Bibliothèque des souvenirs, ou Anecdotes curieuses et faits historiques publiés depuis le 31 mars 1814

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Blanchard (Paris). 1814. France (1814-1815). In-12.
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Publié le : samedi 1 janvier 1814
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SOUS PRESSE.
La Vie de LOUIS XVII, I vol. in-18 , fig.
BIBLIOTHEQUE
DES SOUVENIRS,
OU
ANECDOTES CURIEUSES
ET FAITS HISTORIQUES,
PUBLIÉS DEPUIS LE 31 MARS 1814
PARIS,
PIERRE BLANCHARD, LIBRAIRE,
AU PALAIS ROYAL, GALERIE. DE BOIS, N°. 249.
1814-
AVERTISSEMENT.
Nous avons cru qu'un Recueil tel que
celui que nous présentons au Public ne
pouvait que lui être agréable ; c'est un
souvenir de ce qui s'est passé de plus in-
téressant parmi les grands événemens qui
viennent de marquer cette époque. Quoi-
que la plupart des faits que nous rappe-
lons-soient déjà très-connus, on n'est pas
fâché de les retrouver, et surtout de les
retrouver dans un seul recueil ; cela épar-
gne la peine d'aller les chercher dans une
multitude de feuilles éparses et de bro-
chures déjà perdues dans l'oubli.
Nous n'avons mis et nous ne pouvions
mettre d'autre ordre dans ce livre que de
l'approcher les matières qui avaient de l'a-
nalogie entre elles. Dans le choix des anec-
dotes, nous nous sommes arrêtés aux plus
piquantes et à celles qui font connaître les
principaux personnages ; tout ce qui nous
a paru calomnieux, nous l'avons rejeté. Il
6 AVERTISSEMENT.
ne suffit pas d'être assez honnête homme
pour ne point inventer une calomnie, il
faut encore avoir cette pudeur qui em-
pêche de la répéter.
Si ce Recueil est accueilli du Public ,
nous en ferons paraître un second. Ce mo-
ment-ci n'est pas seulement fécond en évé-
nemens ; il a déchiré le voile qui nous en
dérobait une quantité d'autres que nous
soupçonnions à peine et dont la connais-
sance excite toujours notre surprise.
ANECDOTES
CURIEUSES
ET FAITS HISTORIQUES.
Louii XVIII en Angleterre.
UN peu avant de venir attendre à Londres
le résultat des efforts qui se faisaient en sa
faveur sur le continent, le roi Louis XVIII
habitait le château d'Hartwel , dans le
comté de Buckingham, à seize lieues environ
de la capitale. Il y prenait souvent le plaisir
de la promenade à pied, souvent aussi il y
montait à cheval. Ce bon prince était chéri
et révéré dans tout le pays. Toutes les fois
qu'il s'approchait d'une ville ou qu'il tra-
versait un village, toutes les cloches son-
naient à l'avance ; les habitans se précipi-
taient à sa rencontre, et suivaient ses pas en
l'accablant de témoignages d'amour et de
vénération. Le château d'Hartwel et ses
belles dépendances avaient été cédés par le
propriétaire à S. M. Dès ce moment S. M.
( 8)
en avait traité les habitans avec une extrême
douceur; elle allégeait toutes leurs charges,
et ses bienfaits allaient chercher le malheu-
reux sous le chaume, et sécher partout les
larmes de l'infortuné.
Il y eut un moment où le château d'Hart-
wel devint le point de réunion d'une partie
de la famille royale de France ; on y vit à la
fois le comte d'Artois , Monsieur, le duc
d'Angoulême, le duc de Berry et madame
la duchesse d'Angoulême, qui prodiguait au
Roi les soins d'une fendre fille. Dans cette
retraite , ces illustrés proscrits s'occupaient
avec affection du sort des prisonniers fran-
çais et leur faisaient distribuer des secours ;
madame la duchesse d'Angoulême, particu-
lièrement , leur donnait tout ce qu'elle pos-
sédait.
Le château d'Hartwel était, sous tous les
rapports, le séjour d'un sage. La culture des
belles-lettres était le plus cher délassement
de S. M. ; en général, le Prince que la Pro-
vidence appelle à nous rendre les bienfaits
de la civilisation, a toujours aimé les sciences
et les arts ; ses connaissances sont aussi va-
riées qu'étendues ; sa mémoire est prodi-
gieuse; il parle de tout avec une facilité , une
grâce et une justesse infinies.
(9)
Le roi Louis XVIII ouvrait et lisait lui-
même ses dépêches ; lui-même aussi y répon-
dait. S'il avait à recevoir des envoyas des
Puissances, c'était lui qui les entretenait,
qui recevait le rapport de leur mission et
qui donnait ses réponses de vive voix ou par
écrit. Ce prince prenait enfin sur lui de trai-
ter exclusivement toutes les affaires de son
administration ou de sa politique.
Arrivée du Roi en France.
C'est le 24 avril que S. M. Louis XVIII a
touché le sol de la France.
Long-temps avant que le vaisseau chargé
de l'auguste dépôt sortît du port de Douvres,
la ville de Calais entière était attentive au
signal qui devait annoncer le départ ; le ri-
vage de la mer, les remparts, tous les points
élevés étaient déjà couverts d'une foule d'ha-
bitans auxquels s'étaient joints ceux des
villes et des campagnes voisines; enfin le
canon se fait entendre : il était une heure.
A l'instant, et comme s'il eût été possible
que les sept lieues qui séparent Douvres de
Calais fussent traversées en quelques minu-
tas, vous eussiez vu se précipiter vers le port
(10)
le reste de la population , tant elle craignait
d'y arriver trop tard. Bientôt après on dé-
couvre à d'horizon huit vaisseaux de ligne et
grand nombre d'autres bâtimens. Toutes les
voiles étaient déployées, et cette escadre, que
poussait un vent favorable, s'avançait avec
rapidité : c'est alors que; les diverses autorités
gagnèrent la grande jetée de pierre, lieu dé-
signé pour le débarquement.
Le cortége se trouvait embelli par qua-
rante demoiselles vêtues uniformement, et
chargées d'offrir à S. A. R. madame la du-
chesse d'Angoulême les hommages et les
voeux de' toutes les dames de Calais ; une
musique nombreuse ouvrait la marche et
faisait entendre l'air chéri des Français :
Vive Henri IV. Les fonctionnaires publics
arrivèrent ainsi sur la jetée, où s'étaient
également rendus plusieurs officiers géné-
raux, ainsi que l'état-major de la place.
Cependant les vaisseaux approchaient de
la rade, où ceux d'entre eux qui composaient
l'escorte s'arrêtèrent en faisant une salve de
toutes leurs batteries.... Un bâtiment léger
est en avant, un autre plus considérable et
magnifiquement orné le suit de près..... il
porte les destinées de la France, et bien que
nul danger ne le menace, une agitation in-
( 11)
volontaire s'empare de tous ceux qui l'atten-
dent. Il entre dans le port, et quoique l'im-
patience l'eût plus d'une fois accusé de len-
teur, deux heures seulement s'étaient écou-
lées depuis son départ de Douvres. Toutes
ses voiles sont déployées , il s'avance rapide-
ment; enfin il s'arrête. A cet instant partent de
tous côtés des cris de vive le Roi! vive Madame!
vivent à jamais. nos Bourbons ! Le canon de
tous les forts et le son des instrumens répon-
dent à ces acclamations poussées jusqu'aux
cieux.... Le Roi, par un mouvement qui
ne pouvait appartenir qu'à lui, s'était fait
reconnaître au milieu de la famille royale
et de ses serviteurs fidèles; seul il avait ôté
son chapeau, et, levant les yeux vers le ciel
en portant la main droite sur son coeur, il
remerciait ardemment celui qui règle les des-
tinées des peuples et des rois. Louis XVIII
porte ensuite ses regards sur la multitude
qui couvre le rivage, et lui tend les bras avec
une expression que rien ne peut rendre. Des
cris d'amour, des gestes de dévouement ré-
pondent à ce signe de tendresse d'un père qui
retrouve ses enfans après de longues s'ouf-
frarices; tous les yeux répandent des lar mes;
des sanglots se font entendre ; l'attendrisse-
ment est à son comble; on se trouble, on se
6
( 12)
mêle, on oublie des dispositions indispen-
sables, et ce désordre même ajoute encore à
ce qu'une pareille scène avait de touchant...
Le préfet du département, accompagné
du sous - préfet dé Calais , et le maire de
cette-ville, accompagné du corps municipal,
montent sur le vaisseau ; l'un et l'autre
adressent au roi des discours auxquels le roi
répond ayec une expression dont toutes les
ames sont émues; son sourire, ses traits si
nobles et si doux, où la majesté royale était
tempérée par un caractère de si grande
bonté, ajoutaient un nouveau prix aux
paroles gracieuses qui sortaient de sa bouche.
Pendant ce temps-là madame la duchesse.
d'Angoulême recevait l'hommage des dames
de Calais, acceptait et plaçait sur son coeur
des lys qui lui avaient été présentés.
Enfin le Roi quitta le vaisseau. Quand il
mit le pied sur le sol de France l'air retentit
de nouveau des cris de vive le Roi ! Madame
la duchesse d'Angoulême, M. le prince de
Condé, M. le duc de Bourbon suivirent le
Roi et, se placèrent à ses côtés dans une ca-
lèche découverte; seize Calésiens, élégam-
ment habillés, traînèrent cette voiture (1).
(1) Me sera-t-il permis de faire une réflexion: qui ne
(13 )
Le cortége s'avança entre deux haies, tant
de gardes nationales que de troupes de ligne-;
il remonta les quais ; tous les vaisseaux
étaient pavoises. La ville offrait un autre as-
pect; les rues avaient été sablées, et partout
jonchées de feuillage ; mille drapeaux blancs,
la plupart enrichis de fleurs de lys , étaient
suspendus aux maisons revêtues de tentures ;
les fenêtres étaient garnies de femmes, toutes
en blanc, qui agitaient leurs mouchoirs et
laissaient tomber des fleurs. Les premiers
pas du monarque se tournèrent vers l'église :
" M. le curé, avait dit ce Prince en abor-
peut offenser en rien la majesté royale ni l'affection que
les Français portent à un prince de qui ils attendent
leur bonheur. Quelque honneur que l'on voulût rendre
au Roi, était-il convenable de rabaisser, si j'ose le dire,
des hommes à la condition des animaux? Ceux qui ont
imaginé de lui donner cette preuve d'amour ont eu cer-
tainement de bonnes intentions; mais ils n'ont pas senti
qu'ils blessaient nos moeurs et le coeur même du Mo-
narque. Un pareil' spertacle ne doit être présenté que
chez les peuples avilis de l'Orient : en France les hom-
mes ne sont pas les esclaves, mais les enfans chéris du
Roi; ils doivent témoigner leur affection d'une manière
aussi noble pour eux que pour leur père. Ce spectacle
n'a pas reparu à Paris , et s'il m'est permis de sonder le
coeur du Roi, je ne crains pas de dire qu'il n'a jamais eu
un si beau jour dans sa vie. ( Note du Rédacteur. )
( 14 )
dant, après plus de vingt ans d'absence le
ciel me rend à mes enfans : allons remercier
Dieu dans son temple. »
A la sortie de l'église, Louis XVIII se
rendit au palais préparé pour lui. Il y reçut
les autorités civiles et militaires ; beaucoup
d'autres admissions eurent encore lieu ; cha-
cun eut à se louer de son affabilité et de sa
bonté. Il dit au maire : " Que les habitans
de Calais , depuis Philippe de Valois , n'a-
vaient jamais cessé de donner à leurs sou-
verains des preuves de leur amour et de leur
fidélité; qu'il comptait sur leur attachement
comme ils pouvaient compter sur sa pro-
tection. Comment, dit-il dans un autre mo-
ment , oublierais-je jamais cette ville de Ca-
lais? n'est-ce pas en mettant le pied sur ses
rivages que j'ai versé les premières larmes de
joie! »
Cédant aux instances des Calésiens, le
Monarque, avant de les quitter, daigna con-
sentir à l'exécution d'un projet présenté par
l'un d'eux, et qui consiste à placer au lieu
précis où le roi est descendu de son vais-
seau une plaque de bronze où sera tracée
l'empreinte d'un pied : vis à vis sera élevé un
monument simple avec une inscription qui
( 15 )
rappellera que le 24 avril 1814, Louis XVIII,
après plus de vingt ans d'absence, est re-
venu dans ses états.
Le 26 , le Roi, accompagné de S. A. R.
madame la duchesse d'Angoulême et de
LL. AA. SS. le prince de Condé et le duc
de Bourbon, fit son entrée à Boulogne à quatre
heures et demie du soir. Il y fut reçu avec
autant d'enthousiasme qu'il l'avait été à Ca-
lais. Le clergé et toutes les autorités civiles
et militaires l'attendirent hors des murs ; la
foule était si considérable qu'il n'y avait de
place sur la route que pour le passage des
voitures. Le maire, entouré du conseil mu-
nicipal , eut l'honneur de complimenter le
Roi et de lui présenter les clefs de la ville.
Le Roi lui répondit avec une bonté touchante,
et l'air retentit des acclamations de vive le
Roi ! vive Louis le désiré! vivent les princes de
la maison de Bourbon ! Bientôt les habitans
dételèrent les chevaux de la voiture et con-
duisirent le Monarque à la cathédrale, où
l'on chanta le Te Deum. Après la cérémo-
nie il fut reconduit de la même manière à
l'ancien hôtel du préfet maritime; il y reçut
les députations des villes voisines , et les
hommages des personnes les plus distin-
( 16 )
gnées de Boulogne et des environs. Le soir
toute la ville fut illuminée.
A Abbeville, à Amiens on fit à Louis XVIII
le même accueil; il ne pouvait suffire aux
témoignages réitérés de la joie publique.
Depuis Boulogne le maréchal Moncey était
toujours à cheval à la portière du Roi. En
l'apercevant la première fois le Prince lui
avait dit : Embrassons-nous , M. le maréchal;
et tous les jours cet officier avait l'honneur
de dîner avec Sa Majesté.
Le Roi était attendu le 20, à Compiègne ;
on y accourait de toutes parts. Les soldats ,
les bourgeois montraient le même empres-
sement et la même impatience. Le prince de
Condé et le duc de Bourbon son fils arri-
vèrent les premiers. On vit de vieux grena-
diers pleurer d'attendrissement en leur ren-
dant les honneurs militaires : leur nom est
si beau ! eux-mêmes méritent si bien l'hom-
mage des guerriers !
Enfin le roi parût ; son carrosse était pré-
cédé des généraux et des maréchaux de
France : l'air retentit aussitôt des cris mille
fois répétés de vive le Roi !
Bientôt Louis XVIII descendit de sa voi-
ture, soutenu par madame la duchesse d'An-
goulême. Ce Prince marche avec peine; mais
( 17 )
sa démarche est noble : il portait un habit
bleu, distingué seulement par une plaque
et deux épaulettes ; ses jambes étaient enve-
loppées de larges guêtres de velours rouge ,
bordées d'un petit cordon d'or.
Madame la duchesse d'Angoulême était
vêtue d'une simple robe blanche; sa tête était
couverte d'un petit chapeau blanc à l'an-
glaise. Elle ne cessait de dire de la manière
la plus touchante : Que je suis heureuse d'être
au milieu des bons Français!
Parvenu à l'appartement qui lui était pré-
paré, le Roi s'assit au milieu de la foule. On
lui présenta les dames qui se trouvaient à
Compiègne. Il adressa à chacune d'elles les
paroles les plus obligeantes. Un peu fatigué
et prêt à se retirer, il dit aux maréchaux et
aux généraux : Messieurs, je suis heureux de
me trouver au milieu de vous.... heureux et
fier ! j'espère, ajouta-t-il ensuite , que la
France sera désormais assez heureuse pour
n'avoir plus besoin de vos talens ; mais, dans
tous les cas, tout goutteux que je suis, je vien-
drai me mettre au milieu de vous : et il tra-
versa le groupe de ces officiers, aux cris de
vive le Roi.
On servit le dîner. Le Roi, la duchesse
d'Angoulême, le prince de Condé et le duc
( 18 )
de Bourbon, MM. les maréchaux et géné-
raux, les gentilshommes de service auprès
du Roi, les dames de madame la duchesse
d'Angoulême, madame de Mont-Boissier,
fille de M. de Malesherbes, quelques autres
personnes de distinction invitées par ordre
de S. M., étaient à table.... Au milieu du
dîner, le Roi prit un verre de vin , et dit aux
maréchaux et généraux : Messieurs, buvons
à l'armée.
Après le repas, le Prince continua de se
montrer aussi affable, aussi grand et aussi
aimable; il voulut que les maréchaux et les
généraux prissent des siéges et s'en servissent
en sa présence. Voyant marcher avec diffi-
culté le maréchal Lefebvre un peu tourmenté
par la goutte , il lui dit : Eh bien, maréchal,
est-ce que vous êtes des nôtres ? Il dit encore
au maréchal. Mortier : M. le maréchal, lors-
que nous n'étions pas amis, vous avez eu pour
la Reine; ma femme, des égards qu'elle ne
m'a pas laissé ignorer, et je m'en souviens au-
jourd'hui'; il s'adressa ensuite au maréchal
Marmont : vous avez été blessé en Espagne,
maréchal, et vous avez pensé perdre un bras?
Oui, Sire, a répondu le maréchal ; mais je
l'ai retrouvé pour le service de votre Majesté.
Tout le monde était rempli de joie et d'es-
(19)
pérance : les officiers émigrés et les officiers
de l'armée française se disaient en s'embras-
sant mutuellement : Plus de factions, plus
de partis ! tous pour Louis XVIII.
Ce fut le 3 mai que le Roi arriva à Paris :
il avait couché à Saint-Ouen, où les premiers
corps de l'Etat étaient allés le complimenter.
Il en partit; à onze heures du matin. Toute
la route, depuis ce village jusqu'à la bar-
rière, était couverte d'une immensité de
peuplé : il y avait plus de six rangs de spec-
tateurs de chaque côté. Des cris d'allégresse
et d'amour accompagnèrent le Roi jusqu'aux
portes de la capitale.
Dès six heures du matin , des salves d'ar-
tillerie avaient annoncé les cérémonies du
jour. M le comte Charles de Damas, à la
tête de la garde nationale à cheval, était allé
au-devant du Roi jusqu'à Saint-Ouen. Les
maréchaux de France, les officiers généraux
de l'armée et tous les seigneurs de la cour
s'étaient aussi rendus auprès de S. M. pour
former son cortége.
Dans la réponse du Roi à la harangue que
lui adressa le Préfet aux portes de Paris , on
distingua ces mots dignes du petit-fils de
Henri le Grand : " Je me réjouis de me
réunir à mes enfans.... Je touche les clefs de
( 20)
ma bonne ville de Paris, niais je vous les
remets ; je ne puis les laisser en de meilleures
mains, et les confier à des magistrats plus
dignes de les garder."
Des cris de vive le Roi! vive madame la
duchesse d'Angoulême ! vivent monseigneur le
prince de Condé et monseigneur le duc de Bour-
bon ! se faisaient entendre de toutes parts.
Le cortége se composait de détachemens
de troupes de ligne, et de gardes nationaux
à cheval, qui ouvraient la marche ; de huit
voitures de la cour,' attelées; chacune de huit
chevaux, et décorées, comme autrefois, des
armes de France aux portières, et de bran-
ches de lys sur les panneaux ; de détachemens
d'infanterie de ligne, et de gardé nationale.
Un nombre assez considérable de jeunes de-
moiselles de Paris, qui étaient allées jusqu'à
St.-Ouen présenter leurs hommages et des
fleurs au Roi et à madame la duchesse d'An-
goulême, marchait après ces troupes. Elles
étaient toutes vêtues de blanc , et l'une d'elles
portait une bannière sur laquelle étaient
écrits ces mots : La Providence nous rend les
Bourbons. Vive le Roi!
Venaient ensuite les voitures de la ville,
au nombre de dix-sept; puis un état-major
magnifique et très-nombreux, composé d'of-
(21)
liciers généraux français et étrangers. D'au-
tres corps de troupes de toute arme, infan-
terie, cavalerie, précédaient la voiture du
Roi entourée de maréchaux de France et des
généraux de l'armée.
Cette voiture était une calèche attelée de
huit superbes chevaux blans. S. A. R. ma-
dame la duchesse d'Angoulême y était placée
à côté du Roi. Vis-à vis on voyait le vaillant
prince de Condé et son illustre fils le duc de
Bourbon. S. A. R. Monsieur était à cheval
à. la portière gauche ; monseigneur le duc
de Berry était à la portière droite. ■
Toutes les maisons des rues traversées par
le cortége étaient ornées de tapisseries, de
guirlandes, de lys; on voyait, de distance
en distance, des couronnes suspendues aux
maisons. Lorsque le Roi entra sous l'arc de
triomphe de la porte Saint-Denis, une ma-
gnifique couronne vint, pour ainsi dire,
descendre sur sa tête. Deux orchestres pla-
cés au marchédes Innocens, jouèrent, au
moment du passage de S. M., l'air de vive
Henri IV. Le Roi eut la bonté de faire arrê-
ter sa Voiture pour recevoir le compliment
des dames de la halle : en même temps un
petit enfant, de la plus jolie figure, présenta
à madame la duchesse d'Angoulême une cor-
(22)
beille de fleurs, et laissa échapper deux tourte-
reaux qui vinrent voltiger autour de S.A. R.
Le cortége arriva devant Notre-Dame à
deux heures et demie environ. Le Roi fut
reçu par le Chapitre métropolitain, sous une
tenté qui avait été érigée devant le grand
portail.
Après les discours d'usage, S. M. fut con-
duite au sanctuaire sous un dais porté par
quatre chanoines, ayant à sa gauche ma-
dame la duchesse; d'Angoulême, et à sa
droite Monsieur, S. A. R. le duc de Berri.
LL. AA. SS. le prince, de Condé, et le duc
de Bourbon suivaient immédiatement le dais.
L'archevêque de Reims, M. de Talleyrand.
Périgord, grand aumônier de France, fut
celui qui présenta au Roi son livre dé prières.
Le Roi resta à genoux pendant plus d'un
quart d'heure.
Après la cérémonie, le Roi a été conduit
avec le même cortége, au Palais des Tuileries.
S. M., en passant sur le Pont-Neuf, s'est
arrêtée quelque temps devant la statue de
Henri IV. L'aéronaute, madame Blanchard,
s'est élevée dans les airs en sa présence, te-
nant dans les mains deux drapeaux blancs.
A son entrée au château des Tuileries,
madame la duchesse d'Angoulême s'est
( 23 )
trouvée mal, il lui en est arrivé au tant en
passant devant le Palais de Justice : ces deux
endroits durent, en effet, lui rappeler des sou-
venirs bien cruels, mais que finiront sans doute
par. affaiblir les bons procédés de toute espèce
dont cette princesse sera l'objet en France,
Arrivée de Madame a Mittau.
La lettre suivante de M. l'abbé deTressan
sur l'arrivée de madame à Mittau , nous a
paru digne d'être transmise entièrement à
nos lecteurs. Elle peint en effet de la ma-
nière la plus énergique et la plus faite pour
attendrir, les scènes qui accompagnèrent
cet évènement.
" Mittan, le 7 juin 1799.
» Je suis arrivé ici, monsieur, il y a quel-
ques jours , avec milord Folkestone, et mal-
gré le peu de temps qui nous reste pour
compléter notre voyage, nous n'avons pu
résister au désir d'être les témoins de l'arrivée
de madame Thérèse de France. Les bontés
du Roi nous autorisent même à rester jus-
qu'après le jour où elle épousera monsei-
gneur le duc d'Angoulême.
« Il nous serait impossible de vous peindre-
tous les sentimens qui nous animent; mais
puisque tous les détails qui tiennent à cet
ange consolateur, intéressent la religion ,
l'honneur et la sensibilité de toutes les ames
honnêtes, nous allons recueillir nos souve-
nirs et nos pensées, pour que vous puissiez
leur donner quelque ordre. Nous vous prions
même, milord et moi, de citer de cette lettre
tout ce que vous croirez capable d'inspirer
les sentimens que nous éprouvons.
" Vous vous rappelez l'évènement dirigé
par le ciel, qui vint adoucir les larmes que:
l'héritier de saint Louis , de Louis XII et de
Henri IV, répandait sur les malheurs de la
France et sur ceux de sa famille. Quelque
sérénité ne reparut sur son front qu'au mo-
ment où il apprit que madame Thérèse se
rendait à Vienne. Son coeur soupira plus
librement lorsqu'il la sut dans cet asile; et
aide, Comme il se plaît à le répéter, d'un
ami fidèle qui ne me pardonnerait pas de le
nommer , il réunit tous ses soins et ses ef-
forts pour obéir aux vues de la Providence ,
qui lui confiait le soin de veiller au sort de
l'auguste et malheureuse fille de Louis XVI.
» Le Roi ne resta donc, pas, un seul ins-
tant, incertain sur le sort de l'époux qu'il
( 25 )
désirait voir accepter par Madame. Jamais
son coeur paternel et français n'a pu soute-
nir l'idée de la voir séparée de la France par
une alliance étrangère, quelque nécessaire
qu'elle parût être pour lui donner un appui,
et pour la sauver du dénûment qui la me-
nace encore. Après s'être assuré de l'appro-
bation de Madame, le Roi borna tous ses
Soins à obtenir qu'elle vînt s'unir aux lar-
mes , aux espérances, au sort de l'héritier de
son nom. Les voeux du Roi sont exaucés;
Madame est dans ses bras : c'est de la qu'elle
réclame ses droits à l'amour des Français ;
c'est là qu'elle forme des voeux ardens pour
leur bonheur ; car, de ses longs et terribles
malheurs, il ne lui reste que l'extrême be-
soin de voir dès heureux.
" Dès que le Roi eut levé tous les obstacles,
il instruisit la Reine qu'il allait bientôt unir
ses enfans adoptifs, et lui demanda de venir
l'aider à les rendre plus, heureux. La Reine
àccourut : elle est à Mittau depuis le 4 de
ce mois ; elle voit tous les regards satisfaits
de sa présence, et les voeux qu'elle entend
former pour son bonheur, lui prouvent
combien les Français qui l'entourent ont de
dévoûment et d'amour pour leurs maîtres.
" Le lendemain du retour de la Reine, le
B
( 26 )
Roi monta en voiture pour aller au-devant
de Madame. Une route longue et pénible
n'avait point altéré ses forces ; elle ne souf-
frait que du retard qui la tenait encore sé-
parée du Roi. Aussitôt que les voitures furent
un peu, rapprochées , Madame , commanda
d'arrêter. Elle descendit rapidement : on
voulut essayer de la soutenir ; mais s'échap-
pant avec une incroyable légèreté , elle cour
rut, à travers les tourbillons de poussière,
vers le Roi, qui, les bras étendus, accou-
rait pour la serrer sur son coeur. Les forces
du Roi ne purent suffire pour l'empêcher de
se jeter à ses pieds. Il se précipita pour la
relever, et l'entendit s'écrier : Je vous revois
enfin !.... je suis heureuse.... voilà votre en-
fant..,.. VEILLEZ SUR MOI..... Soyez mon
père....
» Ah ! Français , que n'étiez vous là pour
voir pleurer votre Roi ! vous, auriez senti que
celui qui versa de pareilles larmes, ne put
être l'ennemi de personne,... vous auriez
senti que vos regrets, vos repentirs, votre
amour pourraient seuls ajouter au bonheur
qu'il éprouvait...
" Le Roi, Sans pouvoir proférer une pa-
role, serra Madame contre son sein, et lui
présenta monseigneur le duc d'Angoulême.
( 27 )
Ce jeune prince, retenu par le respect, ne
put s'exprimer que par des larmes qu'il
laissa tomber sur la main de sa cousine , en
la pressant sur ses lèvres.
» On se remit en voiture, et bientôt Ma-
dame arriva. Aussitôt que le Roi vit ceux de
ses serviteurs qui volaient au-devant de lui ,
il s'écria, rayonnant de bonheur..... ce La
voilà !— " Ensuite il la conduisit auprès de
la Reine.
» A l'instant le château retentit de cris de
joie..., on se précipitait; il n'existait plus dis
consigne, plus de séparation ; il ne semblait
plus y avoir qu'un sanctuaire où tous les
coeurs allaient se réunir. Les regards avides
restaient fixés sur l'appartement de la Reine ;
ce ne fut qu'après que Madame eut présenté
ses hommages à S. M. , que, conduite par-
le Roi, elle vint se montrer à nos yeux, trop
inondés de larmes pour conserver la puis-
sance de distinguer ses traits.
" Le premier mouvement du Roi, en
apercevant la foule de ceux qui l'environ-
naient, fut de conduire Madame auprès de
l'homme inspiré qui a dit à Louis XVI......
Fils de saint Louis, montez au Ciel !.. Ce fut
à lui, le premier, qu'il présenta Madame
Des larmes coulèrent de tous les yeux, le si-
B2
( 28 )
lence fut universel..., A ce pieux et premier
mouvement de la reconnaissance, un second
succéda ; le Roi conduisit Madame au mi-
lieu de ses gardes Voilà , lui dit-il, les
fidèles gardes de ceux que nous pleurons : leur
âge, leurs blessures et leurs larmes vous disent
tout ce que je voudrais exprimer.... Il se re-
tourna ensuite vers' nous tous , en disant :
enfin elle est à nous ; nous ne la quitterons plus ;
nous ne sommes plus étrangers au bonheur.
" N'attendez pas, Monsieur, que je vous
répète nos voeux, nos pensées, nos ques-
tions.... suppléez à tout le désordre de nos
sentimens.... Madame rentra dans son ap-
partement pour s'acquitter d'un devoir aussi
cher que juste, celui d'exprimer sa vive re-
connaissance pour S. M. l'Empereur de toutes
les Russies. Dès les premiers pas qu'elle avait
faits dans son empire, elle avait reçu les
preuves les plus nobles et les plus empressées
de son intérêt, et le coeur de Madame avait
senti tout ce qu'elle devait au Souverain au-
guste et généreux auquel le Ciel a confié la
puissance et donné la volonté de secourir
les rois malheureux,
" Après avoir rempli ce devoir, Madame
demanda M. l'abbé Edgeworth, Dès qu'elle
lut seule avec ce dernier consolateur de
( 29)
Louis XVI, ses larmes ruisselèrent ; les
mouvemens de son coeur furent si vifs, qu'elle
fut près de s'évanouir. M. Edgeworth effrayé
voulut appeler.... ah ! laissez-moi pleurer de-
vant vous, lui dit Madame.... ces larmes et
votre présence me soulagent.... Elle n'avait
alors pour témoins que le Ciel et celui qu'elle
regardait comme son interprète.... Pas une
seule plainte n'échappa de son coeur
M. Edgeworth n'a vu que des larmes.... c'est
de lui-même que je tiens ce récit. Il m'a
permis de le citer; il sent que toute modes-
tie personnelle doit céder à la nécessité de
faire connaître cette ame pure et céleste.
" La famille royale dîna dans son inté-
rieur , et ce fut vers les cinq heures du soir
que nous eûmes l'honneur d'être présentés
à Madame. Ce fut alors seulement que nous
pûmes considérer l'ensemble de ses traits.
Il semble que le ciel a voulu joindre à la
fraîcheur, à la grâce, à la beauté, un ca-
ractère sacré qui pût la rendre et plus chère
et plus vénérable aux Français. On retrouve
sur sa physionomie les traits de Louis XVI,
de Marie-Antoinette, et ceux de madame
Elisabeth. Ces ressemblances augustes sont
si grandes, que nous sentions le besoin d'in-
voquer ceux qu'elles rappellent. Ces souve-
3
(30)
nirs et là présence de Madame semblaient
unir le ciel à la terre ; et certainement toutes
les fois qu'elle, voudra parler en leur nom ,
son ame douce et généreuse forcera tous les
sentimens à se modeler sur les siens.
" Français, voilà celle que vous seuls pou-
vez rendre encore heureuse, en reprenant
vos anciennes vertus et votre amour pour
vos rois. Voilà celle qui demande à rentrer
parmi vous pour y être , auprès du Roi son
oncle, l'exécutrice de cet article du testa-
ment de Louis XVI, sur lequel leurs coeurs
sont si bien d'accord , le pardon des injures.
Elle vient, le coeur rempli de sentimens ten-
dres et religieux , vous aimer, vous consoler
de vos longs malheurs. Elle vient ennoblir
votre courage et légitimer votre gloire ; elle
vient, parée de son innocence, de sa jeunesse,
de ses malheurs et de ses ressemblances....
Elle vient environnée du tribut de voeux
que croit lui devoir tout ce qui est honnête,
loyal, sensible et fidèle sur la terre ; elle
vient, comme l'ange de la paix , désarmer
toutes les vengeances et faire cesser les fu-
reurs de la guerre. Que nos coeurs la rap-
pellent, et vous verrez nos ports se rouvrir ,
votre commerce renaître ; on n'arrachera plus
vos enfans de vos bras pour les conduire à
( 31 )
la mort ; vous retrouverez le repos, le bon-
heur et l'estime de l'univers. "
Louis XVIII obligé de quitter Mittau.
Louis XVIII fut malheureux ; c'est pour
nous un présage de bonheur. Il a connu les
peines d'une condition commune, placé sur
le trône il saura compatir aux maux de ses
peuples. Nous sommes persuadés qu'on lira
avec le plus vif intérêt la lettre suivante ;
elle est de M. le comte d'Avarais., en date
du 3 janvier 1801.
« J'aurais bien désiré vous écrire par le
courrier dernier, mon cher ami ; mais nous
arrivons avec nos chers maîtres, qui, dieu
merci, sont en parfaite santé ; à peine ai-je
eu le temps d'expédier quelques mots pour
donner, sur les différens points , de leurs
nouvelles ; vous serez dédommagé aujour-
d'hui.
" La renommée vous aura déjà instruit
qu'après trois années de soins délicats, et
l'on peut dire d'éclat importun, le Roi vient
d'être subitement renvoyé de Mittau. Elle vous
aura dit à quelle époque ce nouveau coup
du sort est venu frapper sa tête et celle de
4
( 32)
sa nièce. Votre coeur français vous aura:
peint ce moment affreux , ce départ inopiné ,
dont, au milieu du désespoir de tant de mal-
heureux, il a fallu précipiter les apprêts dans
les vingt-quatre heures du 21 janvier, jour
de deuil et de douleur, consacré par l'au-
guste fille de Louis XVI à la retraite, aux
larmes et aux exercices de piété. Vous savez
déjà avec quelle dignité notre maître s'est
montré dans cette inconcevable circonstance,
consolant, encourageant ses infortunés ser-
viteurs; mais surtout leur recommandant
de ne jamais oublier ce qu'ils doivent au
souverain qui lui offrit et lui donna long-
temps un asile, qui forma l'union de ses
enfans. Vous le voyez grand et digne du
trône ; chacune de ses infortunes devenant
pour lui un degré de gloire, les traces de
ses pas sont arrosées de larmes faites pour
enorgueillir les plus puissans souverains. Il
est une vérité si bien avérée, qu'on ne sau-
rait la démentir. Dans le cours de sa vie
errante, je n'ai trouvé aucun pays où notre
maître, devancé par des préventions semées
à dessein par ses ennemis, n'ait bientôt
triomphé d'elles. Mais je reviens à l'objet
principal de ma lettre : le récit des premières
journées de notre marche, et le rôle glorieux
(33)
qu'y a joué l'ange du ciel , que la Providence
a laissé ici-bas pour consoler le petit-fils de
Louis XIV. Sans asile sur la terre, cette
charmante, cette héroïque princesse, qui,
élevée dans une prison, et pendant des an-
nées ayant à peine entrevu le jour, est main-
tenant jetée sur le globe, et sans abri dans
l'immensité.
" C'est avec une ame vraiment sublime,
jointe à la plus adorable sensibilité, que
madame la duchesse d'Angoulême marche
dans cette nouvelle carrière de calamités.
Elle n'a pas balancé un moment à attacher
son sort à celui de son oncle ; elle veut suivre
son roi partout, et confondre ses propres
infortunes avec les siennes : telles sont ses
propres expressions.
" Ce voyage jusqu'ici, au bord de la
mer surtout, a été cruel ; une tempête hor-
rible, des tourbillons de neige aveuglant les
hommes et effrayant les chevaux, ont inter-
rompu la dernière journée. Déjà un des gens
de la suite s'était démis le bras; heureusement
nos chers maîtres n'ont point souffert, ou, pour
s'exprimer comme eux, les souffrances qu'ils
éprouvent ne sont autres que celles des per-
sonnes dont ils sont environnés. La rigueur
de la saison, les gîtes les plus affreux, l'i-
(34)
gnorance absolue du lieu où pourront se re-
poser ces têtes précieuses, rien n'altère la
douceur, la constance de notre adorable
princesse. Uniquement occupée du Roi , tout
est bien , tout est bon pour elle. Ici la cha-
leur étouffante, là le froid glacial d'une
chambre sans feu, qu'il faut habituellement
partager avec madame de Serrent et ses fem-
mes, tandis que sou oncle repose dans le
stude (chambre où se trouve un poële), rien
ne peut lui arracher une plainte ; c'est un
auge consolateur pour notre maître, et un
modèle de courage pour nous. Ah ! que la
fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette a
bien profité des leçons et des exemples de
son enfance !
" Ce qui n'ajoute pas-peu, sans doute, à
l'horreur de cette situation , c'est de songer
que, malgré toutes les précautions que nous
avons pu prendre, M. le duc d'Angoulême
est peut-être errant d'un côté, songeant à
revoir le précieux dépôt qu'il avait laissé en
Courtaude.
" Ah ! mon cher, que n'ai-je pour m'ex-
primer tout ce que la nature m'a donné pour
sentir! mon tableau serait plus vrai, c'est-
à-dire non moins sublime que déchirant.
Vous verriez, comme moi, à travers vos
( 35 )
larmes, notre cher maître, celui qui portera
enfin, n'en doutez pas, une couronne écla-
tante, dans un misérable réduit, ayant pour
tout espoir l'espoir d'en trouver un sem-
blable le lendemain ; vous le verriez avec ce
visage serein, cette bonté, cette grâce qui lui
sont propres, et que vous savez si bien ap-
précier, cherchant en vain des termes pour
exprimer sa reconnaissance; à côté de lui la
fille de tant de rois, nouvelle Antigone , vic-
time échappée aux bourreaux de sa famille,
belle, touchante, rappelant enfin le meil-
leur des princes, sa courageuse mère et la
vertueuse et sainte Elisabeth ; vous la ver-
riez ; mon ami, tenant sur ses genoux le
chien devenu cher à toute ame sensible ,
compagnon de captivité du malheureux en-
fant royal, puis le seul témoin compatissant
de ses longues souffrances à elle-même. Dans
ce cadre révéré, vous placeriez le respectable
abbé Edgeworth , dont la seule présence, re-
traçant un exécrable attentat, commande le
dévoûment et l'oubli de soi-même. Quel est
le coeur de fer, dans quel parti, dans quelle
faction, sur quel degré d'un trône sanglant
pourrait-on le trouver ? qui ne fondrait pas
en pleurs en voyant un pareil tableau ? Oh !
mon ami, je ne vois plus mon papier! il
6
( 36 )
faut mettre fin à cet affreux récit, et se re-
poser un instant dans la consolante idée que
le génie de la France va veiller sur ces au-
gustes têtes, et qu'il prépare comme juste
récompense à tant de malheurs, de courage
et de vertus, l'ivresse et l'amour d'un peuple
rendu au bonheur, et bénissant la main
qui, seule, peut le dispenser.
" Oserai-je parler maintenant des servi-
teurs vraiment prédestinés qui jouissent
plus particulièrement auprès de leur maître,
de l'étonnant spectacle qu'ils ont donné au.
monde? Ils sont en petit nombre; déjà j'ai
indiqué madame de Serrent et le respectable
abbé, il ne me reste plus qu'à nommer M. le
duc de Fleury et moi.
" Vous savez déjà, sans doute , que le
Roi et Madame ont pris les noms de comte
de Lille et de marquise de la Meilleraye. Ils
sont arrivés ici le 27 au soir, et se remettront
en route dans quelques jours , pour avancer
sur Koenisberg.
" Adieu, mon cher. Si je pouvais déterrer
une seule de vos pensées sur votre ami ; je
vous demanderais de m'accompagner de vos
voeux. J'ai besoin de l'intérêt, de l'estime et
des enconragemens de ceux qui me ressem-
blent : ne croyez pas cependant, mon cher
(37)
ami, que je me sente abattu, ni que je
veuille être plaint. Quel est le vrai Français,
auquel le poste que j'occupe ne va pas faire
envie? quel est celui qui se montrerait faible
et timide avec d'aussi grands devoirs à rem-
plir, et de tels exemples sous les yeux ? J'i-
gnore quel sera le terme de tant de maux ;
mais ce n'est-pas à vous que j'ai besoin de
dire que mon dévoûment à mon roi ne fi-
nira qu'avec ma vie. "
Prédentation du poète Ducis du Roi.
Rien de plus propre à gagner les coeurs à
S. M. Louis XVIII , que l'accueil qu'il a
daigné faire à tous les hommes de mérite qui
lui ont été. présentés à son arrivée à Paris.
Le poète Ducis, connu par ses tragédies,
avait autrefois été secrétaire de S. A. R. Mon-
sieur. M. le duc de Duras , premier gentil-
homme de la chambre , l'introduisit auprès
du Roi. M. Ducis, en offrant au Monarque
l'hommage du recueil de ses oeuvres , dit à
S. M. qu'il espérait qu'elle n'aurait pas
oublié les traits de l'un de ses plus anciens
serviteurs. Le Roi, qui avait agréé l'hommage
avec une extrême bonté , daigna ajouter;
Voici une preuve que je m'en souviens très-
( 38 )
bien... Et, de suite , avec, un sentiment et
une grâce inexprimables, S. M. a prononcé,
de mémoire , devant l'auteur d'OEdipe chez
Admète , ces quatre vers :
Oui, tu seras un jour, chez la race nouvelle
De l'amour filial le plus parfait modèle :
Tant qu'il existera des pères malheureux ,
Ton nom consolateur sera sacré pour eux.
Un prince ne saurait rien faire de plus
aimable , et qui puisse donner meilleure opi-
nion de lui.
Présentation de M. Picard.
M. Picard , que l'on peut à juste titre re-
garder comme le premier des auteurs comi-
ques de notre temps , étant venu faire un
pareil hommage au Monarque, ce Prince lui
dit avec sa grâce accoutumée : « J'ai déjà vu
avec plaisir représenter cinq ou six de vos
pièces en pays étranger ; je lirai les autres
avec autant de satisfaction. "
Affabilité du Roi.
La bonté avec laquelle le Roi accueille tous
ceux qui ont le bonheur d'approcher de sa
personne, est connue de t'ont le monde ;
(39)
Sa Majesté en a donné une nouvelle preuve
à son audience du 13 juin.
Achille d'Acheux , âgé de douze ans et
demi , avait eu l'honneur d'être admis pour
être présenté à Sa Majesté avec M. d'Acheux
son père. Au moment où cet enfant parut
devant le Roi , il voulut commencer un petit
discours ; on lui fit observer qu'il n'était pas
permis de haranguer le Roi dans ces sortes de
présentations. Alors le Roi , avec une dou-
ceur qu'il serait difficile de peindre , dit au
seigneur qui empêchait l'enfant de parler :
Laissez , monsieur le duc ; et s'adressant au
jeune orateur qui était très-intimidé : Viens,
viens , mon petit ami , approche , et récite ton
petit discours. L'enfant reprit sa harangue ,
mais lorsqu'il arriva aux malheurs éprouvés
par son père, son coeur se gonfla , et les san-
glots lui arrêtèrent la parole. Ah ! pauvre
petit, tu pleures ! lui dit le Roi ; sois sur que
je ne t'oublierai pas, et que je t'ai la même obli-
gation que si tu m'avais tout dit. L'enfant ,
vivement attendri , tomba aux genoux de
Sa Majesté , les deux mains jointes. A cet
aspect, le Monarque cède aux mouvemens
de son coeur inépuisable en bonté , relève
l'enfant, prend ses mains dans les siennes, les
serre avec une émotion qui se communique
(40)
à toutes les ames : Lève-toi, mon pauvre petit,
lève-toi, tu as eu assez de peine. Le jeune
d'Acheux donne à Sa Majesté son petit dis-
cours écrit, et le Roi lui répète avec la même
bienveillance : Je me souviendrai de toi. Cette
scène touchante fit couler les larmes des
yeux de toutes les personnes présentes, en
fort grand nombre , à cette audience. Voilà
bien, se disait-on , le petit-fils du bon Henri !
Lettre de Louid XVIII à Bonaparte
premier Consul.
En 1802 , Bonaparte , qui n'était encore
que premier Consul, mais qui songeait déjà
à s'assurer le trône, proposa à Sa Majesté
Louis XVIII l'abdication de ses droits à la
couronne de France , lui offrant en échange,
ou un établissement en Italie , ou un traite-
ment considérable en argent. L'héritier des
Bourbons lui fit, de Mittau , la réponse à la
fois simple et noble que l'on va lire :
« Je ne confonds pas M. Bonaparte avec
ceux qui l'ont précédé; j'estime sa valeur ,
ses talens militaires ; je lui sais gré de quel-
ques actes d'administration , car le bien que
l'on fera à mon peuple me sera toujours
(41)
cher ; mais il se trompe s'il croit m'engager
à renoncer à mes droits : loin de là, il les
établirait lui-même, s'ils pouvaient être liti-
gieux , par la démarche qu'il fait en ce
moment.
" J'ignore les desseins de Dieu sur moi et
sur mon peuple; mais je connais les obliga-
tions qu'il m'a imposées. Chrétien, j'en rem-
plirai les devoirs jusqu'à mon dernier sou-
pir : fils de saint Louis , je saurai , comme
lui , me respecter jusque dans les fers : suc-
cesseur de François Ier , je veux toujours
pouvoir dire avec lui : Tout est perdu, fors
l'honneur ! 33
Lettre du roi Louid XVIII au roi
d'Espagne.
Voici la lettre que notre Monarque écri-
vit au roi d'Espagne , lorsque celui-ci envoya
la Toison-d'Or à Bonaparte.
« SIRE ,
" Monsieur et cher cousin ,
" C'est avec regret que je vous renvoie les
insignia de l'ordre de la Toison-d'Or que
Sa Majesté votre père, de glorieuse mémoire,
m'avait confiés. Il ne peut y avoir rien de
( 42 )
commun entre moi et le grand criminel
dont l'audace et la fortune l'ont placé sur
mon trône , qu'il a eu la barbarie de teindre
du sang pur d'un Bourbon, le duc d'Brighien.
" La religion peut m'engager à pardonner
à un assassin ; mais le tyran de mon peuple
doit toujours être mon ennemi.
" Dans le siècle présent, il est plus, heu-
reux de mériter un sceptre que de le porter.
" La Providence , par des motifs incom-
préhensibles , peut me condamner à finir
mes jours en exil ; mais ni la postérité ni
mes contemporains ne pourront dire que ,
dans le temps de l'adversité, je me suis mon-
tré indigne d'occuper, jusqu'au dernier sou-
pir , le trône de mes ancêtres. "
Lettre de Louis XVIII à l'empereur
de Russie.
On lit dans la gazette de Francfort, du 15
février 1814 , la lettre suivante qui fait le
plus grand honneur à la sensibilité et à l'ame
vraiment royale de S. M. Louis XVIII.
« Mon frère ,
" Le sort des armes a fait tomber entre
les mains de votre Majesté impériale plus
( 43 )
de 150,000 prisonniers. Ils sont la plus
grande; partie Français. Peu importe sous
quels drapeaux ils ont servi : ils sont mal-
heureux ; je ne vois parmi eux que mes en-
fans. Je les recommande à la bonté de votre
Majesté impériale. Qu'elle daigne considé-
rer combien un grand nombre d'entre eux a
déjà souffert , et adoucir la rigueur de leur
sort. Puissent-ils apprendre que leur vain-
queur est l'ami de leur père ! Votre Majesté
ne peut pas me donner une preuve plus tou-
chante de ses sentimens pour moi. "
Lettre de monseigneur le comte d'Artois
au maréchal de Broglie.
Rien ne peint mieux la détresse où furent
réduits nos princes, à une certaine époque,
et leur grandeur d'ame, que la lettre sui-
vante de celui d'entre eux qui est connu
maintenant sous le nom de Monsieur. Elle
était adressée au maréchal de Broglie, qui,
pendant notre révolution, s'est immortalisé
par son attachement à son Souverain.
Hanau, 11 janvier 1794.
" Mon coeur est si vivement et si profondé-
ment affecté, mon cher maréchal, par l'état
affreux où sont réduits mes chers compagnons
de fidélité et de malheur, et j'éprouve tant de
retards pour obtenir les secours que le Ré-
gent ( Monsieur, comte dé Provence; aujour-
d'hui Louis XVIII ) n'a pas cessé de sollici-
ter, que je n'hésite pas à remettre entre vos
mains la dernière ressource que je tiens de-
la générosité de l'Impératrice de Russie. Je
n'ai pas besoin de vous recommander l'em-
ploi que vous devez faire des fonds que vous
vous procurerez par la vente des médailles et
du diamant. Non seulement je m'en rap-
porte à votre sagesse, mais vous savez que
les plus malheureux et les plus souffrans
sont, dans ce moment pénible, les plus chers
à mon coeur. Je vous ai déjà parlé, mon cher
maréchal, de l'extrême embarras où je me
trouvais, personnellement ; mais je ne me
compterai jamais pour rien lorsqu'il s'agira
de satisfaire le besoin le plus pressant de
mon coeur. En conséquence, je charge M. Du-
verne de vous remettre la somme de trois
cents louis pour subvenir aux premiers be-
soins, et vous donner le temps de vendre à
meilleur compte les médailles et le diamant.
J'ai la certitude que j'honore les dons de l'Im-
pératrice, en les appliquant à un usage aussi
sacré; mais je vous déclare, mon cher mare-
( 45 )
chal, que mon intention formelle est que ce
faible secours ne soit compté pour rien, ni
pour les fonds qui sont dus à la caisse de
Dusseldorf, ni pour les justes demandes que
vous aviez formées au moment où nous es-
périons que l'emprunt de Hollande aurait du
succès. Enfin, si je ne parviens pas à obtenir
les secours que je sollicite avec plus d'ardeur
que jamais; et si je me trouvais alors dénué
de tout moyen personnel pour me porter où
le service du Roi l'exigerait, je conserverais
une ressource précieuse dans le coeur des
gentilshommes français ; et avec un tel appui
le chemin de l'honneur sera toujours ouvert
pour moi. Ne perdez pas un instant, mon
cher maréchal, pour employer cette faible
ressource; je suis trop récompensé si elle
peut soulager une partie des excellens Fran-
çais auxquels mon existence est consacrée.
" Recevez, mon cher maréchal, l'assu-
rance de tous mes sentimens de confiance,
d'estime et d'amitié. — CHARLES-PHILIPPE.
Mes enfans possédaient une épée qui était
un don de mon malheureux frère: ils vous l'en-
voient pour être employée au même usage ;
ils vous prient, en échange , de leur en don-
ner une des vôtres, pour les conduire plus
sûrement au chemin de l'honneur, que vous
(46 )
avez toujours si fidèlement et si glorieuse-
ment suivi.
La duchesse d'Angoulême.
Tout ce que l'on sait de cette Princesse ne
peut inspirer pour elle que le plus vif intérêt.
Partout elle a été estimée et aimée ; et cette
estime et cet amour ont été partout le prix
de son amabilité, de ses manières, de sa sen-
sibilité , de toutes les qualités et de toutes les
vertus qui font en général une princesse ac-
complie. Tous les détails que l'on peut re-
cueillir sur elle sont touchans, et ont un
charme infini. Voyons-la au moment où,
échappant aux bourreaux de son frère, elle
fut remise entre les mains des commissaires
autrichiens, en échange des Députés de la
Convention qui leur avaient été livrés par
Dumouriez en 1793, et que depuis ce temps
ils retenaient prisonniers.
" Le 9 janvier 1706, dit un journal alle-
mand, la princesse royale de France fit son
entrée à Vienne, au milieu des acclamations'
du peuple...... Les archiducs et archidu-
chesses la reçurent. L'Empereur et l'Impé-
ratrice lui firent une visite. Dès qu'elle fut
entrée dans son appartement, elle versa un
(47)
torrent de larmes Elle n'a apporté de
France que les objets suivans : les portraits
en miniature de son père, de sa mère et de sa
tante la princesse Elisabeth ; quelques touffes
de cheveux de ces trois personnes , et une
paire de jarretières tricotées par sa mère in-
fortunée avec du fil tiré d'une vieille tapis-
serie qu'elle avait trouvée dans sa prison.
" Le 31 mars, la présentation de la Prin-
cesse royale de France s'est faite dans un
cercle aussi nombreux que brillant. Cette
auguste personne a surpassé l'attente géné-
rale. Sa beauté, sa sensibilité, sa grâce, ses
manières affables, son port aisé excitèrent
l'admiration universelle. "
Cause présumée de la haine de Napoléon
Bonaparte contre le duc d'Enghien.
Un grand nombre de personnes ont beau-
coup de peine à s'expliquer à elles-mêmes le
motif de l'horrible cruauté dont le duc d'En-
ghien fut la victime. Il faut remonter jus-
qu'en 1796 pour trouver ce motif : c'était en
septembre, à l'époque de la fameuse retraite
du général Moreau. Cet officier se trouvait
souvent chez la comtesse d'Obernsdorf ,
(48)
femme du président du duché de Neubourg.
La maison de cette dame, distinguée par son
esprit et ses manières, était le rendez-vous
des généraux français. Un jour le général
Moreau , en présence de Vandamme, de
Saint-Cyr et de quelques autres officiers su-
périeurs, parla franchement du gouverne-
ment révolutionnaire. « Croyez-voùs , ma-
dame, dit-il, que nous respectons l'ordre
actuel des choses, ou les individus-qui sont à
la tête du gouvernement? Détrompez-vous :
nous sommes obligés d'en faire semblant,
car les gouvernemens étrangers ne veulent
pas traiter avec les armées; et, s'ils le vou-
laient, les armées et le Directoire se feraient
entre eux une guerre civile. Mais, continua-
t-il, laissez - nous seulement retourner eh
France; il y aura une révolution militaire.....
La république ne convient pas à l'a France :
il nous faut un monarque constitutionnel...
L'armée compte beaucoup sur un jeune Prince
qui déjà s'est acquis une réputation militaire ,
et qui est digne du sang du grand Condé qui
coule dans ses veines. "
Ce propos ayant été rapporté à Bona-
parte, il jura la perte du héros que l'estime
de l'armée française pouvait lui opposer d'un
moment à l'autre.
( 490
Mort tragique du duc d'Enghien.
Lorsque Bonaparte fit enlever d'Ettenheim
le duc d'Enghien , il y avait trois ans qu'il
y vivait retiré. Il y demeurait dans une
propriété qu'il avait acquise, et où il s'était
établi, de l'agrément de l'électeur de Bade ,
et du consentement de Bonaparte lui-même,
qui eu avait été instruit par l'électeur.
Le 15 mars 1804 , les généraux Ordener et
Fririon arrivèrent le soir à Ettenheim. Le
duc d'Enghien venait de se coucher. Averti
qu'on entend du bruit autour de sa maison,
il saute de son lit, en chemise, et saisit un'
fusil, un de ses valets de pied en prend un
autre; ils ouvrent la fenêtre. Le chic d'En-
ghien crie : Qui va là? Un gendarme répond
une impertinence. Le Prince et son valet de
de pied allaient faire feu, lorsque le baron de
Greinsteim, premier gentilhomme du duc
d'Enghien, lui arracha son arme en lui di-
sant que c'était vouloir empirer les choses,
qu'entreprendre une défense inutile. Ce ba-
ron se coucha ensuite tout habillé , après
avoir promis au duc de se livrer pour lui si
on venait pour l'arrêter sans le connaître.
C
( 50 )
Le Prince passe à la hâte un pantalon et
une veste de chasse; il n'a pas le temps de
mettre des bottes. On monte l'escalier, on
entre le pistolet au poing, et on demande qui
est le duc d'Enghien. Malgré la promesse
qu'il a faite au Prince, le baron de Greins-
teim garde le silence; on renouvelle l'inter-
pellation : même silence de la part de celui
qui devait parler dès la première fois, s'il eût
été digne de la marque de confiance qu'il
avait reçue. Le Prince jette un regard de
mépris sur son premier gentilhomme, et dit
aux gendarmes : " Si vous venez pour arrêter
le duc d'Enghien, vous devez avoir son signa-
lement, cherchez-le. " Ceux-ci, croyant par-
ler à un des gens du Duc , répondent : ce Si
nous l'avions, nous ne vous ferions pas de
questions; puisque vous ne voulez pas le dé-
signer, marchez tous. " Et en même temps
M. le duc d'Enghien est saisi au corps par un
brigadier de gendarmerie.
On passa sous les fenêtres de la princesse
de Rohan. L'amour que le duc d'Enghien
avait pour cette Princesse était, dit-on , ce
qui l'avait engagé à choisir Ettenheirn pour
le lien de sa résidence. Quelles réflexions il
dut faire en côtoyant son domicile avec l'es-
corte qu'il avait dans ce moment funeste!
( 51 )
Comme nous l'avons vu plus haut, on
l'avait enlevé de chez lui brusquement, sans
lui donner le temps de s'habiller, ni même
de se chausser; il était en pantoufles. On fit
halte vers un moulin ; là se trouva le bourg-
mestre d'Ettenheim. On le somma de dire le
nom des personnes arrêtées. Il les nomma
l'une après l'autre; le duc d'Enghien fut le
troisième reconnu. Il demanda à envoyer
chercher du linge, des habits et de l'argent
par son valet de chambre ; on la lui accorda.
Après le retour de ce domestique, et quand le
Prince se fut habillé et eut mis des bottes, on
se rendit vers le Rhin. On le passa à Koppel.
Des voitures attendaient les prisonniers et
leurs conducteurs à Rhinau. On voulut pla-
cer à côté du Prince son premier gentil-
homme ; il s'y refusa , et demanda le fidèle
et brave valet de pied qui seul avait voulu
le défendre. Arrivé à Strasbourg, il fut in-
terrogé sur les motifs de son séjour à Etten-
heim ; il répondit qu'il s'y était fixé à cause
de son attachement pour la princesse de
Rohan , qui avait depuis long-temps son
habitation dans cette ville. On l'enferma ,
avec tous les émigrés pris à Ettenheim, dans
la citadelle de Strasbourg.
Le 18 mars , de grand matin , les portes
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de la prison du Prince s'ouvrent ; des gen-
darmes entourent son lit, et le forcent de
s'habiller à la hâte. Ses gens accourent ; il
sollicite la permission d'emmener son fidèle
valet de pied ; on lui dit qu'il n'en aura pas
besoin. Il demande quelle quantité de linge
il peut emporter avec lui, on lui répond :
Une ou deux chemises. A ces mots , le duc
perdit tout espoir. Prévoyant bien le sort qui
l'attendait, il distribua à ses compagnons
d'infortune presque tout l'argent qu'il avait
sur lui, embrassa ses amis , et leur dit nu
éternel adieu. Quand les portes se refermè-
rent, ces victimes d'un malheur, qu'ils eus-
sent voulu concentrer sur leur tête, purent
entendre le bruit des chaînes dont on char-
geait les mains du Prince. On courut jour
et nuit sans prendre le moindre rafraîchisse-
ment.
On arriva, le 20 , à quatre heures et demie
du soir, aux portes de la capitale, près la
barrière Saint-Martin. Là se trouva un cour-
rier qui apportait l'ordre de filer le long des
murs , et de gagner Vincennes. On y arriva
sur les cinq heures. Harel, commandant de
Vincennes , dit à sa femme : « Je ne sais
quel est ce prisonnier; mais voilà bien du
monde pour s'assurer de sa personne! " L'é-

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