'unanimité, les cinq actes sans prologue'... un comïdien
accablé de couronnes... un journaliste courbé sous les ca-
deaux... un bonnetier pur sang qu'on vient d'élire fourrier
dans les légions civiques... un vieux soldil qui regarde sou
ruban ronge, gagné à Austerlilz... un épicier qui regarde son
ruban rouge gagné... je ne sais comment... n'importe... il le
ri garde... une femme dont les ép ules supportent, pour la
première fois, le poids si doux d'un cachemire... un ivrogne
tenant un vieux flacon... un gourmand devant un pàlé'de
Chartres... un écolier sans pensum... un peintre qui a douze
lablcrux reçus au Musée... un musicien qui entend chanter
son opéra... lous ces gens-là sont heureux,, n'est-ce pas?
bien heureux! très-heureux! Eh bien 1 appâtiez m'en encore
d'autres... autant que vous voudrez... ma balance est une
balance magique... aussi solide qu'immense... ne craignez
rien... mettez... bon!... encore... qu'est-ce que celui ci? un
Iiolschild qui vient d'hériter pour la dixième l'ois... celui-là?
un libraire faisant tirer une troisième édition d'un ouvrage
sur lequel il ne comptait pas... cet autre ! un amaleur fou
île calembourgs et qui en note deux fort bêtes, — ce sonl
les meilleurs; — celui-ci? un joueur qui gagne... celui-là?
un chasseur donl le chien a fait lever un lièvre... Eh bien!
c'est fini!... vous n'avez plus de bonheurs à me donner...
Eh ! mon Dieu! il en est mille, dix mille, cent mille autres!...
les bonheurs sont innombrables comme les douleurs... c'est
seulement selon la manière de voir... mais nous nous con-
tenterons de ceux-ci pour aujourd'hui; suivez mon expé-
rience :
Voyez-vous ce jeune homme qui cherche à nous éviter et
qui passe là-bas, le chapeau sur les yeux, les lèvres entre
ouveties par un sourire? A lous ces g'-ns heureux garnissant
le eêlé gauche de ma balance, je ne veux pas d'autre contre-
noids que ce jeune hom ne... Voyez! je l'ai saisi malgré
lui... il cric à l'impoilunilé... il voudrait me h tire... Allons
donc! mon ami, vous êtes utile à I enseignement de vos
sert bhb:cs.. au succès de la tbèse que j'ai entrepris d'appro-
l'orubr... laissez-vous faire!... Bon ! le voici dans le plaioau...
il oublie déjà qu'il est l'o' jel de la curiosité générale.... il a
ressaisi sa pensée favorite... 11 a repris son délicieux hypo-
chorrdrisme.
Attention! encore une fois! je tiens la balance! une, deux,
oi>! y ètes-vous?
Rois tranquilles, ministres honorés, avocats-généraux sa-
tisfaits, forçais évadés, auteurs reçus, comédiens couronnés;
vous, cnliit, qui garnissez la senestre de la balance, voire
bonheur esl bien léger devant celui de mon modeste jeune
homme! vos joies sont bien pâles auprès des siennes! voyez'
il resle immobile à sa place, et vous vous cramponnez,
effrayés, aux chaînons de votre plateau qui s'élève, rapide...
Sautez vite à bas et sauvez-vous, croyez-moi... lous vos
rêves dorés, à vous tous, heureux réunis, no valent pas, à
mille piques, les rêves dorés qu'un seul mot a fa:t
Et mon jeune homme s'enfuit, en répétant ce mot qu'une
jolie bouche lui jeta tout à l'heure :
— Je t'aime !
XXIII
Vnu* vr*t des femmes qui «« dntvwilent dix fois,
plut A- que d'écrire une fois .. étoiles n'ont, pas ton Mais,
en général, I.'- r-niin-s aiment a<sez à écri e Les un<'S
pire-ipi'e |i;s écrivent bien, le plu-, ma id nombre i>: ru
qu'elles ri-nient biuu écrire, et quelques unes parue
qu'elles aiment.
Un mtdrtin.
Terba volant, scripta manent. Défiez-vous de l'amour
d'un maîtresse qui refuse de vous écrire. Cetlc femme qui,
sous de vains prétextes, craint de confier au papier quelques-
uns de ces mots brûlants, quelques-unes de ces phrases en-
chanteresses dont elle sait si bien vous enivrer'dans un
voluptueux tête-à-tête... cette femme qui se donne à vous
tout entière, sans voiles pour cacher sa nudité... et a peur
de vous livrer deux ou trois lignes écrites sous l'impression
d'un doux souvenir... cette femme ne ,vous-aime pas!
L'amour sans confiance et sans estime n'est point de
l'amour... c'est un caprice parfois... c'est du libert:nage tou-
jours... auquel on veut éviter des traces... dont on s'efforce
de briser l'avenir.
Lucien savait cela; aussi, comme pierre de touche du sen-
timent qu'il espérait avoir inspiré à madame Durrieu, il
voulut une épreuve souvent irrécusable. L'épreuve réussit.
L'amour de Louise devait être vrai... elle osait écrire à son
amant, el ne lui disait même pas de brûler ses lettres.
Mais l'bo nme est un être co nposé de principes les plus
contradictoires... l'accomplissement de ses désirs esl souvent
une cause de chagrin pour lui. Lucien, d'abord étourdi sous
le poids du bonheur, s'était pourtant éveillé bientôt de cette
lorpeur délicieuse qui l'engourdissait depuis le jour où, non
pas s m oreille, mais bien, mais m'cux sa bouche avail reçu
l'aveu d'une f-mme charmante! Lucien, certain d'un amour
qu'il avait rêvé comme on rêve... pauvre diable, la gloire...
en Espagne, restait élonné et craintif, maintenant, de la
tournure'qu'avaient prise ses chimères, devenues des réa-
lités. Souvent, assis auprès d'Edouard, il examinait furtive-
ment le visage de son ami, il cherchait s'il n'y rencontrerait
pas un.soupçon... une ombre de soupçon... Durrieu parais-
sait-il moins gai que de coutume, Lucien senlail son coeur
battre avec violence... Durrieu lui disait-il : « Lucien, chante
doue avec ma femme, » Lucien se figurait que le regard sé-
vère d'un mari s'apprêtait alors à épier ses moindres gestes...
ses moindres regards... Lucien, enfin, avait peur de D'ir-
rieu... il se demandait si ce dernier avail entièrement oublié
une gageure indigne, et si, dans le cas où il s'apercevrait
d'une intrigue entre sa femme et son ami, il n'accuserait
pas celui-ci, non-seulement de trahison, mais encore de
bassesse.
B illotté par ces pensées de bonheur et de craintes, Lucien
avail perdu tonte sa tranquillité. Tanlôt il se repêchait
d'abuser de la noble confiance que lui témoignait Edouard...
tantôt il craignait de trouver un piège caché sous celle con-
fiance, un piégo qui devait s'ouvrir béant et terrible quand
lui, Lucien, en écarterait, par un effort coupable, les fleurs
trompeuses qui le couvraient.
Cetie position énervait son âme ; il résolut d'en sortir à
tout prix : un combat pjnible s'établit alors dans son coeur :
d'un eêté l'amour, et les rogreis de perdre une femme qu'il
idolâtrait, se pi icèrent en première li^ne, bien décidés à ne
pas lâcher pied... de l'auire, l'amilié s'avança... l'amitié
s-ule, mas triste, mais douce, mais ind îlgeiile... serrani la
main de celui qui pensait à lu tuer... lui disant : merci do
ne l'avoir pas fiit... l'en consolant presque...
L'amitié cul le dessus.
XIV
La Cliauiftrc'd'iine femme.
I a chambre d'une e mme aimée,
Comme un ae.ie.l mystérieux,
Evitai-' une haleine embaumée
Q ;i rév-'le à l'Ain" charmée
La divinité de t-es lieux.
N. VUn-riN.
Lucien se promit de ne plus aller chez Edouard; il no
chercha pas à atténuer la douleur que devait lui causer cet
RËRTIIË L'AMOUREUS
15
acte d'héroïsme, par de vains mênagemens qui n'eussent
fait que le rendre plus difficile encore, il résolut de rompre
brusquement, d'un seul bond, br chaîne de fleurs qui le re-
tenait auprès de madame Durrieu Et certes, il fallait du
courage pour accomplir cetle résolution... car Lo'ine deve-
nait chaque jou • plus aim mie... ses lellres étaient écrites
a oc du feu. ses regards • n j"|aierl.
Assis, tout Irisle, un soir dans le salon où il attendail le
retour d'Edouard et de sa femme, en visite chez un nouveau
voisin, Lucien se répétait à chaque minute qu'il ne devait
plus vo'r Louise... ou'il fallait la fuir à jamais... cl son
ori ille attentive épiait le bruit des pas de la femme chérie.
11 élaii sept heures, on était au mois de septembre et la nuil
commençait à se nonlrcr au foin; Lucien, inquiet, faligué
d'allcndre, se mit à parcourir le salon, s'arrêtmt macninalc-
ment, de temps à aulre, devant les g-tuures qui le déco-
raient. Comme il passait devant une porte entre ouverte, il
se rappela qu'elle donnait sur la chambre de Louise; celle
chambre, une seule fois il y était entré, il y avait à peu près
trois mois, quand Edouard lui avail fait admirer l'agréable
maison qu'il venait d'acheter peur sa femme... En cet instant,
un désir ardent de revoir cetle chambre vint saisir Lucien.
Avant de se séparer pour touj urs de celle qu'il adorait, il
voulut pouvoir à- son aise baiser les Iraces de ses pas...
respirer l'air qu'elle avait respiré... arrêter ses regards là où
ses regards s'étaient arrêtés... il voulut dire un dernier adieu
à ce qui lui appartenait... c'était presque adresser cet adieu
à elle-même.
Les domestiques étaient en bas, aucun importun ne pou
vait venir le troubler; Lucien; pâle el tremblant comme s'il
allait commence un crime, ouvrit la porle avec précanii n,
et cuira sur la po'ule des pieds dans la chambre de Loti se.
La cl.amhre d une femme el, surtout, d'une femme ainv'c,
a, pour, les gens qui pensent, quelque chose de saint et de
poélique. Ces murailles, ces meubles... ce. lapis qui recou-
vre le plancher... ce Christ à moitié caché derrière la mous-
seline du lit, tout enfin, là, semble exhaler un suave parfum
de solennité qui fait doucement battre le coeur... La chambre
d'une femme devrait êlre un asile inviolable... un sanctuaire
inconnu aux profanes, un temple dont un mari... un amant...
auraient seuls le droit de connaître les ravissants mystères.
Lucien, la tête nue, considérait, ainsi qu'un avare consi-.
dère son or, chacune des pièces de l'ameublement du sédui-
sant réduit; ses regards s'élaienl d'abord arrêtés sur le lit.
— La poésie la plus pure, la religion la plus suinte... Par-
Sonnez-nous, mon Dieu! ne sont-elles pas toujours, hélas!
entachées des idées les plus mondaines et les plus prosaï-
ques?— Il regardait ces rideaux dont l'élégante ampleur
piotégeailleso c n.eil de celle qu'il aimait... Il regardait celte
couche arrondie qui tant de fois avail gémi, l'indigne! sous
le poids si léger d'un corps souple el gracieux... Ses lèvres
osaient se poser sur le lin où la têle de Louise se reprisait
chaque soir .. il s'arrêtait encore devant la pendule, — une
charmante Muse, tua foi ! —exacte à dire chaque nuit, de sa
voix argentine, l'heure à la jolie dormeuse Il demandait
aux glaces qui l'entouraient... de lui offrir l'ombre... l'ombre,
du moins, d'une image qu'il connaissait si bien Puis,
comme un enfant gâté qui veut toucher à loul ce qu'il voit,
Lucien prenait tour à tour, cuire ses do;gts avides, ce verre
dont les facettes avaient reçu si souvent le contact d'une
bouche charmante... celle cuillère de vermeil placée près
du Tistal... ce livre de prières dans lequel, sans douie.
Louise puisait chaque jour des paroles plaintives pour s'a-
dresser à Dieu.
D oubliait ainsi, perdu dans sa eonlcmplalion, el l'heure
qui s'avançait, rapide et ténébreuse, et le danger de sa pré-
senee, au moins singulière, dans la chambre de madame
Durrieu, quand une voix prononçant son nom vint l'arracher
à ses rêveries; il se retourna brusquement el Iressaillit... à
travers l'obscurité il avait reconnu Edouard debout près de
la porle. A celle vue, Lucien se sentit douloureusement op-
pressé. Edouard était-il là depuis longtemps?... avait-il suivi
de l'oeil chacune des folies suggérées à Lucien par la pas-
sion?... allail-il lui demander compte de la position dans la-
quelle il le trouvait, et cet incident ne lui dévoilerail-il pas
un secret qu'on aurait voulu lui cacher éternellement?
Lucien restait immobile sans oser lever la têle'. La voix
d'Edouard se fit entendre une seconde fois ; elle élaii affable,
aucune expression d'amertume n'e altérait la douceur... elle
disait à Lucien, avec un accent d<, gaîté plein de bonhomie :
« t)ue diable fais-tu donc à cette heure, tout seul dans la
chambre de ma femme? Est-ce que tu lui ménages une sur-
prise? »
Lucien, en face de cette apparence de quiétude, reprit lui-
même toute sa tranquillité; il s'élança vers Edouard en ré-
pondant quelques plaisanteries vagues que Durrieu parut
écouter de bonne foi; Louise était au jarlin avec plusieurs
personnes, et l'amant et le mari descendaient ensemble l'es-
calier qui y ^ondu:sait, quand un domesli ne, portant des
flambeaux, passa devant eux; à la lueur brillante des bou-
gies, Lucien jeta un coup d oeil sur le vis'ge de son ami,
coyanl y trouver les traces d!nn sourire .. M is il resta stu-
péfait, et peu s'en fallut qu'une exclamation d'effroi ne s'é-
chappât de sa bouche : les trvts d'îvlotnrd étaient cn-rveris
d'une pâleur mot-telle... un tremblem"ut nerveux agitait sa
paupière... ses yeux étaient fixes el ternes...
— Mon Dieu f pensa Lucien, il a tout vu !
XXV
Une Lettre.
Madame d'Inville, à Toulouse.
Septembre 18 .
« Ernestine, je suis perdue! Ernestine, j'ai peur!
« Maxime est ici '
« Maxime est ici, s'efforçanl de ranimer dans mon coeur
« un amour qui s'y est éteint. Maxime est ici... le désir s'est
« réveillé chez lui, e.t il prend le désir pour de la passion ;
« il trouve à la femme mariée des atlrails que la jeune lille
« n'avait pas... et puis, qui sail? peut-être, après avoir sé-
« duit la jeune fille, mei-il de l'amoii -propre à retrouver
« dans ses bras, sous ses caresses, la femme mariée.
« Oh! et il me menace! Ernesline, comprends-lu? il me
« menace' il a conservé toutes mes lettres,-et il ose dire
« qu'elles lui serviront pour se venger près de mon mari, si
« je continue de résister à son in âme violence... Mon Dieu!
« cet homme que j'ai aimé est donc un lâche!
« Ernesline, j'ai la tête brûlante! Depuis deux jours je ne
a vis plus... et, pour irrettre le comble à mes souffrances,
« un autre chagrin, que je n'ose te confier, me torture sans
« cesse... Oh! que n'es-tu près de moi! tes conseils me sau-
« veraient!
Maxime a loué, à quelque distance de noire maison, un
n petit pavillon assez élégant qu'il habile avec ma lanle, sa
« mère. M. Durieu lésa parfailement reçus tous deux... leur
« litre de parents leur était presque une garantie de bon ac-
« cueil, et ils en ont profilé autuès de mon mari. J'avais
« aussi d'abord reçu Maxmie avec bienveillance... Il vient de
« voyager, et j'écoutais, non sans intérêt, ses lon;s récits
« sur l'Allemagne qu'il a parcouru"; il a pris cet intérêt
« pour de l'amour... il a f inl d'en é 'rouver encore... et de-
« puis ce moment je le hais' il m'effraie!
« Mon Dieu! comment cela liuira-l-il?... Prie pour moi!...
« Adieu!
■ LOUISE. >
XXVI
Ta main ; c'est moi. ....
îiieii de plus ! Ktdi'jà sur l'érlielle do soie
Lne main l'attirai, palpit tite de joie;
Déjà de ix bras aideius, de b users ein'h iîn4,
L'avaient, comme une proie, a. 1 alcôve entraîné.
A. DK MlNSIT.
Un mois s'était passé depuis que Lucien s'était prom's de
ne plus retourner chez Durrieu, et, li-.lèle à sa promesse,
Lucien ne s'était plus présenté chez son ami : toujours seul
■lacs sa pelée maison de Nog-nl. fuyant I ■■ monde, é.itanl
d'aller à P.t'is, il ossaydl, au milieu des arts, de i-elroirv-T
le.repos donl il ava-t besoin; mais trop de souvenirs bvtil-
hmtiaient iians sa lête : le cal me le fuyait. Voula l-il pein-
dre, sous ses pinceaux tremblants une image liisle el pâle
apparaissait sans cesse, lu', reptor.Uarit son "bandoti; se inel-
lait-il à son piano, ses doigts désoo îlssanls répétaient sur
les touches cel air dé.icieux que Louise aimait à chanter
avec lui.
Toute femme, n'est-ce pas, lecteur, doit aimer la musique?
Une femme qui bâille aux accenls mélodieux d'une sympho-
nie de Beethoven ou d'une valse de Strauss, n'est pas une
femme : c'est un êlre qui lui ressemble beaucoup, mais, à
coup sûr, ce n'est pas une femme. Une femme, donc, qui
aime la musique, est généralement musicienne; elle chante
toujours un peu... quelquefois beaucoup... souvent même
l;op... Je préfère, quant à moi, qu'elle ne chante qu'un peu,
car alors elle réserv» à quelques personnes privilégiées le
16
BERTHE L'AMOUliELISE.
plaisir de l'entendre, et elle garde pour son amant seul le
bonheur de la bien écouter : elle lui redit surtout une ro-
mance... un air de Masini sans doute, qu'elle affectionne vi-
vement, qu'elle préfère atout autre... Cette romance si jolie,
il la sait bientôt... près d'elle, il la chante tout bas... comme
pour l'accompagner... loin d'elle, le soir, seul dans les bois,
sur le bord de la mer, il la chante encore, comme s'il espé-
rait qu'elle pût l'entendre et le remercier... puis, si le mal-
heur ou l'infidélité vient briser pour toujours des amours qui
devaient être éternelles, on garde en sa mémoire, religieux
souvenir, ce rythme dont si souvent la dernière note vint
mourir sur vos lèvres; au concert, au théâtre, en soirée, ce
refrain vous trouve toujours disposé à l'entendre avec joie,
et, chaque fois que vous l'entendez, vous vous surprenez,
j'en suis sûr, à essuyer une larme... une larme de bonheur...
et on essuie doucement ces larmes-là. ',-
J'ai connu un jeune homme,.un aimable garçon, joyeux
artiste, bon vivant; il avait eu beaucoup de maîtresses eïs'é-
tait fait un recueil fort curieux des refrains, chansons et ro-
mances qu'il leur avait entendu fredonner ou chanter avec
plus ou moins de passion. Dans ce recueil, qu'il me montra
un jour, il existait, je dois l'avouer, beaucoup plus de re-
frains gais et grivois que de ballades sévères ou nocturnes
langoureux; mais l'amateur d'ariettes avait la faiblesse de ne
tenir pas tant à la qualité qu'à la quantité... Cependant, après
m'avoir fait remarquer d'abord :
Tu n'auras pas ma rose,
qu'adorait une jeune blanchisseuse, -
Charmante Gabrielle,
dont une piquante modiste était fanatique,
Ma grand'mjère un jour à sa fête,
dont raffolait sa blanchisseuse,
Bien, père Cyprien^ etc.,
et tant d'autres molifs assez vulgaires que je ne puis me rap-
peler, et qu'il marmottait entre ses lèvres souriantes, il pre-
nait bientôt un air grave el recueilli en tournant un dernier
feuillet, religieusement placé entre deux pages blanches :
sur ce feuillet était délicatement notée cette romance si naï-
vement jolie de Chateaubriand :
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance !
Ma soeur qu'ils étaient beaux ces Jours
De France ! '
Mon pays sera mes amours
Toujours !
Puis au bas il avait écrit un nom dont il ne me permit de
voir crac l'initiale, madame D'".
C'étail-là son plus doux souvenir, le régent de son trésor...
Madame D"" élait une grande dame ; il l'avait aimée bien
plus que les brunisseuses et les modistes... aussi l'avait-elle
trompé beaucoup plus tôt... c'est toujours comme cela.
Lucien cherchait donc à se distraire pour oublier Louise,
et, loin de l'oublier, il y pensait davantage. Plusieurs fois
Durrieu élait venu s'informer du motif qui pouvait l'empê-
cher d'aller chez lui comme à l'ordinaire... Il lui avait fait
avec bonté des reproches de celte négligence, et chaque fois
Lucien , tout en prétextant une nouvelle indisposition, une
partie de plaisir, une affaire, cherchait à deviner dans les
traits d'Edouard, dans ses paroles , quelque chose qui trahît
une pensée secrète... Mais Edouard conservait toujours sa
figure calme et loyale... ses yeux n'exprimaient que de l'in-
térêt et de l'amitié, et Lucien se disait chaque fois, en le
voyant partir: « Je me suis trompé' Il ne se doute de rien;
Djeu soit loué!
Mais, poursuivi sans relâche par ses regrets et son amour,
Lucien élait réellement devenu malade; jadis plein de force
et de santé, nageur intrépide et adroit..,., presque autant
que M. A. Karr el ce n'est pas peu dire., car nous savons,
j espère bien, lous, qu'il nage un peu agréablement, M. A.
Karr! Chasseur infatigable, cavalier résolu, Lucien ne passait
pas un jour sans se livrer au moins à l'un de ces plaisirs;
maintenant, faligué de tout, ennuyé de tout, excepté de sou-
venirs qui le tuaient pourtant, il restait du malin ausoir cou-
ché sur un large divan, négligeant jusqu'au cigare l'ami
des gens qui souffrent ou s'ennuyent, délaissant jusqu'à Wal-
tcr-Scott, son auteur favori..». Son bonheur était de relire
les lettres de Louise il en possédait cinq, et toutes cinq
il les savait par coeur ce qui peut prouver, je crois, qu'il
avait, non seulement de l'amour, mais encore beaucoup de
mémoire.
.Un jour que Lucien était ainsi, seul, dans son bouiloir, son
domestique entra et lui remit un papier : ce papier ne con-
tenait que ces trois mois : je suis là. En les voyant, Lucien
•bondit vers la porte ; une femme soigneusement voilée était
dans l'antichambre Lucien fit un geste le domestique
disparut Louise arracha son voile et se précipita dans les
bras de. son amant.
. Vouloir décrire ici le délire de Lueien, ce serait, peintre,
vouloir rendre, sur la toile ingrate, un de ces beaux effets
de soleil couchant dont les reflets d'or et de pourpre nar-
guent si cruellement l'homme et son pinceau. Oublieux de
toutes ses résolutions, Lucien ne vit que le présent et il le
saisit au passage Louise était là, sur son coeur, lui répé-
tant mille fois : je t'aime! attachant ses lèvres aux siennes...
noyant ses regards dans ses yeux... l'étreignant avec pas-
sion de ses petites mains brûlantes.:...; Quelques mots : tu
souffrais ! je suis venue, — tu es un ange, je pensais à toi !
— et tu m'abandonnais! — oh ! je t'aime ! — furent jetés,
à des intervalles inégaux, comme les notes basses de l'ac-
compagnement, savamment saccadé, de quelque large mé-
lodie puis tout cela se perdit en un murmure qui'n'a de
nom dans aucune langue humaine ....
Et Dieu eut deux fautes de plus à enregistrer à son grand
livre : titre : Humanité, folio : je vie sais pas le folio...
,Doit Lucien de Liverval... Doit Louise Durrieu.
Ce qui peut être une besogne fatigante, surtout si le livre
est tenu en partie double.
XXV
Passé. '
O profanation ! point d'amour!
A. DE MUSSET.
Qu'une femme se donne à son amant, dans un de ces mo-
ments de délire et d'effervescence, où le matérialisme de-
vient presque de la poésie à force d'émotions et de volupté,
et je dirai : cette femme peut aimer celui qu'elle a rendu
heureux mais qu'une femme calcule le temps qu'elle lais-
sera entre l'aveu et le baiser entre le baiser et la posses-
sion qu'elle limite sa résistance, ou bien encore, qu'em-
portée par une force indépendante de sa volonté, et peut-
être aussi,-pour faire face à quelque danger imprévu, elle
aille au-devant des désirs de son amant, et je dirai : cette
femme n'aime pas '
Louise se figurait, de bonne foi, qu'elle aimait Lucien, et
il avait accepté, lui, pauvre fou! comme un acte de passion,
la démarche qu'elle avait osé faire pour retrouver celui qui
voulait la fuir Eh bien ! tous deux se trompaient, et le
vrai mobile de cet acte, tout de dêvoûment en apparence ,"
n'était autre chose qu'une persécution dont la persévérance
désespérait Louise, dont l'infamie eût fait rougir Lucien. Ega-
rée au milieu du dédale où l'avaient jetée les suites d'un
amour de jeune fille, tremblante devant son mari trem-
blante devant son ancien amant, Louise ne trouva qu'un sen-
tier.:... et encore il était bien dangereux qui put la con-
duire à un salut incertain elle se réfugia dans les bras de
Lucien. Poussée par un intérêt dont elle ne se rendait pas
compte elle alla chercher, parmi les élans d'un amour
loyal et généreux, une protection invincible contre la tra-
hison et en effet, les nuages épars au ciel disparurent
quelques jours, laissant le soleil radieux au milieu de l'azur...
mais l'orage... un orage terrible se formait dans, le lointain.
Si le bonheur, souvent, épure l'âme, souvent aussi il y
brise toules les nobles pensées au profit d'un seul but, dont
la noblesse peut, au moins, être contestée. Heureux mainte-
nant, autant qu'il pouvait l'être, Lucien, oubliant qu'il venait
de commettre une faille, ne pensant même point aux suites
qu'elle pouvait avoir, et pressé d'ailleurs par les prières de
sa maîtresse, Lucien était retourné chez Durrieu ; Durrieu
l'avait reçu froidement, mais avec politesse sa main, en
serrant celle de son ami, avait éprouvé une contraction ner-
veuse son teint plus pâle que de coutume, s'était encore
terni Lucien ne vit rien de tout cela.
Mais il y avait alors chez Durrieu, chaque soir, un homme
qui, lorsqu'il rencontra pour la première fois Lucien, tres-
saillit et devint sombre et pensif: cet homme, c'était Maxime
Desjardins. ;
Et d'abord, voici ce qu'était Maxime Desjardins.
Resté, à vingt-quatre ans , par la mort de son père, pos-
sesseur d'une fortune assez considérable, Maxime avait pres-
que tout-à-fail abandonné la carrière qu'il commençait à sui-
vre : délaissant une profession pour laquelle son goût, d'ail-
leurs n'était pas très prononcé, fuyant à jamais les écoles et
les cours de clinique, il n'exerça plus dès lors la médecine
qu'en amateur. Doué d'un esprit agréable et d'un physique
BËRTI1Ë L'AMOURliUSË.
17
avantageux, il alla dans le monde et s'y créa une réputation
d'homme aimable qui le fit rechercher. Sun oncle, M. Hé-
brard, le père de Louise, aimait beaucoup Maxime, el le rêve
de l'ancien avoué était de voir unis, un jour, sa fille et son
neveu. Louise avait alors dix-sept ans, elle sortait de pen-
sion , la tête remplie encore de ces illusions que les jeunes
■filles savent se créer entre elles Maxime était joli garçon,
spirituel, quoique un peu fat c'était le premier nomme
■qui lui fît la cour Monsieur et madame Desjardins , en-
dormis par la pensée d'un mariage, certain, à ce qu'ils sup-
posaient, ne tirent qu'encourager ce senliment naissant
ils crovaient assurer ainsi l'avenir de leur enfant, quand, au
contraire, ils la poussaient à sa perte Maxime Desjardins
■écoutait en souriant d'un air approbateur chaque mot à dou-
ble sens que son soi-disant futur beau-père aimait à lui .an-
cer parfois, mais son intenlion à lui était bien arrêtée la
vie de garçon, et la vie opulente, surtout, lui semblait trop
délicieuse pour qu'il consentît à la quitter au profit d'une
union dont, à son avis , les avantages ne compensaient pas
les charges. Cependant, l'amour de Louise prenait chaque
jour plus de force elle était jeune et jolie ignorante
du danger, elle se livrait en quelque sorte à son cousin
Si Maxime eût eu de la noblesse au coeur, il eût évilé avec
soin de commettre une faute qu'il ne voulait pas réparer
mais chez lui le plaisir passait avant tout son âme était
dose de toute impression généreuse il profita de l'inex-
périence de Louise n'en voulant point pour femme il en
ht sa maîtresse.
Cette liaison dura quelques mois. Heureuse des promesses
d'amour elde mariage de son amant, I ouise s'abandonna,
confiante, à ses caresses... puis, vinrentla désillusion cruelle
et le lâche abandon Un jour, sous un prétexte frivole,
Maxime se brouilla avec son oncle et s'éloigna, laissant une
jeune fille déshonorée et un père et une mère désolés de la
douleur de leur enfant, et n'en sachant heureusement pas
encore et l'étendue el la véritable cause.
Le temps cicatrise les blessures de l'âme; les pleurs de
Louise se tarirent, une seule personne connaissait sa faute ,
Ernestine, son amie d'enfance ce fut dans ses bras qu'elle
alla chercher des consolations, el lorsque, plus tard, Dur-
rieu vint faire des propositions à M. Hébrard, relativement à
la main de sa fille, ce fut Ernesline qui conseilla à Louise
d'accepter l'offre d'un galant homme, et d'expier auprès de
lui, à force de -soins et d'amitié, la faute qu'elle avait com-
mise la tache dont elle s'était souillée.
Quant à Desjardins, il était parti pour l'Allemagne; le sou-
venir de ses amours avec sa cousine n'était pour lui qu'un
souvenir de triomphe et de plaisir à ajouter à ses autres notes
galantes ilJ'avait presque oubliée, lorsque à son retour à
Paris, deux ans après son départ précipité, il appntque Louise
était mariée depuis à peu près une année. A cette nouvelle,
Maxime se sentit oppressé par un dépit secret, une jalousie
concentrée; semblable au chien de la fable, il aurait voulu
garder pour lui un bon dont il ne se servait pas le ma-
riage de Louise lui semblait une anomalie un oubli, fait
avec mépris el dédain, de leur ancienne liaison; si Louise
eût été libre comme autrefois, comme autrefois, sans doute,
Maxime eût évité ses reproches et ses larmes mais elle
avait changé de position, mais elle était la femme d'un homme
respectable, mais elle avait plus à craindre m mitenant qu'au-
trefois l'honneur de son mari était devenu le sien
Maxime trouva original de s'essayer à rallumer une flamme
sur laquelle il avait, jadis, soufflé sans regrets il trouva
du meilleur goût de trahir le mari après avoir trahi le père...
il se présenta, d'abord, comme un amant coupable et repen-
tant, devant madame Durrieu elle le repoussa d'une ma-
nière qui prouvait qu'elle avait tout-à-fait cessé de l'aimer.
Maxime, alors, ne craignit pas d'employer un moyen infâme
dont l'idée seule eût fait pâiirloutaulre. Il possédait plusieurs
lettres, que, dans son imprudence déjeune fille, Louise avait
jadis confiées à sa loyauté ces lettres, il s'en prévalut au-
près de la femme mariée il menaça de les faire servir à
une vengeance ignoble, si l'on refusail plus longtemps de lui
obéir.
Madame Durrieu eut peur cette fois. Nous avons vu ce qui
suivit ce mouvement d'effroi. Maintenant, nous avons en
scène : 1" comme rôle principal, une femme sans caractère,
sans i assions, qujHGWnê ^Uç. a cédé à cet instinct des sens
dont la force Urîw^sM/à'uqWaute... qui, f mme vient de
commetire uiiea^veTl^au»iiiOTr détourner la foudre gron-
dant sur sa/êw? %Jfe ,„ '•** \
2° Lucietf d^Liç^aViâiara'-d$s plus heureux pour l'in-
stant, . j ^~ >Jtâim =e f
3° Edouard.Durrieu, homme vertueux, et qui en est peu
récompensé.
4* Maxime Desjardins, traître pur sang.
Il manque un mais à notre mélodrame... un niais! Eh
mon Dieu ! c'est peut-être moi, qui me suis chargé de ce
rôle en vous disant une histoire à laquelle, je l'espérais,
vous trouverez un peu d'intérêt, quand, loin de là, elle vous
endort peut-être...
En ce dernier cas, pardonnez moi et jetez ce livre...
Mais non, lisez encore... lisez, car tout ce que j'ai écrit
est vrai... lisez... car c'est avec des larmes qu'on m'a conté
ce que je vous conte aujourd'hui... lisez... car ce livre a un
but... plaise à Dieu qu'il l'atteigne !
XXVI
Surprise.
L'amour propre est plus habile que Je
plus habile domine du inonde.
LA ROCHEFOUCAULD.
Depuis que l'automne grisâtre et humide a lourdement
remplacé les jours purs et brûlants d'août et de septembre,
il y a, chaque soir, chez M. Durrieu, une société assez nom-
breuse de campagnards et campagnardes qui viennent se
réunir, les uns pour atlendre un brelan devant un tapis vert',
les autres pour faire de la musique et parler de Paris, où
l'on va bientôt retourner. Madame Durrieu aime le monde,
elle a d'ailleurs besoin de lui pour s'étourdir un peu sur les
remords el les craintes dont elle est sans cesse tourmentée...
puis il lui semble encore qu'au milieu de tous ces gens qui
eau ent et rient elle échappera plus facilement aux regards
inquisiteurs de Max;me, et pourra plus souvent écouter, en
liberté, les douces paroles de Lucien.
Pénélrsz avec moi dans le salon du notaire, et prenons
ensemb'c un aperçu rapide des personnes qui s'y trouvent
en ce moment.
Il est dix heures : la bouillotte est animée; parmi ces
quatre messieurs qui tiennent les cartes, vous reconnaissez
sans doute, d'a'iord, notre ami Edouard Durrieu? Si figure
pâle et amaigrie retrouve pourtant, devant les étrangers,
quelques lueurs de son ancienne tranquillité. Il en est des
chagrins comme des joies, les laisser deviner à chacun, ce
sera t les déflorer sans autre fruit qu'un banal intérêt. Depuis
plusieurs jours Durrieu semble livré à d'impouantes et dou-
loureuses préoccupations; il part chaque matin de fort bonne
heure pour Paris, et n'en revient que fort tard. Il répond
vaguement à Louise quand elle ose l'interroger sur ses affai-
res, et Louisse baisse les yeux en tremblant, car depuis plu-
sieurs jours aussi, les regards de Durrieu deviennent de plus
en plus sévères... ses manières plus froides auprès de sa
femme.
Autour d'une table recouverte d'un tapis, plusieurs dames
sont assises ; les unes brodent ou font de la tapisserie, les
autres regardent en riant les amusantes caricatures d'un al-
bum : quelques jeunes gens, dédaignant la bouillotte, se sont
m'dés parmi ces dames ou parcourent des journaux ou des
brochures; enfin, Lucien, placé devant le piano, fait courir
ses doigts sur les louches, laissant à son naturel musical
le soin de leur fournir des accords mélodieux.
Nonchalamment penché sur le doss-er de son fauteu'l, à
quelque distance de la table de jeu, Maxime Desjardins, tout
en ayant l'air d'écouter avec attention les passe, vu, argent,
tenu, qui se succèdent sans interruption dans la bouche des
boui loueurs (terme nouveau), n'en observe pas nioms, du
coin de l'oeil, la contenance de la maîtresse de la maison...
Louise est sérieuse ; courbée sur un ouvrage de broderie,
elle lève parfois la tête du côlé de son amant, et quand les
regards descelui-ci viennent à renconter les siens, il se peint
aussitôt dans les traits de la jeune femme une expression
de chagrin et d'ennui indicible. Cetle petite mine gracieuse,
qu'elle imprime à sa figure, semble dire à Lucien • «je
t'aime, je voudrais te parler... je voudrais être seule avec
toi ! » et Lucien lui répond par un signe imperceptible de
pitié et de consolation.
La haine est comme l'amour, tout est proie pour elle, elle
comprend tout... elle cherche un sens à tout... s'effraie de
toul, se réjouit de tout, flaxime, dès la première fois qu'il a
vu Lucien, a deviné en lui un rival... et un rival aimé... et
malgré les soins de ouise pour se cacher de son ennemi,
semblale au basset intelligent, Maxime a depuis longtemps
flairé la trace avant que sa victime ait songé à fuir; prudent
et adroit, ses anciennes persécutions à l'égard de Louise se
sont changées en une politesse froide et réservée, dont elle
no pense pas a pénétrer les causes et le but. Aimable et
1$
BERTI1E L'AMOUREULE.
•ans façons auprès de Lucien, Maxime a évité de faire naître
iflans i esprit du jeune homme ib s -soupçons (tue d'âpres
' rapports eussent provoqués sans doute. Enfin, l'ancien am ml
joue «ou rôle d'espionnage .avec un tal< ni dont ne rougi-
rmciil (tas le plus lin dijdomalc, 1 agent le plus rusé de la
haute police.
Mrzi heures sonnent; une révolution s'opère parmi les
jtroetirs : on s'occupe de liquider peur changer les places;
quelques diimes se lèvent el s'inlcrmeiii si leurs maris ont
gagné, chose à laquelle elles s'intéressent beaucoup, car up
mari est ordinairement fort généreux quand le sort lui it élé
favorable. Je commis un u onsieur qui n'habille sa femme
qu'avec ses bénéfices à la bouillotte. De nouveaux joueurs
se présentent, on dispose les caries... on parle gain ou
perle... on peste après un brelan qui n'a rien rapporté... on
vaille un coup rionl la hardiesse a eu le plus rare bonheur...
chacun s'émeut selon qu'il a à bénir ou maudire la fortune...
à la faveur de ce petit bouleversement Lucii n s'est rappro-
ché de Louise, il lui perle bas, sa main serre dou emetil la
sienne, il y glisse un billet cl, s'éloignaut vivement, il va se
placer à une lahle de jeu.
Se parler bas se serrer la main, donner et recevoir le bil-
let, tout cela a élé l'affaire d'une seconde... mais Maxime a
tout vu.
Maxime est devenu pourpre... ses yeux étinecllent, une
pensée infernale l'ail balire les artères de son front. Chacun
dans le salon est encore occupé... Maxime se glisse derrière
le fauteuil de Louise et, d'une voix que la fureur altère, il
murmure à son oreille :
— Louise, je veux cette lettre !
Louise resté immobile et mm Ite; elle n'a pas la force de
regarder celui dont elle a reconnu les accents; Maxime re-
nouvelle sa demande, mais celle l'ois, c'est avec un calme ef-
frayanl qu'il répète :
— Louise... je veux cette leltre!
—Quclie. lellre? balbutie la jeune femme qui se sent mourir.
— Allons! vous savez bien!... donnez vite, vous uis-je !
j'ai tout vu! voulez-vous que je vous perde?
— Maxime! grâce! au nom du ciel!
— Hien' la lettre ! la lettre'
', Louise est fillern'c; la crainte d'un élal scandaleux lui Ole
i |Qti e sa présente d'esprit... une pâleur mortelle COIMC Sun
Visa e... sa tête trappe le dossier du fauteuil sur lequel elle
(S.-;, assise... et se* doigt* ont laissé échapper le fatal papier
qu'ils froissaient tout h lin u e... Maxime s'en saisit et cou-
rant au-devanl de Durrieu qui s'iKiutec de .son côlé :
— Ma cousine se trou vu mal, lui dit-il, la chaleur de l'ap-
partement r.mo.i.niûdt... je crois qu'cle fera bien de "se
ret rer dans sa chambre; en ma qualité de médecin amateur
je lui prescris un repos absolu.
Du rieu regarde Louise d'un air sombre; elle est san-.
co.,naissain e, les dames s'< mpresseut nuli-ur d'elle; les <lo-
îuosliques accourent, les joueurs se lèvent... ijuani à Maxime
il a déjà quille le salon, il descend précipitamment l'escalier,
il esi dans io jVdin. il court, il vole à travers les allées... il
arrive près de la grille...
Lue main de fur l'arrête tout-à-coup par le bras, et ces
mots résonnent à son oreille :
— Maxime Dcsjardins... vous êtes un infâme!
XXVII
Mrnsoitgarit.
Dis-moi qui ii.'a tntlii; mais quoi qu'il on puisse être,
Eut ge que cette main t'en punira pei.t-etre,
Q'i'iji' te punirai de m'ôter non lei-cnr.
Parle à C" prix. \OI.IAIIIK [Marianne.)
Un brouillard froid et épais couvre la Marne et les campa-
' gros avmsinanlcs. Le silence de la nuit n'est plus troublé
ainsi qu'il l'était il y a deux semaines encore, par les cris
Stridents dos insectes cachés sous I herbe; la lune se voile
.«ms les nuages, la terre humide fléchit sous les pas de Lu-
'.cieu et de Maxime marchant côte à côte, et, parfois, les ar-
bitres «'inclinant biusquomcnt sous une rafiàle passagère, se-
vÇQucnt sur la tôle, des deux jeunes gens une abondante .pluie
$e gouttes d'eau glacée.
Lucien, avant de demander à Maxime l'explication de sa
; conduite, a voulu s'éloigner de la maison du noiane; il a
çrailit, pour la sûreté de Louise, les éclats dune voix que la
colère exalte, il contient son impatience, et .Maxim- qui le
:-|Uit, attend, silencieux, aussi, qu'on veuille bien l'inleno-er.
-ru'.lj-y a deux mii.uies que |es deux rivaux eheniineni de la
pJo/Sfii ils sont arrivés à peu de distance ou pont de Joinville,
il* WMifli **1 fiWHWS egi fflaintçnaiu bien loin derrière eux,
Lucien s'arrête brusquement, et saisissant de nouveau le
bras de Maxime, il lui dit :
— Monsieur, il n'y a qu'un instant, je vous ai instiltS. Il
n'y a qu'un instant je vous ai stigmatisé d'un mot dont l'a-
n citume ne satisfaisait pas encore toute ma colère. Mainte-
nant, avant de vous demander raison de ce que vous avez
fait, je m'efforcerai de vous parler sans passion. Votre con-
duite, saiis doute, a pour mobile quelque sourde vengeance?
Parlez donc, monsieur, quel a élé votre but en cherchant à
découvrir les mystères d'une liaison qui peut n'être pas cou-
pable... et que, "en tous cas, voire devoir d'homme d'hon-
neur vous ordonnait de paraître ignorer ? De quel droit vous
êtes-vous aussi indignement rendu dépositaire de ce secret?
Votie parenté avec la femme d'Edouard est-elle le motif de
ce vol?... Parlez... oh! croyez-moi, ne cherchez point à
nier ! Assis à la table de jeu que je ne pouvais quitter sans
provoquer une surprise qui eut perdu madame Durrieu, j'ai
suivi lous vos mouvements, je vous ai vu forcer votre mal-
heureuse cousine à vous livrer le billet que je venais de lui
lemelire'... Ali ! rendez grâce au ciel, monsieur, de ce qu'a-
lors j'ai eu assez de force dans l'âme, assez d'amitié pouf
Louise, assez de respect pour Durrieu, pour ne pas vous bri-
ser à l'instant la figure... vous fouler sous mes pieds !
— Monsieur de Liverval, avant de répoudre à aucune des
questions dont vous m'aeeahlez, à aucune des injures que
vous me jetez avec une prodigalité vraiment surprenante pour
un homme du monde... j'exige une chose?
— Qu'exigez-vous?
— Que vous me fassiez le serment de ne pas m'interrom-
pre, quelque surprenantes ou odieuses que vous paraissent
mes paroles. Je ne l'ignore pas, monsieur, c'est mou sang
que vous voulez .. ma conduite, sans doute, autorise votre
mépris, vr tre haine !... Eh ! qui vous dit que, moi aussi, je
ne vous méprise point! que je ne vous hais point ! qui vous dit
que. je n'ai pas songé bien souvent.-, à vous demander compte
d'un amour qui m'offensait, et dont je voulais avoir des preu-
ves cet laines avani de venir à vous?
— Je ne vous comprends pas...
— Vous allez me comprendre !... Ainsi vous jurez...
— Je jute dé me taire et de vous écouter.
— C'est bien !
Et.Maxime s'appuyant sur le tronc d'un vieil arbre gisant
au bord du chemin,"continua ainsi :
— Monsieur de Liverval, vous êtes jeune, mais vous
avez assez vécu pour savoir que les paroles, les serments,
les actions même d'une femme, ne sont, tro,p souvent, que
mensonge el hypocrisie... vous éles l'amant do madame Dur-
rieu...
— Qui vous l'a dit?
— Vous m'avez promis de me laisser parler. Vous êtes
l'amant de madame Durrieu... A mon tour je vous dirai : ne
cherches pas à nier... ce serai! en vain, croyes-moi, que
vous tenteriez de me tromper... vous êtes sou amant'... je
le sais ! j'en suis sûr ! Depuis quinze jours je vous suis con-
tinuellement lous deux du regard, et je n'ai pas besoin
d'ouvrir la leltre que j'ai surprise pour me convaincre d'a-
vantage. Eh bien ! .. onsieur, celte femme aimée loyalement
par vous... pour la défense de laqm lie tfous êtes prêt à
risquer voire vie... celle femme que vous croyez aimante et
bonne, franche el généreuse, cette femme a le coeur sec,
l'âme avilie... un aulrc, avant vous, a cru aussi êlre aimé
d'elle... un autre avant vous... avant son mari... l'a possé-
dée...
— Vous mentez !
— Monsieur de Liverval, dois^je continuer?
— Oui!... continuez!...- mais il me faudra des preuves
ensuite, entendcz-rvi-us, monsieur! La calomnie est une arme
qu'on manie facilement, mais qui, souvent aussi, est funeste
au lâche qui a osé s'en servir.
— Je le répèle et ne calomnie pas... un autre avant vous,
avant Durieu, a possédé Louise : c'était une jeune fille
alors... une jeune tille aux regards purs et naïfs... cet au-
tre... c'élait moi, vous l'avez co épris, devint fou d'amour à
ses genoux ; enivré de bonheur... coupable, il est vrai, d'un
moment d'égarement, mais aussi fier et joyeux de pouvoir
bientôt reparer mes torts en offrant ma main à Louise,
union que d'ailleurs son père voyait avec bonté; je partis un
jour pour (Allemagne, où m'appelaient des affaires impor-
tantes; je partis après avoir reçu les serments et les larmes
j de Louise; je partis, confiant... sol que j'étais, dans la sin-
cérité de ses larmes el d- ses serments... Quand je revins,
monsieur... je trouvai Louise mariée. Malgré les prières de
sa famille, malgré les lettres nombreuses que je lui aeri-

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